L'insoumis : roman / par Jean Dolent ; eau-forte par Eugène Millet

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Cournol (Paris). 1871. 215 p. ; in-12.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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JEAN DOLENT
L'INSOUMIS
ROMAN
Eau-forte par EUGÈNE MILLET.
PARIS
COURNOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE DE SEINE, 20.
L'INSOUMIS
ROMAN
PAR
JEAN DOLENT
Eau-forte, par EUGÈNE MILLET.
PARIS
COURNOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE DE SEINE, 20.
L'INSOUMIS
I
LE MARIAGE CIVIL
— Pierre-Paul Colonnis, consentez-vous
à prendre pour femme Lise Jacqu'ine ?
— Oui.
— Et vous, Lise Jacqu'ine, consentez-
vous à prendre pour époux Pierre-Paul
Colonnis?
— Oui.
De bonne heure, Pierre-Paul Colonnis
avait donné sa mesure. Il avait pris la parole
dans un congrès en Belgique, et aussitôt
I.
6 L'INSOUMIS
avait été exclu de toutes les Académies de
France. Il avait le don de tenir les gens at-
tentifs, soit qu'il déchirât les Codes ou ratu-
rât les Évangiles. Il avait le fanatisme de la
liberté. Ceux qui disent Colonnis est gros-
sier, ils mentent; brutal, ils mentent. Colon-
nis savait dire la vérité avec grâce. Dès main-
tenant, disons-le, il manquait de l'air fatal,
ce sceau des grands révoltés. Colonnis avait
le poil roux, le nez massif, la bouche grande
et les yeux vifs. Pas beau. Pas laid ! Il usait
de son droit, le droit de rire, et son rire perce-
muraille faisait des trouées ; ce n'était pas un
chasseur d'hommes, non, il faisait lever le
gibier.
Colonnis était d'avis que le vieux monde
monarchique, aristocratique et catholique
ressemble à ce lac du Nord dont parlent les
voyageurs, immense d'abord, et bientôt en-
vahi par les fortes plantes qui croissent sur
ses bords, gagnant chaque jour du terrain,
jusqu'au moment où il disparaîtra tout en-
tier, étouffé par cette puissante végétation.
La démocratie est vivace.
Il faisait partie de cette classe des petites
gens, destinés, paraît-il, à être incessamment
CHAPITRE I. 7
bâtonnés, et comme Colonnis était de l'avis
de M. Victor Hugo : « Le sceptre est le pre-
mier des bâtons,» Colonnis était républicain.
Seulement il résistait à la discipline d'oppo-
sition, ne se prêtait pas à l'action en com-
mun.
Pierre-Paul Colonnis était «de bonne mai-
son » : son père, un bon ouvrier ; son grand-
père, un bon ouvrier ; tous braves gens.
Parmi les assistants, on remarque le jeune
monsieur Lagouette, le propriétaire d'une
des plus célèbres de ces maisons où l'on
mange mal pour beaucoup d'argent : Au
Soldat laboureur. Il dit vouloir réagir contre
le plaisant lyrisme de Joseph Prud'homme,
et se complaît dans une fausse simplicité. Ce
jeune monsieur est circonspect; il prend le
soin de prémunir les gens contre leur pen-
chant à l'enthousiasme : Cambronne devait
ne dire mot et mourir. A Bayard mourant, il
eût dit : « Tais-toi, bavard. » Un homme se
ruine au service du pays : « Il n'a fait que
son devoir. » Un autre sacrifie sa vie : « Il
le devait. » Du grand écrivain, il dit : «. Il
n'est pas sans talent ; » du héros : « Il n'est
pas sans courage. »
8 L'INSOUMIS
C'est un jeune homme aux idées modé-
rées ; il aime la vivacité d'esprit, l'imagina-
tion, l'intrépidité, modérément.
Quotidiennement il parle de sa soif d'ad-
mirer et se plaint lamentablement d'être
ainsi laissé sur sa soif. Ce pleutre trouve
simple que l'on soit héroïque. C'est sur ces
têtes-là qu'il importe de ne pas prendre une
loupe pour la bosse de l'héroïsme.
Bientôt lassé de l'amour tempéré de nos
jeunes demoiselles, ce paisible jeune monsieur
rêve d'être un Werther, un Saint-Preux. Ah !
dit-il, où êtes-vous, tendre Charlotte? O sen-
sible Julie, où es-tu?
Rien ne l'étonné : on le discute, il s'y at-
tendait; on l'admire, c'est naturel; oui, on
l'admire. — En voilà un qui ne se laisse pas
« emballer ! » disent élégamment ses jeunes
amis.
Homme à tendre l'autre joue par lâcheté,
ses reculades ont bon air. Il dit résister à ses
passions, commander à la tempête, et le
calme plat est permanent. Le jeune monsieur
Lagouette apprécie fort « la chasteté » d'une
maigre poitrine, la « décence » des regards
CHAPITRE I. 9
éteints ; les beaux yeux ont un défaut, ils
brillent.
Ce qui le charme dans les tableaux d'In-
gres, ce n'est pas la ligne, c'est la couleur !
Tous les hommes de valeur, il les qualifie
par un diminutif; c'est là l'originalité du
jeune monsieur Lagouette et la cause de sa
demi-célébrité. Il fait ressemblant, en petit,
ce qui est consolant pour les gens médio-
cres : l'écart est moins grand. Aussi les « ré-
ductions » du jeune monsieur Lagouette
plaisent généralement.
Son système est bon ; toute calomnie est
une maladresse. Calomniez! calomniez! il
n'en reste jamais rien. Nier n'a pas d'effet.
Diminuer le héros, amoindrir le grand ci-
toyen, le grand écrivain, le grand artiste,
voilà tout ce qui raisonnablement peut être
tenté.
C'est le jeune monsieur Lagouette qui le
premier a dit du statuaire Barye : « Il est
adroit; » du Dante, d'Eugène Delacroix :
« C'est habilement fait ; » d'Henri Heine : « Il
a de l'esprit ; » de Mérimée : « Il écrit en fran-
çais. » Et, il est de monsieur Lagouette, cet
heureux mot : « La fraternité des peuples ; c'est
10 L'INSOUMIS
un beau programme d'orphéon. » Que ces
jugements soient ou non admirables, ils sont
du jeune monsieur Lagouette ; qui les reven-
dique lui fait tort.
Ce jeune monsieur possède; il a fait bâtir
une confortable église, où il reçoit quatre
fois l'an ses amis à l'heure de la grand'messe.
Les moins flatteurs disent : M. Lagouette
est un jeune homme très-bien.
M. Lagouette, dit Colonnis, est un jeune
homme notable. Ce jeune homme notable a
une honnête figure, les cheveux rares, les
yeux faibles, la chair molle et un mauvais
estomac.
En ce jour de fête, il était aisé de remarquer
la joie de M. Gambarda, et il est à propos
de dire que ce brave jeune homme avait une
seule pensée, faire preuve d'indépendance,
ainsi que son Colonnis aimé. Bien plus né
pour la soumission que pour la révolte, il se
signe quand il tonne, cet athée. Ce qui ne
l'empêche pas de n'approuver en cette occa-
sion Colonnis qu'à demi : le mariage civil
est une concession faite à la société ; l'union
libre est seule digne de Gambarda.
Cet excellent jeune homme n'a pas le senti-
CHAPITRE I. II
ment de la proportion : dans l'aire des aigles
il logerait un serin. Si Gambarda élève la
voix, il croit la foule aux écoutes et il trouble
seulement le sommeil du voisin. Le vent
d'orage agite la cime des grands arbres,
un peu plus et Gambarda croirait pouvoir
déraciner un chêne en soufflant dessus ; il
n'en serait rien.
La grande salle de la mairie était pleine
de gens de la ville et de gens de la campagne;
les notables amis du jeune monsieur La-
gouette, parlaient à petit bruit.
— Je ne vois pas le père du marié.
— Il est à sa forge.
— Ah bah !
— Oui, le mariage se fait malgré le père
Benoît-Claude.
— Moi, tout au contraire, j'ai marié ma
fille malgré elle.
— Vraiment !
— Oui, aussi je n'ai pas refusé de la rece-
voir après la séparation.
— Très-juste.
— J'ai aussi ses quatre enfants.
— Ah!
— Le mari était joueur.
12 L'INSOUMIS
— Oh!
— Ivrogne.
— Euh!
— Libertin.
— Eh ! eh !
— Etes-vous du repas ?
— Certainement.
— Savez-vous qu'il n'y aura pas de mariage
religieux?
— Oui.
— Le marié ne croit à rien.
— Ce n'est pas un homme comme il
aut.
— C'est un sauvage.
Le jeune monsieur Lagouette dit fine-
ment :
— C'est un petit journaliste.
Dès qu'à la sortie de la mairie on se fut
assis autour de la grande table chargée de
légumes, de viande, de fruits, Gambarda,
jugeant que son ami avait à parler, réclama
à grand bruit le silence, ce qui est d'un ami
zélé, d'un fidèle compagnon.
On ne fit pas silence, et c'est ainsi que
Pierre-Paul Colonnis parla : — Allons, c'est
CHAPITRE I. 13
dit, on ne verra pas mon père de tout le jour.
Ah ! vieux brave homme, tu tiens bon et je
ne t'aime que mieux. Je le connais bien, le
grondeur; il restera dans son coin à mau-
gréer, puis se calmera. Si j'allais à lui dès
demain, les bras ouverts, et s'il me manquait
de son premier coup de marteau, nous nous
embrasserions sur l'heure; je ne dis pas que
demain je n'irai point au-devant du coup de
marteau et de l'accolade. Tout à l'heure,
vieux père, tu auras beau faire jouer le gros
soufflet de la forge, tu entendras nos violons;
jure, menace et fais de mauvaise besogne :
tes casques, tes cuirasses ne seront pas
aujourd'hui à l'épreuve des balles. Ah !
Jacqu'ine, que de têtes fendues, que de poi-
trines trouées à cause de tes cheveux blonds !
Ce n'est pas fini entre nous, vieux bourru, va !
Je n'ai pas assez de ta bonne tête ni de ton
franc regard. Ne me ménage pas, soulage-
toi; et si tu veux me maudire, à ton aise!
mais je t'en préviens, de toi à moi, il n'y a
que les bénédictions qui comptent. Je bois à
ta santé.
— Trinquons.
On trinqua.
14 L'INSOUMIS
— Ramassez les verres brisés, dit Gam-
barda.
Les notables jeunes gens de la noce, au
dessert :
— C'est indécent !
— Un père en cheveux blancs !
— La mariée n'a pas de honte !
— Entrer de force dans une honnête
famille.
— Elle aime.
— Ce n'est pas une raison.
— On la dit honnête fille.
— Ca vient de naître.
— Elle est maigriotte.
— C'est de la petite graine.
— Vilain spectacle pour les honnêtes
gens!
— Fameux le vin blanc!
— Cette fille-là ne m'inspire pas de con-
fiance.
— On n'en jase pas.
— On en jasera.
De la brave fille, de l'honnête et sage
Jacqu'ine, le jeune monsieur Lagouette dit :
— Elle a une jolie frimousse.
CHAPITRE I. 15
Une fille et un garçon avaient quitté la
table et marchaient sur le pré.
— M'aimes-tu? disait le Grand-Faucheur.
— Oui.
Comme ils arrivaient aux premiers arbres
du bois, le paysan se pencha vers la paysanne
pour lui baiser la lèvre sans surprise.
— Avant, dit-elle, et elle rougissait, laisse
la nuit venir.
En attendant la nuit, le paysan disait :
— Travailler à la terre quand il fait chaud,
au froid ; finir une corvée, en commencer une
autre; récolter les bons fruits, le bon blé, et
manger le rebut, c'est dur! J'ai assez fauché,
je suis las. Je hais le maître. Ah ! que lui
fait ma colère ? Que lui feraient mes plaintes ?
Je me sens devenir mauvais ; je deviendrai
pire. Je desserrerai les dents pour mordre.
On verra !
Le soleil s'était couché ; une brume légère
s'élevait ; la nuit vint. Les deux fortes mains
du Grand-Faucheur se nouèrent autour de la
taille de la fille qui tremblait.
— Vois donc, là-haut, ces deux étoiles,
dit-elle, on dirait une paire d'yeux !
Elle se dégagea; lui, docile, aux pieds de la
16 L'INSOUMIS
jeune paysanne, il vint se coucher. Il soupi-
rait; elle ne faisait point celle qui entend
soupirer.
Et tout en soupirant, le Grand-Faucheur
disait :
— Le travail des champs brise les reins,
déforme les membres; il abrutit. Pendant
que le maître calcule ce que je lui rapporte,
je m'éreinte, je m'épuise pour un morceau
de pain. Travaille, misérable, crève à la peine,
voilà ta part. Oh ! les maîtres !
— Tu me fais peur, dit la fille.
Un vent d'insoumission soufflait-il donc
sur ceux qui écoutaient Pierre-Paul Colon-
nis? Peut-être oui. La loi de Moïse défen-
dait de museler les boeufs piétinant sur le
blé pour le dépiquer : ce boeuf muselé mu-
gissait !
Le ciel était noir. On ne voyait pas
d'étoiles; le Grand-Faucheur ne songeait
plus à sa vie de misère, au dur travail; il
songeait d'amour, ses gros yeux suppliaient.
De cette bouche sortaient des mots, des sons
légers, tendres ; ces rudes mains avaient le
toucher doux. Il était bien près de la fille, et
il s'approchait plus près encore, plus près...
CHAPITRE I. 17
On entendit un merle.
La fille eut honte, frayeur plutôt.
— N'a-t-on point sifflé ? dit-elle en s'échap-
pant.
Agité, silencieux, le Grand-Faucheur en-
traîna la fille ; elle allait s'abandonnant,
quand la peur la reprit; elle dit :
— Ne vois-tu personne dans la luzerne ?
Il ne vit qu'un ver luisant.
Cependant la fille s'enfuit tout au loin, si
loin qu'il ne put la rejoindre. Alors, sur une
grosse pierre, le Grand-Faucheur s'étendit,
et pendant bien des heures il gronda. Tout
près de là passèrent Colonnis et Jacqu'ine
qui rentraient chez eux ; les deux jeunes
gens marchaient enlacés, des mots passion-
nés aux lèvres, des mots d'amour.
Quelle tristesse donnent ces couples ra-
dieux au misérable par la douleur secoué !
II
UN AN APRÈS
JACQU'INE A BENOIT-CLAUDE COLONNIS
« Je me croyais le pouvoir de vous ramener
à lui, à moi. On ne se décide pas, dès la pre-
mière heure, à résister. Je ne voulais pas... Il
était si pressant, si persuasif. Votre colère ne
devait pas durer, me disait-il, et de ce qu'il
dit on ne saurait douter. J'ai cédé, et vous
n'avez pas voulu nous revoir. Oui, j'ai mal
fait ; ah ! si vous saviez tout, peut-être seriez-
vous moins sévère. On est jeune et l'on aime;
montrons que noirs tenons l'un à l'autre, et
20 L'INSOUMIS.
si le refus persiste, il sera temps au dernier
moment de reculer.
« Le père résiste — il a le droit de résister;
— les enfants, après avoir épuisé les rigou-
reuses formes légales, trouvent des motifs
pour se dérober à leur devoir, qui est la sou-
mission. Je vous ai bien souvent dit déjà
toutes ces choses, sans doute; je ne me las-
serai pas de les redire; peut-être étiez-vous
mal disposé en recevant mes premières let-
tres ; je ne veux pas renoncer à espérer. Il
n'est pas possible que vous soyez toujours
aussi méchant. Je vous assure que vous arri-
verez à pardonner; que ce soit donc aujour-
d'hui et non un autre jour.
« Votre fils m'a quittée. Il s'est éloigné sans
me dire adieu. Tout était bien disposé pour
un avenir heureux, cependant. On avait
bâti notre maison à la meilleure exposition,
planté les arbres qui donnent le plus de fraî-
cheur et d'ombre... le maître est parti. Être
époux fidèle, c'est à la portée de tous, Colon-
nis est né pour d'autres devoirs. Un homme
comme lui ne doit pas être jugé comme un
autre homme. Il ne pouvait rester longtemps
ici. Je ne suis ni laide ni sotte ; mais une
CHAPITRE II. 21
femme comme moi, une femme simple qui
se laisse surprendre le dé au doigt, on la con-
naît tout entière en peu de temps. Quand
elle a babillé sur de petits sujets, chanté ses
plus beaux airs et mis ses jolies robes, il n'y a
rien de nouveau à attendre d'elle. Je ne me
plains pas.
« J'aimerai Colonnis toute ma vie; tou-
jours je croirai à son retour ; s'il revient dans
un an, dans dix ans, je le recevrai comme
s'il était parti le matin même, en me disant :
« A ce soir. »
« Tout le monde m'aime. Ah! c'est que je
suis devenue meilleure. Si quelqu'un frappe à
notre porte, je dis doucement : « Entrez! »
pensant que c'est peut-être mon Colonnis
qui frappe. Un étranger s'arrête devant no-
tre maison; bien honnêtement, gentiment, je
l'accueille : c'est peut-être un messager de
Colonnis. Si un pauvre passe, une belle au-
mône : Dieu n'est pour tous que si l'on n'est
pas chacun pour soi. Je suis bonne pour
tous les malheureux. Qui sait le sort réservé
à mon Colonnis errant ! Je ne suis pas une
méchante fille sans respect, et cependant j'ai
bien voulu être sa femme. Maintenant qu'il
22 L'INSOUMIS.
est parti, je sens sur ma tête le poids de
votre juste colère. »
Le vieillard répondit : « Je t'attends, ma
fille. »
III
LE PÈRE ET LE FILS
L'AMANT ET LE MARI
A peu de temps de là, le vieux docteur
Tabar reçut une lettre de Pierre-Paul Colon-
nis. Colonnis était à Paris et donnait son
adresse au docteur. Tabar alla porter la lettre
à Benoît-Claude. Le vieil ouvrier, après avoir
suivi de l'oeil Jacqu'ine qui allait et venait de
la chambre au jardin et du jardin à l'atelier,
fut amené à demander au docteur d'aller à
Paris, de ramener Pierre-Paul.
— J'ai bien songé à cela, répondit Tabar ;
toute réflexion faite, je refuse. Il me plaît de
24 L'INSOUMIS.
penser que Colonnis a pour moi de l'amitié;
je ne suis pas sans pouvoir sur lui, je le crois,
je ne tenterai pas l'épreuve, cependant; autre-
ment je m'exposerais fort à un mécompte.
Quand il s'agit de faire une démarche qui
nous éclairera sur une chose délicate, on ne
perd jamais rien à rester sur la réserve. Je
vous aime beaucoup ; quoi qu'il en soit, je
me souviens des principes auxquels j'ai obéi
toute ma vie. Au moment de mettre en de-
meure un homme comme votre fils, de don-
ner la mesure de la déférence qu'il a pour
moi, il est permis d'hésiter. Si j'échouais, je
serais profondément blessé. Je le dirai, s'il
est une voix qui puisse être écoutée de votre
fils, c'est la mienne. Quand je vois Colonnis
ne suivre en toutes choses que son propre
mouvement, je puis me dire, et je me dis en
effet : « Il serait docile à ma voix. » Pour
conserver cette idée, qui m'est chère, il est
prudent de me tenir sur mes gardes ; le fait
brutal a de cruelles démonstrations. Je suis
désolé de vous chagriner, mais je ne puis
aller à Paris.
— Pensez-y; s'il me résistait, je ne le re-
verrais jamais!
CHAPITRE III. 25
— Je ne puis me mêler de cela ; je n'irai
pas le trouver.
— J'irai donc, moi, dit le père.
Le lendemain même Benoît-Claude entrait
chez son fils.
Pierre-Paul Colonnis eut un élan irrésis-
tible; les deux hommes s'embrassèrent.
— Je viens te chercher, dit Benoît-Claude :
e veux te rendre à ta femme.
— Impossible!
— Qu'as-tu donc à lui reprocher.
— Rien.
— Et tu l'abandonnes !
— Je ne l'aime plus.
— Ah bah!
— C'est ainsi.
— Le beau motif!
— Il n'en est pas de plus sérieux. Ce qui
a nui à mon amour pour cette charmante
Jacqu'ine, c'est de penser qu'il faudrait l'ai-
mer à jamais. Sentir que n'aimât-on plus,
on serait toujours lié, cela effraie, même
lorsque l'on aime encore, et je suis trop
loyal pour feindre. En quittant Jacqu'ine,
je lui ai donné une grande preuve d'affec-
tion.
3
26 L'INSOUMIS.
— Hum!
— J'ai repris ma liberté.
— Et si Jacqu'ine usait de la sienne? elle
porte toujours ton nom.
— Ce qui me montre encore mieux le tort
que j'ai eu de signer l'acte qui nous lie. Si
le divorce était dans notre Code, peut-être
ne songerais-je pas à en réclamer le béné-
fice; mais s'aimer par contrat définitif, sans
clause échappatoire! Un bonheur jusqu'à la
mort, sans fin possible. Une félicité con-
tinue... Un tête-à-tête d'un demi-siècle!
Un paradis sans issue... Ah !... j'ai pris la
fuite.
Colonnis se mit à rire : ce qui semblera
inconvenant et déplacé.
Ce fut là l'opinion du vieux Benoît-
Claude ; la colère faisait trembler son front
chauve. Pierre-Paul dit :
— Mais, tu ne me parles pas de tes cui-
rasses ; tu as eu l'affront de trouver ton
maître ?
Le père ne put se retenir de répondre avec
vivacité : Non.
— Ne dit-on point que tu as imaginé un
nouveau plastron?
CHAPITRE III. 27
Malgré lui le vieillard cligna de l'oeil avec
complaisance, puis se ressouvenant,
— Parlons de Jacqu'ine, dit-il.
— C'est une petite femme ni laide ni sotte,
dit Colonnis; mais elle n'a rien qui la dis-
tingue de celle-ci ou de celle-là. La première
fois qu'on la voit, on est tenté de lui dire :
« Je vous ai déjà rencontrée. » Bonne à voir
et bonne à entendre, soit; il est vrai qu'elle
a les yeux de la voisine d'à côté et la voix de
la voisine d'en face. Si elle se tait, d'autres
femmes disent ce qu'elle pense; si elle ouvre
la bouche, c'est pour dire ce qu'aurait dit
une autre femme, si Jacqu'ine n'avait pas
parlé. Les autres maris n'aiment plus, trom-
pent leur femme et restent près d'elle ; moi
je n'aime plus et je pars. Il y a de mon côté
duplicité en moins. D'ailleurs, le voudrais-
je, je ne pourrais reprendre ma place « au
foyer conjugal. »
— Hein !
— J'ai quitté Jacqu'ine pour me faire sol-
dat, en cachant ma qualité d'homme marié.
— Ah!
— J'interrogeai les engagés volontaires :
« Pourquoi vous êtes-vous faits soldats?
28 L'INSOUMIS.
— Parce que mon père me coupait les vi-
vres. — Pour avoir un cheval. — Par dé-
sespoir d'amour. — Pour payer mes dettes.
— Pour voir du pays. » J'ai questionné vingt
soldats avant de trouver un homme qui me
répondît : « Par amour de la patrie. » J'ai
fait mes preuves de courage, puis, six mois
après m'être enrôlé, à la veille d'une bataille,
e désertai.
— Malheureux!
— Le droit n'était pas du côté de nos
armes.
La stupéfaction de Benoît-Claude permit
à Colonnis de continuer :
— On me croit mort, dit-il, c'est là mon
salut. Ce monde m'est fermé.
Une fois de plus, et bien mal à propos,
Pierre-Paul de rire.
— Il faut quitter la France, dit Benoît-
Claude.
— Je ne quitterai pas Paris.
— Tu es fou !
— J'aime !
— Ah!
— J'aime une femme qui a laissé là son
mari pour me suivre.
CHAPITRE III. 29
— C'est une mauvaise action que tu as
faite !
— Bast ! J'ai séparé deux êtres désunis. Ma
maîtresse a quitté une maison vide. Ce mari
est indigne d'intérêt.
— Il a les lois pour lui.
— Je le sais bien.
— Il se trouvera des juges pour vous con-
damner !
— Et des gens qui aiment pour nous ab-
soudre ! Au réquisitoire, les femmes répon-
dront : il l'aimait; elle l'aimait, diront les
hommes; la passion a des fanatiques. Que
l'avocat impérial démontre donc notre « im-
moralité; » qu'il qualifie sévèrement « ce
double forfait. »
Et la présence de Benoît-Claude ne retint
point de rire Pierre-Paul Colonnis.
Il reprit :
— Nous nous sommes donnés l'un à l'autre
dans un moment d'entraînement : c'est un
crime; j'étais en péril et elle est venue à
moi; c'est honteux; un fait bien certain,
elle n'avait pas le droit de se dévouer.
Oui, le siècle qui voit de pareilles actions
est libertin, débauché, pervers. Il y a là
3.
30 L'INSOUMIS.
une preuve de la corruption des moeurs
Et Colonnis riait.
— Ah ! dit-il avec force, je ne céderai pas ;
la résistance est dans mon sang. J'ai entrepris
une campagne qui aura de plaisants épiso-
des. Le front haut, j'ai fait ce que les lois de
mon pays condamnent; j'ai souvent aussi
jugé indigne de moi des actions que nos lois
tolèrent. Je vous prépare des surprises et des
émotions, ô mes chers concitoyens! Je vivrai
indépendant au milieu du troupeau; ma li-
berté me coûtera cher, je l'estime ce qu'elle
coûte.
Le vieil ouvrier saisit la main de son fils.
— C'est l'orgueil qui te pousse à la révolte,
dit-il; l'orgueil, entends-tu? des hommes
qui ont le souci de leur dignité ne croient
pas se mettre à plat ventre s'ils obéissent aux
lois, sont fidèles à leur femme, et déférents
envers leur père; c'est la vanité qui t'égare.
— Tu te trompes, dit Colonnis. Mais, dis-
moi, est-ce vrai ce que l'on raconte : ton
nouveau plastron est à l'épreuve de la balle ?
Claude se calma ; il ne répondit pas sans
doute ; seulement il prit un petit air discret
CHAPITRE III. 31
et satisfait. Colonnis insistait, Benoît-Claude
céda : Tu verras, dit-il, tu verras.
La pensée de Jacqu'ine lui revint.
— Écoute-moi bien, dit-il ; si tu veux ré-
gler ta vie comme j'ai réglé la mienne, suis-
moi ; tu n'as pas le coeur mauvais; il y a là-
bas une femme qui t'attend et qui t'aime.
— Je ne reverrai jamais ma femme.
— Alors tu ne me reverras donc jamais?
— Adieu, dit Colonnis en riant.
L'ouvrier s'élança vers la porte et jeta en
partant à son fils un a Adieu, Colonnis ! »
rauque et sourd.
Benoît-Claude, en marchant, invectivait
son fils ; au plus fort de sa colère, il s'arrêta
et dit : C'est égal, c'est un rude homme.
Le jeune homme alla tout conter à Gam-
barda.
Ainsi que Colonnis, Gambarda était en
guerre avec la société. De fait, rien ne lui
plaisait autant que la paisible existence qu'il
avait longtemps menée. Certainement il di-
sait : « Un homme ne relève que de sa con-
science : on ne peut, sans déchoir, renoncer
à sa liberté d'action; il n'y a pas d'entraves
légitimes. »
32 L'INSOUMIS.
Il disait cela, et d'autres choses encore,
avec une parfaite bonne foi.
Ces « entraves » n'avaient pas eu le pouvoir
de nuire au bonheur qu'il goûtait avant
l'appel flatteur de Colonnis, appel qui était
venu dans la semaine même où Gambarda
allait épouser la belle Guillaumette. Il était
bien fier, Gambarda, d'avoir échappé au
« joug; » disons-le cependant, celle qu'il
fuyait, il l'adorait. Sans doute il trouvait
digne d'un homme de se dispenser de tels de-
voirs, mais que ces devoirs lui eussent été
doux! Je n'oserais pas dire que Gambarda
jamais n'eût le désir de renoncer pour tou-
jours à cette noble existence d'homme libre.
Comme Pierre-Paul Colonnis racontait ce
qui s'était passé, on vint le prévenir que
quelqu'un le demandait. C'était un homme
replet, de très-peu d'années, dépassant la
trentaine, M. l'avocat Tontonne.
Colonnis eut un geste de surprise ; bientôt
il se remit.
— Je sais ce qui l'amène, dit-il, tu as le
choix des armes.
Maître Tontonne s'assit et se mit à rire.
CHAPITRE III. 33
— Il s'agit bien de duel, dit-il. Ma femme
va bien ?
Colonnis ne répondit pas.
— Tu n'ignores point, dit Tontonne, que
j'ai le droit d'obliger Jeanne à vivre sous
mon toit.
— Je le sais.
— Mes amis croient ma femme chez une
de ses parentes, dans un pays où l'air est
pur et pour raison de santé. Je suis venu ici
sans y être appelé; c'est d'assez mauvais ton;
les circonstances en ont décidé ainsi. Je
m'explique : Ma femme fait la sottise de se
prendre de belle passion pour un homme ex-
posé à être arrêté tout-à-l'heure, ce qui amè-
nerait un grand scandale et me rendrait ri-
dicule. Si je n'avais pris les devants, le mal
était fait, et l'on serait venu troubler un repas
duquel le mien dépend. Et, d'abord, quel-
ques mots d'explication. Aussitôt après mon
mariage, j'ai bien vu que je déplaisais fort à
ma femme. Cela est désagréable de se sentir
supporté à grand'peine; j'ai entrevu avec une
certaine mélancolie les nombreuses années à
passer ensemble. Ma femme partit. Dès l'a-
bord, je pris mal la nouvelle; heureusemen
34 L'INSOUMIS.
on peut réagir contre une première impres-
sion. Je ne tardai pas à le reconnaître; un
événement n'a de l'importance qu'en raison
du préjudice causé; cela m'amena à prendre
mon parti assez rondement. Ma femme est
un trésor chez toi; c'était une non-valeur chez
moi ; voilà pourquoi j'ai laissé en paix mon
voleur.
— Permets.
— Je retire le mot s'il te blesse. Ce que je
crains, ce sont les quolibets, tu comprends ?
Colonnis riait.
— Si tu es satisfait, dit-il, à quoi dois-je
attribuer ta visite ?
— Un agent est venu appeler l'attention
sur toi à la préfecture. J'ai été aussitôt averti
par un ami.
— On ne me tient pas encore.
— Tu échapperas aux recherches quelques
jours ; on te trouvera, n'en doute pas. Ne
fais pas de bravades ; tu n'as pas le droit
de t'exposer à être pris... Songe à Jeanne, à
sa douleur, songe à moi... Passe en Belgique,
cher ami.
— Hum!
CHAPITRE IIII. 35
— Je retire le mot s'il te fâche; tu par-
tiras.
— Je ne partirai pas seul, en tout cas.
Tontonne fit la grimace.
— Décidément, non, je ne partirai pas, dit
Colonnis.
— Tu réfléchiras.
— Inutile.
— Tu changeras d'avis.
— Non.
Tontonne avait un air de doux reproche.
— J'ai bon espoir, dit-il. Quand vous se-
rez hors de France, faites-le-moi savoir, ne
me laissez pas dans l'inquiétude.
Et, saluant avec aisance, maître Tontonne
sortit.
Tontonne croit être guidé par la juste
appréciation du devoir basé sur les forces de
l'homme, qu'il ne juge propre qu'aux petits
travaux et à la demi-vertu ; il précise ainsi sa
règle de conduite. Rappelons-le : « S'attaquer
seulement à celui qu'on peut aisément vain-
cre, moissonner les épis à cause du grain,
ménager les moissonneurs à cause de leurs
faux, et respecter la pâture des vautours.
Ses divagations ont pour point de départ la
36 L'INSOUMIS.
raison pure, et Tontonne extravague au nom
de la logique. Il est toujours prêt à rire de
qui se met un contre quatre, et disposé à ex-
cuser ceux qui se mettent quatre contre un :
« Il n'est pas moins fou que don Quichotte;
sa folie est tout autre : il prendrait et de
bonne foi des hommes en péril pour des mou-
lins à vent et passerait tranquillement son
chemin. Le héros de la Manche offrait le se_
cours de son bras à qui n'en avait que faire ;
Tontonne, lui, le refuse à qui en a grand
besoin. » Il sait que, cédant à un mouvement
de compassion, on donne parfois mal à
propos une aumône; aussi ne fait-il jamais la
charité. « Il voit de faux pauvres sous toutes
les guenilles. » Ce n'est pas tout : « A ses
yeux, elles sont fardées, les filles de quinze
ans; ce n'est pas le coeur qui est malade, c'est
le cerveau. »
IV
LA MAITRESSE DE P.-P. COLONNIS
Ceux qui connaissent le mieux Mme Jeanne
Tontonne disent : « Après ce que nous sa-
vons, d'elle, rien ne peut plus nous étonner»
et elle les étonne encore. C'est madame Oui
et Non, dit Gambarda. Lui être fidèle, c'est
avoir chaque jour, une nouvelle maîtresse.
Les mêmes causes produisent sur elle des
effets différents. Quand on la quitte, il est
sage de lui dire adieu et non au revoir : au
retour on ne retrouvera pas la même femme.
4
38 L'INSOUMIS.
Elle réserve à son amant les surprises qui
attendent le voyageur aux Alpes : tout à l'heure
il brûlait, maintenant il gèle. A certaines
heures c'est la femme résolue, et peu après
on la verra s'évanouir devant l'ombre d'un
péril. On porte sur elle un jugement mûri;
elle vous en fait revenir; vous avez d'elle une
opinion raisonnée et vous en devez changer.
Son portrait, ce devrait être une suite de
bulletins pris d'heure en heure. Non, rien
de tout cela ne saurait donner une idée de
madame Tontonne. Peut-être rencontrerons-
nous quelque trait caractérisque en chemin.
En route donc !
Tontonne dit :
— C'est une belle femme, un peu dédai-
gneuse; au moment de l'aborder, j'étais tenté
à certains jours de me faire présenter : « mon-
sieur Tontonne, votre mari. » Carnation su-
perbe, oui, d'un joli grain la chair. La main
est belle, mais moi, le mari, j'ai dû longtemps
juger du pied sur la main. C'est une femme
d'esprit. C'est aussi une femme de goût : il est
bien, son amant.
Colonnis dit :
— Je la connais trop pour me flatter de la
CHAPITRE IV. 39
connaître quelque peu. Elle se rend sur le
ton de la résistance, élève la voix sans cris et
se désole sans larmes. Vraiment, j'aime les
yeux fermés.
L'amie de Jeanne, madame Chamirade, dit :
— Jeanne est illogique jusqu'au bout du
nez, un nez parisien qui débute en nez grec ;
elle a le teint pâle et l'oreille rouge; les yeux
bleus, des yeux bleus qui font baisser les
yeux noirs. On ne se lasse pas de la voir, elle
ne se rassasie pas d'être regardée, cette Jeanne !
Le jeune monsieur Lagouette dit simple-
ment:
— Elle sait s'habiller.
Pierre-Paul se serait fait tuer pour elle;
cela la touchait peu : il était brave. Pour elle,
Pierre-Paul eût dépensé le dernier écu :
qu'importe ! il était généreux. Ce qui plaît
aux femmes, c'est de voir l'avare prodigue et
le poltron héroïque par amour, et, chose dou-
loureuse pour Jeanne si Pierre-Paul était
amoureux d'elle, il avait aussi la passion
d'être libre.
Un homme n'est beau qu'à genoux, disait
madame Tontonne. Elle aimait à citer cette
pensée de Thackeray : « Les hommes servent
40 L'INSOUMIS.
les femmes à genoux ; quand ils se relèvent
sur leurs pieds, ils partent. » Celui-ci ployait
les genoux tête haute.
Madame Tontonne louait vivement ce
passage d'un beau livre de M. Victor Cher-
buliez : « Le véritable amour est avide de
servitude : la dépendance est si douce quand
on se sait aimé ! »
L'important eût été de convaincre Colonnis.
Madame Tontonne avait de l'amour pour
Colonnis et l'admirait passionnément, parce
que c'était un homme indépendant, fier, et,
par une inconséquence féminine, tous les
efforts de la jeune femme tendaient à détruire
ce qui l'avait charmé en Colonnis. Ni repos
ni bonheur sans voir l'idole à terre. Cette
besogne à mener à bonne fin était l'aliment
de l'amour de madame Tontonne, et elle ne
se disait point : Si je touche le but, c'en est
fait de l'amour. Il est vrai que si Jeanne
n'avait pas eu ce but, peut-être n'eût-elle pas
eu d'amour; cela est irraisonnable, je le sais.
Nous pouvons souvent observer ces faits sur-
prenants. On aime une femme de théâtre, une
chanteuse, on l'épouse à cause de sa belle voix,
à la condition qu'elle ne chantera plus. Rien
CHAPITRE IV. 41
d'invraisemblable en amour. J'ai connu deux
amants, ils s'étaient liés sans s'aimer et vi-
vaient heureux; l'amour vint, et à court délai
désenchantés, ils se quittèrent. Ils n'avaient
eu de bonheur que l'amour absent. Du même
coup il devint amoureux et jaloux, amoureux
et brutal ; elle, amoureuse et coquette. Ceux
qui disent s'être aimés toute la vie ne se sont
jamais aimés.
Madame Tontonne maltraitait souvent
Colonnis ; méchamment, tout un hiver, elle
avait porté des robes vertes. Les robes vertes,
ah! Elle affectait d'être distraite quand il lui
disait des projets d'avenir, l'écoutait mal, ne
l'écoutait pas, et, s'il revenait sur ce même
sujet, feignait d'avoir au lendemain même
oublié déjà tout ce qui avait été dit. Toujours
obéie avec une bonhomie charmante par Co-
lonnis, il lui plaisait de jouer une obéissance
passive, et elle disait renoncer à penser, cer-
taine qu'il ne serait pas tenu compte de ses
préférences. Aussitôt que Colonnis avait pris
une décision importante, madame Tontonne
entreprenait de le faire changer d'avis. Il
cédait, mais elle n'attachait plus de prix à ce
qu'elle venait d'obtenir. Cela faisait rire Co-
4.
42 L'INSOUMIS.
lonnis. Grave sujet de tristesse, Jeanne ne par-
venait pas à rendre son amant malheureux.
Parfois aussi elle faisait la paix avec l'en-
nemi ; c'était de bonne guerre.
Non, Colonnis ne savait pas être sentimen-
tal ; on ne l'entendait jamais soupirer; il ai-
mait gaiement. Les conventions poétiques le
faisaient rire; oui, il riait, et il était amou-
reux. Jeanne aussi aimait bien Colonnis. Il est
même possible de croire qu'ils s'aimeront jus-
qu'au dernier soupir. Dès longtemps j'ai fait la
remarque qu'un auteur de romans, s'il désire
allier dans une juste mesure l'idéal à la réa-
lité, et s'il veut se donner la consolante joie
de peindre la fidélité de deux amants jusqu'au
tombeau, a soin de les faire mourir jeunes.
Les ongles bien affilés des jolies femmes ne
prouvent donc rien en faveur de leur vertu ?
Peut-être non.
Certes, il est en grand nombre des femmes
d'une fidélité louable, et parmi celles-ci, cer-
tainement vous, qui me lisez, madame. Une
femme invitée à tromper son mari s'y est re-
fusée ? « Ce serait mal, disait-elle, de tromper
un tel niais. »
Autre exemple de fidélité. Une femme qui
CHAPITRE IV. 43
avait un mari sans fortune allait accepter un
collier d'un galant ; le mari le sut, vendit ses
livres, ses armes, acheta le collier, et la femme
fut fidèle.
Aussi bas que l'on descende, on trouve
d'honnêtes actions. Une fille d'argent a re-
fusé de se vendre, je l'ai su, à un homme
qu'elle avait autrefois aimé. La pudeur de cette
fille est admirable.
Apprenez de moi, a dit un capucin indis-
cret, qu'il ne faut croire aux paroles d'aucune
femme.
Il est des femmes franches cependant. Une
femme avait pris un amant. Le mari disait
douloureusement :
— J'avais en toi une confiance absolue.
— A tort, il fallait me surveiller.
— Ah!
— Pourquoi as-tu reçu cet homme dans
notre maison?
— Tu désirais le recevoir.
— C'était une raison pour lui fermer la
porte.
— Je te croyais une femme d'une fidélité à
toute épreuve.
— Il n'y en a pas.
44 L'INSOUMIS.
Autre accès de franchise. Une femme
mariée avait en secret un amant ; le mari
dit à sa femme :
— Tu l'aimes, ce monsieur, mais il ne t'aime
pas.
— C'est possible.
— Tu n'es pas la femme qui lui convient.
— Non.
— Inutilement tu fais la coquette.
— C'est vrai.
— Il te dédaigne.
— Oui.
— Il rit de toi.
— Imbécile! dit la femme.
Quand on sait que si souvent la femme est
amenée à tromper l'homme qu'elle aime, on
devine combien la femme est exposée à trom-
per l'homme qu'elle n'aime pas.
Colonnis disait à madame Tontonne: II
n'y aurait point déloyauté à cesser de m'ai-
mer. J'entends souvent dire mal à propos :
« Elle m'a trompé. » La tromperie n'est que
dans la feinte d'amour. Ce qui est le plus à ad-
mirer, c'est la franchise, et il ne faudrait pas
qu'une femme eût jamais à regretter d'avoir été
franche. Avoue-t-elle sa faiblesse, on l'insulte,
CHAPITRE IV. 45
on la frappe, ou bien l'on se montre accablé;
aussi la femme se tait par peur ou par pitié.
Nous connaîtrons la vérité quand nous pour-
rons l'entendre sans vive douleur ni grosse
colère. Tu le sais, je n'aurais, moi, ni empor-
tement ni défaillance.
Je n'ai pas de mépris pour la femme qui
médit: « Je mourrai si tu me quittes, » ce
qui veut dire « J'aurai vingt-quatre heures de
migraine ; » et je ne m'indigne pas si elle me
dit: « Je t'aimerai toujours, » quoique ce
toujours-là veuille dire trois mois, trois ans
ou trois jours. Qui sait s'il ne neigera point
dimanche!
Et Colonnis riait.
Madame Tontonne avait une mauvaise fa-
çon d'aimer. Eh ! elle aimait, c'est déjà bien.
Les femmes sont des anges, comme ils sont
d'or ou d'argent les nuages que le soleil co-
lore. Il ne faut pas se hâter de condamner
celles qui aiment.
Les femmes savent être dévouées, patien-
tes, désintéressées. Elles sont braves aussi.
Dompter un cheval rétif, chasser le sanglier,
voyager en ballon, très-bien ; mais écraser
3.
46 L'INSOUMIS.
une araignée ou rebuter nettement un homme
amoureux, impossible!
Jeanne était de capricieuse humeur, oui,
mais rappelez-vous donc, madame, le cruel
accueil que vous avez fait un soir à l'homme
qui vous aime. A propos d'une faute légère,
vous le traitez durement: il est sans coeur,
sans esprit ni délicatesse. Attéré, il songeait à
partir, mais les femmes ont des retours sin-
guliers... Il n'oubliera jamais, madame, le
jour de votre grande colère.
Aux prises avec madame Tontonne, Co-
lonnis était faible. Il est redoutable, l'adver-
saire que l'on aime, et Jeanne était à aimer.
Bien des gens venaient chez elle chaque jour
que madame Tontonne n'avait peut-être
qu'une seule fois regardés.
Une honnête femme n'a de beaux yeux
que pour l'homme aimé. Un jour, on causait
sur divers sujets ; Jeanne, distraite, restait les
paupières baissées. Colonnis, qui n'avait rien
dit jusqu'alors eut à parler; tant qu'il parla,
Jeanne, penchée en avant, le regardait, et puis,
pour toute la soirée elle resta les yeux à demi
clos, tandis que lui pour toute la soirée fut
silencieux.
CHAPITRE IV. 47
La première fois qu'elle l'avait vu, elle
s'était dit : « Si je le revois, je l'aimerai. »
Bientôt elle s'était dit : « Il faut que je le re-
voie, » et l'ayant revu, elle l'avait aimé. Ils
s'étaient aimés longtemps sans se dire qu'ils
s'aimaient, et madame Tontonne réclamait
avec force le mérite de cet acte courageux
d'avoir parlé la première ; lui, niait vivement,
elle insistait; aucun n'avouait s'être laissé de-
vancer. Un autre avantage était disputé : qui
des deux avait le premier aimé l'autre ? Moi,
disait Colonnis. — Moi, disait Jeanne.
Bientôt le désaccord changeait d'objet ; ils
voulaient décider qui des deux aimait le
mieux, puis lequel des deux était le plus
digne d'être aimé.
Elle jouait la colère et disait d'un ton dou-
cement fâché : « Vous n'êtes plus mon mon-
sieur Colonnis de la rue Jacob. » C'est là
qu'ils s'étaient vus une première fois.
Il est une chose que je veux dire : Colonnis
aimait plus qu'il n'était aimé.
V
LA MAITRESSE DE P.-P. COLONNIS
II
Au désir de Tontonne, Colonnis avait ré-
pondu par un refus, ce qui n'empêcha point
Jeanne de déclarer qu'elle n'aurait de repos
que hors de France.
Mme Tontonne disait : Il a résisté à son
père aujourd'hui; rien là qui me rassure ce-
pendant. Paris touche à Pierrefonds; Co-
lonnis est près de sa femme, une voisine dan-
gereuse, cette Jacqu'ine; elle est naïve, mais
sensible ; on dirait une jeune fille qui aurait
trop d'esprit.
50 L'INSOUMIS.
— Tu m'y fais songer, disait Colonnis.
— Ah ! ne ris pas.
Certains jours Mme Tontonne, prise de
haine pour cette douce Jacqu'ine, souhaitait
qu'elle sût bien combien, elle, la maîtresse,
était aimée. Il lui prend l'envie d'entendre
parler mal de Jacqu'ine par Colonnis. Colon-
nis résiste. Mme Tontonne se montrait jalouse
de la sécurité conjugale de Colonnis. Elle sur-
veillait Jacqu'ine à distance et la jugeait de
haut. — Elle sort trop; elle s'habille mal;
elle voit toutes sortes de gens; elle n'est pas
réservée; elle est coquette.
— Non.
— Et tu la crois fidèle ?
— Mais oui.
Colonnis s'intéresse à tout bruit venant de
chez Jacqu'ine, de chez son père; et quand
Mme Tontonne attaque Jacqu'ine, Colonnis
la défend.
En se coiffant un jour, elle dit : J'en
mourrai.
Emmenons Colonnis très-loin, se disait
Mme Tontonne, s'il refuse de partir, je croi-
rai qu'il ne m'aime plus, qu'il aime une au-
tre femme, sa femme peut-être. Je croirai des
CHAPITRE V. 51
choses absurdes et il ne suffira pas de me
prouver qu'elles sont absurdes pour que je
n'y croie plus.
Sans dédaigner ouvertement les pages gaies,
brillantes, tant lues, de Colonnis, elle en par-
lait sur un ton réservé. Un matin qu'il était
en plein travail, elle se laissa aller à dire :
Un jour n'essaieras-tu pas de faire quelque
chose ?
Colonnis en fut découragé toute une heure.
Elle avait une façon à elle de dire : « Il
faut bien vivre ! »
Colonnis en prenait de l'humeur.
Elle attaquait :
— A Paris, je suis agitée, capricieuse.
— Mais non.
— Je suis détestable, je le sais.
— Tu es charmante.
— Ah ! tu ris, Colonnis.
— Mais oui.
Le jour où l'on verra soupirer Colonnis,
la nourrice laissera tomber l'enfant qu'elle
allaite, suivant le doux on-dit d'Orient.
Par instant, elle avait le désir de voir Co-
lonnis prendre goût à quelque chose indigne
de lui, dût-elle en souffrir, pour avoir la joie
52 L'INSOUMIS.
de l'atteindre en son orgueil, pour le lui re-
procher.
— Si nous tardons de partir, disait-elle, je
serai revêche bientôt, je suis près de devenir
laide.
— Je t'en défie. Je resterai à Paris à bien
m'amuser de tes menaces ; ce m'est une véri-
table joie de quelquefois te désobéir ; laisse-
moi cet innocent plaisir; je te demande encore
d'attendre, pour rire de ma force d'âme, que
nos amis aient pris la porte.
— Allons, n'y pensons plus, disait
Mme Tontonne.
Mais le moyen de n'y plus penser !.
Cependant elle se disait consolée, tout en
avouant avec grâce avoir rêvé un moment ce
bonheur idéal, un tête-à-tête jamais troublé,
à Rome par exemple ; elle désirait voir Rome
pour les tableaux de Raphaël, la chapelle
Sixtine, le Pape et les cardinaux, les lazza-
roni et le macaroni.
Colonnis avait eu le tort grave de ne pas
cacher qu'il tenait fort à son cher Paris. Se
taire eût été mieux. Voulant rester à une
place, pourquoi dire qu'il s'y trouvait bien !
Il avait des torts graves, Colonnis.
CHAPITRE V. 53
Que penser d'un amant avouant brutale-
ment qu'il n'irait pas retirer des griffes d'un
tigre le gant étroit de sa maîtresse, ni cueillir
dans un précipice une petite fleur pour elle,
comme le premier venu des héros de roman
du premier venu ? Que penser d'un tel amant ?
En mal penser.
Doutant incessamment de l'amour de Co-
lonnis, il faut chaque jour à Mme Tontonne
une plus sensible preuve de tendresse. Et
laquelle est plus à désirer qu'une marque
d'obéissance de Colonnis? S'il cédait, bientôt
elle dédaignait sa victoire; s'il résistait, le
doute lui donnait de l'angoisse. Sacrifie-moi
ton père, disait-elle; sacrifie-moi ta femme;
sacrifie-moi tout.
Il faut admirer l'imagination de Mme Ton-
tonne, l'étonnante variété de moyens qu'elle
emploie pour dompter son amant. Capricieu-
sement elle le retient, ou bien sans pitié
l'éloigné, et pour le rappeler, seule elle décide
du moment. Ce qui est triste, c'est qu'il fal-
lait que Mme Tontonne fît de grands efforts
pour amener Colonnis à n'avoir avec sa maî-
tresse qu'une volonté commune, la volonté
de sa maîtresse ce qui est lamentable, c'est
5.
54 L'INSOUMIS.
que cet amant-là ne laissait pas aisément tirer
sur lui les verrous.
Mme Tontonne était admirablement faite
pour l'amour; elle ne s'intéressait qu'à l'a-
mour, ne parlait bien qu'en parlant d'amour;
l'amour, c'était le seul objet de sa vie, et tou-
jours elle attendait, demandait plus d'amour
de cet amant adoré, adorable.
Sans doute elle renonçait, cette fois, à
vaincre. Empressée, avec un fond d'amer-
tume plutôt que de ressentiment; désenchan-
tée, désenchantement qu'elle laissait voir,
elle avait un air plaintif, des attitudes faites
pour émouvoir, suivies d'un apparent appel
à la résignation.
Mme Tontonne aimait les romans. Toute
une matinée, elle se reconnut dans cette
Marianna, de M. Jules Sandeau, qui, n'étant
plus aimée, allait sur la grève et s'offrait
à l'écume que le vent lui jetait au visage,
« croyant recevoir le baiser de la soeur de
son désespoir. » Colonnis n'aimait pas les ro-
mans.
Ces mouvements tristes étaient accompa-
gnés de bruyants élans de gaîté. Alors un
feint oubli complet des sérieux chagrins d'à-

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