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L'Hôtellerie du Prêtre-Jean

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338 pages

Ce qui se passait le 19 juin de l’an du Seigneur 1520, dans les marais de l’Aa, entre la bonne ville de SaintOmer et la bonne ville d’Ardres.

... Cette femme couvait, droit devant elle, sur l’étroite chaussée qui longeait les marais, et que bordait une vaste aulnaie.

Sa vitesse était celle d’une biche poursuivie par une meute altérée de carnage ; ses pieds effleuraient à peine le sol ; elle élevait ses bras au ciel, Comme pour implorer la Divinité ; une expression de folle terreur était peinte sur ses traits ; ses cheveux, dénoués, flottaient en longues mèches éparses, et le soleil, les inondant de ses rayons, les transformait en une auréole dorée aux fils ténus.

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Charles Buet

L'Hôtellerie du Prêtre-Jean

1520-1527

A MON VÉNÉRABLE MAITRE

L’ABBÉ PATRICE GRAVIER

 

CHANOINE, ARCHIDIACRE DE LA CATHÉDRALE DE MAURIENNE

 

JE DÉDIE

 

CE MODESTE LIVRE,
COMME UN HUMBLE HOMMAGE A SES HAUTES VERTUS,
ET COMME UN TÉMOIGNAGE BIEN FAIBLE
DE MA RECONNAISSANCE,
DE MON AFFECTION,
ET DE MON DÉVOUEMENT RESPECTUEUX,

 

AD MULTOS ANNOS !

 

 

CHARLES BUET.

 

 

 

Paris, 6 mars 1875.

« LE XVIeSIÈCLE est le siècle des grands caractères,comme l’âge suivant est celui des beaux génies et desbelles âmes. L’histoire, en général, se prête peu aux formules, et nous ne prétendons pas qu’on puisse attacher àcette définition, qui, d’ailleurs, n’est pas nouvelle, un sens Il rigoureux. Cependant, si l’on veut, sans se renfermer dansdes limites de temps trop étroites, comparer un momentavec le règne de Louis XIV la période qui s’étend depuisl’avénement de François Ieret de Charles-Quint jusqu’à lafin de la guerre de Trente Ans, on est frappé d’un contrasteprofond entre les hommes éminents de ces deux époques : d’une part, l’indépendance des esprits, l’originalité desconceptions, l’exécution prompte et hardie des résolutionsextrêmes, l’audace dans le crime ou l’héroisme dans lavertu ; de l’autre, le génie mâle et noble, mais régulier,contenu, des contemporains du grand roi. Les figures historiques, dans la première époque, présentent chacune leurtype à part ; dans la seconde, elles ont comme un air de famille, et l’on pourrait presque dire qu’elles semblent jetéesdans un même moule. »

 

Due D’AUMALE : Histoire des princes de la
maison de Condé ; tome Ier, page 2.

PROLOGUE :

LE CAMP DU DRAP D’OR

*
**

CHAPITRE PREMIER

Ce qui se passait le 19 juin de l’an du Seigneur 1520, dans les marais de l’Aa, entre la bonne ville de SaintOmer et la bonne ville d’Ardres.

 

... Cette femme couvait, droit devant elle, sur l’étroite chaussée qui longeait les marais, et que bordait une vaste aulnaie.

Sa vitesse était celle d’une biche poursuivie par une meute altérée de carnage ; ses pieds effleuraient à peine le sol ; elle élevait ses bras au ciel, Comme pour implorer la Divinité ; une expression de folle terreur était peinte sur ses traits ; ses cheveux, dénoués, flottaient en longues mèches éparses, et le soleil, les inondant de ses rayons, les transformait en une auréole dorée aux fils ténus.

Elle courait, haletante, retenant sa respiration, sans regarder en arrière, sans voir même où elle allait.

Parfois elle bondissait, pour éviter un obstacle : des ronces épineuses serpentant sur le chemin, des cailloux entassés, un buisson penché sur la terre.

Elle sautait agilement, se dégageait des longs plis de sa robe, et reprenait sa course, plus rapide, plus précipitée, furieuse

Derrière elle venaient, courant d’un pas plus cadencé, deux hommes en proie à une rage satanique, mais qui ricanaient à cette pensée que leur proie ne leur pourrait échapper et qu’ils la forceraient tôt ou tard, comme des veneurs, acharnés et sans pitié, forcent le cerf aux abois.

Bientôt, en effet, un cri d’angoisse retentit, suivi, à peu d’intervalle, d’une clameur de triomphe.

Le tronc rugueux, tortu, crevassé, d’un vieux saule tombé sur la route, avait arrêté la fugitive dans son élan. Elle se heurta contre cette barrière, trébucha, pantelante, se releva, les mains et le visage ensanglantés, s’affaissa, put se relever encore et se jeta, éperdue, dans l’inextricable fouillis des aulnes, sur la gauche de la chaussée.

Les deux hommes, pendant ce temps-là, gagnèrent cent pas sur elle, s’élancèrent, par un suprême effort, et comme elle s’agitait, effarée, en poussant des hurlements d’épouvante, parmi les longs rameaux, flexibles, qui l’enlaçaient de toutes parts, l’un d’eux se rua sur elle, l’enleva dans ses bras musculeux et la lança, inerte, évanouie, sur le gazon touffu qui tapissait une petite clairière.

Cela se passait le 19 juin 1520, dans les marais qui s’étendent, à peu de distance de Saint-Omer, aux pieds des collines, et que traversent les deux bras de l’Aa, la grande et la haute Meldik.

Le site était mélancolique, sombre, presque lugubre.

Des collines basses, aux rochers bizarrement entaillés, d’un gris de plomb, sertis de lierre noir, formaient l’arrière-plan ; des broussailles, aux tons roussâtres, au feuillage emmêlé, informe, revêtaient leurs pentes ; çà et là, émergeait, de cet océan d’arbustes desséchés, un tremble au tronc grêle, ou quelque peuplier enguirlandé de feuilles luisantes.

Les eaux lourdes, d’un vert glauque, des deux bras de la rivière, coulaient sans bruit entre deux bancs do tourbe flottante, produits par les sphagnes et sur lesquels croissaient, parmi des mousses gluantes, des herbes aquatiques, des arbrisseaux, tandis que les filaments déliés des vaucheries et des conferves, algues d’eau douce, les frangeaient à leur base.

Le sol mouvant du marécage portait une variété infinie de plantes : le souchet à la tige solide, aux longs poils soyeux ; les massettes garnies de feuilles triangulaires et de fleurs en épis ; les superbes rubaniers d’un vert miroitant ; les sagittaires, à la hampe élégante.

Des fleurs brodaient d’arabesques étranges cette verdure aux tons si diversement nuancés et qui ressemblait à quelque belle étoffe, riche, aux teintes changeantes, ondée, et constellée de paillettes d’or par le soleil : c’étaient le calice jaune de l’iris, les corolles roses de l’orchis, les capsules multicolores des ophrys, les rosaces énormes des nénuphars, entourées de larges feuilles d’un vert mat.

Puis des églantiers parfumés, des buissons d’épinevinette ; des enroulements de viornes aux panaches argentés, couvraient les mamelons de terre solide épars ça et là comme des îles sur la mer ; et des prairies de joncs, baignant dans l’eau, entrelaçant leurs feuilles lancéolées, balançant à la brise leur tête brune, semblable à une massue revêtue de velours, longeaient le talus de la chaussée bâtie en grosses pierres, qui séparait le marécage des aulnaies et des terres cultivées.

Les aulnes, avec leurs rameaux d’un gris poussiéreux, leurs touffes arrondies, se creusant ou montant suivant les ondulations du terrain, avaient de loin l’aspect de ces dunes de sable qu’on rencontre sur les bords de la mer.

La femme gisait sur l’herbe, évanouie.

Les deux hommes, debout devant elle, attendaient qu’elle reprit ses sens.

La clairière, ombreuse, était entourée d’une double rangée d’arbres, dont les troncs se profilaient en noir sur le fond blanchâtre des aulnes, et que reliait les uns aux autres un lacis de lianes fleuries.

La malheureuse créature revint à la vie, par un réveil soudain.

Son visage, noyé dans les flots soyeux de sa chevelure d’un blond fauve, conservait les traces d’une grande beauté. Ses yeux étaient de ce bleu foncé, tirant sur le violet, que revêt lu firmament à certains jours de l’hiver ; ils brillaient d’un vif éclat, sous des sourcils arqués, d’une finesse extrême, et des cils de soie dorée ; sa bouche, convulsée par l’effroi, mais d’un suave dessin, avait des lèvres d’un rouge vif ; son front était ample et poli comme un marbre ; une grosse mèche de cheveux blancs s’enroulait en torsade autour d’un cercle d’or bruni, et contrastait d’une étrange façon avec la couleur rutilante des boucles éparses qui voilaient le cou et les épaules de cette femme.

Elle était vêtue avec une grande richesse, comme les dames du plus haut rang, d’un surcot de drap de soie violet, chamarré de broderies, et d’une tunique de satin blanc relevée sur une seconde jupe violette, par des agrafes de pierreries. Des cordelières d’or suspendaient à sa ceinture une aumônière armoriée.

Mais ces vêtements somptueux étaient souillés de poussière et de boue et déchirés en plusieurs endroits ; les pieds délicats de la noble dame sortaient, tachés de sang, de ses brodequins en lambeaux.

Des deux hommes qui la poursuivaient, l’un était un vieillard de soixante ans environ, robuste, mais petit, trapu.

Ses cheveux, coupés ras, et sa barbe taillée en pointe avaient la blancheur de la neige et faisaient ressortir vigoureusement le ton cramoisi de sa peau ; son nez aquilin, bulbeux, se recourbait en bec d’oiseau carnassier sur sa large bouche, édentée, à la lèvre tombante ; ses yeux verts clignotaient sous des paupières éraillées, bordées de rouge, et sous d’épais sourcils gris.

Il portait un costume d’une coupe baroque, aux couleurs criardes, mal assorties, mais taillé dans les étoffes les plus coûteuses.

Sa main brandissait une hachette d’acier, à manche court, qu’une chaînette retenait à son poignet.

Son compagnon, plus jeune de moitié, avait la taille haute, l’épaisse encolure, la musculature charnue que mythologues et sculpteurs prêtent à Hercule, fils d’Alcmène.

Son teint rosé, ses longs cheveux d’un blond cendré, ses yeux d’un bleu pâle, concouraient avec sa face carrée, aux traits grossiers, à l’expression placide, insouciante et béate, à accentuer en lui le type du Germain des bords du Rhin, buveur de bière et philosophe.

Il se drapait, avec un plaisant cynisme, dans une souquenille vieille, rapée, suintant la graisse et tachée d’encre. Ses doigts énormes serraient la poignée d’un couteau de boucher.

La même cruauté froide, réfléchie, la même ironie féroce, la même colère, se lisaient dans les regards que ces deux personnages repoussants dardaient sur l’infortunée étendue à leurs pieds.

Il paraissait qu’ils eussent hâte d’égorger leur victime.

Elle se leva, pâle mais résolue, et les regarda en face avec un mépris si écrasant que le vieillard se mordit les lèvres, tandis que l’autre baissa la tête en rougissant.

Elle s’adressa au premier, d’une voix ferme, au timbre mélodieux et sonore, à l’accent indigné :

 — Monsieur de Montserrat, dit-elle, je suis vaincue, je me rends !... Mais si je vous suis livrée par la permission de Dieu, — prenez garde ! — c’est que Dieu vous éprouve une fois encore, et vous fournit l’occasion de m’épargner !

 — Trêve de vos beaux discours ! cria le vieux seigneur d’un ton d’une extrême violence. Vous avez le choix entre le moyen que je vous ai proposé... et la mort !

 — J’opine pour la seconde proposition, ajouta l’Allemand d’une voix traînante. La Sagesse enseigne qu’il n’est pire ennemi que celui qu’on a laissé vivre. Le lieu est propice, comte, et l’heure presse...

 — Madame, décidez de votre sort, dit le vieillard, frémissant, et montrant, par un geste farouche, sa hache qui lançait des éclairs violâtres.

L’inconnue poussa un soupir :

 — Monsieur, répondit-elle dédaigneusement, je sais qu’après ce que vous avez osé me proposer, il ne me reste aucune espérance. Le lieu est propice, a dit votre complice : tuez-moi !

 — Vous êtes une créature capricieuse ! s’écria Montserrat qui jeta sa hache dans l’herbe.

L’Allemand alla ramasser l’arme et la lui tendit en fixant sur l’acier d’abord, puis sur le vieillard, puis sur la pauvre femme, un regard significatif. Ensuite il s’écarta de quelques pas, s’assit sur un quartier de roche et, d’une manière ostensible, enfonça la lame de son coutelas dans la terre humide.

 — Quoi ! murmura le vieillard en dévoilant tout à coup une angoisse racrète, faut-il que ce soit moi, Lothaire ?...

 — Oui ! répondit laconiquement celui-ci.

 — Je suis votre épouse et la mère de votre fils ! reprit la dame avec un élan sublime d’énergie. Le lien qui nous unit, Richard, est indissoluble. Vous prétendez me forcer à m’ensevelir au fond d’un cloître, à disparaître du monde des vivants, pour donner à je ne sais quelle méprisable courtisane, la sœur de ce mécréant, le nom que j’ai honoré en le portant vingt-deux ans, le nom qui fut celui de votre père et de vos aïeux, et qui est celui de mon fils ?... Allons donc ! Monsieur, on n’arrache pas la couronne comtale de la tête d’une Bentivoglio, pour l’enfoncer sur le front impudent de la sœur d’un espion !

 — Madame ! exclama le comte, pourpre de fureur.

Lothaire poussa un éclat de rire sardonique.

 — Non ! je ne lui céderai pas la place ! poursuivit Madame de Montserrat emportée par son exaltation. Gouchez-moi dans la tombe. Ensuite, si vous en avez le lâche courage, conduisez-la à l’autel, cette fille ! Vous l’enrichirez de mon argent, vous la parerez de mes joyaux, mais vous la masquerez de votre nom...

 — Qui m’en empêcherait ? dit le comte en raillant.

 — Dieu, qui venge les innocents !

 — Assez raisonné, il faut en finir, car nos gens pourraient s’inquiéter de ce retard et nous relancer jusqu’ici, reprit Lothaire d’un ton irrité.

 — Montserrat, vous avez fait mourir votre mère de honte, vous assassinez votre épouse, prenez garde que le vengeur suscité de Dieu ne soit l’enfant de mes entrailles !...

Le vieillard laissa échapper un cri de rage :

 — Assassin ! assassin ! cria la pauvre femme, affolée. Au secours ! à moi !

 — Dépêche ! dit brutalement Lothaire, ou sinon... Montserrat bondit sur la comtesse et une lutte horrible s’engagea.

Les cris de détresse de celle-ci, les rauques gémissements de celui-là se mêlaient aux ricanements affreux que poussait l’Allemand qui semblait se divertir beaucoup de cet abominable spectacle.

Par deux fois la hache traça un sillon étincelant dans l’air et par deux fois s’abattit avec un bruit sourd.

Madame de Montserrat, frappée du front, tomba, couverte de sang.

Alors le meurtrier, enivré, fou, s’acharna sur ce cadavre, le piétina, le martela du dos de son arme, et ne s’arrêta, inondé de sueur, l’œil éteint, les joues livides, que lorsque son bras fut lassé.

 — Ah ! Lothaire Camphausen !... murmura-t-il alors d’une voix où vibrait une inexprimable douleur.

 — Eh bien ? riposta Lothaire d’un ton d’amère ironie. Déjà ? Vous êtes déjà soumis à la tyrannie du remords, Monsieur de Montserrat ?... Il n’y a pas de quoi se désoler, en vérité ! Vous voilà plus riche de cent mille ducats d’or, et vous présenterez à la cour, sitôt votre deuil expiré, une comtesse plus jeune et plus belle que celle-là !

Et le misérable poussa du pied le cadavre étendu dans une mare de sang, que Montserrat contemplait d’un œil atone.

 — Votre précieux justaucorps est en piteux état, poursuivit l’Allemand du même ton moqueur. Heureusement, j’ai sous ma souquenille une cape de soie légère qui cachera ces traces, par trop visibles, de votre... entretien avec feu votre épouse !... Endossez la cape, Monsieur le comte...

 — Mais... balbutia le vieillard en désignant le cadavre d’un geste éloquent.

 — A l’eau ! une pierre au cou, deux pierres aux pieds. Attachez tout cela avec votre écharpe.

Montserrat obéit, fasciné par la parole impérieuse de son complice. Ils saisiront le corps à peine refroidi, le portèrent sur la rive du marais et, l’ayant balancé pour lui imprimer une certaine force d’impulsion, ils le lancèrent dans la Meldik où il tomba lourdement, soulevant une nappe d’écume.

L’eau fut agitée un instant par le remous, se moira de reflets irisés, puis s’étendit, linceul verdâtre, coulant sans bruit entre ses rives parfumées.

 — Voilà une rude besogne accomplie ! dit Lothaire en soupirant.

Je croyais qu’il m’en coûterait moins ! s’écria le meurtrier d’une voix sombre.

 — En grogne qui voudra, camarade ! N’est-ce pas là votre devise ? Une belle devise, me griffe Satanas ! vous êtes veuf, mon cher ! En outre vous héritez cent mille beaux sequins de Florence, tout battants neufs, bien reluisants. Ce sera la dot de ma soeur

 — Oh ! cria le comte en le repoussant avec horreur, c’est toi qui m’as tenté, Lothaire, malheur à toi !

 — J’ai joué le rôle du diable, et toi, celui du bourreau ! riposta Camphausen en ricanant, nos crimes seront pesés dans la même balance, Richard de Montserrat.

 — Donne-moi ta cape et séparons-nous.

 — Revêt la robe de l’innocence ! repartit Lothaire en offrant au comte une ample simarre de soie blanche que celui-ci jeta sur ses vêtements ensanglantés !

Et il continua, mais en prenant un ton sérieux :

 — Dans une semaine jour pour jour vous épouserez Gisèle Camphausen, Monsieur de Montserrat, parce qu’il faut que, si vous manquez à votre parole, je puisse, moi, retrouver ici la preuve palpable de votre infâme forfait. Ne discutons pas, hein ? Nous sommes à deux de jeu, et qui trompera l’autre sera bien fini !

Sur ces mots, ils se séparèrent. Lothaire suivit la chaussée, d’un pas nonchalant, et laissant errer ses regards sur. le paysage, comme s’il prenait plaisir à admirer les beautés de la nature.

Monsieur de Montserrat prit un sentier de traverse et s’enfuit en courant, s’arrêtant parfois pour essuyer son front moite et resserrer les plis de son léger manteau.

A une lieue de là il rejoignit une route que bordait la lisière d’une forêt.

Il y avait en cet endroit une auberge de routiers, pleine de mouvement et de tumulte. Le meurtrier s’y précipita.

Il s’assit et demanda un-broc de vin de France. On le lui apporta. il but coup sur coup plusieurs verres du capiteux breuvage.

Vers midi — car les faits que nous venons de rapporter se passaient entre neuf et onze heures du matin — vers midi, un cavalier apparut au tournant de la route, haut perché sur son cheval rouan.

C’était un courrier aux habits blasonnés d’un écu d’azur à quatre quintefeuilles d’or posées en sautoir.

Il allait au petit trot et ralentit encore son allure, quand il aperçut la branche de houx suspendue au-dessus du portail de l’auberge. Il ne voulait point perdre cette bonne occasion de rafraîchir son gosier desséché par la poussière.

Quand il passa devant le comte, celui-ci l’appela :

 — Ho ! Othenin Bal, holà !

Le courrier, déconcerté, se retourna et, reconnaissant à qui il avait affaire, devint confus, et mit aussitôt pied à terre :

 — Monseigneur en personne ! murmura-t-il avec respect.

 — J’avais hâte d’avoir des nouvelles de Melchior, dit le comte. Mon fils est bien ?

 — Fort bien, Monseigneur ; je précède Monsieur le comte Melchior de quelques heures. Il sera au camp avant la nuit.

 — Ah ! je vais donc enfin le revoir ! un mois de séparation !... C’est cruel ! Othenin, bois ce qui reste de vin dans ce broc et fais-on venir un autre, si tu veux, dit le seigneur avec bonté.

 — Ce n’est pas de refus. Monseigneur, merci.

 — Donne-moi ton cheval, Othenin, je cours au camp préparer bon accueil à mon fils. Tu l’attendras ici et tu monteras en croupe de son page.

 — Comme le voudra Monseigneur. Oserai-je demander si la santé de Madame la comtesse...

 — Excellente ! excellente ! interrompit Montserrat en sautant en selle. Madame la comtesse est en retraite au couvent des carmélites de Béthune.

Et sans ajouter un mot, il piqua des deux et partit ventre à terre.

CHAPITRE II

Comment Lothaire Camphausen accueillit son ami le comte Melchior,

Le soir de ce même jour, un peu avant le coucher du soleil, une troupe assez nombreuse de cavaliers se présentait aux barrières du vaste camp dressé entre Guines et Ardres, dans la plaine, et où durait depuis quinze jours une entrevue entre le roi très-chrétien François Ier, et le roi d’Angleterre Henri VIII, Défenseur de la foi.

Le chef de cette cavalcade était un gentilhomme, d’une vingtaine d’années à peu près, de mine fière et hardie.

Son visage, d’un bel ovale, éclairé par des yeux d’un bleu foncé tirant sur le violet, illuminé par le joyeux et franc sourire qui courait sur ses lèvres d’un rouge vif, était couronné de cheveux d’un blond fauve, presque roux et que tigrait une grosse mèche blanche descendant du front sur l’oreille droite.

Il portait avec aisance un riche costume de cour ; cape à manches bouffantes en drap de soie violet brodé d’or, justaucorps de satin blanc, trousses de velours violet à bandes de drap d’or, chapeau empanaché de plumes blanches.

Un écuyer, deux pages et huit ou dix serviteurs formaient son escorte.

Les sentinelles, croisant la hallebarde devant lui, lui demandèrent qui il était et où il allait :

 — Qui je suis ? répondit-il d’un ton vivement irrité : je suis Melchior, comte de Thénesol, fils du comte de Montserrat, maître d’hôtel de Madame la duchesse d’Angoulême, mère du roi... Cela vous suffit-il ? Où je vais ? chez mon père. Ouvrez le passage, marauds...

 — Mon gentilhomme, fit observer avec autant de politesse que de fermeté le bas officier qui commandait le poste, vous avez tort de vous mettre en colère, nous sommes soldats et nous exécutons une consigne...

 — Sergent, vous avez raison, et je regrette de m’être laissé emporter. Mais livrez-moi passage, de grâce, j’ai hâte d’arriver.

L’homme à la souquenille que nous vîmes tantôt dans les marais de l’Aa, debout, à quelques pas derrière les hallebardiers, examinait cette scène avec une curiosité narquoise et d’un air railleur.

Dès que Melchior de Thénesol eut franchi le seuil du camp, il s’avança avec empressement à sa rencontre, et le jeune homme, à sa vue, ne put retenir une exclamation de joyeuse surprise :

 — Lothaire ! s’écria-t-il, ah ! cher ami, quelle joie de vous voir !

Bonjour, comte Melchior, soyez le bienvenu, répondit l’Allemand en lui donnant l’accolade.

 — Eh bien ! mon cher savant, on conte merveille de ces fêtes,

 — On ne conte rien qui ne soit au-dessous de la réalité ; du Bellay disait plaisamment que, pour se faire honneur aux yeux du gros bœuf anglais, nos beaux jeunes seigneurs portaient sur leurs épaules les prés et les moulins de leurs pères !...

 — Ah ! ah ! nos lettrés se vengent par des mots de cette sorte de n’avoir ni prés ni moulins à transformer en manteaux chargés de perles ! Maître, vous êtes-vous bien diverti ?

 — Hum ! je me suis beaucoup moqué, et cela m’amuse. Voyez, je n’ai pas changé un fil à mon accoutrement de docteur en Sorbonne. Foy de gentilhomme1 ne me pensionne pas, moi, comme Guillaume Budé, mon compère, et je n’ai pas d’évêché à mettre en coupe réglée, comme l’hérétique Briçonnet.

Melchior fronça le sourcil ; le scepticisme que son interlocuteur étalait avec ostentation lui déplaisait évidemment.

Il opéra donc une diversion subite, en changeant brusquement le sujet de l’entretien.

 — Monsieur de Montserrat se porte bien, je pense ? demanda-t-il. Je comptais le trouver ici ?

 — Le devoir de sa charge l’appelle à cette heure auprès de Sa Majesté. Mais je vais vous accompagner jusqu’à son logis, Melchior... Sa santé est bonne, du reste.

 — Le ciel en soit loué ! Il y a si longtemps que je ne l’ai vu, mon vénéré père ! J’ai hâte de lui baiser la main.

 — Dirigeons-nous donc vers sa tente, car il nous faudra quelque temps pour y arriver : il y a ici encombrement de princes, de ducs et de comtes, et l’on y rencontre plus de plumails et de pourpoints de soie, que de houppelandes de poètes et de morions d’acier.

On sait en effet quelle prodigieuse magnificence avaient déployée les deux souverains à l’occasion de cette entrevue où le roi de France comptait duper le roi d’Angleterre, de même que celui-ci mettait en œuvre tout moyen pour tromper celui-là.

Le but réel de ces fêtes était de régler de graves et nombreuses difficultés qu’avait fait surgir la compétition à l’Empire de don Carlos d’Espagne et de François Ier.

Don Carlos, devenu Charles-Quint, et son rival malheureux cherchaient tous deux à se concilier l’alliance du puissant Henri VIII qui arborait glorieusement cette devise :

« Qui je défends est maître ! »

Si l’empereur, fort exigeant, revendiquait le duché de Milan, comme fief impérial, et le duché de Bourgogne, comme héritier de Charles le Téméraire, François de Valois réclamait ses droits sur le royaume de Naples, et voulait que la Navarre échût à son parent et allié Henri d’Albret. Si le premier aspirait à la main de Marie Tudor, fille de Henri VIII, le second recherchait cette union pour son fils, le dauphin.

Le camp s’étendait, avons-nous dit, entre Guines et Ardres, petite ville de l’Artois, les tentes anglaises plus rapprochées de l’une, et les tentes françaises de l’autre.

Les pavillons royaux, sommés de couronnes d’orfèvrerie, ornés d’étendards, de lambrequins, de brocarts d’or, de panoplies d’armes curieuses, s’élevaient au centre d’un millier de tentes, de dimensions modestes, mais aussi brillamment décorées, tendues d’étoffes précieuses et chargées d’écussons, de devises, d’emblèmes héraldiques.

Dans les avenues, plantées d’arbustes rares, que formaient ces fragiles palais, circulaient une foule de seigneurs, de pages, d’écuyers, dont les habits étalaient une telle somptuosité qu’elle approchait de l’extravagance.

On n’entendait de toutes parts que bruyants cris de joie, éclats de rire, voix sonores, se mêlant aux harmonieux accords du rebec et de la viole.

Autour des tables dressées en plein air et couvertes de vaisselle d’argent, do cristaux, de mets exquis, s’asseyaient des convives affamés.

Comme le jour tombait, on alluma de tous côtés des torches de cire qui jetèrent bientôt une lumière ardente sur cet ensemble merveilleux auquel elle prêta un aspect nouveau, plus grandiose que l’effet produit par toutes ces splendeurs, aux feux du soleil.

Le comte Melchior de Thénesol et son compagnon s’étaient engagés dans la voie principale qui menait d’un pavillon royal à l’autre, lorsqu’ils furent arrêtés soudain par un reflux de la multitude qui resta stationnaire, et ne tarda pas à se grossir de nombreux groupes de spectateurs.

Ce qui captivait ainsi l’attention de cette foule c’était l’apparition d’un cortége immense qui débouchait à ce moment d’une rue latérale et se dirigeait vers le féerique logis du roi Henri.

A la tête de cette armée de courtisans et de clients s’avançait d’un pas majestueux un personnage d’Age mûr, mais encore jeune d’aspect, enveloppé des plis soyeux d’une ample robe de pourpre à longue queue, que recouvrait à demi un rochet de dentelles d’un haut prix ; sur le camail écarlate bordé d’hermine, drapé sur les épaules de cet illustre personnage, qui n’était rien moins que le cardinal Wolsey, resplendissait une croix en diamants suspendue à une chaîne admirablement ciselée.

Il souriait avec aménité, saluant de la main les seigneurs qui s’inclinaient devant lui avec autant de respect qu’ils l’eussent fait devant le roi.

Ses majordomes, ses chambellans, ses camériers, ses officiers, ses pages, paradaient avec orgueil sous leurs livrées étincelantes, et montraient plus de morgue et d’arrogance que leur maître.

Et c’était un spectacle singulier, que de voir ce prince de l’Église, à la démarche imposante, au sourire affable, suivi de cette tourbe de valets do tous rangs, nobles de race ou roturiers, égaux par l’habit, peut-être aussi par le cœur, et qui se pavanaient, s’imaginant participer de la grandeur et de la dignité de l’astre dont ils se faisaient les satellites.

Melchior interrogea du regard Lothaire Camphausen :

 — Vous voulez savoir quel est cet auguste seigneur en présence duquel tous les fronts s’abaissent ? demanda Lothaire. Eh ! ne le devinez-vous point ?

 — Je présume que c’est le cardinal Wolsey, répondit le jeune comte.

 — Son Éminence en personne. Oui, c’est bien là Thomas Wolsey, cardinal de la sainte Église romaine, égat du pape, chancelier d’Angleterre, archevêque d’York, évêque de Winchester et de Durham, abbé de Saint-Albans et de trois autres abbayes, prieur de plusieurs prieurés, et qui possède des rentes annuelles qui égalent, si elles ne les dépassent, les revenus de la couronne. Oui, c’est bien ce Wolsey-là !

 — Quoi ! Lothaire, parlez-vous avec si peu de respect....

 — De mylord Wolsey ? En effet, devant lui tant de glorieux barons se courbent, Lothaire Camphausen devrait se prosterner !

 — Votre langage est libre, Lothaire !

 — C’est vrai ; au lieu de se prosterner, il faudrait dire s’aplatir ! Vous savez que je penche vers les idées nouvelles, mon noble élève. Martin Luther a creusé une sape profonde sous le piédestal de la statue de Nabuchodonosor ! Et d’ailleurs tous les titres pompeux dont s’affuble la vanité du cardinal ne déguisent nullement en lui le fils d’un humble boucher !

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