L'Ingratitude de Napoléon III . Appel adressé à l'opinion publique par Jean Delavo,...

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impr. Ch. Vanderauwera (Bruxelles). 1861. In-8° (23 cm), 163 p. [Acq. 1954-69].
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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L'INGRATITUDE
DE
NAPOLÉON III.
L'INGRATITUDE
DE
NAPOLÉON III
APPEL ADRESSÉ
A
L'OPINION PUBLIQUE
JEAN DELAVO,
FONDATEUR DU MONUMENT DE MARENGO.
BRUXELLES,
TYPOGRAPHIE DE GH. VANDERAUWERA,
Rue de la Sablonnière, 8.
1861
AU LECTEUR.
DEDICACE.
Cette brochure contient l'histoire sommaire de mes erreurs,
de mes déboires, de mes malheurs.
Mes erreurs sont honorables, mes déboires sont pleins d'amer-
tume, mes malheurs sont grands.
Les raisonneurs à froid, les sceptiques railleurs, les égoïstes
au coeur sec me diront sans doute : « N'accusez que vous, mon
» cher ! Tout ce qui vous est advenu, c'est par votre faute. La
» belle idée, vraiment, que de se dévouer à une puissance dé-
» chue !... »
Sans doute, on peut me parler ainsi; mais ceux dont le coeur
est accessible aux entraînements de l'enthousiasme, aux satis-
factions du sacrifice, à l'ascendant de la gloire,—ceux-là trou-
veront pour moi des paroles de sympathie indulgente; ils m'es-
timeront et me plaindront...,
J'ai épuisé ma fortune et ma vie dans deux luttes dévorantes
1
— VI —
et obstinées : — pendant quarante ans, j'ai lutté pour la glori-
fication du chef de la dynastie napoléonienne ; — depuis dix
ans, j'ai lutté sans trêve ni cesse contre l'indifférence, contre
l'ingratitude de l'empereur Napoléon III...
Les forces m'abandonnent; je suis à bout de courage. Mais
au moment de sombrer, je veux me relever une fois encore pour
faire entendre ma voix...
Je veux dire les déceptions et les angoisses et les dédains
sous lesquels je succombe : je veux arracher à un ingrat le voile
de pourpre sous lequel il se dérobe aujourd'hui.
Le récit qui va suivre provoquera sans doute des réflexions
pénibles, humiliantes même pour le glorieux empereur des
Français...
Tant pis! — Je suis en état de légitime défense.
D'ailleurs je n'invente rien : je raconte.
La publication de ce livre n'est point une oeuvre de vengeance
comme on pourrait le croire. Ce n'est point non plus une oeuvre
de spéculation. C'est un appel à l'opinion publique, mon recours
suprême après Dieu !
Aujourd'hui que je suis pauvre et malheureux, les grands de
la terre, mes amis d'autrefois, se soucieraient médiocrement,
sans nul doute, d'accepter la dédicace de ce modeste ouvrage.
Je ne crois donc pouvoir mieux faire que de le dédier à
toutes les personnes de coeur et de conscience qui me feront
l'honneur de me lire. Elles seules me comprendront; car c'est
du coeur et de la conscience que procèdent les sentiments qui,
mal dirigés, ont fait le malheur de ma vie : — le dévouement,
l'abnégation, le culte des souvenirs.
L'histoire que je publie est vraie dans ses moindres détails
J'ai entre les mains un volumineux dossier de pièces originales,
— VII —
de documents authentiques, que je tiens à la disposition de qui
les voudra voir. De ces documents, j'ai invoqué les plus
essentiels seulement à l'appui de mon récit : — ils serviront à
éclairer complétement la religion du lecteur.
En terminant, je prie les personnes qui daigneront parcourir
ces quelques pages, d'user d'indulgence envers mon style, in-
correct parfois, mais simple et sincère toujours. Ecrivant dans
une langue qui n'est pas la mienne, je n'ai nullement visé à la
phraséologie. — J'ai voulu seulement exposer un fait qui sera
pour d'autres, je l'espère, un enseignement et une leçon.
JEAN DELAVO.
PREMIÈRE PARTIE.
LE SACRIFICE
I
Je me nomme Jean Delavo.
Je suis né à Alexandrie, en Piémont, le 26 décembre 1806.
Mon père était un riche industriel, exploitant des mines de fer
d'un rapport considérable.
Il mourut en 1856; j'avais alors trente ans.
Bien que ma famille n'ait joué dans l'histoire de mes mal-
heurs qu'un rôle purement passif, bien qu'elle n'ait pas à inter-
venir dans les événements que je soumets au jugement de l'opi-
nion publique, je crois utile néanmoins d'en dire ici quelques
mots pour l'intelligence complète de mes antécédents et de ma
position.
Mon père jouissait à Alexandrie de la considération et de l'in-
fluence que donne la fortune jointe à la noblesse du caractère, à
la générosité des instincts, à l'autorité des relations. Il était sin-
cèrement et fermement attaché aux choses religieuses : sa
charité était inépuisable. Deux fois par semaine, le mardi et le
— 10 —
vendredi, les pauvres de la ville venaient assiéger la porte de
notre maison, où avaient lieu , ces jours-là, des distributions
de vivres et de secours.
La maison de mon père était d'ailleurs une sorte d'asile : les
catholiques de tous les pays y arrivaient et y séjournaient,
comme font les moines en voyage dans les couvents de leur
ordre.
Lors de l'exil du pape et de l'émigration des prêtres, un
grand nombre de fugitifs vinrent chercher un refuge chez mon
père. Parmi eux, se trouvait le célèbre père Ramella, qui m'a
appris à lire.
Mon père fut, en outre, pendant toute sa vie, l'administrateur
officieux et le protecteur avoué du couvent des Franciscains
d'Alexandrie, dans les salles duquel on conserve son portrait
accompagné d'inscriptions honorifiques, à titre de souvenir
reconnaissant.
Mon père avait soixante-dix-huit ans quand il termina, en
1836, une vie consacrée tout entière au service du bien.
Ma mère, Angélique Barozzi, était la fille du riche banquier
Barozzi d'Alexandrie : elle partageait les sentiments pieux et
charitables de son époux ; elle le secondait avec bonheur dans
ses oeuvres de bienfaisance. Elle est morte à l'âge de cinquante-
huit ans, en 1832.
J'ai eu quatre frères et deux soeurs. L'aîné de mes frères
entra dans les ordres et devint supérieur provincial des révé-
rends pères de Saint-Camille de Lélys. Il a fondé en Pié-
mont cinq couvents de son ordre : un à Turin, un à Gênes
un à Valence, un à Casale et le cinquième à Tortone, où il est
mort.
Le second de mes frères, Louis Delavo, était étudiant. Mon
—11 —
père le racheta de la conscription moyennant 20,000 francs :
— le sang humain coûtait cher à cette époque! — Mais, six
mois après, épris (lui aussi!) d'un bel enthousiasme pour l'em-
pereur Napoléon, Louis se mit volontairement à son service et
fit la dure campagne d'Espagne, aux fatigues de laquelle il
succomba bientôt.
Mon troisième frère, Antoine Delavo, s'est fait moine de même
que mon frère aîné. Il s'acquit une grande renommée comme
orateur chrétien, et mourut, jeune encore, au couvent de Casale.
Mon quatrième frère, enfin, Joseph Delavo, habite Alexan-
drie.
Quant à mes deux soeurs, elles sont mortes toutes les deux,
après avoir été mariées à Alexandrie.
II
Le trait saillant du caractère de mon père était un enthou-
siasme ardent pour l'empereur Napoléon Ier, une admiration
passionnée pour les gloires et les fastes de l'épopée impériale.
Ces sentiments dominaient même chez lui les sentiments reli-
gieux, développés pourtant, je l'ai dit, à un si haut degré...
Parmi les pages glorieuses des annales de l'empire, l'une sur-
tout avait le privilége d'inspirer à mon père une passion pleine
d'exaltation : c'était celle où le César moderne avait écrit en
caractères sanglants le nom de Marenyo...
Marengo ! nom prestigieux et fatal qui devait peser si lour-
dement dans la balance de ma destinée !
— 12 —
Pour mon père, patriote sincère, Italien au fond de l'âme,—
Marengo n'était pas seulement un éclatant fait d'armes ; — ce
n'était pas seulement la journée décisive qui mit sur le front du
vainqueur la couronne de Charlemagne; —c'était encore et sur-
tout une date lumineuse dans l'histoire de sa patrie ; c'était
l'Italie rendue à elle-même : c'était l'Autrichien chassé des
plaines fécondes de la belle Lombardie ; c'était l'Italie enfin
délivrée du joug allemand supporté trop longtemps dans la honte
et la douleur...
Le fanatisme de mon père pour Napoléon Bonaparte passa
de bonne heure de son coeur dans le mien. J'étais le plus jeune
de ses fils, et de 1806 à 1836, époque de sa mort, je ne le quit-
tai pas : — j'eus donc le temps de m'imprégner tout entier des
idées paternelles.
Quand je sortis des vagissements de la première enfance,
alors que je bégayais encore, le premier nom qu'on m'apprit à
prononcer, après celui de Dieu, fut celui du vainqueur de
Marengo.
Quand je commençai à marcher, mon père conduisit mes
premiers pas vers la plaine de Marengo, proche d'Alexandrie :
là, il me faisait voir et toucher, pour ainsi dire, tous les endroits,
tous les objets qui rappelaient quelque épisode de la fameuse
journée. Il me racontait les événements sur les lieux mêmes
que nous visitions...
Il avait vu le champ de bataille encore jonché de cadavres :
— là avait été frappé Desaix- là Kellermann avait écrasé les
grenadiers autrichiens... Et ma jeune imagination s'enflammait
aux récits de gloire dont elle était bercée.
Je fus ainsi élevé dans le culte et la vénération du nom
de Bonaparte. — Et quand plus tard l'âge de raison me
— 13 —
vint, mon père continuait à me parler du grand homme :
il me disait son histoire, ses grandeurs et ses malheurs. Il
ne m'entretenait que de lui et de la célèbre victoire de Ma-
rengo dont il m'expliquait alors la portée et les conséquences
immenses...
Je grandis sous cette influence de tous les jours et de tous
les instants; — et j'étais si bien fanatisé, qu'à la mort de mon
père, j'étais peut-être plus enthousiaste que lui-même du héros
de Marengo.
III
Mon père était riche, je l'ai dit déjà. A sa mort, j'eus pour
ma part d'héritage plus de 300,000 francs.
Soutenu par l'influence et la considération dont jouissait ma
famille, aidé par un oncle, frère de ma mère, le banquier
Barozzi, je m'occupai de spéculations artistiques et immobilières
qui accrurent ma fortune avec rapidité. — En 1845, je possé-
dais plus d'un million.
C'est alors que je crus pouvoir réaliser convenablement une
idée depuis longtemps caressée, et qui avait fait souvent, chez
mon père, le sujet de nos entretiens de famille...
Idée fatale ! source de tous mes malheurs, vous qui m'avez
entraîné dans des catastrophes sans fin, vous étiez pourtant bien
belle et bien souriante quand vous vous présentiez à moi il y a
vingt ans !... Vous faisiez battre délicieusement mon coeur, tout
gonflé d'émotion aux souvenirs de Marengo et de Sainte-Hélène :
mon imagination exaltée vous parait de tous les attraits du dé-
__ 14 —
vouement, de tous les rayonnements de la grandeur : vous me
promettiez toutes les satisfactions intimes d'un grand devoir ac-
compli, d'une grande oeuvre réalisée...
Hélas ! vous n'étiez qu'un mirage trompeur, une illusion déce-
vante ! J'étais loin de prévoir alors que vous n'entraîneriez pour
moi que ruine, deuil et douleur ! J'étais loin surtout de prévoir
que vous seriez frappée de stérilité par l'égoïsme, l'ingratitude
et l'oubli de l'empereur Napoléon III...
Cette idée, voici quelle elle était :
Il s'agissait d'acheter la plaine de Marengo, cette terre sacrée,
témoin de tant d'événements glorieux qui parlaient de jour en
jour plus vivement à mon imagination. Il s'agissait de recher-
cher et de recueillir, sur les lieux mêmes, tous les objets qui
pouvaient rappeler le triomphe du premier consul et en redire
la gloire : de faire de Marengo un musée, un trophée, un
sanctuaire; d'entourer de luxe et de magnificence ce pau-
vre hameau où les destinées du monde avaient été renou-
velées ; d'édifier enfin sur la plaine même de Marengo, un
monument splendide à la gloire de Napoléon et à l'aurore de
l'Empire, comme l'Anglais a élevé, aux champs de Waterloo,
un monument à la défaite de Bonaparte et à la chute de son
gouvernement...
Je voulais acheter et entourer d'éclat tout ce qui avait joué
un rôle dans la mémorable journée du 14 juin 1800 ;— je vou-
lais demander à la terre les ossements des braves ; — je v oulais,
en un mot, élever un temple digne d'elles à ces reliques élo-
quentes d'une gloire disparue.
Ce rêve brillant, je l'ai réalisé : mais Dieu sait à quel prix !
— 15 —
IV
C'est en 1845, je l'ai dit, que j'entrepris enfin de donner un
corps au rêve éternel de mon imagination surexcitée.
J'achetai, sans marchander, la plaine où s'était livrée la san-
glante bataille; je payai comptant.
Le terrain spécialement destiné par moi à la fondation de
mon oeuvre mesurait environ 240 journaux de Piémont, c'est-
à-dire 103 hectares. Les plans étaient prêts; une armée d'ou-
vriers mit la main à l'oeuvre. Et mon coeur fut inondé de joie
quand je vis enfin sortir de cette terre bénie, où habitait mon
âme, les fondements de l'édifice glorieux auquel je voulais con-
sacrer ma vie. Il me semblait voir le Héros moderne lui-même
sourire, du haut des cieux, à ma pieuse sollicitude; il me sem-
blait que l'aigle de la victoire était là, planant au-dessus de la
plaine, pour protéger et encourager mes efforts...
Je l'avoue volontiers, — tout le temps que je consacrai à l'en-
fantement de mon projet, à l'élaboration des plans, puis enfin et
surtout à l'exécution, — tout ce temps-là fut le plus heureux
de ma vie.
Satisfaction passagère, je vous ai depuis lors bien chèrement
expiée !
Avant d'entrer dans le coeur du récit, il importe de faire con-
naître au lecteur la nature et l'importance de l'oeuvre que j'ai
— 16 —
accomplie; il faut, avant tout, que l'on sache ce qu'était la villa
monumentale élevée par mes soins.
Mais il ne m'appartient pas d'en faire moi-même la descrip-
tion...
Ces murs granitiques que j'ai élevés, — cette campagne que
j'ai aimée, cultivée, embellie, — ces torrents que j'ai creusés, ce
jardin, ce parc que j'ai plantés, cette chapelle que j'ai ornée et
sanctifiée, ce musée que j'ai créé, ces statues que j'ai dressées
avec amour, ces marbres que j'ai réunis, ces trophées que j'ai
érigés, ces splendeurs que j'ai accumulées, — tout cet ensemble
enfin si riche et si majestueux, ce n'est pas à moi à le dépein-
dre... Je pourrais être accusé d'exagération intéressée, de
lyrisme opiniâtre, d'enthousiasme paternel...
Et puis, ces souvenirs sont trop amers à mon coeur ulcéré.
J'ai laissé trop de regrets et d'illusions dans cette plaine im-
mense que j'avais acquise sans compter, que j'ai aimée sans
partage, et que j'ai faite belle pour honorer le sang qui l'a faite
féconde !
A d'autres revient la mission de tracer le tableau de ces gran-
deurs prospères qui contrastent d'une manière si terrible avec
ma détresse et mon abandon d'aujourd'hui. Je prendrai donc
une description toute faite dans le journal l' Illustration, de
Paris, qui, sous ce titre : Une visite à Marengo, a publié,
le 17 juin 1854, un article dont la lecture fera apprécier, en
partie, l'étendue de mes efforts et de mes sacrifices, la valeur
morale et matérielle du domaine de Marengo...
De nombreuses gravures complétaient l'article de l' Illustra-
tion dont voici le texte :
— 17 —
UNE VISITE A MARENGO.
« Marengo, ce lieu qui réveille dans les esprits tant de souvenirs, n'était pas
» un bourg, pas même un village à l'époque où, misérable hameau, il allait
» devenir le théâtre d'un événement gigantesque. On n'y voyait pas encore ce
» groupe de maisons qui est sorti de terre à droite et à gauche de la tour jadis
» construite par Théodoric, roi des Goths. Au commencement du siècle, ce
» n'était qu'une ferme et une auberge. Placée humblement sur la roule de Gênes à
» Turin, dans cette vaste et riante plaine du Pô que les Alpes bordent au nord
» et les Apennins au midi, et qu'arrose la Bormida, l'auberge était le rendez-
" vous des muletiers et des voituriers qui venaient de Turin, d'Alexandrie, de
» Parme, de Plaisance ou de Novi. Les années, la neige et la fumée avaient
" laissé leur triple empreinte sur ses murs. La maison avait deux étages. Au
" premier logeait l'aubergiste et sa famille; au rez-de-chaussée se trouvaient la
" cuisine, ainsi qu'une chambre servant aux voyageurs de salle à manger et de
" lieu de réunion; puis une dernière pièce, réservée exclusivement aux
» personnes de distinction. C'était une belle chambre, longue de cinq mètres et
" large de trois. Le plafond, soutenu par sept grosses poutres, était formé de
» planches grossièrement peintes en bleu; de larges bandes jaunes, coupées
», par des frises en plâtre, en composaient tout l'ornement; au centre était une
» immense cheminée; en face, une fenêtre protégée au dehors par une grille et
» au dedans par des vitres poudreuses. Une table massive occupait l'embrasure
» de la fenêtre; elle servait tout à la fois de dégagement et de bureau : elle
» supportait une écritoire d'étain noirci, formée de deux récipients, entre
» lesquels se dressait un tube pour recevoir verticalement les plumes. Encrier
» historique ! prédestiné à de grandes choses ! A côté de cette table, se trouvait
» une chaise basse, recouverte d'un velours vert passé, fripé, et montrant la
» corde; les autres siéges étaient en paille brute.
» Ne parlons qu'avec respect de cette petite chambre et de son mobilier,
» désormais historique. Cette modeste salle d'auberge est peuplée de souvenirs
» grandioses. Si c'est dans la plaine de Marengo que Bonaparte défit les armées
» de l'Autriche, c'est entre ces humbles murailles qu'il compléta son triomphe
» militaire par une victoire diplomatique. C'est là, on peut le dire, que se
— 18 —
» dénoua le drame de Marengo et que se prépara l'un des événements les plus
» considérables de ce siècle. C'est sur cette misérable chaise qu'était assis le
» premier consul; sur cette table qu'il s'appuyait et dans cet encrier qu'il
» trempait sa plume souveraine, lorsque, après la bataille, il adressa à l'empe-
» reur François Ier d'Autriche des propositions de paix, que celui-ci s'empressa
» d'accepter; paix glorieuse qui consolida les succès de Bonaparte et fut la
» préface de son avénement au trône impérial.
» Ajoutez a cette auberge un jardin de quelques toises, un puits aux mar-
» gelles de granit, sur lequel se reposa un instant le premier consul et où il
» se désaltéra avec son état-major au moment où il poursuivait l'ennemi. Un
» peu plus loin, voyez la plaine s'affaisser un peu ; un ruisseau devenu célèbre,
» le Fontanone, la traverse avec ses trois bras en croix qui semblaient, par un
» hasard étrange, être prédestinés à devenir de glorieux sépulcres.
» Reconstruisez par la pensée tout ce paysage, et vous aurez une idée exacte
" de Marengo, dans la première année de ce siècle, au moment où ce lieu,
» obscur jusqu'alors, allait s'illustrer de souvenirs ineffaçables.
» Ce fut, en effet, le soir du 14 juin 1800 qu'un jeune homme, petit, maigre,
» aux cheveux longs, vêtu d'un uniforme bleu, enveloppé dans une capote grise,
" prit possession de cette chambre d'auberge que nous avons décrite. Dans la
» matinée et dans l'après-midi, les gémissements des blessés, les cris des
" mourants, s'étaient mêlés au bruit des armes et au fracas du canon; mais en
» cet instant les derniers rayons du soleil éclairaient les contrastes et les
» enivrements du triomphe, et le jeune homme était rejoint par d'ardents
» officiers, dont le visage s'illuminait d'une joie enthousiaste. Ce jeune homme
» à la capote grise, c'était Bonaparte.
» Cinq ans après, le général devenu empereur posait la première pierre d'une
» pyramide, consacrée à la victoire qui avait été la première assise de sa puis-
» sance.
» Plus tard, lorsque les revers pesèrent sur la France, on vit disparaître
» jusqu'au dernier vestige de ce monument commémoratif. Cette plaine de
» Marengo, berceau de la gloire impériale, cette terre engraissée du sang de
» nos légions, ne pouvait cependant pas être profanée ni rester vide d'un mo-
» nument qui rappelât aux générations futures que la France victorieuse avait
» passé par là.
» Il s'est trouvé un homme animé des plus nobles sentiments, un Italien, un
» ami de la France, un admirateur des gloires napoléoniennes, qui s'est
» dévoué à cette tâche; il a sacrifié sa fortune et employé sa vie à l'achat de
» cette terre sacrée et à l'érection d'un palais et d'un musée dignes des événe-
» ments dont cette plaine fut le théâtre. C'est un habitant d'Alexandrie, M. le
— 19 —
» chevalier Jean Antoine Delavo, qui s'était proposé cette mission sainte. C'est
» grâce à lui que les combattants morts dans cette journée ont été jusqu'à ce
» jour entourés de soins et de respect, comme il convenait à leurs grandes
» figures.
» Le château, les dépendances et la plaine de Marengo, propriété de
» M. le chevalier Delavo, ont une étendue de 10,300 ares. Depuis la journée
» du 14 juin 1800, ces champs sont devenus les plus fertiles de toute la con-
» trée, et le paysan sarde raconte que, pendant les huit premières années qui
» suivirent 1800, on ne put rien récolter parce que les plantes avaient une
» croissance trop rapide : elles tombaient écrasées par leur propre poids,
» épuisées par l'exubérance de leur sève.
» Marengo conserva le même aspect pendant de longues années. Mais, à dater
» de 1847, la scène changea. Sur l'emplacement de l'auberge s'éleva alors un
» palais monumental, construit par la sollicitude du chevalier Delavo dans
» l'unique but de conserver cette petite chambre dans laquelle le premier con-
" sul écrivit à François Ier d'Autriche la lettre mémorable qui jeta en quelque
» sorte les fondements de l'empire français.
» Une esplanade entourée d'un mur à hauteur d'appui, que surmonte une
» magnifique grille en fer, encadre la façade. Le palais est prolongé à droite
» par une muraille dont le sommet est couronné de flèches et de coupoles, et
» qui est couverte de peintures à fresque représentant des amphithéâtres, des
» arcs de triomphe, des panthéons, des dômes, en un mot le panorama d'une
» ville grandiose et triomphale.
» Quand la France et l'empereur étaient à l'apogée de leur puissance, on s'oc-
» cupait sans cesse de Marengo et on avait songé à y bâtir une ville qui se serait
» appelée la ville des Victoires. Le plan était grandiose. Mais la chute du premier
» empire empêcha la réalisation de cette idée. Le chevalier Delavo l'a pieuse-
» ment recueillie et il a fait peindre sur la muraille qui louche au palais, la vue
" de la ville projetée.
» Au milieu de l'esplanade se dresse la statue du vainqueur de Marengo.
» C'est le 14 juin 1847 que le chevalier Delavo inaugura le monument
» pour lequel il avait dépensé des sommes immenses et de si persévérants
» efforts. La statue du premier consul fut découverte alors au milieu d'acclama-
» tions frénétiques. La foule, accourue de toutes parts pour assister à cette solen-
» nité, put visiter en détail le jardin, le palais, les trophées et les reliques. La
» fête se termina par des illuminations et des feux d'artifices qui ne sont pas ou-
» bliés. N'était-ce pas un émouvant spectacle, de voir la magnificence princière
" déployée par un étranger, dans un pays étranger, pour rendre hommage au
» génie de Bonaparte et à la gloire de la France? — L'histoire ne compte pas
— 20 —
» beaucoup de pages semblables dans les annales de l'admiration humaine. La
» statue du premier consul a pour base un bloc de granit rouge des Alpes sym-
» bole d'immortalité et rappel imposant du mont Saint-Bernard. Le socle
» est entouré d'une balustrade de granit vert dans lequel sont taillées douze
» colonneltes reliées entre elles par des chaînes de fer.
» Cette statue, oeuvre d'un artiste italien éminent, le chevalier Cacciatori,
» représente le héros dans une attitude méditative, la main droite sur le coeur
» à demi-cachéc par l'uniforme, la gauche appuyée sur son épée. La tête est
» nue et la taille ceinte de l'écharpe. Le statuaire a saisi le moment où, après
» deux défaites successives de l'armée française, le premier consul se préoccu-
» pait anxieusement de l'arrivée de Desaix. Il a fait rayonner sur son front la
■ » pensée profonde qui devait substituer la victoire à la défaite et l'enthousiasme
» du soir au découragement du matin. — C'est un vieux soldat français qui
» sert de cicérone aux étrangers admis, depuis 1847, à visiter le monument
» de Marengo. Ce vétéran des armées consulaires parle également bien le fran-
» çais, l'italien et l'allemand.
» Il vous conduit d'abord par un escalier de marbre aux étages supérieurs
» du palais et vous introduit dans une galerie dédiée à l'apothéose de Bona-
» parte. On y a prodigué les dorures, les lumières, les incrustations, tout un
» luxe artistique d'une splendeur éblouissante.
» Le plafond de cette galerie est enrichi d'une immense peinture à l'huile
» représentant Napoléon avec le manteau impérial, posant une main sur le
» globe, tenant de l'autre le sceptre du monde à l'effigie de Charlemagne.
» En présence de cette figure historique, le guide découvre sa tête chauve, il
» s'appuie sur son bâton, il s'incline et rend une sorte d'adoration extatique à
» son héros, le dieu des batailles modernes.
» L'épopée napoléonienne se déroule dans les autres chambres : un tableau
» spécial est consacré dans chacune d'elles à une des victoires du grand capi-
» taine, et celle de Marengo, le souvenir épique autour duquel ont été groupés
» tous les autres, termine les récits du peintre. Quand le guide est arrivé
» devant cette dernière toile, il ne manque pas de redire comment le premier
« consul, avant de quitter Paris, mettant un doigt prophétique sur la carte, à
» l'endroit même où la route de Saint-Julien conduit à Marengo, dit à son
» secrétaire : « Pauvre Mêlas ! c'est ici que je le rejoindrai et c'est, là que je le
» battrai. »
» A côté du vestibule du palais sont sculptés les médaillons représentant les
» portraits des maréchaux Lannes, Victor, Marmont et du général Chamborlat.
» Non loin de là, l'écurie où furent entassés les blessés le jour de la bataille :
» les murs ont comme gardé l'empreinte des glorieux et douloureux frissons
— 21 —
» de ces héroïques victimes. On conserve dans les remises le carrosse impérial
» qui servit, en 1805, à Napoléon, lors de son couronnement en Italie.
» Le guide ne veut pas encore vous ouvrir le rez-de-chaussée : c'est le
» dénoûment mystérieux des visites, dit-il ; il y reviendra plus tard ; il vous
» entraîne sur la rive du Fontanone, à l'endroit môme où il se divise en trois
» bras et où les phalanges des deux armées se heurtèrent vingt fois avant que
» la victoire se prononçât.
» A droite du ruisseau, rendu fameux par cette lutte, s'étendent des serres
» renfermant des plantes exotiques, entre autres, des fleurs et des fougères
» de Sainte-Hélène, et un saule provenant de celui qui ombragea le tombeau
» de l'Empereur jusqu'au jour où la piété de la France envoya te prince de
» Joinville redemander pour elle ces illustres dépouilles.
» Un vaste jardin couvre la rive droite du Fontanonc et voit s'élever, dans un
» sentier écarté, une petite chapelle surmontée d'une croix, avec cette inscrip-
» tion : Ai PRODI DI MARENGO ! Aux braves de Marengo! Elle est entourée
» d'une grille qui laisse apercevoir de grandes urnes renfermant la cendre des
» héros ; et le propriétaire y a fait religieusement transporter tous les débris
» humains que la plaine, fouillée en tous sens, a restitués. Il paye encore
» aujourd'hui, au poids de l'or, ceux que la pioche ou la charrue peut ren-
» contrer. C'est à côté de la chapelle que se trouvent le buste de Desaix et une
» pierre tumulaire portant un N sculpté et figurant le tombeau de Napoléon.
» Un peu plus loin était un belvédère qui dominait toute la plaine, dressé au
» lieu même où, en 1805, le 14 juin, l'Empereur et l'Impératrice Joséphine
» assistaient au simulacre de la bataille de Marengo, par lequel Napoléon
» voulut inaugurer son couronnement en Italie.
» Mais l'heure est venue de visiter le rez-de-chaussée du palais. Le vétéran
» vous en avertit en s'écriant : « Maintenant, nous pouvons entrer ! » Ce rez-
» de-chaussée est divisé en deux compartiments.
» Celui de droite renferme les trois chambres qui faisaient partie de l'auberge.
» Ce n'est qu'à l'aide des combinaisons les plus ingénieuses que M. le chevalier
» Delavo a pu conserver entière la pièce dans laquelle s'arrêta Napoléon le soir
» du 14 juin 1800. Elle est telle aujourd'hui qu'elle était alors, avec ses misé-
» rables poutres et son plafond bleu, avec son plancher de briques, sa cheminée
» béante, ses murailles jaunes et ses frises en plâtre. La table à écrire est
» placée, comme elle l'était il y a cinquante-quatre ans, dans l'embrasure de
» la fenêtre. On y retrouve l'encrier d'étain, la plume de 1800 et la chaise en
» velours vert. Rien n'y est modifié, si ce n'est qu'on a suspendu aux murs
» tous les objets retrouvés dans la plaine : des baïonnettes, des fusils, des
» épées, des batteries, des chapeaux de la garde consulaire, des casques de la
2
— 22 —
» cavalerie Kellermann, des tambours, des gibernes, le tout mutilé, brisé,
» vermoulu, rongé-de rouille ou taché de sang et de boue. On y remarque entre
» autres les deux pistolets du général Desaix, dont le nom est inscrit sur les
» crosses, et un riche étui du chapeau de l'Empereur, en velours doré et
» brodé.
" Les visiteurs no se dérobent qu'avec peine à ce lieu surnommé à bon droit
» le sanctuaire; il rappelle à leur imagination les scènes terribles dont il fut le
» théâtre, les guerriers qui y combattirent et cette fabuleuse iliade dont
» Marengo fut le point de départ. La grande ombre de Desaix et le génie de
» Napoléon dominent tous ces souvenirs. Ils sont là tout vibrants encore; ils
» accusent les préoccupations exclusivement napoléoniennes du propriétaire
» actuel, l'ardeur de son culte et la persévérance de son dévouement.
» ED. WILLIAME. »
VI
Je l'ai dit déjà : je fus réellement heureux pendant tout le
temps que dura l'édification du monument. Aucune somptuosité
ne me paraissait exagérée, — aucune dépense excessive, dès
qu'il s'agissait de glorifier le nom de Bonaparte. Je m'ingéniais
à manifester ma vénération sous mille formes diverses, puériles
parfois, coûteuses toujours ; mais je ne reculais devant aucun
sacrifice. Je dépensais sans compter; et les sommes considéra-
bles qu'absorbèrent successivement le palais, le mobilier, le mu-
sée, les objets d'art, les jardins, les serres, — quoiqu'elles eus-
sent promptement dépassé le million, — me paraissaient encore
de bien faibles gages de l'enthousiasme qui m'animait.
Dès le principe des travaux, le caractère poétique et grandiose
de mon entreprise fixa l'attention publique. La rumeur popu-
laire s'empara des moindres détails relatifs à la construction, et
— 23 -
le bruit s'en répandit dans toute l'Italie. Ce fut comme un fris-
son de fièvre qui parcourut la Péninsule et fit dresser l'oreille
à l'Autriche allemande, en armes derrière le Pô.
Les encouragements et les témoignages de sympathie, éma-
nant de personnages considérables, affluèrent vers moi de toutes
parts. Beaucoup voulurent visiter par eux-mêmes les lieux solen-
nels qu'embellissait et que sanctifiait ma pieuse sollicitude. Et
parmi les plus empressés, je dois citer la famille Murat, de Ra-
venne, qui, dès le mois de juin 1846, accomplit le pèlerinage
de Marengo.
Louisa Murat, fille de l'ex-roi de Naples ;— le chevalier Ras-
poni, son mari;— Gioachino et Pietro Rasponi, ses fils, examinè-
rent avec émotion et recueillement les travaux immenses en
cours d'exécution : ils restèrent plus de trois heures sur les lieux,
me prodiguèrent mille compliments et ne tarirent pas en paroles
affectueuses... Quand le moment de leur départ fut arrivé, je
fis cueillir les premières fleurs du jardin de Marengo, et j'en
formai un bouquet que j'offris à la princesse. Celle-ci l'accepta
avec bonheur, et l'emporta précieusement comme un souvenir
souriant de la légende impériale. — Pauvres fleurs, écloses au
souffle ardent de mon enthousiasme, où donc vos parfums se
sont-ils envolés?...
Il n'est pas de joie sans mélange. Je fis bientôt l'expérience
de cette triste vérité.
L'édification de la villa monumentale me donnait, d'un côté,
des tressaillements de bonheur ; mais elle m'occasionna d'autre
part, et dès les premiers temps, des tracasseries et des vexations
nombreuses.
On voudra bien admettre qu'aucune idée de flatterie ou de
spéculation ne se mêlait à mes actes. A cette époque (1845-
- 24 —
1847), on était bien loin de soupçonner la restauration prochaine
de l'Empire .
La famille Bonaparte, frappée de proscription, dispersée
aux quatre coins du monde, — mangeait alors le pain rare
et amer de l'exil. Louis-Napoléon Bonaparte, le futur empe-
reur, n'était connu que par les misérables échauffourées de
Strasbourg et de Boulogne : il n'était qu'un objet de ridicule et
de pitié. La clémence du roi Louis-Philippe l'avait profondé-
ment discrédité.
En honorant la mémoire de Napoléon le Grand, je n'obéissais
donc qu'à un sentiment tout à fait et absolument désintéressé ;
—je dois même ajouter qu'à cette époque, il était jusqu'à un cer-
tain point imprudent de réveiller les souvenirs impériaux.
Et cependant, le comte Falicone, le gouverneur d'Alexandrie,
ne voulait point croire à la sincérité, à la spontanéité de mon
enthousiasme.
Dès le commencement des travaux, il me fit appeler chez lui,
et nous eûmes, au sujet de mes projets, un entretien plein d'ai-
greur. Le comte mit tout en oeuvre pour me faire avouer que
j'étais le mandataire de la famille Bonaparte, que c'était à son
instigation et avec son argent (!) que j'entreprenais d'édifier le
monument de Marengo. Mes dénégations et mes protestations ne
parurent jamais convaincre M. le comte Falicone. Mais la suite
des événements ne l'aura que trop pleinement convaincu !
Ces petites vexations se renouvelèrent fréquemment. Il ne se
passa pour ainsi dire pas de semaine que je ne fusse appelé chez
le gouverneur. Il m'accablait de représentations amères ; il
persistait à me considérer comme le prête-nom de la dynastie
napoléonienne; il suspectait volontiers mon patriotisme ; il me
faisait voir l'Autriche surveillant d'un oeil ombrageux et jaloux
— 25 —
une manifestation bonapartiste sur le sol piémontais ; il exagé-
rait à plaisir les dangers et les délicatesses de cette situation.
Il est vrai que la Sardaigne n'avait pas encore appris alors à
regarder en face l'aigle bicéphale des Hapsbourg. lit le comte
Falicone, homme inquiet, timide, chagrin et tatillon, redoutait
jusqu'à l'ombre d'une observation diplomatique. De plus, le
comte était antibonapartiste acharné. On comprendra dès lors
que les dissentiments politiques qui nous séparaient aient donné
à nos relations un caractère fort pénible...
Désespérant de me convaincre ou de m'intimider, le gouver-
neur eut recours à la rigueur. Il usa ou abusa de ses pouvoirs
pour entraver mes projets : à différentes reprises, il fît arrêter
les travaux.
Un autre se fût rebuté ; il eût perdu courage. Moi, je me
roidissais contre un mauvais vouloir que je m'étais juré de
vaincre. D'ailleurs, une autorité fort supérieure à celle du gou-
verneur souriait à mes efforts et les encourageait dans l'ombre.
Et à chaque fois que M. de Falicone fit suspendre les travaux,
il suffit de quelques démarches rapides pour faire aussitôt lever
l'interdit dont mon entreprise était frappée.
Cette autorité supérieure qui me protégeait mystérieusement,
c'était le roi Charles-Albert.
Cet excellent prince, d'un accès facile pour tous ses sujets,
m'avait accordé une audience, à l'époque où j'avais acheté la
terre de Marengo. Je lui avais alors exposé les projets que je
comptais réaliser, et lui avais demandé son agrément.
Charles-Albert avait paru fort charmé de mon idée; il l'avait
approuvée de tout point :
« — Faites, m'avait-il dit en m'appuyant la main sur l'épaule, faites, mon
- 26 —
» cher Monsieur Delavo. C'est une belle et noble pensée que vous avez là. Dans
» la position où je me trouve vis-à-vis de l'Autriche, je ne puis vous prêter os-
» tensiblement mon concours. Mais aussi souvent que je pourrai vous être utile,
" comptez sur moi. »
Et, en effet, ce ne fut jamais en vain que je recourus à Sa
Majesté. — Je trou vai toujours en Elle bienveillance et protection.
Dix-huit mois, environ, après que le Roi m'avait donné ces
assurances, alors que la construction de Marengo marchait vers
son achèvement, j'obtins une nouvelle audience de Sa Majesté...
Je commençais à me préoccuper déjà alors de l'inauguration
du monument, et je voulais en conférer avec le Roi, dont la
bienveillance me permettait de beaucoup espérer. Je voulais
surtout obtenir de Sa Majesté que des corps de troupes et de
l'artillerie fussent mis à ma disposition le jour de l'inauguration,
pour relever l'éclat de la cérémonie.
Le Roi approuva tous mes plans ; mais il ne crut pourtant
pas devoir s'engager relativement au concours militaire que je
sollicitais. Il craignait que l'appareil de la journée n'eût un ca-
ractère par trop officiel. Néanmoins, il ne me refusa pas d'une
manière catégorique, et il me promit de faire en cela tout ce
qu'il serait possible de faire pour accéder à mes voeux. Il m'en-
gagea même, en terminant, à m'adresser à lui par écrit, pour
lui renouveler ma demande, quand approcherait le jour fixé
pour l'inauguration.
Quoiqu'il en soit,la protection royale me gardait mal des pi-
qûres d' épingle et des tracasseries de détail dont on se plaisait
à m'accabler. — M. le comte Falicone devenait de plus en plus
désagréable à mesure qu'avançait le monument ; et nos rapports,
de pénibles qu'ils étaient d'abord, étaient devenus formellement
hostiles....
— 27 —
La villa monumentale devait être inaugurée le 14 juin 1847,
jour anniversaire de la bataille de Marengo.
Trois mois à l'avance, je pris mes dispositions pour entourer
la cérémonie de pompe et de grandeur. Je rencontrai encore
alors l'inimitié de M. de Falicone, qui vint se jeter en travers de
mes desseins. Il me manda de nouveau à son hôtel ; et là, il
m'abreuva d'épigrammes brutales et de remontrances d'une du-
reté humiliante. Bref, notre conversation prit une telle tournure
que M. le gouverneur me fit immédiatement retirer à la cita-
delle, où je fus enfermé trois jours durant.
Mes amis et ma famille firent immédiatement à Turin des
démarches en ma faveur. Au bout de trois jours, comme je viens
de le dire, arriva l'ordre de me mettre aussitôt en liberté.
L'ordre émanait du Roi lui-même.
VII
On admettra volontiers que la persistance opiniâtre dont je
faisais preuve, que les efforts patients déployés par moi pour
arriver à mon but, puisaient leur source dans une conviction
profonde, dans un dévouement absolu à la gloire napoléonienne.
Je tiens à bien établir ce point.
On verra plus tard quelle fut ma récompense...
VIII
J'avais aussi conçu le projet de faire concourir à mon oeuvre
de glorification tous les esprits illustres — poëtes, savants,
historiens, publicistes, — dont s'honorait alors la Péninsule où
naquirent le Dante et le Tasse...
— 28 —
Je voulais que tous les noms glorieux qui soutenaient sur le
front de l'Italie la couronne resplendissante de l'Intelligence et
de la Poésie, —je voulais que tous ces noms s'associassent avec
moi pour honorer le héros de Marengo,—pour élever autour de
sa mémoire un harmonieux concert de louangeset de vénération.
Je voulais, en un mot, réunir dans un recueil qui serait distri-
bué à profusion, le jour de l'inauguration, — des morceaux
littéraires composés tout exprès pour la circonstance par les
hommes les plus marquants dans les lettres italiennes.
L'entreprise pourra paraître hardie, ou tout au moins indis-
crète:— je la tentai pourtant avec conviction; et, dans ce but,
je rédigeai la circulaire suivante :
« La plaine de Marengo rappelle un grand événement accompli par un homme
» que César Balbo appelle, à bon droit, très-entreprenant et très-grand, presque Ita-
» lien de naissance; Italien sans aucun doute et de sang et de nom. Si d'ailleurs la
» victoire de Marengo ne donna pas une véritable indépendance à l'Italie, elle
» en fit naître au moins l'espoir, et jamais, à aucune autre époque, la réalisation
» de ce rêve ne parut plus prochaine.
» Napoléon est pour moi, d'ailleurs, la plus puissante personnification de l'es-
« prit moderne. Il est la révolution et l'ordre, la liberté et la modération, le
» passé qui s'achève et l'avenir qui commence. Partout où ses pas ont retenti,
» une vieille institution s'est écroulée et un éclair de régénération a brillé.
» Triomphateur et Pacificateur, comme on l'appelait au tribunal et parmi les
» sénateurs, en l'année 1800, il fit toujours la guerre pour établir la paix sur
» une base inébranlable; Italien, il voulut l'Italie indépendante; Français, il la
» fit libre; et c'est à Marengo que le grand acte s'accomplit.
» Aussi, lorsqu'après bien des peines, je parvins à acquérir quelques par-
» ties du terrain où la bataille fut livrée et la maisonnette qui abrita Napoléon
» et d'où le premier Consul écrivit à l'Empereur d'Autriche la fameuse lettre
» rapportée par M. Thiers, mon premier soin fut d'élever un palais élégant au-
» quel est annexé un jardin historique.
» Dans ce palais, j'ai conservé la chambre de Bonaparte, telle qu'elle était le
» jour de la bataille, et j'y ai réuni et disposé avec ordre tous les objets recueil-
" lis dans la plaine après la sanglante mêlée.
— 29 —
» J'ai commandé au chevalier Cacciatori, de Milan, une statue colossale du
» général Bonaparte, qui doit être placée dans la cour du palais, devant la fa-
» çade principale, sur la grande route de Turin à Gênes.
» Mon intention est d'inaugurer cette statue, le 14 juin prochain, anniversaire
» de la journée de Marengo.
» Je veux que cette inauguration soit accompagnée de fêtes et de réjouissan-
» ces publiques, en l'honneur du grand événement et de l'homme immortel
» qui l'a accompli.
» Mais, comme je m'aperçois que je ferais bien peu de choses, si les meil-
» leures plumes italiennes ne concouraient pas à l'organisation de la fête, je
« désire publier en cette circonstance un recueil de compositions relatives à
» la grande cérémonie, si toutefois les illustres écrivains d'Italie ne me refusent
» pas leur concours.
» Je viens donc vous supplier, monsieur, de m'accorder votre coopération ;
» ainsi, je ne verrai pas échouer un projet si longtemps caressé et qui mérite,
» si je ne m'abuse, l'approbation de tous ceux qui aiment la justice et notre
» chère Italie.
» Permettez-moi donc, monsieur, d'espérer une prompte réponse qui me
» renseigne sur le sort de la demande que j'ai l'honneur de vous adresser.
» Je suis en attendant, avec le plus profond respect,
» Votre très-humble et dévoue serviteur.
» JEAN DELAVO.
» Alexandrie, 2 mars 1847. »
Cette circulaire fut envoyée aux personnages dont les noms
suivent :
S. A. I. le prince de Canino.
MM. le marquis Massimo d'Azeglio.
Le comte Terence Mamiani.
Silvio Pellico.
Giuseppe Lafarina.
Le chevalier César Cantu.
L'avocat Angelo Brofferio.
Giuseppe Revere.
Andrea Maffei.
Emmanuele Celesia.
— 30 —
Le chevalier Felice Romani.
Davide Berlolotti.
Pietro Giuria.
Domenico Guerazzi.
Le marquis Gino Capponi.
Giovanni Niccolini.
Giuseppe Giusti.
Alessandro Marchelti.
L'avocat Antonio Pizzoli.
Felice Bisazza.
Giuseppe Borghi.
Gabriel Rosetti.
Filippo Deboni.
Luigi Carrer.
Nicolô Tommasco.
Pietro Giordani.
Giovanni Prati.
Le comte Alessandro Manzoni.
Samuele Biava.
Carlo Caltaneo.
Tommaseo Grossi.
La comtesse Guaci Nobili.
Toutes ces personnes d'élite ne tardèrent pas à me répondre.
La plupart accueillirent favorablement ma demande ; — quel-
ques-unes seulement déclinèrent l'honneur de chanter les exploits
et les vertus de Napoléon Ier. Parmi ces récalcitrants, je dois ci-
ter M. le comte Terence Mamiani, actuellement ministre à Turin,
et M. Nicolô Tommaseo ; on verra tout à l'heure comment,
apôtre plein de ferveur, j'entrepris résolument leur conversion
à l'idée bonapartiste.
— 31 -
Veuille le lecteur me permettre de reproduire ici, à titre de
renseignement, quelques rares et courts fragments de la volu-
mineuse correspondance dont fut pour moi l'occasion ma circu-
laire du 12 mars. —Voici tout d'abord la réponse que je reçus
de S. A. I. LE PRINCE DE CANINO :
« Monsieur,
» J'ai à vous remercier de l'aimable lettre qui m'annonce l'hommage rendu
» par vous à la mémoire de Napoléon, et l'érection du monument consacré par
" vous au souvenir de la fameuse journée où l'on se battit héroïquement pour
" l'Italie sur le sol italien.
» Je ne doute pas que les nobles esprits qui sont l'honneur de la nationalité
" italienne ne vous sachent gré de votre démarche auprès d'eux, — démarche
" qui ne peut avoir pour résultat que d'ajouter encore à leur gloire. Pour ma
» part, si j'étais moins exclusivement voué à l'étude des sciences naturelles,
" si je possédais plus d'aptitude pour les oeuvres poétiques, je me ferais un
» honneur de voir figurer mon nom au milieu d'une foule de noms illustres ; —
» mais cet honneur, j'y dois renoncer.
" M. le docteur Masi, qui est près de moi, vous enverra avec plaisir
« quelque chose de sa composition, et il cherchera même à cueillir, chez ses
» amis, quelques autres fleurs pour la solennité nationale que vous préparez.
" Croyez, en attendant, à toute ma reconnaissance comme parent de l'Em-
» pereur, et à l'estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
» Votre affectionné et très-obligé serviteur,
» A. P. BONAPARTE.
» Rome, 4 mai 1847. »
CÉSAR CANTU me répondit de Milan, en date du 27 mai 1847 :
« Monsieur,
» Voici, comme vous le désirez, ma composition; je vous prie d'en respecter
» scrupuleusement le texte. Si, par hasard, la censure voulait la remanier, je
» vous serais obligé de ne pas la livrer à l'impression.
" J'espère que vous voudrez bien me faire parvenir un exemplaire aussitôt
" après la publication de l'ouvrage. Seulement, il est urgent d'employer une
" voie secrète, car je crains beaucoup que notre police ne permette pas l'intro-
» duction de ce livre.
» J'ai l'honneur de vous présenter mes salutations les plus distinguées.
» Votre serviteur,
» CÉSAR CANTU. »
— 32 —
M. LAFARINA, actuellement ministre à Turin, m'écrivit de
Florence, le 31 mars 1847, une lettre commençant ainsi :
« J'ai reçu aujourd'hui même la lettre par laquelle vous voulez bien
» m'inviter à écrire quelques pages pour l'inauguration de la statue de Bona-
» parte, le jour anniversaire de la mémorable bataille de Marengo. C'est là
» pour moi un honneur dont je vous dois adresser mes sincères remercîments,
» en même temps que toutes mes félicitations... »
Par lettre datée de Rome, le 10 avril 1847, M. MASSIMO D'AZE-
GLIO, aujourd'hui gouverneur à Milan, m'exprimait ses regrets
de ne pouvoir accéder à mon désir.
Le 11 avril 1847, SILVIO PELLICO m'écrivit de Turin une
lettre par laquelle il s'associait pleinement à ma pensée, et don-
nait à mes projets la plus chaleureuse approbation.
M. PIETRO GIURIA m'envoya de Turin une splendide pièce de
vers. Il m'écrivait en même temps le 8 avril 1847 :
« Monsieur,
» J'applaudis de tout mon coeur au louable dessein que vous avez formé de
» célébrer dignement l'inauguration du monument que vous avez élevé à Bona-
» parte, sur les lieux mêmes où s'accomplit la célèbre bataille de Marengo...
»........ »
Le poëte DAVIDE BERTOLOTTI, malade, m'écrivit de Turin
le 10 avril 1847 pour m'exprimer ses regrets de ne pouvoir
concourir à l'exécution de mes projets :
« J'espère, me disait-il à la fin de sa lettre, que vous voudrez bien me
» pardonner de ne pouvoir seconder vos nobles desseins. J'eusse été heureux
» de célébrer avec vous l'inauguration de la statue du plus grand des Italiens
» sur le lieu même où il remporta la plus grande de ses victoires. »
M. THOMAS GROSSI m'écrivait de Milan, le 3 avril 1847,
une.lettre qui commençait ainsi :
« Monsieur,
» Vous me faites réellement trop d'honneur en me demandant des vers sur
— 33 -
» un sujet aussi sublime et pour une circonstance aussi solennelle que le
» marque votre gracieuse lettre du 31 mars dernier...
« »
En date de Gênes, le 2 avril 1847, M. EMMANUELE CELESIA
me répondait dans les termes suivants :
« Monsieur,
« L'idée dont vous me faites part dans votre honorée lettre est véritable-
» ment italienne et tout à fait heureuse pour l'époque. Vous êtes le premier à
» qui est venue cette magnanime pensée. Permettez-moi de vous en féliciter.
» L'approbation de toute l'Italie couronnera vos soins vaillants.
"
» Je vous engage ma parole d'honneur que je vous enverrai pour la grande
» circonstance une composition qui rappellera la fameuse journée, et fera luire
» l'espoir d'un plus doux avenir.
» Recevez en attendant, monsieur, un cordial embrassement d'amitié ita-
« lienne, et croyez-moi avec sympathie et respect,
" Votre dévoué serviteur,
" EMMANUELE CELESIA. »
Quelques jours après, je reçus de M. J. B. NICOLINI la lettre
que voici :
« Florence, le 10 avril 1847.
» Monsieur,
» Je ne puis vous dire combien il me serait agréable de vous seconder
» dans le noble dessein dont votre gracieuse lettre me fait part; mais la gran-
» deur du sujet m'épouvante, surtout quand je considère l'insuffisance de mon
» talent.
» Je m'efforcerai néanmoins de composer quelques vers, alléché surtout par
» le rare honneur qui en résultera pour moi de me trouver en société des plus
» beaux noms de l'Italie...
» Je crains seulement que le temps no me fasse défaut pour produire quelque
» chose qui ne soit pas tout à fait indigne du héros dont vous voulez honorer
» la mémoire. — Vous apprécierez néanmoins, je l'espère, ma bonne volonté;
» je suis certain, d'ailleurs, quoiqu'il arrive, qu'un grand nombre de mes com-
» patriotes me suppléeront dignement.
» J'ai l'honneur de vous saluer.
« Votre dévoué serviteur,
» J.-B. NICOLINI. »
— 34 -
Dans sa réponse, datée de Milan, le 27 avril 1847, M. JOSEPH
REVERE me disait entre autres choses :
»
" Au milieu de la torpeur de notre époque, votre oeuvre, monsieur, on peut
» le dire, est véritablement merveilleuse, et j'espère que le ciel ne laissera pas
» inféconde pour les âmes italiennes la vertu de votre exemple ..
» Je suis fort désolé que les destins qui nous sont faits ne nous permettent
» pas d'écrire librement : nous sommes par malheur trop sévèrement surveil-
» lés. Quoi qu'il en soit, nous dirons tout ce qu'il nous sera permis de dire :
» nos coeurs feront le reste. »
Par lettre datée de Londres, le 25 mai 1847, M. GABRIEL
ROSETTI me faisait parvenir une fière et belle poésie ; il termi-
nait ainsi sa lettre d'envoi :
« Je n'ai pas l'honneur de vous connaître personnellement, mais j'apprécie
» vos nobles desseins et je vous seconde...
» J'ai l'honneur, etc.. »
M. ALEXANDRE MANZONI m'écrivit de Milan, le 6 mai 1847 :
« Monsieur,
» Alors même que mon faible talent me le permettrait, de très-pressantes
» occupations m'empêcheraient de satisfaire au désir que vous m'exprimez si
» gracieusement.
" Veuillez néanmoins agréer, avec mes excuses, l'assurance du dévouement
» avec lequel j'ai l'honneur d'être,
» Votre très-humble et très-dévoué serviteur,
" ALESSANDRO MANZONI. "
J'ai su depuis, par le chevalier Cacciatori, à qui M. Manzoni
l'a confié, qu'il avait à regret refusé de me prêter le concours
de son puissant talent. Mais habitant Milan, alors courbée sous
le joug despotique de l'Autriche, il avait cru devoir se taire
pour ne pas s'exposer aux rigueurs d'une police soupçonneuse
et tracassière.
— 35 -
J'ai dît plus haut que le comte Terence Mamiani et M. Tom-
maseo, ne partageant pas mon enthousiasme à l'endroit de
Napoléon Ier, avaient répondu à ma circulaire d'une manière peu
conforme au but que je m'étais proposé.
Telle était la ferveur qui m'animait, tel était mon entraîne-
ment, que moi, chélif, j'entrepris de lutter contre ces géants de
la pensée. — Enivré d'enthousiasme, je me croyais appelé à les
convertir à mon idolâtrie: je voulais les amener à confesser la
foi bonapartiste , et je n'hésitai pas à engager avec eux. dans
ce but, une polémique opiniâtre... On me trouvera sans
doute en cela bien orgueilleux ou bien présomptueux... L'or-
gueil cependant, je vous assure, était fort étranger à mes réso-
lutions! Ma candeur aveugle ne calculait ni les aspérités ni les
amertumes d'une telle entreprise. Je n'avais pas conscience de
ma témérité. J'allais en avant, poussé par celle foi exaltée qui
fait mépriser l'obstacle, et, au besoin, conduit au martyre.
A ma circulaire du 12 mars, M. le comte TERENCE MAMIANI
répondit par l'envoi d'un sonnet où mon héros était assez mal
traité. Il m'écrivit en même temps une lettre qui se terminait
ainsi :
« J'ai voulu m'essayer à mettre quatorze vers l'un à la suite do l'autre, et
« il en est résulté le sonnet que vous trouverez ci-joint.
» C'est une composition bien faible et dont les pensées sont peut-être fort
» en désaccord avec vos intentions ; mais ne sachant pas flatter les vivants, je
» saurais encore moins me résoudre à aduler les morts.
» J'espère toutefois que vous voudrez bien agréer ces quelques vers comme
" preuve de mon bon vouloir et comme gage de la profonde reconnaissance que
» je vous dois pour avoir inscrit mon nom parmi ceux de tant de nobles et,
» illustres esprits. Disposez de moi et croyez-moi
» Votre très-obligé,
» TERENCE MAMIANI,
» Gênes, le 26 mai 1847. »
— 36 —
Toutes les susceptibilités secrètes de mon enthousiasme
furent, on le concevra, profondément froissées; si présomptueuse
que fût cette détermination, je résolus de répliquer, et ma
réplique ne se fit pas attendre. Dès le 28 mai, j'écrivis à M. le
comte Mamiani une longue lettre, dans laquelle je discutais et
combattais ses opinions, par laquelle, en un mot, je tentais
d'ébranler, de renverser ses convictions pour leur substituer les
miennes. Celle lettre commençait comme suit :
« Monsieur le comte,
» Je vous remercie de tout ce qu'il y a d'aimable pour moi dans la lettre que
» vous m'avez écrite. Je ne puis cependant vous dissimuler le vif chagrin que
» j'ai ressenti en vous voyant traiter le sujet indiqué par moi, à un point de
» vue qui s'éloigne beaucoup de ma manière de voir et du but de mon entre-
» prise... "
Venait ensuite une dissertation fort étendue sur les services
rendus par Napoléon à l'humanité en général et à l'Italie en
particulier... Je basais principalement le panégyrique du grand
homme sur les conséquences immenses de la journée de
Marengo.
Je terminais en ces termes :
« Essayez donc, monsieur le comte, vous qui avez tant de poésie et tant
» d'amabilité dans l'âme, essayez de répondre autrement à ma prière. Croyez
» bien que votre amour pour l'Italie, quelque grand qu'il soit, ne saurait être
» plus fort que le mien, et que jamais, par conséquent, je n'oserais solliciter
» de vous une chose qui pût porter la plus légère atteinte à votre réputation
» d'homme de bien, si justement méritée.
» Veuillez donc me pardonner tout ce que je vous écris pour l'amour de
» l'Italie et de vous-même, — et m'honorer d'une réponse que je recevrai
» toujours avec le plus grand plaisir.
» Votre très-humble et dévoué serviteur,
» JEAN DELAVO.
» Alexandrie, 28 mai 1847. »
— 37 —
Je ne réussis point à convaincre M. le comte Mamiani, dont
je reçus une nouvelle lettre en date du 11 juin 1847. Le noble
gênois persistait dans sa manière de voir concernant Bonaparte
et la bataille de Marengo, qu'il ne se sentait aucune disposition
à exalter.
« Quoi qu'il en soit, ajoutait-il, veuillez m'excuser, je vous prie, et mettez de
» côté, sans aucun égard, le mauvais sonnet que je vous ai envoyé.
» Si je puis vous être agréable en toute autre chose, et vous prouver ainsi
» ma reconnaissance, commandez et vous me verrez à l'oeuvre.
» Je suis avec estime sincère et profonde,
» Votre dévoué et obligé
» TERENCE MAMIANI.
» Gênes, 11 juin 1847. »
Si j'échouai auprès de M. le comte Mamiani, je fus en revan-
che plus heureux du côté de M. NICOLO TOMM SEO.
Celui-ci ne professait pour Napoléon Bonaparte qu'une fort
médiocre sympathie ; et à ma circulaire, il répondit, comme
M. Mamiani, par une lettre qui servait mal mes intentions.
Cette lettre était ainsi conçue :
.
« Monsieur,
» Les peines que vous vous êtes données pour conserver tout ce qui se
» rattache au souvenir d'une grande bataille, fort inutile aux Italiens, méritent
» que tout écrivain qui n'est pas ingrat réponde, dans la mesure de ses
» sentiments, à vos généreux desseins.
» Je ne compte pas m'étendre sur le génie de Napoléon, mais bien porter
» un jugement sévère sur cette politique sans entrailles qu'il a toujours suivie
» à l'égard de notre pauvre Italie.
» Si mon offre ne vous déplaît pas, je vous ferai parvenir, dans le courant
» du mois prochain, une composition relative à la circonstance dont vous me
» parlez.
» J'ai l'honneur de vous saluer avec gratitude et estime.
» N. TOMMASEO.
» Venise, 3 avril 1847. »
3
— 38 —
Je répondis à M. Tommaseo par une lettre analogue à celle
que j'écrivis au comte Mamiani, le 28 du même mois, et que
je viens de rappeler. Je lis appel à toutes les ressources de mon
esprit et de mon coeur pour convertir M. Tommaseo à mes
idées.
Mes efforts ne lurent pas infructueux, et je reçus à quelques
jours de là la lettre ci-après, qui me causa plus d'allégresse
qu'aucune autre de celles qui me furent adressées à cette
époque :
« Monsieur,
» Dites-moi, je vous prie, quand je dois, au plus Lard, vous envoyer ma
» composition concernant l'inauguration du monument de Marengo ; dites-moi
» aussi quelle longueur, à peu près, cette composition doit avoir.
» J'y ai déjà travaillé; mais il me reste plusieurs considérations à faire
» valoir.
» Je profite de l'occasion, monsieur, pour vous remercier de tout mon coeur
» de m'avoir conduit à penser comme vous sur le grand fait qui ouvre les
» portes de notre siècle.
» Recevez, etc.,
« N. TOMMASEO.
» Venise, 44 mai 1847. »
Je ne reçus plus de M. Tommaseo qu'une lettre concernant
ce sujet ; — elle accompagnait l'envoi de sa composition, la-
quelle était un remarquable travail historique sur la significa-
tion et la portée immenses de la bataille de Marengo...
De l'un des plus grands écrivains de l'Italie, j'avais fait un
prosélyte et un amî... J'étais fier, j'étais heureux!
— 39 —
IX
Toutes les lettres qui me parvinrent alors en réponse à ma
circulaire, toutes celles que je reçus par la suite des plus hauts
personnages de l'Italie à l'occasion de l'édification du monument
de Marengo, — toutes ces lettres, dis-je, formaient une pré-
cieuse collection d'autographes dont la valeur ne sera méconnue
par personne.
J'ai gardé copie de toutes ces pièces. —Quant aux originaux,
ils sont à l'heure qu'il est détenus illégitimement par S. M. Na-
poléon III.
Comment j'en fus dépouillé, — c'est ce que le lecteur
verra plus loin. Il apprendra comment en use, à l'occasion,
le sauveur de la propriété et de la religion...
Mes pauvres autographes, derniers amis de mon malheur,
témoignages éloquents de mes splendeurs éteintes, —je les ché-
rissais pieusement, comme le reliquaire de mon bonheur passé.
A ce titre seul, je les ai amèrement pleurés quand l'égoïsme
impérial me les a ravis Mais, — faut-il le dire?... je les ai
regrettés plus encore peut-être, — je les ai pleurés avec rage
et désespoir, — pour la valeur vénale considérable qu'ils repré-
sentaient.
— Quand brûlant de fièvre, exténué de faim et de misère, je
frappais à la porte des hôpitaux de Bruxelles, — je vous ai à
grands cris appelés à mon secours, vestiges respectés des beaux
temps d'autrefois; — vous qui, tracés par de nobles et illustres
— 40 —
mains, pouviez me procurer le pain qui me manquait!....
En effet, en 1855, un amateur m'avait déjà offert huit mille
francs en échange de mon précieux-album; —j'avais refusé de
m'en dessaisir. — Alors, je n'avais pas encore faim.
X
Ma correspondance avec les grands écrivains italiens m'oc-
cupa pendant environ deux mois.
Nous marchions à grands pas vers le 14 juin. La villa monu-
mentale était terminée. Déjà le mois de mai, si doux en Italie,
avait peuplé la campagne de chansons, de fleurs et de verdure.
Me ressouvenant des bonnes paroles que m'avait autrefois fait
entendre le Roi, je songeai à arrêter le programme de la fête
d'inauguration et à m'assurer du concours de l'autorité civile et
militaire. Je désirais aussi déterminer Sa Majesté Charles-Albert
à accepter la dédicace du recueil des compositions réunies par
mes soins.
A ces fins, je rédigeai un mémoire que j'adressai au gouver-
neur d'Alexandrie, pour suivre la voie hiérarchique. — La
hiérarchie alors florissait opulemment en Sardaigne. — Le
29 mai seulement, je reçus en réponse, de M. le comte Fali-
cone, la pièce que voici :
_ 41 —
Alexandrie, 29 mai 1847.
GOUVERNEMENT
Royal général de la division d'Alexandrie.
CABINET PARTICULIER
du commissaire de police. V° 342.
Protocole signé.
Je vous prie d'indiquer dans la réponse
la date et le numero du present décret.
« Monsieur Jean Delavo,
» Je me suis empressé de soumettre à l'inspecteur général de
» la police la requête que vous m'avez adressée en vue d'obtenir
» l'autorisation nécessaire pour les fêtes que vous avez projeté
» de donner, le 14 juin prochain, dans votre propriété de Ma-
» rengo. Je viens de recevoir aujourd'hui même la réponse,
» dont voici une copie textuelle :
« J'ai reçu la dépêche que Votre Excellence a daigné m'adresser le 20 cou-
» rant sous le n° 335, protocole signé, avec le mémoire de M. Delavo.
» Appelé, hier (27), en audience, à l'honneur d'en référer à Sa Majesté, —
» je m'empresse aujourd'hui de notifier à Votre Excellence que Sa Majesté a
» daigné faire connaître qu'elle ne voyait aucun inconvénient à autoriser
» l'inauguration de la statue colossale du général Bonaparte, sur la plaine de
» Marengo, ainsi que la publication d'un recueil d'écrits de circonstance. Sa
» Majesté a cependant déclaré qu'il n'entrait pas dans ses intentions d'accepter
» la dédicace de ce recueil, lequel d'ailleurs, en tous cas, devrait être soumis
» au bureau de la censure et passer ensuite au ministère pour obtenir le permis
» d'impression.
» Sa Majesté a aussi volontiers autorisé les feux d'artifice, bals, illumina-
» tions, etc., etc., qui doivent constituer les fêtes projetées, — ainsi que
» le concours des musiques militaires', sollicité dans son mémoire par
« M. Delavo.
» Elle a enfin ajouté que l'on ne devait envoyer, pour intervenir dans les
— 42 —
» fêtes en question, que la troupe nécessaire au maintien du bon ordre, et
» dans aucun autre but...
» En notifiant à Votre Excellence cette royale détermination, et afin que
» vous veuilliez de votre côté en assurer l'observance, je saisis avec plaisir
» l'occasion de vous réitérer l'assurance de mon respect. »
« Par ce qui précède, vous pouvez comprendre, monsieur,
» quelles sont les intentions de Sa Majesté. Il ne me reste rien
» à y ajouter. Je ne puis que vous prier de vous y conformer
» scrupuleusement.
» Et, afin qu'au moment de la fête on puisse prendre les dis-
» positions les plus favorables au maintien de l'ordre et de la
» tranquillité publique, je vous prie de me faire connaître, quel-
» ques jours à l'avance, l'heure de la fête ainsi que les disposi-
" lions détaillées du programme, — que nous devons avoir le
» temps d'examiner et de discuter.
» En ce qui concerne les écrits que vous voulez publier,
» veuillez me les remettre, après qu'ils auront obtenu l'assen-
» timent de la censure. Je me charge de les soumettre au mi-
» nistère, ainsi qu'il est prescrit par l'acte dont je vous trans-
" mets copie.
» J'ai l'honneur, monsieur, de vous présenter mes saluta-
" tions les plus distinguées.
» Le gouverneur,
» (Signé) : RENAUD DE FALICONE. »
— 43 —
XI
Le temps pressait; je dus néanmoins me conformer aux
prescriptions nouvelles contenues dans la missive que je viens
de reproduire. Après avoir passé déjà au bureau de la censure,
les compositions des savants et des poètes furent transmises au
ministère de la police. — Je n'eus cependant à me plaindre,
de ce côté-là, d'aucun déploiement de rigueur.
Deux amis que j'avais à Turin se chargèrent de retirer du
ministère les manuscrits revêtus du visa nécessaire, — et de
les porter ensuite promptement chez l'imprimeur de la Cour,
lequel avait ordre de ne rien épargner pour donner au volume
qui devait sortir de ses presses un cachet inusité de luxe et de
splendeur.
En même temps, je faisais graver par les premiers artistes de
Turin, deux planches destinées à illustrer ce volume et repré-
sentant, l'une, un frontispice emblématique plein de poésie et
de grandeur ; — l'autre, la statue du général Bonaparte inau-
gurée en même temps que le monument.
A l'histoire de cette statue se rattachent quelques épisodes
que je veux brièvement exposer, car ils portent témoignage de
l'agitation profonde que je causai, à celte époque, au bénéfice du
bonapartisme.
XII
Quand, en 1845, je fis l'acquisition de la plaine de Marengo,
je ne songeais pas seulement à y édifier un palais qui fut en
_ 44 —
même temps un musée : j'avais aussi et surtout en vue d'ériger
au milieu du champ de bataille la statue du grand homme qui
avait remporté en ces lieux mêmes la plus belle et la plus fruc-
tueuse de ses victoires.
Dans le cours de l'entretien que j'eus à celte époque avec le
Roi Charles-Albert, j'avais obtenu de lui l'assurance qu'il verrait
sans aucun déplaisir se dresser aux champs de Marengo la
statue de Napoléon Bonaparte.
Je me mis dès lors immédiatement en rapport avec le cheva-
lier Benoit Cacciatori, de Milan, artiste éminent, l'un des pre-
miers sculpteurs de l'Italie. Je lui expliquai mes intentions, et
lui commandai une statue colossale, en marbre, représentant le
premier consul, tel que l'avait vu Marengo en 1800, le jour
même de la fameuse bataille.
Avant de rien entreprendre, et non content de mes affirma-
tions, M. le chevalier Cacciatori tint tout d'abord à s'assurer par
lui-même de l'agrément de Sa Majesté Sarde. Il écrivit donc à
Turin dans ce but — Peu de jours après, il reçut de M. le
comte Castagneto, secrétaire particulier du Roi Charles-Albert,
une lettre qui l'autorisait pleinement à seconder mes inten-
tions.
A partir de ce moment, M Cacciatori se mit à l'oeuvre. A la
fin du mois de mai 1847, la statue était terminée.
Je renvoie pour la description de ce remarquable spécimen
de l'art italien, à l'article de l' Illustration de Paris, que j'ai re-
produit au chapitre V.
Un certain nombre de personnes qui avaient été admises à
voir la statue en cours d'exécution chez M. Cacciatori, avaient
parlé au dehors de celte oeuvre avec les plus vifs éloges ; — la
curiosité générale avait été mise en éveil.
- 45 —
Les choses d'art ont toujours le privilége de passionner le pu-
blic italien. Dans la circonstance qui nous occupe, c'était mieux
encore : — l'intérêt artistique se doublait d'un intérêt poli-
tique;— on entrevoyait là le prétexte d'une manifestation anti-
autrichienne.
Aussi, quand la statue une fois achevée, M. Cacciatori l'ex-
posa publiquement dans son atelier, — ce fut comme un pèle-
rinage universel : toute la population de Milan et des environs
se pressa pendant trois jours à la porte de l'artiste. C'était un
empressement fiévreux, une affluenee ardente : c'était un en-
combrement permanent d'équipages et de voitures armoriées.
Si bien que, pendant ces trois jours, la police autrichienne dut
placer des gardes à cheval à la porte de l'atelier du sculpteur,
— afin de maintenir l'ordre parmi cette foule avide, dont les
passions politiques, dont les aspirations secrètes, fermentaient et
s'agitaient sourdement.
Il s'agissait de transporter la statue de Milan à Marengo. Des
incidents singulièrement significatifs se produisirent alors. Le
voyage que fit à travers les plaines lombardes l'image marmo-
réenne du guerrier qui avait autrefois si cruellement humilié
l'Autriche, ce voyage fut en quelque sorte une marche triom-
phale...
Raconter les différents épisodes qui signalèrent ce voyage
nous conduirait trop loin. — Une fièvre effervescente, une
sorte de contagion d'enthousiasme courait de ville en ville, de
village en village, précédant la glorieuse statue qu'attendait à
Marengo son piédestal de granit. — A Pavie, on attendait im-
patiemment le passage de la grande figure dans laquelle le ciseau
de Cacciatori avait fait revivre le moderne César. — Quand la
statue approcha de la ville, les étudiants se portèrent en masse
— 46 —
à sa rencontre; ils lui firent une imposante escorte de sympa-
thies ardentes et de profond respect. La statue traversa la ville
au milieu d'une double haie d'émotions génuflexes. Et ces
mêmes étudiants enfin, avec mille témoignages de vénération,
l'accompagnèrent jusqu'aux confins du territoire autrichien. —
Ils ne la quittèrent que lorsqu'elle entra sur le territoire pié-
montais...
Il y avait trente-quatre ans que Napoléon avait succombé à
Waterloo. Les morts vont vite : il était bien oublié.
N'ai-je pas un peu réussi, dites-moi, à réveiller alors son
souvenir? à faire revivre les émotions et les fascinations de
l'empire?
Ce service incontestable n'aura pas coûté cher à S. M. Napo-
léon III : — un remords tout au plus, peut-être, quand il
apprendra ma fin désolée sur un grabat d'hôpital.
XIII
Au milieu des soins nombreux qui réclamaient toute mon
activité, toute ma présence d'esprit, nous étions peu à peu
arrivés à la veille du grand jour, c'est-à-dire au 13 juin.
La statue avait été hissée sur son piédestal et recouverte d'un
voile. Des myriades d'ouvriers encombraient les alentours de
la villa et couvraient la route d'Alexandrie : les jardiniers dis-
posaient partout en pyramides d'innombrables quantités de
vases de fleurs ; les menuisiers élevaient des estrades pour les
orchestres ; les artificiers, occupés depuis un mois, se livraient
aux derniers préparatifs pour le feu d'artifice ; on disposait des
milliers de chaises et de banquettes, louées à Alexandrie ; on
dressait des mâts de cocagne; on plaçait les appareils pour
— 47 —
l'illumination ; — ces appareils, dispersés dans les jardins et
dans l'immense plaine, — occupaient aussi, sans solution de
continuité, les deux accotements de la grand'route, depuis
Marengo jusqu'aux portes d'Alexandrie.
Çà et là, des marchands ambulants, des glaciers en plein
vent, des débitants de boissons et de comestibles, installaient
leurs baraques que la foule devait assiéger le lendemain. C'était
partout un brouhaha assourdissant, une agitation empressée,
des cris, des appels, un va-et-vient continuels : on eût dit d'une
fourmilière humaine...
Au milieu de ce tumulte, on me remit une lettre sans impor-
tance par elle-même, mais qui empruntait une valeur sérieuse
au nom de son signataire. Je la reproduis ici comme témoi-
gnage des sentiments d'un homme dont le nom est activement
mêlé à l'histoire de la régénération de l'Italie :
Turin, 12 juin 1847.
Monsieur,
Je vous rends mille grâces pour l'aimable invitation que vous m'avez
adressée, et viens vous dire le chagrin que j'éprouve de ne pouvoir assister à
votre splendide fête.
Je l'ai déjà annoncée dans le Messager, — et je me ferai un véritable plaisir
d'en publier le compte-rendu.
Vous avez satisfait, monsieur Delavo, à un voeu public; — vous avez payé
une dette nationale.
Quoi qu'il puisse arriver, le temps et la vérité feront justice à tous.
Je suis, monsieur, avec la plus grande considération, votre dévoué serviteur,
ANGELO BROFFERIO.
Vers le soir de ce jour, je reçus de Turin, encore humides,
les exemplaires du livre où j'avais fait réunir les compositions
des savants et des poëtes, ainsi que les discours qui devaient
être prononcés au moment de l'inauguration de la statue.
Dès l'avant-veille, M. le comte Falicone m'avait fait parvenir
— 48 —
l'autorisation d'exécuter le programme de la fête tel que je le
lui avais soumis...
Tout était donc prêt pour la solennité du lendemain. Mes
prodigieux efforts étaient sur le point d'aboutir. — Je ne pris
pas la peine de me coucher ce soir-là. Je n'en avais pas le temps
d'ailleurs. Je me jetai dans un fauteuil et y dormis une couple
d'heures, en faisant des rêves d'or.
XIV
Les journaux italiens (1) et plusieurs journaux français
avaient annoncé la cérémonie qui devait avoir lieu le 14 juin
aux champs de Marengo.
Les étrangers arrivaient en foule, pour y assister, de tous les
points de l'Italie ; quelques-uns même étaient venus de France
et d'Allemagne. —Alexandrie regorgeait de monde. Les hôtels
étaient encombrés. C'était une affluence qui dépassait toutes les
prévisions.
Parmi les étrangers arrivés, on signalait plusieurs agents de
la police autrichienne. — Il est bon de noter ici qu'en pré-
sence du mouvement immense qui se produisait dans les
esprits, — l'ambassadeur d'Autriche à Turin en vint à s'émou-
voir, et se décida, au dernier moment, à présenter au gouver-
nement sarde des observations d'un caractère tout à fait récri-
minatoire.
Les conséquences de ces réclamations ne devaient pas tarder
à se faire sentir.
(1 ) Il faut en excepter la Gazette officielle piémontaise, pour laquelle M. le chevalier
Romani, rédacteur en chef, avait préparé un magnifique article, contenant le pro-
gramme de la fête ; — mais le ministre des affaires étrangères en interdit l'impres-
sion.
— 49 —
XV
Le matin du 14 juin, Alexandrie s'éveilla tout en rumeur et
tout en fête. — Un soleil d'or resplendissait au ciel bleu ; il sou-
riait aux joies de cette belle terre italienne, heureuse et fière
d'évoquer en ce jour, pour les honorer, les mânes des héros
dont elle avait bu le sang...
De bonne heure, un grand mouvement se fit dans la ville :
la population était décuplée depuis la veille, et,à chaque instant,
les habitants des villages voisins venaient grossir encore les flots
de cette foule qui remplissait les places et les rues de son tu-
multe et de ses rumeurs.
Pour moi, je nageais dans l'ivresse : je louchais au but de
tous mes efforts ; j'allais voir enfin prendre corps le rêve de
toute ma vie : l'apothéose de mon héros, la glorification de l'Em-
pereur sur les lieux mêmes où s'était fait l'Empire; — j'allais
enfin dévoiler la statue du grand homme aux regards, ardents
d'enthousiasme, de cent mille Italiens accourus pour l'acclamer.
— Ce jour-là, la nature me paraissait plus belle, le soleil plus
radieux. Et je trouvais tout naturel que le Ciel se fût associé à
mes vues. J'étais fier, j'étais heureux.
Mais il était dit que dans toute cette affaire, mon dévouement
aurait à lutter jusqu'au dernier moment contre des entraves de
toute nature, contre des tracasseries sans fin. — On eût dit que
mon sacrifice n'était pas assez absolu, et qu'il devait puiser une
nouvelle grandeur dans les obstacles renaissants dont un pou-
voir ombrageux se plaisait à l'entourer.
Le matin du 14 juin, vers huit heures, je reçus par huissier
le message suivant :
50 —
Alexandrie, 14 juin 1847,
TRIBUNAL ROYAL
De la préfecture d'Alexandrie.
". Monsieur,
» En conséquence des instructions que je reçois à l'instant de l'autorité
" supérieure, je nie trouve dans la nécessité de devoir vous prier de suspendre
» toute publication ou distribution d'écrits, soit en prose soit en poésie, —
» relatifs à la fête d'aujourd'hui pour l'inauguration de la statue colossale de
» Napoléon, dans votre propriété de Marengo. Sont, bien entendu, compris
» dans cette interdiction les écrits que vous avez fait imprimer à Turin, après
» en avoir obtenu l'autorisation régulière du gouvernement.
» Je suis persuadé, monsieur, que vous vous ferez un strict devoir de vous
» conformer, en cette circonstance, aux vues du gouvernement du Roi
» Veuillez en attendant, je vous prie, m'accuser réception de la présente, pour
» ma justification, — et agréer en même temps l'assurance de la haute consi-
» dération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
" Monsieur,
" Votre obéissant et dévoué serviteur,
" Le sous-préfet intérimaire,
" (Signé) : RABENO, sous-préfet.
" A Monsieur Delavo,
" Alexandrie. »
On juge de ma stupeur à la lecture de cette pièce. Je me
roidis néanmoins contre le découragement qui faillit s'emparer
de moi. Je résolus de passer outre à l'interdiction de l'autorité.
— Mais, vers dix heures, M. le commissaire de police, ac-
compagné de plusieurs agents, vint à ma demeure opérer la
confiscation de tous les volumes, à peine déballés, que j'avais
reçus de Turin.
M. de Falicone, m'ayant fait appeler, m'adressa une
dernière admonestation ; après quoi il me renvoya. —Ce pauvre
homme, étourdi de l'agitation qui régnait dans la ville, était en
proie à une frayeur mortelle. Dans l'inquiétude qui le dévorait,
il ne trouva rien de mieux que de consigner à la citadelle toutes
les troupes de la garnison que leur service n'appelait point à
— 51 —
Marengo : — il fit charger les canons jusqu'à la gueule, et les
artilleurs passèrent toute la journée et toute la nuit, debout
près de leurs pièces, la mèche allumée à la main.
Brave comte Falicone !
Mais revenons à la saisie opérée chez moi. J'en fus profon-
dément affecté, car je. considérais comme le côté le plus carac-
téristique de la manifestation du jour, le glorieux concert de
louanges élevé autour de mon idole par les voix les plus respec-
tées de l'Italie littéraire...
Il fallut cependant me résigner, et aviser à sauvegarder au-
tant que possible, dans ses autres parts, la réussite de la fête.
— Mille détails sollicitaient mon attention. Déjà l'heure s'avan-
çait, et la foule prenait le chemin de Marengo. Les troupes qui
devaient participer à la cérémonie allaient prendre position aux
environs de la villa et s'échelonner sur la grand'route L'air
était plein de bruits de fête et de rumeurs joyeuses. La ville se
vidait peu à peu, déversant sa population dans la plaine.
Je montai en voiture, et me rendis en hâte à Marengo.
Je l'ai dit déjà, l'autorité n'avait voulu m'accorder le concours
de la troupe que dans le but exclusif d'assurer le maintien de
l'ordre. Mais on n'avait fait nulle difficulté de me concéder les
musiques militaires de la garnison, auxquelles s'étaient jointes
deux musiques bourgeoises.
A trois heures de l'après-midi, ces différents corps étaient
réunis à Marengo, et ouvraient la fête par un concert-monstre...
Mon intention n'est pas de donner ici de cette fête une des-
cription pompeusement détaillée. Je ne fais pas de la haute-
école littéraire. J'établis un fait, voilà tout...
Il me suffira donc de constater que le succès de la journée
dépassa les rêves les plus caressants de mon imagination. La
— 52 —
foule qui couvrait la plaine, — cette foule, enivrée d' émotion
et d'enthousiasme, s'était chargée de multiplier à l'infini la va-
leur de la démonstration ; c'était elle, c'était ce concours im-
mense de population qui constituait la véritable fête... Concerts,
ballons, mâts de cocagne, etc.. n'étaient plus que des détails
perdus dans l'imposant ensemble d'un vaste et splendide tableau.
Vers six heures, tous les corps de musique se rangèrent en
cercle autour de la statue et firent retentir l'air de leurs plus
éclatantes fanfares. Cent mille hommes se pressèrent avides tout
à l'entour : des détonations d'artillerie ébranlèrent les échos ; et,
à un signal donné par moi, le voile qui recouvrait le colosse de
marbre tomba au bruit d'une immense clameur, de mille vivats
frénétiques et de bravos sans fin. — Des larmes coulaient des
yeux de tous les assistants... Moi-même, rayonnant de bon-
heur, je pleurais comme un enfant.
La nuit tombait... L'illumination commença à flamboyer par-
tout, dispersant les ombres nocturnes. Les bals et les danses
s'organisèrent pour ne cesser qu'à quatre heures du matin.
Vers dix heures du soir, —un feu d'artifice splendide fut tiré
sur les hauteurs : il dura une heure, et l'on imagine aisément
que les pièces allégoriques, les N symboliques, les aigles et les
couronnes impériales n'y faisaient pas défaut. —La pièce prin-
cipale représentait l'apothéose de l'Empereur.
La foule ne commença à se retirer qu'au grand jour. — On
se fera une idée de l'encombrement de la grand'route quand on
saura que les courriers de Gènes et de Turin qui, chaque soir,
se rencontraient à Marengo, ne purent en repartir que le matin
seulement.
Au nombre des étrangers de distinction que je reçus ce jour-
— 53 —
là à Marengo, —je dois citer d'abord une noble et gracieuse
dame, qui y passa toute la journée et toute la nuit, et voulut
bien m'adresser ses félicitations les plus chaleureuses. C'était la
princesse Mathilde Poniatowska, venue tout exprès de Florence
pour assister à la fête. Elle était accompagnée du marquis
N. de Mari, du marquis Cervetti et du comte Gaïoli Boidi.
La princesse m'a dit, par la suite, qu'elle avait raconté, à
Florence, au prince Jérôme, la solennité dont elle avait été
témoin à Marengo, — et que. le prince n'avait pu retenir ses
larmes, tant il était heureux des honneurs rendus à la mémoire
de son frère,— tant il était «ému du dévouement généreux de
M. Delavo » — Cette dernière circonstance ne doit pas être
oubliée.
Je n'ai pas besoin de citer les autres grands noms d'Italie
représentés à Marengo, le 14 juin 1847. — Un grand nombre
de personnages français assistaient aussi à la fête : je mention-
nerai entre autres M. Fulchiron, pair de France; M. le comte
de Cussy, consul de France à Trieste, avec sa femme; M. Royer-
Collard, etc., etc.
La fête se passa dans les meilleures conditions : il est vrai
que bon nombre, d'étrangers arrivés trop tard ne trouvèrent
pas de gîte à Alexandrie.; il est vrai aussi que les glaciers, les
confiseurs et les limonadiers qui s'étaient, pour un jour,
installés à Marengo, avaient en moins d'une heure épuisé leurs
approvisionnements, — et que la foule souffrit un peu de la
faim et de la soif. — Mais personne ne se plaignit, personne ne
songea pour cela à quitter la place...
Et par celte nuit étoilée, au milieu de cette plaine embrasée
des mille feux de l'illumination, il parut à plusieurs voir se
dresser lentement le fantôme d'un nouvel Empire... En celle
5

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