L'Immaculée Conception

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Pour la première fois de sa vie, Claude se regardait vraiment dans sa glace. Sous le néon de la salle de bains, son reflet grumeleux de boutons lui adressait un regard fixe de poisson mort qui ne lui apprenait rien. Elle aurait pourtant bien voulu savoir comment elle se sentait. À force de fixer ce visage aussi immobile qu’une flaque de dentifrice, une baudruche d’angoisse commença à gonfler dans sa gorge. Elle se détourna du miroir, prit sa brosse à dents, la considéra : ce n’était pas l’heure de se brosser les dents. Elle reposa sa brosse. Elle se massa la nuque, sonnée comme la fois où une collègue pressée lui avait donné, en passant, un coup de listing. Elle posa la main sur son ventre puis la retira brusquement, et resta dix secondes à regarder sa main, organe étrange capable de commettre un geste aussi… aussi… La baudruche enflait. Claude s’assit au bord du lit, aussi pesante qu’un sac de plâtre. Puis elle se leva et alla boire un verre d’eau. La voix du Docteur résonnait dans les coins du studio :« Ça arrive, Docteur, qu’on ait des enfants… euh, sans… enfin, sans être allé avec un homme ? »Rire pointu.« C’est arrivé une fois, oui. Il y a 2000 ans. Pourquoi ? Vous nous faites une immaculée conception ? »Rire pointu.
Publié le : jeudi 27 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843443091
Nombre de pages : 49
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Catherine Dufour L’Immaculée Conception (Nouvelle extraite du recueilL’Accroissement mathématique du plaisir)
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Catherine Dufour — L’Immaculée Conception
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Catherine Dufour — L’Immaculée Conception
Retrouvez tous nos livres numériques sur e.belial.fr Discuter de ce livre, signaler un bug ou une coquille, rendez-vous sur les forums du Bélial’ forums.belial.fr ISBN : 978-2-84344-308-4 Parution : janvier 2011 Version : 1.0 — 26/01/2011 © 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Catherine Dufour — L’Immaculée Conception
CLAUDE AVAIT TRENTE ANSmais elle ne les faisait pas. Elle ne faisait pas non plus vingt-cinq ans, ni trente-cinq. En fait, elle n’avait pas d’âge. Dans l’ensemble, elle n’avait pas grand-chose pour elle. Claude parlait peu, puisqu’elle n’avait rien à dire et personne pour l’écouter. Elle dî-nait de raviolis en conserve tous les jours, parce que l’envie de faire la cuisine ne la prenait jamais, et que l’idée de se payer un restaurant ne lui était jamais venue. Claude ne s’intéressait à rien et n’intéressait personne, même pas elle-même. La seule décision personnelle qu’elle eut jamais prise, à la suite de son unique décep-tion sentimentale, fut de quitter la boutique de ses parents, sise à Vitry-le-François, pour devenir opératrice de saisie à Paris. Elle habitait une barre HLM en lisière du périphérique, à Ivry-sur-Seine. La quiétude de son studio, vingt-cinq mètres carrés plutôt clairs, était gâtée par le voisinage d’une vieille femme grincheuse. Quand Claude oubliait, un soir, de mettre ses patins, elle trouvait le matin, dans sa boîte aux lettres, le contenu d’une poubelle de salle de bain. Ne s’étant jamais amusée, Claude ne s’ennuyait pas. Elle faisait ponctuellement ses trajets en 83 (quatre stations) et son ménage à l’eau de Javel, prenait ses vacances en août à Vitry-le-François, avait ses deux pour cent d’augmentation chaque octobre et saluait d’un petit geste de la main le concierge du HLM, quand elle le croisait. Ses collègues lui disaient juste « bon-jour bonsoir », et « bon week-end » le vendredi, sauf sa voisine de clavier, une grande décolo-rée qui la soûlait, entre deux listings, d’histoires de fesses abracadabrantes et d’une âcre odeur de dessous-de-bras. Claude l’écoutait, ne disait rien, n’en pensait pas davantage et rentrait ses chiffres à une allure parfaitement moyenne, sans jamais dépasser le cinq pour cent toléré d’erreurs de saisie. De son bref émoi sentimental, Claude ne gardait qu’un souvenir de mauvaise farce. Elle avait passé quelques jours à guetter Jipé (il s’appelait Jipé) sur le pas de la porte de la boutique de son père, quelques soirs à s’entraîner à rentrer le ventre devant la glace en pied de sa mère, et quelques nuits à rêvasser à sa fenêtre, trouvant pour une fois un certain plaisir à respirer l’air tiède du printemps. Jipé entrait de temps en temps dans la boutique, pour causer avec elle. Et même, une fois, il l’avait invitée en boite de nuit ; elle avait refusé en rougissant. Ce jour-là, sitôt Jipé remonté dans sa 106, Claude avait couru se cacher dans la réserve au fond de la boutique. Écarlate et bouleversée, délirant de lyrisme, elle avait passé le restant de l’après-
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midi à se repasser la scène sur fond de bidons de désinfectant industriel. Puis Jipé avait cessé de venir et Claude l’avait guetté quelques jours, et pleuré quelques nuits. Puis Jipé était re-passé devant la boutique, accompagné d’une petite rousse connue pour être une habituée du Macumba— la boîte de nuit de La Houpette. Depuis, Claude vivait dans une totale absence de lyrisme, n’ouvrait jamais sa fenêtre et se laissait pousser le ventre. À trente ans et demi, elle se rendit à la visite médicale annuelle au Centre de Médecine du Travail, rue des Marronniers à Vanves. « La tension va bien, les réflexes sont bons, vous avez encore pris un kilo, dit comme d’habitude le médecin. – Ah bon ? répondit Claude comme chaque fois. – Vous faites du sport ? Toujours pas ? – Ah non. » Le médecin lui prescrivit une prise de sang. Deux jours plus tard, Claude prit rendez-vous dans un laboratoire d’analyses, une semaine après elle avait du cholestérol et des trigly-cérides, et un régime composé exclusivement de yaourts, d’eau plate et de haricots verts. Un mois plus tard, elle avait trois kilos de moins, des vertiges, le ventre ballonné par la colite et le moral en déconfi-ture. Par contre, elle n’avait plus ses règles. « C’est normal, quand on commence un régime, dit le médecin. Il faut le temps que l’organisme s’habitue. – Et c’est long ? demanda Claude. – Un mois. Revenez me voir à ce moment-là. » Et il lui prescrivit de la vitamine C. Claude passa encore un mois dans les flatulences et les malaises. Son ventre gonflait tandis que ses bras maigrissaient, elle attrapa des vergetures sur les hanches et des plaques rouges sur le visage. Aimablement, sa voisine de clavier lui conseilla une crème à l’ADN concentré qui provoqua une éruption carabinée. Au bout de trente jours, défigurée, harassée, les yeux bouffis car elle pleurait tous les soirs sans raison précise en se grattant furieusement, Claude retourna chez le médecin. Ce fut alors que le cauchemar commença. * * * « Voilà, Docteur, j’ai des vertiges, l’estomac à l’envers et des insomnies. Et puis des boutons. » Allongée en petite culotte sur la table d’observation enrobée de moleskine chocolat, Claude frissonnait. Le médecin palpa son ventre tendu, ses seins bouffis, tira sur la peau de sa joue pour observer les plaques rouges. « Prurit gestationis. C’est dû aux bouleversements hormonaux. Qui est votre obstétri-cien ? – … – Vous n’en avez pas ? Je vais vous donner une adresse. »
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Il s’assit à son bureau, commença à griffonner. « Ah oui, aussi… eh bien, je n’ai plus… bafouilla Claude, euh, je ne suis plus indispo-sée depuis deux mois. » Le bruit de souris du stylo s’arrêta. Claude crispa ses doigts de pied, toute honteuse. La voix du méde-cin, quand il parla à nouveau, avait changé, altérée comme par la stupéfaction ou le fou rire : « Quand on est enceinte, mademoiselle, il est rare qu’on ait ses règles. » Le plafond se détacha et tomba sur Claude. Pour la première fois de sa vie, Claude se regardait vraiment dans sa glace. Sous le néon de la salle de bains, son reflet grumeleux de boutons lui adressait un regard fixe de poisson mort qui ne lui apprenait rien. Elle aurait pourtant bien voulu savoir comment elle se sentait. À force de fixer ce visage aussi immobile qu’une flaque de dentifrice, une baudruche d’angoisse commença à gonfler dans sa gorge. Elle se détourna du miroir, prit sa brosse à dents, la con-sidéra : ce n’était pas l’heure de se brosser les dents. Elle reposa sa brosse. Elle se massa la nuque, sonnée comme la fois où une collègue pressée lui avait donné, en passant, un coup de listing. Elle posa la main sur son ventre puis la retira brusquement, et resta dix secondes à regarder sa main, organe étrange capable de commettre un geste aussi… aussi… La baudruche enflait. Claude s’assit au bord du lit, aussi pesante qu’un sac de plâtre. Puis elle se leva et alla boire un verre d’eau. La voix du Docteur résonnait dans les coins du studio : « Ça arrive, Docteur, qu’on ait des enfants… euh, sans… enfin, sans être allé avec un homme ? » Rire pointu. « C’est arrivé une fois, oui. Il y a 2000 ans. Pourquoi ? Vous nous faites une immacu-lée conception ? » Rire pointu. Il était 22 heures, c’était l’heure de se coucher. Claude fit tous les gestes de l’heure de se coucher, avec l’impression d’être en retard sur chacun de ses mouvements. Les muscles de sa nuque, contractés et durs comme si son cou avait été en bois, étaient de plus en plus dou-loureux. Elle n’arrivait pas à tourner la tête et devait faire pivoter tout son buste pour voir sur le côté, à la façon d’une chouette. Sa mâchoire s’ouvrait toute seule, elle réalisa qu’un filet de salive longeait sa lèvre inférieure et ouvrit un paquet de kleenex pour s’essuyer. Son front lui faisait mal à cause de ses yeux, qui s’écarquillaient irrésistiblement. Elle les frotta avec le kleenex. Puis elle s’allongea avec précaution, remonta la couette sous son menton, se gratta la gorge et comprit enfin qu’elle étaitenceinte! Et enceinte depersonne !À cet instant précis, elle sentit Ça bouger dans son ventre — ou alors, c’était des gaz. Elle tira la couette par-dessus sa tête, pour se protéger, mais la peur était dans le lit. Claude rêva. Depuis deux mois, elle avait des cauchemars confus, celui-là fut plus pré-cis. Elle rêva qu’un monstre, qui ressemblait à la fois à Jipé, au Docteur et à sa voisine de clavier, s’asseyait sur son ventre avec un énorme rire pointu.
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Elle se réveilla dans du coton (« Qu’est-ce que j’ai, ce matin ? Ah oui ! Oh mon Dieu… »), s’habilla dans du coton, la nuque toujours raide. Elle alla travailler dans du coton, les oreilles rem-plies de « pjjjjj » persistants. « Alors, Claudinde, comment allez-vous ? » Cette grande bringue-là, d’habitude, ne lui adressait jamais la parole. Et pourquoi la vouvoyait-elle ? « Ça va, merci. » Il y eut comme un friselis de rires pointus dans tout l’open space. Et des regards en coins qui, tous, épinglaient son ventre saillant au-dessus de sa ceinture. Est-ce que tout le monde était au courant ? Est-ce que tout le monde avait compris avant elle ? Claude eut une bouffée de colère qui alluma ses boutons : « Elles » auraient pu la prévenir, quand même ! Claude se repencha sur son écran, les yeux écarquillés, et tapota son clavier en coton. Parfois elle secouait la tête, pour se débarrasser de ce mauvais rêve qu’elle vivait. D’autres fois, ses doigts s’arrêtaient tout seuls et elle restait dans le vague, à ne rien penser, jusqu’à ce que sa voisine la pousse du coude. Soudain, Ça bougea encore. Claude sentit son sang se vider par ses pieds. « Madame… madame… excusez-moi! Est-ce que je peux quitter un peu tôt, au-jourd’hui ? » La Chef releva son long nez de son long bureau, la toisa des pieds à la tête : « Venez avec moi, mademoiselle, je vous offre un café. » Claude regarda la Chef sortir un gobelet fumant de la machine, puis un autre. L’odeur lui levait le cœur, elle serra les dents. « Mademoiselle, je voulais vous parler. » Raclement de gorge. « Ce qui vous arrive est un très heureux événement… » Sourire express. « … mais ne croyez-vous pas que vous auriez pu prévenir votre employeur — que je représente, en tant que supérieur hiérarchique… » Élar-gissement des narines. « … au lieu d’attendre qu’il — c’est-à-dire, moi — s’en rende compte tout seul ? » Point d’interrogation aigu. « Oui… oui, madame », bafouilla Claude. Elle but le café, alla le vomir et se retrouva seule sur le trottoir, serrant contre elle son sac à main. Un bus, en roulant dans le caniveau, lui inonda les pieds de jus noirâtre. C’était le 83. Hélas, hélas, plus JAMAIS elle ne pourrait prendre tranquil-lement le 83 comme avant, pour rentrer tranquillement chez elle comme avant, et manger ses raviolis (non, ses haricots verts) tranquillement comme avant. Mais d’ailleurs, au fait, est-ce que tout n’allait pas mal depuis ce foutu régime ? Pouvait-on tomber enceinte du cholestérol ? Jamais elle n’oserait poser la question au Docteur. Les passants allaient, venaient, la bousculaient, elle sentit des larmes lui piquer les yeux. « Madame… madame ! Pardon, madame… Savez-vous où il y a une librairie, dans le quartier ? » Il y en avait une juste au coin. Claude y courut, ébouriffée et oscillante comme un pe-tit éléphant terrifié. *
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* * Claude entra dans la librairie et regarda les rayonnages. En haut de l’étagère des guides touristiques, à côté d’une série de livres de cuisine, il y avait trois gros volumes :J’attends un enfant,J’élève mon enfantetMon bébé et moi. Claude se mit sur la pointe des pieds, attrapa le premier, le feuilleta. Le texte filait devant ses yeux, elle ne vit que les gros titres en rouge et les photos, des femmes jeunes et belles avec des ventres ronds et des airs attendris, dont les cheveux dénoués coulaient sur des literies d’un blanc éclatant. Le coton qui entourait Claude depuis son réveil s’effilocha. Elle posa le livre au hasard, sur une pile deTélérama, et sortit précipitamment. Elle marcha longtemps droit devant elle, parlant toute seule en serrant son petit sac contre ses seins. Les passants se retournaient sur son passage en souriant en coin. Elle répétait « C’est pas vrai », « C’est pas moi » et « Il se fait tard ». Elle traversa sans regarder une grande avenue, une voiture l’évita de justesse et klaxonna furieusement. Claude bondit dans le cani-veau et sortit de sa stupeur : il faisait nuit, il faisait froid, il pleuvait un peu. Sur l’asphalte mouillé, les lumières des magasins étalaient de longues traînées de beurre multicolore. Claude leva les yeux : les gouttes tournoyaient comme une boîte d’aiguilles renversée sur le ciel violet de Paris. Elle regarda autour d’elle, ne se reconnut pas. Elle tourna sur elle-même, marcha dans une crotte de chien et, rouge de honte, essuya hâtivement sa semelle sur le bord du trottoir. Puis elle alla jusqu’à un abribus à dix mètres de là, pour lire le plan, mais elle n’arrivait pas à accommoder. Les lignes et les rues oscillaient devant ses yeux, viraient lente-ment de gauche à droite, revenaient, recommençaient. Un bus passa derrière elle, puis un autre. Désemparée, elle décida que tout valait mieux que de continuer à se ridiculiser en res-tant plantée là, et monta dans le bus suivant. Elle s’assit et passa trois stations à tripoter la poignée de son sac, sans oser demander son chemin à son voisin. Elle n’avait jamais fait une chose pareille (se perdre dans les rues, prendre un bus au hasard) et il lui semblait très impor-tant, en ce moment, de ne faire que des choses qu’elle avait déjà faites, des choses très nor-males. Le roulis familier du bus la calma un peu. Soudain, elle se rappela que le Docteur lui avait donné l’adresse d’un obstétricien, et que l’avortement existait. Elle ouvrit la bouche, la ferma, la rouvrit, se pencha vers son voisin : « Monsieur… excusez-moi, monsieur, je voudrais aller à… il est quelle heure, mon-sieur, s’il vous plaît ? » Le monsieur lui jeta un regard en coin, souleva le bord de sa manche : « Il est vingt heures, madame. – Ah… merci, monsieur. » Elle vérifia à sa propre montre. Le monsieur lui jeta un autre regard en coin, puis se tourna résolument vers la vitre embuée. « Monsieur, excusez-moi… je voudrais aller à… Elle tordit ses doigts : à… à Ivry-sur-Seine ! » Elle avait parlé fort, soulagée d’avoir retrouvé le nom de sa ville. Le voisin soupira bruyamment : « Demandez donc au chauffeur. »
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Claude se leva, manqua tomber trois fois avant d’atteindre le chauffeur. Ce bus tan-guait comme un bateau saoul ! Ce n’était passon83, ça non. « Pardon, monsieur le chauffeur, je voudrais savoir, pour Issy-les-pardon ! Ivry-sur-Seine, s’il vous plaît ? » Claude bégayait, regardant avec anxiété la plaque INTERDICTION DE PARLER AU CHAUFFEUR, comme si elle avait craint de la voir tendre un long bras en fer blanc pour tirer le signal d’alarme. Il fallait pourtant qu’elle arrive à Issy,non, Ivry-sur-Seine! Mais le chauffeur ne se retourna pas, il resta immobile face à l’immense pare-brise noir criblé de pluie. Claude ne voyait que sa nuque. Avait-il seulement un visage ? Claude se pencha. Oui, il avait un visage, mais si absent que Claude eut, une seconde, le sentiment aigu qu’il l’emmenait très loin d’Ivry-sur-Seine, que jamais il ne s’arrêterait, qu’il allait rouler indéfiniment dans des ban-lieues obscures et que jamais, jamais elle ne reviendrait chez elle, jamais elle n’aurait l’adresse de l’obstétricien, jamais elle ne pourrait lui téléphoner, jamais elle ne pourrait avorter. Et Claude regardait ce profil renfrogné comme une âme morte lève les yeux vers Cerbère, éter-nellement embusqué sur le chemin qui mène au soleil. Puis elle se redressa brusquement : elle n’avait jamais fait ça, regarder un homme sous le nez si fixement. Son regard erra, rencontra à nouveau la plaque, se détourna, cherchant un objet neutre où se poser, s’arrêta sur le pare-brise et se laissa hypnotiser par le mouvement continu des essuie-glaces. « Terminus, tout le monde descend ! Pour Ivry-sur-Seine, ma p’tite dame, c’est pas du tout ici. Il faut que vous repreniez toute la ligne dans l’autre sens, et ensuite le 83. » Claude resta toute seule dans le hangar de fin de ligne, parmi un troupeau d’abribus mouillés. Il était 20 heures 30. Elle arriva chez elle à 22 heures. C’était bien trop tard pour téléphoner. Elle fit sa toi-lette lentement, attentive à ne pas omettre un geste ni en inventer de nouveaux. Elle déplia l’ordonnance du docteur avec mille précautions, la caressa du bout du doigt, relut l’adresse et le téléphone de l’obstétricien, posa le papier, le reprit, le relut, et finit par le coincer bien en évi-dence sous son réveil. Elle remarqua que son ventre tendait sa chemise de nuit, en changea pour une plus ample. Puis elle se coucha avec des gestes gauchis par l’épuisement. Elle remonta sa couette jusqu’à son nez, mais même la couette ne la protégeait pas contre la conscience de l’existence de Ça, qui se répandait en elle comme l’eau remplit une bouteille vide sur la plage. Elle sentit son ventre peser. Elle leva un peu la tête. Sa vision était obscure, ses paupières épaisses. Elle rêvait, voilà tout. Elle rêvait que le chauffeur de bus était assis sur son ventre. Il lui tournait le dos, elle ne voyait que sa nuque. Elle essaya de bouger, n’y parvint pas. Le chauf-feur commença à faire pivoter son visage vers elle : il ne fallait pas, il n’avait sûrement pas de visage ! Il n’en avait pas. Claude s’éveilla en sueur, alluma la lumière. Le studio était là, tout blanc. Elle se mit sur le flanc, prêta l’oreille aux bruits de l’immeuble : il n’y en avait pas. Tout le monde dor-mait, tout était mort. Elle releva la couette jusque par-dessus sa tête.
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