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L'Offrande Secrète, 1ère partie

De
279 pages

Imaginez un domaine où tout est changement. Une forêt pourrait devenir en quelques secondes un désert et toute l'écosystème serait lui aussi renouvelé. Que pourrait-on construire sur une terre pareille ? Pourrait-on même y vivre ?

Les dieux n'ont pas achevé leur ouvrage : le monde n'est qu'une éternelle ébauche où aucun paysage ne demeure plus de quelques instants avant d'être balayé par un autre. Les montagnes succèdent aux mers, les forêts aux déserts, dans une furie destructrice. Pour les créatures qui hantent le chaos, la mort est la seule issue possible. Les Terres Éphémères s'étendent partout.


Mais les hommes ont échappé à ce mal. Ayant prié pour leur salut, ils ont reçu en récompense des fiefs sur lesquels bâtir des temples et des cités. Puis, par de grands pèlerinages, ils ont relié leurs villes entre elles. Ainsi fut fondé l'Orbiviate, terre de stabilité au cœur de la tourmente.


Le pacte est clair entre les dieux et les hommes, rien ne devait changer. Pourtant, même un accord divin peut être rompu. Voilà qu'au cours d'un pèlerinage, une ville est anéantie, sans raison apparente. Les prêtres envoient alors sept expéditions à la recherche d'un mythe : une montagne immuable, quelque part sur les Terres Éphémères.


Pour la première fois depuis trois mille ans, une poignée d'humains ose s'aventurer sur le domaine des dieux.

1ère partie du tome 1

Autres romans de la Fortune de l'Orbiviate :

- L'Offrande secrète, 2e partie

- La Marque du Fléau


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qui sait apaiser mon âme

qui m’a donné bien plus que son temps

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***

Les terres convulsées se figèrent enfin et, aussitôt, le grondement cessa. Hissé sur un sommet, Hygua laissa son regard couler sur le paysage en formation. Pour le moment, il avait pris la forme d’une vaste plaine, couverte de hautes herbes ondulant au rythme des tertres et des dépressions. Comment et pourquoi, nul ne le savait.

Derrière lui, le gigantesque bûcher funéraire achevait de se consumer, faisant disparaître à jamais le corps de sa femme.

Hygua ne pleurait pas, il ne le pouvait plus.

Les cadavres gisaient, entassés pêle-mêle. Prendre le soin de les enterrer aurait demandé trop de temps. Du temps, songea Hygua avec amertume. Et pourquoi?

Du temps pour fuir, mais la fuite ne menait à rien. D’écueil en écueil, de piège en piège… Sur les six milliers qui avaient pris la route, moins de mille demeuraient en vie. Des aiguilles de roches coupantes comme des lames jusqu’aux cols enneigés, des déserts aux sables rouges jusqu’aux marais insalubres, les environnements s’étaient succédé, chacun apportant son lot de souffrance et de morts.

Et ils marchaient depuis seulement quatre jours.

Appuyé sur sa lance avec lassitude, Hygua s’interrogeait sur le sens de ce monde nouveau.

Combien de temps pourraient-ils résister? Combien de temps tiendraient-ils sur ces terres éphémères, où rien ne subsistait plus de quelques minutes? Quelles puissances s’étaient-elles mises en œuvre pour créer une telle démence? Hygua avait vu des arbres s’étirer en craquant puis fondre au sol pour devenir une nuée d’insectes multicolores. Pourtant cela n’était rien, car parfois le paysage se transformait comme un lac déchaîné, les montagnes s’érodaient, la végétation naissait, les forêts succédaient aux rivières, et les falaises aux plaines avec une brusquerie telle que quiconque se trouvait pris dans le feu du changement était inexorablement déchiré, réduit en pièces sous la force de la transformation. Il était impossible de prévoir où et quand le changement aurait lieu. Aucun signe précurseur, si ce n’était ce son, étrange et terrifiant. Le grondement d’une colère titanesque.

Hygua et son peuple tentaient de s’échapper, sans but, sans espoir. De toute façon, la fuite ne serait plus très longue. Déjà, la douce cité de Leïnorankyrome lui manquait. Ses jardins, ses terrasses, sa vie. Et pourtant l’ultime image qu’il emportait d’elle le hanterait à jamais : son propre frère, sur les remparts, sombrant avec la cité elle-même, au milieu du lac rouge de sang. Combien de morts avait-il fallu pour teindre les eaux sereines? Hygua estimait que plus d’un tiers des habitants avait péri ce jour-là. Jamais il n’aurait pu penser qu’ils avaient fui une terrible menace pour se jeter dans un péril plus grand encore.

Il contemplait la profonde vallée creusée sous ses yeux, quand celle-ci sembla se soulever et s’emplir peu à peu. La roche et la terre, agitées comme des vagues, s’élevèrent pour ne plus retomber. Bientôt des collines grises s’étendirent à perte de vue. Que faut-il comprendre? se demanda une fois de plus Hygua. Comment de telles choses étaient-elles possibles? Comment les terres pouvaient-elles changer d’aspect avec une telle rapidité? C’était comme si l’érosion, les ravages du temps et des éléments faisaient leur office de plusieurs millions d’années en une poignée de secondes.

Une voix s’éleva soudain à ses côtés.

— Où est ton frère, Hygua, premier parmi les hommes?

Hygua baissa les yeux, intrigué par cette étrange question, et son regard se posa sur un homme qui paraissait bien frêle à côté de sa stature de colosse. C’était un vieillard, habillé d’une robe blanche au liseré de feu. Hygua plissa les yeux, car le vêtement semblait être vraiment tissé de flammes.

Le vieil homme baissait la tête, mais Hygua put tout de même le détailler plus avant. Une couronne de houx s’emmêlait dans sa chevelure blanche, et sa barbe tombait plus bas que sa poitrine.

— Cerah est resté en arrière, finit par répondre Hygua.

Comment n’avait-il jamais remarqué cet homme au sein de sa suite?

— Et sais-tu pourquoi? demanda le vieillard.

Cette fois, Hygua ne sut que répondre.

— Quelle est ta question, vieil homme?

L’intéressé fit mine de n’avoir pas entendu.

— Il a été puni. Pour ses fautes. Néanmoins il n’est pas juste que vous le soyez tous.

La peur gagna le colosse.

— Qui es-tu?

Alors le vieillard leva son visage et son regard ardent croisa celui de Hygua. Ses yeux étaient un feu vivant. Orangés comme des escarbilles, brûlants comme un brasier.

— Plonge ton regard dans le feu de mon esprit, murmura-t-il.

Son chuchotement était fascinant, hypnotisant comme la danse des flammes dans l’âtre. Nul ne pouvait y résister. Hygua s’y perdit.

Il tomba à genoux devant le vieillard, et la voix de ce dernier gagna en force, tel le ronflement d’un feu.

— Je suis le dieu Sécadif, l’Onirique, Seigneur du feu et des rêves. Vos fautes, ô habitants de Leïnorankyrome, ne nous ont pas échappé, à mes frères, à ma sœur et à moi. Votre piété trop légère et mal dirigée nous a courroucés. Pourtant mon cœur vous a pris en pitié et j’ai intercédé pour vous auprès de mes pairs. Peigne ta barbe et ceins tes reins, puis rassemble ton peuple et annonce-lui la bonne nouvelle.

Hygua obéit et fit sonner son cor. Aussitôt, le peuple se hâta et fut bientôt rassemblé. Les derniers habitants de Leïnorankyrome, la cité divine. Le dernier espoir de l’humanité.

— Le dieu Sécadif est venu parmi nous! s’écria Hygua. Il nous apporte l’espérance!

À ces mots, Sécadif rejeta son apparence humaine et prit la forme d’une colonne de feu. Tous durent alors baisser les yeux devant son insoutenable gloire. Sa voix grondait avec la puissance d’un volcan.

— Ton passé est derrière toi, peuple de Leïnorankyrome. Tu dois oublier ta peine, car elle n’existe plus désormais. Ta foi abjurera tes erreurs. Après moi viendront mes frères et ma sœur et ils t’enseigneront comme je vais le faire. Puis nous ne reviendrons plus, sauf si nous l’estimons nécessaire. Tant que tu resteras fidèle aux Sept, tu vaincras l’entropie et le monde sera stable sous tes pieds. Tu bâtiras de grandes cités et des routes pour les relier. De tes mains naîtra l’Orbiviate.

Alors les hommes entendirent l’enseignement de l’Onirique Sécadif, puis ceux des autres dieux après lui. Pendant des millénaires, partout où ils priaient avec ferveur, le monde se stabilisait.

Là où la foi ne résidait pas, les Terres Éphémères s’imposaient.

***



Chapitre 1



Un pèlerinageSymbole%20de%20Yanothan%20-%20tome%201.jpg

Monhod est le joyau de notre province : des pêcheurs y meurent de faim alors qu’une brique de la maison qu’ils habitent les mettrait à l’abri du besoin jusqu’à la fin de leurs jours. Et pourtant, aucun humain ne garde ses remparts.

Les paroles des vieillards semblaient résonner encore dans le cerveau embrumé d’Amnor. Monhod, cité portuaire taillée dans l’opale. Un trésor défiant l’imagination.

Le larron sillonnait les routes de l’Orbiviate depuis des années. Il n’était pas un bandit sous la férule d’un chef, plutôt un artiste choisissant soigneusement les lieux où il accomplissait ses méfaits. Monhod était une exception. Dans tout l’Orbiviate, mille récits décrivaient les légendaires richesses de la ville. Amnor avait toujours cru qu’il s’agissait là de contes de bonne femme, au mieux d’exagérations insensées de la vérité. Cependant, du sommet des tours de sable de Paly, Monhod brillait sous le soleil d’hiver. Une myriade de couleurs parcourait ses bâtiments inestimables. Nul doute n’était permis.

Un vent froid soufflait depuis la mer, située quelques kilomètres plus loin, et s’engouffrait dans le manteau d’Amnor, faisant claquer l’étoffe avec violence. Le voleur produisit une petite trousse qu’il entreprit d’ouvrir une fois agenouillé au sol. Il en sortit un marteau d’orfèvre et un burin du même acabit : il était encore trop tôt pour penser au gros œuvre. Un échantillon suffirait pour cette nuit.

Il longea le mur d’enceinte, ses instruments en main. Ça et là, il apercevait des encoches sur la pierre, partout ailleurs aussi lisse qu’un miroir. Les marques semblaient anciennes et érodées. Peut-être étaient-ce là les traces laissées par d’infortunés prédécesseurs, interrompus de manière définitive durant l’exécution de leurs malhonnêtes desseins.

Aucun humain ne garde ses remparts. Les deux vieillards n’avaient-ils pas hoché la tête d’un air entendu? Était-ce de la peur qui se lisait dans leurs yeux? Ou bien de la malice?

Amnor secouait la tête, tentant en vain de chasser ces pensées, lorsque le vent lui apporta le son d’un galop. Qui pouvait venir dans cette ville au cœur de la nuit? Pestant entre ses dents, il se prépara à travailler avec célérité.

Il frappa son burin et un éclat d’opale tomba à ses pieds. Il ne l’avait pas ramassé qu’un grognement bas, à la limite de l’audible, se fit entendre derrière lui. Il ne se retourna pas. Les peurs infondées de son enfance l’envahirent ; il se remémora sa chambre à coucher et les ombres effrayantes qui dansaient sur les murs une fois sa chandelle consumée.

Nulle silhouette pourtant ne se projeta sur les remparts de Monhod, car le gardien de la ville était invisible aux yeux humains. Les murs ne s’assombrirent que de sang.

Amnor Pasie fut bien près de survivre cette nuit-là. Car le cavalier qu’il avait entendu approcher n’aurait pas manqué de percevoir la présence du voleur, aussi discret qu’il fût.

Lorsqu’il arriva aux portes de la ville, le voyageur tourna la tête vers le cadavre déchiré d’Amnor et en contempla l’horreur un instant. Il approcha sa monture du corps en lambeaux pour l’examiner et n’eut aucun doute sur l’identité de l’assassin. Il n’y avait rien à faire, à part signaler l’accident. Selon la tradition un garde brosserait les remparts et brûlerait les restes du cadavre avant de faire son rapport. Comme tous ceux qui l’avaient précédé dans cette tâche, il aurait le droit de garder l’éclat d’opale arraché au mur.

Le cavalier grommela un juron de colère et pénétra dans la ville en lançant son cheval. Il tourna dans les rues endormies jusqu’à atteindre une petite place située au cœur de la cité iridescente. Là se dressait la haute statue de bronze à l’effigie d’Aguénor Dare, l’une des plus grandes figures historiques de Monhod. Le cavalier mit pied à terre.

Une dizaine de minutes plus tard, il atteignait le temple de Barhab.

Le jeune clerc de garde cette nuit-là se nommait Artus. Il fut plutôt surpris de voir le voyageur arriver du centre de la ville et non de ses portes, mais il décida qu’il n’était pas de son devoir de résoudre ce mystère. Se dirigeant vers l’entrée du bâtiment, il sortit au moment même où l’homme sautait de sa monture. L’inconnu, de haute taille, avait rejeté en arrière la capuche de sa lourde cape noire. Ses cheveux bruns retombaient en longues mèches humides autour de son visage. Sur les fontes du cheval, un peu de neige achevait de fondre en gouttant.

— Bonsoir clerc, fit l’inconnu, je suis le père Calad. Conduisez-moi à une chambre, je vous prie, j’ai fait un long voyage.

Il plongea alors la main sous sa cape. Ce faisant, il dévoila sa poitrine et Artus aperçut, brodée en fil d’or, l’épée de Qaôzer. Un Formateur.

— Voici, jeune homme, mes lettres d’introduction.

Artus prit le parchemin. Il ne savait pas vraiment ce qu’il était censé y lire. Au bout d’un moment qui lui parut assez long pour prouver son sérieux, il invita le prêtre à le suivre.

Le trajet se déroula dans un silence pesant. Tandis qu’ils arpentaient les couloirs du dortoir, encore sombres à cette heure, le clerc ne pensait qu’au réconfort que lui apporterait la bouteille d’eau-de-vie qu’il se promettait d’aller subtiliser une fois le prêtre dans sa chambre. Le Formateur scrutait les peintures et les fresques sur les murs. Artus les avait toujours trouvées de belle facture ; le rictus qu’arborait le prêtre laissait à penser qu’il n’était pas nécessairement de cet avis.

Enfin le novice trouva une chambre libre et, après avoir préparé des draps frais sous l’œil sombre de son hôte, il lui souhaita une bonne nuit et s’éclipsa avec soulagement. Il dirigea ses pas sans hésitation vers une chambre située trois portes plus loin et, soulevant une latte, il empoigna une bouteille de poire qu’il avait dissimulée là. Il la lorgnait avec convoitise quand brusquement le Formateur ouvrit sa porte, tombant nez à nez avec le jeune clerc. Ils demeurèrent l’un en face de l’autre sans dire un mot pendant quelques secondes, puis le prêtre hocha la tête d’un air satisfait.

— Vous lisez mes pensées, jeune homme. Je vous remercie.

Saisissant la bouteille, le Formateur entra dans sa chambre. Artus resta indécis, hésitant à réclamer son bien. La peine était perdue, comprit-il bientôt. Il regagna le poste de garde en traînant les pieds, les bras ballants et tête baissée.

*

* *

Seuls le vent et quelques rares marins troublaient de leurs voix les calmes rues de Monhod chargées de senteurs salines. La majeure partie des tavernes était déjà fermée à minuit car, dès quatre heures, le quartier des pêcheurs commençait à s’éveiller. Ses rues s’animaient sous le va-et-vient des habitants soumis au joug implacable des exigences de la nature.

Joris se réveilla elle-même bien avant l’aurore. C’était un grand jour pour elle : son premier pèlerinage vers l’Immuable. Selon la tradition monhodienne, le premier des sept pèlerinages symbolisait l’entrée dans l’âge adulte, âge fixé à dix-sept ans pour une raison sans doute mûrement réfléchie.

Aussitôt qu’elle fut debout, la jeune fille se précipita hors de sa chambre puis descendit dans la salle commune en laissant sa main glisser sur la rambarde de bois. Parvenue au milieu des escaliers, la pièce lui apparut vide. Seuls les vestiges d’un repas pris à la hâte témoignaient qu’on y avait déjeuné quelques minutes auparavant. Ses parents et son frère étaient déjà partis travailler, elle ne les reverrait pas avant de longs mois. Elle ne les voyait guère plus de quelques jours dans l’année depuis ses douze ans et, à peine revenue à Monhod, voilà qu’elle devait les quitter à nouveau. Rebroussant chemin, elle se précipita à l’étage, vers la fenêtre qui donnait sur le port et la mer de Lhom.

Joris fit glisser entre ses doigts l’opale qu’elle portait autour du cou. Chaque monhodien en recevait un fragment à la naissance, tiré non des murs de la cité mais de ses carrières. Durant toutes ces années, l’éclat irisé avait été le seul signe rattachant la jeune fille à ses origines. Joris n’avait pourtant rien oublié de sa ville natale. Devant ses yeux se dressait le phare de Dare. Il n’illuminait pas le ciel, mais étendait son ombre sur les quais. Son feu s’était éteint à jamais, dix ans avant la naissance de Joris, lorsque le vaste océan de Lhom s’était refermé pour devenir une petite mer intérieure. Plus aucune créature fabuleuse ne s’échouait sur les rives sablonneuses mais la mer prodiguait encore ses largesses aux monhodiens.

À mesure que le jour se levait, des centaines d’étoiles semblaient s’allumer sur les flots tandis qu’elles s’éteignaient dans les cieux, comme si le ciel et la mer avaient pour un instant échangé leurs rôles respectifs. En vérité les lueurs qui dansaient sur les eaux n’étaient autres que les torches embarquées sur les navires des pêcheurs. Ils savaient qu’à cette heure, juste avant l’aube, la pêche serait prolifique.

La jeune fille retourna dans sa chambre d’un pas lent. Sa propre fenêtre donnait sur les terres à l’ouest, dont le spectacle était bien différent. Au loin, où l’œil distinguait à peine les arbres les plus imposants, l’homme ne bâtissait plus. Au-delà des terres incultes se dessinait la ligne bleue des montagnes. Elles n’avaient pas de nom propre pour les désigner. Elles n’existaient pas une semaine auparavant et auraient peut-être disparu ce soir. À quoi bon les nommer?

Joris profita de son réveil matinal pour se prélasser dans un bain chaud, confort qu’elle allait devoir abandonner pour de bon durant le pèlerinage. Les autorités religieuses semblaient ne pas considérer la détente comme vecteur de la foi. La jeune fille, quant à elle, ne voyait pas en quoi cela pouvait y nuire, mais chaque fois qu’elle avait tenté de faire entendre son avis sur la question, le catéchiste de Sangrat avait invariablement répondu, d’un ton doctoral : « Jeune fille, dans les affres de la souffrance l’être humain peut brandir bien haut le brandon enflammé de sa foi et éclairer le chemin de l’incrédule. Les bains et les repas copieux ramollissent l’esprit et le corps et soufflent une flamme, hélas déjà bien vacillante, pour ne laisser que quelques braises juste suffisantes pour éclairer son propre nombril ». Le catéchiste en question, vieux garçon ayant raté sa vocation de prêtre pour cause de fainéantise outrageuse (à ce qu’on disait), n’avait cure de ses propres conseils, et son embonpoint augmentait en proportion avec sa capacité à prodiguer ses judicieux avertissements.

L’heure du départ se rapprochait et était même dépassée pour qui aurait voulu se montrer prudent. Cependant, Joris ne pouvait se résoudre à sortir de chez elle. Pas comme ça…

Car il existait une tradition à Monhod, un acte symbolique fort, remontant à un passé lointain, tellement ancré dans les mœurs que nul ne le mettait en doute. Les plus curieux avaient pourtant tenté de se renseigner sur le véritable but du rituel. Il apparut bientôt que personne ne pouvait donner une explication sensée. Joris avait interrogé ses propres parents ; ils avaient soudain pris un air gêné et avaient marmonné une sombre histoire qui semblait inclure, outre un noble aventurier et une damoiselle aux yeux clairs, un poulet gigantesque dont Joris n’avait pas saisi le rôle exact.

Pour être clair, les pèlerins de la cité d’opale avaient pour obligation de se raser le crâne. Joris l’aurait supporté si telle avait été la règle générale pour les pèlerinages, mais c’était bel et bien une particularité propre à Monhod.

Son regard était fixé depuis quelques minutes sur un reflet capté par son crâne, comme si sa chevelure pouvait repousser à force de concentration, quand un rayon de lumière vint frapper le miroir en l’éblouissant. Elle regarda par la fenêtre pour voir le soleil monter à l’horizon ; il n’y avait plus de temps à perdre. Elle bondit hors de la maison sans prendre garde à la verrouiller. La précaution aurait été inutile, car le Gardien veillait toujours, et à jamais.

*

* *

Dissimulé derrière un invraisemblable amas de papiers, le père Rivat tentait désespérément de mettre un peu d’ordre parmi des mois et des mois de notes et de requêtes. De même que les années précédentes, il serait chargé de guider les jeunes pèlerins qui prenaient le départ pour la première fois. Le départ était d’ailleurs imminent.

Il reposa un ordre de recensement qu’il était censé avoir reçu six semaines auparavant – et dont il ne soupçonnait même pas l’existence – puis commença à lire une curieuse note. Celle-ci l’informait de la dégradation de la statue d’Aguénor Dare. L’effigie semblait avoir été ouverte au niveau de la poitrine puis refermée, dénudant le métal en une brillante cicatrice cruciforme. Rivat s’interrogeait sur le sens de l’acte lorsqu’on frappa à la porte. Il fit un vague signe de la main à un jeune clerc. Celui-ci s’escrimait à classer dans une vitrine les souvenirs accumulés par le vieux prêtre durant toute une vie. Ou même deux, semblait-il. Le novice se précipita vers la porte et l’ouvrit, laissant entrer un homme aux cheveux longs, habillé tout de noir.

— Père Rivat? demanda l’inconnu sans se présenter.

— C’est moi, répondit le vieil homme en se levant. Père Calad, je suppose.

Le nouveau venu s’inclina légèrement.

— Prenez place, je vous prie, l’invita le père Rivat.

Le vieux prêtre s’installa lui-même dans un fauteuil de velours, devant une petite table basse sur laquelle attendaient une bouteille emplie d’une liqueur dorée et deux petits verres teintés de bleu.

— Jacen, pourriez-vous nous laisser, je vous prie?

Le jeune clerc hocha la tête et sortit du bureau. Le père Rivat examina Calad avec attention. C’était un Formateur de Qaôzer. Rivat songea qu’il ne devait guère être différent au même âge. Il serait toutefois maladroit de le lui confier. Ce serait même une exécrable entrée en matière. Calad ne soupçonnait sans doute pas, en faisant face au vieillard, qu’il observait sa propre image déformée par un demi-siècle de joies et de peines.

Le prêtre de Qaôzer demeurait silencieux. Il connaissait la réputation du père Rivat depuis bien longtemps. Celui-ci, il le savait, tenterait de percer à jour sa véritable mission. Aussi se prépara-t-il à toute éventualité lorsque le vieillard finit par prendre la parole.

— J’ai reçu, il y a trois jours, une missive signée du Vigilant Rélakor en personne, m’informant que le père Calad me seconderait lors du pèlerinage des jeunes monhodiens. Fort heureusement, le monde est bien calme ces derniers temps, et les Formateurs les plus puissants de Qaôzer peuvent s’atteler à la noble tâche de conduire notre jeunesse à l’Immuable.

Calad s’était toujours dit que cette couverture était assez déplorable. Le vieux renard était bien trop finaud pour parler de but en blanc. Qu’à cela ne tienne.

— Hélas, vous n’êtes plus tout jeune, vénérable père Rivat, et comme j’étais de passage en ces lieux, nos excellents dirigeants ont pensé que je pourrais vous prêter main-forte.

Rivat jeta un œil vers une clepsydre en pierre.

— Nous avons fort peu de temps devant nous et encore beaucoup de points à régler quant au programme de ce pèlerinage.

Calad se fendit d’un léger sourire ironique, laissant entendre qu’il ne se sentait guère concerné par cette affaire.

— Vous avez sans doute raison, concéda-t-il enfin, conscient qu’il frisait la grossièreté. Alors quel rôle jouerai-je? Il nous faut prendre en charge tout un groupe de jeunes gens et me faire passer auprès d’eux comme votre aide. Dois-je leur apprendre des cantiques ou quelque chose dans ce goût-là?

Rivat avait quelques difficultés à imaginer le Formateur de Qaôzer menant joyeusement un groupe de jeunes pèlerins en les faisant avancer au rythme d’un chant de marche.

— Je suis désolé, mais pourquoi parlez-vous de rôle? Si vous avez été envoyé ici pour m’aider, alors restez vous-même et tout devrait bien se passer. Enfin, je crois, ajouta-t-il avec malice.

Calad ne semblait pas goûter la plaisanterie.

— Père, je gage que nous devons tout de même agir avec un minimum de discernement. Nous ne pouvons nous lancer ainsi sans prendre quelques précautions. Qu’arriverait-il si ma couverture était percée? Je ne puis me permettre une erreur aussi grossière. Ma mission est plus importante que vous ne semblez le croire.

— Ne dites pas ça, je connais moi-même fort bien l’importance du premier pèlerinage de nos jeunes croyants.

Calad, à l’encontre de toute prudence, avait ramené le sujet de sa mission dans la conversation. Son interlocuteur semblait néanmoins s’en soucier comme d’une guigne. Le Formateur s’en sentit un peu vexé. Peut-être qu’au fond de lui, il comprenait confusément que toute l’astuce de Rivat reposait sur son orgueil, mais pour le moment, il oublia un peu sa prudence.

— Je ne vous parle pas de votre pèlerinage, finit-il par dire, excédé. J’ai été envoyé ici sous les ordres du Vigilant Rélakor, en mission pour le seigneur Zévyld. Et, sauf votre respect, elle ne vous concerne pas.

— D’accord, d’accord, répondit Rivat d’un ton patient. En ce qui vous concerne, ne vous en faites pas outre mesure. Chaque année, le pèlerinage souffre de la présence de prêtres fort peu compétents. Vous ne serez ni le premier ni le dernier. Au pire vous risquez de vous retrouver affublé d’un surnom grotesque. Une année nous avons eu un « père le gigot ». Je n’ai jamais su pourquoi…

Le vieillard semblait plongé dans ses souvenirs. Calad l’interrompit.

— Écoutez, maintenir le calme pendant plusieurs mois parmi des jeunes gens pleins d’énergie n’est pas vraiment mon domaine. Vous vous en doutez bien, mes supérieurs ne se sont pas décidés à m’envoyer ici en vertu de mes compétences pédagogiques.

— Ne vous sous-estimez pas, il me semble évident qu’ils n’auraient pas confié ce pèlerinage à n’importe qui.

Calad observa le père Rivat avec insistance. Il commençait à se demander si le vieillard ne prenait pas sa couverture très au sérieux, tout compte fait.

— Je ne suis pas sûr de ce que vous avez compris au juste, mais tout ce que je vous demande, c’est que ma présence conserve les apparences de la normalité. J’entends par là qu’elle doit sembler des plus naturelles, tout en me permettant de remplir mon rôle.

— Oui, je ne pensais pas faire dans la fantaisie de toute façon. À vrai dire, je pensais m’en tenir à mon habitude : quelques mots pour accueillir les jeunes pèlerins, afin de leur faire comprendre que nous n’allons ni vers une prison ni vers une foire. Après mûre réflexion, cette année, je vous laisserai vous en charger…

— Moi? s’inquiéta Calad, momentanément plus ennuyé par cette lubie que par l’attitude bornée du prêtre. Pourquoi? Que leur dirai-je? Je ne saurai leur parler! Non, vous avez l’expérience, faites-le, tout le monde ne s’en portera que mieux.

Rivat percevait un tremblement dans la voix du prêtre. Il s’amusa à observer la légère panique de cet homme qu’il savait avoir affronté des périls considérables.

— Pourtant je n’en ferai rien, rétorqua le vieillard. Mes forces ne sont plus ce qu’elles étaient et j’ai grand besoin d’une aide. N’est-ce pas pour cela que vous avez été envoyé?

— Vous…

Calad s’interrompit en observant l’expression de son interlocuteur. Il se sentit soudain honteux en comprenant que Rivat n’était pas dupe du tout. Il se leva et se dirigea vers la porte.

— Eh bien soit, je ferai ce discours. Je n’ai pas affronté les dangers du monde sans sourciller pour me sentir intimidé par une bande de jeunes freluquets qui ne savent même pas ce qu’est une ampoule au pied.

Celle-là manque de panache, se dit-il en ouvrant la porte. Trop tard pour rectifier.

— Autre chose, s’écria soudain le vieux prêtre. Vos cheveux, il va falloir les couper : ici, la tradition veut qu’on se rase le crâne.

Calad sentit son visage se décomposer. Il jeta un dernier regard vers le prêtre. Celui-ci semblait sur le point de s’étrangler.

— Que se passerait-il si votre couverture était percée, ajouta Rivat d’un ton goguenard. Je comprends l’importance de votre mission, voyez-vous…

— J’en suis ravi, murmura Calad d’une voix blanche.

Il sortit, et le bruit que fit la porte en claquant ne fut pas suffisant pour étouffer le rire du vieillard.

*

* *

Joris cessa de courir au niveau de la statue d’Aguénor Dare, rassurée de constater qu’elle serait dans les temps. Elle s’octroya même une pause pour reprendre son souffle, passant négligemment la main sur la plaque de bronze usée, sur laquelle étaient autrefois contés les hauts faits de Dare, devenue illisible depuis des siècles. Aurait-elle levé la tête, elle aurait sans doute remarqué l’éclat inhabituel du métal mis à nu sur la poitrine d’Aguénor.

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