L'incendie de Los Angeles

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Nathanaël West. Fresque ardente de la folie contemporaine, le tableau auquel travaille Tod Hackett représente Los Angeles sous les flammes dans une atmosphère de carnaval. Il joue au peintre de talent, comme Faye, dont il est épris, joue à la star d'Hollywood. Dans ce monde fabriqué de la Califiornie des années 30, rien n'est comme il est, les maisons sont mexicaines, méditerranéennes ou hawaïennes, les plantes sont en caoutchouc, la "vraie" bataille de Waterloo est une reconstitution... Il n'y a que le vieux clown détraqué, père de Faye, qui meurt en clown. Le roman s'achève sur une scène d'hystérie collective que ne renieraient ni Céline ni Kafka. Le gigantesque incendie que Tod Hackett se proposait de peindre, c'est sans doute celui qui dévastera tout sur son passage et ne laissera qu'un désert calciné, la "waste land" pressentie par T. S. Eliot quelques années plus tôt. Nathanaël West y appelle avec toute la foi des désespérés la nuée de sauterelles qui s'abattra sur Babylone.


Publié le : lundi 1 février 2016
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824902920
Nombre de pages : 203
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Nathanaël West
L'incendie de Los Angeles
Traduit de l'anglais (américain) par Marcelle Sibon
La République des Lettres
I L'heure de la sortie approchait quand Tod Hackett entendit un grand tohu-bohu sur la route devant son bureau. Le grincement du cuir s'y mêlait au cliquetis du fer, que dominait la tambourinade des sabots de mille chevaux. Tod courut à la fenêtre. Une armée de cavaliers et de fantassins déferlait. Elle passait à la façon d'une multitude en déroute, à la débandade, comme si elle fuyait après une terrible défaite. Les dolmans des hussards, les lourds shakos des gardes, les casquettes de cuir plates et les panaches de plumes rouges de la cavalerie légère de Hanovre formaient un inextricable fouillis de choses sautillantes. Derrière la cavalerie venait l'infanterie, océan houleux de sabretaches pendantes, de mousquets portés sur l'épaule, de baudriers croisés et de cartouchières qui se balançaient. Tod reconnaissait les fantassins anglais écarlates aux épaulettes blanches, les fantassins noirs du duc de Brunswick, les grenadiers français et leurs énormes guêtres, les Ecossais avec leurs genoux nus sous la jupe plissée.
Pendant qu'il les regardait, un petit homme corpulent, en chemise et culotte de polo, coiffé d'un casque colonial, apparut brusquement à l'angle du bâtiment, lancé à la poursuite de l'armée.
— Plateau n° 9 ! Bougres d'imbéciles. Plateau n° 9 ! hurlait-il dans un petit mégaphone.
Les cavaliers éperonnèrent leurs montures, les fantassins allongèrent le pas. Le petit homme au chapeau de liège courait derrière eux en secouant le poing et en jurant.
Tod les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu derrière une moitié de bateau à vapeur du Mississippi; il rangea ensuite ses crayons et sa planche à dessin, puis quitta le bureau. Sur le trottoir, devant le studio, il resta un moment immobile, à essayer de décider s'il prendrait le tramway ou s'il rentrerait chez lui à pied. Il était à Hollywood depuis moins de trois mois et il trouvait encore cet endroit passionnant, mais il était paresseux et n'aimait pas marcher. Il décida de prendre le tram jusqu'à Vine Street et de faire à pied la fin du trajet.
Un prospecteur en quête de vedettes pour les National Films avait fait venir Tod sur la côte après avoir vu ses dessins dans une exposition organisée par les élèves des Beaux-Arts de Yale. On l'avait engagé par télégramme. Si le prospecteur avait rencontré Tod, il ne l'aurait probablement pas envoyé à Hollywood apprendre à dessiner des maquettes de décors et des modèles de costumes. Son grand corps déglingué, ses yeux bleus nonchalants, et le sourire niais de sa bouche flasque le faisaient sembler complètement dépourvu de talent, en fait, au bord du crétinisme.
Mais en dépit de son aspect, c'était en réalité un jeune homme très compliqué, possédant toute une gamme de personnalités, emboîtées l'une dans l'autre comme une série de coffrets chinois. Et "L'Incendie de Los Angeles", le tableau qu'il peignit dans la suite, prouva sans le moindre doute qu'il avait du talent.
Il descendit du tram à Vine Street. Tout en marchant, il observait la foule vespérale. Beaucoup de gens portaient des vêtements de sport qui n'étaient pas vraiment des vêtements de sport. Leurs chandails, leurs culottes, leurs slacks, leurs vestes de flanelle bleue à boutons dorés faisaient partie d'un déguisement. La grosse dame coiffée d'une casquette de yachtman partait pour le marché, pas pour une croisière; l'homme en veston de tweed et chapeau tyrolien ne venait pas de quitter la montagne mais une compagnie d'assurances; et la jeune fille qui portait un pantalon flottant, des espadrilles et un foulard à pois autour de la tête sortait d'un standard téléphonique, non d'un court de tennis.
Disséminés parmi ces travestis, il voyait des gens d'un type différent. Leurs vêtements sombres et mal coupés avaient été achetés sur catalogue. Tandis que les autres se déplaçaient rapidement, entrant en flèche dans des magasins ou des bars, eux flânaient au coin des rues
ou restaient adossés aux vitrines pour dévisager tous les passants. Quand un regard répondait au leur, leurs yeux s'emplissaient de haine. A cette époque, Tod savait peu de chose à leur sujet, sauf qu'ils étaient venus en Californie pour y mourir.
Il était résolu à en apprendre bien davantage. Il sentait que c'étaient ces gens-là qu'il devait peindre. Jamais plus il ne prendrait pour modèle une étable rouge et cossue, un vieux mur de pierre ou un robuste pêcheur du Nantucket. A l'instant même où il les avait vus, il avait compris qu'en dépit de sa race, de son éducation et de son hérédité, ni Winslow Homer, ni Thomas Ryder ne sauraient être ses maîtres et qu'il devait se tourner vers Goya et Daumier.
Il s'en était aperçu juste à temps. Au cours de sa dernière année à l'école des Beaux-Arts, il avait commencé à songer qu'il renoncerait peut-être complètement à la peinture. La joie que lui procuraient les problèmes de la composition et de la couleur s'était atténuée à mesure que sa dextérité augmentait et il s'était rendu compte qu'il suivait la même pente que ses condisciples, vers l'illustration ou l'élégance pure et simple. Quand l'emploi de Hollywood s'était présenté, il avait sauté dessus malgré les protestations de ses amis persuadés qu'il allait envoyer tout promener et ne peindrait plus.
Il avait atteint le bout de Vine Street et commençait à gravir la pente de Pinyon Canyon. La nuit tombait.
Le contour des arbres flambait d'une pâle lumière mauve et leur centre passait graduellement du violet foncé au noir. Le même liséré mauve, tel un tube au néon, ourlait le sommet des affreuses collines bossues et les rendait presque belles.
Mais le doux lavis du crépuscule lui-même ne pouvait améliorer les maisons. Seule une charge de dynamite aurait été de quelque utilité contre les fermes mexicaines, les huttes polynésiennes, les villas Côte d'Azur, les temples égyptiens ou japonais, les chalets suisses, les chaumières élizabéthaines, et toutes les combinaisons possibles de ces différents styles qui bordaient les pentes du canyon.
Lorsqu'il s'aperçut qu'elles étaient toutes faites de lattes plâtrées et de papier, l'indulgence lui vint, car il pouvait rendre les matériaux employés responsables de leur forme. L'acier, la brique et la pierre brident un peu l'imagination du constructeur, le forçant à répartir ses résistances et ses poids, et à vérifier l'aplomb de ses murs, mais le plâtre et le papier ne connaissent aucune loi, pas même celle de la pesanteur.
A l'angle de la route de La Huerta se dressait un château du Rhin en miniature, avec des tourelles en papier goudronné percées d'ouvertures pour les archers. A côté, il y avait une petite baraque aux couleurs criardes, ornée de dômes et de minarets sortis des Mille et une Nuits. Une fois encore, il s'efforça d'être charitable. Bien que les deux maisons fussent comiques, il n'éclata pas de rire. Elles étalaient leur désir d'étonner avec trop d'empressement et de candeur.
Il est malaisé de se moquer d'une aspiration à la beauté et au romanesque, quels que soient le mauvais goût, l'horreur même, des résultats de cette aspiration. Mais il est aisé de soupirer. Peu de choses sont plus tristes qu'une honnête monstruosité.
II La maison qu'il habitait s'appelait San Bernardino Arms. Sa banalité défiait toute description. C'était un parallélépipède de trois étages dont le derrière et les côtés étaient en stuc cru, sans revêtement de peinture, que rompaient des rangées uniformes de fenêtres nues. Sur la façade couleur de moutarde diluée les fenêtres, toutes à contre-châssis, étaient flanquées de colonnes mauresques roses qui soutenaient des linteaux en forme de navets. La chambre de Tod se trouvait au troisième étage, mais il s'arrêta un moment sur le palier du second. C'était à cet étage qu'habitait Faye Greener, au 208. Quelqu'un se mit à rire dans un des logements, ce qui le fit sursauter comme un coupable et il poursuivit son ascension.
Lorsqu'il ouvrit sa porte une carte tomba en voletant. Les mots "Honnête Abe Kusich" y étaient imprimés en gros caractères, et au-dessous, en petites italiques, plusieurs attestations présentées comme s'il s'agissait d'opinions de la presse.
"... Le Lloyds de Hollywood" — Stanley Rose — "La parole d'Abe est une valeur plus sûre qu'un titre Morgan" — Gail Brenshaw.
Au verso, un message était griffonné au crayon:
"Kingpin dans la quatrième, Solitaire dans la sixième. Vous pouvez faire une bonne pile de fric sur ces canassons."
Après avoir ouvert la fenêtre, il ôta son veston et s'étendit sur le lit. Par la fenêtre, il voyait un carré de ciel vernissé et une branche d'eucalyptus. Une brise légère en agitait les longues feuilles étroites qui montraient tantôt leur face verte, tantôt leur face argentée.
Tod se mit à penser à l'"Honnête Abe Kusich" pour s'empêcher de penser à Faye Greener. Il se sentait bien et voulait le rester.
Abe était un personnage important dans une série de lithographies à laquelle Tod travaillait et qu'il avait appelée les danseurs. Abe était un des danseurs et Faye Greener y figurait, ainsi que son père, Harry. Les danseurs changeaient à chaque planche, mais les spectateurs mal à l'aise qui composaient leur public demeuraient les mêmes. Ils regardaient fixement les danseurs, exactement comme ils suivaient des yeux la mascarade des passants le long de Vine Street. C'était leur regard qui obligeait Abe et les autres à tourbillonner follement et à bondir en l'air, le dos tordu comme celui d'une truite accrochée à l'hameçon.
Malgré l'horreur sincère que la grotesque perversité d'Abe lui inspirait, il était toujours content de le voir. Ce petit homme le stimulait et, partant, lui donnait la certitude de son besoin de peindre.
La première fois qu'il avait rencontré Abe c'était lorsqu'il habitait un hôtel de Ivar Street qui s'appelait château Mirabella. L'autre nom de Ivar Street était impasse Lysol et les habitants du château étaient surtout des racoleurs pour boîtes de nuit, leurs imprésarios, leurs entraîneurs et leurs agents de publicité.
Le matin, toutes les pièces communes puaient le désinfectant. Tod n'aimait pas cette odeur. En outre, les tarifs y étaient très élevés parce qu'ils comportaient la protection de la police, dont Tod n'avait aucun besoin. Il voulait déménager, mais son inertie et le fait qu'il ne savait pas où aller le retinrent au château jusqu'à ce qu'il fît la connaissance d'Abe. Leur rencontre fut accidentelle.
Tod montait dans sa chambre un soir, tard, quand il vit ce qu'il crut être un tas de linge sale posé devant une porte, en face de la sienne, de l'autre côté du palier. Au moment où il passa près de lui, le paquet s'agita et fit un bruit étrange. Tod frotta une allumette, pensant que c'était peut-être un chien enveloppé dans une couverture. Quand la flamme jaillit il s'aperçut
que c'était un tout petit homme.
L'allumette s'éteignit et Tod se hâta d'en faire flamber une autre. Le paquet était un nain enroulé dans un peignoir de bain de femme. L'objet rond qui le couronnait était sa tête légèrement hydrocéphale. Un ronflement lent, étouffé, s'en échappait en bulles.
Le vestibule, traversé de courants d'air, était froid. Tod décida d'éveiller l'homme et il le secoua du bout de son pied. Le nain gémit et ouvrit les yeux.
— Vous ne devriez pas dormir là.
— Foutez-moi la paix, dit le nain en refermant les yeux.
— Vous allez attraper froid.
Cet avertissement amical ne fit qu'exaspérer davantage le petit homme.
— Je veux mes vêtements ! hurla-t-il.
Le bas de la porte près de laquelle il gisait s'emplit de lumière. Tod décida de tenter la chance et il frappa. Quelques secondes après, une femme entrouvrit et demanda:
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Il y a là un de vos amis qui...
Ni l'un ni l'autre ne le laissèrent achever sa phrase.
— Et après ? brailla-t-elle à tue-tête en faisant claquer la porte.
— Rends-moi mes habits, putain ! vociféra le nain.
Elle rouvrit la porte et se mit à lancer des choses à la volée sur le palier. Un veston, un pantalon, une chemise, des chaussettes, des souliers, du linge, une cravate et un chapeau fendirent l'air coup sur coup. Chaque objet était accompagné d'une invective différente.
Tod poussa un sifflement d'admiration.
— Un peu là, cette pépée !
— Tu parles, dit le nain. Un vrai prix de Diane. Le crack de l'écurie Tapin sur le turf !
Sa propre plaisanterie le fit glousser et, plus que tout ce qui était sorti de lui jusque-là, ce rire saccadé et strident fit apparaître sa nature de nain. Il se remit ensuite sur pied à grand-peine, en retroussant le volumineux peignoir, afin de pouvoir marcher sans s'y prendre les pieds. Tod l'aida à rassembler sa garde-robe éparpillée.
— Dites-moi, m'sieur, demanda le nain. Est-ce que je pourrais entrer chez vous pour me rhabiller ?
Tod le conduisit dans la salle de bains. En attendant qu'il eût terminé, il ne pouvait s'empêcher d'imaginer ce qui s'était passé dans l'appartement de la femme. Il commençait à regretter d'être intervenu. Mais quand le nain reparut, le chapeau sur la tête, il se sentit plus à l'aise.
Le chapeau du petit homme remettait presque tout en place. Cette année-là les feutres tyroliens se portaient énormément sur le Hollywood Boulevard et celui du nain en était un magnifique échantillon, du traditionnel vert magique avec une haute calotte conique. Il y manquait une boucle de cuivre sur le devant, mais à part cela c'était la perfection même.
Le reste de sa mise ne s'accordait pas avec le chapeau. Au lieu de souliers à la poulaine et d'un tablier de cuir, il portait un complet bleu à veston croisé et une cravate jaune sur une chemise noire. Au lieu d'un bâton tordu de bois épineux, il tenait à la main un exemplaire duDaily Running Horse(1) roulé en forme de tube.
— Ça m'apprendra à faire le zèbre avec des tapineuses au rabais, dit-il en guise d'entrée en matière.
Tod opina de la tête et essaya de concentrer son attention sur le chapeau vert. Son rapide assentiment parut agacer le petit homme.
— La gonzesse qui veut jouer à touchi-toucha avec Abe Kusich et qui croit s'en tirer comme ça, dit-il d'un ton amer, elle est pas née. Pas tant que je peux lui faire du rentre dedans pour vingt dollars, et que je les ai les vingt dollars.
Il sortit un épais rouleau de billets qu'il brandit sous le nez de Tod.
— Alors, si elle se figure qu'elle va s'en tirer comme ça... Eh ben, laissez-moi vous dire...
Tod l'interrompit vivement.
— Vous avez raison, Mr. Kusich.
Le nain vint droit au fauteuil où Tod était assis et pendant quelques secondes Tod crut qu'il allait lui grimper sur les genoux, mais il se borna à lui demander son nom et à lui serrer la main. Le petit homme avait une poigne énergique.
— Laissez-moi vous dire ceci, Hackett. Si vous n'étiez pas arrivé, j'aurais enfoncé la porte. Si elle se figure, cette souris, qu'avec moi ça sera pelotera et blanlaba... faudra qu'elle change de visions. En tout cas, je vous remercie.
— Il n'y a pas de quoi.
— Y a de quoi. Moi, j'ai de la mémoire. Je me rappelle ceux qui me font des crasses et ceux qui m'obligent.
Il fronça les sourcils et resta un moment silencieux.
— Ecoutez, dit-il enfin, vu que vous m'avez rendu service, faut que je vous le rende. Je voudrais pas que le bruit se répande qu'Abe Kusich doit quelque chose à quelqu'un. Alors, voilà ce qu'on va faire. Je vais vous refiler un bon tuyau pour la cinquième à Caliente. Mettez cinq dollarons sur le nez du bourrin et vous en toucherez vingt. Ce que je vous dis là est rigoureusement exact.
Tod ne savait pas quoi répondre et son hésitation offensa le petit homme.
— Est-ce que je vous donnerais un tuyau crevé ? demanda-t-il d'un air hargneux, est-ce que j'en serais capable, dites ?
Tod alla jusqu'à la porte pour se débarrasser de lui.
— Non, dit-il.
— Alors, pourquoi que vous ne jouez pas ?
— Comment s'appelle le cheval ? demanda Tod dans l'espoir de calmer le nain.
Celui-ci l'avait suivit jusqu'à la porte en traînant derrière lui le peignoir de bain par une manche. Chapeau compris, il arrivait au-dessous de la ceinture de Tod.
— Tragopan. Il arrivera dans un fauteuil. Je connais le gars à qui il appartient et c'est lui qui m'a refilé le tuyau.
— Est-il grec ? demanda Tod.
Il faisait l'aimable, pour masquer la manœuvre qu'il tentait afin de faire franchir la porte au petit homme.
— Voui... c't'un Grec. Vous le connaissez ? — Non. — Non ?
— Non, dit Tod d'un ton péremptoire.
— Faites pas le méchant, ordonna le nain, tout ce que je veux savoir, c'est comment vous savez que c't'un Grec, si vous le connaissez pas.
Ses yeux s'étaient rapetissés de méfiance et il serrait les poings.
Tod sourit pour l'apaiser.
— J'ai deviné, c'est tout.
— Sans blague.
Le nain arrondit les épaules comme s'il s'apprêtait à sortir un revolver ou à donner un coup de poing. Tod recula et essaya de s'expliquer.
— J'ai deviné que c'était un Grec parce que Tragopan est un mot grec qui veut dire faisan.
Cette explication était loin de satisfaire le nain.
— Comment savez-vous ce que ça veut dire ? Z'êtes pas grec ?
— Non, mais je sais quelques mots de grec.
— Ah, ah, vous êtes un de ces types qui savent tout, un savantissimou...
Il fit un petit pas en avant, sur la pointe des pieds et Tod se mit en position pour arrêter le coup.
— Huniversitaire, hah ! Ben, laissez-moi vous dire...
Son pied se prit dans le peignoir et il tomba en avant sur les mains. Il oublia Tod, maudit la défroque, puis démarra de nouveau sur le sujet de la femme.
— Comme ça, elle s'imagine que moi, je vais me contenter de papouilles.
Il s'enfonçait les pouces dans la poitrine à petits coups répétés.
— Qui c'est qui lui a donné quarante dollars pour son avortement ? Qui c'est ? Et dix autres pour aller se reposer après ? Et qui c'est qu'a été au clou lui dégager son crincrin c't'autre fois à Santa Monica ? Qui ?
— Mais oui, mais oui, dit Tod, se préparant à lui donner une petite poussée rapide qui l'enverrait de l'autre côté de la porte.
Mais il n'eut pas besoin de le pousser. Tout à coup le petit homme sortit comme une flèche et
traversa le palier en courant, traînant derrière lui le peignoir de bain.
Quelques jours plus tard, Tod entra chez un marchand de journaux pour acheter un magazine. Tandis qu'il cherchait dans les casiers, il sentit qu'on le tirait par le bas de son veston. C'était Abe Kusich, le nain, qui reparaissait.
— Comment va ? demanda-t-il.
Tod fut surpris de constater qu'il se montrait tout aussi féroce que le premier soir. Dans la nuit, lorsqu'il le connut mieux, il s'aperçut que l'humeur querelleuse d'Abe n'était souvent qu'une plaisanterie. Quand il en usait contre ses amis, ceux-ci jouaient avec lui comme avec un chiot hargneux, esquivant ses assauts furibonds et le harcelant jusqu'à ce qu'il attaque de nouveau.
— Assez bien, répondit Tod, mais j'essaye de déménager.
Il avait passé le plus clair de son dimanche à chercher un gîte et il était plein de ce sujet. Dès qu'il y eut fait allusion, toutefois, il comprit qu'il avait commis une erreur. Il essaya de mettre fin à l'entretien en se détournant, mais le petit homme lui barra le passage. Il se considérait visiblement comme un expert sur le problème du logement. Après avoir mis en avant et écarté une douzaine de possibilités sans obtenir de Tod un mot en réponse, il finit par nommer le San Bemardino Arms.
— C'est l'endroit qu'il vous faut, le San Berdou. C'est là que j'habite, alors je sais. La proprio est plutôt tartignole. Venez avec moi, je vais vous arranger ça en première.
— Je ne sais pas, je... amorça Tod.
Le nain prit la mouche aussitôt, l'air mortellement offensé:
— Je suppose, dit-il, que c'est pas assez bon pour vous. Eh ben, laissez-moi vous dire que vous...
Tod finit par céder et il accompagna le nain jusqu'à Pinyon Canyon. Au San Berdou, les chambres étaient petites et pas très propres. Il en loua une, toutefois, sans hésitation, parce que dans le vestibule il avait aperçu Faye Greener.
III Tod s'était endormi. Lorsqu'il se réveilla, il était plus de huit heures. Il prit un bain et se rasa, puis s'habilla devant la coiffeuse. Il essayait de surveiller ses doigts occupés à fixer son col et sa cravate, mais ses regards ne cessaient pas de s'égarer du côté de la photographie plantée dans le coin supérieur du miroir. C'était une photo publicitaire de Faye Greener, une image tirée d'une bande comique en deux bobines, dans laquelle elle avait tourné comme figurante. Elle la lui avait donnée sans difficulté et l'avait même dédicacée d'une grande écriture échevelée, "Affectueusement, Faye Greener", mais elle repoussait l'amitié de Tod ou, plutôt, insistait pour que cette amitié restât impersonnelle. Elle lui avait dit pourquoi. Il n'avait rien à lui offrir, ni argent, ni beauté physique; or, elle ne pouvait aimer qu'un bel homme et ne se laisserait aimer que par un homme riche. Tod avait "bon cœur" et elle appréciait le "bon cœur" chez les hommes, mais dans la camaraderie, rien de plus. Elle n'était pas "de pierre", non, mais elle plaçait l'amour sur un plan spécial où un homme dépourvu de beauté ou d'argent ne pouvait être admis. Tod, la tête tournée vers la photo, grogna d'agacement. Faye y était costumée en femme de harem, pantalon bouffant à la turque, plastron et courte veste ronde, et elle était allongée sur un divan couvert de soie. D'une main, elle tenait une bouteille de bière et de l'autre une chope en étain.
Il s'était donné la peine d'aller jusqu'à Glendale pour la voir dans ce film. Il s'agissait d'un représentant de commerce américain qui s'égare au milieu du sérail d'un négociant de Damas et s'amuse beaucoup avec ces dames. Faye jouait le rôle d'une des danseuses. Elle n'avait qu'une réplique à dire: "Oh, Mr. Smith !" et la disait mal.
C'était une grande fille aux larges épaules droites et aux longues jambes fines comme des épées. Elle avait le cou, aussi, en forme de colonne. Son visage était beaucoup plus rond et plus volumineux que l'on ne s'y serait attendu d'après le reste de son corps. Il était d'une rondeur de lune, avec des pommettes larges, le front et le menton étroits. Elle laissait pousser ses cheveux "platinés" qui flottaient sur ses épaules par-derrière, mais qu'elle écartait de sa figure et de ses oreilles à l'aide d'un étroit ruban bleu qu'elle s'attachait en haut de la tête par un petit nœud.
On lui avait dit de simuler l'ivresse et elle le faisait, mais ne paraissait pas ivre d'alcool. Elle gisait sur le divan, bras et jambes étendus en une pose abandonnée comme dans l'attente de l'amour, les lèvres entrouvertes par un sourire lourd et boudeur. On lui avait dit d'avoir l'air prometteur, mais ce n'était pas le plaisir qu'elle promettait.
Tod alluma une cigarette sur laquelle il tira avec un petit hoquet de nervosité. Il se remit à tripoter sa cravate, mais ne put s'empêcher de revenir à la photographie.
Ce n'était pas le plaisir qu'elle promettait, mais la lutte: dure, violente, plus proche du meurtre que de l'amour. Se jeter sur elle équivaudrait à se jeter du sommet d'un gratte-ciel. On le ferait avec un grand cri. On n'aurait pas le moindre espoir de s'en relever. On aurait les dents enfoncées dans le crâne comme des clous dans une planche de sapin et l'on aurait le dos rompu. On n'aurait même pas le temps de transpirer ou de fermer les yeux.
Il finit par rire du langage qu'il tenait, mais c'était un rire faux qui ne détruisait rien.
Si seulement elle le lui permettait, il se lancerait avec joie, coûte que coûte. Mais elle ne voulait pas de lui. Elle ne l'aimait pas, et il ne pouvait pas servir à sa carrière. Elle n'était pas sentimentale et n'avait aucun besoin de tendresse, eût-il été capable d'en ressentir.
Lorsqu'il fut habillé, il se hâta de sortir. Il avait promis d'aller à une réception chez Claude Estée.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Arthur Rimbaud

de republique-des-lettres

Voyage en Bretagne

de republique-des-lettres

Napoléon

de republique-des-lettres

suivant