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L'incendie de Los Angeles

De
203 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Nathanaël West. Fresque ardente de la folie contemporaine, le tableau auquel travaille Tod Hackett représente Los Angeles sous les flammes dans une atmosphère de carnaval. Il joue au peintre de talent, comme Faye, dont il est épris, joue à la star d'Hollywood. Dans ce monde fabriqué de la Califiornie des années 30, rien n'est comme il est, les maisons sont mexicaines, méditerranéennes ou hawaïennes, les plantes sont en caoutchouc, la "vraie" bataille de Waterloo est une reconstitution... Il n'y a que le vieux clown détraqué, père de Faye, qui meurt en clown. Le roman s'achève sur une scène d'hystérie collective que ne renieraient ni Céline ni Kafka. Le gigantesque incendie que Tod Hackett se proposait de peindre, c'est sans doute celui qui dévastera tout sur son passage et ne laissera qu'un désert calciné, la "waste land" pressentie par T. S. Eliot quelques années plus tôt. Nathanaël West y appelle avec toute la foi des désespérés la nuée de sauterelles qui s'abattra sur Babylone.


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NATHANAËL WEST
L’incendie de Los Angeles
Traduit de l’anglais (américain) par Marcelle Sibon
La République des Lettres
I
L’heure de la sortie approchait quand Tod Hackett e ntendit un grand tohu-bohu
sur la route devant son bureau. Le grincement du cu ir s’y mêlait au cliquetis du fer,
que dominait la tambourinade des sabots de mille ch evaux. Tod courut à la fenêtre.
Une armée de cavaliers et de fantassins déferlait. Elle passait à la façon d’une
multitude en déroute, à la débandade, comme si elle fuyait après une terrible
défaite. Les dolmans des hussards, les lourds shako s des gardes, les casquettes
de cuir plates et les panaches de plumes rouges de la cavalerie légère de Hanovre
formaient un inextricable fouillis de choses sautil lantes. Derrière la cavalerie venait
l’infanterie, océan houleux de sabretaches pendante s, de mousquets portés sur
l’épaule, de baudriers croisés et de cartouchières qui se balançaient. Tod
reconnaissait les fantassins anglais écarlates aux épaulettes blanches, les
fantassins noirs du duc de Brunswick, les grenadiers français et leurs énormes
guêtres, les Ecossais avec leurs genoux nus sous la jupe plissée.
Pendant qu’il les regardait, un petit homme corpule nt, en chemise et culotte de
polo, coiffé d’un casque colonial, apparut brusquem ent à l’angle du bâtiment, lancé
à la poursuite de l’armée.
— Plateau n° 9 ! Bougres d’imbéciles. Plateau n° 9 ! hurlait-il dans un petit
mégaphone.
Les cavaliers éperonnèrent leurs montures, les fantassins allongèrent le pas. Le
petit homme au chapeau de liège courait derrière eu x en secouant le poing et en
jurant.
Tod les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils eussent d isparu derrière une moitié de
bateau à vapeur du Mississippi ; il rangea ensuite ses crayons et sa planche à
dessin, puis quitta le bureau. Sur le trottoir, dev ant le studio, il resta un moment
immobile, à essayer de décider s’il prendrait le tramway ou s’il rentrerait chez lui à
pied. Il était à Hollywood depuis moins de trois mo is et il trouvait encore cet endroit
passionnant, mais il était paresseux et n’aimait pa s marcher. Il décida de prendre le
tram jusqu’à Vine Street et de faire à pied la fin du trajet.
Un prospecteur en quête de vedettes pour les Nation al Films avait fait venir Tod
sur la côte après avoir vu ses dessins dans une exp osition organisée par les élèves
des Beaux-Arts de Yale. On l’avait engagé par télég ramme. Si le prospecteur avait
rencontré Tod, il ne l’aurait probablement pas envo yé à Hollywood apprendre à
dessiner des maquettes de décors et des modèles de costumes. Son grand corps
déglingué, ses yeux bleus nonchalants, et le sourire niais de sa bouche flasque le
faisaient sembler complètement dépourvu de talent, en fait, au bord du crétinisme.
Mais en dépit de son aspect, c’était en réalité un jeune homme très compliqué,
possédant toute une gamme de personnalités, emboîté es l’une dans l’autre comme
une série de coffrets chinois. Et « L’Incendie de L os Angeles », le tableau qu’il
peignit dans la suite, prouva sans le moindre doute qu’il avait du talent.
Il descendit du tram à Vine Street. Tout en marchan t, il observait la foule
vespérale. Beaucoup de gens portaient des vêtements de sport qui n’étaient pas
vraiment des vêtements de sport. Leurs chandails, l eurs culottes, leurs slacks, leurs
vestes de flanelle bleue à boutons dorés faisaient partie d’un déguisement. La
grosse dame coiffée d’une casquette de yachtman partait pour le marché, pas pour
une croisière ; l’homme en veston de tweed et chape au tyrolien ne venait pas de
quitter la montagne mais une compagnie d’assurances ; et la jeune fille qui portait
un pantalon flottant, des espadrilles et un foulard à pois autour de la tête sortait d’un
standard téléphonique, non d’un court de tennis.
Disséminés parmi ces travestis, il voyait des gens d’un type différent. Leurs
vêtements sombres et mal coupés avaient été achetés sur catalogue. Tandis que
les autres se déplaçaient rapidement, entrant en fl èche dans des magasins ou des
bars, eux flânaient au coin des rues ou restaient a dossés aux vitrines pour
dévisager tous les passants. Quand un regard répond ait au leur, leurs yeux
s’emplissaient de haine. A cette époque, Tod savait peu de chose à leur sujet, sauf
qu’ils étaient venus en Californie pour y mourir.
Il était résolu à en apprendre bien davantage. Il s entait que c’étaient ces gens-là
qu’il devait peindre. Jamais plus il ne prendrait p our modèle une étable rouge et
cossue, un vieux mur de pierre ou un robuste pêcheu r du Nantucket. A l’instant
même où il les avait vus, il avait compris qu’en dé pit de sa race, de son éducation
et de son hérédité, ni Winslow Homer, ni Thomas Ryd er ne sauraient être ses
maîtres et qu’il devait se tourner vers Goya et Dau mier.
Il s’en était aperçu juste à temps. Au cours de sa dernière année à l’école des
Beaux-Arts, il avait commencé à songer qu’il renonc erait peut-être complètement à
la peinture. La joie que lui procuraient les problè mes de la composition et de la
couleur s’était atténuée à mesure que sa dextérité augmentait et il s’était rendu
compte qu’il suivait la même pente que ses condisci ples, vers l’illustration ou
l’élégance pure et simple. Quand l’emploi de Hollyw ood s’était présenté, il avait
sauté dessus malgré les protestations de ses amis p ersuadés qu’il allait envoyer
tout promener et ne peindrait plus.
Il avait atteint le bout de Vine Street et commença it à gravir la pente de Pinyon
Canyon. La nuit tombait.
Le contour des arbres flambait d’une pâle lumière m auve et leur centre passait
graduellement du violet foncé au noir. Le même lisé ré mauve, tel un tube au néon,
ourlait le sommet des affreuses collines bossues et les rendait presque belles.
Mais le doux lavis du crépuscule lui-même ne pouvai t améliorer les maisons.
Seule une charge de dynamite aurait été de quelque utilité contre les fermes
mexicaines, les huttes polynésiennes, les villas Cô te d’Azur, les temples égyptiens
ou japonais, les chalets suisses, les chaumières él izabéthaines, et toutes les
combinaisons possibles de ces différents styles qui bordaient les pentes du canyon.
Lorsqu’il s’aperçut qu’elles étaient toutes faites de lattes plâtrées et de papier,
l’indulgence lui vint, car il pouvait rendre les ma tériaux employés responsables de
leur forme. L’acier, la brique et la pierre brident un peu l’imagination du
constructeur, le forçant à répartir ses résistances et ses poids, et à vérifier l’aplomb
de ses murs, mais le plâtre et le papier ne connais sent aucune loi, pas même celle
de la pesanteur.
A l’angle de la route de La Huerta se dressait un c hâteau du Rhin en miniature,
avec des tourelles en papier goudronné percées d’ou vertures pour les archers. A
côté, il y avait une petite baraque aux couleurs criardes, ornée de dômes et de
minarets sortis des Mille et une Nuits. Une fois en core, il s’efforça d’être charitable.
Bien que les deux maisons fussent comiques, il n’éc lata pas de rire. Elles étalaient
leur désir d’étonner avec trop d’empressement et de candeur.
Il est malaisé de se moquer d’une aspiration à la b eauté et au romanesque,
quels que soient le mauvais goût, l’horreur même, d es résultats de cette aspiration.
Mais il est aisé de soupirer. Peu de choses sont pl us tristes qu’une honnête
monstruosité.
II
Lrms. Sa banalité défiait toutea maison qu’il habitait s’appelait San Bernardino A
description. C’était un parallélépipède de trois étages dont le derrière et les côtés
étaient en stuc cru, sans revêtement de peinture, q ue rompaient des rangées
uniformes de fenêtres nues. Sur la façade couleur d e moutarde diluée les fenêtres,
toutes à contre-châssis, étaient flanquées de colon nes mauresques roses qui
soutenaient des linteaux en forme de navets.
La chambre de Tod se trouvait au troisième étage, m ais il s’arrêta un moment
sur le palier du second. C’était à cet étage qu’hab itait Faye Greener, au 208.
Quelqu’un se mit à rire dans un des logements, ce q ui le fit sursauter comme un
coupable et il poursuivit son ascension.
Lorsqu’il ouvrit sa porte une carte tomba en voleta nt. Les mots « Honnête Abe
Kusich » y étaient imprimés en gros caractères, et au-dessous, en petites italiques,
plusieurs attestations présentées comme s’il s’agis sait d’opinions de la presse.
«… Le Lloyds de Hollywood » — Stanley Rose — "La pa role d’Abe est une
valeur plus sûre qu’un titre Morgan » — Gail Brensh aw.
Au verso, un message était griffonné au crayon :
« Kingpin dans la quatrième, Solitaire dans la sixième. Vous pouvez faire une
bonne pile de fric sur ces canassons. »
Après avoir ouvert la fenêtre, il ôta son veston et s’étendit sur le lit. Par la
fenêtre, il voyait un carré de ciel vernissé et une branche d’eucalyptus. Une brise
légère en agitait les longues feuilles étroites qui montraient tantôt leur face verte,
tantôt leur face argentée.
Tod se mit à penser à l’"Honnête Abe Kusich » pour s’empêcher de penser à
Faye Greener. Il se sentait bien et voulait le rester.
Abe était un personnage important dans une série de lithographies à laquelle
Tod travaillait et qu’il avait appelée les danseurs . Abe était un des danseurs et Faye
Greener y figurait, ainsi que son père, Harry. Les danseurs changeaient à chaque
planche, mais les spectateurs mal à l’aise qui comp osaient leur public demeuraient
les mêmes. Ils regardaient fixement les danseurs, e xactement comme ils suivaient
des yeux la mascarade des passants le long de Vine Street. C’était leur regard qui
obligeait Abe et les autres à tourbillonner folleme nt et à bondir en l’air, le dos tordu
comme celui d’une truite accrochée à l’hameçon.
Malgré l’horreur sincère que la grotesque perversité d’Abe lui inspirait, il était
toujours content de le voir. Ce petit homme le stim ulait et, partant, lui donnait la
certitude de son besoin de peindre.
La première fois qu’il avait rencontré Abe c’était lorsqu’il habitait un hôtel de Ivar
Street qui s’appelait château Mirabella. L’autre no m de Ivar Street était impasse
Lysol et les habitants du château étaient surtout d es racoleurs pour boîtes de nuit,
leurs imprésarios, leurs entraîneurs et leurs agents de publicité.
Le matin, toutes les pièces communes puaient le dés infectant. Tod n’aimait pas
cette odeur. En outre, les tarifs y étaient très élevés parce qu’ils comportaient la
protection de la police, dont Tod n’avait aucun bes oin. Il voulait déménager, mais
son inertie et le fait qu’il ne savait pas où aller le retinrent au château jusqu’à ce
qu’il fît la connaissance d’Abe. Leur rencontre fut accidentelle.
Tod montait dans sa chambre un soir, tard, quand il vit ce qu’il crut être un tas
de linge sale posé devant une porte, en face de la sienne, de l’autre côté du palier.
Au moment où il passa près de lui, le paquet s’agita et fit un bruit étrange. Tod frotta
une allumette, pensant que c’était peut-être un chi en enveloppé dans une
couverture. Quand la flamme jaillit il s’aperçut qu e c’était un tout petit homme.
L’allumette s’éteignit et Tod se hâta d’en faire flamber une autre. Le paquet était
un nain enroulé dans un peignoir de bain de femme. L’objet rond qui le couronnait
était sa tête légèrement hydrocéphale. Un ronflemen t lent, étouffé, s’en échappait
en bulles.
Le vestibule, traversé de courants d’air, était fro id. Tod décida d’éveiller l’homme
et il le secoua du bout de son pied. Le nain gémit et ouvrit les yeux.
— Vous ne devriez pas dormir là.
— Foutez-moi la paix, dit le nain en refermant les yeux.
— Vous allez attraper froid.
Cet avertissement amical ne fit qu’exaspérer davantage le petit homme.
— Je veux mes vêtements ! hurla-t-il.
Le bas de la porte près de laquelle il gisait s’emp lit de lumière. Tod décida de
tenter la chance et il frappa. Quelques secondes ap rès, une femme entrouvrit et
demanda :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Il y a là un de vos amis qui …
Ni l’un ni l’autre ne le laissèrent achever sa phra se.
— Et après ? brailla-t-elle à tue-tête en faisant c laquer la porte.
— Rends-moi mes habits, putain ! vociféra le nain.
Elle rouvrit la porte et se mit à lancer des choses à la volée sur le palier. Un
veston, un pantalon, une chemise, des chaussettes, des souliers, du linge, une
cravate et un chapeau fendirent l’air coup sur coup . Chaque objet était accompagné
d’une invective différente.
Tod poussa un sifflement d’admiration.
— Un peu là, cette pépée !
— Tu parles, dit le nain. Un vrai prix de Diane. Le crack de l’écurie Tapin sur le
turf !
Sa propre plaisanterie le fit glousser et, plus que tout ce qui était sorti de lui
jusque-là, ce rire saccadé et strident fit apparaître sa nature de nain. Il se remit
ensuite sur pied à grand-peine, en retroussant le v olumineux peignoir, afin de
pouvoir marcher sans s’y prendre les pieds. Tod l’a ida à rassembler sa garde-robe
éparpillée.
— Dites-moi, m’sieur, demanda le nain. Est-ce que je pourrais entrer chez vous
pour me rhabiller ?
Tod le conduisit dans la salle de bains. En attenda nt qu’il eût terminé, il ne
pouvait s’empêcher d’imaginer ce qui s’était passé dans l’appartement de la femme.
Il commençait à regretter d’être intervenu. Mais qu and le nain reparut, le chapeau
sur la tête, il se sentit plus à l’aise.
Le chapeau du petit homme remettait presque tout en place. Cette année-là les
feutres tyroliens se portaient énormément sur le Ho llywood Boulevard et celui du
nain en était un magnifique échantillon, du traditi onnel vert magique avec une haute
calotte conique. Il y manquait une boucle de cuivre sur le devant, mais à part cela
c’était la perfection même.
Le reste de sa mise ne s’accordait pas avec le chap eau. Au lieu de souliers à la
poulaine et d’un tablier de cuir, il portait un com plet bleu à veston croisé et une
cravate jaune sur une chemise noire. Au lieu d’un b âton tordu de bois épineux, il
tenait à la main un exemplaire duDaily Running Horse(1)roulé en forme de tube.
— Ça m’apprendra à faire le zèbre avec des tapineus es au rabais, dit-il en guise
d’entrée en matière.
Tod opina de la tête et essaya de concentrer son attention sur le chapeau vert.
Son rapide assentiment parut agacer le petit homme.
— La gonzesse qui veut jouer à touchi-toucha avec A be Kusich et qui croit s’en
tirer comme ça, dit-il d’un ton amer, elle est pas née. Pas tant que je peux lui faire
du rentre dedans pour vingt dollars, et que je les ai les vingt dollars.
Il sortit un épais rouleau de billets qu’il brandit sous le nez de Tod.
— Alors, si elle se figure qu’elle va s’en tirer co mme ça … Eh ben, laissez-moi
vous dire …