L'odyssée de Rosario

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Que se passe-t-il lorsque nous décidons de vivre dans un autre pays que celui de notre naissance?
' Un Français s’est acheté un terrain dans une campagne sicilienne, il a passé des mois à y reconstruire une maison. Il en sort un beau matin pour boire son café au soleil, un voisin apparaît, pose un fusil sur la table et dit : "Tu vois ce fucile? Quand tu es arrivé, j’ai décidé de te tuer avec."'
L’homme au fusil laissa la vie à son voisin, lui raconta ses aventures héroïques et patientes, pas à pas. L’histoire des travaux, des amours, des révoltes, des sagesses de Rosario R., paysan de Sicile.
Publié le : jeudi 2 juin 2016
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EAN13 : 9782072669941
Nombre de pages : 240
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PIERRE-YVES LEPRINCE
L’ODYSSÉE DE ROSARIO
roman
À tous ceux qui préfèrent la fuite à l’indignité, au Rosario réel, qui refusa une guerre, retourna dans son île, inspira ce roman, à Roberto Saviano, qui choisit, chaque jour, la justice, la vérité, l’espoir.
Octobre 2001
C’était à la fin du siècle dernier, au début de l’automne. Un Français s’est acheté un terrain dans une campagne sicilienne, il a passé des mois à y reconstruire une maison. Il en sort un beau matin pour boire son café au soleil, un voisin apparaît, pose un fusil sur la table et dit : « Tu vois cefucile? Quand tu es arrivé, j’ai décidé de te tuer avec. »
J’étais le Français de ce matin-là, je fus stupéfié, le voisin ne pouvait m’en vouloir à ce point-là, nous étions tous trop pauvres dans cette vallée sans ressources pour intéresser le crime organisé : la déclaration sonnait pourtant comme un arrêt de mort de la mafia. Qu’avais-je fait pour le provoquer, que pouvais-je faire pour y échapper ? Réfléchir en finissant mon café. Le signor R. m’en laissa le temps avant de me stupéfier une seconde fois : « Je t’ai observé, j’ai compris que je m’étais trompé. » On reconnaît rarement une erreur dans tous les mondes, ce vieil homme en avait été capable dans le sien ; on ne s’y confie pas souvent non plus, il le fit ce jour-là. Le premier aveu entraîna la confession d’erreurs plus anciennes et de décisions plus courageuses que celle de supprimer un voisin inoffensif. La plus grandiose amena le jeune Rosario R. à faire un long périple dans des pays en guerre, il me le raconta en 1981, je le rapporte vingt ans plus tard. Ces erreurs et ces décisions provenaient d’un état d’esprit qui dépasse de beaucoup le cultivateur sicilien et le peintre français de ce beau matin, voici l’histoire de Rosario, paysan de Sicile.
Le café fut vite bu, la réflexion plus longue. Aurais-je mieux fait d’écouter ceux qui m’avaient déconseillé de m’installer dans une campagne perdue en Sicile, avais-je donné à ce vieillard une bonne raison de me tuer ? Je le connaissais à peine avant le jour du fusil sur la table, nos maisons étaient proches, mais j’allais rarement de ce côté-là. Il passait parfois du mien, j’entendais rouler des pierres dans le champ au-dessus de la terrasse, je levais la tête : deux chiens jaunes précèdent un fusil bleu et un petit homme vêtu de noir, c’est le signor R. Va-t-il s’arrêter ? Non, il disparaît derrière les arbres, il est toujours pressé dans un pays où les gens prennent leur temps.
Ici, on se salue quand on se rencontre, même si l’on ne se connaît pas, on a toujours plaisir à échanger des nouvelles d’intérêt général, on parle peu de soi-même.
Buongiorno, Signor Vittorio, allez-vous bien, vous et votre famille ? Non male,grazie. Et la vôtre en France, Signor Piero, avec le froid qu’il y a là-bas ? Je le sais, mon frère a travaillé en Germanie. — La France n’est pas l’Allemagne, Signor Vittorio, il y fait moins froid. Ma famille se porte bien, merci. La vendange sera-t-elle bonne ? — Il a plu au mauvais momentma non mi lamento, l’important est la santé, nous l’avons pour le moment, Dieu soit loué. — Vous avez raison, bonne journée,tante belle cose.
L’île n’a guère de ressources, les Siciliens se sont exilés durant des générations, la région que j’ai choisie s’est dépeuplée jusque dans les années 60. Des routes s’ouvrirent dans les années 70, la vallée fut moins isolée, on put gagner un peu plus d’argent à l’extérieur, acheter une petite voiture, une télévision. Il y en avait déjà en 1980, au moment de mon installation, dans les maisons où arrivait l’électricité (ce n’était pas le cas de la mienne), je n’ai jamais su si on la regardait en fin de journée pour savoir les nouvelles, on n’en parlait jamais le lendemain. Tout se passait comme si le monde extérieur n’existait pas. Au début des années 2000, la plupart des jeunes gens préfèrent vivre dans des villes. Si elles ne sont pas trop éloignées, on rend visite aux parents le dimanche, on vient donner un coup de main pour cultiver le blé, l’olivier, la vigne : la farine et l’huile serontdi casa, le vin sera genuino, on saura ce qu’on boit. Mes voisins parlent un peu plus qu’autrefois des événements du dehors, jamais des mafias, en tout cas pas devant moi. On en a entendu parler, oui, on ne connaît personne qui ait eu à en souffrir, tant mieux, ce ne sont pas nos affaires.Ccà semu, comme nous disons en Sicile, nous sommes là, nous sommes vivants, c’est déjà bien, pazienza.
Il y avait plus d’un an que je m’étais installé dans la vallée au moment du fusil sur la table, je croyais commencer à comprendre mes voisins. On a tout à craindre dans une campagne isolée, il était naturel que monsieur R. se soit méfié d’un nouvel arrivant, que ce fût au point de vouloir le supprimer me fit mal. J’aurais dû me révolter contre l’injustice de la condamnation : l’arbitraire de la mise à mort – coup de feu sur un pas de porte, exécution sommaire –,
méthode mafieuse, me paralysa, je ne pus rien faire ni rien dire. Les Siciliens ont la réputation de se taire toujours et partout, ce n’est vrai qu’en cas d’omertà, le fameux silence qu’il faut garder si l’on est témoin d’un fait mafieux. Difficile de faire autrement, l’État promet la disparition de la Pieuvre, elle renaît sans cesse, se ramifie partout, ne pardonne jamais. Mes voisins seraient bien obligés de ne rien dire d’un acte qu’elle commettrait dans la région, pour le reste ils sont discrets quand il le faut, la vie en société dans un lieu restreint l’exige, mais ils adorent parler dès qu’ils le peuvent. On se croise à pied sur un sentier, on s’arrête, on se racontevita e miracoli, si c’est en auto sur une petite route, on bloque longuement le passage pour converser d’une portière à l’autre, nul ne s’en plaint. Ces paysans-là sont loin de la légende sicilienne et de la réputation de taiseux qu’ont encore certains paysans de mon pays, ils sont méfiants mais sociables. Une campagne isolée impose l’entraide plus encore que la prudence, on est serviable par nécessité, on l’est aussi par plaisir. Aller vers l’inconnu de passage est un devoir et une occasion d’échange, on est curieux, un étranger n’est pas un ennemi automatique, ainsi qu’il en va si souvent ailleurs, bien au contraire. Un Français s’installe chez nous, c’est intéressant, accueillons-le, s’il se conduit mal, nous verrons bien.
— Signor Piero, vous voilà de retour, soyez le bienvenu. — Comment allez-vous, Signora Catena ? Accussi, accussi, comme ci, comme ça, mais je ne me plains pas. Et vous-même ? Je sais que vous faites le peintre, est-ce que ça vous rapporte assez ? — Pas beaucoup mais je ne me plains pas non plus, je m’arrange. — Eh oui, nous le faisons tous,campiamo.
Certains mots ont des pouvoirs,campareme console de tout. On campe dans la vie comme on peut, on est de passage sur la terre, arrangeons-nous pour que le séjour se passe le mieux possible. Le verbearrangiarsiest de la même famille, en témoigne le dialogue de l’une de mes amies infirmière dans un hôpital avec un patient. — Signor Giuseppe, bonjour. Je complète les fiches des malades, la vôtre indique votre nom, votre âge, pas votre métier, que faites-vous dans la vie ? Un po’di tutto. — Il faut que je puisse écrire quelque chose, précisez. Come dire ?M’arrangio.
On n’a pas toujours une activité bien définie, on s’arrange comme on peut, la débrouille (le système D de la France d’autrefois) est le premier métier. Lorsque j’ai commencé à voyager en Sicile, je répondais à la française quand on me demandait le mien : je disais « je suis peintre », on dit en italien « je fais le peintre ». Pour cette langue une personne n’est pas son métier, elle l’exerce. La formule est idéale pour moi, j’ai toujours mieux su ce que je faisais que ce que j’étais. Je le sais moins encore, le matin du fusil : qui suis-je pour qu’on me tue ? Trop surpris pour me jeter sur l’ennemi ou pour le fuir, je reste immobile et silencieux, j’attends patiemment d’être canardé, un autre ferait-il preuve d’humour ? On n’en manque pas ici, vertu inattendue parmi nos caillasses mais indispensable, l’humour est de la famille du courage. Les proverbes de tous les peuples en témoignent, ceux de ce pays enchantent :forza e coraggio,dopo maggio viene giugno, courage, tout passe, comme les mois, même les ennuis, après mai viendra juin…
Le voisin au fusil n’a pas l’air de plaisanter, j’ignore qu’il va me laisser en vie et me raconter la grande aventure de la sienne, je pense à la mienne. Pourquoi suis-je venu m’enterrer dans ce trou ? Pour m’y faire tuer par un vieux cinglé ?
J’étais tombé amoureux d’une île à dix-huit ans comme on tombe amoureux d’une personne, durant mon premier voyage sans mes parents. Ce fut la découverte de la liberté, la Sicile fut un premier amour qui dura.
Devenu peintre, je revins souvent dans la région de l’Etna. Un volcan actif change sans cesse de couleur, de forme, son panache, ses panaches – il en a parfois plusieurs – montent lentement ou se courbent si vite qu’on ne peut en peindre que le souvenir, des nuages de vapeur gonflent, le sommet disparaît, un coup de vent les chasse, il réapparaît, obscur comme un vrai mont ou transparent comme un cristal, il flotte alors sur une mer de brume, la ligne d’horizon entre la vraie mer et le ciel s’efface, tout flotte, l’île entière a décollé pour un voyage sans frontières, on fait comme elle, on vole. Je me fis des amis sur la côte est de l’île, la famille M. m’invita chaque année à Charea (prononcé Karéa, peut-être decharis, la grâce en grec), me fit découvrir la région à pied. Nous montions de la petite ville, Marie-Louise, Giovanni, Elena, Luigi M. et moi, jusqu’à un col entre une colline et une montagne, le mont Giove, à la découverte des vallées qui descendent de là-haut jusqu’à l’Etna vers la mer. Les parents et les enfants exploraient, je m’arrêtais au sommet de la colline (sans savoir que je l’habiterais un jour), je peignais des aquarelles. Nous redescendions, à la nuit, de ce que nous appelions la Montagne magique. Une année vint où une route fut ouverte entre le mont Giove et la côte. Des maisons abandonnées se vendaient pour des sommes accessibles à mes moyens, j’allais avoir quarante ans, je voulus un toit, un jardin, travailler ou rêver dans la solitude et l’extase. Nous ne savions pas conduire, nous cherchâmes mon idéal à pied, la signora M. et moi, en vain : maisons en indivision entre trop d’héritiers, combes sans vue, cabanes sinistres, terrains sans point d’eau et hors de prix. Le signor M. était avocat, il connaissait à peu près tout le monde dans une région où l’on aime la chicane, on lui signala un certain Strettino (j’invente à l’homme réel un nom de famille riche en consonnes pour pouvoir faire entendre la façon dont Rosario R. en prononcera férocement les dentales plus tard). Né dans la vallée de mon rêve, le signor Strettino était seul héritier d’une ferme située sur un terrain face à la mer et au volcan, il voulait vendre. Il nous guida, l’avvocatomoi, nous et passâmes le col de la Montagne magique en voiture, grâce à la nouvelle route, trouvâmes la propriété au bout d’un chemin de terre puis d’un long sentier qu’il fallut défricher à la serpe. Serait-elle aussi décevante que les autres ? Non, champs à l’abandon, ferme en ruine presque totale, mais vaste terrain ouvert sur le volcan et la Méditerranée, chênes dodonéens, coup de foudre, une île dans l’île, le havre désiré. Un trimestre de travaux me permit de vivre plusieurs saisons dans un lieu si beau que je ne parvenais pas à le croire vrai, le fusil d’un voisin me réveilla. Penser qu’on va mourir dans quelques secondes fait réfléchir, Rosario R. m’en accorda de nombreuses avant de me dire qu’il ne me tuerait pas, le cadeau de la vie fut précédé par un autre, un présent qui dure.
Pas de canon scié, l’arme posée sur ma table n’était peut-être pas laluparades mafieux, elle m’aurait quand même fauché si j’avais couru les dix mètres qui me séparaient de ma porte. L’idée m’était venue de me réfugier dans la maison, elle m’avait répugné, réflexe atavique ? On n’a jamais été sur un champ de bataille, l’idée de tourner le dos à l’ennemi est pire que celle de mourir.
L’ennemi se taisait, je l’imitais, étais-je devenu fataliste ? Ici, le fameux fatalisme du Sud est optimiste, on se dit qu’on s’en tirera toujours grâce à Dieu et à soi-même, on croit en un dieu lointain et en son moi : « Maman m’a toujours dit que j’étais le plus merveilleux enfant du monde, elle est la meilleuremammadu monde, je suis donc merveilleux. » On n’exclut pas les autres du raisonnement : je suis moi, ils sont eux, je les respecte s’ils me respectent, je les aiderai s’ils m’aident. La logique est parfaite, la suite moins sympathique si la chaîne des services échangés s’allonge, si elle devient mafieuse : « Je t’ai donné du travail, obtiens-moi tel marché, soutiens tel politique, débarrasse-moi d’Untel, sinon je me débarrasse de toi. » Je n’en suis pas là, on me vient en aide pour de petites choses, je me rends utile à ma façon, mes travaux procurent du travail sur place à des habitants de la vallée, on respecte ma paix, je respecte celle des autres, j’ai pourtant troublé celle d’un voisin puisqu’il veut ma mort. Qu’ai-je bien pu faire qu’il ne fallait pas faire ? Que n’ai-je pas fait qu’il aurait fallu faire ?
L’homme au fusil regarde ailleurs, me laisse mariner, réfléchissons.
Jen’ai parlé que deux fois à monsieur R. avant ce matin mais je connaissais son nom avant de m’installer dans la vallée. Quand l’acte de propriété fut enfin signé, à la fin de 1979, après des mois de discussions héroïquement menées par mon ami avocat (le vendeur espérait toujours arracher une lire de plus au riche étranger), le notaire parla au sieur Strettino : « Vous avez loué la propriété durant trente ans à un certain R., prénom Rosario, vous la vendez, c’est votre droit, mais vous lui devez une petite compensation, une “bonne sortie”, le savez-vous ? — Oui, je le sais, il ne s’occupe plus du terrain depuis des années, il a laissé la maison à l’abandon, mais je la lui donnerai,sta buona uscita, je la lui donnerai,non si preoccupi, Signor Notaio. » La fausseté du ton annonçait que la bonne sortie aurait de la peine à sortir de la poche du vendeur, je m’offris à en être de la mienne, on se récria. Le temps passa, je ne pensais plus au signor R. en réunissant les trois paysans-maçons qu’on m’avait indiqués pour le défrichage du terrain et la reconstruction de la maison, en organisant avec eux les achats de matériel et l’emploi du temps : je viendrai de Charea chaque matin à pied, sauf le dimanche, les ouvriers seront là de 8 heures à 16 heures, déjeuner de 12 à 13, le salaire sera de tant de lires à la journée, le paiement aura lieu le samedi, espérons qu’il ne pleuvra pas.
Le troisième jour arrive, il fait beau. Ne sachant pas encore maçonner, je suis chargé d’une tâche moins noble, transporter des pierres pour la réparation d’un mur, je pousse une brouette dans les ronces et la caillasse, un des ouvriers m’appelle : « Nous avons de la visite, c’est Don Rosario. Il louait ton terrain autrefois, je me demande si l’ancien propriétaire lui a payé la buona uscita.» Ici, on parle d’une personne d’âge moyen en disant « le signor X, la signora Y », si on la connaît bien on dit « la signora Anna, le signor Alfredo », si elle est un peu âgée ou particulièrement respectable, on ajoute ledomhérité du latindominus, maître, devenudon pour un homme,donna pour une femme, suivi du prénom, Don Giovanni chez Mozart, Don Vito dansLe Parrain, un film des années 70. En 1980, je suis le Signor Piero, l’ouvrier qui vient de me parler sera Don Francesco, Rosario sera Don Rosario. J’essuie la sueur qui m’aveugle, je veux voir le bénéficiaire de la bonne sortie. Il arrive par le haut du terrain, deux chiens le précèdent en silence, nez au sol, œil en biais, un canon de fusil brille à travers les arbres, des pierres dévalent, une silhouette d’homme apparaît en contre-jour. Il avance à grands pas frappés, comme pour rappeler à la terre qui est le maître, plus petit que la moyenne dans une région où l’on n’est pas grand mais robuste. Il s’arrête, nous approchons. Pas de couvre-chef – c’est rare dans nos parages (nous sommes au début du printemps, le soleil est déjà vif, tout le monde a quelque chose sur la tête, une casquette, un journal plié, je porte un chapeau de paille d’Italie) –, chemise blanche usée, veste noire, pantalon sans couleur, larges chaussures de cuir bouilli, visage impressionnant, je mets du temps à comprendre pourquoi : ridé à l’extrême, il ressemble à celui d’une momie, il est surmonté d’un toupet touffu de cheveux poussiéreux mais noirs, totalement noirs, pas un seul fil blanc, même aux tempes – une teinture dans ce trou perdu ? Le visiteur regarde d’abord les travaux, ses petits yeux vert-de-gris sont noyés dans une sorte de larme qui ne tombe pas, il ditbuongiorno aux quatre personnes sans leur serrer la main puis pose des questions aux ouvriers, je n’existe plus mais j’ai eu le temps de voir ses dents. À la différence de celles de presque tous les habitants de la vallée, incroyablement blanches et parfaites jusqu’à la mort, celles de Don Rosario sont jaunes comme un faux ivoire
de matière plastique, aussi larges que hautes : porterait-il un dentier ? Dans ce cas, c’est un appareil sommaire qui fait de la peine, on comprend alors pourquoi ce visage de très vieil homme intrigue, il est incompatible avec des cheveux si noirs, des dents si bizarres, on ne s’attend pas à voir une sorte de clown à prothèse et perruque dans un lieu qui n’évoque ni le cirque ni la coquetterie, une rude campagne sicilienne. Ce qu’il me dira, un an et demi plus tard, m’expliquera ces contradictions apparentes. Cet homme qui ressemble à un vieillard de quatre-vingt-dix ans n’en a que soixante, à peine, il souffre d’une conjonctivite chronique contractée dans des circonstances aventureuses qu’il me racontera, mais il a conservé une démarche de bête fauve, une denture et une chevelure imputrescibles bien à lui, il est solide. Il a résisté à des épreuves qui auraient tué la plupart des autres, il m’en fera le récit, j’aurai peine à le croire véridique.
La conversation avec les ouvriers, tenue dans le dialecte local (que je comprends toujours mal aujourd’hui), fut brève, le seigneur R. s’en alla brusquement sans me saluer. Je n’aurais pas dû courir derrière lui, preuve de faiblesse, je le fis quand même. Renonçant à évoquer les invasions de la Sicile au cours des siècles et à présenter la mienne comme secondaire, j’arrête le petit homme pour poser une question : être privé de sa location ne l’a-t-il pas gêné ? Non (rire bref et violent), ce terrain ne l’intéresse plus depuis longtemps. Labuona uscita fut-elle bien donnée ? Il ne faut pas s’inquiéter de ça,affare mio, c’est mon affaire, pas la vôtre. L’ex-locataire de mes modestes hectares a disparu, les pierres qu’il a foulées roulent encore, sa réponse sonne toujours dans mon esprit. « Il ne faut pas s’inquiéter de ça » est inquiétant, « c’est mon affaire » est pire, c’est la devise de Cosa Nostra, association née en Sicile pour une juste cause, autrefois, devenue criminelle, depuis : Notre Affaire à nous autres mafieux ne regarde que Nous, gare à ceux qui s’en mêleraient. Les capitales, Rome pour l’Italie, Palerme pour la Sicile (elle y possède son propre parlement), sont loin, l’État est une notion abstraite, la loi pour tous n’est rien face à celle de chacun. « Ne t’occupe pas de ce que je fais, je ne m’occuperai pas de ce que tu fais » est le principe même des mafias, j’en connais la théorie, en subirai-je un jour la pratique dans la vallée ? En tout cas, le seul habitant qui pourrait m’en vouloir de quelque chose m’a rassuré, je n’ai rien à craindre dans mon paradis, la mauvaise humeur de monsieur R. est un épiphénomène, je m’arrangerai pour la dissiper à force d’amabilités quand je le rencontrerai à nouveau.
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