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L'Impasse des couronnes

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254 pages

Deux gros madriers dressés debout, peints autrefois, depuis si longtemps lavés par les pluies, desséchés par Le soleil, rongés, dépouillés, grattés, que le bois apparaît vieux et nu, avec de grandes fentes en lézardes dans ses fibres éclatées ; en haut, formant portique, une large traverse de planches assemblées couvertes d’enseignes. C’est l’entrée de l’impasse des Couronnes, rue Saint-Maur. Sur le sol défoncé ce n’est plus de la boue, c’est une fange sans nom, épaisse comme si on l’eût jetée là à pleins tombereaux ; les plus grandes pluies la délayent en bourbe liquide sans arriver jamais à faire un lavage complet.

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Léon Allard

L'Impasse des couronnes

A vous deux, mon père et ma mère,
ce premier livre est dédié
comme un témoignage de tendresse.

I

Deux gros madriers dressés debout, peints autrefois, depuis si longtemps lavés par les pluies, desséchés par Le soleil, rongés, dépouillés, grattés, que le bois apparaît vieux et nu, avec de grandes fentes en lézardes dans ses fibres éclatées ; en haut, formant portique, une large traverse de planches assemblées couvertes d’enseignes. C’est l’entrée de l’impasse des Couronnes, rue Saint-Maur. Sur le sol défoncé ce n’est plus de la boue, c’est une fange sans nom, épaisse comme si on l’eût jetée là à pleins tombereaux ; les plus grandes pluies la délayent en bourbe liquide sans arriver jamais à faire un lavage complet. Le milieu de l’impasse est un ruisseau : il entraine, en larges taches huileuses, des teintes bleutées et changeantes à la surface d’une eau noirâtre, une eau d’égout, résidu d’on ne sait quels fonds de cuves, écoulement abject des fabriques. Les maisons sont des murailles, hautes et tristes, inégalement percées de trous carrés, fenêtres sans volets, béantes dans la nudité salie des façades ; celles des rez-de-chaussée semblent moins faites pour éclairer de leur jour des Bureaux et caisse de maisons de commerce, que pour défendre, derrière un emprisonnement de gros barreaux de fer, d’invisibles coffres-forts.

Car il y en a dans ces masures, des coffres-forts : lourds, massifs, solides et remplis. L’impasse des Couronnes est une mine d’or. A Paris c’est dans ces cloaques boueux et fétides que s’exploitent souvent les mines les plus riches. Cette fonderie, à gauche, avec ses hauts fourneaux, ses cours noires, ses tas d’escarbilles ; cette distillerie en face avec ses alambics énormes, ses cuviers, ses tonneaux empilés ; cette grande scierie mécanique sifflante et grinçante : ce sont les principaux filons de la mine. On coule la fonte, on fait bouillir l’alcool, on débite le bois ; partout c’est de l’or que l’on fabrique, rien que de l’or, et aux jours d’échéances on voit la récolte sortir de la mine, comme la farine du moulin, dans les sacoches gonflées des receveurs de la Banque.

La maison Fiéron, — émaux et faïences d’art, — est à l’extrémité, tout au fond du cul-de-sac, un peu à l’écart des grandes fabriques voisines, comme ces chercheurs isolés qui, aux alentours d’un riche placer, armés seulement d’une pioche et d’un crible, relavent les terres et tamisent le sable.

Le père Auguste vient de sonner la cloche. Les ouvriers, par petits groupes, traversent la cour en se dirigeant vers les différents ateliers. Ils vont à la besogne journalière sans empressement, sans hâte, mesurant à la lenteur de leurs pas le bout de causerie du matin prolongé jusqu’au dernier tintement de la cloche. Mais tout à coup un surveillant, un contre-maître, commence à crier contre les attardés avec une brutalité d’apostrophes cassantes et dures. Il est debout, tête nue, sur les marches d’un petit perron, devant la porte des bureaux. Dans l’incertitude du demi-jour, on ne distingue de lui qu’une silhouette et le point de feu d’une cigarette qu’il roule entre ses doigts.

 — Dépê...chez-vous. M’sieu... Hardy... est là,

Fait le père Auguste, d’une voix traînante et presque bègue, aux derniers arrivants, tout en raccrochant au mur la chaîne de la cloche.

 — On l’entend bien... faut toujours qu’il aboie, ce chien-là.

Mais tout en grommelant contre le commis, en jetant de son côté un regard en dessous, on passe rapidement, les mains dans les poches et la blouse roulée en paquet sous le bras. On ne l’aime pas, ce M. Hardy. C’est, comme ils disent, le chien de la maison, un vrai chien de garde, faisant sa ronde de tous les côtés, dans la cour, dans les ateliers, dans les sous-sols ; il survient tout à coup quand on le croit bien loin ; il semble même voir sans se retourner ce qui se passe derrière lui. C’est lui qui contrôle les ouvriers ; c’est lui qui fait leurs comptes de paye, et il pointe sévèrement le temps perdu. Aussi, dès qu’il se met à « aboyer », la cour se vide, les ouvriers se dispersent et ont bientôt disparu par quelques portes basses qui conduisent aux ateliers.

Quelques instants après arrivait un jeune homme qui, en habitué de la maison, après avoir répondu en passant à un « Bonjour, m’sieu... », bégayé par Le père Auguste, se dirigea vers le bureau dans lequel on devinait du dehors, au flamboiement des vitres, le bien-être d’un ronflement de poêle.

En montant les marches, il passa auprès de Hardy ; mais au lieu de se saluer ou de s’aborder avec une poignée de main, les deux hommes, sans se rien dire, échangèrent un regard presque hostile.

Le nouveau venu fut à peine entré que le père Auguste, en traînant ses galoches, se rapprocha de Hardy.

 — Hé ! hé ! m’sieu... le v’là encore, çuilà...

Et son ricanement sournois, son clignement d’œil bête, disaient en même temps : « Celui-là que vous n’aimez pas, ni moi non plus. » Hardy se contenta de mâchonner quelques mots inintelligibles comme « intrigant... un hypocrite », et il s’éloigna en haussant les épaules avec dédain.

Le premier bureau est une assez grande pièce, bien éclairée sur la cour par une large baie vitrée. Tout autour sont pendus au mur, avec une fantaisie de disposition, une diversité d’arrangement où l’on sent le caprice et l’imprévu d’un goût presque artiste, des modèles de faïences peintes, des ébauches d’aquarelles, des esquisses de dessins cherchés. Dans de grands plats, larges comme des boucliers romains, des oiseaux à couleurs éclatantes étalent sur un fond bleu ou verdâtre, uni comme un coin de ciel ou la surface d’une flaque d’eau, un chatoiement de plumages et d’ailes ouvertes. Dans d’autres se mêlent des enlacements de feuillages avec des voltigements de papillons et d’insectes aux taches desquels l’épaisseur de l’émail donne une vivante illusion de relief et de coloris. On voit aussi des figures de femmes Renaissance, aux lignes pures, aux profils de vierges, dont la douceur semble estompée par un brouillard de teintes un peu ternes. Ailleurs ce sont des faïences couvertes d’ornements : leurs couleurs vives tranchent entre elles et accusent l’originalité d’un dessin de style arabe ou persan, ou la géométrique régularité d’une peinture de kaléidoscope. Tout cela, sur le fond nu du mur, qui apparaît d’un gris neutre dans les espacements libres, fait un effet décoratif de constellations multicolores.

Toute la largeur de la fenêtre est remplie par une grande table portée sur des tréteaux. Elle est encombrée de mille objets, des échantillonnages de tons sur des morceaux de faïence plate, des godets, des pinceaux, des croquis de sujets sur des feuilles éparses, et dans un vase brut, dont la terre lisse a gardé d’une première cuisson un ton gris de bois travaillé au tour, se dressent, hautes de tiges, deux grandes fleurs orgueilleuses.

C’est l’atelier de mademoiselle Fiéron, peintre sur faïence.

Elle venait de disposer ces deux belles fleurs d’iris pour chercher une nouvelle composition, et debout devant la table, elle regardait l’effet de son bouquet, lorsque la porte s’ouvrit derrière elle.

Le jeune homme qui venait d’entrer s’arrêta un instant à considérer mademoiselle Fiéron avant de lui parler. Au bonjour qu’il lui adressa enfin, elle se retourna brusquement, et dans sa surprise, elle ne songea pas à cacher une charmante et franche expression de plaisir en s’écriant :

 — Ah !... c’est vous, monsieur Paul !

 — Déjà au travail, mademoiselle Louise ?

 — Oh ! non... Il n’y a pas encore assez de jour pour travailler. Je préparais seulement mon modèle. Papa me presse tant pour ses nouvelles faïences.

Après un court silence, pendant lequel un peu d’embarras succéda, surtout pour la jeune fille, à l’élan sympathique du premier abord :

 — Votre père est là ?

 — Oui. Il doit être dans son bureau.

 — Ah ! tant mieux. J’ai à lui parler. Une communication très-importante, au sujet de ce Hardy.

— Vraiment ?

Et il y eut une nuance d’hésitation dans le ton dont la jeune fille ajouta :

 — Vous avez appris quelque chose ?

 — Oui, et c’est grave, très-grave. Ah ! je ne m’étais pas trompé sur le compte de cet homme-là.

Mais la porte du fond s’ouvrit à ce moment, et une belle voix de basse, cordiale et sonore, s’écria :

 — Tiens ! c’est vous, Delâtre ? Comment allez-vous, mon cher ?

C’était M. Fiéron, grand, chevelu, poilu, des petits yeux noirs brillants sous d’épais sourcils, haut monté sur deux longues jambes maigres terminées par une paire de galoches semblables à celles du père Auguste, mais plus neuves. Sur sa vareuse de laine s’étalait une large barbe noire, une barbe d’ancien moine ou d’ancien zouave. Il continua, en tendant à Paul sa grosse main, vraie main d’Hercule tout en nerfs et en muscles :

 — Vous venez travailler avec moi pour nos expériences ?

Celui à qui cette question s’adressait, dont l’arrivée avait causé à mademoiselle Louise une si agréable surprise, qui recevait du père un accueil si cordial, était un jeune chimiste du Conservatoire des arts et métiers.

Récemment il avait rendu un grand service au fabricant en lui prêtant le concours de sa science pour des travaux de laboratoire. Mais ce n’était pas pour des expériences qu’il venait ce matin-là, et au lieu de répondre à la question de M. Fiéron, il lui demanda à demi-voix :

 — Puis-je vous parler en particulier ?

 — Hein ?... qu’est-ce donc ?

M. Fiéron regarda le jeune homme avec étonnement, et l’expression sérieuse et confidentielle qu’il lut dans sa physionomie lui inspira une vague inquiétude. Il le fit entrer aussitôt dans son bureau.

Quelques instants après, à travers la minceur de la cloison, Louise entendait la voix de son père éclater formidablement en un terrible juron.

Il est sept heures et demie. C’est l’heure où madame Fiéron part tous les jours pour aller prendre au coin de la rue Saint-Maur et du Faubourg-du-Temple l’omnibus qui la conduit à son magasin. Madame Fiéron est l’exactitude même. Elle descend l’escalier qui mène à l’appartement, toute prête, tout habillée, son chapeau noir à fleurs rouges posé sur ses beaux cheveux blonds relevés en bandeaux méticuleusement symétriques, et elle achève de mettre ses gants en entrant dans l’atelier où Louise écoute, un peu tremblante, la voix de son père qui continue dans la pièce voisine à se faire entendre en mots de colère.

 — Qu’y a-t-il donc, Louise ? Qui donc est là ?

 — C’est M. Delâtre, maman.

Et la jeune fille ajouta, avec un peu de gêne dans la voix, mais en regardant fixement sa mère :

 — Il est venu pour parler à papa... au sujet de M. Hardy.

 — De M. Hardy ?

Madame Fiéron pâlit. Une sorte de trouble, d’hésitation, fit trembler légèrement ses doigts pendant qu’elle finissait de boutonner ses gants ; mais le temps de cette opération lui suffit pour se remettre et pour prendre un parti : elle entra dans le bureau.

Au moment où la porte s’ouvrit, Louise entrevit son père debout, un papier à la main ; il avait l’air très-agité, très-irrité, tandis que devant lui se tenait Paul Delâtre, grave et calme. Puis la porte se referma, et Louise, restée seule, se sentit plus inquiète encore que tout à l’heure.

 — Comme maman est devenue pâle !

Cette réflexion fit monter une bouffée de rougeur à ses joues, et ses yeux, où tremblait une larme, parurent plus brillants, comme une jolie fleur trempée dans l’eau.

Cependant, dans le bureau, Paul Delâtre donnait de longues explications à M. et à madame Fiéron. Cette dernière écouta sans rien dire, très-attentivement, et se tournant ensuite vers son mari :

 — Eh bien, mon ami, que comptes-tu faire ?

Il tirait nerveusement sa barbe ; il parlait sans rien trancher, sans détermination nette et précise. « Hardy est un si bon employé... Qui aurait jamais soupçonné une chose pareille ? Garder quelqu’un en qui l’on n’a plus confiance, est-ce possible ? Et d’un autre côté il a de si grandes qualités ! »

En même temps son regard semblait dire à madame Fiéron : « Que faut-il faire ? Quel est ton avis ? »

Elle comprit cette muette interrogation.

 — Il faut le renvoyer.

Elle dit cela nettement, d’une voix ferme, bien arrêtée. Et comme ce brave Fiéron parlait de la possibilité d’un repentir sincère, de surveillance à exercer...

 — Non, non, interrompit sa femme ; il faut le renvoyer. D’ailleurs, ajouta-t-elle, ce que nous venons d’apprendre n’est pas la seule raison... J’en ai d’autres...

Et comme son mari insistait pour la faire s’expliquer, elle ajouta à demi-voix, cherchant ses mots avec lenteur, comme pour dire une chose gênante à exprimer, et parlant plus bas pour n’être pas entendue de Paul Delâtre qui se tenait à l’écart :

 — Cet homme a parfois des manières de me parler, de me regarder... Je ne sais quelle pensée il ose avoir...

 — Comment !... le misérable !... Et tu ne m’avais rien dit ? Mais je vais le chasser... le Jeter à la porte...

Fiéron s’est redressé, ou plutôt il a bondi dans un accès de fureur et d’indignation. De tout ce qu’il vient d’apprendre sur son employé, il ne reste plus qu’une chose devant ses yeux. : une injure à sa femme. Mais celle-ci l’arrête ; elle s’efforce de le calmer. Par une sorte de pudeur, de dignité, de fierté, elle ne veut pas que Hardy puisse même savoir qu’elle l’a compris.

 — Prends gardé ! de ce que je t’ai dit, il ne faut rien lui laisser soupçonner. Lui parler de cela ?... à cet homme ?... fi donc ! N’as-tu pas de bonnes raisons pour le renvoyer ?

Et madame Fiéron désignait les papiers posés sur le bureau de son mari.

En effet, cela valait mieux ainsi. M. Fiéron le reconnut lui-même. Mais il voulut attendre que sa femme fût partie pour faire appeler Hardy.

 — Si je le voyais là, auprès de toi, lui dit-il en la quittant, je ne serais plus maître de moi !

En s’en allant, madame Fiéron traversa l’atelier où elle retrouva Louise songeuse. Elle embrassa la jeune fille et lui annonça la nouvelle du renvoi de Hardy. Louise fut frappée de l’expression de joie dont la physionomie de sa mère semblait éclairée, et elle ne put s’empêcher de lui dire avec étonnement :

 — Comme tu as l’air heureux, maman !

Madame Fiéron, si calme, si froide d’ordinaire, s’écria avec effusion :

 — Oh ! oui, bien heureuse !

Et, plus naturellement, elle ajouta comme pour atténuer une arrière-pensée :

 — Ou plutôt bien contente de voir un malhonnête homme sortir de la maison.

Louise aussi a l’air bien heureuse ! Elle regarde sa mère avec des yeux pleins de joie, de tendresse et de respect, et elle l’embrasse longuement, si longuement, que son baiser semble être, en même temps qu’une preuve d’amour, un hommage, une excuse, une confiance revenue, un pardon demandé.

Lentement, comme à regret, le jour s’est éclairci peu à peu. Un jour sans soleil, triste, d’une pâleur molle, qui enveloppe dans la même monotonie blafarde, la même intensité voilée de reflet uniforme, l’impasse des Couronnes et la cour vide de la fabrique.

Madame Fiéron est partie. Louise l’a vue traverser la cour, franchir la grande porte, et disparaître dans l’impasse boueuse en suivant, avec de soigneuses précautions de démarche, le petit sentier battu tracé au long des murs, en guise de trottoir, par Le journalier passage des allants et venants.

Presque aussitôt arrivait Hardy, que le père Auguste venait d’aller chercher dans les ateliers pour « venir tout de suite parler au patron ».

L’employé n’avait aucun soupçon, aucun pressentiment. C’était sans doute, pensait-il, pour lui donner quelques ordres, pour causer avec lui des travaux en train, des commandes à exécuter, que M. Fiéron le faisait demander, comme cela lui arrivait maintes fois. Il entra donc sans hésitation dans le bureau, et debout, interrogeant du regard, dans l’attitude d’un sous-officier au rapport, il se tint prêt à écouter ce que l’on avait à lui dire. M. Fiéron, avant de parler, attendit que Paul Delâtre, qui sortait au moment même où entrait Hardy, eût refermé la porte. Alors seulement, prenant sur son bureau un papier déplié, d’un geste brusque il le tendit au commis.

Ce geste suffit pour éveiller une défiance, et comme Hardy se reculait, d’un mouvement involontaire, avec l’instinct du renard qui flaire un piége, M. Fiéron allongea davantage son bras étendu.

 — Lisez cela, monsieur.

L’injonction fut faite d’un ton si durement impératif, que Hardy comprit, avant même d’avoir jeté les yeux sur ce papier, que tout son passé d’un coup s’écroulait sur sa tête.

Pendant la longue minute qu’il passa à faire semblant de lire, son esprit troublé s’enfiévrait, travaillait, forgeait déjà des excuses, des mensonges, des finesses de plaidoirie. Il hésitait entre la sincérité jouée des aveux, l’expression attendrissante du faux repentir, de l’expiation douloureuse, ou le rôle de victime, l’attitude indignée de l’honnête homme devant une calomnie.

Mais non, des preuves évidentes, authentiques, lui enlevaient toute possibilité de nier.

Il devint fort pâle, et ses lèvres amincies se serrèrent l’une contre l’autre. Le tressaillement nerveux des paupières aurait pu être pris pour un signe de gêne ou de confusion sans la hardiesse méchante qui, malgré ce clignotement, éclatait encore dans ses petits yeux gris.

 — Vous comprenez, n’est-ce pas ? que je ne peux plus vous garder chez moi.

 — Alors... vous me chassez ?

Ces deux phrases se croisèrent, prononcées lentement, à voix contenues, avec un effort de calme voulu, démenti par l’altération des visages, l’hostilité des regards, le frémissement de tout l’être éveillé par l’indignation chez l’un, chez l’autre par une colère méchante. Pour Fiéron, la contrainte était plus puissante, plus tendue ; il voulait lutter contre les surprises d’emportement d’une nature de violent. Hardy se possédait mieux ; sa dissimulation restait froide, sûre d’elle-même.

L’accusé a enfin pris un parti, et rapidement il commence sa défense. Il plaide les circonstances atténuantes, l’égarement d’un moment de folie ; il fait appel à l’indulgence de ce bon M. Fiéron. Il est moins un coupable qu’un égaré, un malheureux dont il faut avoir pitié. N’a-t-il pas déjà effacé le passé ? Sa conduite, depuis deux ans qu’il est dans la maison, ne répond-elle pas pour lui ?

M. Fiéron n’est pas méchant. Pourquoi l’accent suppliant, humilié, de celui qui l’implore ne le toucherait-il pas ? Hardy se laisse bien prendre lui-même à la chaleur de son improvisation, au tremblement de sa propre voix, quand il s’écrie avec une conviction émue :

 — Ah ! si madame Fiéron était ici... je suis bien sûr qu’elle aurait pitié de moi !

Il a invoqué le nom de madame Fiéron ! C’est à la pitié de madame Fiéron qu’il a osé faire appel !

S’il avait ménagé cette phrase comme un effet de sensiblerie, il ne s’était certes pas attendu à la portée qu’elle allait avoir.

Avec l’irrésistible violence d’un grand coup de vent balayant mensonges, impostures, hypocrisie, la voix de M. Fiéron éclata tout à coup :

 — Taisez-vous, misérable... Taisez-vous...

Dans un mouvement d’élan, son long corps se penchait en avant, et sa barbe, secouée pendant qu’il parlait, lui donnait la terrifiante apparence d’une divinité courroucée de l’Olympe.

Mais presque aussitôt :

 — Non, non... pas cela. Il y des choses dont il vaut mieux ne pas parler.

Et ramenant en arrière son bras tendu pour un geste de menace, il se rejeta tout entier dans son fauteuil, comme s’il reculait devant sa propre colère ; puis, brièvement, par saccades, avec une hâte d’en finir :

 — Brisons là... Ce jugement suffit, je pense ? Deux ans de prison... pour vol, abus de confiance... Je ne puis vous garder chez moi ; je vous renvoie...

Hardy, qui, sous l’inattendue véhémence de l’interruption, était resté immobile dans une stupéfaction blême, reprit tout à coup son assurance, et voyant la partie bien perdue, il eut une révolte de cynisme et d’audace :

 — Ah ! c’est comme ça ! Eh bien, payez-moi, et je m’en vais de suite, à l’instant môme. Je ne suis d’ailleurs pas embarrassé de sortir de chez vous, j’ai une autre place toute prête.

Il avait en parlant un mauvais sourire ; mais M. Fiéron, occupé à lui compter son argent, fit peu d’attention au sens de ces paroles, qu’il prit pour une fanfaronnade.

Hardy sortit sans un mot d’adieu, la tête haute, le regard étincelant, la démarche assurée. Mais en traversant l’atelier il aperçut Paul Delâtre, et s’arrêtant devant lui, il lui dit d’une voix serrée, pleine de colère sourde :

 — - C’est vous qui avez fait cela ?

La voix de Paul, au contraire, resta très-claire et très-nette.

 — Oui. C’est moi.

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