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L'homme qui tutoie les peintres

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Paris, décembre 2009, exposition « Les Mots des peintres ».
Léo cherche sa voie tandis que Léa conforte la sienne. Léopoldine traîne sa peine et Lucia promène sa joie. Labib cherche à percer les secrets des peintres, Lorenzo, lui, les tutoie.
À travers la peinture, six destins se croisent et s’attachent.
Six personnalités se révèlent à elles-mêmes et aux autres.
Six jeunes gens font l’expérience intime de ces quelques mots de Chagall : « Dans l’Art comme dans la vie tout est possible si à la base, il y a l’Amour ».
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Anne IDOUX-THIVET

L'homme qui tutoie les

peintres

 


 

© Anne IDOUX-THIVET, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-0979-9

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

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Exposition

 

Les Mots des peintres

 

 

Panorama des Arts et Lettres, n°39, novembre 2009

 

Sortir – Critiques

P P P P P Nous avons adoré

P P P P Nous avons aimé

P P P Nous avons trouvé cela intéressant

P P Nous avons trouvé cela décevant

P Nous n’avons pas du tout aimé

 

Exposition Les Mots des Peintres

Paris, Grand Palais, 12 novembre 2009 – 25 février 2010

 

P P P avis partagés

De Brueghel l’Ancien à Pierre Soulages, cette exposition exceptionnelle offre au visiteur une vue d’ensemble unique de la peinture du XVème au XXIème siècle. Les œuvres les plus fameuses des maîtres les plus grands sont réunies en un condensé d’excellence. On tremble à l’idée que quelque Thomas Crown puisse déambuler avec son cartable au milieu des chefs-d’œuvre exposés. L’histoire de l’Art occidental ne s’en remettrait tout simplement pas !

Chaque tableau est mis en relation avec des « mots » de peintres éclairant la démarche – voire la philosophie - des artistes, leurs interrogations, leur technique... La scénographie, sobre et parfaitement adaptée au sujet, est très pédagogique. Cette exposition est un évènement à voir et revoir en famille.

B. R. (P P P P P)

 

Il paraît que les citations sont à la mode au Grand Palais. Certes, elles émanent des plus grands peintres à propos des plus grandes œuvres, mais, sorties de leur contexte, maintes et maintes fois remâchées, était-il besoin de les placer au cœur de cette exposition ? Placardées en lettres énormes, elles volent la vedette aux tableaux. Enfin…presque. Comment, en effet, éclipser des œuvres aussi connues que les trente tableaux exposés ? D’ailleurs, c’est presque trop. J’ai frôlé l’indigestion de chefs-d’œuvre. J’aurais rêvé de mots plus rares associés à des tableaux plus discrets, plus mystérieux. Pour tout dire, à des tableaux méconnus. Il faut croire que suis devenu bien élitiste…

L.T. (P P)

 

 

Lorenzo

 

 

Je m’appelle Lorenzo et je tutoie les peintres.

 

« Sandro fut un dessinateur hors du commun et bien des artistes s’ingénièrent à se procurer ses dessins. »

C’est de Giorgio Vasari. À propos de Sandro Botticelli. Cette citation est inscrite en lettres d’azur sur un des murs de l’exposition « Les Mots des peintres ».Botticelli. Pour moi, il est simplement Sandro. J’admire tellement leur art que j’ai pris l’habitude d’appeler les peintres du passé comme du présent par leur prénom. Une manière de tisser un lien unique et indéfectible avec chacun d’eux. Je fais pareil avec les philosophes, mais… passons.

 

Je n’avais pas 16 ans que je tutoyais déjà les arts. Depuis dix ans au moins. Mon éducation m’avait donné cette fortune. Peut-être serait-il utile que j’en dise deux mots.

Mon arrivée à Paris est toute récente. Un mois tout au plus. J’ai grandi en Italie, à Florence, dans un milieu très aisé, celui de la finance. Dans mon entourage, rien que des membres issus des familles italiennes les plus influentes. Certaines portent des noms illustres figurant depuis longtemps dans les annales de l’Histoire. D’autres se font rapidement un nom dans les sphères du commerce et de la finance. Moi, je suis le produit privilégié de l’union de ces deux mondes.

Très tôt, ma mère m’a initié aux joies de la poésie. D’ailleurs elle-même composait des vers dont elle n’avait pas à rougir. Elle a veillé à ce que j’apprenne la musique avec l’organiste du duomo, car il me fallait toujours ce qu’il y avait de mieux et quand j’étais enfant, Antonio Squarcialupi était ce qu’il y avait de mieux à Florence. Maman a aussi insisté pour que je prenne des cours de danse. Si, si, je vous assure… Des cours de danse.

Celui qui m’a appris à goûter la peinture, c’est mon grand-père paternel, un collectionneur avisé, un dénicheur de talents. Une relation particulière me liait à lui. La direction des affaires familiales l’accaparait mais toujours il prenait le temps de se lancer dans une partie d’échecs avec moi ou de me faire mille et un petits plaisirs comme me sculpter un sifflet dans une tige de roseau. J’avais quinze ans quand il est mort. J’étais alors dans notre villa de Cafaggiolo. Loin de lui. Pas un jour ne passe sans que j’entende sa voix à l’élocution lente, presque traînante, me murmurer quelque conseil avisé à l’oreille.

Je me souviens comme si c’était hier du jour où il m’a fait connaître la peinture de Fra Angelico. Je devais avoir cinq ou six ans quand cette merveilleuse rencontre eut lieu. Fra Angelico s’appelait en réalité Fra Giovanni et c’est sous ce nom que grand-père me l’a présenté. Pour lui, le peintre Filippo Lippi était Filippo tout court. Car grand-père était comme moi : il tutoyait les artistes. Grand-père parlait mal en public, mais quand nous étions tous les deux, il racontait les choses avec verve et maniait les arguments comme personne. Qu’est-ce que j’ai ri quand il m’a raconté que Filippo – qui était un religieux carme – avait séduit la religieuse qui lui servait de modèle !

 

Depuis le vernissage de l’exposition « Les Mots des peintres », on peut me trouver au Grand Palais tous les jours. J’y suis bien. Comme chez moi. Là, j’observe tout et tout le monde. Les œuvres et les gens. Tous ces gens ordinaires qui se promènent entre les toiles avec plus ou moins d’enthousiasme et de concentration. Comme ce jeune homme de samedi dernier. Il avait une indéniable allure et sa démarche avait beaucoup d’assurance. Savait-il qu’il était beau ? Certainement. Il aurait eu moins de morgue, sinon. Moins d’arrogance. Je me suis pris à penser qu’il ne méritait pas l’amour qui débordait des yeux de la jeune fille blonde qui l’accompagnait et qui ressemblait tant à la superbe Simonetta dont mon frère est amoureux. Les tableaux, en revanche, méritaient amplement l’amour de l’adolescente. J’ai nettement vu sa main droite bouger, son poignet s’animer, comme si les coups de pinceaux, c’était elle qui les donnait. J’ai immédiatement su qu’elle était peintre. J’aurais donné cher pour voir ses œuvres à elle.

Il y avait aussi ce garçon avec ses grosses lunettes, ses chaussettes rouges et son écharpe bariolée. Lui m’a paru être un parfait imbécile. Il n’a fait que lire les citations. Pas un regard pour les tableaux. Inconcevable. Il m’a agacé. J’ai préféré reporter mon attention sur un jeune homme de type nord-africain qui cherchait à percer les secrets les mieux cachés des toiles à quelques mètres de moi. Il rayonnait d’une joie qui offrait un contraste pénible avec la tristesse d’une longue adolescente aux cheveux roux très frisés, flanquée de deux adultes qui devaient être ses parents.

Et puis il y avait Lucia - j’ai entendu son grand-père l’appeler ainsi. Comme les autres jeunes gens que j’ai remarqués ce jour-là, elle devait avoir dans les seize ans. Mon âge quand je convoquais le ban et l’arrière-ban du panthéon mythologique pour déraisonnablement couvrir Lucrezia Donati de poèmes de mon cru. Lucia est encore plus belle que Lucrezia. Mille vers peuplés de basilics, de phénix, d’insectes bien réels et d’oiseaux merveilleux me sont montés à la tête quand je l’ai vue. Des vers ! Avec ça, j’étais bien avancé pour l’aborder !

En tout cas, ces jeunes gens observés aux détours des « Mots des Peintres »m’ont intrigué et je donnerais cher pour connaître ne serait-ce qu’un peu de leur histoire.

 

 

Léo

 

 

Un jour, Léo a décidé de devenir peintre.

 

C’était un jeudi matin. Le 3 décembre 2009, très précisément. Ce jour-là, deux des quatre classes de première ES du lycée Marguerite Duras de Saint-Denis se sont rendues au Grand Palais pour voir une exposition intitulée « Les Mots des peintres ».

 

Léo n’était jamais allé au Grand Palais auparavant. Ni dans aucun autre musée, d’ailleurs. Et il était déjà en première. Jusqu’alors, il était toujours passé entre les mailles du filet de la culture. Aucun atelier pédagogique au musée quand il était à l’école primaire, aucune sortie culturelle quand il fréquentait le collège. Il était dans des classes trop « difficiles ». « Dures » conviendrait sûrement mieux. Ou bien « ingérables ». Incontrôlables. Ses professeurs – en tout cas ceux sur lesquels il était tombé - avaient renoncé à faire physiquement découvrir le monde à leurs élèves. Ils s’y seraient trop mal tenus.

Aucune forme d’Art n’intéressait les parents de Léo. Ce n’était pas dans leur ADN et donc théoriquement pas dans le sien. Pourtant, il n’appartenait pas à l’une de ces familles défavorisées et cabossées qui peuplent les banlieues exténuées et ghettoïsées de la capitale. Pas de père absent, pas de mère femme de ménage, pas de grand frère dealer. Léo habitait dans une tour de Seine-Saint-Denis, c’est vrai, mais s’ils l’avaient voulu, ses parents auraient eu les moyens de tapisser les murs de leur salon d’étagères grouillantes de livres. Son père était comptable, sa mère secrétaire de direction. Et Léo était fils unique. Ils n’avaient aucune excuse.

Léo non plus. À défaut d’albums et de romans sous son sapin de Noël, il avait reçu à l’école des manuels peuplés de « documents patrimoniaux » (on les appelle comme cela) supposés inculquer aux élèves un minimum de culture. Ses professeurs avaient mis toute l’énergie que ces derniers ne leur vampirisaient pas dans l’analyse de ces œuvres universellement connues et reconnues. Ça avait intéressé Léo. Beaucoup, même. Mais il n’avait pas eu la curiosité d’en savoir plus. Il n’avait pas pris le temps – un temps pourtant rempli d’un vide abyssal - de se traîner jusqu’au CDI. Rectificatif : « vide abyssal » est excessif. Son temps ne se dissolvait pas tout à fait dans le néant de la vacuité. Mais gare aux préjugés indécrottables qui collent aux Converse - authentiques ou contrefaites, peu importe - des ados d’aujourd’hui. Une fois ses devoirs consciencieusement faits, ce n’étaient ni les réseaux sociaux, ni les consoles de jeux, ni son smartphone qui le détournaient artificiellement des abîmes de l’oisiveté. C’étaient ses pensées. Ses rêves l’habitaient et le remplissaient. Sa curiosité tout entière était tournée vers les oniriques surprises que son imagination n’allait pas manquer de lui réserver. Tout cela se jouait en interne. Son esprit était autosuffisant. Et à la réflexion, rêver était une occupation à part entière.

 

Mais un jour, ses rêves ont mystérieusement migré. Ils sont partis se cristalliser autour de mots pompeusement calligraphiés sur les grands murs d’une exposition impeccablement scénographiée. Ces mots l’ont frappé. C’était comme si Léo les avait toujours attendus.

Ce jour-là (le 3 décembre 2009, donc), il a décidé de devenir peintre et pour s’assurer de la solidité de sa soudaine vocation, il est retourné seul à Paris le samedi suivant, histoire de se repaître une nouvelle fois de tous ces mots magiques.

 

 

« Dans chaque enfant, il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant. » Pablo Picasso.

Picasso, Léo connaissait. Madame Valet – son professeur d’histoire-géographie – avait fait étudier Les demoiselles d’Avignon à sa classe de première ES2 la veille de leur expédition au Grand Palais. En troisième, Léo avait analysé Guernica. Il avait trouvé cette œuvre d’une justesse fascinante. C’est sûrement pour cette raison que cette citation, inscrite en énormes lettres vertes sur le premier panneau de l’exposition, avait frappé l’ignorant crasse qu’il était. Depuis, il a su que cette sentence de Picasso était célébrissime. Mais pour lui, à l’époque, elle fut une révélation.

Sa mère lui disait souvent que ses « rêvasseries » l’empêchaient de grandir. C’était aussi l’avis de monsieur Pointeau, son professeur de français. Investi de la lourde responsabilité de préparer les premières ES2 à l’épreuve de français du baccalauréat, il trouvait les inventions de Léo empreintes « d’une surprenante fraîcheur qui avait quelque chose d’enfantin et de décalé », ainsi qu’il l’avait formulé dans son bulletin du premier trimestre, où il reconnaissait aussi que son élève était « travailleur et appliqué ».