L'Humanité souffrante. Préludes, par Alfred Duroché

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J. Hetzel (Paris). 1864. In-18, 176 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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SOUFFRANTE
^PRÉLUDES)
PARIS
COLLECTION HETZEL
J. HETZEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
l S , RUE JACOB
UGMY, - Imprimciicde A. VAKIGACLT
IIIMIÏI SOUFFRANTS
(-S'RÉLTJDES)
l'A
ALFRED DUROCHE
PARIS
J. HETZEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
i 8, UUE JACO», 18 •
■1861
A LOUIS CHAUFOTJR
Il y aurait ingratitude de ma part, mon cher
Louis, à ne pas mettre votre nom en tête de ce
poëme, vous, mon ami, mon frère littéraire, qui
m'avez soutenu, fortifié et conseillé pendant les
trois années que m'ademandées ce travail. Accep-
tez donc la dédicace de ce livre, qui, s'il est ac-
cueilli et goûté, ne sera que le portique de l'oeuvre
immense que j'ai entreprise, oeuvre peut-être au
dessus de mes forces, mais que je m'enhardirai à
soumettre au public, notre juge à tous, si ces pré-
ludes lui semblent dignes d'avoir une suite.
A. D.
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
L'ÉTOILE DU BONHEUR
PROLOGUE
I
Celle que j'aime n'est pas
Ici-bas;
Loin de nos pays de fange,
Elle habite un.fief royal,
Idéal,
Dans une contrée étrange.
Au reflet brillant et pur,
Dans l'azur
L HUMANITE SOUFFRANTE
Son palais est une étoile
La cachant à tous les yeux
Curieux
Qui voudraient percer son voile.
C'est mon beau songe adoré,
Si doré,
Si cherché dans ma jeunesse I
Rêve fou que chaque humain
Fait en vain
Au milieu de sa tristesse.
J'ai souffert en la cherchant !
Tout saignant,
Tant la Femme était amère !
Tant elle m'a ravagé !
J'ai changé
Pour courtiser la Chimère.
L HUMANITE SOUFFRANTE
II
La Chimère ! Près d'elle étaient en apparat,
Lui tenant lieu de cour au flamboyant éclat,
Inconstantes abeilles,
Les doux rêves du coeur, les blonds espoirs charmants,
Voluptés de l'esprit, tendres et chers tourments
Qui parfument nos veilles.
III
Essaim de folles têtes
Franchissant le réel
A travers les tempêtes.
Pour dérober au Ciel
Ces fruits d'or que la Terre
Dans son angoisse espère,
Appelle avec des pleurs ;
Ardent désir céleste
Dont toujours il nous reste
De sublimes douleurs.
L HUMANITE SOUFFRANTE
IV
Apôtre de la Fantaisie,
0 Poésie!
Je disais qu'à mon tour,
Dans le pays de la Lumière,
A la Chimère
Je fis aussi la cour.
Ses ailes l'emportaient rapide,
Fendant le vide,
Croyant me dislancer;
Mais sur mon coeur jeune et vivace,
Plein d'audace,
Je voulais la presser.
. V
Dans les étoiles bleues,
Les planètes à queues,
Les horizons vermeils
Près des soleils ;
L HUMANITE SOUFFRANTE
Dans les astres fusibles,
Dans des cieùx invisibles,
Dans l'Insondable nu,
Dans l'Inconnu ;
Plus loin, plus loin encore !
Poète qu'on ignore,
D'amour tout transporté,
Je suis monté.
Et, bonheur éphémère 1
J'ai saisi la Chimère
Qui s'est, pleine d'émoi,
Donnée à moi.
VI
Elle m'a dit : « Je t'aime*
Enfant désespéré,
Maudit par le baptême,
Qui t'en viens éploré,
L HUMANITE SOUFFRANTE
Parmi les blondes grèves
De nos rivages d'or,
Dans la nuit de tes rêves
Déployer ton essor.
En nos palais de gazes,
Resplendissant de feux,
De célestes extases,
D'enivrements fiévreux,
Ton coeur trop plein souhaite
Trouver au firmament
Une enfant de ta tête
Dont tu t'es fait l'amant.
Ta femme imaginaire
Ici n'existe pas ;
Viens, je suis la Chimère,
Presse-moi dans tes bras :
L HUMANITE SOUFFRANTE
Ma hanche est ondoyante,
Mes yeux sont deux soleils,
Ma peau blanche est brillante,
Mes cheveux sont vermeils ;
Mes cuisses sont d'ivoire,
Ma gorge est faite au tour,
Sur mes lèvres viens boire
A longs flots ton amour. »
VII
Je me suis enivré de ses baisers de feu.
Dans ses bras parfumés, sous ses folles caresses,
Pâmé de jouissance, au loin de ce bas lieu,
J'ai franchi l'horizon; j'ai, nouveau demi-dieu,
Cueilli des fleurs enchanteresses.
Dans un vaisseau de nacre, emporté sur l'éther,
J'ai jeté l'ancre d'or au pays du Caprice ;
•10 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
Et c'est là que j'ai vu, dans un rougeâtre éclair,
Surgir auprès de moi cette fille de l'air
Qui maintenant fait mon délice.
C'était elle ! c'était mon rêve caressé,
La fleur que je cherchais en vain dans chaque femme,
Le désir que chacun a si longtemps bercé,
L'idéal que mes nuits, dans un songe insensé,
Faisaient rayonner à mon âme.
La Chimère me dit : « Pauvre altéré d'amour,
L'enfant de ton cerveau, ton rêve est là qui brille;
Étanche enfin ta soif dans l'éclatant séjour.
Je suis morte pour toi : de nos baisers d'un jour
C'est l'étinçelante fille. »
VIII
Et prenant son essor par delà les grands cieux,
La Chimère partit, nous laissant tous les deux.
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE 14
0 perles de la nuit I ô tout ce qui scintille!
IX
J'ai, fou d'un tel bonheur,
Fait l'erreur
D'amener sur notre fange
Cette enfant pour qui l'azur
Seul est pur :
Et l'azur reprit son ange!
X
Mais se riant des lois du royaume empourpré,
M'aimant autant que moi, péri capricieuse,
Chaque nuit elle vient; puis, ardente et rieuse,
M'emporte dans son palais éthéré.
XI
Ah ! pauvres astronomes,
Qui, toujours l'oeil en l'air,
12 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
Eh imposez aux hommes,
Vous n'y voyez pas clair :
Non, jamais vos lunettes
N'ont fait dans les planètes
Voir ce que les poètes
Devinent dans l'Ether.
Dans l'étoile où ma belle,
A ses yeux m'enchaînant,
M'emmène à tire d'aile
Sur un flot d'or mouvant,
Les lampas écarlates,
Les cristaux, les agates,
Les divins aromates,
Tout un rêve enivrant :
Fleurs odoriférantes,
Émeraudes, rubis,
Perles éblouissantes,
Paysages exquis,
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE 43
Merveilleuses cascades
Formant des colonnades,
Danses et sérénades,
Clartés du Paradis,
Tout s'y voit, tout abonde;
C'est l'endroit souhaité
Où jamais rien d'immonde
Ne souille la Beauté :
Splendeur incomparable,
Séjour invraisemblable,
D'un luxe inexprimable
Dont on n'a rien conté.
XII
« Que ta bouche,
Ma farouche,
Vienne à mon front se poser ;
Belle folle,
Mon idole,
Allons, vite, un beau baiser !
4 4 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
Viens, déesse
. De l'ivresse,
Berce-moi dans tes cheveux ;
Que je noie,
Sous leur soie,
Les souvenirs douloureux;
Que j'oublie
Cette lie
Que sur terre je buvais,
Quand, malade,
Ma ballade
Voltigeait à ton palais.
De ma peine,
Ton haleine
Les causes a dissipé;
D'un dur monde,
0 ma blonde !
Par toi je suis échappé.
L'HUMANITÉ.SOUFFRANTE 45
Loin du Doute
L'amant goûte
Dans tes bras le bonheur vrai,
Et s'inspire
Du sourire
Qui s'en vient à lui si gai.
Va, la houle
De la foule
Ne passera plus sur nous;
Dans l'étoile,
Qui nous voile
Nous rions de son courroux.
XIII
Puis, pensif, je l'embrasse et lui dis : « Ton poète,
Ne l'abandonne pas pour d'autres rendez-vous ;
Ton amour a calmé ma pauvre âme inquiète,
Moi, dont la joie immense a rendu Dieu jaloux ! »
-r~ Elle dit qu'elle m'aime, elle me le répète
Avec des mots si doux,
4 6 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
Que je ris de ma crainte; et, chassant ces pensées,
Nos bras entrelacés, nous tenant par la main,
■ Aux rayons de la Lune, à travers les rosées,
Pareils à des oiseaux, nous courons au jardin
Où nos petites fleurs, de-perles arrosées,
Nous disent le bonjour en parfumant leur sein.
Là, nous les admirons, nous causons avec elles,
D'oiseaux, de papillons, jusques aux feux du jour
Où viennent par essaims, heureux, battant des ailes,
— Dans un joyeux concert pour leur faire la cour —
De beaux insectes d'or, murmurant à leurs belles
Que la Vie est l'amour. .
Les étoiles s'en vont. Il est temps que je songe
A retourner sur terre. Elle dit : « Au revoir !»
Je m'éveille abusé, croyant que c'est un songe.
Je tends les bras au ciel, je doute... ô désespoir !...
La nuit vient, la nuit vient, ce n'est pas un mensouge:
Endormi l'on me croit quand je m'en vais la voir.
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE 47
XIV
Oh ! quelles sont ces voix lointaines
Qui s'en viennent ici mourir ?
— Lasses de tant souffrir,
Ces voix étaient les voix humaines !
XV ■
CHOEUR DES VOIX.
« Envieux
« De tes deux,
« Pauvres mortels, dans la fange
« Nous naissons,
« Nous mourons
« Sans t'avoir connu, bel ange !
18 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
« Et pourtant,
« Nous tordant
« Sous l'implacable souffrance,
« De te voir,
« De t'avoir,
« Nous avons tous l'espérance!
« Sur nos fronts,
« Les rayons
« Échappés de ton royaume,
« Bienfaisants,
« Consolants,
« Verseraient leur plus doux baume !
« Ah ! taris
« D'un souris
« Les larmes sur la paupière,
« Et reçois
« De nos voix
« L'ardente et vive prière :
L HUMANITE SOUFFRANTE 19
« Puisqu'ici-bas rien n'est parfait,
« Puisque le plaisir est un crime,
« Puisque la vie est un abîme
« Où tout s'engouffre et disparaît;
« Heureux nous ne pouvons pas être :
« L'Homme, hélas! a trop de besoins !...
« Pourtant, répands sur nous, au moins,
« Un peu de joie et de bien-être. »
XVI
ELLE
« Faible humain,
« Bien en vain
« Du bonheur tu te tourmentes;
« C'est laMort
« A son port
« Qui comblera tes attentes. »
20 - L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
XVII
— Horrible destinée !
Que mon âme est peinée
De ces tristes clameurs
Que t'apporte la brise;
0 Toi, qu'on divinise,
Étanche au moins leurs pleurs.
A l'Homme sois sensible ;
Te nommant « l'Invisible, »
Et maudissant son sort,
Courbé, pleurant dans l'ombre,
Il marche morne et sombre
En attendant la mort.
Et sa pauvre âme sainte
Gravit de plainte en plainte
Son calvaire de fiel !
Dans son exil funeste
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE 51
Aspirant au céleste
Enivrement du Ciel.
XVIII
ELLE
« L'Homme me désire.
« Nul ne peut se dire
« M'avoir dans son coeur;
« Chacun me souhaite,
« Car je suis, poète,
« L'ange du Bonheur.
« Le chagrin les ronge.
« Ils me voient en songe :
« Sans moi tout n'est rien !
« J'aime bien la Terre,
« Mais je n'en puis faire
« Le séjour du Bien.
22 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
« Sol expiatoire,
« C'est le purgatoire
« Du premier péché,
« D'où s'en vient leur âme,
— « Immortelle flamme ! —
« Quand ils ont marché.
XIX
« 0 chercheur ! ô poète ! ô grand escaladeur !
« Qui franchissant l'azur, as trouvé le Bonheur
« Au milieu des étoiles,
« Parmi tant de soleils brillant de plus de feux,
« De la douleur humaine oh! lève enfin les voiles,
« Tes courses ont cessé dans l'infini des cieux.
« Arrache de ton luth toutes les cordes molles :
« L'Homme est ton frère, il souffre; au loin les amours
« Écoute, et chante après mes lugubres paroles, [folles!
« La torture infligée au limon orgueilleux.
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE 23
XX
« Alors, pour compléter son magnifique ouvrage,
« Dieu prit un peu de terre et fit à son image
« L'Homme — qu'il anima de son divin esprit.
« L'Homme s'en crut l'égal et la fièvre le prit.
« Il ne connaissait pas et les maux et les vices ;
« Pour séjour il avait un jardin, de délices
« Aux horizons de feu.
« Environné de fleurs, de parfums et d'ombrage,
« Heureux, il adorait, tous les jours davantage,
« La majesté de Dieu.
« La Nature, en ce temps, était toujours en fête.
« L'Homme avait l'Infini : jamais une tempête
« Ne passait dans son coeur;
24 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
« Le Seigneur avait dit : « Ta vie est éternelle :
« Prie et jouis en paix, sois-moi toujours fidèle
« Au milieu du bonheur. »
« Au midi de sa route,
« L'Homme un jour s'arrêta devant l'arbre du Doute.
« Il en cueillit un fruit : par cet acte fatal —
« Il connaissait le Bien — il sut aussi le Mal !
« Sans travail et sans peine,
« Plein d'orgueil, il voulut être plus que son Dieu.
« Et Dieu le condamna, sans colère et sans haine,
« A sortir du doux Lieu.
« Du Paradis-Terrestre, il partit corruptible,
« Créant à chaque pas la légion horrible
« Des vices et des maux qu'il conserve toujours.
« La terre fut marâtre et le tigre féroce;
« Et la Mort l'escorta, lui disputant ses jours,
« L'isolant m chemin ! . . . . . .
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE 23
t
. « A ce supplice atroce,
« Se voyant seul, les pleurs vinrent mouiller ses yeux,
« Et, relevant la tête, il regarda les cieux.
« Alors, se rappelant sa céleste origine,
« Il sentit battre en lui sa nature divine.
« Sans guide et sans soutien; nu, chétif et souffrant,
« De regagner le Ciel nourrissant l'espérance,
« Et pour arme n'ayant que son intelligence,
« Il commença la lutte. — Elle fut d'un géant.
« Ce fut un grand combat, un duel acharné !
« La Nature lutta contre l'abandonné,
« La faim se fit sentir : la terre était stérile !
« Il en creusa le sol, et la rendant fertile,
« — La sueur sur le front, — il fit germer son pain.
« Quand il fut assuré de pouvoir se nourrir,
« Courageux, plein d'ardeur, il livra des batailles
« A la Terre, et lui prit, au fond de ses entrailles,
« Le fer, — ce grand métal qui devait l'asservir !
26 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
« Il rase des forêts, il ouvre des montagnes,
« Il creuse des canaux à travers les campagnes;
« Domptant, étreignant tout de ses débiles mains,
« Fier, il se livre alors à de vastes desseins.
« Des navires nombreux fendent l'onde écumante.
« L'horizon s'agrandit, tout croît et tout s'augmente.
« Chaque jour est marqué par une invention.
« L'Homme pense, médite, et lègue d'âge en âge,
« Aux siècles à venir le sublime héritage
« De conduire son oeuvre à la perfection.
« Et pendant son travail, ses études austères
« Font naître la Science. Il surprend les mystères
« Renfermés dans le sein de la Création.
« Il observe, surpris, l'impassible Nature,
« S'avançant à grands pas, écoutant le murmure
« De ce sphinx dont il cherche et trouve enfin la loi.
« L'Homme se civilise et devient vraiment roi;
LHUMANITE SOUFFRANTE 27
« De l'Eden le chassant, et pauvre et misérable,
« Pour cet enfant si cher, Dieu fit descendre exprès
« De sa voûte étoilée un ange secourable
« Appelé le Progrès.
« Planant dans l'univers, sur la Terre arrosée
« De la sueur du front et des larmes des yeux,
« Invisible, il devait répandre la rosée
« Qui lui venait des cieux.
« Et quand il vit ses pleurs, et quand il vit sa peine,
« Il se prit de pitié pour le pauvre banni
« Qui, jeté loin du ciel, sur la rive lointaine,
« Regrettait l'Infini.
« Courbé par la fatigue,- écrasé sous le baume
« Qu'il répandait toujours sans jamais l'épuiser,
« Apercevant l'Europe, jl en fit son royaume
« Et put se reposer.
58 L HUMANITE SOUFFRANTE
« Comme l'Homme a marché ! De jour en jour il ouvre
« Une nouvelle voie aux horizons nouveaux ;
o Chaque siècle a parlé, chaque siècle découvre
« Dans son vaste chemin des mystères plus beaux.
« Tout mortel contribue à l'oeuvre générale.
« Pour se régénérer chacun y met la main ;
« Chacun y met sa part ou physique ou morale,
« Et s'en retourne après où va le genre humain
« Reporter au Seigneur son essence immortelle.
« C'est par là seul qu'il doit à la vie éternelle
« Reconquérir le droit qu'il perdit par orgueil,
o Quand du jardin d'Eden, et maudit et rebelle,
« Par Dieu, son Créateur, il fut chassé du seuil.
« Il y retournera dans la divine Sphère !
« Mais avant d'être à lui, Perfectibilité,
« Pour f atteindre combien lui fâudra-t-il donc faire
« D'efforts d'intelligence en son adversité ?
a Le temps en estbien loin. — Avant quel'heure arrive,
« Combien souffrira-t-il ! combien sa voix plaintive
« Aux cieux montera-t-elle au milieu de ses pleurs ?
« La Matière et l'Esprit dé tous temps sont en lutte,
« Et dans ce grand chaos qui forme ses douleurs,
L HUMANITE SOUFFRANTE 29
« Souffrant dans ce qu'il est, il garde dans sa chute
« La soif de l'Idéal aux sublimes splendeurs.
« De l'âme c'est le mal, la souffrance inconnue ,
« Qui nuit et jour le ronge en lui montrant la nue,
« Cet espace infini, vaste dôme d'azur
« Où jamais ne pénètre aucun désir impur.
« Enfin est contre lui sa nature imparfaite,
« Qui fait qu'à chaque pas il heurte son squelette,
« Triste choc enfantant les Vices, les Fléaux,
« L'Amour, les Passions, la Discorde, les Maux,
a Le Grotesque, le Laid, les Larmes et le Rire :
« — Devant rester uni, l'Homme s'entre-déchire
« Pour un monceau de terre où seront ses tombeaux ! »
XXI
C'est une vaste idée ! Ange, adieu, je te quitte :
Je m'en vais recueillir de la fange maudite
Les mille cris épars, effroyables clameurs,
30 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
En riant et pleurant que pousse la Douleur,
J'errerai sur la terre ainsi qu'une âme en peine
Jusqu'au jour où j'aurai des maux pesé la chaîne»
Alors, abandonnant et l'Homme et son bas lieu,
Pleurant, je m'en irai porter mon oeuvre à Dieu,
Lui disant ; « O Seigneur ! la Terre est bien saignante,
a Graciez, graciez, l'Humanité souffrante !»
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
PRÉLUDES
(Lasciate ogni sperunza voi ch'intrale.)
DANTE.
Pareil à la brebis qui laisse sur sa route à chaque
ronce sa toison, homme né pour souffrir, j'ai laissé sur
la terre s'en aller par lambeaux et tomber feuille à
feuille mes plus belles illusions.
II
A chaque aspérité du chemin de la vie j'ai vu se
déchirer.mon coeur; j'ai vu de tristes jours m'abreu-
34 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
ver d'amertumes; j'ai vu fuir l'amitié ; j'ai vu mourir
mes proches ; j'ai vu tromper tous mes espoirs.
III
Alors pleurant sur ma jeunesse déçue, je me suis
réfugié dans la solitude de mes pensées, et, nouveau
Job, j'ai regardé ce monde comme un lieu de dou-
leur.
IV
J'allais, j'allais par ses sentiers divers, contemplant
tous ses néants; et plus je marchais, plus j'entrevoyais
l'Infini qui se rapprochait de moi.
V
Un jour, l'âme assombrie, je gravissais une mon-
tagne tellement haute que nul mortel n'avait encore
atteint son faîte.
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE 35
VI
Et plus je montais par les chemins escarpés, plus
mes pensers devenaient tristes, et plus mon coeur se
débattait sous une pénible étreinte de sensations
amères.
VII
Après une marche et longue et fatiguante, j'en at-
teignis le sommet qu'on ne peut apercevoir d'ici-bas,
tant il est perdu dans les nuages !
VIII
La Terre se dessinait brumeuse et incertaine sous
mes pieds, et à chaque instant il en arrivait des plain-
tes imprégnées de pleurs qui venaient mourir sur le
plateau où j'étais.
IX
Chose étrange ! je les voyais s'engloutir en forme
de rosée, avec un bruit plaintif, dans un lac que je
36 L'HUMANITE SOUFFRANTE
n'avais pas encore aperçu, et dont les ondes loin d'être
paisibles, étaient agitées comme les flots d'une mer en
courroux.
X
Se roulant tumultueusement les unes sur les autres,
les vagues en démence escaladant les vagues, for-
maient dans leur choc un concert douloureux de gé-
missements étouffés ; ce bruit était navrant i
XI
Alors, ô prodige! mes yeux se dessillèrent tout à
coup, mes oreilles s'ouvrirent, et je vis et entendis
mille fois plus supérieurement qu'aux jours où j'avais
contemplé la montagne sans oser y gravir.
XII
Et, triste, je voyais sur ma route sanglante, rappor-
tant quelques fleurs et retournant sur terre, tous les
découragés qui n'avaient pu monter.
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE. 37
XIII
Un brouillard de plus en plus épais s'élevait de la
Terre. Il s'envenait tourbillonnant dans les airs jus-
qu'au dessus du lac, comme pour s'élancer au Ciel ;
mais mû p ar une force invisible, il retombait goutté à
goutte dans le lac qui semblait ne s'être formé que de
semblables pluies..
XIV
A mesure que ce brouillard s'y engloutissait, il en
sortait une gémissante clameur de voix confuses.
XV
Tout à coup le plateau sur lequel, j'étais s'effondra
subitement, et je me vis dans une-vallée entourée de
rochers, aux versants lisses, aiguisés comme des tran-
chants de hache.
XVI
Le lac n'était pas disparu; il reposait au fond, relié.
tant dans le cristal de ses eaux un lambeau de ciel
3
38 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
bleu où brillait, solitaire, une étoile étiucelante. — Je
crus la reconnaître !
XVII
Et j'aperçus mélancoliquement assis au bord des
flots, un ange dont les ailes repliées étaient ramenées
aux épaules, et dont les yeux laissaient échapper des
larmes, qui, loin de tomber dans le lac, montaient se
perdre dans le Ciel.
XVIII
Le coeur serré, je m'approchai timidement, lui de-
mandant pourquoi il pleurait.
XIX
Le bruit de mes paroles le fit tressaillir; et il releva
lentement la tête, tout surpris de voir un mortel dans
ces lieux.
XX
El il me dit : «Sois béni, ô loi, qui as eu le courage
L HUMANITE SOUFFRANTE 39
de gravir jusqu'au bout cette sombre monlagne, ascen-
sion sublime rêvée par beaucoup, jamais réalisée ! Je
suis le gardien de celte vallée ! »
XXI
Et comme mes yeux, interprêtes de ma pensée,
semblaient lui demander comment on la nommait, il
ajouta : « Son nom est bien connu sur terre, c'est la
vallée des larmes; le lac que tu vois n'est formé que
de pleurs. »
XXII
Comme pour confirmer sa réponse, il s'éleva des
ondes de lugubres sanglots.
XXIÎI
Je frissonnai. — Et l'ange me dit : s Ces brouillards
qui viennent de la Terre y tomber en rosée sont les
larmes humaines portées sur les ailes du génie des
douleurs. »
40 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
XXIV
Et comme en l'écoutant je pleurais amèrement, il
ajouta : « En ce lieu de tourmentes, ainsi que moi,
poète, il faut te résigner à écouter les sanglots qui ter-
minent ici leur course désolée. »
XXV ■
Alors, au milieu de ma peine, j'observai un fait
étrange ; les brouillards de larmes arrivant au-dessus
du lac, s'éparpillaient subitement, et y tombaient à
différentes places. — Je m'approchai.
XXVI •
Et je vis que l'eau qui semblait être d'une couleur
uniforme, formait, par des teintes presque impercepti-
bles, quatre cercles ou divisions ne se mélangeant pas
ensemble.
XXVII
Et regardant encore avec plus d'attention, je distin-
guai dans chaque division une multitude d'autres tein-
L'HUMANITE SOUFFRANTE 41
tes différentes qui, mélangées et confondues, ne per-
daient pas leur individualité.
XXVIII
Quelques-unes tournoyaient dans le même cercle,
sans pourtant parvenir à s'en échapper, tandis que
d'autres au contraire étaient répandues par tout le
lac.
XXIX
v
Et l'ange me dit : «Tout mortel, s'il n'est mort
jeune, brisé par une seule passion, a parcouru l'enfer
des quatre divisions que lu vois; — ces différentes
teintes sont deslarmes, chaque nuance est un homme.»
XXX
Pourquoi ce lac divisé ainsi? Pourquoi ces parties
plus grandes les unes que les autres ?m'écriai-je, l'âme
péniblement affectée.
42 L HUMANITE SOUFFRANTE
XXXI
Et l'ange me dit, en m'en désignant une : « Vois
celle-ci, c'est la plus grande, elle renferme les Larmes
Terrestres; larmes arrachées aux moins nobles dou-
leurs, à celles qui se rattachent au matérialisme, à la
souffrance physique, enfin à toutes les mesquines pas-
sions qui ne sont qu'un pâle reflet de celles qui par-
tent de l'âme.
XXXII
La partie qui vient après est moindre d'étendue ;
elle" contient les Douleurs Cachées.
XXXIII
Celle d'ensuite, au reflet rougeâtre, comme si elle
était teinte de sang, renferme les larmes des Coeurs
Brisés.
XXXIV
Puis voici la plus petite, celle des natures d'élite^
de tous les pauvres privilégiés qui se rapprochent le
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE 43
plus de Dieu, seule cause de leurs souffrances : ce sont
les pleurs des Ames Eplorées. »
XXXV
Parmi toutes ces petites gouttelettes passant près de
nous en tournoyant dans le lac, il y en avait certaines
qui s'élançaient vers moi et retombaient ensuite en
murmurant des sons vagues et plaintifs.
XXXVI
Je ne sais, mais en les voyant, ma pensée se reportait
au souvenir de tout ce que j!avais enduré. — Elles me
semblaient des soeurs.
XXXVII
Et l'ange me dit : « Tu ne les reconnais pas,
et pourtant ce sont tes propres larmes. — A leur
nombre, je le vois, tu as bien souffert. »
XXXVIII
Ah oui ! m'écriai-je, j'ai bien souffert, bien pleuré,
44 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
mais devant tant d'autres pleurs, j'oublie tous mes
mauvais jours pour ne plus songer qu'aux douleurs de
l'Humanité.
XXXIX
Et l'ange me dit : s Opoëte, puisque tu es parvenu
à gravir jusqu'ici, laisse-moi te guider dans celte som-
bre vallée, tu y recueilleras toutes les plaintes, tous les
soupirs, toutes les peines, et quand tu auras achevé
cette oeuvre d'angoisse, va-t'en à Dieu intercéder pour
l'Homme qui souffre.
XL
Pour ton âme sensible c'est un triste calvaire que
celui auquel tu te condamnes, mais tous ceux qui pen-
sent, tous ceux qui gémissent, tous ce^ux qui prient
t'en tiendront compte si tu échoues. »
XLI
Et l'ange en achevant ces paroles, déposa sur mon
front un baiser doux et humide, tel que je n'en avais
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE 43
jamais encore reçu. — Quand il releva la tête, je vis
qu'il pleurait.
XLII
Et, sans attendre les questions qui se pressaient sur
mes lèvres, il me dit: « Je pleure sur la terrible puni-
tion que Dieu m'a infligée en me faisant le gardien de
celte vallée de désolation, où je n'entends que des san-
glots, des blasphèmes et des cris, sans pouvoir intercé-
der auprès du Maître de l'Univers. — Je t'attendais.
XLI1I
Je t'attendais, ô poète, car je suis un banni du trône
de l'Éternel. Dans la grande révolte des légions cé-
lestes j'ai tout perdu, tout, jusqu'à une soeur chérie que
Dieu a faile Ange du Bonheur.
XLIV
Vois cette étoile qui resplendit seule au-dessus de ce
lac. C'est là qu'elle est, c'est là qu'est la félicité, c'est là
que toutes les larmes s'élancent vainement pour re-
tomber ici plus désespérées qu'auparavant.
3.
40 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
XLV
Mais^ au Jugement dernier, quand le Seigneur pa-
raîtra, elles se réuniront à chaque homme, et suivant
leur nombre il absoudra, accomplissant ainsi les paro-
les qu'il a laissées sur votre Terre : « Celui qui aura
beaucoup pleuré sera beaucoup pardonné. »
XLVI
Et pendant notre entretien, il s'élevait toujours de
la Terre des bruines épaisses qui ne cessaient de s'en-
gloutir dans le lac.
XLVII
Et mon coeur se serra, et je m'écriai : « O grand
désespéré de cette vallée, sois mon guide parmi tous
ces sanglots, je vais commencer la triste tâche que le
sort m'a imposée.
XLVIII
Et, en retenant mes pas, l'ange me dit : « Poëte,
avant de commencer, division par division, nuance
L'HUMANITÉ SOUFFRANTE 47
par nuance, la gigantesque analyse des douleurs que
renferme ce lac, essaie avant tes forces, et prélude à
cette oeuvre d'une effrayante majesté en notant les pre-
miers cris épars que tu entendras.
XLIX
« Viens avec moi sur ce rocher, et là, dominant le
monde, tu pourras entendre et voir toutes les douleurs
humaines, plongeant tantôt tes regards dans ce lac,
tantôt écoutant les lamentables soupirs qui viennent
mourir ici.
L
<i Alors tel qu'un aigle affamé perdu dans les nues
tient entre ses serres un nid de passereaux, tel, debout
sur la sinistre montagne, tu tiendras sous ta plume la
souffrante humanité, s
LI
Le coeur dévoré d'angoisses je montai avec lui sur
le rocher, et, assis à ses côtés, prêtant l'oreille, j'en-
48 L'HUMANITÉ SOUFFRANTE
tendis des larmes venues de mon infortunée patrij
murmurer en tombant dans le lac :
LU
Loin de moi sont partis ma force et mon courage :
Je suis paresseux, indolent;
Chaque jour me disant qu'on devrait, à mon âge,
Se sentir heureux et content.
En mon âme je sens une froide tristesse
Qui glace mes illusions,
Souffle désenchanteur flétrissant ma jeunesse,
M'ôtant jusqu'à mes passions.
Les docteurs me voyant ne savent plus que dire;
Dans leurs ténèbres rien n'a lui.
Moi, qui suis sans gaîté, qui n'ai plus un sourire,
Je sais : — C'est l'implacable Ennui !
L'HUMANITE SOUFFRANTE 43
C'est le mal des blasés que celui que j'éprouve !
Nul désir n'habite en mon coeur.
Semblable au bûcheron que déchire une louve,
Sous lui je me tors de douleur.
C'est ce fléau rongeur qui m'a rendu si pâle,
C'est lui qui cause mes langueurs,
C'est lui, qui tous les jours, de sa griffe infernale,
Me fait rouler à terre en pleurs.
Et pourtant je suis jeune et je commence à vivre !
D'où peut provenir mon dégoût?
O mon siècle, ie toi j'ai trop lu chaque livre,
En rêve j'ai joui de tout ! »
LUI
Et l'ange me dit : « C'est un jeune homme qui n'a
pas vingt ans, et déjà a germé en lui la maladie de son
siècle, l'ennui ! — Pauvre, siècle ! Ses fils sont dégoû-
tés de la vie au moment où, sortant de l'enfance, ils de-
viennent des hommes. »

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