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L'inscription du social dans le roman contemporain pour la jeunesse

265 pages
Le tourbillon social à l'exemple de la mondialisation, affecte en premier lieu les enfants et les jeunes. Le présent ouvrage propose un éclairage sur la manière dont le roman jeunesse aborde des dimensions fondamentales du social, telles que l'exclusion, la marginalisation, la violence, la famille, la sexualité, la hiérarchie sociale, les valeurs citoyennes.
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L'inscription du social dans le roman contemporain pour la jeunesse

«Références

Collection critiques en littératures d'enfance et de jeunesse» Sous la direction de Jean Foucault

Conseil scientifique Christiane Chaulet Achour, université de Cergy (France) Luc Pinhas université Paris13 (France) Elena Paruolo, université de Salerne (Italie) Marie-Claude Penloup, université de Rouen (France) Noëlle Sorin, Trois-Rivières (Québec-Canada) Van Dai Vu, Hanoi (VietNam)

Ouvrages dans la même .Enjeux dupubliés pour adolescents collection: historique, roman (Les), Roman roman-miroir, roman d'aventures Alain Jean-Bart, Danielle Thaler . Europe un rêve graphique? (L ') Sous la direction de Jean Perrot, coordonné par Patricia Pochard

.Perspectives contemporaines du roman pour lajeunesse . Sous la direction de Virginie Douglas .
version anglaise de cet ouvrage: L'Edition pour l'enfance et lajeunesse enfrancophonie

Europe, a dream in pictures?

Sous la direction de Luc Pinhas

.

Le Merveilleux

et son bestiaire

Sous la direction d'Anne Besson, Evelyne Jacquelin, Jean Foucault, Abdallah Mdarhri Alaoui

Édition l'harmattan Sur Internet: www.editions-harmattan.fr/
Photo couverture: cliché J. Foucault, salon du livre de Bruxelles

Sous la direction de

Kodjo Attikpoé

L'inscription du social dans le roman contemporain pour la jeunesse

Priface de Johanne

Prud'homme

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06396-9 EAN : 9782296063969

Sommaire Préface Johanne Prud'homme
Introduction Kodjo Attikpoé

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Première partie: axiologiques

Univers social et enjeux

La part du social dans le roman québécois pour adolescents: les potentialités du récit de science- fiction Claire Le Brun Images de marginaux dans le roman français contemporain pour la jeunesse Françoise Ballanger Roman tahitien et néo-calédonien pour la jeunesse: vers une citoyenneté possible? Sonia Faessel
Le syndrome Picsou. Représentations de la hiérarchie sociale dans les romans de Jean MolIa Bertrand Ferrier

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51

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Les représentations du féminin dans le roman de jeunesse au Québec R'kia Laroui

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Deuxième partie: Avatars dufamilial et configurations sociales Géographies familiales dans les romans réalistes de Marie-Aude Murai! Hélène Palanque Familles décomposées, familles recomposées dans les romans de guerre pour la jeunesse Rose-May Pham Dinh L'empreinte de la violence dans le roman de jeunesse en Afrique francophone Kodjo Attikpoé ... Regard sur la littérature norvégienne contemporaine pour la jeunesse: une lecture de deux romans à tendance sociale Idar Stegane « L'Autre comme miroir» La construction du sujet social, du texte traditionnel au texte d'auteur. Le cas d'Ana Saldanha Claudia Sousa Pereira L'exploration de la sexualité dans des romans pour jeunes adultes aux Pays-Bas et en Flandre Helma van Lierop- Debrauwer Les Auteurs

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157

181

203

225

241 259

8

Préface
Johanne Prud'homme
Université du Québec à Trois-Rivières Laboratoire l'Oiseau bleu

destinataire ÉTYM. destiner

[dDstinatDY]

n.

1829; dér. say. de destiner. [dDstine] v. tr. ÉTYM. « fixer, affecter [...] ».

1155; 1at. destinare

Le Grand Robert de la langue française

(2005)

La littérature contemporaine pour la jeunesse est investie par le social, participe au social et produit du social. Les études qui suivent témoignent de manière éloquente du caractère polymorphe de ces échanges. Ainsi donnent-elles à voir combien, pour être pleinement saisissable, l'inscription du social dans le roman contemporain pour la jeunesse nécessite inévitablement la prise en compte de la relation qu'entretiennent les œuvres aux espaces socioculturels desquels elles sont issues. À cet égard, si la diversité du corpus romanesque analysé ici rend possible la mise en évidence de traits esthétiques et poétiques ressortissant de manière générale à l'écriture pour la jeunesse, elle permet

également la mise en relief de spécificités régionales dictées, elles, par les particularités d'un lectorat localisé.

Car s'il est une différence entre la littérature dite « générale» et la littérature « pour la jeunesse », c'est bien dans cette contrainte de la présence d'un lecteur ciblé qu'elle réside. Une destination qui colore à double titre les œuvres écrites et produites sous la bannière « jeunesse» en ce que, primo, cette intentionnalité intrinsèque « affecte », sans la réduire, la matière de l'œuvre pour la jeunesse, et, secundo, en ce que la localisation du destinataire visé - au sens littéral de sa position dans un espace donné - contribue à « fixer» dans l'œuvre, le contexte de sa production. L'inscription du social en littérature pour la jeunesse relève en quelque sorte d'une articulation duelle. Elle s'alimente à deux systèmes complémentaires de relations. Le premier correspond au vaste espace de la « société-monde! » au sein duquel circule une conception relativement harmonisée de l'enfant et de ses besoins, conception que l'on doit, entre autres, à la réflexion internationale sur les droits de l'enfant qui a eu cours au XXe siècle. Il est d'ailleurs permis de penser que la Convention relative aux droits de l'enfant (O.N.U., 1989) aura eu un effet non négligeable sur les corpus contemporains. Encourageant la production et la diffusion de livres pour enfants, elle souligne l'importance de promouvoir par ce biais le « bienêtre social, spirituel et moral ainsi que [la] santé physique et mentale2» de l'enfant. Cet objectif commun de produire des livres convenant aux enfants et favorisant leur plein épanouissement n'est pas étranger, me semble-toil, au
1 Le terme est de Jacques Lévy. Voir, entre autres, l'article « Sociétémonde» dans J. Lévy et M. Lussault, Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés, Paris, Belin, 2003, p. 856-857. 2 Article 17, Convention relative aux droits de l'enfant, a.N.V., 1989. http://www2.ohchr.orglfrench/law/crc.htm.

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développement d'une horizontalité des pratiques perceptible dans des œuvres de provenances géographiques diverses. Toutes origines confondues, les romans contemporains pour la jeunesse - on le verra en parcourant les pages de ce collectif - affichent, de fait, des « parentés» qui laissent supposer une vision relativement homogène du jeune destinataire. Ainsi, de l'Afrique aux Amériques en passant par l'Europe, l'Asie ou l'Océanie, l'inscription du social mondial dans les œuvres exprime la position particulière qu'occupe dans l'architecture de la société-monde, l'enfant. Cette conception « globale» du petit d'homme et, par ricochet, du destinataire de la littérature pour la jeunesse, trouve sa manifestation première dans la similarité des approches qui, au-delà des diversités socioculturelles, révèle une vision sociomondiale des exigences de la destination jeune public. L'inscription du social mondial dans ce qu'on pourrait appeler le « Grand Texte» pour la jeunesse trouve sa contrepartie dans l'espace socioculturel qui constitue le terreau d'origine de l'œuvre. Ici, le social est reconduit à sa défmition plus usitée, reprenant ses droits sur l'espace tangible et entretenant des liens plus étroits avec la notion d'identité. Il redevient dès lors lieu d'ancrage des représentations fictionnelles (réalistes, historiques, futuristes ou fantaisistes) d'un espace délimité par un système de relations tout autant réelles que symboliques, connu concrètement par l'enfant comme espace social de référence: pays, ville, communauté, clan, tribu, etc. L'inscription du social dans les œuvres devient alors affaire plus complexe: à la destination essentialiste, théorique et anhistorique de la littérature pour la jeunesse s'ajoute une sociodestination qui affiche moins le rapport de cette littérature au littéraire que son rapport au social, à l'historique, une destination « appliquée» pour ne pas dire « adaptée» au local. Ce n'est plus ici le simple fait que le

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destinataire soit un enfant qui importe, mais le fait que cet enfant vive à cette époque et en cet endroit particulier. Une telle constatation pourrait sembler réductrice, laisser entendre que des œuvres aux attaches contextuelles aussi fortes ne puissent être reçues ailleurs. Rien n'est moins sûr. Reste que les pratiques éditoriales de notre époque démontrent une tendance des éditeurs à réserver une diffusion internationale aux œuvres pour la jeunesse présentant des univers spatio-temporels entretenant des rapports, disons, plus « invisibles» avec le réel, l'engouement actuel pour lafantasy en étant un exemple. À moins qu'elles ne soient primées ailleurs ou supportées par un organisme international, les œuvres fortement marquées par leurs origines socioculturelles demeurent donc la plupart du temps entre les frontières de leur pays. Les collections de romans socioréalistes - romans qui thématisent des problématiques sociales spécifiques liées à la jeunesse dont on peut remarquer qu'elles sont souvent jugées assez sérieuses pour susciter une action de l'État - illustrent bien ces cadrages particuliers: famine chez les uns, anorexie chez les autres, exclusion sociale des enfants-sorciers, enrôlement d'enfants-soldats, guerre, sida, esclavage domestique, drogue, suicide, avortement... La liste est longue de ces douleurs enfantines ou adolescentes dont les romans se font les porte-voix. À ces récits on pourrait ajouter le répertoire de tous les romans qui racontent moins la souffrance des enfants du monde que leur quotidien, leurs petits bonheurs et leurs aventures ordinaires ou extraordinaires. Autant d'histoires qui trouvent aussi les conditions de leur transposition fictive dans les modulations particulières du social local. Comment l'œuvre littéraire devient-elle le réceptacle de toutes ces histoires? Comme tous les systèmes de représentation symbolique, elle transcende le réel. L'inscription du social ne se situe donc pas tant dans le reflet

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spéculaire qu'un univers fictif peut offrir de la société, mais dans la forme même de cette représentation, dans sa propension à adopter un point de vue particulier sur une société reconstruite de toutes pièces par l'écriture. C'est par là qu'émerge la critique des structures établies, les propositions de remodelage des rapports sociaux et l'invention de nouvelles manières d'être avec les autres. Aussi, la littérature pour la jeunesse s'avère-t-elle à la fois un réservoir et un lieu d'expérience virtuelle de régénération du social, du moins dans la littérature contemporaine. Là où les romans du début du siècle dernier se faisaient prophylactiques, entérinaient la doxa et prêchaient la conformité, le roman d'aujourd'hui, se montre en règle générale plus critique. Le social ne renvoie plus désormais à la toile de fond monolithique d'une scénographie manichéenne répétée ad nauseam. Il devient outil de réflexion et vecteur du développement d'un regard second sur le réel. De fait, si le protagoniste des romans d'hier offrait au lecteur un modèle à suivre pour incarner de manière exemplaire les valeurs religieuses et morales de son temps ou pour devenir un digne représentant des forces vives de la nation, le héros des romans d'aujourd'hui - sujet de son propre devenir - n'hésite pas à critiquer la société dans laquelle il vit, à proposer des solutions et à agir. Moins programmatique dans son approche et plus à même de susciter la réflexion, la littérature contemporaine fournit au jeune lecteur une riche matière pour l'élaboration progressive d'une encyclopédie de représentations, d'images et d'idées qui lui permettront de mieux comprendre la place qu'il occupe dans un espace social qui parfois le dépasse, mais au sein duquel - la littérature le rassure souvent à cet égard - il a droit de cité.

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Ces différences sont importantes, essentielles. Cela dit, un trait demeure que la diachronie ne suffit pas à effacer. Une éthique tacite conditionne l'écriture pour la jeunesse. Dès lors que nous - adultes - écrivons pour la jeunesse, c'est, implicitement ou explicitement, pour donner à voir un « meilleur» possible, telles qu'en témoignent les issues sinon heureuses, du moins pleines d'espoir de la majorité des œuvres. Par là, nous dialoguons avec le jeune lecteur, un être en plein développement dont nous avons à cœur le bienêtre spirituel, moral et social. À ce titre, l'inscription du social s'avère l'un des lieux les plus importants de l'échange intergénérationnel inhérent à toute littérature écrite par des adultes et destinée aux enfants ou aux adolescents. D'autant plus important, peut-être, que les pratiques d'écriture romanesque des deux dernières décennies tendent à effacer les traces visibles de cette disparité générationnelle entre l'auteur et son lecteur. Privilégiant fréquemment l'usage de la voix narrative au « je », le premier se coule en quelque sorte, à travers ses personnages, dans la peau du second auquel l'œuvre est destinée. La voix de l'auteur, pourtant, demeure inextinguible. Au-delà de la thématique, elle se terre dans l'architecture subtile de l' œuvre: dans la configuration de l'univers romanesque, du système de personnages, de la société du texte. Ainsi, l'inscription du social, peut-on penser, demeurerait l'un des lieux les plus prégnants du dialogue entre l'adulte et l'enfant en littérature pour la jeunesse.

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Introduction
Kodjo Attikpoé
Francfort-sur-le-Main Réseau de chercheurs LDE

À y regarder de très près, on constate que le social est inéluctablement inscrit dans l'univers romanesque. Mikhaï! Bakhtine avait souligné ces rapports indissociables entre pratiques discursives et structures sociales. Dans le roman, le plurilinguisme porte également la marque du social, puisque le locuteur est avant tout «un individu social» dont le discours est aussi «un langage social », c'est à dire le langage romanesque qui « représente toujours un point de vue spécial sur le monde, prétendant à une signification sociale1. » Cette approche bakhtinienne est transposable au roman de jeunesse contemporain dans lequel s'observent de nouvelles stratégies et techniques narratives qui se rapprochent de celles du roman pour adultes. Il en résulte

I

Mikhaï! BAKHTINE, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard,

1978, p. 153.

que la ligne de démarcation entre roman de jeunesse et roman pour adultes s'avère souvent poreuse. En outre, le roman de jeunesse réagit de manière notable aux profondes mutations sociales qui s'opèrent dans le contexte contemporain. On assiste, par exemple, à l'effritement des tabous. Le social revêt de nouvelles formes et acquiert un sens nouveau; il se décline aussi sous une forme cryptique qui nécessite un décodage littéraire. Le courant réaliste n'est plus la voie royale pour représenter le social, lequel investit de plus en plus d'autres (sous)genres romanesques. Ce sont quelques-unes des tendances qui ressortent des articles réunis dans le présent ouvrage qui aborde la question du social dans le roman de jeunesse contemporain. Les rapports sociaux et les avatars suscités par la dynamique du social posent à différentes échelles la question des valeurs morales. Cette dimension du social apparaît dans les contributions regroupées dans la première partie de cet ouvrage. L'étude de Claire Le Brun, qui porte sur le roman québécois pour adolescents, explore les potentialités du genre de la science-fiction à prendre en charge les questions sociales. Quoique la science-fiction reste un genre méconnu et occupe un statut marginal au sein du champ de la littérature de jeunesse, il existe nombre de récits de sciencefiction qui traitent des thèmes du social que le roman réaliste laisse de côté ou aborde de manière spéculaire. Par exemple, ils portent un regard critique sur les sociétés humaines et s'interrogent sur le devenir social. Que vaut un individu exclu de la société? Cette question amène à affirmer que la thématique du marginal et de l'exclusion constitue sans doute un aspect essentiel de la

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problématique du social. Françoise Ballanger examine la représentation des marginaux dans le roman français. L'auteure remarque qu'il existe en France une diversité de genres romanesques qui se penchent sur ce sujet, mais choisit de centrer son analyse sur le roman policier et plus précisément sur le roman noir, un genre - dans lequel beaucoup de romanciers se distinguent ces dernières années - qui ne manque pas aussi de s'attaquer au thème de l'exclusion sociale d'un point de vue réaliste. Les œuvres analysées cherchent à sensibiliser le jeune lecteur, à lui faire comprendre que les marginaux et les exclus sont aussi des hommes au même titre que les autres et, ce faisant, à l'amener à s'identifier ou à se reconnaître en eux. Même si ces romans véhiculent implicitement un certain message, Françoise Ballanger souligne néanmoins que leur force réside dans le traitement littéraire du sujet, qui témoigne davantage de l'engagement des auteurs sur le plan esthétique que politique. Bien que le roman contemporain pour la jeunesse soit porteur de nouveaux enjeux poético-esthétiques, il n'en demeure pas moins qu'il s'inscrit dans une veine didactique et pédagogique. Dans sa contribution, Sonia Faessel se penche sur l'analyse du roman tahitien et néo-calédonien pour la jeunesse qui apparaît comme vecteur de valeurs citoyennes. Ce roman rend compte des soucis, des enjeux sociaux et culturels de Tahiti et de la Nouvelle-Calédonie qui sont des territoires en voie de décolonisation. La représentation de l'enfant occupe une grande place dans les œuvres romanesques souvent structurées aussi par des relations pédagogiques. En raison du rôle essentiel que l'enfant est appelé à jouer dans la construction et le devenir social de ces territoires, parce qu'incarnant ce meilleur futur tant espéré par des populations soumises à de profonds bouleversements sociaux, le roman tahitien et néocalédonien met souvent en scène des enfants modèles,

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fournissant ainsi également au jeune lecteur des repères quant à la construction de son identité individuelle et collective, identité nécessaire à la cohésion sociale. La hiérarchisation qui sous-tend les relations repose à bien des égards sur ce qu'on appellerait l'injustice sociale des riches, laquelle suscite des problèmes de morale ou de conscience sociale. C'est ce que tente de montrer l'article de Bertrand Ferrier qui s'intéresse aux représentations de la hiérarchie sociale dans les romans pour adolescents de Jean Molla. En observant le marquage social dans la représentation du féminin dans le roman de jeunesse québécois, R'kia Laroui constate que le traitement des thèmes tels que la sexualité féminine, l'anorexie, la monoparentalité, la grossesse à l'adolescence etc. ne se borne pas à la description des déchirements des personnages féminins, mais exprime beaucoup plus une critique sociale fondamentale visant l'éclatement des modèles sexuels normatifs. Les auteurs tentent, à travers des stratégies discursives et narratives particulières, de contrebalancer le sexisme et de transcender la description stéréotypée du féminin. La deuxième partie du volume est constituée de textes, qui, dans l'ensemble, font ressortir l'imbrication du familial et du social. Les transformations au sein du tissu familial engendrent de nouvelles configurations. C'est ainsi qu 'Hélène Palanque dissèque les schémas familiaux dans les romans réalistes pour adolescents de Marie-Aude Murail. L'œuvre de Murai!, miroir des problèmes familiaux et sociaux, explore surtout les problèmes des adolescents confrontés à l'adversité découlant des changements familiaux.

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La contribution de Rose-May Pham Dinh aborde la représentation de la famille dans le genre historique. La période de la Seconde Guerre mondiale, qui tient une place particulière dans la mémoire collective britannique, est omniprésente dans la littérature anglaise qui adopte surtout à partir des années 1990, une approche critique quant à son appréhension. Aussi nombre de romans de guerre pour la jeunesse s'inscrivent-ils dans cette perspective critique. L'article, qui porte plus précisément sur la décomposition et la recomposition des familles pendant la guerre, révèle que cette dernière met à nu les dysfonctionnements de la famille réelle qui ne répond pas toujours aux valeurs idéales et idylliques qu'on lui attribue. Toute société humaine est confrontée à la violence, sous différentes formes et à des degrés divers. Mais dans l'Afrique contemporaine, force est de reconnaître que la violence prend une proportion endémique et affecte toutes les sphères de la vie sociale, politique et culturelle. La contribution de Kodjo Attikpoé montre que le roman de jeunesse en Afrique francophone se fait constamment l'écho de cette violence. Il ressort de cette étude qui s'appuie sur un corpus de romans réalistes, que l'enfant africain est la principale victime de la violence sous toutes ses formes. Le roman de jeunesse africain est un lieu où s'articule une intense critique sociale de ces réalités mortifères. Dans la veine du courant réaliste, Idar Stegane illustre quelques tendances sociales dans la littérature de jeunesse en Norvège à l'aide de deux romans. L'un présente une héroïne enfantine qui se sent délaissée par sa mère qui, à la suite de son divorce, part travailler en Afrique. Cette fille, qui rêve toujours d'un retour de sa mère et d'un remariage avec le père, ne supporte pas la nouvelle copine de celui-ci. L'autre roman décrit l'itinéraire d'un adolescent écorché vif qui, après un drame survenu dans sa famille, sera placé en

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nourrice dans une famille d'accueil. Malgré son caractère difficile et son état psychique instable, cet adolescent arrive à se forger une nouvelle vie et une nouvelle identité. Cette métamorphose n'est rendue possible que grâce à la patience, à la compréhension et à l'amabilité de son nouvel environnement familial et social. Ces deux romans mettent en lumière, à différents degrés, deux tendances fondamentales qui se côtoient dans le roman norvégien contemporain pour la jeunesse, tendances selon lesquelles la description des expériences-limites et des actions extrêmes s'achève le plus souvent sur une note d'espoir. Proposer une fiction pour les adolescents à partir de la réécriture des contes classiques et traditionnels reste en fait une démarche scripturale assez rare. Claudia Sousa Pereira analyse la construction du sujet social dans le roman Um espelho so meu (Un miroir pour moi toute seule) de l'écrivaine portugaise Ana Saldanha. Ce texte, qui porte l'empreinte des contes tels que Blanche Neige, Cendrillon, La Belle au Bois dormant, met en scène des personnages féminins qui héritent des caractéristiques des princesses de ces contes. Il est intéressant de souligner que ce roman, qui se déroule dans un cadre social et familial, adapte les contes à la réalité sociale contemporaine. Ici s'opère un jeu intertextuel qui se manifeste sur le mode d'un dialogue entre ces textes de départ et la culture d'accueil. Les thèmes tabous tendent à s'effacer de l'univers romanesque. Tel est le cas de la sexualité, dont la représentation tient non seulement de la veine psychologique, mais traduit aussi une posture ou un discours social. Helma van Lierop-Debrauwer étudie le thème de la sexualité dans des romans pour jeunes adultes aux Pays-Bas et en Flandre. Après avoir procédé à un petit tour d'horizon historique sur la question, d'où il ressort que les changements sociaux survenus dans les années 1970 ont

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donné lieu aussi à une nouvelle approche émancipatrice du traitement de la sexualité dans la littérature de jeunesse, l'auteure se focalise sur l'analyse de la réalité de la sexualité dans les romans contemporains à partir des études sociologiques sur la jeunesse. Il est à retenir ici que la sexualité n'est plus un sujet tabou dans la littérature de jeunesse, qui la traite désormais sous ses différents aspects. La question du social traversant le champ littéraire pour la jeunesse s'inscrit dans la mouvance de la mondialisation et se pose dans cette perspective contemporaine en des termes différents selon les enjeux et structures des sociétés concernées. L'ouvrage tient compte de cette dimension en convoquant la littérature de jeunesse issue de différentes aires géographiques et culturelles. Mais il faut signaler que les articles ici rassemblés ne prétendent pas à un traitement exhaustif de la question, l'objectif étant plutôt de donner un éclairage sur son renouvellement, c'est à dire montrer que le roman de jeunesse contemporain continue d'être au diapason des transformations et pressions sociales tout en mettant à jour les stratégies narratives et esthétiques.

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Première partie:

Univers social et enjeux axiologiques

La part du social dans le roman québécois pour adolescents: les potentialités du récit de science-fiction
Claire Le Brun
Université de Concordia, Montréal

Le roman pour adolescents publié au Québec durant les années 1990 et 2000 se caractériserait, selon certains commentateurs, par le peu d'intérêt qu'il porte aux questions sociales. Danielle Thaler, par exemple, déplore la courte vue qui est généralement impartie au héros-narrateur dans l'ensemble de cette production romanesquel. Elle n'hésite pas à qualifier ce roman d'« égocentrique », y voyant « une des formes les plus narcissiques que l'on connaisse2» et soulignant l'absence de marquage social de la majorité des
1 « Le roman québécois pour adolescents est peut-être celui qui va le plus loin dans le rétrécissement de l'univers adolescent en adoptant comme thème central celui du "moi" en gestation avec tout ce que ce choix implique d'expériences "nouvelles" (en fait, toujours les mêmes d'un roman à l'autre), de désarroi et même de violence psychologique.» Danielle THALER,« Visions et révisions dans le roman pour adolescents », Cahiers de la recherche en éducation, vol VII, n° I, 2000, p. 7-20 ; p. 16 pour la citation.
2 Ibid., p. 16.

récits. Dans une enquête sur les tendances du roman pour adolescents au début des années 2000, Monique NoëlGaudreault parle de «fonction narcisso-thérapeutique du réalisme3.» On pourrait certes citer des textes dont la dynamique est une ouverture sur l'autre et sur la communauté plus - ou du moins autant - qu'un gros plan sur les questions, émois et problèmes individuels. Mais force est de reconnaître que la plupart des récits qu'on classe généralement dans la catégorie « sodo-réaliste » portent mal leur nom, tant la part du social y est mince. Il n'est d'ailleurs pas indifférent de rappeler qu'ils sont couramment désignés sous le vocable de romans-miroirs4. En revanche, un genre méconnu, un genre inquiétant, la science-fiction, pose sur la société des questions rarement effleurées dans le courant réaliste. Après avoir dressé un état des lieux et examiné les divers modes et degrés d'inscription du social dans l'ensemble des romans québécois publiés pour les adolescents des années 1980 aux années 2000, nous nous attarderons sur un choix de récits de science-fiction. En illustrant ainsi les potentialités de ce genre romanesque, nous espérons montrer que les récits distanciés peuvent, par l'ampleur de leurs perspectives, servir d'antidote à la myopie du roman-miroir.

3 Monique NOËL-GAUDREAULT,Le roman pour adolescents: quelques « balises », dans F. Lepage, (dir.), La littérature pour la jeunesse 19702000, Montréal, Fides, 2003, pp. 69-81. L'auteure examine neuf romans finalistes pour le Prix Christie, principal prix de littérature pour la jeunesse au Canada, en 1999 et 2000. Si le roman-miroir domine et que le principal problème existentiel est l'amour, Noël-Gaudreault observe cependant une ouverture: « La culture se métisse peu à peu, s'universalise, serions-nous tentée de dire. » (p. 81). 4 Danielle THALER, Alain JEAN-BART,Les enjeux du roman pour adolescents: roman historique, roman-miroir, roman d'aventures, Paris, Éditions L'Harmattan, 2002.

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