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L'incendie de Los Angeles

De
203 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Nathanaël West. Fresque ardente de la folie contemporaine, le tableau auquel travaille Tod Hackett représente Los Angeles sous les flammes dans une atmosphère de carnaval. Il joue au peintre de talent, comme Faye, dont il est épris, joue à la star d'Hollywood. Dans ce monde fabriqué de la Califiornie des années 30, rien n'est comme il est, les maisons sont mexicaines, méditerranéennes ou hawaïennes, les plantes sont en caoutchouc, la "vraie" bataille de Waterloo est une reconstitution... Il n'y a que le vieux clown détraqué, père de Faye, qui meurt en clown. Le roman s'achève sur une scène d'hystérie collective que ne renieraient ni Céline ni Kafka. Le gigantesque incendie que Tod Hackett se proposait de peindre, c'est sans doute celui qui dévastera tout sur son passage et ne laissera qu'un désert calciné, la "waste land" pressentie par T. S. Eliot quelques années plus tôt. Nathanaël West y appelle avec toute la foi des désespérés la nuée de sauterelles qui s'abattra sur Babylone.


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NATHANAËL WEST
L'incendie de Los Angeles
Traduit de l'anglais (américain) par Marcelle Sibon
La République des LettresI
L'heure de la sortie approchait quand Tod Hackett entendit un grand
tohubohu sur la route devant son bureau. Le grincement du cuir s'y mêlait au
cliquetis du fer, que dominait la tambourinade des sabots de mille chevaux. Tod
courut à la fenêtre.
Une armée de cavaliers et de fantassins déferlait. Elle passait à la façon
d'une multitude en déroute, à la débandade, comme si elle fuyait après une
terrible défaite. Les dolmans des hussards, les lourds shakos des gardes, les
casquettes de cuir plates et les panaches de plumes rouges de la cavalerie
légère de Hanovre formaient un inextricable fouillis de choses sautillantes.
Derrière la cavalerie venait l'infanterie, océan houleux de sabretaches
pendantes, de mousquets portés sur l'épaule, de baudriers croisés et de
cartouchières qui se balançaient. Tod reconnaissait les fantassins anglais
écarlates aux épaulettes blanches, les fantassins noirs du duc de Brunswick, les
grenadiers français et leurs énormes guêtres, les Ecossais avec leurs genoux
nus sous la jupe plissée.
Pendant qu'il les regardait, un petit homme corpulent, en chemise et culotte
de polo, coiffé d'un casque colonial, apparut brusquement à l'angle du bâtiment,
lancé à la poursuite de l'armée.
— Plateau n° 9 ! Bougres d'imbéciles. Plateau n° 9 ! hurlait-il dans un petit
mégaphone.
Les cavaliers éperonnèrent leurs montures, les fantassins allongèrent le pas.
Le petit homme au chapeau de liège courait derrière eux en secouant le poing et
en jurant.
Tod les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu derrière une moitié
de bateau à vapeur du Mississippi; il rangea ensuite ses crayons et sa planche
à dessin, puis quitta le bureau. Sur le trottoir, devant le studio, il resta un
moment immobile, à essayer de décider s'il prendrait le tramway ou s'il rentreraitchez lui à pied. Il était à Hollywood depuis moins de trois mois et il trouvait
encore cet endroit passionnant, mais il était paresseux et n'aimait pas marcher.
Il décida de prendre le tram jusqu'à Vine Street et de faire à pied la fin du trajet.
Un prospecteur en quête de vedettes pour les National Films avait fait venir
Tod sur la côte après avoir vu ses dessins dans une exposition organisée par
les élèves des Beaux-Arts de Yale. On l'avait engagé par télégramme. Si le
prospecteur avait rencontré Tod, il ne l'aurait probablement pas envoyé à
Hollywood apprendre à dessiner des maquettes de décors et des modèles de
costumes. Son grand corps déglingué, ses yeux bleus nonchalants, et le sourire
niais de sa bouche flasque le faisaient sembler complètement dépourvu de
talent, en fait, au bord du crétinisme.
Mais en dépit de son aspect, c'était en réalité un jeune homme très
compliqué, possédant toute une gamme de personnalités, emboîtées l'une dans
l'autre comme une série de coffrets chinois. Et "L'Incendie de Los Angeles", le
tableau qu'il peignit dans la suite, prouva sans le moindre doute qu'il avait du
talent.
Il descendit du tram à Vine Street. Tout en marchant, il observait la foule
vespérale. Beaucoup de gens portaient des vêtements de sport qui n'étaient pas
vraiment des vêtements de sport. Leurs chandails, leurs culottes, leurs slacks,
leurs vestes de flanelle bleue à boutons dorés faisaient partie d'un déguisement.
La grosse dame coiffée d'une casquette de yachtman partait pour le marché,
pas pour une croisière; l'homme en veston de tweed et chapeau tyrolien ne
venait pas de quitter la montagne mais une compagnie d'assurances; et la jeune
fille qui portait un pantalon flottant, des espadrilles et un foulard à pois autour de
la tête sortait d'un standard téléphonique, non d'un court de tennis.
Disséminés parmi ces travestis, il voyait des gens d'un type différent. Leurs
vêtements sombres et mal coupés avaient été achetés sur catalogue. Tandis
que les autres se déplaçaient rapidement, entrant en flèche dans des magasins
ou des bars, eux flânaient au coin des rues ou restaient adossés aux vitrines
pour dévisager tous les passants. Quand un regard répondait au leur, leurs yeuxs'emplissaient de haine. A cette époque, Tod savait peu de chose à leur sujet,
sauf qu'ils étaient venus en Californie pour y mourir.
Il était résolu à en apprendre bien davantage. Il sentait que c'étaient ces
gens-là qu'il devait peindre. Jamais plus il ne prendrait pour modèle une étable
rouge et cossue, un vieux mur de pierre ou un robuste pêcheur du Nantucket. A
l'instant même où il les avait vus, il avait compris qu'en dépit de sa race, de son
éducation et de son hérédité, ni Winslow Homer, ni Thomas Ryder ne sauraient
être ses maîtres et qu'il devait se tourner vers Goya et Daumier.
Il s'en était aperçu juste à temps. Au cours de sa dernière année à l'école
des Beaux-Arts, il avait commencé à songer qu'il renoncerait peut-être
complètement à la peinture. La joie que lui procuraient les problèmes de la
composition et de la couleur s'était atténuée à mesure que sa dextérité
augmentait et il s'était rendu compte qu'il suivait la même pente que ses
condisciples, vers l'illustration ou l'élégance pure et simple. Quand l'emploi de
Hollywood s'était présenté, il avait sauté dessus malgré les protestations de ses
amis persuadés qu'il allait envoyer tout promener et ne peindrait plus.
Il avait atteint le bout de Vine Street et commençait à gravir la pente de
Pinyon Canyon. La nuit tombait.
Le contour des arbres flambait d'une pâle lumière mauve et leur centre
passait graduellement du violet foncé au noir. Le même liséré mauve, tel un
tube au néon, ourlait le sommet des affreuses collines bossues et les rendait
presque belles.
Mais le doux lavis du crépuscule lui-même ne pouvait améliorer les maisons.
Seule une charge de dynamite aurait été de quelque utilité contre les fermes
mexicaines, les huttes polynésiennes, les villas Côte d'Azur, les temples
égyptiens ou japonais, les chalets suisses, les chaumières élizabéthaines, et
toutes les combinaisons possibles de ces différents styles qui bordaient les
pentes du canyon.
Lorsqu'il s'aperçut qu'elles étaient toutes faites de lattes plâtrées et depapier, l'indulgence lui vint, car il pouvait rendre les matériaux employés
responsables de leur forme. L'acier, la brique et la pierre brident un peu
l'imagination du constructeur, le forçant à répartir ses résistances et ses poids,
et à vérifier l'aplomb de ses murs, mais le plâtre et le papier ne connaissent
aucune loi, pas même celle de la pesanteur.
A l'angle de la route de La Huerta se dressait un château du Rhin en
miniature, avec des tourelles en papier goudronné percées d'ouvertures pour les
archers. A côté, il y avait une petite baraque aux couleurs criardes, ornée de
dômes et de minarets sortis des Mille et une Nuits. Une fois encore, il s'efforça
d'être charitable. Bien que les deux maisons fussent comiques, il n'éclata pas de
rire. Elles étalaient leur désir d'étonner avec trop d'empressement et de candeur.
Il est malaisé de se moquer d'une aspiration à la beauté et au romanesque,
quels que soient le mauvais goût, l'horreur même, des résultats de cette
aspiration. Mais il est aisé de soupirer. Peu de choses sont plus tristes qu'une
honnête monstruosité.I I
La maison qu'il habitait s'appelait San Bernardino Arms. Sa banalité défiait
toute description. C'était un parallélépipède de trois étages dont le derrière et les
côtés étaient en stuc cru, sans revêtement de peinture, que rompaient des
rangées uniformes de fenêtres nues. Sur la façade couleur de moutarde diluée
les fenêtres, toutes à contre-châssis, étaient flanquées de colonnes mauresques
roses qui soutenaient des linteaux en forme de navets.
La chambre de Tod se trouvait au troisième étage, mais il s'arrêta un
moment sur le palier du second. C'était à cet étage qu'habitait Faye Greener, au
208. Quelqu'un se mit à rire dans un des logements, ce qui le fit sursauter
comme un coupable et il poursuivit son ascension.
Lorsqu'il ouvrit sa porte une carte tomba en voletant. Les mots "Honnête Abe
Kusich" y étaient imprimés en gros caractères, et au-dessous, en petites
italiques, plusieurs attestations présentées comme s'il s'agissait d'opinions de la
presse.
"... Le Lloyds de Hollywood" — Stanley Rose — "La parole d'Abe est une
valeur plus sûre qu'un titre Morgan" — Gail Brenshaw.
Au verso, un message était griffonné au crayon:
"Kingpin dans la quatrième, Solitaire dans la sixième. Vous pouvez faire une
bonne pile de fric sur ces canassons."
Après avoir ouvert la fenêtre, il ôta son veston et s'étendit sur le lit. Par la
fenêtre, il voyait un carré de ciel vernissé et une branche d'eucalyptus. Une brise
légère en agitait les longues feuilles étroites qui montraient tantôt leur face verte,
tantôt leur face argentée.
Tod se mit à penser à l'"Honnête Abe Kusich" pour s'empêcher de penser à
Faye Greener. Il se sentait bien et voulait le rester.
Abe était un personnage important dans une série de lithographies à laquelleTod travaillait et qu'il avait appelée les danseurs. Abe était un des danseurs et
Faye Greener y figurait, ainsi que son père, Harry. Les danseurs changeaient à
chaque planche, mais les spectateurs mal à l'aise qui composaient leur public
demeuraient les mêmes. Ils regardaient fixement les danseurs, exactement
comme ils suivaient des yeux la mascarade des passants le long de Vine Street.
C'était leur regard qui obligeait Abe et les autres à tourbillonner follement et à
bondir en l'air, le dos tordu comme celui d'une truite accrochée à l'hameçon.
Malgré l'horreur sincère que la grotesque perversité d'Abe lui inspirait, il était
toujours content de le voir. Ce petit homme le stimulait et, partant, lui donnait la
certitude de son besoin de peindre.
La première fois qu'il avait rencontré Abe c'était lorsqu'il habitait un hôtel de
Ivar Street qui s'appelait château Mirabella. L'autre nom de Ivar Street était
impasse Lysol et les habitants du château étaient surtout des racoleurs pour
boîtes de nuit, leurs imprésarios, leurs entraîneurs et leurs agents de publicité.
Le matin, toutes les pièces communes puaient le désinfectant. Tod n'aimait
pas cette odeur. En outre, les tarifs y étaient très élevés parce qu'ils
comportaient la protection de la police, dont Tod n'avait aucun besoin. Il voulait
déménager, mais son inertie et le fait qu'il ne savait pas où aller le retinrent au
château jusqu'à ce qu'il fît la connaissance d'Abe. Leur rencontre fut
accidentelle.
Tod montait dans sa chambre un soir, tard, quand il vit ce qu'il crut être un
tas de linge sale posé devant une porte, en face de la sienne, de l'autre côté du
palier. Au moment où il passa près de lui, le paquet s'agita et fit un bruit étrange.
Tod frotta une allumette, pensant que c'était peut-être un chien enveloppé dans
une couverture. Quand la flamme jaillit il s'aperçut que c'était un tout petit
homme.
L'allumette s'éteignit et Tod se hâta d'en faire flamber une autre. Le paquet
était un nain enroulé dans un peignoir de bain de femme. L'objet rond qui le
couronnait était sa tête légèrement hydrocéphale. Un ronflement lent, étouffé,s'en échappait en bulles.
Le vestibule, traversé de courants d'air, était froid. Tod décida d'éveiller
l'homme et il le secoua du bout de son pied. Le nain gémit et ouvrit les yeux.
— Vous ne devriez pas dormir là.
— Foutez-moi la paix, dit le nain en refermant les yeux.
— Vous allez attraper froid.
Cet avertissement amical ne fit qu'exaspérer davantage le petit homme.
— Je veux mes vêtements ! hurla-t-il.
Le bas de la porte près de laquelle il gisait s'emplit de lumière. Tod décida de
tenter la chance et il frappa. Quelques secondes après, une femme entrouvrit et
demanda:
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Il y a là un de vos amis qui...
Ni l'un ni l'autre ne le laissèrent achever sa phrase.
— Et après ? brailla-t-elle à tue-tête en faisant claquer la porte.
— Rends-moi mes habits, putain ! vociféra le nain.
Elle rouvrit la porte et se mit à lancer des choses à la volée sur le palier. Un
veston, un pantalon, une chemise, des chaussettes, des souliers, du linge, une
cravate et un chapeau fendirent l'air coup sur coup. Chaque objet était
accompagné d'une invective différente.
Tod poussa un sifflement d'admiration.
— Un peu là, cette pépée !
— Tu parles, dit le nain. Un vrai prix de Diane. Le crack de l'écurie Tapin sur
le turf !Sa propre plaisanterie le fit glousser et, plus que tout ce qui était sorti de lui
jusque-là, ce rire saccadé et strident fit apparaître sa nature de nain. Il se remit
ensuite sur pied à grand-peine, en retroussant le volumineux peignoir, afin de
pouvoir marcher sans s'y prendre les pieds. Tod l'aida à rassembler sa
garderobe éparpillée.
— Dites-moi, m'sieur, demanda le nain. Est-ce que je pourrais entrer chez
vous pour me rhabiller ?
Tod le conduisit dans la salle de bains. En attendant qu'il eût terminé, il ne
pouvait s'empêcher d'imaginer ce qui s'était passé dans l'appartement de la
femme. Il commençait à regretter d'être intervenu. Mais quand le nain reparut, le
chapeau sur la tête, il se sentit plus à l'aise.
Le chapeau du petit homme remettait presque tout en place. Cette année-là
les feutres tyroliens se portaient énormément sur le Hollywood Boulevard et
celui du nain en était un magnifique échantillon, du traditionnel vert magique
avec une haute calotte conique. Il y manquait une boucle de cuivre sur le
devant, mais à part cela c'était la perfection même.
Le reste de sa mise ne s'accordait pas avec le chapeau. Au lieu de souliers à
la poulaine et d'un tablier de cuir, il portait un complet bleu à veston croisé et
une cravate jaune sur une chemise noire. Au lieu d'un bâton tordu de bois
épineux, il tenait à la main un exemplaire du Daily Running Horse ( 1 ) roulé en
forme de tube.
— Ça m'apprendra à faire le zèbre avec des tapineuses au rabais, dit-il en
guise d'entrée en matière.
Tod opina de la tête et essaya de concentrer son attention sur le chapeau
vert. Son rapide assentiment parut agacer le petit homme.
— La gonzesse qui veut jouer à touchi-toucha avec Abe Kusich et qui croit
s'en tirer comme ça, dit-il d'un ton amer, elle est pas née. Pas tant que je peux
lui faire du rentre dedans pour vingt dollars, et que je les ai les vingt dollars.Il sortit un épais rouleau de billets qu'il brandit sous le nez de Tod.
— Alors, si elle se figure qu'elle va s'en tirer comme ça... Eh ben, laissez-moi
vous dire...
Tod l'interrompit vivement.
— Vous avez raison, Mr. Kusich.
Le nain vint droit au fauteuil où Tod était assis et pendant quelques
secondes Tod crut qu'il allait lui grimper sur les genoux, mais il se borna à lui
demander son nom et à lui serrer la main. Le petit homme avait une poigne
énergique.
— Laissez-moi vous dire ceci, Hackett. Si vous n'étiez pas arrivé, j'aurais
enfoncé la porte. Si elle se figure, cette souris, qu'avec moi ça sera pelotera et
blanlaba... faudra qu'elle change de visions. En tout cas, je vous remercie.
— Il n'y a pas de quoi.
— Y a de quoi. Moi, j'ai de la mémoire. Je me rappelle ceux qui me font des
crasses et ceux qui m'obligent.
Il fronça les sourcils et resta un moment silencieux.
— Ecoutez, dit-il enfin, vu que vous m'avez rendu service, faut que je vous le
rende. Je voudrais pas que le bruit se répande qu'Abe Kusich doit quelque
chose à quelqu'un. Alors, voilà ce qu'on va faire. Je vais vous refiler un bon
tuyau pour la cinquième à Caliente. Mettez cinq dollarons sur le nez du bourrin
et vous en toucherez vingt. Ce que je vous dis là est rigoureusement exact.
Tod ne savait pas quoi répondre et son hésitation offensa le petit homme.
— Est-ce que je vous donnerais un tuyau crevé ? demanda-t-il d'un air
hargneux, est-ce que j'en serais capable, dites ?
Tod alla jusqu'à la porte pour se débarrasser de lui.— Non, dit-il.
— Alors, pourquoi que vous ne jouez pas ?
— Comment s'appelle le cheval ? demanda Tod dans l'espoir de calmer le
nain.
Celui-ci l'avait suivit jusqu'à la porte en traînant derrière lui le peignoir de
bain par une manche. Chapeau compris, il arrivait au-dessous de la ceinture de
Tod.
— Tragopan. Il arrivera dans un fauteuil. Je connais le gars à qui il appartient
et c'est lui qui m'a refilé le tuyau.
— Est-il grec ? demanda Tod.
Il faisait l'aimable, pour masquer la manœuvre qu'il tentait afin de faire
franchir la porte au petit homme.
— Voui... c't'un Grec. Vous le connaissez ?
— Non.
— Non ?
— Non, dit Tod d'un ton péremptoire.
— Faites pas le méchant, ordonna le nain, tout ce que je veux savoir, c'est
comment vous savez que c't'un Grec, si vous le connaissez pas.
Ses yeux s'étaient rapetissés de méfiance et il serrait les poings.
Tod sourit pour l'apaiser.
— J'ai deviné, c'est tout.
— Sans blague.
Le nain arrondit les épaules comme s'il s'apprêtait à sortir un revolver ou à
donner un coup de poing. Tod recula et essaya de s'expliquer.— J'ai deviné que c'était un Grec parce que Tragopan est un mot grec qui
veut dire faisan.
Cette explication était loin de satisfaire le nain.
— Comment savez-vous ce que ça veut dire ? Z'êtes pas grec ?
— Non, mais je sais quelques mots de grec.
— Ah, ah, vous êtes un de ces types qui savent tout, un savantissimou...
Il fit un petit pas en avant, sur la pointe des pieds et Tod se mit en position
pour arrêter le coup.
— Huniversitaire, hah ! Ben, laissez-moi vous dire...
Son pied se prit dans le peignoir et il tomba en avant sur les mains. Il oublia
Tod, maudit la défroque, puis démarra de nouveau sur le sujet de la femme.
— Comme ça, elle s'imagine que moi, je vais me contenter de papouilles.
Il s'enfonçait les pouces dans la poitrine à petits coups répétés.
— Qui c'est qui lui a donné quarante dollars pour son avortement ? Qui c'est
? Et dix autres pour aller se reposer après ? Et qui c'est qu'a été au clou lui
dégager son crincrin c't'autre fois à Santa Monica ? Qui ?
— Mais oui, mais oui, dit Tod, se préparant à lui donner une petite poussée
rapide qui l'enverrait de l'autre côté de la porte.
Mais il n'eut pas besoin de le pousser. Tout à coup le petit homme sortit
comme une flèche et traversa le palier en courant, traînant derrière lui le
peignoir de bain.
Quelques jours plus tard, Tod entra chez un marchand de journaux pour
acheter un magazine. Tandis qu'il cherchait dans les casiers, il sentit qu'on le
tirait par le bas de son veston. C'était Abe Kusich, le nain, qui reparaissait.
— Comment va ? demanda-t-il.Tod fut surpris de constater qu'il se montrait tout aussi féroce que le premier
soir. Dans la nuit, lorsqu'il le connut mieux, il s'aperçut que l'humeur querelleuse
d'Abe n'était souvent qu'une plaisanterie. Quand il en usait contre ses amis,
ceux-ci jouaient avec lui comme avec un chiot hargneux, esquivant ses assauts
furibonds et le harcelant jusqu'à ce qu'il attaque de nouveau.
— Assez bien, répondit Tod, mais j'essaye de déménager.
Il avait passé le plus clair de son dimanche à chercher un gîte et il était plein
de ce sujet. Dès qu'il y eut fait allusion, toutefois, il comprit qu'il avait commis
une erreur. Il essaya de mettre fin à l'entretien en se détournant, mais le petit
homme lui barra le passage. Il se considérait visiblement comme un expert sur
le problème du logement. Après avoir mis en avant et écarté une douzaine de
possibilités sans obtenir de Tod un mot en réponse, il finit par nommer le San
Bemardino Arms.
— C'est l'endroit qu'il vous faut, le San Berdou. C'est là que j'habite, alors je
sais. La proprio est plutôt tartignole. Venez avec moi, je vais vous arranger ça
en première.
— Je ne sais pas, je... amorça Tod.
Le nain prit la mouche aussitôt, l'air mortellement offensé:
— Je suppose, dit-il, que c'est pas assez bon pour vous. Eh ben, laissez-moi
vous dire que vous...
Tod finit par céder et il accompagna le nain jusqu'à Pinyon Canyon. Au San
Berdou, les chambres étaient petites et pas très propres. Il en loua une,
toutefois, sans hésitation, parce que dans le vestibule il avait aperçu Faye
Greener.I I I
Tod s'était endormi. Lorsqu'il se réveilla, il était plus de huit heures. Il prit un
bain et se rasa, puis s'habilla devant la coiffeuse. Il essayait de surveiller ses
doigts occupés à fixer son col et sa cravate, mais ses regards ne cessaient pas
de s'égarer du côté de la photographie plantée dans le coin supérieur du miroir.
C'était une photo publicitaire de Faye Greener, une image tirée d'une bande
comique en deux bobines, dans laquelle elle avait tourné comme figurante. Elle
la lui avait donnée sans difficulté et l'avait même dédicacée d'une grande
écriture échevelée, "Affectueusement, Faye Greener", mais elle repoussait
l'amitié de Tod ou, plutôt, insistait pour que cette amitié restât impersonnelle.
Elle lui avait dit pourquoi. Il n'avait rien à lui offrir, ni argent, ni beauté physique;
or, elle ne pouvait aimer qu'un bel homme et ne se laisserait aimer que par un
homme riche. Tod avait "bon cœur" et elle appréciait le "bon cœur" chez les
hommes, mais dans la camaraderie, rien de plus. Elle n'était pas "de pierre",
non, mais elle plaçait l'amour sur un plan spécial où un homme dépourvu de
beauté ou d'argent ne pouvait être admis.
Tod, la tête tournée vers la photo, grogna d'agacement. Faye y était
costumée en femme de harem, pantalon bouffant à la turque, plastron et courte
veste ronde, et elle était allongée sur un divan couvert de soie. D'une main, elle
tenait une bouteille de bière et de l'autre une chope en étain.
Il s'était donné la peine d'aller jusqu'à Glendale pour la voir dans ce film. Il
s'agissait d'un représentant de commerce américain qui s'égare au milieu du
sérail d'un négociant de Damas et s'amuse beaucoup avec ces dames. Faye
jouait le rôle d'une des danseuses. Elle n'avait qu'une réplique à dire: "Oh, Mr.
Smith !" et la disait mal.
C'était une grande fille aux larges épaules droites et aux longues jambes
fines comme des épées. Elle avait le cou, aussi, en forme de colonne. Son
visage était beaucoup plus rond et plus volumineux que l'on ne s'y serait attendu
d'après le reste de son corps. Il était d'une rondeur de lune, avec despommettes larges, le front et le menton étroits. Elle laissait pousser ses cheveux
"platinés" qui flottaient sur ses épaules par-derrière, mais qu'elle écartait de sa
figure et de ses oreilles à l'aide d'un étroit ruban bleu qu'elle s'attachait en haut
de la tête par un petit nœud.
On lui avait dit de simuler l'ivresse et elle le faisait, mais ne paraissait pas
ivre d'alcool. Elle gisait sur le divan, bras et jambes étendus en une pose
abandonnée comme dans l'attente de l'amour, les lèvres entrouvertes par un
sourire lourd et boudeur. On lui avait dit d'avoir l'air prometteur, mais ce n'était
pas le plaisir qu'elle promettait.
Tod alluma une cigarette sur laquelle il tira avec un petit hoquet de nervosité.
Il se remit à tripoter sa cravate, mais ne put s'empêcher de revenir à la
photographie.
Ce n'était pas le plaisir qu'elle promettait, mais la lutte: dure, violente, plus
proche du meurtre que de l'amour. Se jeter sur elle équivaudrait à se jeter du
sommet d'un gratte-ciel. On le ferait avec un grand cri. On n'aurait pas le
moindre espoir de s'en relever. On aurait les dents enfoncées dans le crâne
comme des clous dans une planche de sapin et l'on aurait le dos rompu. On
n'aurait même pas le temps de transpirer ou de fermer les yeux.
Il finit par rire du langage qu'il tenait, mais c'était un rire faux qui ne détruisait
rien.
Si seulement elle le lui permettait, il se lancerait avec joie, coûte que coûte.
Mais elle ne voulait pas de lui. Elle ne l'aimait pas, et il ne pouvait pas servir à
sa carrière. Elle n'était pas sentimentale et n'avait aucun besoin de tendresse,
eût-il été capable d'en ressentir.
Lorsqu'il fut habillé, il se hâta de sortir. Il avait promis d'aller à une réception
chez Claude Estée.I V
Claude était un auteur de scénarios qui avait réussi et habitait une grande
maison, copie exacte du vieux manoir Dupuy près de Biloxi, Mississippi. Quand
Tod se présenta au bout de l'allée que bordaient deux rangs de buis, Claude
l'accueillit du haut de son énorme portique à deux étages en se donnant l'allure
du personnage le mieux assorti à l'architecture coloniale du Sud. Il se balançait
d'avant en arrière sur ses talons comme un colonel de la guerre civile et se
tenait comme s'il avait un gros ventre.
Il n'avait pas de ventre du tout. C'était un petit homme sec dont les traits
effacés et le dos voûté auraient pu être ceux d'un employé des postes. La veste
d'alpaga lustrée et le banal pantalon de ce fonctionnaire lui eussent convenu,
mais il était habillé, comme toujours, de façon fort recherchée. A la boutonnière
de son veston brun était piqué un brin de verveine. Son pantalon était en tweed
"pied de poule" rougeâtre et il était chaussé de somptueux bottillons couleur
rouille. Sa chemise était en flanelle ivoire et sa cravate tricotée d'un rouge
presque noir.
Pendant que Tod gravissait le perron pour atteindre sa main tendue, il cria au
maître d'hôtel:
— Hé là, gredin de moricaud ! Un mint julep ( 2 ).
Un domestique chinois accourut avec un scotch-soda.
Après avoir bavardé un moment avec lui, Claude entraîna Tod vers sa
femme Alice qui se tenait à l'autre bout du portique.
— Ne vous sauvez pas, murmura-t-il, on va aller faire un tour dans un
lupanar.
Alice était assise dans un siège à balançoire en osier auprès d'une femme
qui s'appelait Mrs. Joan Schwartzen. Quand elle demanda à Tod s'il jouait au
tennis, Mrs. Schwartzen l'interrompit.— Ce que ça peut être tarte de taper sur une balle inoffensive par-dessus un
truc qui devrait servir à attraper des poissons pour les millions de gens qui
meurent de faim faute d'un hareng à grignoter.
— Joan est championne de tennis, expliqua Alice.
Mrs. Schwartzen était de taille imposante, avec de grandes mains et de
grands pieds, des épaules carrées et osseuses. Elle avait un ravissant visage
de dix-huit ans, sur ton cou de trente-cinq ans aux veines et aux tendons
saillants. Son hâle foncé, couleur de rubis avec de légères ombres bleues,
effaçait le contraste entre sa figure et son cou.
— Oh, je voudrais que nous partions tout de suite pour ce bordel, dit-elle, je
les adore.
Elle se tourna vers Tod en battant des paupières.
— Pas vous, Mr. Hackett ?
— Bien joué, Joan mon chou. Alice répondit pour Tod. Rien de tel que
d'emmener un homme dans un bordel pour le remonter. Ça lui fait reprendre du
poil de la bête.
— Comment oses-tu m'insulter ?
Elle se leva et prit le bras de Tod.
— Transportez-moi là-bas.
Elle montrait du doigt le groupe des hommes au milieu duquel se tenait
Claude.
— Pour l'amour du ciel, transportez-la, dit Alice. Elle croit qu'ils sont en train
de raconter des obscénités.
Mrs. Schwartzen se fraya un chemin jusqu'au milieu du groupe, entraînant
Tod derrière elle.— Est-ce que vous dites des cochonneries ? demanda-t-elle, j'adore les
cochonneries.
Ils répondirent tous par un rire poli.
— Non, nous parlons boutique, dit l'un.
— Je n'en crois rien. Je flaire le pourceau rien qu'à votre voix. Continuez, je
vous en prie, dites quelque chose de pornographique.
Cette fois, personne ne rit.
Tod essaya de dégager son bras, mais elle le serrait énergiquement. Il y eut
un moment de silence embarrassé, puis l'homme qu'elle avait interrompu tenta
de reprendre la parole.
— Nous sommes trop craintifs dans l'industrie du film, dit-il. Nous ne
devrions pas supporter les gens comme Coombes.
— Parfaitement, dit un autre. Ces lascars-là viennent par ici, font beaucoup
d'argent, se baladent partout en rouspétant, bâclent leurs reportages et
retournent dans l'Est, où ils racontent en dialecte des anecdotes sur les
producteurs qu'ils n'ont jamais vus !
— Bon Dieu ! dit Mrs. Schwartzen à Tod en un bruyant aparté de théâtre,
c'est vrai qu'ils parlent boutique.
— Tâchons de trouver le type qui distribue les boissons, dit Tod.
— Non. Emmenez-moi au jardin. Avez-vous vu ce qu'il y a dans la piscine ?
Elle le tirait par le bras.
L'air du jardin était chargé du lourd parfum des mimosas et du chèvrefeuille.
Par une fente du ciel en serge bleue passait une lune grenue qui ressemblait à
un énorme bouton en os. Un petit chemin dallé que rétrécissait sa bordure de
lauriers-roses conduisait jusqu'au bord de la piscine.Dans l'eau, au bout le plus profond, Tod aperçut une indéfinissable masse
compacte et noire.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.
D'un coup de pied, elle fit basculer le commutateur dissimulé sous un
arbuste et une rampe de projecteurs submergés illumina l'eau verte. L'objet était
un cheval mort, ou plutôt la reproduction réaliste, grandeur nature, d'un cheval
mort. Ses jambes se dressaient raides et droites et il avait un ventre énorme et
ballonné. Sa tête en marteau pendait de travers et de sa bouche tordue par une
grimace d'agonie pendait une lourde langue noire.
— Ce qu'il peut être merveilleux ! s'écria Mrs. Schwartzen battant des mains
et sautillant de plaisir comme une petite fille excitée.
— En quoi est-il ?
— Oh, vous n'avez pas marché ! vous n'êtes pas poli. C'est du caoutchouc,
bien entendu. Ça a coûté un fric énorme.
— Mais à quoi bon ?
— C'est amusant. Un jour que nous regardions la piscine, quelqu'un — Jerry
Appis, je crois — a dit qu'il manquait un cheval mort au fond de l'eau. Et Alice en
a fait faire un. Vous ne trouvez pas qu'il est chou ?
— Très.
— Vous n'êtes qu'un vieux bougon. Pensez aux Estée. Ce qu'ils doivent être
heureux quand ils le montrent et qu'ils entendent les rires joyeux des gens, et
leurs oh, et leurs ah de ravissement sans bornes.
Elle se percha sur le bord de la piscine pour "oher" et "aher" plusieurs fois
coup sur coup.
— Est-ce qu'il y est toujours ? cria quelqu'un.
Tod se retourna et vit deux femmes et un homme qui approchaient surl'allée.
— Je crois que son ventre va éclater ! leur lança Mrs. Schwartzen sur un ton
de jubilation.
— A la bonne heure, répondit l'homme, hâtant le pas pour regarder.
— Mais il n'y a que de l'air dedans, dit une des femmes.
Mrs. Schwartzen fit semblant de se mettre à pleurer.
— Vous êtes aussi désagréable que Mr. Hackett. Vous voulez m'empêcher
de me bercer d'illusions.
Tod était à mi-chemin de la maison lorsqu'elle l'appela. Il fit un grand signe
du bras mais continua de s'éloigner.
Les hommes qui entouraient Claude parlaient toujours boutique.
— Mais comment comptez-vous vous débarrasser des polichinelles illettrés
qui sont à la tête de cette industrie ? Ils ont mis le grappin dessus. Ils peuvent
être des nullités intellectuelles, ils n'en sont pas moins des as en affaires. En
tout cas ils savent plonger dans les syndicats de faillite et en remonter avec une
montre en or entre les dents.
"Ils devraient reverser dans l'affaire quelques-uns des millions qu'ils gagnent.
Comme le fait Rockefeller pour sa Fondation. Autrefois les gens détestaient les
Rockefeller, mais maintenant, au lieu de gueuler contre leur galette mal acquise
au pétrole, ils chantent tous leurs louanges à cause de ce que fait la Fondation.
C'est un coup de publicité du tonnerre et le cinéma pourrait en faire autant.
Monter une Fondation du Cinéma et subventionner la Science et les Arts. Vous
voyez ça d'ici: donner une façade au bizness.
Tod entraîna Claude à part pour prendre congé mais son hôte ne voulut pas
le laisser partir. Il l'emmena dans la bibliothèque et prépara deux whisky bien
tassés. Ils s'assirent sur le canapé qui faisait face à la cheminée.— Vous n'êtes jamais allé chez Audrey Jenning ? demanda Claude.
— Non, mais j'ai entendu parler de sa maison.
— Alors, il faut que vous veniez.
— Je n'aime pas ce genre de sport.
— Nous n'y allons pas pour ça. C'est uniquement pour voir un film.
— Ça me déprime.
— Pas chez Jenning. Impossible. Elle rend le vice attrayant par une
présentation astucieuse. Sa boîte est le triomphe du planning industriel.
Tod aimait bien l'entendre parler. Il était passé maître en...

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