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L'ombre d'une femme

De
176 pages

Paris, quartier latin où l’esprit de François Villon, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud et tant d’autres vous accompagnent dans vos déambulations.

Éric, professeur de lettres, croise le regard d’une femme. Belle et énigmatique, il tombe amoureux instantanément.

La quête de cet amour le conduit en Inde, pays magique aux senteurs envoûtantes.

C’est alors que toutes ses certitudes vont être remises en cause en aidant les habitants des villages dévastés par la mousson.

Dès l’enfance, Monique PARISOT découvre la lecture et surtout la poésie avec Alfred de Musset. Ensuite, elle s’enrichit des œuvres de Rimbaud, Verlaine, Mallarmé et principalement Baudelaire qui est toujours son compagnon de route.

Sur un coup de tête, elle part en Inde, au Népal et en Thaïlande en 1981 et se reconnaît dans la pensée bouddhiste, elle qui avait reçu une éducation catholique très stricte jusqu’à ses 18 ans. Aujourd’hui, après de nombreux voyages, Monique PARISOT publie sa première œuvre pour partager ses voyages réels et imaginaires. Un nouveau voyage, littéraire cette fois, qui n’en est qu’à son commencement puisque Monique PARISOT travaille déjà sur de nouveaux écrits.


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Monique PARISOT
L’ombre d’une femme
ISBN 979-10-203-0769-9
ISBN numérique 979-10-203-2294-4
© Éditions Baudelaire, 2015
www.editions-baudelaire.com
CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI CHAPITRE XII CHAPITRE XIII CHAPITRE XIV CHAPITRE XV CHAPITRE XVI CHAPITRE XVII CHAPITRE XVIII CHAPITRE XIX CHAPITRE XX CHAPITRE XXI CHAPITRE XXII CHAPITRE XXIII CHAPITRE XXIV CHAPITRE XXV CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVII CHAPITRE XXVIII CHAPITRE XXIX CHAPITRE XXX CHAPITRE XXXI CHAPITRE XXXII
Table des matières
Aux amis qui ont fait partie de cette aventure.
CHAPITRE I
Je l’ai croisée un soir, soir morose, d’ennui et de lassitude. J’entrai auDupont St Michel et commandai une bière. Quel esprit malin me fit tourner la tête juste pour la voir entrer, magnifiquement belle, toute de noir vêtue, un visage dur, légèrement masculin ? J’ai dû la regarder avec un peu trop d’insistance elle s’est retournée, m’a fixé droit dans les yeux, sous-entendu « ne t’approche pas ». Elle a commandé un demi, le temps de me retourner, elle était partie. Je pense que c’est ce mystère qui apparemment l’entourait qui m’a intéressé, d’où cette obsession à vouloir la revoir. J’eus l’impression que c’était une habituée, je me promis d’y revenir souvent. J’avais cette image au fond de ma rétine, son visage émacié, ses grands yeux noirs, bruns ou gris, selon ses humeurs sans doute. Ses cheveux blonds longs, immensément longs et tombants sur ses épaules. J’attendais avec impatience l’instant où je la reverrai peut-être. Mais je savais que ce ne pouvait en être autrement, elle reviendrait. Je l’ai revue quelque temps après à Montparnasse auSelect, accoudée au comptoir. Sans un mot, comme absente, elle a pris un verre et dans l’ombre de la nuit s’est évanouie. Il était tard, Paris s’était endormi. Les réverbères éclairaient d’une lueur blafarde quelques ruelles sombres pour les attardés de la nuit que la solitude avait jetés hors de chez eux, et refaisant le monde pour la énième fois de la journée. « Eh, Richard, un dernier verre pour la route ? ». « Eh Richard » lancé par Léo Ferré dansLa Solitude. Il était tard, je rentrai chez moi, espérant la croiser au coin d’une de ces rues anonymes lorsque la ville s’est endormie. Je sentais sa présence, son odeur, j’imaginais, sans doute un peu trop, un bavardage, des sourires de connivence, une intimité, puis elle disparaissait, un mirage. Paris était hostile, sombre et froid ce soir, que fait-elle la nuit, seule ? Je ne la vis pas pendant un mois. Un soir dans un café près du Pont Mirabeau, je l’aperçus, elle était seule. Un léger sourire aux lèvres, le regard perdu, elle me vit, son sourire s’estompa. Dommage. J’aurais voulu lui parler, lui dire, mais que lui dire ? Elle est repartie dans l’ombre de la nuit. J’étais surpris de la trouver sur mon chemin, mon orgueil masculin faisait de l’autosuffisance, cette femme superbe qui s’intéressait à moi. J’ai dû partir pour New York, afin de donner des conférences dans différentes universités sur e les mouvements ouvriers et la création des syndicats au XIX siècle en France. Les conférences, qui devaient durer quinze jours, ont duré presque deux mois. J’avais toujours son image dans la tête, son ombre me hantait, ses yeux pleins de tristesse que je ressentais. Je craignais de ne pas la reconnaître, sa silhouette n’était qu’une ombre avec son long manteau noir, elle disparaissait avant d’être vue, me laissant frustré. Je crois que c’est ce mystère qui me faisait m’intéresser à elle. Un de mes amis me posa la question : « Pourquoi cette tristesse à la tombée de la nuit ? » Je lui contai mon histoire, il sourit et me dit : — Lorsque tu retournes à Paris, essaie de la retrouver, toi qui connais tous les coins et les recoins de la capitale. — Je n’oserai l’aborder, car pour moi ce n’est qu’une ombre. Je l’aimais, elle m’intriguait. Et puis j’aimais bien penser à elle, j’aimais cette petite souffrance au creux de l’estomac. Je faisais semblant de croire qu’elle m’attendait ! Je voulais savoir ce qui se cachait derrière ses yeux, ses cheveux tombant sur son visage, que voulait-elle dissimuler ? Elle m’obsédait, je n’avais qu’une hâte, rentrer à Paris. Mon ami se moquait et me tournait en dérision, ce qui me déstabilisait un instant. Cependant mon séjour dura plus que prévu, et le souvenir s’estompa peu à peu, cette ombre repartit dans l’ombre et je crus l’avoir oubliée. e e À certains moments, il me semblait l’apercevoir sur la 13 ou la 14 rue, mais la poésie s’était enfuie. Je me mentais. Le temps passa, je rencontrai Eve, nous eûmes une légère aventure sans importance, pour elle comme pour moi, ce qui était parfait, séparation sans heurts. Je ne pouvais oublier cette sensation d’être en attente de quelqu’un, comme un parent éloigné qui revient de voyage et que
l’on ne voit jamais, mais qu’on attend. Je peux le dire, j’étais amoureux d’une ombre, d’un moment, une rencontre, un soir comme ça par hasard. Mon job me prenait les trois quarts de mon temps, j’avais deux conférences à donner. Je restai donc à New York presque trois ans, quelques aventures ont troublé ma solitude, certaines plus agréables que d’autres, peut-être aurais-je dû m’y attarder ? Mon travail m’a emmené au Canada dans les « territoires du Nord » comme ils disent, pour e différentes conférences concernant la littérature française du XIX siècle, dont les poètes maudits. Je pense que ce sont eux qui sont les détenteurs de la langue française, sachant le combat qu’ils mènent face à leur voisin, le géant américain pour conserver la culture française ou ce qu’il en reste. Une somptueuse magie d’amitié, d’amour, que tous ces gens peuvent donner aux autres, enfin ! L’infinie humanité de l’homme pour l’homme. J’avais toujours son image qui me poursuivait. J’ai voulu en parler au vieux shaman, celui qui détient la sagesse suprême et la raison. Il m’a dit : — Elle fut sur ta route, tu la retrouveras. Sois patient ! Elle n’est pas prête encore. Mais méfiance. Je fus surpris, mon air étonné l’a fait sourire et il a répété : — Méfiance, garde ta foi. Et puis, durant tous ces mois et ces années, son souvenir, son ombre se sont estompés. Ma vie a repris son cours normal en apparence, j’aimais quelqu’un et je travaillais, et peut-être peu à peu j’oubliais Paris et ces rues sombres, pleines de notre passé. La rue du Chat-Perché, la rue de la Grande-Truanderie, j’imaginais ce Paris du Moyen Âge, la rue des Blancs-Manteaux, sans doute les moines rentrant au monastère de Saint-Roch ? Ces rues de ma jeunesse, rue Saint-André-des-Arts, quel nom prestigieux pour un André, et puis mes pas m’auraient amené rue Visconti. Dans ce Canada inconnu, je croyais l’apercevoir, parfois une silhouette. Et le temps fit son œuvre d’oubli. Mais je savais au fond de moi que je la reverrais. Je me suis même penché sur les sciences occultes essayant de comprendre le pourquoi de cette ombre qui me hantait depuis tant d’années.
CHAPITRE II
Enfin, je revins en France. Mon premier réflexe fut la recherche d’un appartement que je voulais près du boulevard Saint-Michel. Je me disais que je pourrais peut-être la revoir. Ma crainte était de ne pas la reconnaître, d’avoir idéalisé son image, son visage et ses yeux qui m’ont guidé toutes ces années. Je devinais à travers eux ce que je n’aurais sans doute jamais vu : le désespoir, la tendresse. En toile de fond d’un tableau ou le décor un peu flou fait ressortir le sujet ainsi sublimé. Enfin, je trouvai un petit appartement dont les fenêtres donnaient sur le jardin du Luxembourg, entre la rue Soufflot et le boulevard Saint-Michel, pour être précis rue Royer-Collard. Et, bizarrerie de la vie, au coin de cette rue, un café et un comptoir, je me disais « peut-être ? » De plus, je n’étais pas loin de Montparnasse duDupontoù je l’avais vue pour la première fois. Après quelques organisations et rangements entre une chanson de Léo, de Brel ou Brassens, quelques chansons anarchistes (de vieux copains), je retrouvais mon Paris. Paris des quais de Seine, des péniches, des rues sombres, des portes cochères, où les cochers attachaient les calèches, et de tous ces passages remplis de secrets. Il me prit l’envie d’aller me promener comme cela, sans but, j’allumai une cigarette et partis au hasard de ma fantaisie tout à ma joie d’avoir retrouvé la ville de mon amour inconnu. Je pris la rue Soufflot, traversais le jardin du Luxembourg, entre deux rêveries, tellement heureux d’être où ma vie de jeune homme avait commencé, au lycée Henri IV. Une vie de collégien compliqué, avec tous les complexes qu’entraînent l’adolescence, les bons et mauvais copains, la plus belle fille du lycée qui ne me regardait pas. Puis l’université, monde différent, nous arrivons à l’âge d’homme. Mes rapports étaient plus matures, mais toujours cette rivalité, à qui serait le meilleur, cela ne m’intéressait pas. Je préférais garder mes rêves et mes promenades près du pont des Arts, où flottait l’ombre des Poètes disparus. Enfin vint le grand jour, j’eus mon diplôme de docteur ès Lettres. Que de grands mots pour une si petite aventure ! Et c’est là que je l’ai revue. Ce jour-là j’ai eu froid dans le dos, que faisait-elle, seule, parmi les parents, les amis venus congratuler leur progéniture ou leurs amis, plus qu’étrange ! J’essayai de la rejoindre mais comme d’habitude, le vide, elle était partie. Pourrais-je la revoir un jour ? Depuis mon retour le temps m’avait manqué pour aller à la quête de cet amour. Puis, un soir, au bout du comptoir auSelect, je la revis. Mon cœur un instant a cessé de battre, elle était là, les yeux fixés sur moi, son visage empreint de tristesse. Elle alluma une cigarette, je vis ses longues mains aux ongles fins et maquillés d’un rouge sombre comme ses lèvres. Elle n’avait pas changé, sa pâleur et sa minceur faisaient ressortir le rouge flamboyant de ses lèvres. Elle avait attaché ses cheveux. D’un geste négligeant, comme pour me montrer qu’elle se souvenait de moi, elle a ôté l’épingle qui les retenait et ils sont tombés sur ses épaules, blonds, transparents. Elle me fixait toujours de ses grands yeux noirs. Elle alluma une autre cigarette et demanda un autre verre. Un ami me héla : — Comment vas-tu depuis tout ce temps ?... Quand je me retournai, elle était partie, telle une ombre, je ne voyais que ce verre vide et l’empreinte de ses lèvres, la cigarette dans le cendrier, qui continuait à se consumer comme si elle allait revenir. Je maudissais cet ami qui m’avait privé de mon rêve. Je suis rentré chez moi, triste et des questions plein la tête. Que me voulait-elle ? Peut-être une malade qui a fait une fixation sur moi ? Ou une admiratrice inconnue ! Le lendemain « Eurostar » pour Londres, je devais rester deux jours, j’y suis resté une semaine. À mon retour, ma première idée fut de la revoir, je suis allé auSelect. J’ai attendu jusqu’à onze heures du soir, presque jusqu’à la fermeture. Le garçon commençait à ranger les tables et les chaises. Je lui demandai si elle était passée. Il me dit qu’il l’avait aperçue un soir. — Et, comme à l’accoutumée, son rituel verre de vin blanc, cigarette. Il y avait beaucoup de monde, je l’ai vue repartir en voiture, c’est tout… Ah, si ! Je me souviens, elle a laissé sa cigarette se consumer, un client me l’a fait remarquer parce qu’il trouvait cela dégoûtant, la marque du rouge à lèvres sur le filtre. Voilà, c’est tout.
Je le remerciai. J’enviais ce filtre de cigarette qui avait effleuré ses lèvres, ainsi que la fumée qui s’en était enfuie. Je ne me reconnaissais plus, en tout cas, j’avais une quarantaine agitée. Je me posais la question. Fatigué, las et triste, encore une fois elle avait disparu. J’avais froid je décidai de rentrer. Le boulevard Montparnasse était illuminé et tout blanc, c’était bientôt Noël. J’allais jusqu’à la Closerie Des lilàs espérant y trouver un copain pour discuter un peu et meubler ma solitude. Personne, le sort en était jeté, je rentrai chez moi. Je traversais le jardin du Luxembourg désert à cette heure tardive, quelques fêtards sortant des boîtes de nuit troublaient le silence. Silence que j’aimais, feutré, ouaté, un silence silencieux. Errer la nuit sans contrainte, rien que moi et Paris, lorsque tout sommeille. Je remontai le boulevard Saint-Michel, enfin chez moi, encore mes cinq étages. Mon appartement me sembla un havre de paix. Je pris une douche, sur un vieil air de Nat King Cole. Je m’ouvris une bière et m’écroulai sur la banquette, je m’assoupis, j’étais bien. La sonnerie du téléphone me réveilla. Qui pouvait m’appeler à cette heure ? Je regardai ma montre : trois heures ; en râlant je décrochai. Une grosse boîte de Singapour me demandait pour donner des cours de français aux employés, environ deux mille, une bonne partie venant travailler en France. Il s’agissait de préparer l’infrastructure. Départ immédiat ! (Ils ne devaient pas connaître le décalage horaire.) Je préparai ma valise en hâte, hélai un taxi qui me déposa auHilton, Porte de Versailles où, comme on m’avait dit au téléphone, m’attendait une jeune femme, qui devait m’expliquer un peu plus en détail de quoi il s’agissait. Ensuite j’aurais tout le temps pour étudier le dossier dans l’avion. Elle me donna mon billet via Singapour, me souhaita un bon voyage et partit aussi discrètement que possible. L’entretien avait duré quinze minutes. J’allais héler un taxi, elle s’est retournée et en souriant me dit : — Il vous attend !
CHAPITRE III
Dans ma tête tout tournait, cela allait un peu trop vite. J’eus comme un vide. Qu’allais-je trouver à mon retour ? D’autres soirs de tristesse et de solitude, ou serait-elle toujours sur ma route ? Mais c’était moi qui partais ou qui fuyais, cela m’effleura l’esprit, je remis à plus tard d’y penser. Ma mission était prévue pour une dizaine de jours. Les conférences que je devais donner dans différentes universités furent un peu compliquées compte tenu du climat politique de l’époque, la Chine reprenant le contrôle de Singapour et de Macao. Toutefois, un mois après, je revins à Paris. Mon premier instant fut de passerMadame Butterfly, doucement, presque en silence, puis après un verre l’envie me prit d’une promenade dans Paris des Amours toujours, des bords de Seine où l’on se tient la main, Paris où tu me diras « Je t’aime » et puis Paris des matins gris. Je sortis de chez moi, j’hésitai entre la rue Soufflot et la rue Gay-Lussac, il faisait froid, gris et triste en ce début décembre, quelques lumières ici et là annonçaient les vitrines illuminées, les rues éclairées a giorno, le décorum somptueux de décembre dans les rues et les vitrines pour attirer les touristes et les clients. Je ne sais plus, j’ai dû descendre la rue Saint-Jacques, et me suis retrouvé au bord de la Seine, à contempler le pont aux Changes, plus loin le pont Neuf et la Seine éblouissante. Je remontai par la place Saint-André-des-Arts vers Montparnasse. Je fis un détour rue Visconti, allumai une cigarette, et pour un instant je restai là à rêver à cet amour que je m’étais inventé, qui n’était qu’un mirage. Je me disais que tout cela était dérisoire, que la vie c’était autre chose qu’une ombre croisée par hasard. Mon esprit ne pouvait se détacher d’elle. Je l’aimais, et la détestais en même temps. Je savais que pour toujours certains instants et certains lieux de ma vie seraient liés à elle. Par exemplee Select, ou mes rêveries au Jardin du Luxembourg. Puis mes pas m’entraînèrent jusqu’à laCloserie, je pris un verre, des habitués, journalistes ou écrivains, traînaient pour quelques discussions, un peu floues d’ailleurs, me semblait-il. Il était tard, j’étais fatigué, il faisait froid, la tristesse de l’hiver m’envahissait, je m’apprêtais à héler un taxi pour rentrer chez moi et m’écrouler de sommeil et de bonne chaleur sous la couette. Lorsque brusquement je la vis, elle était là sur le bord du trottoir en pleine nuit. Qu’est-ce que cela pouvait bien dire ? J’eus une drôle de sensation, un frisson comme si j’étais poursuivi par cette femme fantomatique que je voulais, mais qui m’inquiétait en même temps. J’ai voulu m’approcher d’elle. Son regard dur s’est posé sur moi, elle m’a fixé de ses grands yeux noirs et, tournant la tête comme pour dire non, elle a relevé ses cheveux. Une voiture s’est arrêtée, elle a tourné un instant son visage vers moi avec un léger sourire, elle est montée, puis la voiture s’est éloignée. Mon taxi m’attendait, il ne me restait plus qu’à retrouver ce faux univers que je m’étais créé, chaleureux sans présence. Je mis la sonate en ré mineur de Chopin, je m’endormis avec cette sensation de vide profond. Au matin, l’hiver et le froid avaient envahi les rues, une petite pluie givrée recouvrait les arbres du jardin du Luxembourg, sans doute de la neige dans la soirée. J’entendais les enfants partir pour l’école avec leurs rires et leurs pleurs, encagoulés, encapuchonnés, enfin la vie… Je me préparais pour partir à la Sorbonne où j’avais deux cours à donner sur Oscar Wilde,e portrait de Dorian Gray, avec pour le prochain cours une étude de texte et une antithèse. J’avais aussi rendez-vous avec le recteur d’Académie pour des querelles entre musulmans et nous-mêmes (à surveiller). Ensuite, je devais voir quelques amis auDôme. J’avais rendez-vous vers vingt heures, juste le temps d’arriver. Je commandai un demi de bière. Nous nous lançâmes dans le genre de discussions politiques qui ne mènent à rien, mais qu’importe, l’ambiance était sympa, un verre plus un autre, les langues se délient. Jacques me demanda : — Alors les amours ? Que répondre ?
Alain insista : — J’ai cru t’apercevoir un soir près d’une jolie blonde ! Je suis resté sans rien dire, que dire d’ailleurs ? Et puis mes « amis » sont partis (bises, bonnes vacances), me laissant seul, quelque peu soulagé. Néanmoins je sentis le poids des soirées de solitude à venir. Je suis resté un moment, le regard perdu, sans rien voir ni entendre que mon pauvre moi avec moi… Je rentrai, et m’efforçai de faire deux ou trois bricoles, d’abord j’allumai un bon feu dans la cheminée. Je fouinai dans le réfrigérateur, quelques carottes, poireaux et trois pommes de terre, et voilà une bonne odeur de soupe chaleureuse si l’on veut y croire encore. Je m’allongeai sur la banquette et je m’endormis, ensommeillé par cette bonne chaleur. Je me réveillai vers minuit, j’ouvris la fenêtre, le froid me saisit ainsi que le silence feutré de la rue où il neigeait. Tout était blanc. Superbe avec les lumières. La neige avait recouvert les toits de Paris, les arbres du jardin du Luxembourg. Du haut de mon cinquième étage, cette immensité de blanc était un émerveillement de pureté, de bruits enfouis, feutrés telle la fin du monde lorsque plus rien ne bougera.