L'Opinion publique et l'extinction de la guerre, par J.-M. de La Codre

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E. Dentu (Paris). 1867. In-8° , 55 p..
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L'OPINION PUBLIQUE
ET
L'EXTINCTION DE LA GUERRE
PARIS — IMP. SIMON RACON ET COMP. RUE D'ERFURTIE. 1.
L'OPINION PUBLIQUE
ET
L'EXTINCTION
DE
LA GUERRE
PAR
J. M. DE LA CODRE
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 16 ET 17, GALFRIE D'ORLÉANS
1867
Tous droits réservés.
APHORISME
nolo.
La guerre cessera entre les peuples du moment où
aucun d'eux ne voudra être agresseur.
— Assurément. Et la logique chanson de la Palisse,
dont on a bercé notre enfance, n'aurait pas mieux dit. Mais
reste une question, une très-grosse question, à résoudre :
Cette volonté des peuples est-elle possible?
— Oui ; et le but de l'opuscule ci-après est de le
prouver.
L'entreprise est vaste et ardue; toutefois l'auteur, en
tâchant de l'accomplir, ne sort point, on le verra, du
rôle modeste dans lequel mille motifs l'engagent à de
meurer.
L'OPINION PUBLIQUE
ET
L'EXTINCTION DE LA GUERRE
CHAPITRE PREMIER
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRAL ES
Les hommes économes sont les bienfaiteurs du genre humain.
L'homme économe, nous dit Franklin, l'un des organes les
plus accrédités du bon sens, n'est pas un avide spéculateur ou
un avare sordide; « c'est celui qui, chaque jour, dépense un
sou de moins que son revenu net. »
Ce sou est pour l'un, très-positivement, cinq centimes ; pour
un autre, il est deux cents francs : il est cinq cent mille francs
pour un empire.
Puis il varie d'année en année, comme ce bénéfice ou ce
revenu net dont il représente une fraction, car ce fragment de
bénéfice ainsi réservé, soit par le pauvre, soit par le riche, soit
par un empire, devient un capital ; le capital, employé avec
intelligence, produit une augmentation de revenu pour l'année
1
2 L'OPINION PUBLIQUE
suivante, et les accumulations successives font naître ou la
simple aisance qui accroît le bien-être du pauvre, ou la richesse
qui permet d'être libéral, ou l'opulence qui se répand en vastes
bienfaits.
La richesse est un bien pour celui qui en use avec modéra-
tion ; elle assure l'indépendance de ses pensées et de ses actions,
lui donne le pouvoir d'agir en un plus grand nombre de cir-
constances avec désintéressement, avec largesse. — L'opulence
devient, il est vrai, une source de fautes et de souffrances pour
l'imprudent qu'elle a rendu orgueilleux, dur ou tyrannique;
mais rarement on verra celui qui a eu le courage et le bon sens
d'épargner, chaque jour, une parcelle de son revenu, tomber
dans ces fâcheuses et coupables aberrations ; et, presque tou-
jours, dans une société bien équilibrée, l'éducation de ses en-
fants aura été dirigée de telle sorte qu'ils penseront et agiront
comme lui. Honneur donc aux hommes économes ! C'est à eux,
en remontant vers les siècles écoulés, que nous devons la fer-
tilité de nos champs, les édifices de nos campagnes et de nos
villes, les vêtements, les instruments, les meubles de toute
nature dont nous faisons un continuel usage ; en effet, n'est-il
pas manifeste que si, depuis les premiers jours de l'existence
humaine, chaque individu avait, tous les ans, consommé ce qu'il
avait produit, chaque année ayant vu disparaître ce que pen-
dant son cours la nature et le travail auraient fait éclore, nous
ne serions pas mieux pourvus, pas plus riches que ne l'étaient
nos pères il y a six mille ans; nous n'aurions pour nourriture
que des fruits sauvages, pour demeures que des cavernes, ou
nous serions fort peu élevés au-dessus de ce misérable état
qui est encore celui de quelques habitants de la terre.
— Eh bien, que concluez-vous de ce préambule?
— Que si les hommes laborieux et économes sont les bien-
faiteurs du genre humain, les incitateurs de guerre, les destruc-
teurs de richesses doivent recevoir un tout autre nom.
Toutefois, en prononçant cette condamnation, mon dessein
n'est pas d'incriminer trop vivement le passé ; les richesses
ET L'EXTINCTION DE LA GUERRE. 5
que les guerriers ont détruites depuis quatre mille ans au-
raient été fort utiles au bonheur de leurs contemporains et de
leurs descendants; mais, en faveur des autres hommes dont
le travail et l'économie nous ont laissé les biens que nous possé-
dons, parlons de nos ancêtres avec respect ; croyons même, jus-
qu'à un certain point, afin de ne pas entretenir des mésintel-
ligences, des causes de perturbations, que la plupart de ces
guerres dont les temps anciens ont vu se déployer les fureurs
étaient occasionnées par une sorte de nécessité, provenant de
la marche des choses, de l'état rudimentaire des esprits;
et, tirant sur ce passé un voile d'indulgence, qui nous em-
pêchera, non pas de le voir, mais de maudire aucun de
ceux à qui nous devons le jour, remarquons les différences
très-notables qui existent entre ce passé et l'état présent ; nous
reconnaîtrons que ce présent et surtout l'avenir peuvent très-
bien ne pas lui être semblables. Si autrefois une sorte de né-
cessité ou peut-être de hasard gouvernait les choses humaines,
il n'en est plus de même maintenant; surtout il n'en sera plus
de même dans l'avenir. Chaque jour, les intelligences, non
pas seulement celles de quelques philosophes, de quelques
diplomates, mais l'intelligence de tous les hommes s'éclaire
davantage ; les volontés prennent conscience de leur force ; ce
qui n'était pas possible autrefois l'est donc aujourd'hui ou le
sera dans un prochain avenir. Il est possible que la sagesse,
cette visible interprète de la Providence divine, soit ou de-
vienne la suprême régulatrice de toutes les relations humaines ;
que, dans chaque pays, la majorité des habitants capables de
réfléchir veille sur la destinée de la nation ; que, par suite,
cette sagesse opère l'extinction de la guerre. Pour cette oeuvre,
les conseils de l'économie, les considérations qu'elle ferait va-
loir seraient un des plus fermes appuis de l'amour du bien.
L'économie a ses racines dans le droit de propriété indivi-
duelle; dans ce droit que les hommes n'ont pas inventé, qui
nait de la nature des choses, qui forme à la fois la base et la
clef de voûte de l'édifice social.
4 L'OPINION PUBLIQUE
Le désir du bien-être et l'affection que le père a pour sa fa-
mille sont les sources premières de l'amour de la propriété et
de l'économie qu'il engendre; mais les tendances de l'âme hu-
maine ne restent pas enfermées dans ces étroites limites ; le
sentiment de dignité morale, l'amour de la patrie, l'amour du
genre humain viennent grandir, vivifier dans quelques âmes,
puis dans un grand nombre, l'amour de soi, les affections de
famille ; cependant la sagesse, l'économie, dans la marche as-
censionnelle des esprits, continuent toujours à être les bases
sur lesquelles s'appuient les plus hautes tendances pour réaliser
leurs nobles aspirations; ce sont elles qui fournissent le moyen
de porter ces aspirations dans le monde des faits; — celui-là
est homme de bon sens qui réserve pour les mauvais jours
une partie des sommes que lui procurent le travail et qui forme,
pour lui-même et pour ses enfants, un capital préservateur;
celui-là est généreux qui emploie à secourir les souffrances de
ceux dont il connaît la misère un superflu que lui donnent, au
prix de quelques privations, la sagesse et l'économie ; celui-là
est vraiment grand, vraiment digne de l'affection de ses conci-
toyens et de tous les peuples, qui, habile, ingénieux, instruit,
sachant embrasser un vaste horizon, consacre ses talents et ses
épargnes à faire prospérer quelques-unes de ces larges entre-
prises par lesquelles les nations se rattachent les unes aux
autres, à augmenter les richesses matérielles du genre humain
ou à perfectionner les qualités morales qui ne sont pas moins
nécessaires à l'humanité que des trésors, d'élégants abris et
de somptueux palais.
La guerre, par ses exigences, par ses dévastations, apporte
des obstacles à l'exécution de ces louables desseins ; tous les
hommes sages et bienfaisants forment donc des voeux pour
qu'elle soit à tout jamais éteinte.
Secondons-les, cherchons dans notre pensée les moyens qui
peuvent conduire à la réalisation de ces voeux.
Si quelques hommes, animés des sentiments que j'indique, et
voulant arriver à un but déterminé, dirigeaient spécialement
ET L'EXTINCTION DE LA GUERRE. 5
leurs regards vers les maux que produit la guerre, qu'ils s'im-
posassent le devoir de faire partager ces vues par tous ceux sur
lesquels leur action peut s'étendre, s'ils parvenaient ainsi à
former, dans plusieurs grandes nations, une majorité en faveur
de l'opinion pacifique; je ne doute pas que cette majorité ne
fût écoutée : alors les guerres cesseraient, parce que aucun peu-
ple ne voudrait être agresseur.
Quelles voies d'initiative et d'exécution pourraient prendre
ces hommes désireux de rendre un tel service à l'humanité?
Quand on se propose de faire adopter par un grand nombre
de personnes une opinion aussi capitale que celle dont nous
nous occupons, il ne suffit pas d'être soutenu par une lucide
conviction et par un zèle persévérant, il faut de plus s'être
mis en mesure de soutenir par des considérations décisives les
conclusions que l'on veut faire prévaloir; il faut pouvoir ré-
pondre à toutes les objections ; montrer avec évidence que cette
doctrine non-seulement est fondée sur la justice ; mais qu'elle
triomphera certainement ; qu'elle contient des éléments de
vitalité assez puissants pour faire disparaître, toutes les théo-
ries, toutes les passions, toutes les habitudes qu'on peut
lui opposer et que tant de siècles ont accumulées contre
elle.
La doctrine pacifique ne peut l'emporter sur ces théories,
sur ces passions, sur ces préjugés, que par la détermination
bien précise, bien accentuée, de l'opinion publique. — Pour
éclairer l'opinion, pour qu'elle se prononce énergiquement,
que sa voix retentisse et soit entendue, on pourrait, ce me
semble, faire usage desprocédés dont je vais indiquer la marche.
Tous les hommes qui, sous les chaleureuses influences du
devoir, de la sagesse, de la charité, veulent la cessation de la
guerre exposeraient, chacun dans la forme qui conviendrait
à ses talents, à sa position dans le monde, les considérations,
les arguments, les moyens pratiques qu'ils jugeraient propres
à conquérir le résultat souhaité.
Ils feraient imprimer leur travail et en adresseraient plu-
6 L'OPINION PUBLIQUE ET L'EXTINCTION DE LA GUERRE.
sieurs exemplaires à un publiciste en renom, qui se serait dé-
signé lui-même, par une louable initiative, comme centre de
la grande et noble entreprise, ou qui aurait été élu par une
assemblée.
Chaque année, ce publiciste résumerait, dans une brochure
ou dans un livre, les écrits qui lui auraient été envoyés, en
ajoutant ses réflexions personnelles à celles qu'on lui aurait
communiquées. L'importance du sujet traité, le mode de com-
position ci dessus énoncé, assureraient à ce livre une expan-
sion considérable.
Je vais écrire ma brochure, le sommaire des considérations,
des arguments, des voies pratiques, effectives, que je soumets
au publiciste encore inconnu; et si, comme j'ose l'espérer,
parmi les personnes à qui je la ferai parvenir, il s'en trouve
plusieurs qui veuillent bien la lire avec attention et la faire
connaître, l'impulsion sera donnée, l'opération sera mise en
marche.
Deux divisions principales se présentent à ma pensée.
Je dois examiner :
1° Quelles ont été généralement les causes des guerres qui
ont désolé la terre, et ce qui subsiste de ces causes diverses;
2° Quels moyens il est possible, aujourd'hui, d'employer
pour activer ou seconder les voeux de l'opinion publique, pour
rendre les luttes armées moins fréquentes, et, autant que les
circonstances le permettront, pour les faire entièrement cesser.
CHAPITRE II
LES CAUSES
Les cannibales font la guerre, comme ils vont à la chasse; ils
attaquent une proie et la déchirent. C'est le degré le plus in-
fime, le plus détestable, de la férocité.
Il y a bien, on ne peut se le dissimuler, un peu de férocité
dans toutes les guerres ; cependant nous allons voir ce mobile
dégradant, qui assimile l'être pensant à la brute, s'atténuer à
mesure que les hommes apprennent à mieux connaître leur
nature, leurs destinées spéciales; or, cette substitution pro-
gressive des qualités humaines aux instincts de l'animal est le
fait essentiel sur lequel je m'appuie pour regarder comme cer-
taine, au moins dans l'avenir, l'extinction des luttes sanglantes
que nous déplorons.
Le guerrier, dans l'état de première barbarie — déjà supé-
rieur à l'état sauvage — est bien encore entraîné par l'appât
d'une proie; il veut s'emparer de ce que possède l'homme qu'il
croit être plus faible que lui et qu'il appelle son ennemi, et
devenir le maître de ses bestiaux, de ses meubles, de la maison
qu'il a bâtie, des champs qu'il a cultivés, de sa personne même
qu'il réduira en servitude ; ce guerrier — osons prononcer le
mot — ce guerrier est un brigand, mais non plus un loup,
un tigre ou un chacal; il lente, par cette qualification d'ennemi
donnée à celui qu'il attaque, de se justifier devant sa con-
science, qui déjà fait entendre quelques murmures, de légiti-
8 L'OPINION PUBLIQUE
mer en quelque sorte la violence et les vols dont il va se ren-
dre coupable.
Une nuance nouvelle, supérieure au brigandage, au vol à
main armée, se fait sentir dans la guerre que les Grecs diri-
gent contre les Troyens. Les Grecs, il est vrai, dévastent les
champs de leurs ennemis, pillent la ville traîtreusement en-
vahie, s'enrichissent de ses dépouilles; cependant les dévas-
tations, le pillage, ne sont que des circonstances accessoires,
autorisées par les moeurs du temps ; le motif principal, le but
de la guerre était l'intention de venger une injure, de punir les
Troyens de ce que le fils de Priam avait enlevé la femme de
Ménélas. Ce motif certainement n'avait rien de plausible; il
était réprouvé par l'équité la plus élémentaire, car la coquette
Hélène avait probablement consenti au voyage et ne désirait
nullement revenir sous le toit de son époux; c'est bien là
encore une guerre de barbares; mais la nuance que je signale
avec quelque raison, ce me semble, c'est que celle guerre a
été suscitée par une passion autre que l'avidité animale.
Plusieurs siècles s'écoulent, et nous montons encore un
degré. Alexandre le Grand avait, je le crois bien, le désir de
remplacer sa casaque macédonienne par le somptueux man-
teau de Darius, et c'est ce qu'il a fait; pourtant on s'accorde
à dire que ce projet du conquérant ne tenait pas la première
place dans son esprit, que son ardeur guerrière, son ambition
sans frein, étaient surtout excitées par l'amour de la gloire.
Cette passion (malgré toutes les réserves que le moraliste doit
faire contre elle) est un mobile plus digne d'un être pensant
que la basse cupidité, et aussi que le désir de la vengeance.
Les Romains, au début de leur carrière politique, étaient
des brigands, dans la plus dure acception du mot, et ont tou-
jours quelque peu conservé ce caractère; mais à cette soif de
pillage, qui ne devait pas s'éteindre, est venu s'allier un mo-
bile dans lequel on peut voir une apparence de grandeur, mo-
bile qui prend place au-dessus de l'égoïste amour de la gloire.
Après la catastrophe du Marais de la Chèvre, au moment où
ET L'EXTINCTION DE LA GUERRE. 9
les esprits étaient violemment agités, où le peuple allait venger
la mort de son roi sur les sénateurs qu'il soupçonnait, Pro-
culus Julius, vénérable par son âge et par sa prudence, s'a-
vance et dit : « Romulus, roi et fondateur de Rome, est des-
cendu du ciel et s'est présenté à moi tout à l'heure. Mes yeux
l'ont vu resplendissant de lumière et couvert d'armes écla-
tantes. À sa vue, pénétré tout ensemble d'un respect religieux
et d'une sainte terreur, je lui ai demandé en tremblant la
permission de lever les yeux sur lui. « Va, me dit-il, annonce
« aux Romains les ordres des dieux; ils veulent que ma ville
« de Rome devienne la capitale de l'univers. Que mon peuple
« s'applique donc de tout son pouvoir à l'art militaire, et qu'il
" sache, ainsi que ses descendants, que nulle force humaine
« ne pourra résister à la puissance des Romains. » Après avoir
prononcé ces mots il disparut. » (Histoire romaine, par M. de
Ségur.) Cette fable, si à propos et si habilement inventée, fut
accueillie avec enthousiasme et acceptée comme une vérité;
par elle, le sentiment religieux secondait la cupidité, l'orgueil
et la plus frénétique ambition. Soutenus par cette croyance,
transmise, réchauffée d'âge en âge, le sénat et le peuple croient
que toutes les déprédations, tous les meurtres, les parjures,
les ruses de la plus astucieuse politique n'ont rien pour eux
de criminel. Quel est leur but, en effet, dans tout ce qu'ils
font? D'accomplir les ordres des dieux. Il est bien vrai, ainsi
que l'a justement remarqué un des livres qui honorent le plus
la littérature française (Montesquieu, des Causes de la grandeur
et de la décadence des Romains), que le triomphe décerné aux
consuls annuels, que les richesses apportées continuellement
dans les caisses de l'État et dans celles des patriciens prêtaient
sans cesse de nouvelles forces à la superstition ; toutefois on
peut très-bien admettre aussi que l'intention d'obéir aux dieux
en conquérant le monde conservait une notable influence sur
l'esprit du plus grand nombre. Les vertus que nous voyons
briller dans plusieurs hommes illustres, dans les Cincinnatus,
les Fabricius, les Scipion, motivent cette opinion historique.
10 L'OPINION PUBLIQUE
Après les siècles qu'on appelle les beaux temps de la répu-
blique romaine, l'égoïsme de quelques chefs fait retomber les
hommes vers les tendances de la barbarie; Sylla, Marius,
César, Antoine, Auguste livrent des combats pour acquérir
de la puissance et des trésors, ils mettent en oeuvre la funeste
habileté qu'ils possèdent d'animer les citoyens et les soldats
les uns contre les autres, en éveillant leur cupidité par l'attrait
des récompenses coupables que les vainqueurs trouveront
dans les dépouilles de leurs riches concitoyens ; c'est aussi par
l'impulsion mercenaire des intérêts personnels que Othon,
Vitellius, Sévère, Gallus, Émilien, et un trop grand nombre
d'autres dominateurs de Rome et de Constantinople font ré-
pandre des flots de sang humain. Cette corruption profonde
prépare, opère, achève la dissolution de l'empire.
Le brigandage des temps antiques revient sous sa première
forme avec les hommes du Nord, Goths, Suèves, Vandales,
Hérules, qui attaquent et chassent les successeurs de Constan-
tin. Les enfants d'une même tribu, attirés par les splendeurs
du monde romain, regardent comme glorieusement acquis
les trésors dont la guerre pourra les rendre maîtres.
Plus tard, au moyen âge, ces hommes du Nord, devenus sei-
gneurs de terres et de châteaux, combattent les uns contre
les autres pour se disputer quelques champs ou quelques préé-
minences ; ce sont des Sylla, des Antoine, des Auguste au petit
pied, aux proportions microscopiques ; ils ravagent, ils tuent
dans leur intérêt personnel en soudoyant de féroces compa-
gnons, ainsi que l'ont fait les prétendants à l'empire du
monde.
Cependant, après une longue nuit, la lumière pénètre peu à
peu dans ce chaos féodal; l'industrie crée des richesses et
des forces qui ne sont plus entre les mains des conquérants.
Les forces nouvelles, afin de ne pas rester isolées et sans lien,
prennent pour centre, pour appui, le pouvoir royal; et ce
pouvoir obtenant, avec le secours des alliés qui s'étaient pla-
cés sous son égide, une incontestable prépondérance, désarme
ET L'EXTINCTION DE LA GUERRE. 11
les châtelains ; on ne se bal. plus de clocher à clocher ; la guerre
ne se fera plus qu'entre les peuples.
Il semble qu'elle aurait dû cesser alors. Chaque peuple était
fixé dans un territoire où il lui importait de rester; les con-
quêtes pouvaient encore profiter à quelques princes, mais n'en-
richissaient plus les soldats ; l'agriculture et l'industrie of-
fraient un utile emploi à l'activité humaine. Néanmoins cette
lumière qui éclairait la civilisation était encore trop vague
pour que le passé fût ainsi subitement modifié ; les peuples et
les rois ne connaissaient pas bien leurs droits respectifs, ne
savaient pas quels devoirs leur étaient imposés, quel intérêt la
sagesse leur conseillait de poursuivre: les guerres ont continué.
Edouard III d'Angleterre prétend avoir, sur la couronne de
France, des droits préférables à ceux de Philippe VI ; de là
naît, entre les deux nations, une longue suite de guerres.
Le roi de France Charles VIII a des droits sur le royaume de
Naples ; Louis XII son successeur a des droits sur le Milanais;
on les revendique, ces droits' très-hypothétiques, en faisant
couler le sang humain.
En Angleterre, les descendants de Lancastre luttent avec
fureur pendant tout un siècle contre les fils d'York.
En France, les oncles de Charles VI disputant le pouvoir au
duc d'Orléans, les Armagnacs et les Bourguignons laissent dans
nos annales de funèbres souvenirs.
Les protestants réclament la liberté de conscience, les catho-
liques la leur refusent, et le seizième siècle voit se déchaîner les
plus terribles combats.
Tel fut le passé, regardons le présent.
CHAPITRE III
AFFAIBLISSEMENT DES CAUSES
En reportant nos yeux sur ce qui existe aujourd'hui, nous
pouvons heureusement constater que les diverses causes de
guerres qui viennent d'être indiquées, ont totalement disparu
ou ont été extrêmement atténuées par les événements survenus,
ou parles nouvelles dispositions des esprits.
I. La férocité est totalement effacée du caractère européen,
et surtout du caractère français. On trouve encore quelques
traces de cette dégradante passion dans certains épisodes soit
des guerres religieuses, soit de la grande commotion qui a en-
sanglanté la fin du dernier siècle ; mais la tolérance, qui a pris
possession de nos coeurs comme elle est écrite dans nos lois, a
tari la source de ces luttes intestines ; mais, en remarquant
que tous les hommes sanguinaires de notre violente révolution
ont péri victimes des troubles qu'ils avaient attirés ou ont été
flétris par l'opinion de tous les partis, on est fondé à regarder
comme certain qu'ils n'auront jamais d'imitateurs, que la
France ne verra plus de semblables forfaits.
II. Des hommes qui possédaient à peine quelques vête-
ments et quelques misérables huttes, qui souffraient dans les
affreux climats du Nord les intempéries des saisons, qui avaient
été nourris dans l'opinion que le plus vaillant, le plus fort,
L'OPINION PUBLIQUE ET L'EXTINCTION DE LA GUERRE. 15
avait droit à toutes les richesses et même à tous les respects,
devaient, sous l'influence de cette situation et de cette opinion,
être des conquérants, des barbares. Ils apprennent que les
champs fertiles du Midi et ses villes somptueuses seront mal
défendus par leurs possesseurs efféminés ou divisés entre eux,
ils quitttent leur pays, si peu regrettable, s'avancent en armes,
remportent des victoires, et après plusieurs siècles de combats
deviennent les maîtres de ce qui appartenait à ces faibles mé-
ridionaux. Certes de pareilles incursions ne peuvent plus se re-
produire; les habitants du Nord, de la Suède, du Danemark, de
la Prusse, de la Russie, ont, comme nous, des champs cultivés
et des villes industrieuses, et d'ailleurs ils savent très-bien que
leurs tentatives envahissantes trouveraient dans nos ligues,
dans notre valeur guerrière des obstacles insurmontables.
III. Aucun prince, aucun grand propriétaire, aucun seigneur
n'est aujourd'hui assez puissant pour faire revenir les temps
de Henri Ier et de Charles VI, ni même ceux de Henri III et de
Louis XIII.
Aucun roi ne s'imagine plus avoir, du chef de sa mère ou de
sa cousine, des droits sur les royaumes voisins.
IV. La liberté ou la tolérance religieuses sont définitivement
acquises à l'Europe et à l'Amérique.
Tous les débats entre les nations ne peuvent donc plus porter
que sur des intérêts positifs et matériels ; mais, les princes et
les peuples savent très-bien aujourd'hui que les dépenses, les
désastres qui résultent de l'état de guerre, sont profondément
nuisibles à ces intérêts.
De tout ceci je conclus que toutes les guerres, si ce n'est ac-
tuellement, au moins dans un avenir peu éloigné, étant éner-
giquement réprouvées par l'opinion publique, seront prévenues
par de hauts arbitrages qui en tariront la source.
14 L'OPINION PUBLIQUE ET L'EXTINCTION DE LA GUERRE.
Si pendant les règnes du fils et du petit-fils de Huges Capet, un
écrivain eût tannoncé que les nombreuses provinces qui aujour-
d'hui composent la France, et dont alors tant de puissants pos-
sesseurs détenaient les fragments, seraient un jour réunies sous
une même loi et sous un seul sceptre, et que, ces temps venus, il
n'y aurait plus de guerres dans cette vaste contrée, parce qu'un
ordre du monarque suffirait pour soumettre toutes les contes-
tations au pouvoir des lois, ce prophète aurait été accueilli
par des rires de pitié à la cour du comte de Champagne, du
comte de Toulouse, du duc de Bretagne, du duc de Normandie
et de cent autres suzerains ou seigneurs; la prophétie, qui
alors aurait paru si ridicule, n'eût été pourtant qu'un coup
d'oeil du bon sens jeté sur l'avenir, qu'une prévoyance puisée
dans l'intuition de la nature des choses et des volontés provi-
dentielles ; nous en avons aujourd'hui la preuve irréfragable,
puisque l'événement s'est réalisé. Il en sera de môme, j'ose
l'espérer, pour la prévision que j'énonce en ce moment : oui,
la guerre s'éteindra, en Europe d'abord, puis sur toute la
terre.
Je ne suppose pas, je ne veux pas dire que tous les pays,
même ceux de la seule et petite Europe, seront un jour réunis
sous une même loi, et figurément sous un même sceptre ; l'é-
tendue de ce territoire européen ne le permet pas ; mais, ce
qui est fort possible, c'est que, dans chaque empire, dans
chaque royaume, l'opinion publique, dirigée par de sages
considérations, réclame et obtienne des princes auxquels sont
confiées les destinées de la nation, qu'ils concourent, avec
la bonne foi que tous les hommes doivent apporter dans leurs
rapports avec autrui, à la formation d'un suprême arbitrage
qui arrêterait toutes les guerres; et, pour rendre ma pen-
sée plus facile à saisir, je vais tracer le plan ou, si l'on veut,
l'ébauche incorrecte de cette institution, en lui donnant le nom
de Tribunal politique.
CHAPITRE IV
LE TRIBUNAL POLITIQUE
I
Je suppose donc que, dans chaque royaume, dans chaque
pays de l'Europe, la majorité des citoyens veut avec fermeté le
maintien de la paix ; l'opinion publique se prononce, elle de-
mande l'institution d'un haut arbitrage ayant la mission et le
pouvoir de statuer sur toutes les prétentions que susciteraient
entre les divers États des questions de territoire, de dignité,
de commerce ou autres ; et comme elle formule sa demande
au nom de l'équité, au nom du Créateur père de tous les
hommes, au nom de l'intérêt général, elle obtient, en principe,
l'institution.
Dans la prévision de cet événement, esquissons le plan qui
pourrait être conseillé pour établir ce bienfaisant arbitrage :
Article 1er. — Un tribunal de haute et suprême juridiction
est institué pour la réglementation des affaires litigieuses in-
ternationales, présentes ou futures, entre tous les États de
l'Europe.
Il prendra le nom de TRIBUNAL POLITIQUE.
Le tribunal politique jugera souverainement et définitive-
ment.
10 L'OPINION PUBLIQUE
Art. 2. — Il sera composé de 50 à 60 membres, désignés
par le seul titre de juges de la paix.
Chaque État européen ou chaque association fédérative nom-
mera un juge de la paix, par chaque quantité de dix millions
d'âmes qu'il comprendra, sans fraction ; un Etat comprenant
56 millions d'âmes nommera trois juges.
Ces nominations seront faites dans chaque pays, suivant les
formes usitées pour les élections les plus importantes.
Art. 5. — Les juges de la paix ne pourront être, dans leurs
pays respectifs ni ailleurs, membres du gouvernement ou
fonctionnaires.
Ils prometteront, en acceptant cette magistrature, de ne
jamais recevoir même après l'expiration de leur mandat, d'au-
cun gouvernement européen ou autre, ni fonctions, ni titres,
ni décorations, ni indemnités, ni récompense sous quelque
prétexte et dans quelque forme que ce soit ; serment qu'ils
réitéreront avec solennité en prenant possession de leur siége.
Art. 4. — Ils se rendront aux lieux des séances et y sé-
journeront à leurs frais personnels, sans pouvoir être indem-
nisés ou remboursés.
Pendant la durée des sessions, ils ne conserveront ni titres
ni marques distinctives ; ils porteront, non-seulement pendant
les séances, mais habituellement, des vêtements pareils.
Chacun d'eux cessera transitoirement d'appartenir à sa na-
tionalité.
Art. 5. — Le tribunal politique s'assemblera de plein droit
et sans convocation chaque année en la ville de. . . . , ou en
telle autre qu'il voudrait désigner par la suite.
Des convocations extraordinaires pourront être faites, dans
l'intervalle des sessions annuelles, par le président de la der-
nière session ou par l'un des vice - présidents, qui auront été
nommés au nombre de dix.
La nomination du président et du vice-président sera faite à
l'ouverture de chaque session par le tribunal dans la forme
qu'il déterminera.
ET L'EXTINCTION DE LA GUERRE. 17
Le doyen d'âge sera le président provisoire de cette première
séance.
Art. 6. — Le président et les vice-présidents pourront être
réélus.
Le nombre de voix qu'aura obtenu chaque vice-président,
déterminera dans quel ordre ils pourront être appelés à rem-
placer momentanément le président, en cas de décès ou d'em-
pêchement.
Art. 7. — Les jugements seront rendus à la majorité des
membres présents, quel qu'en soit le nombre. Le président aura
voix prépondérante en cas de partage.
Art. 8. — Chaque membre pourra exprimer, dans la
Chambre du Conseil, les motifs de son opinion; mais il devra
le faire brièvement, de vive voix ou par écrit.
Art. 9. — Les votes seront toujours donnés au scrutin secret.
Art. 10. — Les causes seront débattues publiquement par
des avocats qu'auront envoyés les Etats de l'Europe qui auront
intérêt à la solution directement ou indirectement.
Art. 11. — Les plaidoiries auront lieu, les avis des juges
seront donnés, les jugements seront rendus en français, lan-
gue maintenant adoptée pour les relations diplomatiques.
Art. 12. — Chaque nation aura le droit de faire traduire
dans toutes les langues, les plaidoiries, les opinions des juges
et le jugement, et de les publier.
Art. 15. — Chaque Etat contribuera aux frais généraux
des séances ordinaires ou extraordinaires, avec tous les acces-
soires qu'elles comportent, pour une somme proportionnelle
au nombre des juges qu'elle aura le droit de nommer, sans
pouvoir l'excéder.
Le président du tribunal réglera la forme de ces accessoires,
concernant la sécurité, la représentation, l'administration, et
le montant des frais.
Art. 14. — Chaque juge de la paix sera nommé pour cinq
ans, sauf ce qui va être du relativement à la première période,
et pourra être réelu
18 L'OPINION PUBLIQUE
Chaque année, le tribunal sera renouvelé jusqu'à concur-
rence d'un cinquième.
Pendant les quatre premières années, les juges sortants se-
ront désignés par le sort.
II
Tout ceci, me dira-t-on, semble praticable, sauf discussions
et amendements ; mais pour l'entier accomplissement du pro-
jet, vous avez une grande et peut-être une insurmontable diffi-
culté à résoudre. — Comment l'exécution des jugements serait-
elle assurée?
—Elle le sera, je l'espère, d'une manière très-certaine et très-
complète, par les manifestations de l'opinion publique, ainsi
que je vais l'expliquer.
Les décisions du tribunal politique ayant montré à cette opi-
nion de quel côté est, entre les contendants, le bon droit et la
justice, il suffira, pour que ces décisions soient respectées et
suivies, même par les princes et par les peuples les plus
puissants, qu'on les fasse connaître dans toute l'Europe, sur
toute la terre, par des feuilles, distribuées gratuitement en
très-grand nombre. Quel prince, quel peuple voudrait, en ré-
sistant à des sentences arbitrales ainsi rendues et notifiées,
encourir la peine (peine très-grave dans l'état présent de nos
moeurs) d'être regardé par les contemporains et par la posté-
rité comme des perturbateurs du repos public, comme des en-
nemis du genre humain?
De plus, les autres États pourraient isoler le prince et le
peuple rebelle, et le priver, par la force d'inertie, de toutes
relations politiques et commerciales, tant qu'il ne se serait
pas soumis à la sentence.
Enfin il y aurait peut-être un danger plus immédiat, pour
ce prince et pour ce peuple, à exposer le monde aux ravages
ET L'EXTINCTION DE LA GUERRE. 19
de la guerre, en repoussant une décision régulièrement portée;
car cette guerre, commencée sous de tels auspices, pourrait
leur être fatale, et leur faire subir des représailles très-sévères.
Si le peuple, dont les prétentions auraient été rejetées, con-
sentait à exécuter l'arrêt, et que le prince qui le gouverne s'y
refusât, les conséquences de ce dissentiment pourraient aussi
être fort graves.
III
Encore une question.
Admettons que l'établissement d'un tribunal politique puisse
amener les vastes et précieux résultats que vous annoncez, le
projet de cet établissement n'est encore qu'une conception in-
tellectuelle; comment arriver à la réalisation? quel prince ou
quel peuple prendra l'initiative et le proposera?
Je réponds, avec la pensée très-méditée que cette réponse
serait probablement plus efficace que plusieurs personnes ne
le supposeront d'abord ;
Je réponds :
« CE SERA LE PLUS GÉNÉREUX DE TOUS. »
IV
Apportons toutefois, pour nous rapprocher de la mise en
oeuvre actuelle, une modification transitoire au projet, en le
laissant du reste subsister tout entier, et réservant sa pleine
exécution à un avenir plus éloigné.
L'esprit de civilisation n'est peut-être pas encore assez
avancé, dans toute l'Europe, pour que le tribunal politique
puisse être maintenant institué avec l'étendue que j'ai indi-

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