L'Invasion de 1870-71 dans l'arrondissement de Saint-Quentin. Evénements politiques et militaires, contributions, impôts, réquisitions, etc. , par Abel Deroux,...

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Meurisse-Hourdequin (Saint-Quentin). 1871. In-12.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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L'INVASION
DE 1870-71
DANS L'ARRONDISSEMENT DE SAINT-QUENTIN
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L'INVASION
DE 1870-71
DANS L' ARR6NDISEIENT DE SAINT-QUENTIN
ÉVÉNEMENTS POLITIQUES & MILITAIRES
CONTRIBUTIONS, IMPOTS, RÉQUISITIONS, ETC.
par Abel DEROUX
Rédacteur en chef du Glaneur de Saint-Quentin
SAINT-QUENTIN
MEURISSE-HOURDEQUIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
1", rue du Palais-de-Justice, 17
1871
Saiut-Quentia. — Typ. Hourdequin, GrandTlacc, 3G.
L'INVASION DE 1870-71
DAXS L'ARRONDISSEMENT DE SAOT-QUËNm
PRÉFACE.
Ceci n'est pas à proprement parler un livré,
C'est plutôt le martyrologe de l'arrondissement
de Saint-Quentin pendant rinvasion de 1870 et 71.
Invasion à laquelle la paix elle-même n'a pu
mettre un terme, et que le pays ressentira pen-
dant bien longtemps encore.
Il nous a paru utile de réunir en une brochure,
les documents épars que la publicité éphémère
d'un journal ne peut efficacement sauver de l'ou-
bli.
Nous nous bornons à reproduire le plus souvent
les proclamations et les diverses affiches collées
sur Ls murailles de notre ville, nous y ajoutons
plusieurs articles, écrits au lendemain des évé-
nements, et encore sous l'empire de l'émotion
qu'ils nous avaient causée. Il y aurait beaucoup à
- 4 -
en retrancher, beaucoup à y corriger ; bien des
illusions dont nous nous sommes alors bercé se
sont évanouies au contact de la réalité. Quoi qu'il
en soit il nous a semblé qu'il valait mieux trans-
crire textuellement. Il est en effet curieux de
voir combien avec le temps l'opinion sur les
faits change et se modifie ; en outre à distance
on ne retrouve ni l'émotion , ni la fraîcheur de
ses impressions et de ses souvenirs. La liqueur
s'est évaporée et le vase ne' conserve parfois
même plus de parfum. Le désenchantement a
fait place à l'enthousiaslne, on s'irrite contre soi-
même pour avoir cru et pour avoir espéré.
Comme cet espoir a souvent été celui de la
majorité de nos concitoyens, il importe de Je
consigner dans ce recueil.
Nous n'écrivons pas une histoire de l'Invasion,
nous publions simplement une série de docu-
ments qui pourront être de quelque utilité aux
historiens.
Lorsque le temps sera venu de raconter cette
déplorable guerre, lorsque la lumière sera faite
sur les points les plus obscurs, lorsque les pas-
sions seront éteintes ou calmées, un Michelet
pourra prendre les divers documents publiés dans
les départements envahis et en présentera la
synthèse lumineuse. Trop heureux si notre chétif
opuscule l'aide en quelque chose.
- b -
Nous ne jugeons que le moins possible les
hommes et les choses, on pourra tordre ces pa-
ges, on n'en exprimera ni une goutte de fiel, ni
une goutte de vinaigre. Nous n'avons que la plus
cordiale estime et la plus grande vénération pour
-ceux qui ont eu une responsabilité quelconque
au milieu de ces tristes événements. Quelques-.
uns ont été au-dessous de leur tâche, mais il est
juste de convenir que la tâche était lourde et le
fardeau difficile à porter. Quelques éloges paraî-
tront peut-être peu mérités, mais au moment où
nous écrivions certains articles, la majorité pen-
sait comme nous. Il ne faut pas que quelques
défaillances partielles qui se produiront plus tard
empêchent de reconnaître la vérité du moment.
Nous oublions, sans nul doute, bien des dé-
vouements obscurs, bien des traits de courage ;
mais l'estime de leurs concitoyens et le témoi-
gnage de leur conscience récompensera leurs
auteurs mieux que ne pourrait le faire la pu-
blicicé.
Il y a bien des lacunes forcées. Qui pourra
jamais peindre les souffrances intimes d'un grand
nombre de familles ? Les vieillards, les femmes,
dont les constitutions débiles n'onf pu résister à
tant d'émotions, et qui sont morts, victimes in-
nocentes de la guerre. Un silence pieux et discret
sera le plus digne des hommages.
- 6 -
Pour la partie concernantes réquisitions et les
.impôts, les contributions et autres vexations,
nous n'avons pu avoir que des statistiques bien
incomplètes, chacun ajoutera par la pensée à ce
que ces pages ont d'imparfait.
Cet ouvrage, malgré ses défauts et ses lacunes,
pourra prendre place parmi les nombreuses pu-
blications auxquelles cette guerre a donné lieu.
Nous avons surtout voulu élever un monument,
construit peut-être sans étude et sans art, à la
gloire de cet arrondissement et de cette ville qui
a eu tant d'héroïsme et qui a tant souffert. Nous
avons voulu payer un faible tribut de reconnais-
sance à cette population qui nous a adopté comme
un des siens , et qui nous a chargé de défendre
ses intérêts dans l'assemblée des représentants
de la cité. Abel DEROUX.
CHAPITRE I"
L'arroïdisseaieot ayant l'invasion.
Juillet et Août.
Ayait de commencer le lamentable récit des mal-
keus qui vont assaillir la ville de Saint-Quentin et
l'arrondissement, il est utile de montrer ce qu'on
pemsait de cette guerre si criminellement et si folle-
ment entreprise.
Le premier document que nous trouvons est un re-
marquable article de M. Henri Martin, conseiller gé-
néral du canton de Saint-Quentin. Il exprime élo-
quemment l'opinion de la grande majorité de ses
électeurs:
« Pour panser les blessures d'amour-propre, pour ré-
parer les imprévoyances de nos gouvernants, n'ouvrons
pas à la légère une plaie qui ne se fermerait peut-être
jamais. Ne nous laissons pas entrainer aveuglément dans
une guerre immense, qui peut écraser l'une contre l'au
tre la France et l'Allemagne, et mener la Russie à Cons-
tamtinople, à Pesth et à Prague.
» Une candidature malencontreuse a surgi en Espagne.
Mais que pourrait un prince allemand dans l'état où sont
les choses au-delà des Pyrénées ? Il n'y a plus ni Char-
les-Quint ni monarchie de Charles-Quint ! Il n'y aurait
qu'un roi étranger, sans force propre, élu par un parti,
combattu par trois autres partis, au milieu d'un pays en
révolution permanente.
- 8 -
» Que fera-t-on? Si l'Espagne élit le Hohenzollern,
lancera-t-on une armée sur l'Espagne et une armée sur
la Prusse?
» Poser la question c'est la résoudre. L'affirmative ré
volte le bon sens.
» Que peut et doit faire la France alors ? Réclamer de
l'Espagne un engagement de neutralité dans les conflits
éventuels du continent. Ceci ne blesserait en rien la di-
gnité de l'Espagne, qui n'a aucun motif de s'y refuser, et
qui tiendra cet engagement, si elle le prend. Fort capable
de se défendre résolûment contre quiconque lui cherche-
rait querelle, elle n'a ni intérêt ni désir de se mêler des
affaires d'autrui. Le prince étranger qui s'aviserait de
vouloir la mettre au service d'ambitions étrangères aurait
bien vite à prendre le chemin de la reine Isabelle. A la
faute de l'avoir élu l'Espagne n'ajouterait pas celle de le
suivre.
» Quand il s'agira de défendre le Danemark, dont on a
si déplorablement laissé tomber les avant-postes, ou la
Suède, ou la Hollande, ou la Suisse, tous les vrais pa-
triotes demanderont la guerre, la guerre du salut public
européen ! — Aujourd'hui, le devoir de tout bon citoyen
est de crier à la France : prends garde !
« Pas d'entraînement ! pas de surprises ! »
Nous écrivions à la même époque :
« Il est profondément triste que cette affaire ait été si
mal engagée. L'anciennb diplomatie était bien meilleure
que celle qui prévaut sous l'Empire. Sous les gouverne-
ments précédents, on s'expliquait entre soi, on y ajoutait
la courtoisie alors en usage, on évitait bien des blessures
d'amour-propre aux adversaires, et à soi-même la ter-
rible difficulté de reculer quand on s'est trop avancé. On
réfléchissait mieux aussi, et on laissait de côté de dange-
reuses illusions.
» On n'en peut pas douter, il y aura guerre, et cette
guerre sera terrible. Et quels en seront les résultats ? Tout
d'abord, les champs de bataille cimenteront à jamais
l'unité de l'Allemagne. Les victoires françaises même ne
pourront détruire ce sentiment, elles l'exalteront au con-
traire et rempliront l'avenir de germes de guerre, de ré-
voltes incessantes.
» La frontière du Rhin est un leurre, un rêve insensé.
Mettons un terme, s'il en est temps encore, à cette poli-
tique fiévreuse qui précipiterait l'une contre l'autre la
France et l'Allemagne, et les jetterait dans une guerre
— 9
sans solution, ne pouvant matériellement rien terminer,
ouvrant fatalement une période de violence et ravivant
pour longtemps d'impitoyables aveuglements. S'il en est
temps encore, arrêtons-nous sur cette pente. Quelle que
soit la victoire qui se trouve au bout, elle sera un désas-
tre; désastre pour le vaincu, et désastre touf aussi redou-
table" pour le vainqueur lui-même. Ces idées nous sem-
blent plus patriotiques que toutes les fanfaronnades que
nous lisons à chaque instant dans les feuilles officieuses
qui semblent véritablement avoir perdu tout bon
sens (1). » -
Au moment où la guerre était déclarée, où l'on fai-
sait des démonstrations chauvines à Paris, à Nantes
et à Toulouse, Saint-Quentin restait calme; il espé-
rait une heureuse -issue de la triste aventure. Nous
écrivions :
« La guerre est déclarée et de puissantes armées mar-
chent les unes contre les autres. 0 glaive! glaive! dit
l'Ecriture, sors du fourreau, aiguise-toi pour tuer! La
parole est aux armes à feu.
» Il est superflu à cette heure d'indiquer les moyens
qui auraient pu assurer une paix honorable. Il faut se
courber sous le poids des faits accomplis et faire des
vœux pour une prompte et heureuse issue de la guerre.
Nous ne regretterons jamais d'avoir plaidé jusqu'au
dernier moment la cause de la paix (2). »
Le patriotisme et la charité s'allumèrent en même
temps. Chacun voulut contribuer dans la mesure de
ses forces au soulagement d'infortunes qui allaient
être plus nombreuses et plus poignantes qu'on aurait
pu le soupçonner. Les engagements volontaires se
comptent par centaines.
Le maire annonce qu'un bureau spécial est ouvert
à la mairie pour recevoir des dons patriotiques et le
conseil municipal décide qu'une somme de 3,000 francs
(1) Bulletin du Glaneur 14 juillet 1870.
(2) Bulletin du 17 juillet 1870.
— lo-
sera prélevée sur celle affectée à la fête du 15 août,
pour être versée à la souscription en faveur des sol-
dats blessés.
Le public ne reste pas sourd à cet appel, des sorames
importantes sont recueillies dans toutes les com-
munes. Les sociétés chorales etphilharmoniques orga-
nisent des concerts, un professeur du lycée fait une
remarquable conférence sur : les empiétements de la
Prusse, empiétements qui, hélas ! se feront aux dépens
de notre malheureuse patrie, et qui seront comme la
démonstration de l'excellence de la politique recom-
mandée à ses successeurs par Frédéric-le-Grand. Les
élèves abandonnent leurs prix, les dames font de la
charpie. On songe à organiser des ambulances, elles
ne serviront que trop et nombre de nos soldats qui
sont encore pleins de force et de vigueur, viendront y
exhaler leur dernier souffle.
L'élan et l'enthousiasme sont admirables. La cam-
pagne ne se laisse pas devancer par la ville. M. Qué-
quignon, conseiller général, préside à Saint-Simon
une réunion de maires, de médecins et de pharma-
ciens pour organiser les services dans le canton. Les
dons et les offrandes affluent de plus en plus.
C'est à ce moment, où les plus prudents et les plus
réservés ouvrent leur cœur à l'espérance, à ce mo-
ment où il semble que le succès doit couronner les
efforts de nos troupes, qu'arrivent de Belgique de
sinistres nouvelles. Personne ou presque personne
n'a compris que les lauriers de la dynastie napoléon-
nienne déjà séchés par le soleil du Mexique ne rever-
diront jamais arrosés par les eaux froides du Rhin.
La prétendue victoire de Saarbrûck, le petit Louis
—11 ..i-ro'
ramassant des balles sur le champ de bataille, ont
grisé les imaginations faciles à émouvoir. Il faut bien
se rendre à l'évidence, deux dépêches arrivent coup
sur coup ; l'une annonce la défaite et la mort du général
Abel Douai, à Wissembourg, l'autre le désastre de
Reischoffen. C'est le prologue du drame lugubre qui
ne se terminera que par le démembrement de la
France.
On allait voter, la garde nationale se tenait aux.
portes des sections, le scrutin était ouvert. Dans ce
deuil de la patrie, un grand nombre d'électeurs ne se
sentent pas le courage d'accomplir leur devoir civique.
Les abstentions sont énormes, une liste panachée de
libéraux et de dynastiques sort de l'urne. Mais per-
sonne ne songe aux élections municipales, les pensées
sont ailleurs, bien loin, elles sont avec nos soldats
qui accomplissent leur pénible retraite par delà les
Vosges.
Encore ému et frémissant nous proposons d'imiter
le splendide élan de 1792. Hélas ! les hommes de 92
sont bien loin, l'empire a tout corrompu de son souffle
impur, il a séché dans leur fleur toutes les qualités
distinctives de notre race. Sous ce titre : le Salut de
la Patrie, nous nous exprimons ainsi :
« Les circonstances sont graves. Notre pays, deshabi-
tué des défaites, vient d'en éprouver de cruelles ; le sang
francais a coulé à flots sur la terre française. Les Prussiens
sont en Alsace et en Lorraine. Il faut d'un œil calme et
clair envisager la gravité de la situation et ne pas déses -
pérer de la patrie.
C'est maintenant le moment d'imiter nos glorieux
ancêtres de la Révolution. Eux aussi, au début de la cam-
pagne, éprouvèrent des échecs ; Longwy, Verdun venaient
d'être pris par les Prussiens ; le canon d'alarme faisait
retentir dans Paris son sinistre grondement, et ils ne se
laissèrent pas abattre: c'est avec une rage patriotique
-12 -
qu'ils répondirent au succès des armes prussiennes et
parvinrent à commencer la longue série de victoires qui
a illustré la République.
fÎ1. nous, leurs enfants, de faire comme eux, d'user des
mêmes moyens. Que les gardes nationales de l'empire,
que les compagnies de francs-tireurs, que les volontaires
s'exercent et s'offrent pour marcher sur les points qui
leur seront désignés. Il s'agit aujourd'hui du salut de la
patrie. C'est sur cette image sereine que nous devons
porter les yeux; les hommes et les gouvernements pas-
sent et sombrent tour à tour, elle seule est immortelle.
C'est elle qui résume dans ces syllabes sacrées notre
patrimoine de gloire et de bonheur. »
Le moment est décisif; on comprend qu'il faut se
mettre en mesure pour ne pas être surpris. Les gar-
des mobiles de l'arrondissement se rendent à Saint-
Quentin, où ils sont passés en revue sur les Champs-
Elysées.
La garde nationale sédentaire se reconstitue sur
de nouvelles bases ; un grand nombre de gens qui
n'en faisaient point partie demandent à y être incor-
porés. M. Dufayel est nommé commandant. Il adresse
à ses hommes l'ordre dujour suivant :
Mes chers camarades,
Je dois à vos sympathies l'honneur d'avoir été appelé à
vous commander; je m'efforcerai de m'en rendre digne,
et j'ai la ferme conviction que tous vous voudrez bien
m'aider dans l'accomplissement des obligations fort
sérieuses que mon devoir m'impose.
De mon côté, j'apporterai toute 1 énergie et toute la
prudence dont je suis capable, ayant soin d'agir toujours
consciencieusement sans faiblesse, avec justice et fer-
meté.
Persuadés tous que la garde nationale est une institu-
tion excellente, nous n'y verrons point un jeu militaire,
une parade vaine, non ! Mais nous la considérerons en
gens de cœur qui, pour le salut de la patrie et le maintien
de l'ordre public, veulent porter dignement les armes qui
leur sont confiées.
Soyons toujours prêts, nous serons toujours forts, si
— 13 —
surtout, comme j'en ai l'intime conviction, nous mar-
chons toujours unis.
Que chacun de nous, dans les douloureuses circonstan-
ces que nous subissons, mais qui ne sauraient jamais
nous abattre, que chacun, dis-je, apporte le dévouement
et le patriotisme dont la garde nationale de Saint-Quentin
a toujours fait preuve.
Vive la Garde nationale ! Vive la France !
Saint-Quentin, le 11 août 1870.
Le Commandant,
G. DUFAYEL.
Il veut immédiatement imposer une discipline mili-
taire et fait afficher la note ci-dessous :
Consigne des Postes.
En vertu d'une décision prise par l'administration, en
date de ce jour, il est établi un service de garde de jour
et de nuit. qui sera de 24 heures.
A l'heure fixée, les gardes nationaux devront se rendre
en armes avec leur fourniment au poste de l'Hôtel-de-
Ville ou à tout autre indiqué par le billet de garde.
L'appel sera fait parle sergent-major de la compagnie,
sous la surveillance du chef de poste et de l'adjudant-
major ou de l'adjudant de service.
Les noms des gardes nationaux manquants seront im-
médiatement portés sur le rapport, et la liste sera signée
par l'adjudant-major ou l'adjudant de semaine.
Jusqu'à nouvel ordre, la garde sera montée à 8 heures
du soir et sera descendue le lendemain à la même
heure.
Il sera fait au moins TROIS APPELS pendant la garde ;
le 1er à minuit, le 2° à 10 heures du matin, et le 3e à 5
heures de relevée ; le nom des absents sera immédiate-
ment inscrit dans les colonnes disposées à cet effet sur le
rapport.
Les officiers de ronde s'assureront que toutes les pres-
criptions sont rigoureusement observées; ils consigne-
ront sur leur rapport toutes les infractions qui y seraient
commises.
En ce qui concerne plus particulièrement le service du
jour, je prescris d'une manière toute spéciale les disposi-
tions suivantes :
Il sera fait, de 8 à 9 heures du matin, dans l'intérieur
du poste, une théorie sur le maniement d'armes.
-. 14 —
Le commandant du poste ne s'absentera jamais sans
remettre le commandement à son inférieur immédiat qui
deviendra responsable du service.
Son absence ne devrapas se prolonger au-delà du temps
qui lui sera strictement nécessaire.
Tout garde national qui s'absenterait sans permission
sera signalé sur le rapport du poste. -
A l'heure des repas, le chef de poste ne devra jamais
l'affaiblir de plus de moitié ; et je recommande aux gar-
des nationaux de tous grades, l'observance de cette pres-
cription dans tous les cas.
Les factions et patrouilles seront faites avec la plus
grande sévérité. J'interdis de la manière la plus formelle
aux chefs.de patrouille, sous peine d'une punition disci-
plinaire, de s'écarter un instant du règlement militaire.
Les patrouilles devront sortir et rentrer aux heures pres-
crites par le chef de poste et je suis résolu à veiller avec
la plus grande vigilance à ce qu'elles soient conduites de
manière à être véritablement utiles.
Il est expressément défendu aux chefs de patrouilles
d'entrer ou de laisser entrer leurs hommes chez qui que
ce soit sans en être requis pour les besoins du service.
Ceux qui s'écarteraient de cette prescription seraient
sévèrement poursuivis. -
Dans toutes les positions du service, la discipline est
de rigueur ; il me sera, évidemment, pénible d'user de
sévérité, mais, avant tout. je dois justifier la confiance
de mes concitoyens, et je remplirai consciencieusement,
sans hésitation, les obligations de mon grade.
Saint-Quentin, le 11 août 1870.
Le Commandant de la Garde nationale de
Saint-Quentin,
G. DUFAYEL.
CHAPITRE II.
La République. — Arrivée de M. Anatole de la Forge.
Préparatifs de défense.
(Septe?nbre. )
Le département de l'Aisne et surtout l'arrondis-
sement de Saint-Quentin se préparaient à la lutte.
Le préfet impérial M. Ferrand, lançait une énergique
proclamation : Le chef-lieu, disait-il, est aujour-
d'hui en mesure de rendre les services que sa situa-
tion comporte. L'honneur d'une ville dans les cir-
constances où nous sommes, est de se montrer prête
à tous les devoirs. » Ce ferme langage n'eut pas le
don de plaire à M. Vinchon, maire de Laon, qui refusa
d'apposer sa signature à côté de celle de son préfet,
mais le préfet fut généralement approuvé des pa-
triotes.
Le désastre de Sedan se consommait. Le gouver-
nement impérial, fidèle à ses habitudes de dissimu-
lation et de fourberie, n'annonçait rien, rien ne trans-
pirait. Il était toutefois difficile de tromper les
départements voisins du combat. La grand'place est
continuellement pleine, c'est un véritable forum, les
groupes se forment, chacun parle et s'exalte ; on
— 16 —
raconte des récits de voyageurs, on commente les
nouvelles les plus contradictoires, on passe de
l'espoir à la crainte, de la joie à la douleur.
Le 2 septembre le doute n'est plus permis, les débris
de l'armée de Mac-Mahon passent à Saint-Quentin.
Lugubre spectacle ! que celui de voir ces soldats
pâles, défaits, exténués de fatigues et de faim, et ces
chevaux efflanqués qui peuvent à peine se soutenir.
Le fantassin est pêle-mêle avec le cavalier, l'artillerie
avec le génie. Tout est sans ordre. Le sauve qui
peut a retenti, et ils ont fui au plus vite, ils ont con-
servé leur vie pour d'autres combats. Tous ces soldats
ont à la bouche ce mot de trahison qui ne cessera de
retentir pendant toute la campagne. Ils campent
près du Petit-Harly, on leur envoie des provisions et
des aliments de toute nature, les habitants vont leur
faire des distributions et écoutent avec douleur les
tristes épisodes de la grande défaite.
Le 4 à six heures du matin, la dépêche officielle
annonce le fait qu'on ne peut plus cacher: l'empereur
est prisonnier. Nul ne doute que la République ne
soit proclamée dans la journée, à Paris. Instincti-
vement on sent qu'il faut un châtiment à l'homme et
au système qui après avoir effrontément dit: Y Empire
c'est la paix, n'a su faire que des guerres ruineuses,
et a fait sombrer la gloire de la France dans une mer
de sang et de boue. La dépêche annonçant la procla-
mation de la République arrive à 4 heures du soir à
Laon, le préfet ne la transmet que le lendemain à
Saint-Quentin. La ville est dans l'anxiété, on se
demande si le conseil municipal va se réunir d'ur-
gence pour annoncer la bonne nouvelle à la popu-
— 17 —
lation, pour reconnaître immédiatement la seule
forme de gouvernement compatible avec les aspi-
rations de la France. La journée se passe dans le
doute.
Le lendemain, 6 septembre, deux heures de l'après-
midi, le maire propose de donner publiquement
lecture de la dépêche du ministre de l'intérieur
M. Gambetta.
Un membre du conseil annonce que plusieurs gardes
nationaux désirent que cette lecture ait lieu devant
la garde nationale réunie à cet effet.
Après discussion, le conseil est d'avis de ne pas
convoquer la garde nationale, quant à présent, sauf à
le faire lorsqu'une dépêche officielle parviendra à
Monsieur le maire.
Monsieur le commandant est demandé, et il lui est
donné connaissance de la décision qui vient d'être
prise. Aussitôt après, Monsieur le maire, accom-
pagné des membres du conseil descend sur la place
publique, devant l'Hôtei-de-Ville, et donne lecture de
la dépêche.
Le conseil rentre en séance. Il est proposé d'en-
voyer une adresse d'adhésion au gouvernement de la
Défense nationale. Le conseil nomme au scrutin une
commission de cinq membres pour la rédaction de
cette adresse. Cette commission est composée de
MM. Ed. Dufour, Hugues-Cauvin, Souplet, Duquénois
et Bénard.
Après une courte suspension, le conseil rentre de
nouveau en séance. M. Ed. Dufour donne lecture de
l'adresse proposée : elle est votée dans les termes
suivants :
— 18 —
A lrfM, les membres du gouvernement de la défense
nationale.
Le Conseil municipal de Saint-Quentin, au nom de la
cité qu'il représente, donne son adhésion entière et loyale
à la République.
Il voit avec satisfaction le Gouvernement, fidèle au
principe du suffrage universel, déclarer qu'il convoquera
une Assemblée constituante aussitôt que les circonstances
le permettront.
Confiant dans le patriotisme du Gouvernement, il s'as-
socie, dans la mesure de son action, à toutes les résolu-
tions que commande le salut de la patrie.
Le Conseil prie, en outre, le Gouvernement de trans-
mettre à notre vaillante armée l'expression de ses arden-
tes sympathies et l'hommage de sa profonde admiration
pour ses héroïques efforts.
Saint-Quentin, 6 septembre 1870.
Les membres du Conseil municipal.
(Extrait du procès-verbal des séances.)
La population de Saint-Quentin répondit par d'una-
nimes - applaudissements à la proclamation de la
République. Comment en aurait-il pu être autrement?
n'était-ce pas elle qui depuis 1863 envoyait un député
de l'opposition siéger sur les bancs de la gauche, qui
nommait pour son conseiller général l'illustre Henri
Martin et qui aa plébiscite répondait énergiquement
non à toutes les promesses mensongères de Bona-
parte.
Cependant le point noir de la guerre, ne per-
mettait pas de s'abandonner à une joie sans mélange.
L'ennemi était trop près pour qu'on pût séparer deux
choses : la République et la guerre. Dans les dépar-
tements du Midi, où nous nous trouvions en ce mo-
ment il en était autrement (1). Là, on ne songeait pour
(1) Nous étions dans le département de l'Aude, à Carcassonne.
— 19 —
ainsi dire pas à la guerre, l'image sublime de la Répu-
blique se dressait devant ces imaginations chaudes et
colorées. Il semblait qu'il n'y eut plus de guerre. La
République était comme l'aube qui fait évanouir les
cauchemars et les mauvais rêves de la nuit. Jamais,
dussè-je vivre vieux comme les patriarches, je n'ou-
blierai les émotions de ce jour étonnant. Le matin on
avait appris le plus terrible désastre dont jamais un
peuple ait pu être affligé; on avait aperçu avec certi-
tude la poignante réalité, ce terrible coup de massue
avait plongé au fond de l'abîme une valeureuse
nation. Le soir, la lune brillait dans un ciel étoilé, le
vent frais de la Méditerranée agitait mollement les
platanes, la population joyeuse et parée envahissait
la ville ordinairement si paisible et si calme. Lorsque
M. Marcou, premier conseiller municipal de l'oppo-
sition eut paru entouré de flambeaux au balcon de
l'Hôtel-de-Ville de Carcassonne, des acclamations
unanimes s'élevèrent, la foule se pressait en longues
ondulations dans les rues adjacentes. L'allégresse
était peinte sur tous les visages ; on causait, on
riait. A tout instant des groupes d'ouvriers passaient
en chantant la Marseillaise. Ils s'interrompaient
pour crier de temps à autre : « Vive la République ! »
et d'immenses acclamations leur répondaient « Vive
la République ! » Toute la foule — et Dieu sait pour-
tant que dans le nombre il devait y avoir des plébis-
citaires — l'accueillait comme une vieille amie qu'on
ne comptait plus revoir. C'était dans les rues l'ani-
mation paisible d'un peuple qui a la joie plein le cœur.
Point de grossiers tumultes; point de bruyantes pous-
sées; point de manifestations furieuses. C'était une
gaieté expansive et spirituelle qui pétillait de toutes
— 20 —
parts en serrement de mains, en félicitations mu-
tuelles, en propos railleurs. On allumait, selon la
coutume du Midi, de grands feux de joie sur les places,
on promenait des torches de sapin, et on demandait
à grand cris dejeter par la fenêtre de la mairie le
buste de celui qu'on appelait irrévérencieusement
Badinguet. Le buste après avoir séjourné dans le
feu, fut jeté dans l'Aude. Les cafés étaient pleins et
regorgaient de consommateurs, qui prenaient part à
la joie générale.
Et les Prussiens ! Il ne s'agissait plus d'eux, on les
avait bien oubliés dans cet heureux pays, si éloigné
de leurs armées. On avait fait trêve aux soucis. Et
l'on disait en divers groupes : « Maintenant, c'est fini,
ils n'oseront pas approcher, nous avons la Républi-
que! » A distance, après les événements, cet enthou-
siasme et ces transports peuvent paraître puérils,
mais ils ont été partagés partout le Midi, à Toulouse,
à Perpignan, à Bordeaux, à Montauban, à Marseille,
jusques dans les dlefs-lièux de canton il en fut ainsi.
Jamais on n'avait joui plus pleinement du bonheur de
vivre, nous respirions à pleins poumons l'air' vivifiant
de la liberté !
C'est sous l'impression de ces sentiments que vers
quatre heures du matin, en proie à une fièvre causée
par les événements de la journée, nous écrivîmes pour
le Glaneur l'article suivant sous le titre : La Répu-
blique !
« Le Gouvernement fondé en Décembre dans le sang du
peuple, a croulé en septembre dans le sang de l'armée.
Arrivé par le crime et la lâcheté, Bonaparte est tombé
lâchement. Pendant vingt ans la figure de cet homme
sinistre a plané sur notre malheureux pays ; et nous
- 21 —
avons roulé d'abîme en abîme ; abîme financier, abime
militaire, abîme de toutes parts.
Aujourd'hui les élus du peuple président à nos desti-
nées. Le régime du despotisme et du mensonge a fait
place au règne de la justice et du droit. Immense est la
tâche dont ont bien voulu se charger d'illustres députés.
Il faut repousser l'invasion et fonder la liberté. Comme
autrefois le peuple romain, après le désastre de Cannes,
se porta au-devant de Varron pour le remercier de
n'avoir pas désespéré du salut de la patrie, portons-nous
au-devant du gouvernement provisoire qui n'a pas déses-
péré de la défense nationale.
Le nouveau Gouvernement a-t-il bien fait d'accéder
aux désirs du peuple et de proclamer immédiatement la
République? Telle est l'objection que j'entends faire
autour de moi. Je n'hésite pas à répondre hardiment :
Oui. En effet, cette forme idéale de Gouvernement est la
plus parfaite que puisse concevoir l'esprit humain ; c'est
celle qui divise le moins ; c'est celle qui peut le mieux
assurer notre salut ; elle réveille le patriotisme trop
endormi-et assure notre sécurité ; soit qu'il s'agisse de
combattre ou de négocier. Elle seule peut conjurer les
innombrables malheurs dans lesquels nous a précipités
l'outrecuidante folie de l'assassin de Décembre.
Le devoir de tous les bons citoyens est nettement tracé:
il faut se serrer à l'ombre tutélaire de la liberté autour du
Gouvernement provisoire ; il faut croire en lui comme à
un dogme, le dogme du salut. Evitons tout ce qui pour-
rait l'affaiblir et paralyser son action. La moindre critique
serait un blasphème.
Vous, partisans et anciens serviteurs du régime déchu,
n'ayez point peur, défaites-vous des stupides préjugés
qu'on vous a inculqués. Acceptez la main loyale que
nous vous tendons, nous, les républicains de la veille,
nous. qui nous sommes sans cesse dressés pour agiter
devant Bonaparte, debout et menaçant, le spectre éternel
de l'éternel remords. Nous, les irréconciliables, nous vous
invitons à la paix et à la concorde pour une union com-
mune contre les ennemis de l'extérieur.
Et vous, nos bons amis, vous, les saints de la première
heure, vous, dont la foi n'a jamais défailli, qui avez sou-
tenu d'une main ferme le drapeau de la revendication
républicaine, modérez votre impatience, attendez patiem-
ment les réformes promises, ne doutez pas que le règne
de la vertu ne soit inauguré, et que bientôt le jour écla-
tant ne vienne à luire. Croyez-en un homme dont le cœur
a toujours battu pour la République, qui a souffert pour
elle, et dont le nom se trouve sur les listes de proscrip-
tion saisies à la préfecture de police. »
— 22 —
Mais laissons de côté ces souvenirs intimes et per-
sonnels et revenons au département de l'Aisne. Un
événement terrible se passe à Laon : l'explosion de
la citadelle. Il n'est pas de notre sujet de savoir si
les habitants de la ville, les mobiles et le général
Thérémin auraient pu essayer une ombre de résis-
tance, quoi qu'il en soit nous ne consentirons jamais
à traîner aux gémonies, ainsi qu'on a tenté de le faire,
le cadavre du garde d'artillerie, Henriot; dans un
moment de folie, folie sublime, il a fait du mal à son
pays en voulant lui faire du bien. L'intention est tout.
Et je ne voudrais pas avoir de paroles sévères contre
cet homme qui a su mourir, scire mon sors prima
viris* a dit le poëte. Si nous nous plaçons au point de
l'utile, les habitants de Numance et de Saragosse
ont été des insensés, ils auraient dù vivre pour leur
patrie au lieu de mourir pour elle. L'intérêt et l'hé-
roïsme ne feront jamais bon ménage.
L'ennemi se rapproche. Des cuirassiers blancs se
présentent le Il septembre à Chauny et désarment
la garde nationale. Ils sont suivis d'un peloton de
60 hommes qui s'installent dans la ville.
Les ambulances qui regorgent de blessés voient la
mort faire de rapides ravages. Les journaux publient
chaque jour de longues listes funèbres. C'est au
milieu d'une de ces tristes cérémonies qu'apparaît
M. Anatole de la Forge, l'éminent rédacteur du Siècle, -
l'un des compagnons de Garibaldi, à Marsala, sur le
Yolturne et à Yarèse. La croix de la Légion d'hon-
neur brille sur sa poitrine, le gouvernement impérial
a été forcé de la lui accorder pour ses brillants ex-
ploits en Italie.
— -23 —
Le Glaneur du 20 septembre s'exprime ainsi sur
cette arrivée.
- « L'enterrement des deux soldats, dont nous avons an-
noncé le décès a eu lieu hier. L'affluence était considé-
rable; M. Anatole de la Forge, préfet de l'Aisne. qui ve-
nait d'arriver dans notre ville, conduisait le deuil, ayant
à ses côtés le Maire, le Commandant de la garde natio-
nale, plusieurs membres du Conseil municipal, les Mem-
bres du Comité sectionnaire de la Société de secours aux
blessés militaires de terre et de mer.
» Au cimetière, M. le Préfet a prononcé, au milieu d'un
profond silence, les paroles qui suivent:
« Au nom du gouvernement provisoire que je repré-
» sente, je dépose sur la tombe de ces deux braves cette
» simple couronne. Je remercie la nombreuse assistance
» qui est venue faire cortège à ces victimes de la guerre.
» Ceux qui savent si bien honorer l'armée sauront la ven-
» ger. Ce jour-là, je vous demande l'honneur de marcher
» a votre tête. ))
» Malgré la gravité du lieu, des cris enthousiastes ont
répondu aux courageuses paroles du Préfet. La foule s'est
écoulée dans un profond silence, faisant cortège au nou-
veau magistrat à qui est confiée l'organisation de la dé-
fense nationale dans notre département. Arrivé à l'Hôtel-
de-Ville, M. de la Forge a salué la foule et l'a assurée de
son dévouement au département de l'Aisne et à Saint-
Quentin.- Les cris de Vive la République! Vive le Pré-
fet ! ont répondu à cette assurance dont nous prenons
bonne note.
» Quelques instants après, M. le Préfet visitait les Am-
bulances; il trouvait un mot aimable pour chacun, et là
encore, le sympathique écrivain d'hier laissait un bon
souvenir de sa visite. »
Immédiatement après la cérémonie, le nouveau
préfet écrit les deux proclamations suivantes :
HABITANTS DE L'AISNE,
Appelé par le Gouvernement de la Défense nationale
à l'insigne honneur d'administrer votre département en-
vahi, j'ai accepté ce poste de combat parce que j'ai con-
fiance dans votre dévouement à la République.
Si l'ennemi se présentait à St-Quentin, nous le repous-
serions ensemble.
- 24 -
Dans ce but. mettons-nous immédiatement à l'œuvre
et organisons partout la résistance.
La Patrie est en danger ; unissons-nous tous fraternel- -
lement pour la sauver.
St-Quentin, 18 sepLembre 1870.
Le Préfet de l'Aisne,
ANATOLE. DE LA FORGE.
CITOYENS,
Le Gouvernement de la Défense nationale, en me con-
fiant la mission d'organiser la résistance dans le départe-
ment de l'Aisne, m'a donné pleins pouvoirs pour porter,
selon les nécessités de la guerre, le siège de la Préfecture
à St-Quentin ou à Guise.
Saint-Quentin est une ville ouverte, mais un" grand
centre manufacturier composé d'ouvriers laborieux et
énergiques.
C'est à leur vaillance, à leur patriotisme, à leur sagesse,
ainsi qu'au dévouement de la Garde nationale, que la Ré-
publique confie la défense de la cité.
Dès aujourd'hui donc, St-Quentin devient le chef-lieu
provisoire du département.
St-Quentin, le 18 septembre 1870.
le Préfet de VAisne,
ANATOLE DE LA FORGE.
Un décret de M. Crémieux prescrit la dissolution
des conseils municipaux qui seront remplacés pen-
dant trois jours par une commission municipale
chargée de présider le scrutin d'où sortiront de nou-
veaux édiles.
M. Anatole de la Forge l'annonce à la population
par cette adresse :
— 2 b —
2
PRÉFECTURE DE LAISNE.
REPUBLIQUE FRANÇAISE.
PROCLAMATION.
CITOYENS DE SAINT-QUENTIN,
La République, née de l'acclamation populaire de la
France, devait rendre au pays, dans les circonstances
suprêmes où il se trouve, toute son indépendance électo-
rale. C'est ce que vient de faire le Gouvernement de la
Défense nationale en décrétant la dissolution des Conseils
municipaux nommés sous l'Empire.
Par cet acte d'honnêteté et de virilité politique, le Gou-
vernement provisoire place au-dessus du berceau de la
jeune République de 1870 ces deux gardiennes tutélaires
de vos foyers : la Justice et la Liberté.
Groupons-nous donc fraternellement autour d'Elles.
Citoyens de St-Quentin, pour les faire respecter et au
besoin pour les défendre.
Le Préfet de VAisne,
ANATOLE DE LA FORGE.
11 convoque le Conseil municipal. Voici ce que rap-
porte le procès-verbal du 21 septembre :
« 21 septembre 1870, 8 heures du matin.
» M. Anatole de la Forge donne lecture d'une dépêche
qu'il a reçue cette nuit du Gouvernement de la Défense
nationale, et qui prononce la dissolution des conseils mu-
nicipaux.
» En conséquence, le Conseil municipal de St-Quentin
est et demeure dissous.
» M. le Préfet rend hommage au dévouement dont le
Conseil a fait preuve et qu'il a constaté en assistant à ses
séances. Il annonce ensuite que la Commission munici-
pale est ainsi composée :
MM. Malézieux, ex-député de l'Aisne.
Edouard Dufour.
Pierre Bénard.
Charles Quérette.
— 26 —
MM. Mariolle-Pinguet.
Gustave Cordièr.
Henri Souplet.
Jules Lecocq.
Charles Poëtte.
Duclos-Gambier.
Louis Lecaisne.
Zillhardt.
(Extrait du procès-verbal des séances).
Cette commission qui ne devait durer que trois
jours, durera plus de six mois et aura à passer par de
terribles épreuves. Elle était du reste admirablement
composée, son président était l'honorable M. Malé-
zieux, que l'arrondissement avait par deux fois
envoyé à la Chambre, avec d'énormes majorités. Son
vice président, était M. Edouard Dufour toujours le
premier inscrit au tableau du conseil municipal, les
quatre premiers inscrits après lui en faisaient partie,
ainsi que deux autres conseillers bien connus pour
leurs idées libérales. Les quatre autres étaient d'ho-
norables citoyens que leur trop grande modestie avait
empêchés de se mettre sur les rangs aux dernières
élections. Le choix du préfet était excellent et les
électeurs l'ont bien montré lorsqu'ils ont renvoyé (le
30 avril 1871) toute la commission au conseil muni-
cipal en la renforçant d'éléments jeunes et ouvriers,
pour compléter l'œuvre républicaine, si bien élaborée
par la commission.
M. Anatole de la Forge se multiplie, il est l'àme de
la résistance, et on peut se fier à son brillant cou-
rage. Il organise un comité de résistance ainsi com-
posé : le président de la commission municipale, avec
trois membres, trois délégués des ouvriers, parmi
eux nous remarquons l'honorable M. François Bérard,
— 27 —
aujourd'hui membre du conseil municipal, le com-
mandant des pompiers et le plus ancien de leurs offi-
ciers; le commandant de la garde nationale et un de
ses officiers choisi s'il est possible parmi ceux qui
ont servi dans l'armée active ; le commandant de l'ar-
tillerie de La Fère et un de ses officiers; l'architecte
de la ville et l'ingéniBur ordinaire des ponts et
chaussées ; c'est ce comité qui construira les barri-
cades qui sauveront la ville le 8 octobre.
Le 20 septembre, M. Anatole de la Forge passe en
revue la garde nationale et les sapeurs pompiers, il
est revêtu du costume militaire, celui des volontaires
de la garde nationale de Paris. « Ce costume oblige,
dit-il, aujour du danger, je vous demanderai comme
une faveur de m'accepter dans vos rangs comme
simple soldat. Ce jour-là vous me jugerez. » Puis
s'adressant à la foule et aux ouvriers il ajouta :
« Prêtez-moi votre concours et travaillons tous en-
semble au maintien de la République » Puis il em-
brassa le drapeau tricole glorieux symbole de notre
gloire passée.
La foule entonna le chant des Girondins ; oui, ce
jour là, au milieu des émotions de cette belle fête tous
ceux qui avaient un peu de cœur étaient bien per-
suadés que « mourir pour la patrie était le sort le
plus beau, le plus digne d'envie : » Certains ont b]àmé
cette pompe patriotique qu'ils ont qualifiée de théà-
traie. Ils ne savaient donc pas, qu'à l'époque héroïque
de notre première Révolution, c'était .par des fêtes
analogues qu'on exaltait les courages et qu'on lançait
le peuple armé contre l'invasion étrangère. C'était au
sortir de ces fêtes que les volontaires de 92 s'enga-
geaient pour commencer la grande épopée qui fera
— 28 —
l'éternel honneur de la France et de la République.
Il était convenable de ne pas laisser en place les
sous-préfets, ceux qui sous le dernier règne avaient
violenté la conscience des électeurs. Ils ne devaient
pas présider à des élections pures, eux qui étaient
passés maîtres en fait de fraudes et d'intrigues. Le
préfet, en vertu des pouvoirs qu'il tient du gouverne-
ment de la Défense nationale et convaincu que les
sous-préfets de l'empire « ne peuvent être qu'un obs-
tacle au libre exercice du suffrage universel à la
veille des élections, révoque les sous-préfets de Châ-
teau-Thierry, de Soissons et de Vervins. Notre cher
collègue M. Edmond Delière est nommé sous-préfet
de Vervins, où il se signalera par son énergie et son
dévouement.
L'argent est le nerf de la guerre, pour en procurer
aux services en souffrance paraît l'adresse suivante :
PRÉFECTURE DE L'AISNE.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Le Préfet de l'Aisne fait appel au patriotisme des habi-
tants du département, pour qu'ils aient à verser par
avance, entre les mains des percepteurs, le montant de
leurs contributions, afin de créer des ressources au Gou-
vernement de la Défense nationale. -
St-Quentin, le 20 septembre 1870.
Le Préfet de l'Aisne,
ANATOLE DE LA FORGE.
M. de la Forge, veut voir tout par lui-même, il se
rend à La Fère où sur la place l'attend l'artillerie de
la mobile, il passe une revue, inspecte l'arsenal et se
— 29 —
rend au cercle des officiers. Il laisse partout sur son
passage des sympathies nombreuses. De là il se
rend à Guise ; il marche là sur un terrain ami au
milieu d'une population dévouée à la République qui
n'a pas attendu son avènement pour être imbue de
sentiments républicains. Dans la ville de Camille
Desmoulins, il est reçu par l'honorable M. Godin-
Lemaire, conseiller général, qui sera le représentant
de l'Aisne à l'Assemblée nationale, il visite le fami-
listère ; les ouvriers veulent le porter en triomphe et
rédigent une adresse pour être portés sur la liste de
la garde nationale. Partout sur son passage le préfet
excite l'enthousiasme et le patriotisme des popu-
lations accourues pour le voir. Elles vont avoir de
terribles choses à supporter et les encouragements
e M. de la Forge sont bien de circonstance.
CHAPITRE III.
Le combat de Saint-Quentin.
8 octobre.
Les événements marchent et les Prussiens qui
n'avaient fait que des incursions rapides dans l'ar-
rondissement vont arriver devant la- ville de Saint-
Quentin. C'est alors que cette ville s'illustrera par
cette défense qui sera placée à côté de celle de Châ-
teaudun dans l'histoire de la guerre.
M. Anatole de la Forge annonçait partout et très-
haut qu'il voulait une résistance héroïque; il ne cacha
pas son opinion, ainsi qu'il résulte d'un procès-verbal
de la commission municipale.
Nous donnons ce procès-verbal qui a une grande
importance et qui permet de mieux saisir les évé-
nements qui vont se dérouler :
« M. le Préfet est introduit dans la salle des délibéra-
tions.
» Il expose que des observations produites hier à la
séance du Comité de résistance l'ont convaincu de la né-
cessité de se mettre de nouveau en rapport avec la Com-
mission, pour lui demander, cetté fois, son avis formel
sur les conditions dans lesquelles la ville doit se défen-
dre. Quant à lui, sa résolution est inébranlable : si l'en-
nemi se présente, en nombre et en force quelconques, il
ne distinguera pas s'il a devant lui une bande de partisans,
une troupe de quelques cents hommes, ou bien une
armée munie d'artillerie ; il résistera à outrance, ne restât-
il à ses côtés qu'un peloton de combattants.
— 32 —
» M. le Préfet sait que. dans une lutte aussi inégale, les
défenseurs de la ville seront écrasés jusqu'au dernier, et
que la ville elle-même sera exposée à la dévastation et à
toutes les horreurs de la guerre ; mais il obéit à une con-
signe, il remplit un devoir d'honneur ; il compte sur le
puissant effet moral que produira sur la France et sur
l'ennemi lui-même l'exemple d'une ville ouverte, dépour-
vue de garnison, affrontant et subissant tous les périls
d'une attaque de vive force. Au surplus, il trouvera dans
les gardes nationaux, dans les pompiers et dans les
ouvriers, assez d'hommes résolus à le soutenir; leurs
chefs de corps et leurs délégués lui en ont donné la ferme
assurance.
» Le Gouvernement provisoire l'a revêtu des pouvoirs
militaires et administratifs les plus étendus ; la Commis-
sion municipale n'a pas qualité pour recevoir un parle-
mentaire ennemi; s'il se présentait à l'Hôtel-de-Ville,
c'est à la Préfecture qu'elle devra le renvoyer, et lui-seul
a le droit de lui faire connaître ses intentions.
» La discussion est ouverte sur cette communication.
Plusieurs membres prennent successivement la parole ;
leurs observations se résument ainsi :
» La Commission n'a jamais varié, depuis qu'elle est
constituée, sur le devoir de résistance que le patriotisme
et l'honneur imposent à tous les Français ; il ne faut pas
souffrir qu'une ville, même ouveite, subisse les insultes
et les déprédations de bandes ennemies ; elle est donc
unanime pour approuver toutes les mesures qui tendent
à assurer une défense locale efficace contre de pareils
outrages.
» Reste à examiner le cas d'attaque par des forces évi-
demment écrasantes.
» Si l'intérêt supérieur de la défense nationale exigeait
une résistance à outrance, si cette résistance devait avoir
pour effet d'arrêter la marche envahissante des armées
ennemies, et de contribuer au salut de la France, la
Commission n'hésiterait pas à prendre sur elle la plus
terrible responsabilité; prête à tous les sacrifices, elle ne
ferait que répondre aux sentiments patriotiques de la
population; elle s'associerait de toute son énergie aux
résolutions de M. le Préfet.
» Tel n'est pas le cas. Saint-Quentin, ville ouverte de
toutes parts, peut être envahi à la fois sur un grand
nombre de points. Tandis que la défense se concentrera
d'un côté, les forces ennemies, comme M. le Préfet l'a
reconnu, pénétreront, sans coup férir, jusqu'au cœur de
la ville ; une résistance extrême, sur des points isolés, ne
sera qu'illusoire, et elle entraînera fatalement des
— 33 -
2*
conséquences dont on ne saurait calculer l'étendue et la
gravité.
» La résistance à outrance jusqu'à écrasement est-elle
dans les usages de la guerre, soit pour une place forte,
soit pour une armée ? N'arrive-t-il pas un moment où,
devant des forces accablantes, lorsque toute résistance
est devenue vaine, une place forte et une armée capitu-
lent, pour épargner la vie des soldats les plus héroïques
et des populations les plus dévouées.
» Quand les vaillants défenseurs de la ville, gardes na-
tionaux, pompiers, ouvriers, auront sauvé son honneur,
devons-nous laisser se consommer un sacrifice désormais
inutile ?
» Que M. le Préfet veuille bien considérer la situation
faite à la Commission. Chargée, pour une durée qu'elle
devait croire limitée à quelques jours, des attributions
réunies de l'Administration et du Conseil municipal, elle
est responsable, vis-à-vis de la population, de toutes les
mesures qui touchent à ses intérêts ; cette responsabi-
lité, qui pèse si lourdement sur elle dans les circonstan-
ces que nous traversons, n'est pas compensée par des
droits correspondants, en ce qui concerne la question
spéciale qui lui est soumise.
» M. le Préfet, reprenant la parole, admet sans hésita-
tion les difficultés en face desquelles la Commission se
trouve placée; il reconnaît que ces difficultés sont plus
graves pour la commission que pour lui-même. Mais il ne
peut revenir sur sa résolution ; il n'a accepté ses fonc-
tions qu'à la condition de résister à tout prix. Il termine
en assurant la Commission tout entière de son estime et
de sa sympathie pour chacun de ses membres, au dévoue-
ment et au patriotisme desquels il désire rendre hom-
mage. La Commission, de son côté, tient à exprimer à
M. le Préfet ses sentiments de reconnaissance et de haute
estime personnelle.
» La séance est suspendue et reprise à 8 heures.
» La Commission, après en avoir délibéré,
» Considérant que M. le Préfet lui demande de s'asso-
cier à des mesures à l'égard desquelles le droit de discus-
sion lui est interdit ;
» Que, sous tous les régimes, il est de principe qu'un
corps délibérant ou administrant ne peut être responsable
que de mesures sur l'adoption ou le rejet desquelles il a
eu sa pleine et entière liberté ;
» Qu'il ne saurait être fait exception à ce principe en
aucune circonstance et surtout lorsqu'il s'agit de mesu-
res dont les conséquences peuvent être d'une gravité
indéfinie :
— M —
» Considérait que les pouvoirs exceptionnels de M. le
Préfet, délégué du Gouvernement de la défense natio-
nale, et sa résolution hautement déclarée de soutenir une
lutte à outrance, ne laissent pas à la discussion la liberté
nécessaire ;
» Considérant que la défense d'une ville ouverte est
une question toute de mesure et d'appréciation;
» 1° En ce qui concerne la défense générale du pays, la
Commission s'associe de toute son 'énergie aux efforts
patriotiques de M. le Préfet; elle a déjà voté les fonds
nécessaires à l'équipement et à l'armement perfectionné
des volontaires et des francs-tireurs ; elle vient de prendre
les mêmes mesures pour les gardes nationaux mobilisés,
dont elle soutiendra les familles ; elle continuera de
seconder, de tout son pouvoir, les vues du Gouvernement
et de son Représentant ;
» 2° En ce qui touche la défense locale, elle persiste
unanimement dans son avis de maintenir la résistance
dans les limites indiquées plus haut.
» En conséquence, pleine de confiance dans la juste
appréciation que M. le Préfet voudra bien faire des diffi-
cultés de la situation, la Commission ne croit pas pou-
voir prendre une part de responsabilité dans la résolu-
tion de résistance à outrance que M. le Préfet lui a fait
connaître.
» Sur l'observation d'un membre, après lecture du pré-
sent procès-verbal, la Commission croit devoir insister
de nouveau sur un point important de la déclaration de
M. le Préfet; la mission que le Gouvernement provisoire
de la défense nationale lui a confiée, est une véritable
consigne de soldat.
» M. le Président est chargé de remettre en personne
copie du procès-verbal à M. le Préfet. »
(Extrait du procès-verbal.)
Deux jours avant le combat, M. Dufayel. prend le
commandement de toutes les gardes nationales du
département. M. de la Forge le lui annonce par la
lettre suivante :
— 3b —
PRÉFECTURE DE L'AISNE
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
Le Préfet de l'Aisne, délégué du Gouvernement de la
défense nationale, muni de pleins pouvoirs, confère à
M. Dufayel, chef de bataillon de la garde nationale de St,
Quentin, les fonctions de lieutenant-colonel, et lui confie
le commandement de toutes les gardes nationales et de
toutes les compagnies de sapeurs-pompiers du départe-
ment.
Le Préfet de l'Aisne,
ANATOLE DE LA FORGE.
Par le décret ci-dessous, M. Baston est nommé
chef de bataillon commandant de tous les pompiers
de l'arrondissement :
St-Quentin, le 6 octobre 1870.
Le Préfet de l'Aisne, délégué du gouvernement de la
défense nationale, muni de pleins pouvoirs, confère à
M. Baston, capitaine commandant la compagnie munici-
pale des sapeurs-pompiers de St-Quentin, le grade de
chef de bataillon. Son commandement s'exercera sur
toutes les compagnies de sapeurs-pompiers de l'arron-
dissement.
• Le Préfet de l'Aisne,
ANATOLE DE LA FORGE.
M. Dufayel, adresse à la garde nationale un ordre
du jour énergique :
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
GARDE NATIONALE DE SAIT-QUETIN
Ordre du Jour.
Vu l'ordre de service de M. le Préfet de l'Aisne, chargé
d'organiser la défense nationale,
Yu les lois qui régissent l'état de siège.
— 36 —
Le commandant porte à la connaissance du bataillon
et de la compagnie municipale des sapeurs-pompiers, que
tous les gardes nationaux et pompiers mobilisables et sé-
dentaires sans exception devront, lorsqu'on sonnera le
tocsin, ou lorsque le rappel sera battu, se rendre immé-
diatement, en armes et en petite tenue sans épaulettes au
lieu ordinaire de rassemblement de chaque compagnie,
pour de là se rendre au plus vite et en bon ordre sur la
Grande Place.
Tous ceux qui se dispenseraient volontairement de cette
prise d'armes seraient traduits devant une cour martiale
déjà instituée. régie par les lois militaires, et seraient
jugés comme ayant refusé de prendre les armes devant
l'ennemi.
St-Quentin, le 6 octobre 1870.
Le Chef de bataillon faisant fonctions
de lieutenant-colonel,
DUFAYEL.
Le sept octobre au matin une forte colonne prus-
sienne composée de dragons bleus et plusieurs com-
pagnies de landwehr partent de Laon, dans la direc-
tion de Crécy. Le soir on la signale dans les environs
de la Ferté-Chévresis et de Ribemont. Les nouvelles,
arrivent, on bat la générale dans les rues, la com-
mission municipale se constitue en permanence. La
garde nationale, malgré une pluie battante qui cau-
sera bien des pleurésies, passe la nuit à différents
postes en dehors de la ville, attendant l'ennemi à
toute heure. Les pompiers, les francs-tireurs sont
sous les armes, les Prussiens n'arrivent pas. On croit
à une fausse alerte et le matin on va prendre un
repos dont on a grand besoin
Vers dix heures un courrier venant de Ribemont
annonce que l'ennemi est à quelques kilomètres, qu'il
peut arriver d'un instant à l'autre. Mais prenons
— 37 —
dans notre collection l'article où nous racontons
les faits qui s'étaient passés sous nos yeux :
« La ville de Saint-Quentin vient de s'illustrer entre
toutes les villes de France par sa brillante défense; elle a
montré que depuis les jours héroïques du siège elle était
toujours habitée par une population intrépide. La jour-
née d'hier prendra une noble place dans les fastes si
bien remplis de l'histoire de notre ville.
» Les Prussiens, au nombre de huit cents environ, cinq
-cents fantassins et trois cents cavaliers, se sont avancés
jusqu'à la gare, après avoir essuyé plusieurs décharges
de mousqueterie; là ils ont été reçus par le feu bien
nourri des sapeurs-pompiers et de la garde nationale qui
défendaient la barricade du pont du canal, pendant que
les francs-tireurs les harcelaient à coups de carabine.
Après un brillant combat qui n'a pas - duré moins de
quatre heures, l'ennemi a été obligé de battre en retraite,
emportant ses morts qui sont nombreux et laissant plu-
sieurs prisonniers entre les mains des gardes nationaux.
» L'héroïsme des combattants a été admirable; les dé-
tails nous manquent pour raconter dignement bien des
traits de bravoure et d'adresse qui rehaussent l'éclat
dont brille depuis si longtemps la garde nationale de St-
Quentin; nous les ferons connaître au fur et à mesure
qu'ils nous parviendront.
» M. Anatole de la Forge était simplement sublime, sur
le sommet de la barricade où il commandait le feu avec la
précision et l'énergie d'un vieux général. Allons mes amis,
en avant mes ions camarades, s'écriait-il souvent sous la
grêle des balles; et il électrisait par son exemple et ses
paroles les combattants qui faisaient des prodiges d'a-
dresse et de sang-froid; c'est comme par un miracle s'il
n'a pas été tué vingt fois pour une; heureusement il n'a
reçu qu'une légère blessure. Le brave lieutenant-colonel,
M. Dufayel, le secondait dignement; on voyait combien
le commandement lui est familier; en voyant son allure
dégagée, on reconnaissait un soldat dès longtemps habi-
tué à la guerre.
» Si Saint-Quentin n'est pas au pouvoir de l'ennemi, si
les contributions de guerre n'ont pas ruiné la cité, on le
doit à ces deux vaillants chefs, à la confiance qu'ils ins-
piraient.
» La journée du 8 octobre aura un immense retentis-
sement et un grand effet, non point parlenombre des en-
nemis mis hors de combat, mais par l'exemple salutaire
qu'elle donne à la France; elle montre, ce qu'on avait nié
— 38 —
jusqu'à ce jour, à savoir que les villes ouvertes pussent
se défendre victorieusement; que les barricades habile-
ment disposées et bien défendues par des bourgeois
aguerris pussent arrêter des troupes régulières. Espérons
que cet exemple sera suivi, qu'on tiendra à honneur d'imi-
ter St-Quentin L'impulsion est donnee, il n'y a plus qu'à
la suivre.
» La journée a été bonne aussi pour la République. La
France verra comment a su se défendre une ville qui re-
poussait par des milliers de NON le plébiscite de Bona-
parte; c'est une ville peuplée de républicains de la veille
qui a donné le signal de la résistance. Et M. Anatole de
la Forge a montré ce que savent faire et comment savent
se conduire les préfets de la République !
» Nous félicitons les communes énergiques qui ont en-
voyé leurs gardes nationales au secours de St-Quentin.
Pour ne pas les exposer aux déprédations et aux repré-
sailles des ennemis, nous tairons leurs noms, qui reste-
ront profondément gravés dans le cœur des St-Quenti-
nois; c'est à l'heure du danger qu'on connait les vrais
amis. »
Le propriétaire dujournal complétait par les ren-
seignements suivants :
« Vendredi, vers 11 heures du soir, le bruit se répan-
dait dans la ville qu'une colonne ennemie marchait sur
Saint-Quentin. Aussitôt M. le lieutenant-colonel de la
Garde nationale convoquaitle bataillon ainsi que la com-
pagnie des sapeurs-pompiers, les francs-tireurs étaient
envoyés en éclaireurs, et des fusils et des cartouches
étaient distribués aux volontaires. Les compagnies occu-
pèrent toute la nuit les postes menacés sans que rien fit
pressentir l'approche de l'ennemi.
Le matin, vers 7 heures, une pluie torrentielle tombait
sur les gardes nationaux, qui étaient renvoyés chez eux
avec ordre de se tenir toujours prêts à marcher au pre-
mier signal.
Il ne tarda pas à se faire entendre. Toujours nous nous
souviendrons de cet instant de mâle résolution où notre
ville, apprenant que les Prussiens étaient aux portes, se
leva tout entière prête à mourir plutôt que de se rendre.
En un instant tout le monde fut à son poste, les uns à la
barricade du pont d'Isle, les autres à Rouvroy, partout
enfin où la ville était menacée. La fusillade s'est engagée
vers 11 heures 1/2 du matin et dura une heure, après quoi
l'ennemi battit en retraite sur Ribemont, surveillé de
très-près par nos francs-tireurs La lutte étant terminée,
— 39 —
chacun resta à son poste pour mettre la ville à l'abri de
toute surprise.
Hier soir, au moment où l'on se préparait à prendre un
repos que les fatigues des deux jours précédents ren-
daient nécessaire. les cris : aux armes ! retentirent, la
cloche du beffroi, léstambours appelèrent tous les citoyens
aux armes. En un instant tous furent sur la Place, l'arme
au pied, attendant d'être dirigés sur le point menacé. Ce
n'était qu'une fausse alerte ; on en fut quitte pour un
léger dérangement et une bonne averse dont nous no
perdimes pas une goutte.
Cette alarme fut malheureusement marquée par un
accident fâcheux. Un éclaireur à cheval, en remontant la
rue d'Isle, ne répondit pas au qui-vivc de la sentinelle
- d'une bairicade. Il continua son chemin au grand galop.
Ignorant quel était le cavalier, et la tête un peu échauffée
par le bruit qui courait d'une suprise de l'ennemi, les
hommes du poste tirèrent sur le malheureux qui tomba
frappé de 2 balles. Transporté de suite à l'ambulance, cet
individu, sur lequel nous avons recueilli les meilleurs
renseignements, ne tarda pas à expirer.
N'oublions pas, en terminant ce récit succinct des
événements, de féliciter et de remercier les compagnies
des environs qui se sont empressées d'accourir au secours
de Saint-Quentin. C'est en nous groupant les uns contre
les autres, en nous serrant avec confiance que nous par-
viendrons à repousser l'ennemi.
Résistance! tel est le mot d'ordre que Saint-Quentin
donne à toute la France, telle est la route qu'elle vient
de tracer vaillamment au pays. »
On a beaucoup discuté pour savoir quel avait été
le rôle de la Commission municipale dans la mémo-
rable journée du 8 octobre. L'extrait suivant du
procès-verbal l'indique d'une façon très-précise:
« La Commission, avertie de l'approche de l'ennemi, se
déclare en permanence.
a A sept heures, les renseignements étant contradic-
toires, la Commission se rend chez M. le Préfet, dans le
but d'obtenir des indications plus précises. A cette occa-
sion, M. le Préfet veut bien donner communication à la
Commission de deux lettres : l'une de M. Testelin. com-
missaire général pour les départements du Nord de la
France, et l'autre de M. le général commandant la 3° di-
vision militaire. Ces deux lettres, conçues dans le même
— 40 —
sens, rendent l'hommage le plus vif et le mieux mérité au
patriotisme et à l'énergie de M. le Préfet, l'engagent à
continuer ses efforts et à ne céder à l'ennemi qu'après
une défense honorable. M. le Préfet, ainsi relevé de la
consigne qu'il avait reçue de se défendre à outrance, dé-
clare à la Commission qu'il va modifier en ce sens les or-
dres précédemment donnés à M. le commandant de la
garde nationale et à M. le commandant des sapeurs-
pompiers.
» Sur ces entrefaites, M. le Préfet reçoit une dépêche
dont il donne connaissance à la Commission. Cette dépê-
che, datée de Ribemont, sept heures du matin, annonce
l'arrivée des Prussiens dans cette ville.
» La Commission remercie M. le Préfet de ses commu-
nications, se retire et rentre à l'Hôtel-de-Ville.
» Vers dix heures, le guetteur signale l'approche de
l'ennemi. Quelque temps après, on entend le bruit de la
fusillade.
» A chaque instant, des gardes nationaux, des citoyens
se présentent à la Commission et demandent des instruc-
tions, relatives pour la plupart à la défense de la ville. La
Commission, rappelant que ses pouvoirs sont bornés aux
questions exclusivement civiles, les renvoie aux autorités
militaires.
» Cependant, divers renseignements, revêtus d'abord
d'un caractère assez vague, arrivent à la Commission.
Des gardes nationaux et d'autres citoyens lui affirment
que la barricade du Petit-Neuville a dû être évacuée.
Plus tard, on annonce que celle du Pont est sérieusement
menacée; un grand nombre de ses défenseurs sont tués
ou blessés, ceux qui restent vont être écrasés. Le tocsin
signale d'abord l'incendie du moulin du Petit-Neuville,
et quelques instants après, un autre incendie dans le
faubourg d'Isle. A ce moment, la Commission juge qu'il
est de son devoir d'intervenir, et adresse à M. le Préfet la
note suivante :
« Monsieur le Préfet, un assez grand nombre de ci-
» toyens sont déjà tombés victimes de leur dévouement.
» La Commission municipale provisoire rappelle à Mon-
» sieur le Préfet le désir qu'elle lui a toujours exprimé
» que la résistance soit limitée à une défense honorable
» et le prie de vouloir bien en conférer avec MM. les com-
» mandants. »
(Suivent toutes les signatures).
» Peu d'instants après, la Commission reçoit de M. le
Préfet, par l'entremise d'un exprès, la prière de déléguer
deux de ses membres auprès de lui. La Commission, à
— 41 —
cause de la gravité des circonstances; décide de s'y rendre
tout entière. Mais. à ce moment, des gardes nationaux
apportent la nouvelle que la cavalerie ennemie exécute un
mouvement tournant et se dispose à euvahir le faubourg
Saint-Jean. Par suite, cinq membres se détachent de la
députation et restent à l'Hôtel-de-Ville.
» Une heure après, les commissaires délégués revien-
nent et rendent compte de leur mission. A leur arrivée
près de la barricade, M. le Préfet, désireux de rester étran-
ger aux pourparlers, les a priés de s'entendre avec MM.
les chefs de corps. En conséquence, M. le commandant
de la garde nationale et M. le commandant des pompiers
se sont retirés, avec les membres de la députation, dans
un bâtiment de la cour du sieur Lefrère, et au bout de
quelques instants, ont appelé à la réunion les officiers
de service à la barricade. Sur les questions posées alors
par les délégués aux chefs de corps touchant l'importance
des forces ennemies, les divergences ont été très-gran-
des, surtout par ce motif que les assaillants étaient dis-
séminés.dans la gare et dans les maisons avoisinantes.
La conversation une fois engagée, plusieurs membres de
la réunion ont fait remarquer que le faubourg d'Isle et
le Petit-Neuville, renfermant une population de 4,000 à
5,000 âmes, étaient au pouvoir de l'ennemi, qu'il y au-
rait un grand danger à ce qu'ils continuassent à être oc-
cupés pendant la nuit, qu'on signalait des incendies,
des malheurs de toute nature, qu'un corps de cavalerie
était déjà annoncé comme envahissant la ville par le fau-
bourg Saint-Jean, et, qu'en somme, il y avait lieu d'exa
miner si la résistance pouvait encore se prolonger long
temps.
» A part quelques réserves, toute l'assistance parut être
de cet avis.
» A ce moment, M. le Préfet, arrivant avec un certain
nombre de gardes nationaux et de volontaires, annonça
que des barricades s'élevaient dans l'intérieur de la ville.
Quelques-uns des citoyens qui l'entourent annoncent
qu'ils ne veulent pas se rendre. Un membre de la Com-
mission, au nom de ses collègues, fait, remarquer qu'il
n'est pas question de se rendre, mais uniquement de s'in-
former du véritable état des choses, et que si même on
se décidait à entrer en pourparlers, parlementer n'est
pas se rendre. En même temps, la fusillade cessait, et
d'autres avis annonçaient que l'ennemi remontait vers
le Petit-Neuville.
» Par suite, la mission des délégués n'avait plus d'objet;
il ne leur restait qu'à se retirer, en rappelant à M. le
commandant de la garde nationale et à M. le commandant
— 42 —
des sapeurs-pompiers qu'il leur appartiendrait, le cas
échéant, d'apprécier l'opportunité d'une suspension
d'armes.
» La Commission ayant donné acte à MM. les délégués
de leur communication, décide qu'elle continuera à rester
en permanence, »
M. de la Forge, qui avait été le héros de résistance,
adresse la proclamation suivante à la ville et à ses
défenseurs.
« Le préfet du département de l'Aisne, délégué du
gouvernement de la Défense nationale.
Félicite la garde nationale, les pompiers et les
francs-tireurs de Saint-Quentin de leur vigoureuse
résistance. Jamais vieilles troupes n'ont montré au
feu plus de sang-froid et de décision que les vaillants
défenseurs de la ville dans la journée du samedi, huit
octobre mil huit cent soixante-dix.
Cette date prendra place dans l'histoire de la cilé
à côté de la glorieuse défense de 1557. La France si
douloureusement éprouvée verra que les citoyens de
la ville de Saint-Quentin, VILLE OUVERTE, n'ont pas
dégénéré et qu'ils reçoivent aujourd'hui l'invasion
prussienne comme leurs, pères ont reçu jadis l'inva-
sion espagnole.
Honneur donc aux gardes nationaux, aux pompiers,
aux francs-tireurs, ils ont tous ainsi que la popu-
lation de Saint-Quentin bien mérité de la Patrie.
A Saint-Quentin, en l'hôtel de la Préfecture, le 9 oc-
tobre 1870.
ANATOLE DE LA FORGE. »
Voici le nom des victimes les unes de leur courage,
les autres de leur peu de précaution :
Martin, Victor-Louis, 42 ans, tué d'une balle à la barri-
cade.- Sans enfants.
Lecompte, Béloni; 40 ans, tué derrière le moulin incen-
dié. — Onze enfants.
Heiwang, 34 ans, mort par blessure.
Lobjeois-Brunot, 50 ans, blessé d'une balle à l'épaule
en retournant chez lui.
- i3 -
Druelle, François, 48 ans, blessé à la jambe gauche en
passant rue de la Raffinerie; amputé.
Poucet, Clovis, 40 ans, blessé d'une balle à la tête en
traversant la rue d'Isle.
Martinage, David, 21 ans, blessé d'une balle dans le dos
en passant rue d'Isle.
Hourriez, Pierre-Joseph, 39 ans, balle au bras gauche en
passant près du chemin de fer.
Delval, Louis, 11 ans, balle à la cuisse en traversant la
route.
Beauvais, Charles, 24 ans, blessé au genou droit avec
sa baïonnette.
Delmotte, Augustin-Joseph, 36 ans, blessé d'une balle
à la tête au bas de la rue d'Isle.
Langrand, Henri, 26 ans. blessé au brae gauche sur la
ligne du chemin de fer, près Rouvroy.
Hachet, Alfred, 32 ans, blessé d'une balle au bras gauche
en remontant la rue d'Isle.
Beauregard. Emile, U2 ans, jambe fracturée en travail-
lant à la barricade.
Le huit au soir arrivent des: troupes de Cambrai, des.
mobiles d'Amiens. et de La Fère, la ville en contient
près de 10,000. Plusieurs alertes éveillent la ville en
sursaut, dans l'une d'elles.deux mobiles de la Marne
sont tués. Le préfet rend l'arrêt suivant :
Le Préfet de l'Aisne, délégué du Gouvernement de la
défense nationale,
Vu l'état de siège,
Arrête :
Tout individu porteur d'un fusil et qui aura fait feu
sans ordre passera devant le conseil de guerre siégeant
à St-Quentin et sera jugé suivant les rigueurs des lois
militaires.
Les jugements de ce conseil seront exécutés dans les
24 heures.
Fait à St-Quentin, à l'Hôtel de la Préfecture, le 10 oc-
tobre 1870.
Au moment où M. de la Forge défendait la ville,
sur ordre du gouvernement prussien Y Indépendant
Rémois publiait le communiqué suivant :
— 44 —
« Ce n'est que sous la menace formelle de voir les ate-
liers de notre imprimerie occupés militairement, que
nous publions la note suivante qui nous est communi-
quée par l'autorité militaire allemande :
« M. Anatole de la Forge, ci-devant préfet de l'Aisne,
vient d'être remplacé par M. le baron de Landsberg, qui
se rend aujourd'hui à Laon pour prendre possession de
son poste. »
Le 10 eut lieu l'enterrement des victimes, M. Tes-
telin, commissaire général de la Défense nationale
dans le Nord avait tenu à présider lui-même cette
funèbre cérémonie.
Voici lanarration que nous avons donné à l'époque :
« La ville entière, patriotiquement émue et frémissante,
suivait aujourd'hui le convoi des braves qui sont morts
pour assurer son salut. Chacun avait tenu à honneur de
conduire à leur dernière demeure les restes mortels de
ces soldats-citoyens, et la foule était innombrable.
» Après la cérémonie religieuse, le cortége s'est dirigé
vers le cimetière. Sur le bord des deux fosses béantes,
des discours ont été prononcés. Dans une admirable im-
provisation, M. Anatole de la Forge a exalté le patrio-
tisme de Saint-Quentin, et en l'écoutant on répétait de
toutes parts: Aussi éloquent que brave, notre préfet.
» Aprèslui,M.Testelin, commissaire général de la ligue
du Nord, est venu au nom du gouvernement de la dé-
fense nationale féliciter la ville héroïque; il a montré que
ce sang versé pour la France ne serait pas infécond,
qu'il allait faire germer par toute la France une moisson
de héros.
» Au nom de la cité, M. Malézieux a prononcé un dis-
cours ému et chaleureux.
» Après eux, M. Huet-Jacquemin, au nom de la So-
ciété de secours mutuels, a fait entendre quelques dignes
paroles.
» Le général Dessaint, retenu par son service, s'était
fait excuser auprès de la famille.
» Après les honneurs militaires, les fosses se sont re-
fermées sur ces nobles victimes. Qu'ils dorment à jamais
dans leur sanglant repos, ces citoyens héroïques qui ont
sacrifié leur vie à la patrie. Leur mémoire sera immor-
telle; pour la perpétuer pendant des siècles, nous deman-.
derions que leurs noms soient gravés en lettres d'or sur
une plaque de marbre noir, placée dans une" des salles
— 45 —
de l'Hôtel-de-Ville. Du fond de leurs tombeaux, ils ren-
draient encore des.services à la Cité pour laquelle ils
sont morts. »
Voici le discours de M. Malézieux, président de la
Commission municipale :
« La municipalité de Saint-Quentin m'a confié la mis-
sion de prendre la parole sur la tombe de nos concitoyens
morts pour la défense de la ville et le salut de la patrie
dans la lutte héroïque de samedi dernier, 8 octobre 1870.
» Martin !.. Lecompte !.. vous avez fait glorieusement
votre devoir. Votre mémoire vivra éternellement dans le
cœur de tous les patriotes. Vos noms seront inscrits au
premier rang dans les annales de la France, parmi tous
les héros qui combattent en ce moment pour la patrie et
pour la civilisation.
» Par vous, Saint-Quentin aura pu ceindre une fois de
plus la double couronne du courage civil et du courage
militaire. Grâce à vous et à vos compagnons d'armes,
l'histoire répétera que St-Quentin, après avoir résisté à ce
fatal entraînement du courant plébiscitaire, source de
tous nos maux, a de nouveau bien mérité de la patrie
par une résistance héroïque, qui contribuera puissam-
ment à conquérir une paix honorable, une paix qui per-
mette à deux grandes nations désabusées de se donner
loyalement la main à travers le fleuve maj estueux qui les
sépare.
» Puisse ce deuil qui est un deuil public, puisse la
sympathie si profonde de cette foule immense atténuer
la douleur de vos familles et de vos amis.
» Par vous, Saint-Quentin a mérité tout à la fois la re-
connaissance de la patrie, le respect et l'estime de nos
ennemis ! -
» Nobles et généreux martyrs du devoir patriotique,
reposez en paix dans votre tombe glorieuse ; et Dieu
veuille que le sacrifice que vous avez accompli soit utile
à la cause sacrée de l'indépendance des peuples, du pro-
grès de l'humanité et de la civilisation. »
Le gouvernement, heureux et fier de cet exemple
donné par une ville démunie de tout moyen de dé-
fense, se hâta d'envoyer le télégramme suivant, qui
restera comme un titre impérissable dans les archives
de la ville :
— 46 —
Gouvernement à Préfet (Aisne).
Tours, le 10 octobre 1870, 5 heures du soir.
La délégation du Gouvernement de la Défense nationale,
établie à Tours. félicite la ville de Saint-Quentin de sa
belle résistance à l'ennemi, et la remercie du grand exem-
ple qu'elle vient de donner à nos villes ouvertes.
Fait à Tours, le 10 octobre 1870.
LÉON GAMBETTA. Amiral FOURICIION,
A. CRÉMIEUX, GLAIS-BIZOIN.
Pour copie conforme, le Préfet de l'Aisne,
ANATOLE DE LA FORGE.
Le 12 octobre le préfet et le général Dessaint pas-
sent en revue la garde nationale et distribuent les
récompenses pour les actes de courage.
Le Préfet de l'Aisne, délégué du Gouvernement de la
défense nationale.
En vertu des pleins pouvoirs dont il est investi,
Arrête :
Art. 1er. Sont nommés chevaliers de l'Ordre de la Lé-
gion d'honneur :
"-' MM. Dufayel, Gabriel-Charles, lieutenant-colonel com-
mandant les gardes nationales du département de l'Aisne.
ancien militaire, ayant fait la campagne d'Italie.
Teauzein, Charles-Olinde, capitaine adjudant-major de
la garde nationale de Saint-Quentin, ancien militaire.
Vouriot, Pierre-Charles, capitaine de la 3e compagnie
de la garde"nationale de Saint-Quentin, ancien militaire.
Baston, Valentin, chef de bataillon , commandant les
sapeurs-pompiers du département de l'Aisne, ancien mi-
litaire.
Lafond, Jean-Emile, lieutenant à la compagnie muni-
cipale des sapeurs-pompiers de Saint-Quentin, ancien
militaire.
Bosquette , André-Alexandre , garde national de la- 6e
compagnie du bataillon de Saint-Quentin, détaché à la
compagnie des francs-tireurs de l'Aisne.
Art. 2. Un extrait du présent arrêté sera délivré à cha-
cun des Légionnaires ci-dessus nommés.
Fait à Saint-Quentin , en l'hôtel de la Préfecture, le 12
octobre 1870.
ANATOLE DE LA FORGE.
— il —
Un sabre d'honneur a, en outre , été remis par M. le
Préfet à M. Vouriot au nom. de la 3e compagnie.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
PRÉFECTURE DE L'AISNE.
Le Préfet de l'Aisne, délégué du Gouvernement de la
Défense nationale, muni de pleins pouvoirs.
Arrête :
M. Devienne adjudant de la garde nationale de Saint-
Quentin , est cité à l'ordre du jour de la garde nationale
de l'Aisne pour sa belle conduite dans la journée du 8 oc-
tobre à la barricade du pont d'Isle.
Fait à Saint-Quentin, en l'hôtel de la Préfecture , le 12
octobre 1870.
Le Préfet de l'Aisne,
ANATOLE DE LA FORGE.
Les félicitations arrivent de toutes parts ; la pre-
mière fut du maire de Lille qui écrivit au président
de la commission municipale la lettre suivante :
Lille, le 12 octobre 1870.
Le Maire de la tille de Lille.
à M. le Maire de la ville de Saint-Quentin.
Monsieur et cher collègue,
J'ai l'honneur de vous transmettre, de la part des gar-
des nationaux de Lille , qui apprennent avec bonheur la
glorieuse résistance opposée par ceux de votre cité aux
tentatives de l'ennemi, une adresse ainsi conçue :
« La légion de la garde nationale de Lille vous envoie
» ses félicitations.
» Elle y joint ses espérances et ses vœux pour sa jeune
» mobile qui combat, à cette heure peut-être, à vos
» côtés. »
Je vous prie, monsieur et cher collègue, de vouloir bien
faire connaître immédiatement à vos courageux conci-
— 48 —
toyens et à nos gardes mobiles les termes dans lesquels
la milice lilloise leur témoigne ses sympathies.
Veuillez agréer, etc.
La Commission municipale a adressé au maire de Lille
la réponse suivante :
Saint-Quentin, 16 octobre 1870.
Monsieur et cher collègue,
La Commission municipale provisoire de la ville de St-
Quentin a reçu la lettre que vous lui avez fait l'honneur
de lui adresser, en l'invitant à transmettre à nos gardes
nationaux l'adresse de la légion de la ville de Lille ; elle
s'est empressée de la leur communiquer.
La Commission municipale vous prie, Monsieur et cher
collègue , de vouloir bien exprimer à la légion de Lille
ses remerciments les plus chaleureux ; ce témoignage de
confraternité nous est d'autant plus précieux , qu'il est
donné par une cité dont les habitants comme nous le
disait, il y a quelques jours , votre énergique compa-
triote, M. Testelin, sont bons juges en fait de courage et
de patriotisme.
Nous sommes heureux de communiquer à votre jeune
et vaillante garde mobile les espérances et les vœux de
leurs compatriotes. et nous allons immédiatement en
faire part à son digne commandant.
Veuillez agréer, etc,
Les villes de Tarcoing, de Calais imitent Lille. Les
gardes nationaux de Douai, envoyèrent à St-Quentin
une députation d'officiers porteurs d'une adresse ainsi
conçue :
Douai, lb octobre 1870.
Aux citoyens, gardes nationaux, sapeurs-pompiers
et francs-tireurs de la ville de Saint-Quentin.
Citoyens,
Les Républicains de Douai, réunis en assemblée publi-
que, vous envoient leurs patriotiques félicitations.
De honteuses défaillances avaient fait craindre que
l'empire eût consommé l'entreprise impie d'énerver toute
— 49 '0'-
3
la nation. Après Strasbourg, Toul. Mézières, Verdun
vous avez virilement montré quele mal était moins grand,
et que notre malheureux pays comptait encore des gens
de cœur.
Honneur à vous ! Honneur surtout à vos morts ! Déjà
l'histoire a enregistré leurs noms !
On n'en saurait douter, votre mâle exemple fructifiera.
D'autres se rappelleront aussi qu'ils sont les petits-fils
des héros de 92.
Non plus que vous ils ne voudront déchoir ; ils combat-
tront notre féroce ennemi en hommes convaincus que
sauver la France, c'est sauver la liberté du monde et l'a-
venir de la civilisation.
Citoyens,
Si les circonstances le demandent, nous nous rangerons
parmi ceux-là.
Nous en prenons l'engagement solennel entre vos vail-
lantes mains.
Vive la France ! Vive la République ! Vivent les Saint-
Quentinois !
La presse de la France non envahie ne cessa de
tarir d'éloges sur la brillante défense de St-Quentin,
et sur l'énergie et le mâle courage de son préfet.
Nous ne pouvons reproduire tous ces articles. Une
phrase de Y Echo du Nord donnera une idée de l'en-
thousiasme universellement excité. « Inscrivons,
disait ce journal, Saint-Quentin dans nos fastes
guerriers, comme Lacédémone dévouait les Thermo-
pyles à l'immortalité. »
La commission municipale, voulant perpétuer la
mémoire du fait d'armes accompli le 8 octobre, rendit
le décret suivant :
La Commission municipale provisoire de la ville de St-
Quentin,
Considérant qu'il importe de rappeler constamment au
souvenir des populations les actes de courage et d'énergie
accomplis pour la défense de la Patrie et de la Liberté ;
Voulant d'une part rendre hommage à la conduite hé -
roïque de la ville de Strasbourg ;

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