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L'invention du quotidien dans la nouvelle ouest - africaine d'expression anglaise

De
353 pages
Cette étude présente les conditiosn d'émergence de la nouvelle ouest - africaine, le contexte socio - politique, le rôle de l'écrivain, et la réception de la nouvelle africaine sur et en dehors du continent afrcain. Puis, l'intérêt se porte sur l'écriture de la mémoire collective de la guerre, du trauma, de la violence ainsi que les stratégies créatives employées par les protagonistes pour réaffirmer leur existence et pour lutter contre la violence et le trauma.
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L’INVENTION DU QUOTIDIEN DANS LA NOUVELLE Bojana CoulibalyOUEST-AFRICAINE D’EXPRESSION ANGLAISE
L’INVENTION DU QUOTIDIEN
Cette étude s’inspire du concept d in’vention du quotidien du
sociologue français Michel de Certeau en tant que déini dans DANS LA NOUVELLE
son ouvrage L’invention du quotidien (1980). Une lecture et analyse
approfondies des nouvelles ouest-africaines anglophones nous OUEST-AFRICAINE
permettent d’examiner comment à travers des actes créatifs,
et au sein de leurs propres champs d’actions, les individus D’EXPRESSION ANGLAISEreprésentés se réairment en tant que sujets agissants dans un
espace où cette subjectivité leur a été précédemment déniée. La
première partie de cette étude consiste à présenter les conditions
d’émergence de la nouvelle ouest-africaine. Nous examinons le
contexte sociopolitique, le rôle de l’écrivain, ainsi que la récep tion
de la nouvelle africaine sur le continent et en dehors du continent
africain, ce qui nous permet de souligner le lien intrinsèque qui
existe entre dignité, subjectivité et développement. Dans une
deuxième partie, notre intérêt porte sur l’écriture de la mémoire
collective de la guerre, du trauma, de la violence ainsi que les
diverses stratégies créatives employées par les protagonistes pour
réairmer leur existence et pour lutter contre la violence et le
trauma. Dans la dernière partie de cette étude, nous examinons les
stratégies stylistiques et linguistiques que les nouvellistes
ouestafricains emploient dans l’objectif de créer une rupture avec la
tradition littéraire coloniale et de réinventer le genre de la nouvelle.
Bojana COULIBALY est enseignante-chercheur en littérature africaine
postcoloniale. Elle a obtenu son doctorat à l’Université
d’OrléansTours en France. Elle a enseigné la théorie littéraire, la nouvelle
africaine, l’Islam dans la littérature africaine et la littérature du
trauma en France, aux Etats-Unis et au Sénégal. Actuellement ses
travaux portent sur la littérature sénégalaise.
Illustration de couverture :
© Caroline Gueye - Freedom
ISBN : 9978-2-343-11578-8
9 782343 115788
35 €
L’INVENTION DU QUOTIDIEN DANS LA NOUVELLE
Bojana Coulibaly
OUEST-AFRICAINE D’EXPRESSION ANGLAISE





L’INVENTION DU QUOTIDIEN
DANS LA NOUVELLE OUEST-AFRICAINE
D’EXPRESSION ANGLAISE BOJANA COULIBALY





L’INVENTION DU QUOTIDIEN
DANS LA NOUVELLE OUEST-AFRICAINE
D’EXPRESSION ANGLAISE
































































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-11578-8
EAN : 9782343115788

DÉDICACE
A Moustapha
A ma très regrettée grand-maman, la conteuse éternelle Radojka
A Zelda, Nailah et Naji
7

REMERCIEMENTS
Au professeur Philip Whyte pour son soutien et ses conseils éclairés.
Au professeur Ousseina Alidou pour sa confiance et pour m’avoir
inspirée.
Au professeur Héliane Ventura et l’écrivain africain qui ont fait
naître en moi, la passion pour la nouvelle.
9

RÉSUMÉ
Cette étude s’inspire du concept d’invention du quotidien du
sociologue français Michel de Certeau en tant que défini dans son
ouvrage L’invention du quotidien (1980). Une lecture et analyse
approfondies des nouvelles ouest-africaines anglophones nous
permettent d’examiner comment à travers des actes créatifs, et au sein
de leurs propres champs d’actions, les individus représentés se
réaffirment en tant que sujets agissants dans un espace où cette
subjectivité leur a été précédemment déniée. La première partie de cette
étude consiste à présenter les conditions d’émergence de la nouvelle
ouest-africaine. Nous examinons le contexte sociopolitique, le rôle de
l’écrivain, ainsi que la réception de la nouvelle africaine sur le continent
et en dehors du continent africain, ce qui nous permet de souligner le
lien intrinsèque qui existe entre dignité, subjectivité et développement.
Dans une deuxième partie, notre intérêt porte sur l’écriture de la
mémoire collective de la guerre, du trauma, de la violence ainsi que les
diverses stratégies créatives employées par les protagonistes pour
réaffirmer leur existence et pour lutter contre la violence et le trauma.
Dans la dernière partie de cette étude, nous examinons les stratégies
stylistiques et linguistiques que les nouvellistes ouest-africains
emploient dans l’objectif de créer une rupture avec la tradition littéraire
coloniale et de réinventer le genre de la nouvelle.

Résumé en anglais
This study draws its inspiration from what the French sociologist
Michel de Certeau identified as the invention of the quotidian in his
celebrated The Practice of Everyday Life (1980). A close reading and
analysis of West African short fiction allows us to examine how
through everyday creative practices and within their own private
spheres, the represented individuals reestablish a space of agency
previously denied to them. The first part of our study consists in
presenting the various conditions of emergence of African short fiction.
We look at the socio-political context and at the role of the short story
writer, as well as the reception of African short fiction in Africa and
11 abroad, which allows us to emphasize the intrinsic link between dignity,
agency and development. Secondly, we focus on the writing of the
collective memory of war, trauma and violence and on the numerous
creative strategies used by the characters to reaffirm their existence, to
fight against violence and to heal from trauma. The final part of this
study examines the stylistic and linguistic strategies used by West
African short fiction writers to create a rupture with the colonial literary
tradition and to reinvent a new short story genre.
12

INTRODUCTION
C’est Alice Walker qui, dans In Search of Our Mothers’ Gardens
(1983), a exprimé avec perspicacité la manière dont le quotidien se
révèle à travers nos gestes :
I remember people coming to my mother’s yard to be given cuttings
from her flowers; I hear again praise showered on her because whatever
rocky soil she landed on, she turned into a garden. A garden so brilliant
with colors, so original in its design, so magnificent with life and
creativity, that to this day people drive by our house in Georgia –
perfect strangers and imperfect strangers – and ask to stand or walk
1among my mother’s art.
Paul Leuillot, dans la préface de Pour une histoire du quotidien, au
XIX siècle en Nivernais (1977) de Guy Thuillier, définit le quotidien
ainsi :
Le quotidien, c’est ce qui nous est donné chaque jour (ou nous vient en
partage), ce qui nous presse chaque jour, et même nous opprime, car il y
a une oppression du présent. Chaque matin, ce que nous reprenons en
charge au réveil, c’est le poids de la vie, la difficulté de vivre, ou de
vivre dans telle et telle condition, avec telle fatigue, tel désir. Le
quotidien, c’est ce qui nous tient intimement, de l’intérieur. C’est une
histoire à mi-chemin de nous même, presqu’en retrait, parfois voilée ;
on ne doit pas oublier ce « monde mémoire », selon l’expression de
Péguy. Pareil monde nous tient à cœur, mémoire olfactive, mémoire des
lieux d’enfance, mémoire du corps, des gestes de l’enfance, des plaisirs.
Peut-être n’est-il pas inutile de souligner l’importance du domaine de
cette histoire « irrationnelle », ou de cette « non-histoire », comme le dit
encore A. Dupront. Ce qui intéresse l’historien du quotidien, c’est
2l’invisible…


1 Walker, Alice. In Search of Our Mothers’ Garden. San Diego, New York,
London: Harcourt Brace Jovanovich Publishers, 1983, p. 241
2 Leuilliot, Paul. Préface in Guy Thuillier, Pour une histoire du quotidien, au XIX
siècle en Nivernais, Paris et La Haye, Mouton, 1977, p. XI-XII, Dans, De
Certeau, Michel, Giard, Luce et Pierre Mayol. L’invention du quotidien : habiter,
cuisiner. Paris, Gallimard, 1994, p. 11
13 Ce quotidien, ce présent qui opprime, ce domaine du silence et de
l’invisible, cette mémoire de l’enfance et des sens, du passé lointain,
glorieux ou traumatique, demeurent parmi les préoccupations majeures
du nouvelliste ouest-africain. Dans L’invention du quotidien : arts de
faire (1980), Michel de Certeau identifie une créativité du quotidien, et
c’est selon lui dans le silence que cette créativité prend vie. En effet,
Certeau affirme, « [l]a figure actuelle d’une marginalité n’est plus celle
de petits groupes, mais une marginalité massive ; c’est cette activité
culturelle des non-producteurs de culture, une activité non signée, non
lisible, non symbolisé (…) Cette marginalité est devenue majorité
3silencieuse. » Il se met ainsi en place, dans ce quotidien qui nous
opprime, un réseau d’anti-discipline, une forme de désobéissance de
masse, privée et discrète, qui donne l’apparence d’une non-existence.
Le nouvelliste africain donne la parole à travers son écriture, à ces
individus du quotidien, ces non-héros, ces laissés-pour-compte qui
luttent contre leur disparition face à un monde qui les ignore, et qui
pourtant se nourrit de cette sève, de ce peuple de l’invisible qui
constitue ses racines. Certeau dédie son essai à :
l’homme ordinaire. Héros commun. Personnage disséminé. Marcheur
innombrable. (…) que demandons-nous de faire croire ou de nous
autoriser à dire lorsque nous lui dédions l’écriture que jadis on offrait en
hommage aux divinités et muses inspiratrices ? Ce héros anonyme vient
de très loin. C’est le murmure des sociétés. (…) Les projecteurs ont
abandonné les acteurs possesseurs de noms propres et de blasons
sociaux pour se tourner vers le chœur des figurants massés sur le côté
(…) C’est une foule souple et continue, tissée, serrée comme une étoffe
sans déchirure ni reprise, une multitude de héros quantifiés qui perdent
noms et visages en devenant le langage mobile de calculs et de
4rationalités n’appartenant à personne. Fleuves chiffrés de la rue.
L’art de faire est un savoir-faire et la possibilité d’y ajouter une
touche créative qui transforme et individualise l’acte quotidien. C’est en
effet, selon Certeau, « une manière de penser investie dans une manière
5d’agir ». Il s’agit d’une « ruse », d’une « tactique » quotidienne, de
« cette capacité de faire un ensemble nouveau à partir d’un accord
préexistant (…) Ce serait l’inventivité incessante d’un goût dans

3 Certeau, de Michel. L’invention du quotidien : arts de faire. Paris : Gallimard,
1980, xliii
4 Ibid., p. 11
5 Ibid., p. xli
14 6l’expérience pratique ». Le nouvelliste d’Afrique occidentale emploie
son art pour rendre compte de ces « pratiques communes (…) [c]es
expériences particulières, [c]es fréquentations, [c]es solidarités et [c]es
7luttes qui organisent l’espace où ces narrations se fraient un chemin ».
Ngugi wa Thiong’O écrit dans Decolonising the Mind (1986) que ses
récits ne parlent pas aux « héros », à une élite privilégiée, mais aux
masses désemparées qui s’unissent pour lutter contre la décrépitude de
leurs espaces de vie. S’inspirant des paroles prononcées par le poète
guyanais Martin Carter, Ngugi déclare:
The theme of this book is simple. It is taken from a poem by the
Guyanese poet Martin Carter which he sees ordinary men and women
hungering and living in rooms without lights; all those men and women
in South Africa, Namibia, Kenya, Zaire, Ivory Coast, El Salvador,
Chile, Phillipines, South Korea, Indonesia, Grenada, Fanon's 'Wretched
of the Earth', who have declared loud and clear that they do not sleep to
8dream, 'but dream to change the world'.
Dans « A Writer’s Monologue » (2000), le cri du cœur d’Ifeoma
Okoye est également emblématique de ce besoin de l’écrivain africain
de donner la parole à l’homme ordinaire. Okoye clame en effet: « if
every novelist writes for only the intellectuals, or specialists, who will
9write for the common man or woman »? Cette tâche est accomplie
avec art dans le recueil de nouvelles d’Okoye The Trial and Other
Stories (2005) où la parole est donnée à la marge de la marge, à savoir,
non seulement à la femme opprimée, mais de surcroit, la veuve igbo.
Le genre de la nouvelle est en lui-même un genre de la marge, un
10genre négligé. Robert Hodge, s’inspirant de la notion de discours de
Foucault, définit la littérature comme partie intégrante d’un processus

6 Ibid., p. 114
7 Ibid., p. xxxiii
8 Thiong’o, Ngugi wa. Decolonising the Mind: The Politics of Language in
African Literature. Oxford: Heinemann, 1986, p. 3
9 Okoye, Ifeoma. “A Writer’s Monologue” in Emenyonu, Ernest N. ed. Goatskin
Bags and Wisdom: New Critical Perspectives on African Literature. Trenton:
Africa World Press, 2000, (355-364), p.359.
10 Pour la nouvelle en tant que genre negligé voir Ian Reid dans The Short Story
(1977), Valery Shaw dans The Short Story : A Critical Introduction (1983),
Helen Chukwuma dans « Two Decades of the Short Story in West Africa »
(1989), Odun Balogun dans Tradition and Modernity in the African Short Story
(1991), Vincent Engel dans « Pas de nouvelle, bonne nouvelle ? » (1994), René
Godenne dans La nouvelle (1995), Guy Ossito Midiohouan dans Formes
courtes (1999)
15 social complexe de pouvoir et de légitimation au sein duquel la
littérature est contrainte d’évoluer. Il stipule en effet:
literature is seen as a social construct, sustained at particular times by
particular groups to serve particular interests: an ideological machine
concerned with legitimation and control, working through a system that
excludes or privileges certain kinds of texts (literary texts and the
‘canon’) and specific readings and modes of reading (literary criticism
and its exemplary works) (…) The single term that best encapsulates
this sense of the object of study is ‘discourse’. This concept following,
Foucault’s influential usage, emphasizes literature as a process rather
than simply a set of products; a process which is intrinsically social,
connected at every point with mechanisms and institutions that mediate
11and control the flow of knowledge and power in a community.
Poursuivant l’argument de Hodge, la littérature africaine
anglophone, et plus particulièrement la nouvelle africaine anglophone,
furent longtemps relayées vers un statut marginal face au canon
littéraire britannique et américain. C’est au sein de ce contexte de
marginalisation, que le discours littéraire africain et ses conditions de
production émergent et s’inscrivent dans le champ littéraire
anglophone. L’acte d’écriture au sein de ce contexte devient en
luimême un acte sociopolitique destiné à affirmer son existence, d’autant
plus que l’on sait la part que la censure a occupée dans la littérature
africaine, principalement depuis les années 1970 jusqu’aux années
1990.
La négligence du genre de la nouvelle en Europe et en Amérique du
Nord a été déclarée avec persistance tout au long de son
développement. La nouvelle africaine anglophone, au sein de ce
contexte occidental demeure doublement marginalisée du fait de son
statut périphérique par rapport au roman et du fait de la provenance
géographique de ses auteurs. Mais la situation est quelque peu
différente en Afrique. Dans un contexte de problèmes économiques qui
s’expriment notamment par une pénurie de papier d’impression, la
nouvelle en tant qu’objet culturel de consommation, peut être plus
facilement produite que le roman. L’aspect économique du texte est à
l’image d’une société en lutte économique perpétuelle. La nouvelle est
un genre qui trouve sa place en Afrique dans le contexte de lutte
sociopolitique en raison de sa nature subversive. Tout message

11 Hodge, Robert. Literature as Discourse: Textual Strategies in English and
History. Cambridge: Polity Press, 1990, p. viii
16 subversif peut être contenu dans un récit bref, qui est un genre qui
circule facilement dans les journaux quotidiens et hebdomadaires. La
nouvelle est ainsi plus facilement accessible que le roman. Et il est vrai,
en effet, que les écrivains de notre corpus emploient le récit court pour
communiquer leurs élans subversifs et dénonciateurs. Chinua Achebe et
Flora Nwapa par exemple publient leurs premières nouvelles dans le
contexte de la guerre du Biafra, avec pour Achebe le souhait de
dépeindre la lutte collective des hommes et des femmes pour la
libération du Biafra ainsi que les incohérences de la guerre, et pour
Nwapa une volonté de dénonciation de la futilité de la guerre. Il existe
peu d’écrivains africains reconnus n’ayant jamais publié de nouvelles.
Le genre de la nouvelle fait en effet partie intégrante de l’expérience
d’écrivain en Afrique. Ada Azodo souligne également la supériorité de
la nouvelle face au roman dans le contexte africain lorsqu’elle
révèle son objectif d’étude dans « (Re)defining Africa’s Limits: A
Comparison of the Novel and the Short Story (1999) » : « This paper
seeks to (re)define Africa’s limits. In so doing, this writer intends first
of all to establish the primacy of the short story as an African literary
genre, seeing that the author of the short story is a modern-day oral
artist who could unify the peoples of Africa with her of his particular
12brand of art. »
L’invention du quotidien dans les récits de notre corpus, pour
reprendre les termes de Certeau, se manifeste dans la capacité du
nouvelliste d’Afrique occidentale à démontrer que les éléments triviaux
de notre existence quotidienne, sont d’une nature politique. Helen
Chukwuma également énonce:
The short story by its very form reflects the sense of urgency shown by
its writers to record an event, a feeling, a phenomenon, a slice of life.
Thus the themes of the West African Short Story present this aspect of
the individualism of the writers while at the same time reflecting their
13socio-cultural background.

12 Azodo, Ada Uzoamaka. « (Re)defining Africa’s Limits: A Comparison of the
Novel and the Short Story » in Hurley, Anthony E. et al. eds., Migrating Words
and Worlds: Pan-Africanism Updated. Trenton: Africa World Press, 1999, (295-
306), p. 297
13 Chukwuma, Helen. “Two Decades of the Short Story in Africa” WAACLALS
Journal (1989) Kalu Uka, Calabar ed. , (1-14), p. 2
17 Aux yeux de Certeau, la fiction, peuplée par des « virtuosités
14quotidiennes » sert à représenter les « manières de faire ». C’est ce
que l’on observe par exemple chez Ama Ata Aidoo qui dans
« Everything Counts » (1970) ou « Her Hair Politics » (1997) souhaite
démontrer que notre choix de coiffure est un choix politique.
Chimamanda Adichie se conforme aux paroles d’Aidoo à travers son
dernier roman Americanah (2013), ce qui montre que l’importance du
quotidien et de ses actes créatifs persistent encore de nos jours, aussi
bien dans la nouvelle que le roman. En effet, la nouvelle africaine, selon
René Godenne, est « une littérature de combat, qui règle ses comptes »
ainsi qu’un « moyen parmi d’autres, utilisé pour affirmer l’idée d’une
15identité culturelle ». Godenne fournit parallèlement une définition de
ce qu’il nomme « la nouvelle du quotidien » :
Il s’agit d’exprimer les mille et un faits de la vie de tous les jours, de
mettre en scène des gens ordinaires qui vivent des événements
ordinaires (…) Rien de plus banal que ces faits ancrés dans le quotidien
le plus commun, le plus courant : celui des faits divers. La nouvelle ne
rapporte jamais qu’une même histoire : celle de la condition humaine
aux prises avec les difficultés, les regrets, les échecs, la solitude, la
mort, les rêves, le bonheur, etc (…) Dramatique ou pleine de tendresse,
16la vision des choses se voit dotée d’une dimension humaine grave.
Il ajoute que la nouvelle détient une valeur d’actualité et qu’elle se
17donne pour fonction continue de « saisir un drame humain ». Elle a
pour rôle de « rapporter des aventures dramatiques vécues par des
18personnes ordinaires, mais qui sortent de l’ordinaire ». Mohamadou
Kane soulignait en 1968 la fonction sociale de la nouvelle et du conte
qui à ses yeux sont « avant tout, au service de la société », et doivent
19« contribuer à assurer [sa] survie. »
Allant à l’encontre de la thèse de Spivak dans son article « Can the
Subaltern Speak? » (1988), et tout en répondant à la question posée par
l’article, nous affirmons que les subalternes parviennent à s’exprimer
par des actes de résistance variés. Contrairement à l’idée selon laquelle

14 CERTEAU, op. cit., p. 109
15 Godenne, René. La nouvelle. Paris: Honoré Champion Editeur, 1995, 137
16 Ibid., p. 113
17 Ibid., p. 114
18 Ibid., p. 115
19 Kane, Mohamadou. Les contes d’Amadou Coumba: du conte traditionnel au
conte moderne d’expression francaise. Dakar: Langues et Littératures, 1968, p.
31
18 les subalternes n’ont pas de pouvoir discursif sur eux-mêmes, nous
affirmons, nous appuyant sur les récits narratifs d’auteurs africains, que
les subalternes ne sont plus uniquement sujets du discours prononcé par
l’Occident. C’est précisément ce pouvoir discursif que les écrivains de
notre corpus envisagent de s’approprier. Le contre-discours, signifié
dans la notion de « talking back to the West » et mis en avant par les
critiques du postcolonialisme, est omniprésent dans l’écriture de la
nouvelle d’Afrique de l’Ouest. Les personnages représentés, à l’instar
des nouvellistes de notre corpus, comme nous allons le voir tout au long
de cette étude, emploient continument et à travers leur vie quotidienne,
des stratégies énonciatives et discursives, dans un objectif d’affirmation
de leur subjectivité. Dans le domaine de l’écriture de la nouvelle
d’Afrique occidentale, le texte et le contexte ne sont pas dissociables.
Le genre de la nouvelle en lui-même rend compte de cette
indissociabilité entre le texte et le contexte car ce que l’on lit dans une
nouvelle c’est une tranche de vie, la vie de l’ordinaire, un ordinaire
transcendé puisqu’il est chargé d’une dimension globale et universelle
tout comme comfirmé par Valery Shaw dans The Short Story: A
Critical Introduction (1983) :
Because a short narrative cannot reproduce, can only imply, extended
periods of lapses of time, very often what is shown is one phase of an
action, perhaps an ordinary event cut out and framed to epitomize a life
of continuing ordinariness; or possibly a crisis which momentarily halts
the flow of time, leaving everything permanently altered once it has
20passed.
La nouvelle met en scène ces personnages du quotidien, ces
individus ordinaires, ces damnés de la terre, comme Frank O’Connor
l’a fameusement proclamé en 1962 dans The Lonely Voice: « [i]n fact,
the short story has never had a hero. What it has instead is a submerged
21population group ». Philippe Andrès stipule également: « On imagine
mal (…) le personnage de Napoleon Ier comme héros d’une
22nouvelle ! ». « Ce qui préoccupe les nouvellistes par-dessus tout »,
selon Guy Ossito Midiohouan, « c’est la vie des petites gens, des
chômeurs, des gagne-petit, des laissés-pour-compte, des ‘ventres-creux’

20 Shaw, Valery. The Short Story: A Critical Introduction. London: Longman,
1983, p. 47
21 O’Connor, Frank. The Lonely Voice. Cleveland and New York: The World
publishing Company, 1962, p. 18
22 Andrès, Philippe. La nouvelle. Paris:Ellipses, 1998
19 23de la ville et du village ». Contrairement au roman, la nouvelle
parvient à donner, comme O’Connor et d’autres critiques l’affirment,
une signification particulière à un événement de la vie quotidienne d’un
24individu. L’écriture de la nouvelle est perçue comme « une écriture de
25l’urgence ». Midiohouan souligne en effet la nature contestataire de la
nouvelle. Il affirme qu’aux yeux de l’écrivain africain, « [ce] qui était
visé, en fait, n’était pas la beauté dans ce qui fait sa permanence mais
l’efficacité immédiate du message délivré. Le texte narratif court leur
était apparu comme le mieux approprié à la nature pédagogique et
26revendicative de leurs messages ».
Shoshana Felman et Dori Laub, dans la preface de Testimony : Crisis
of Witnessing in Literature, Psychanalysis, and History (1992), réitèrent
l’importance du lien intrinsèque qui existe entre texte et contexte, tout
en stipulant que ce qu’elles nomment la « textualisation du contexte »
demeure aussi importante à leurs yeux que la « contextualisation du
texte » :
In order to gain insight into the significance and impact of the context
on the text, the empirical context needs not just to be known, but to be
read; to be read in conjunction with, and as part of, the reading of the
text. We thus propose to show how the basic and legitimate critical
demand for contextualization of the text itself needs to be
complemented, simultaneously, by the less familiar and yet necessary
work of contextualization of the text; and how this shuttle movement or
this shuttle reading in the critic’s work – the very tension between
textualization and contextualization – might yield new avenues of
insight, both into the texts at stake and into their context – the political,
historical, and biographical realitites with which the texts are
dynamically involved and within which their particular creative
27possibilities are themselves inscribed.
La tension qui existe entre les deux phénomènes décrits pas la
critique et la psychologue est particulièrement représentative de la

23 Midiohouan, Guy Ossito et Mathias D. Dossou. Formes courtes : essai sur la
nouvelle d’expression francaise en Afrique noire. Paris : L’Harmattan, 1999, p.
100
24 O’CONNOR, op. cit., p. 21
25 MIDIOHOUAN, op. cit., p. 22. La notion d’urgence dans la nouvelle est
notamment soulignée dans le numéro « La nouvelle c’est l’urgence » de la Revue
des Deux Mondes, juillet-aout, 1994.
26 MIDOHOUAN, op. cit., p. 22
27 Felman, Shoshana and Laub, Dori. Testimony: Crisis of Witnessing in Literature,
Psychoanalysis, and History. New York: Routledge, 1992, p. xv
20 nouvelle africaine, non seulement dans les textes qui traitent
spécifiquement de la mémoire traumatique, mais de manière plus
générale, car l’écrivain africain semble en effet vouloir « textualiser » le
contexte social, politique et culturel environnant. Tanure Ojaide et
Joseph Obi dans Culture, Society, and Politics in Modern African
Literature: Texts and Contexts (2002) font une observation parallèle
lorsqu’ils déclarent: « there should be some understanding of Africa’s
culture, society, and politics since generally African writers (…) find
28themselves in a historical vortex to which they respond ». Les
conditions de production de la littérature africaine demeurent à leurs
yeux un élément essentiel pour la compréhension du récit ainsi qu’ils
l’affirment :
Starting from the premise that literature is a cultural production of a
people, we have come to the understanding that a meaningful discussion
on African literature needs knowledge of what factors influencing
29modern African writers have given rise to their artistic productions.
Cette étude tente ainsi d’examiner dans un premier temps, les
conditions d’émergence de la nouvelle anglophone d’Afrique de
l’Ouest et porte un intérêt particulier au contexte social, politique et
culturel qui influence la production et la réception de la nouvelle
africaine. La lutte pour le développement d’une littérature africaine
traduit la volonté de l’écrivain africain de s’adresser, non pas à un
public strictement occidental comme cela fut longtemps le cas, en
raison notamment de la langue d’écriture employée tel que l’anglais, le
français ou le portugais, mais également à un public local. Ainsi la
question de la langue d’écriture se pose incessamment à l’écrivain
africain qui souhaite en effet produire une littérature africaine en
langues africaines. Le nouvelliste d’Afrique occidentale sur lequel cette
étude se fonde, tout comme ces personnages du quotidien qu’il
représente, emploie des stratégies narratives créatives pour réinventer
un style d’écriture qui tient compte de son identité culturelle et
linguistique. Pour ce faire, le nouvelliste ouest-africain s’inspire des
outils narratifs issus de la tradition orale et du théâtre, il réinvente la
langue anglaise standard qu’il manipule, subvertit et réadapte, comme
Achebe le clamait dans « The African Writer and the English
Language » (1962), son environnement local. Le nouvelliste d’Afrique

28 Ojaide, Tanure and Joseph Obi. Culture, Society and Politics in Modern African
Literature: Texts and Contexts. p. viii
29 Ibid
21 occidentale emploie ainsi un genre du quotidien, qui traite des individus
de l’ordinaire et qui souhaite s’adresser à ces mêmes hommes et
femmes du quotidien. Il est au service du peuple et sa fonction primaire
est celle d’inviter à comprendre ses sociétés, ses cultures, à créer un
dialogue permettant de réformer les sociétés africaines en transition
entre l’environnement traditionnel, rural ou urbain et un monde urbain
au sein duquel les valeurs traditionnelles s’estompent et laissent place à
une culture globale inspirée des cultures européennes et occidentales.
L’oralité et les valeurs traditionnelles ont une importance primordiale
au sein du discours littéraire africain, car comme le déclare Sunday
Ogbonna Anozie dans Sociologie du roman africain (1970), le folklore
permet de faire « allusion au passé comme à un modèle pour le
30présent ». Le nouvelliste africain entreprend, à travers son écriture, ce
que Certeau appelle « la rhétorique et les pratiques quotidiennes » et qui
sont :
définissables comme des manipulations internes à un système – celui de
la langue ou celui d’un ordre établi. Des « tours » (…) inscrivent dans la
langue ordinaire les ruses, déplacements, ellipses, etc., que la raison
scientifique a éliminé des discours opératoires pour constituer des sens
« propres ». Mais dans ces zones « littéraires » où ils ont été refoulés,
demeure la pratique de ces ruses, mémoire d’une culture. Ces tours
31caractérisent un art de dire populaire.
L’écrivain africain tente de rompre en effet, par des « manipulations
32d’espaces imposés », avec ces espaces culturels, sociaux, linguistiques
imposés. La rupture qu’il entreprend à travers son écriture, se manifeste
sous forme d’un syncrétisme entre deux mondes qui s’influencent
mutuellement, le monde dit traditionnel et le monde dit moderne. La
rupture est un mouvement vers une nouvelle forme d’écriture, une
tentative de dé-canonisation de la littérature dominante. L’écriture de la
nouvelle africaine qui subit une mutation de par son incorporation
d’éléments culturels locaux, devient une tentative de dé-canonisation du
roman, genre importé. L’emploi de l’anglais pidgin devient une
tentative de dé-canonisation de la langue standard, la langue coloniale,
devenue la langue de la mondialisation. Avec la rupture vient une forme
de libération, de révolution de l’écrivain qui entreprend, à travers son

30 Anozie, Sunday Ogbonna. Sociologie du roman africain. Paris : Editions
Aubier-Montaigne, 1970, p. 27
31 CERTEAU, op. cit., p. 43
32 Ibid
22 écriture, d’exprimer son rôle social et au service du peuple. La simple
volonté du romancier africain à écrire la nouvelle, le genre
périphérique, indique une volonté de dé-canonisation et de rupture.
C’est une lutte pour un changement de perspective et de restauration de
la dignité culturelle bafouée par des siècles d’esclavage, de colonisation
et d’exploitation néocoloniale.
La tâche particulière de l’écrivain africain est révélée dans le
témoignage de Toni Morrison qui porte un regard sur l’acte d’écrire la
mémoire traumatique: « How I gain access to that interior life is what
drives me (…) It’s a kind of literary archeology: On the basis of some
information and a little bit of guess-work you journey to a site to see
what remains were left behind and to reconstruct the world that these
33remains imply ». Morrison en effet distingue ce qu’elle nomme « la
vie externe », à savoir, le simple témoignage des faits comme celui que
l’on trouve dans les autobiographies d’esclaves, de « la vie interne »,
c’est-à-dire, l’univers émotionnel qui peuple ces vies tragiques,
34affectées par le trauma. L’écrivain, et en l’occurrence le nouvelliste
africain, devient celui ou celle qui participe à restaurer cet univers
émotionnel et qui par ce même geste d’écriture tend à réhabiliter les
victimes de trauma. Loin de simplement relater les faits qui entourent
par exemple la guerre du Biafra, le nouvelliste africain, grâce à son
imagination et sa sensibilité unique, parvient à recréer un monde vivant,
ce monde qui est en nous, que l’on en soit conscient ou non. Puisque les
faits n’ont en effet qu’un impact limité sur notre conscience, le
nouvelliste africain a pour rôle de réintégrer ces faits dans notre
existence. Bien que ces faits puissent paraitre éloignés de nous, car le
lecteur ne fut pas toujours témoin des faits qu’il découvre dans le récit
qui se révèle à lui, il demeure plus à même de saisir les émotions, les
sentiments et les sens qui émergent du texte et qui demeurent
universels, et qui marquent notre condition humaine commune.
La manière dont l’écrivain reconstitue ce monde vivant est relatée
par Morrison, nous permettant de comprendre la tâche particuliere du
nouvelliste africain qui partage des expériences communes de trauma
avec l’écrivain africain-américain. Morrison écrit:

33 Morrison, Toni. “The Site of Memory” in Zinsser, William ed. Inventing the
ndTruth: The Art and Craft of Memoir 2 ed., Boston: Houghton Mifflin, 1995
(83-102), p. 91
34 Ibid., p. 92
23 the remains, so to speak, at the archeological site – surface first, and
they surface so vividly and so compellingly that I aknowledge them as
my route to a reconstruction of a world, to an exploration of an interior
life that was not written and to the revelation of a kind of truth. So the
nature of my research begins with something as ineffable and as flexible
as a dimly recalled figure, the corner of a room, a voice. I began to write
my second book, which was called Sula, because of my preoccupation
with a picture of a woman and the way in which I heard her name
35pronounced.
Les écrivains de notre corpus en effet semblent s’inspirer de ces
mots, de ces portraits, de ces sentiments qui résonnent dans leurs
consciences et qui cherchent une signification, à l’instar du mot
« agha » ayant eu une présence importante dans la vie de Chimamanda
Ngozi Adichie. Cette jeune écrivaine nigériane, qui fait partie de la
génération née après la guerre du Biafra et qui a inauguré en 2013
l’adaptation cinématographique de son roman politique sur la guerre du
Biafra, Half a Yellow Sun, dans une interview avec Agence
FrancePresse, déclare en effet: « The war was always there. I knew agha. Agha
is war (in Igbo). There was always 'agha.' But I didn't know the details
36».
La guerre du Biafra tient une place importante aussi bien au sein du
contexte littéraire nigérian qu’au sein de notre étude. Il y a une véritable
littérature de guerre au Nigéria et la nouvelle semble être le genre
privilégié de cette écriture de guerre étant donné le grand nombre de
nouvelles qui traitent de la guerre du Biafra. Le nouvelliste d’Afrique
occidentale souhaite participer à la création d’une mémoire collective
de la guerre, de la violence et du trauma vécus dans des contextes
variés, et ainsi à aider à une réhabilitation collective. La guerre du
Biafra (1967-1970) fut une guerre civile sans précédent sur le continent
africain depuis la colonisation, avec environ deux millions de victimes
principalement igbo. Selon Toyin Falola plusieurs éléments ont
contribué à engendrer un tel conflit :
the explanation is to see the fall as an outcome of the interaction of
three interrelated factors, namely, the nature of politics, the character of
the state, that is, a weak state which inherited many problems created by

35 Ibid, p. 95
36 Adichie, Chimamanda. Interview AFPTV “Nigeria’s Adichie says bestseller
helped recall painful past” Oct 11, 2013, [réf 13 oct 2013], Disponible sur:
http://www.afp.com/search/site/Nigeria%27s%20Adichie%20says%20bestseller
%20helped%20recall%20painful%20past/
24 colonialism, and the country’s role in the international economic system
which contributed to its underdevelopment (…) Politics involved
primarily the ability to gain control of public resources, or the process
of doing this, not for public ends, but for private ends. Losers had no
rewards unless they allied with the winners. Self-aggrandizement,
corruption, and accumulation were justified and rationalized, and this is
where religion and ethnicity became useful tools. Violence, complaints
about discrimination, and ethnic rivalries rose to their peak in a period
when the control of the instrumentalities of government at either the
federal or regional levels threatened the access of a group of politicians
to resources. Political stability is possible in this kind of system as long
as politicians are satisfied with their privileges, but it is not when they
37are not.
Les nouvelles de notre corpus traduisent l’impact de cette guerre sur
les générations nées après la guerre, comme en témoignent les récits
courts de Chris Abani ou de Chimamanda Adichie.
Le corpus analysé tout au long de cette étude comprend des recueils
de nouvelles d’Afrique occidentale publiés en anglais depuis les
indépendances à nos jours. Ce corpus n’est pas exhaustif et se donne
pour objectif principal de rendre compte de certaines traditions
littéraires et stylistiques notables dans la nouvelle ouest-africaine, en
l’occurrence la nouvelle nigériane et ghanéenne d’expression anglaise à
travers trois périodes d’écriture significatives, à savoir, la période qui
suit les indépendances et qui se reflète dans le témoignage de la guerre
du Biafra, qui est aussi une période de lutte pour la décolonisation. Une
deuxième période tient compte des sociétés ouest-africaines en
transition et témoigne du désenchantement des indépendances. Enfin,
une troisième période d’écriture est caractérisée par l’expérience
d’expatriation, de la vie diasporique et de contact avec les cultures
internationales ou intercontinentales. Les nouvelles publiées dans les
anthologies ne font pas partie de cette étude car nous avons souhaité
porter notre regard sur les écrivains ayant publié un certain nombre de
nouvelles, traduisant ainsi une continuité stylistique et un savoir-faire
dans l’écriture de la nouvelle ouest-africaine anglophone. Nous avons
donc exclu les nouvelles susceptibles d’avoir été écrites dans un objectif
d’expérimentation du genre.

37 Falola, Toyin. The History of Nigeria. Westport, CT – London: Greenwood
Press, 1999, p. 108

25 Notre tâche consistera ainsi dans une première partie à examiner les
conditions d’émergence de la nouvelle anglophone d’Afrique de
l’Ouest. Notre étude portera tout d’abord sur la réception de la nouvelle
africaine en Afrique et nous tenterons de relever le type d’auditoire
auquel s’adresse le nouvelliste africain anglophone. Le rôle de
l’écrivain africain nous informe également sur les conditions
d’émergence de la nouvelle ouest-africaine à travers les thèmes de
l’urbanisation, de la perte des valeurs traditionnelles et des problèmes
de création d’une conscience collective destinée à lutter contre les maux
de la société.
La deuxième partie de cette étude traite de la mémoire traumatique
qui témoigne de la violence, du trauma et plus généralement des
difficultés de survie des individus représentés dans la nouvelle
ouestafricaine. Nous nous intéresserons à la représentation du trauma dans
les nouvelles de guerre et dans deux récits courts de Chris Abani, ce qui
nous permettra de relever les différents aspects de l’écriture du trauma
dans la nouvelle nigériane. Les stratégies de réhabilitation face au
trauma employées par les individus mis en scène, feront l’objet d’une
étude approfondie, qui examinera les manières dont ces individus
luttent pour restaurer leur subjectivité et ainsi devenir des sujets
agissants. Parmi ces stratégies de réhabilitation, nous notons par
exemple divers actes de résistance des veuves igbo face aux rites et
pratiques imposés par des membres de la société traditionnelle igbo.
Enfin, la troisième partie portera sur la notion de rupture et sur la
place qu’occupe la tradition orale dans la création d’une nouvelle forme
de fiction courte ouest-africaine. Nous examinerons les différentes
stratégies de rupture employées par le nouvelliste anglophone d’Afrique
occidentale face aux traditions littéraires, linguistiques et culturelles
importées. La manipulation de la langue, l’usage du réalisme magique
et du réalisme merveilleux, les divers procédés narratifs issus de la
tradition orale, l’emploi d’une narration à la première personne et du
skaz, sont quelques procédés parmi d’autres employés par le nouvelliste
de notre corpus dans un objectif de réappropriation du genre.
26






PREMIÈRE PARTIE

LES CONDITIONS D’ÉMERGENCE
DU RÉCIT COURT OUEST-AFRICAIN

27

CHAPITRE PREMIER :

CONTEXTE DE PRODUCTION
1.1. LA REPRÉSENTATION DU RÉEL
Puisque comme le stipule Certeau dans l’Invention du quotidien :
arts de faire, le texte n’est jamais indépendant du contexte duquel il
émerge lorsqu’il écrit : « [c]es éléments (réaliser, s’approprier,
s’inscrire dans des relations, se situer dans le temps) font de
l’énonciation, (…) un nœud de circonstances, une nodosité indétachable
38du ‘contexte’ », l’écrivain naturellement représente une analyse de son
environnement proche. Judith Butler dans Giving an Account of Oneself
(2005) parallèlement démontre que c’est au sein des conditions sociales
que le discours s’effectue :
there is no ‘I’ that can fully stand apart from the social conditions of
its emergence, no ‘I’ that is not implicated in a set of conditioning
moral norms, which being norms, have a social character that exceeds
a purely personal or idiosyncratic meaning. The ‘I’ does not stand
apart from the prevailing matrix of ethical norms and conflicting
moral frameworks (…) [t]his matrix” is also the condition for the
39emergence of the ‘I’.
Puis elle ajoute: « The reason for this is that the ‘I’ has no story of its
own that is not also the story of a relation – or set of relations – to a set
40of norms ». Ainsi, il est vrai, le sujet énonciatif est inséparable des
conditions et normes sociales, économiques et politiques qui le
produisent. Parallèlement, Florence Paravy faisant référence au
contexte africain, souligne ce qu’elle nomme « l’ancrage » de la fiction
africaine « dans le monde géopolitique réel ». Il s’agit pour elle de

38 CERTEAU, op.cit, p. 56.
39 Butler, Judith. Giving an Account of Oneself. New York: Fordham University
Press, 2005, p. 7
40 Ibid., p. 8
29 41textes produisant une « signification sociale de l’espace ». En ce qui
concerne l’espace au sein duquel l’écrivain africain émerge, le texte
tend à prendre la forme d’un engagement politique et d’une arme de
résistance, à l’instar de ce que Certeau signifie lorsqu`à nouveau il
énonce : « dans l’art de raconter les manières de faire celles-ci
42s’exercent elles-mêmes ». Cette citation de Certeau remet en question
43le concept de « l’art pour l’art », expression qui est notamment
contestée par les critiques de la littérature africaine qui stipulent, tout
comme Tanure Ojaide :
[African] literature is different from the art for art’s sake phenomenon
that is generally common nowadays in the West. Chinua Achebe and
many African writers have drawn attention to the western writers or
critics’ complaint that the African writer is too serious and too earnest.
It is in the African literary tradition to be serious and earnest; more so
as the writers tend to reflect the reality of their people. The condition
of things in Africa is such that the writer cannot ignore the plight of
the people for whom and on behalf of whom he or she writes and still
44be relevant.
En raison de l’expérience collective de la colonisation puis de la
décolonisation vécues par les peuples africains, le quotidien des sociétés
que représente l’écrivain africain est incontestablement teinté d’une
qualité politique tout comme stipulé par Femi Nzegwu dans Love,
Motherhood and the African Heritage (2001): « The very art of
day-today living and more specifically the societal/communal activities as
well as structures that support the community’s lifestyle are all by their
45very nature political phenomena ». Tanure Ojaide et Joseph Obi dans
Culture, Society and Politics in Modern African Literature: Texts and
Contexts (2002) soulignent également l’importance, dans toute analyse
de la littérature africaine, d’exposer le contexte d’émergence du récit.
Ils déclarent en effet: « Starting from the premise that literature is a
cultural production of a people, we have come to the understanding that

41 Paravy, Florence. L’espace dans le roman africain francophone contemporain
(1970-1990). Paris : L’Harmattan, 1999, p. 113
42 CERTEAU. op. cit., p. 135.
43 Théorie mise en avant par Théophile Gautier (1811-1872) selon laquelle l’art
doit avoir une fonction exclusivement esthétique et non morale, didactique ou
participant au progrès social.
44 Ojaide, Tanure. Ordering the African Imagination: Essays on Culture and
Literature. Lagos: Malthouse Press Limited, 2007, p. 105.
45 Nzegwu, Femi. Love, Motherhood and the African Heritage: The Legacy of
Flora Nwapa. Dakar: African Renaissance, 2001, p. 108
30 a meaningful discussion in African literature needs knowledge of what
factors influencing modern African writers have given rise to their
46artistic productions ». Dans Ordering the African Imagination (2007)
Ojaide concède: « History has been a prime factor in the African
experience. This inevitably results in the writers addressing the
47historical circumstances of the continent ». L’écrivain africain et son
récit demeurent en effet les fruits d’un contexte historique distinct qui
mérite une attention particulière.
Les recueils de notre corpus ont été publiés dans la période dite
postcoloniale. Nous attarder sur cette notion nous invite à comprendre dans
quelles conditions précises le récit court ouest-africain émerge.
Stephanie Newell dans West African Literatures (2006) définit les
notions « post-colonial », « postcolonial(ism) » et « neocolonial ». Elle
indique que le terme « post-colonial » fait référence à la période qui a
suivi la fin de la colonisation européenne et se distingue de
« postcolonial(ism) » car celui-ci comprend l’ensemble des théories
mises en avant dans un objectif d’expliquer les effets du colonialisme
sur les populations précédemment colonisées. En d’autres termes, selon
Newell qui cite notamment Ato Quayson :
[postcolonialism] pays attention to intellectual and cultural responses
to the colonial encounter alongside political transformations :
“‘postcolonial(ism)’ thus includes terms such as resistance, desire,
difference, and ‘responses to the discourse of imperial Europe” in its
remit alongside the facts of slavery, migration, and political
48independence.
Le terme « post-colonial » demeure contesté de nos jours car un
nombre considérable de critiques et d’écrivains affirment que le
colonialisme perdure sous une forme nouvelle et que par conséquent le
préfixe post- ne traduirait pas la réalité vécue présentement sur le
continent africain. Niyi Osundare dans Thread in the Loom : Essays on
African Literature and Culture par exemple souligne la problématique
que sous-tend l’expression « post-colonial » :

46 Ojaide, Tanure and Joseph Obi. Culture, Society, and Politics in Modern
African Literature: Texts and Contexts. Durham, North Carolina: Carolina
Academic Press, 2002, p. viii.
47OJAIDE., op. cit., p. viii.
48 Newell, Stephanie. West African Literatures: Ways of Reading. New York:
Oxford University Press, 2006, p. 3-4
31 Whether used ideationally or temporally, the term lures us into a false
sense of security, a seeming pastness of a past that is still painfully
present. . . We are talking about a continent with very little control
over its economy and politics, whose intra-continental interactions are
still dominated by the same old colonial languages – a continent so
heavily indebted to the finance houses of the advanced industrialized
world… How can we talk so glibly, so confidently about the
‘post49coloniality of a place so neo-colonial?
Le préfixe post- semble omettre selon Newell ce qu’elle nomme
« the ongoing presence of western governments and multinational
50companies in the region ». Elle poursuit, et ainsi fournit une définition
de ce que selon elle les théoriciens appellent le « néocolonialisme » :
Patterns of commerce, business, investment, aid, military intervention,
oil extraction, education, and migration, as well as cultural patterns
such as the publication of novels and the exchange of literature and
films, all reveal the complex ways in which colonial history continues
51to shadow daily life in West Africa (…).
Elle indique que le néocolonialisme ainsi traduit un mouvement
d’anticolonialisme qui tente de mettre en avant la situation de précarité
économique qui a été délibérément mise en place par les
gouvernements occidentaux en collaboration avec les multinationales et
52les dirigeants africains afin de satisfaire leurs intérêts communs. Tim
Woods tente également de montrer que les populations africaines sont
quotidiennement confrontées à un néocolonialisme politique et
culturel, couplé de séquelles traumatiques vécues par les populations :
Colonialism for Africans is not an event encapsulated in the past but is
a history which is essentially not over, a history whose repercussions
are not only omnipresent in all cultural activities but whose traumatic
consequences are still actively evolving in today’s political, historical,
53cultural and artistic scenes.
La société nigériane est perçue par Wendi Griswold comme une
société en transition persistante depuis cinquante ans, elle écrit en effet:
« [m]ost Nigerians continue to regard their country – as they have for

49 Osundare, Niyi. Thread in the Loom: Essays on African Literature and Culture.
Trenton, NJ: Africa World Press, 2002., p. 45
50 NEWELL, op. cit., p. 4.
51 Ibid
52 Ibid
53 WOODS., op. cit., p. 1
32 the past fifty years – as being ‘in transition.’ They see it in the midst of
a difficult and painful labor to deliver a modern, democratic, and
54prosperous society ». Le néocolonialisme est couramment décrit
comme un des principaux freins au développement de la démocratie sur
le continent africain.
Notre tâche consiste à mettre en évidence les récits courts dont
l’objectif est de dépeindre les différentes conditions d’émergence de ce
55discours que Frantz Fanon qualifie de « littérature de combat ». Savoir
à qui s’adresse l’écrivain africain nous aide à comprendre le choix de
style littéraire, de contenu thématique et de la langue d’écriture. Les
conditions sociopolitiques seront révélées par l’écrivain puis
combattues, confrontées par les individus illustrés dans ces récits leur
permettant de produire, de manière collective, une restauration de soi,
une thérapie créative, et de se redéfinir en tant que sujets agissants, tout
comme Abiola Irele suggère lorsqu’il définit les fondements de
l’imagination africaine: « movement of consciousness within the larger
society to which the writer’s creative impulse is responsive and of
56which it provides an active formulation ». Les récits de Chinua
Achebe, d’Ama Ata Aidoo, d’I. N.C. Aniebo, de Flora Nwapa,
d’Adewale Maja-Pearce ou de Ken Saro-Wiwa démontrent que le
nouvelliste d’Afrique occidentale anglophone détient un rôle
sociocritique lui permettant de dénoncer les incohérences d’une société
en transition. L’acte d’écriture semble demeurer au sein de ce discours
un acte d’engagement politique et de militantisme nationaliste. C’est
aussi ce que confirme Florence Paravy dans son analyse des romans
africains de la période 1970-1990 :
Les romans de cette période ressemblent souvent à un constat des
lieux, sorte de bilan descriptif de tous les drames africains : drame
politique des dictatures grotesques et sanglantes, drame économique
de la misère et de l’exploitation, drame socio-culturel, drame intérieur
57de l’individu privé de repères, sans racine, ni avenir.

54 Griswold, Wendy. Bearing Witness: Readers, Writers, and the Novel in Nigeria.
Princeton: Princeton University Press, 2000, p. 11.
55 Fanon, Frantz. Les damnés de la terre (1961). Paris : La découverte, 2002, p. 228
56 Irele, F. Abiola. African Imagination: Literature in Africa and the Black
Diaspora. New York: Oxford University Press, 2001, p. 245
57 PARAVY. op. cit., p. 12
33 La tâche de l’écrivain dans ce contexte devient double, car il est
d’une part le dénonciateur des maux de la société, d’autre part, un
initiateur de progrès social tout comme stipulé par Fanon :
C’est la littérature de combat proprement dite, en ce sens qu’elle
convoque tout un peuple à la lutte pour l’existence nationale.
Littérature de combat parce qu’elle informe la conscience nationale,
lui donne forme et contours et lui ouvre de nouvelles et d’illimitées
perspectives. Littérature de combat, parce qu’elle prend en charge,
58parce qu’elle est volonté temporalisée.
Par cet acte de dénonciation puis d’initiation de progrès, le
nouvelliste d’Afrique occidentale se donne pour tâche de conscientiser
le lecteur afin d’entraîner une certaine cohésion sociale ou ce qu’Emile
Durkheim avait très justement nommé dans son ouvrage De la division
du travail social (1893), une « conscience collective ». Durkheim
définit la conscience collective comme étant « [l]'ensemble des
croyances et des sentiments communs à la moyenne des membres d'une
59même société ». Selon lui, ce sont le droit et la morale qui permettent
de lier les individus au sein d’une société. Dans les textes de notre
corpus, l’écrivain montre qu’il s’agit des expériences communes de
combat, de résistance, de dénonciation des difficultés politiques et
économiques, de décolonisation économique, politique et culturelle, qui
demeurent à l’origine d’un besoin de maturation collective. Tout
comme cela semble traduire une des préoccupations du nouvelliste
ouest-africain anglophone, Durkheim observe l’importance des
traditions dans la création de la cohésion sociale :
La difficulté se résout facilement si l'on remarque que, partout où un
pouvoir directeur s'établit, sa première et sa principale fonction est de
faire respecter les croyances, les traditions, les pratiques collectives,
c'est-à-dire de défendre la conscience commune contre tous les
60ennemis du dedans comme du dehors.
La notion d’ennemi est intéressante dans cette citation car elle
exprime ce que l’écrivain de notre corpus tente de pousser le lecteur à
combattre. Il s’agit d’un ennemi collectif qui pourrait être représenté par
le néocolonialisme politique, culturel et économique, la corruption,

58 FANON., op. cit. p. 228
59 Durkheim, Emile. De la division du travail social (1893). Livre I, (en ligne), [ref.
du 15 janvier 2012], p. 81, Disponible sur http://classiques.uqac.ca/classiques/
Durkheim_emile /division_du_travail/ division_travail_1.pdf
60 DURKHEIM, op. cit., p. 84
34