L'horreur, à chaque heure

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Science-fiction, un peu ; anticipation, beaucoup ; fantastique, passionnément ; terreur, à la folie...
Ce recueil vous guidera sur les traces du passé de l'auteur en égrenant les heures d'autant de textes aux inspirations variées, susurrés par une muse volubile. Cette muse nostalgique y a reformulé certains fantasmes de son adolescence et nous les livre dans l'intimité de ces pages.


Lecteurs, rapprochez-vous de moi avec les pétales « j'aime » et « pas du tout » pour exprimer vos préférences sur ces nouvelles.


Publié le : vendredi 19 février 2016
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EAN13 : 9782334074834
Nombre de pages : 212
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-07481-0

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

À mes bêtalecteurs,

compagnons artistiques

de mes heures inspirées.

Avant-propos

Avec « L’horreur, à chaque heure », je tenais à ce que vous profitiez d’un condensé de nouvelles dont la rédaction s’est étalée tout au long de mes 25 premières années d’écriture.

« Dentiste » et « Carine » datent du début des années 90 alors que j’étais au lycée et que mes lectures recouvraient un panel d’auteurs d’épouvante à succès de l’époque. « Le créateur » patienta quelques années de plus, cette nouvelle détonne un peu dans ce recueil, mais j’avais envie de l’inclure parce que j’en eus l’idée en un éclair un dimanche matin pendant le petit déjeuner assis face à mon père. L’écriture de la première moitié m’accapara une journée, et je la terminais dans la semaine. Autant dire que pour l’époque, ce texte acquit très vite sa maturité, en quelque sorte, le 13ème à la douzaine de ce recueil.

J’ai tendance à laisser mûrir mes textes, je les conçois pendant des jours, les pense, les torture, les repense, les rejoue indéfiniment jusqu’à ce que je me sente prêt à les poser sur une feuille ou un clavier. « Astéroïdes » en est une parodique caricature. Commencée 15 ans auparavant, elle a attendu la fin d’année 2007 pour se clôturer. Et encore, le résultat n’est pas à la mesure des espoirs que j’y avais placés à l’origine.

« La révolte de Gaïa », « Un sens neuf », « Les détrousseurs d’éternité » et « Les toilettes des poules » m’ont été inspirées par des sujets d’appel à texte sans sélection ; à part « La révolte de Gaïa » prise sur le tard par la revue Nouveau Monde, mais dont j’ai gardé les droits. Ces textes, plus récents, marquent un virage dans mes talents d’écrivain avec un travail plus pointu en termes de développement du scénario, d’implications philosophiques ou de qualité. Malgré tout, elles ont profité d’une période où je disposais du temps nécessaire à la rédaction de nouvelles en plus de mes romans.

Vient ensuite un ensemble de quatre nouvelles liées par un fil conducteur commun dont les titres s’enchaînent pour former un ensemble cohérent décrivant la progression d’une seule et même histoire. « Les montagnards marchent », « Marche, vers le destin », « Destin d’un paradis introuvable » et « Le paradis des âmes » représentent le quart d’un projet de recueil fantastique à quatre auteurs dans quatre univers et de quatre genres différents (épouvante, anticipation-fiction, polar et heroic fantasy) une quadrichromie qui devait être le titre de ce recueil inabouti.

Les toilettes des poules

Aujourd’hui adulte, je me souviens avec plaisir de mes vacances estivales chez ma grand-mère et plus particulièrement de ce matin, l’année de mes huit ans…

*
*       *

De l’autre côté de la cloison qui me séparait du jardin, la pluie fine détrempait les larges feuilles des hortensias plus grands que moi. La Normandie en juillet recevait sa dose d’humidité ; nous oublierions la plage pour la journée à venir. Je comptais sur mon cousin Francis pour nous inventer des activités : jeux de cartes, mille bornes, batailles navales et quatre cents coups dans le petit village de pêcheurs transformé en station balnéaire pour l’été. Mais pour le moment, alors que l’aurore ne pointait pas le bout de son nez, je me tortillais dans mon lit trop mou sous cet écrasant édredon.

Je ne dormais pas, je ne dormirai plus. Une envie d’aller aux toilettes me torturait et je retenais cette grosse commission dans le dérisoire espoir qu’elle passe. La peur me clouait au lit dans cet appentis, extension en pierre de taille de la bâtisse principale, parce que je craignais de me rendre aux toilettes au fond du jardin.

C’était la première année que mon oncle Lucien, le jumeau de mon père bien qu’ils ne se ressemblassent en rien, ne m’accompagnait pas chez ma grand-mère. Dans le lit contigu vide, le doux ronflement de mon tonton Lulu ne me berçait pas, n’éloignait plus les menaces de la nuit dans cette maison humide et froide.

Mon oncle ne monterait pas la garde dans l’embrasure de la porte, ouvrant le passage du faisceau de sa lampe torche. Les années passées, je m’enhardissais à traverser toute la longueur de ce jardin envahi par les silhouettes fantomatiques des buissons de cassissiers, des framboisiers et des groseilliers à maquereau, des boules fleuries d’hortensias, des grappes de clochettes violacées de fuchsias et des vases opalescents d’arums à hauteur de mon torse. Toutes ces plantes secouées par la brise m’effrayaient plus que je n’aurais su l’avouer, mais je faisais mon fier-à-bras pour ne pas décevoir mon tonton.

Ma grand-mère couchait dans la pièce principale, chauffée par un vieux poêle à charbon. Sa surdité rendait caduques mes chances de la réveiller et je m’en serais voulu tant elle éprouvait de difficultés à déplacer ses cent dix kilos. Je rongeais mon frein. La nuit encore noire susurrait des écoulements liquides pendant que mes boyaux se tortillaient de spasmes désagréables.

Même en journée, ce jardin à la verdure exubérante, aux fleurs immenses et colorées, me mettait mal à l’aise. Comment aurais-je alors réuni assez de courage pour le traverser en pleine nuit jusqu’aux toilettes contiguës du poulailler aux animaux gloussants ?

Afin de détourner mon esprit de l’urgence, je rêvais de ce grand-père que je n’avais jamais connu. Décédé avant le premier anniversaire de mon père au début de la Seconde Guerre mondiale, je n’imaginais plus rien à son propos. Ma grand-mère et ma tante (demi-sœur cadette de mon père) avaient laissé entendre qu’il n’avait légué aucun bon souvenir ; sans s’étaler plus. Mon grand-père s’était éteint ici, quarante ans plus tôt, mal aimé de tous et cette maigre oraison m’avait mortifié.

À chaque jour de vacances, je cherchais une résurgence physique de cet homme dans la bâtisse, en vain. Je fouillais les placards, l’abri au fond du jardin, les combles et les lieux oubliés, dans l’espoir déçu de dénicher un trésor qui aurait traversé le temps. Peine perdue, rien ne subsistait, pas même une simple évocation dans la mémoire de mon géniteur. Il ne tarissait pourtant pas d’éloges sur son beau-père : Désiré, dont il avait supporté le paisible et triste alcoolisme. Mes boyaux se tordirent une fois de plus et je serrai les fesses.

Après tant de tergiversations et un peu de sommeil, le matin piqua les vitrages dépolis de mon appentis d’une douce grisaille pluvieuse. Avec les premiers chants fluets des oiseaux, je levai mon séant. Mes chaussons accueillirent mes orteils refroidis. Mon pyjama se rajusta sur mon corps dressé et frissonnant. J’enfilai mon blouson anthracite de toile imperméable usée avant d’avancer à petits pas sur le sol aux carreaux de terre cuite mal joints vers la porte. Mes doigts se rétractèrent un instant au contact de la poignée métallique glaciale.

Au travers de la vitre sale, j’apercevais le jardin plongé dans l’obscurité. Une demi-heure aurait suffi pour l’éclairer malgré le couvert nuageux qui déversait cette bruine tenace typique de la côte du Cotentin. Et dire que mon père se souvenait, enfant, d’avoir assisté en juin 1944, prostré au fond de ce même jardin, au débarquement des alliés sur les plages toutes proches d’Omaha et d’Utah.

Je n’en pouvais plus d’attendre et la commission approchait de l’instant fatidique où mon colon ne la retiendrait plus. J’ouvris la porte et l’humide fraîcheur immobile me saisit à la gorge. Les gouttes chuintaient dans la pénombre. La végétation luxuriante dégoulinait de toutes parts.

J’allumai l’appentis et des flaques de lumière repoussèrent les ténèbres avec l’étrange faculté de rendre la nuit plus profonde au-delà de leurs limites. Un frisson de crainte me parcourut et je manquai de me salir. Concentré pour garder les fesses jointes, je m’avançais en traînant la savate sur l’allée inégale de cailloux jetés là pour la matérialiser.

Un demi-pas de plus et je quittais la sécurité de la lumière. Mon cœur battait la chamade et soudain, tétanisé, il bondit dans ma gorge lorsque le coq chanta à tue-tête de l’autre côté des toilettes. Les ombres grises des nombreuses plantes aux fleurs abondantes diffusaient la chiche luminosité matinale. Le chef du poulailler ne s’y trompait pas non plus et l’accueillait sans fioritures.

Je m’avançais, poussé en avant par une impérieuse nécessité dans cet environnement que j’avais toujours jugé étouffant. La nuit, dans le secret de mon imagination, ce jardin de ville s’emplissait de monstres grotesques, tapis sous les frondaisons basses empesées de parfums capiteux. Les buissons attiraient les morts telles des sirènes odorantes pour les échouer dans l’humus sombre, trop riche pour être honnête, où ils plongeaient leurs racines.

J’arrivai à destination, tremblant, à l’affût des bruits feutrés des poules en train de s’éveiller. Ces bêtes me terrorisaient depuis mes trois ans lorsque je revins de mon premier passage aux toilettes de ma grand-mère en fanfaronnant sur les « toilettes des poules », expression qui s’enracina dans le giron familial. Une simple cloison de bois tapissée de journaux séparait le petit coin réduit à un trou dans une planche, des gallinacés caquetants. Je ne saurais dire ce que mon imagination fertile imaginait en ce lieu de solitude, mais la proximité de ces animaux me dérangeait au plus haut point.

Je poussai le verrou et la porte s’ouvrit lorsque le chant du coq retentit une nouvelle fois. Les larmes aux yeux, sans refermer derrière moi, j’empoignai la ceinture de mon pyjama et me retournai en baissant le pantalon pour viser au jugé le trou dans la planche où je déposerais mes selles trop longtemps retenues. Un étron chut avec un bruit mou dans l’amoncellement en dessous avant que le transit ne se bloque au roucoulement des poules réceptives à la cour du mâle dominant des couvées.

J’échouai à soulager mes flancs alourdis alors qu’ils réclamaient depuis des heures de se vider. Mes pensées s’envolèrent et mes yeux se perdirent dans la végétation crayonnée des lueurs matinales, saupoudrée de bruine pour oublier la présence des gallinacés de l’autre côté de la cloison échafaudée de planches disjointes recouvertes de papier-journal.

Sans raison, la température chuta de plusieurs degrés. Mon souffle se condensa devant mes lèvres entr’ouvertes et je fronçai les sourcils. Ce mois de juillet n’était pas assez frais pour cela, même en ce matin humide. Pourtant, le courant d’air se lova le long de mes membres, mes oreilles picotèrent, mes doigts s’engourdirent, mon zizi se rétracta, mes bourses se réduisirent à la taille de deux raisins secs pendant que la chair de poule me hérissait les fesses.

L’inquiétude se commua en terreur. Ma respiration, un instant suspendue, se fit rauque et je la retins pour ne pas attirer l’attention alors que mes yeux s’embuaient. Je les clignai à plusieurs reprises pour en chasser les larmes qui menaçaient de m’empêcher de distinguer l’éventuelle menace. Une silhouette grise à l’allure indubitablement masculine se déplaçait entre les buissons d’agréments. Que cherchait un homme dans le jardin de ma grand-mère âgée de soixante-quinze ans en cette matinée pluvieuse ? Le froid mordant traversait mon blouson au point que je frissonnais sans réussir à me dominer.

Un détail captiva mon attention, et je doutai de mes sens. Je ne distinguais qu’une forme vague de couleur unie. Il frôlait les branches, mais ne secouait pas les ramures, même les gouttes instables sur le bord des feuilles ne s’écrasaient pas au sol après son passage. Il traversa une petite zone herbeuse, cependant les brins vert tendre ne s’aplatirent pas au sol pour garder la marque plus foncée de ses foulées. Je ne craignais plus pour ma vie et ma respiration reprit un rythme naturel bien que ma curiosité soit piquée au vif. L’homme approchait sans précipitation et louvoyait dans ma direction. Des minutes s’écoulèrent et l’aube rendit des couleurs à la végétation derrière lui.

Il s’encadra soudain dans l’embrasure de la porte. Je me maudis de ne pas avoir pris le temps de la rabattre et d’en tirer le loquet. Il s’immobilisa dehors et je réalisai à quel point la substance grisâtre qui le composait filtrait la lumière. Je n’allai pas plus loin dans mes déductions, le visage se cisela comme la risée plissait la surface d’une mare. Des yeux marron se plantèrent dans les miens. Un sourire suivit et mon cœur palpita plus vite lorsque j’y reconnus les traits paternels familiers.

L’apparition, le fantôme de ce grand-père méconnu, j’en suis convaincu aujourd’hui, s’évanouit. J’avais aperçu l’espace d’un instant le bonheur simple d’un homme devant une progéniture désirée : le soulagement de la prolongation de soi au travers du temps. Où qu’il soit, je me convainquis que je lui avais rendu l’espoir, même si sa vie interrompue trop tôt s’était enfoncée dans un désespoir à la hauteur des mauvais souvenirs laissés aux vivants.

*
*       *

La peur liée à ce jardin se délita et il devint mon lieu préféré, le confident de mes doutes, l’abri de mes réflexions solitaires. J’y nourrissais la basse-cour pendant mes vacances suivantes. Ce fut un déchirement lorsque, quelques années plus tard, ma grand-mère m’annonça s’être débarrassée des animaux. Je ne revis jamais ce fantôme, mais sa réminiscence m’accompagne chaque jour.

Dentiste

Le soleil brillait avec ardeur dans un ciel qu’aucun nuage ne voilait. L’astre du jour redescendait lentement vers l’horizon, rendant la longue marche inconfortable sous une température écrasante.

Elle était en avance d’un quart d’heure sur son rendez-vous. L’adolescente s’abrita dans l’ombre bienfaitrice de l’entrée du cabinet qui ressemblait à n’importe laquelle des vieilles bâtisses accolées. Refait à neuf un mois auparavant, l’asphalte noir irradiait des bouffées de chaleur et répandait une odeur entêtante. À hauteur des yeux, sur une plaque de bronze maintenue à gauche de la porte par des clous à tête dorée, elle lut en tremblant légèrement :

Jean HAURI

CHIRURGIEN-DENTISTE

Sur rendez-vous

66 05 53 44

C’était court et on savait aussitôt à qui l’on avait à faire. Anne posa la main sur la poignée de la porte et, d’un geste rapide, leva l’autre vers la sonnette sur le même pan de mur. Au-dessus du petit bouton blanc était inscrit :

« SONNEZ ET ENTREZ »

Elle réprima bien vite le sourire naissant sur ses lèvres charnues et bien dessinées. Puis, elle poussa la porte en verre qui s’ouvrit facilement.

Joyaux posés sur l’ovale de son visage, ses yeux d’un bleu électrique éclairci par la forte lumière s’enchâssaient dans des paupières légèrement bridées et lui donnaient un air de petite fille modèle. Sa peau, à peine bronzée, avait pris le soleil sur l’heure de midi et la tirait légèrement, lui procurant une sensation de chaleur au frottement de ses vêtements. Ses longs cheveux blonds flamboyaient comme un champ de blé sous le soleil d’été ; ils cascadaient jusque dans le bas de ses reins en ondulant sous une légère brise qui la caressait à peine. Un blue-jeans délavé la moulait, et le t-shirt dévoilait par transparence un soutien-gorge blanc valorisant son opulente poitrine encore juvénile.

Cette adolescente que l’on aurait dit sortie de l’atelier d’un grand peintre entra dans le cabinet de son petit village de Seine-et-Marne. Jetant une ombre sur sa beauté, la mâchoire inférieure gauche accusait un léger renflement.

Effrayante nouveauté, Anne se rendait pour la deuxième fois en trois jours chez un dentiste. Son anxiété expliquait en partie son avance. Elle crut calmer les battements de son cœur en s’affirmant qu’elle n’avait pas pour habitude d’être en retard. Rien n’y fit.

Elle s’assit dans la salle d’attente et posa ses mains sur ses cuisses fuselées. Elle sourit en voyant les doigts trembler. La douleur qu’entraîna ce geste se répercuta par ses nerfs jusque dans son crâne. « Je n’ai même plus droit au sourire », pensa-t-elle, grimaçante, exaspérée.

Avoir mal aux dents était une souffrance inhabituelle pour Anne ; pas une carie, pas une quenotte de cassée. Elle possédait des dents superbes, solides, blanches, bien entretenues et ses gencives n’avaient rien à leur envier.

Elle attendit, impatiente.

Lors de sa première visite, le dentiste, dans les trente ans, une tête de plus qu’elle, possédant l’allure d’un grand sportif, robuste, brun, les cheveux courts et coiffés en arrière, lui avait fait de l’effet. Ces avant-bras, à la pilosité fine mais abondante et aux muscles saillants, dépassaient de la chemise à manches courtes qu’elle s’imaginait l’enlacer. Anne n’avouerait jamais fantasmer sur les fesses en partie masquées par la blouse du dentiste décontracté, chaussé de basket de marque et avantagé par des jeans à la coupe irréprochable.

Elle était entrée par le coin situé à sa droite. En face d’elle et de la porte, une vieille cheminée étendait son foyer où, depuis longtemps, une bûche n’avait brûlé. Elle avait pris place sur l’une des cinq chaises le long du mur. Sur une table basse devant elle, plusieurs revues attendaient d’être lues. Elle n’y toucha pas.

Deux sièges plus loin sur sa gauche, une sorte de bar en bois blanc servait de comptoir. Une chaise vide, derrière, patientait devant un agenda. Un téléphone rouge reposait, silencieux, il contrastait avec cet environnement à la blancheur virginale. Le tic-tac incessant de l’horloge troublait le silence d’une lancinante perfection.

Deux fenêtres éclairaient la pièce, l’une derrière le bureau d’accueil, l’autre, sur le mur opposé. Sur les murs, pas de chanteurs en vogue, mais des documents concernant la santé, surtout celle de la bouche qu’elle parcourut pour passer le temps.

Derrière la porte close de la salle d’examen, le bruit sadique d’une roulette l’arracha à la quiétude du lieu. Le bruit strident s’arrêta aussi soudainement qu’il avait commencé. Cinq petites minutes plus tard, la porte s’ouvrit. Anne entendit la voix d’un homme âgé utiliser le ton de la plaisanterie, suivie par les intonations chaudes et viriles du dentiste.

– Allez, au revoir, Monsieur ! Votre dentier ne devrait plus vous gêner. N’hésitez pas à repasser dans le cas contraire !

Le patient avait la cinquantaine, le sommet du crâne dégarni, les cheveux grisonnants et la silhouette sèche.

– Bonjour, Anne ! s’exclama le dentiste en la voyant. Entrez, c’est votre tour !

Elle se leva, sourit inconsciemment et porta la main à sa mâchoire. Malgré la douleur, elle ne manqua pas de remarquer le regard vicieux que le vieux cochon lui jeta ; ce qui accentua son malaise.

Le dentiste l’invita d’un geste accueillant :

– Encouragez-la ! Pour la deuxième fois qu’Anne vient chez moi, on va lui arracher une méchante molaire qui empêche douloureusement que la gentille dent de sagesse ne pousse comme il faut.

Elle hocha la tête pour confirmer les dire.

– Bon courage, Mademoiselle, fit l’homme pressé de disparaître. Au revoir, docteur.

En sortant, il laissa son regard glisser sur le dos de l’adolescente, s’attardant un peu plus bas avant de refermer la porte sur lui. La nervosité d’Anne augmenta d’un cran, seule avec le dentiste qui lui souriait aimablement.

– Du calme ! conclut-il. Détendez-vous, Anne ! Asseyez-vous là et respirez profondément !

Il désigna le fauteuil blanc. Elle y posa une main, Anne appréciait le contact de ce plastique imitation skaï au confort inégalé et aisé à nettoyer. Elle se détendit un peu en position presque couchée. Son regard se posa sur la palette d’instruments. Le bruit qu’elle avait entendu de la salle d’attente se rappela à son souvenir, son estomac se contracta.

Anne faisait face à la porte. Une sorte de long évier en inox cerclait la pièce le long des deux murs opposés. Une fenêtre donnait sur la rue à sa droite au-dessus du banc étincelant sur lequel le dentiste étalait du matériel. Elle y vit une grosse seringue à l’aiguille coudée. De la même forme, un pic et une sorte de petite glace dont il s’était déjà servi la fois d’avant. Elle trembla lorsqu’il sortit une grosse pince d’arracheur de dents.

Une voiture passa sous la fenêtre entrouverte, Anne entendit le moteur comme si elle avait été dehors ; l’ombre se projeta sur les rideaux blancs à petites fleurs brodées. La rue, peu passante à cette heure-ci, les isolerait du monde. Jean se retourna avec la seringue en main.

– Bien ! Bien ! Avec ça, Anne, vous ne sentirez plus rien du tout. Mais je vais sûrement devoir faire plusieurs injections… Lorsque je vais enfoncer l’aiguille, vous inspirerez par la bouche. Ok ?

– C’est Ok, fit-elle tendue.

Lorsqu’elle sentit sa gencive déjà douloureuse transpercée par la grosse aiguille brillante, elle s’enfonça plus profondément dans le repose-tête. Allongée, elle se crispa en absorbant rapidement de l’air comme il le lui avait indiqué. La douleur s’évanouit comme si, en inspirant, elle l’extirpait de sa mâchoire. Cette dernière craqua, ce qui l’angoissa.

*
*       *

Jusqu’à l’adolescence, Jean Hauri, fils d’agriculteur, aidait son père, dont il était l’exacte réplique. Le grand air et les travaux de la terre avaient contribué à son développement. À l’école, il se classait dans les meilleurs. À la grande indignation de ses parents, Jean ne s’intéressait pas à l’agriculture. Ils auraient pu l’obliger à reprendre la ferme, même si cela avait troublé l’entente familiale. Ils n’en firent rien. Pour la bonne raison que le successeur était tout trouvé en la personne de Marc, son frère cadet.

Ses parents n’avaient pas poursuivi d’études. Mais ils avaient fructifié leur exploitation pour payer celles de leurs enfants : l’agriculture et la gestion d’entreprise pour Marc, la biologie puis la médecine pour Jean. Fier comme Artaban, il avait ouvert son cabinet de chirurgien-dentiste.

La perte brutale des géniteurs avait propulsé le cadet grand propriétaire terrien avant ses vingt-cinq ans. À trente-cinq ans, dans la pleine force de l’âge, Jean s’apprêtait à un acte souvent répété : extraire une dent d’une belle gencive rose. Il finit d’injecter l’anesthésique dans celle d’une très belle fille, presque un corps de femme, étendue sur le fauteuil des suppliciés.

– Et d’une ! commenta-t-il en retirant avec précaution la seringue de la bouche de la patiente.

Anne claqua plusieurs fois des dents pour conclure d’une voix chevrotante :

– Aucun effet ! Vous n’allez pas tenter l’opération tout de suite ?

La voix haut-perchée trahissait la peur. Jean se ménagea un temps de réponse en préparant une nouvelle dose. Il posa la seringue, se retourna pour faire face à Anne et s’appuya à l’évier, presque assis sur l’inox. Doté d’un calme communicatif, il déploya une paire de gants avant d’y enfiler ses paluches munies de cinq doigts agiles. Il ressemblait à un cambrioleur précautionneux certain de dégotter une belle pièce.

– Pas de panique ! Ça devrait commencer à s’engourdir.

Équipé de la seringue, il approcha un tabouret à roulettes. Anne claqua deux fois des dents et, hormis quelques picotements, ne constata aucune différence. Elle agita la main pour exprimer l’efficacité contestable du produit.

– Allez, Anne ! On recommence.

L’aiguille se logea dans la gencive offerte. Chose qui ne lui était jamais arrivée, il prit plaisir à entendre le craquement. Elle aspira plus fortement et roula des yeux lorsque, délibérément, il appuya plus fort sur le piston. Il calma les battements effrénés de son cœur. Très troublé, il se remit à injecter en douceur avec un air affable.

*
*       *

Fille unique, Anne Bliat était studieuse, mais ne savait pas dans quelle branche continuer ses études. Son père, électronicien, concevait du matériel de détection pour l’armée. La plupart de ses projets restaient top secret. Il en parlait peu. Bien que ce soit un samedi, il avait travaillé toute la journée et, sur l’heure de midi, l’avait appelée pour la prévenir qu’il serait absent jusqu’au lendemain. Sa mère travaillait en freelance dans la publicité audiovisuelle. En ce moment même, elle tournait une séquence pour une grande marque de Whisky en Écosse.

Personne ne l’attendait, comme souvent en complète autonomie.

Lorsque le dentiste retira la seringue et qu’elle serra les mâchoires, la douleur, amortie, se manifesta comme le souvenir d’un horrible cauchemar.

– C’est moins douloureux, articula-t-elle.

Elle appuya sa langue contre les dents et remarqua que tout le côté gauche des papilles avait été insensibilisé.

Jean grimaça un sourire en pensant avec effroi au plaisir que lui apporterait l’arrachage. Il se retourna pour remplir une seringue et détourner le flot de ses pensées.

Il prit une petite fraise dont il munit un des instruments devant sa patiente. Il reposa la roulette et s’assit à côté d’elle. Il commuta un interrupteur et, au-dessus d’elle, une lampe s’alluma sans l’aveugler. Elle éclaira la grotte buccale ruisselante de salive dont le sol ondulait. Après avoir regardé sa cible, il sourit aimablement à sa patiente.

– Là, maintenant ça devrait aller, non ? demanda-t-il.

– Ouich… Ch’est engou’dit.

Elle sourit en entendant sa prononciation déformée, elle transpirait toujours.

– On va commencer. Lorsque vous aurez mal, levez la main gauche pour me prévenir.

Elle acquiesça.

Jean s’arma de la roulette dans sa main recouverte et son cœur s’emballa lorsque, le pied posé sur la pédale sous le fauteuil, il glissa son instrument entre les deux mâchoires béantes. Le dentiste plaça la fraise sur l’émail au milieu de la molaire et enfonça sadiquement la pédale. La roulette creusa la surface blanche.

Anne sentit sa dent se faire percer, vibrer. Elle put, sans douleur par ses perceptions endormies, imaginer la fraise agripper l’émail entamé, avant de glisser plus loin. Une sensation désagréable s’étendit autour de la dent concernée augmentant doucement. La roulette, habilement manipulée par le dentiste, travaillait docilement. Anne attendit que la douleur s’estompe. La sensation s’inscrivait dans la durée, prenait de l’ampleur. Elle décida de lever la main pour l’arrêter alors que le bruit suraigu lui vrillait les tympans.

Jean vit la main de la patiente quitter l’accoudoir. Sans réfléchir, il força un peu plus sur la roulette. Réaction instantanée, le bras d’Anne se propulsa vers le haut.

Si la douleur ne l’avait pas poussée à fermer les yeux en s’enfonçant dans son fauteuil, elle aurait remarqué la lueur méchante dans les yeux du dentiste. Bien qu’il eût encore envie de la tarauder, il retira son engin de torture de la grotte rose dont le sol et le plafond à se rapprochaient subtilement.

– Vous avez eu mal ! constata-t-il en maîtrisant l’excitation de sa voix.

– Ouich ! répondit-elle avec une économie de moyens.

– Ça devient dur de causer, hein ? plaisanta-t-il. Il va falloir y remettre une dose, lui dit-il une fois qu’elle eut répondu d’un hochement de tête. Rincez-vous la bouche !

Contrôlant les tremblements de sa main, Jean reposa la roulette dont il venait de se servir sur la palette. Il attrapa la seringue.

Dans sa tête, la voix de son père résonna « Ne fais pas de conneries, Jean ! Si tu dérapes, il faut le dire avant qu’il ne soit trop tard. T’es un peu fatigué, la journée a été dure. Tu la renvoies en lui collant un pansement. T’es fatigué. Qu’elle revienne la semaine prochaine ! » Il répondit silencieusement à son père comme s’il avait été devant lui. « Je finis toujours le travail que j’ai commencé. » Il se retourna vers sa belle blonde aux yeux si bleus.

Anne ouvrit la bouche toute grande et il se remit à la besogne. Il injecta l’anesthésiant par le trou qu’il venait de pratiquer directement sur le nerf touché et plaça un coton :

– Serrez les dents ! (Ce qu’elle fit immédiatement.) Pour bâtir votre maison, venez chez Jean Hauri. Pour le même prix, nous arrachons aussi les dents. Nous vous assurons un travail bien fait, lâcha-t-il méditatif.

Ils se sourirent alors qu’Anne sentait un goût âcre sur un côté de sa langue. Lorsqu’il eut retiré le coton rougi, elle plaisanta :

– Ch’est déjà un tel chantier là-dedans ?

– Ça en devient un ! il dégaina son charme ravageur.

Alors qu’il fixait une autre roulette, Anne prenait confiance en ce dentiste qui lui plaisait.

Jean approcha une sorte de petit aspirateur blanc. Un simple tuyau de plastique raccordé à sa droite à une machine grise. Le verre, rempli d’un liquide rosâtre dans lequel elle avait bu pour se rincer la bouche, était posé dessus.

Comme un bon mineur, il recommença à creuser des trous et des galeries dans le massif. La bouche d’Anne se remplit d’eau. Le reste coulait contre sa volonté dans sa gorge. La roulette continua de hurler alors que l’aspirateur, avec un affreux bruit de succion, aspirait le surplus et de temps en temps la langue. Après dix minutes de travail laborieux, le dentiste s’exclama :

– Bien ! Rincez-vous la bouche, Anne !

Elle ne réussissait plus à serrer le gobelet avec la moitié gauche de ses lèvres. Anne recracha un mélange épais et fileu.

– Ça ne se présente pas trop mal. L’inopportune sera bientôt retirée, commenta-t-il posément.

La première roulette reprit du service. Anne ne ressentit rien lorsque l’instrument creusa avec un bruit suraigu. Soudain, la douleur irradia de sa mâchoire. Ses bras, animés d’un réflexe animal, se projetèrent contre la main armée pour l’éloigner de son orifice buccal.

Alors que la douleur enfonçait sa patiente dans le siège, Jean se recula en portant une main à son cœur. Une vague de plaisir incontrôlable le submergea au spectacle de la bouche remplie de sang et de la grimace de douleur de l’adolescente. Il maîtrisa sa voix et son souffle pour affirmer, désarmant :

– Vous avez de la chance que je ne sois pas cardiaque. Il ne faut pas me...

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