L'opinion publique et les gouvernements / par J.-M. de La Codre

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E. Dentu (Paris). 1869. 1 vol. (III-180 p.) ; in-8.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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L'OPINION PUBLIQUE
ET LES
GOUVERNEMENTS
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
ESQUISSES DE PHILOSOPHIE PRATIQUE. 1 vol. in-12.
DE L'IMMORALITE DE LA SAGESSE ET DU BONHEUR. 2 vol. in-8°.
L'AME ET DIEU. Brochure in-8.
DE LA GRANDEUR MORALE ET DU BONHEUR. 1 vol. in-12.
LE CIEL. (1re Partie.) Astronomie spéculative et religieuse, in-8.
LE CIEL. (2e Partie.) Le lieu et l'état. Brochure in-8°.
ALCIME. ESQUISSES DU CIEL. 1 vol. in-12.
LES DESSEINS DE DIEU. 1 vol. in-8.
L'OPINION PUBLIQUE ET L'EXTINCTION DE LA GUERRE. Brochure in-8.
LA MORALE ET LES ACADÉMIES. Brochure in-8.
PARIS. — TYP. DE SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFUTU, 1.
L'OPINION PUBLIQUE
E T L E S
GOUVERNEMENTS
P A R
J.M.D E LA C 0 D R E
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 17 ET 13, GALERIE D'ORLÉANS
1869
Tous droits réservés
AVANT-PROPOS
J'ai publié, l'année dernière, une brochure intitulée,
l'Opinion publique et l'Extinction de la guerre. Plusieurs
écrivains l'ont accueillie avec bienveillance; l'un d'eux a
mêlé à ses éloges le petit grain de critique que voici :
« Quant au présent, il semble à M. de la Codre assez
fécond en garanties pour constater que les diverses causes
de guerre, indiquées par lui, ont totalement disparu, ou
ont été extrêmement atténuées par les événements sur-
venus, et par les nouvelles dispositions des esprits.
Quatre observations viennent à l'appui de son dire; et
les intérêts positifs des peuples lui font affirmer que
toutes les guerres, si ce n'est actuellement, au moins
dans un avenir peu éloigné, étant énergiquement ré-
prouvées par l'opinion publique, seront prévenues par de
hauts arbitrages qui en tariront la source; pour ces
arbitrages, M. de la Codre imagine un tribunal politique,
a
II AVANT-PROPOS.
aussi facile à établir sur le papier qu'un plan de répu-
blique parfaite, pour une nation parfaitement raisonnable.
L'auteur a élevé dans l'ombre son édifice, qu'il avait
imaginé dans la solitude, c'est le défaut de toutes les
utopies en philosophie. »
Mais ce projet d'un tribunal politique que mon lau-
dateur, exprimant avec sincérité des observations qu'il
croit exactes, condamne comme une utopie (c'est-à-dire,
à son sens, comme une rêverie à peu près inutile), a
été vu sous un tout autre jour par le journal anglais
Herald of Peace, publication des amis de la paix de
Londres. Cette feuille, dans son numéro de juillet 1867,
donne, en rendant compte de la brochure, une copie
textuelle et in extenso des quatorze articles qui contien-
nent ce projet, ce qu'il n'eût pas fait certainement s'il
eût considéré cet aperçu (susceptible, bien entendu,
de rectification, de modifications) comme une creuse
utopie, ne pouvant apporter aucune utilité positive.
Du reste, l'inculpation d'utopie n'a rien à mes yeux de
capital. L'utopie logique, rationnelle, est une transition
de l'événement réalisé, à l'événement possible, comme
l'hypothèse est le chemin praticable de la théorie vérifiée,
à la théorie supérieure encore obscure et nuageuse. Je
me suis ailleurs (les Desseins de Dieu) plus complétement
expliqué sur ce point.
Aujourd'hui, sous le titre qui vient d'être indiqué, je vais
AVANT-PROPOS. III
faire encore une utopie-— qui, j'espère, sera logique et ra-
tionnelle, — et elle se rattache intimement à la première,
car c'est la même opinion publique qu'on verrait obtenir
l'extinction de la guerre, et qui rendrait possible l'amé-
lioration de ce qu'il y a encore de défectueux dans le
gouvernement des États.
Le lecteur, je pense, m'accordera quelque indulgence
s'il y a entre le présent écrit et ceux qui l'ont précédé,
notamment l'Extinction de la guerre et les Desseins de Dieu,
des ressemblances nombreuses; il est impossible d'ex-
primer de nouvelles déductions d'un principe déjà discuté,
sans rappeler beaucoup, et presque textuellement, les
sources d'où on les tire.
L'OPINION PUBLIQUE
ET
LES GOUVERNEMENTS
CHAPITRE PREMIER
DOCTRINE
Tout homme, quelle que soit sa position sociale, doit
élever, autant qu'il lui est possible, ses pensées et les
actions qu'elles conseillent au-dessus de l'égoïsme sen-
sitif qui caractérise les animaux.
Il importe à chacun d'eux d'agir ainsi, parce que, à
l'accomplissement de cette condition, sont attachés sa
dignité morale et son bonheur.
En conséquence, chacun est tenu d'accepter et de
propager cette doctrine : telle est la volonté de Dieu
1
2 DOCTRINE
qui appelle tous les hommes au bonheur par le perfec-
tionnement.
Ces propositions, exprimées en ce moment comme des
axiomes, recevront plus loin des démonstrations ou des
explications dans lesquelles on verra ressortir et s'af-
firmer l'importance capitale que je leur attribue.
CHAPITRE II
LES GOUVERNEMENTS
On appelle, dans chaque nation, gouvernement l'en-
semble des fonctionnaires supérieurs (prince, ministres,
sénateurs, législateurs) qui dirigent les affaires pu-
bliques.
Un homme de bon sens, interrogé sur la grande ques-
tion que traitent Aristote et Montesquieu, a répondu par
cette boutade, qui est peut-être aussi judicieuse que spi-
rituelle : « Je ne connais, dit-il, que deux espèces de
gouvernements : les BONS et les MAUVAIS, »
Divers auteurs, et particulièrement les deux grands
hommes qui viennent d'être nommés , ont plus grave-
ment décrit les gouvernements divers, et les ont nom-
més, en indiquant les caractères distinctifs de chacun
d'eux, ou despotique, ou monarchique, ou républicain ;
ou aristocratique, ou démocratique, ou oligarchique; ou
4 LES GOUVERNEMENTS.
ochlocratique. Ces distinctions offrent assurément une
grande utilité; mais, en faveur de la boutade, on peut
remarquer qu'elles s'appliquent surtout à la forme
extérieure sous laquelle s'exerce la puissance, tandis
que la division d'abord énoncée touche au fond lui-
même, aux effets salutaires ou nuisibles que produit
l'emploi de cette puissance.
— Dites-nous alors, reprend un disciple d'Aristote,
puisque vous trouvez tant de mérite dans cette plaisan-
terie, ce que c'est qu'un bon gouvernement?
— C'est celui dont les institutions, les lois et les actes
s'adaptent si bien aux moeurs de la nation dont il est le
chef, que, dans cette nation, on voit autant d'hommes
heureux et dignes de l'être, que le sol, le climat, l'in-
dustrie, la moralité, les opinions, les circonstances tran-
sitoires permettent qu'il y en ait.
Et, en me reportant à la doctrine ci-dessus formulée,
On pourra traduire la définition dans cette phrase : Un
bon gouvernement est celui dont les institutions, les lois
et les actes réussissent à élever, autant qu'il est possible,
les pensées et les actions de tous les habitants du pays
qui lui a confié ses destinées au-dessus de l'égoïsme
instinctif.
CHAPITRE III
LES EFFORTS INDIVIDUELS
Le bon gouvernement, disons-nous, doit adapter les
institutions aux moeurs du peuple qu'il dirige; il doit
donc modifier les lois et les institutions, lorsque des
changements notables sont survenus dans les moeurs ;
mais l'initiative à cet égard ne lui appartient pas tout
entière.
Madame de Staël a écrit (De l'Allemagne, partie III,
chap. XI) : « Il y a lieu de croire que les institutions
politiques et religieuses peuvent seules former l'esprit
public, que nulle théorie abstraite n'est assez efficace pour
donner à une nation de l'énergie... »
Cette opinion est trop absolue, et manque d'exactitude.
L'esprit public n'est pas, comme cet auteur semble le
penser, clans la dépendance complète des institutions;
6 LES EFFORTS INDIVIDUELS.
les théories abstraites peuvent devenir positives, passer
dans les faits, changer les moeurs, et influer ainsi sur les
lois et sur les formes gouvernementales. C'est ce qui
souvent a eu lieu; l'histoire en fait preuve. L'initiative
des modifications n'est donc pas totalement dans la main
des chefs.
Voyons, par aperçu, quelles règles président ou doivent
présider à ces changements :
Le bonheur des hommes, et de chaque homme en par-
ticulier, résulte de la satisfaction de deux propensions
natives qui existent chez tous, que tous ressentent, quoi
que ce soit à des degrés divers : le besoin du bien-être,
l'amour de la dignité morale.
Le besoin du bien-être se montre le premier, l'amour
de la dignité vient ensuite; et le développement des fa-
cultés intellectuelles le rend aussi impérieux que le
besoin sensitif.
En conséquence, tout homme, pour être heureux,
doit : 1° travailler; acquérir ainsi les objets que ré-
clament ses besoins et ceux de sa famille; 2° restreindre
ses besoins de telle sorte qu'ils ne dépassent pas les res-
sources que les circonstances lui procurent, afin de ne
s'exposer ni à souffrir dans sa personne physique, ni à
être agité par l'envie et la cupidité, ni à rendre néces-
saire un travail qui excéderait ses forces; 3° être sincère,
équitable, généreux, pour mériter l'estime d'autrui et
LES EFFORTS INDIVIDUELS. 7
l'approbation de sa conscience ; 4° cultiver dans son
esprit les opinions qui lui rendront plus facile l'accom-
plissement de tous ses devoirs..
Le bon gouvernement propagera cette doctrine, que de
nombreux ouvrages développent sous mille formes; il
voudra, en observant les lois d'une sage administration?
que, dans la nation dont il dirige les intérêts et les dé-
veloppements, 1° tout homme qui offre de travailler soit
sûr de vivre ; 2° que tous les droits soient respectés ;
3° que les hommes de bien obtiennent la considération
dont ils se sont rendus dignes.
Mais si le gouvernement ne manifestait pas cette vo-
lonté, ou s'il ne prenait pas les mesures convenables
pour qu'elle reçoive son exécution, les hommes qui,
suivant les énonciations ci-dessus, méritent d'être heu-
reux, auraient le droit de lui soumettre des représenta-
tions, et elles seraient nécessairement écoutées s'ils
étaient assez nombreux pour constituer l'opinion pu-
blique.
Les peuples font donc leur sort eux-mêmes, et tout
individu peut contribuer à l'amélioration de ce qui
existe pendant les quelques jours qu'il passe en ce monde,
de ce qui existera dans les jours à venir.
Autrefois, en France, une loi donnait aux nobles seuls
le droit de porter des vêtements de velours ou de soie,
de se parer avec des plumes, avec des coiffures de telle
8.. LES EFFORTS INDIVIDUELS.
forme; ces vêtements, ces parures étaient interdits aux
roturiers, à leurs femmes et à leurs enfants. Les juges
devaient condamner les contrevenants à des amendes ou
à des peines plus grièves. Cette disposition n'avait pas
pour objet l'intérêt général, à titre de loi somptuaire,
puisqu'elle faisait acception de personnes; que, pour
■ condamner, le juge ne devait pas avoir égard à la
fortune de celui qu'on amenait devant lui, mais à sa
qualité.
Indubitablement, de telles dispositions légales étaient
affligeantes pour les hommes qui, dans ce temps,
étaient déjà émus par le sentiment de leur dignité
morale, et auxquels on interdisait, parce qu'ils étaient
de trop bas étage, ces vêtements, dont peut-être ils
n'auraient pas songé à se parer si l'état de leur fortune
leur conseillait de ne pas acheter les étoffes spécifiées.
Sous les réclamations de l'opinion publique, cette loi
est tombée en désuétude et a été abrogée par le fait, proba-
blement sans être retirée. Le gouvernement qui tenait
alors le pouvoir aurait agi avec prudence, s'il avait con-
sulté cette opinion d'une manière plus attentive qu'il ne
l'a fait sur des points analogues à celui que j'indique. Il
se peut très-bien, par exemple, que le costume imposé
aux députés du tiers dans l'assemblée des états géné-
raux ait exercé quelque funeste influence sur les événe-
ments qui ont signalé la fin du dernier siècle; il se peut
LES EFFORTS INDIVIDUELS. 9
que le tiers-état froissé ait passé du simple désir d'obte-
nir des réformes à une hostilité presque haineuse. Bien
entendu je n'approuve pas cette hostilité entre conci-
toyens; j'énonce une explication.
Un homme réfléchi, qui sait apprécier la valeur de
l'âme humaine, subit sans colère l'impression pénible
que ces lois restrictives lui font d'abord éprouver ; il con-
sidère que la loi qui le choque peut être utile, dans ce
moment, au maintien de l'ordre; sous l'influence de cette
pensée, il parvient à effacer le déplaisir qu'il avait d'a-
bord ressenti. Peut-être la loi ou l'ordonnance qui éta-
blissait par des signes extérieurs une différence saillante
entre le noble et le roturier prévenait-elle, par le pres-
tige qu'elle faisait naître, des collisions qu'il aurait fallu
violemment réprimer par la force des armes. Mais ce qui
est bien à telle époque cesse de l'être quand l'état des
esprits est changé. Ces mutations doivent être attentive-
ment observées.
L'homme modéré dont je parle se soumet sans mur-
mure; cependant il ne reste pas indifférent à ce qui se
passe autour de lui, il use de son pouvoir pour que la
nécessité d'imposer le respect aux turbulents par la force
ou par le prestige s'affaiblisse de plus en plus, et le
moyen qu'il prendra pour que cela soit n'a rien que de
plausible : il consiste à restreindre, par la persuasion,
le nombre des perturbateurs, à augmenter celui des
10 LES EFFORTS INDIVIDUELS.
hommes sensés qui méritent le bonheur. C'est là ce qu'il
tâchera d'opérer, par ses discours, son exemple et ses
écrits.
Je désire avoir montré, dans cette citation et dans
les réflexions qui la suivent, comment l'initiative per-
sonnelle peut arriver à faire modifier telles ou telles
institutions, venir en aide au gouvernement animé
des pacifiques intentions que je suppose, ou l'avertir
dans le cas où il aurait perdu de vue ses obligations
sociales. On remarquera qu'en les exprimant je suis guidé
simultanément par le désir de voir l'humanité marcher
dans ses voies, et par celui que des mesures équitables,
prises en temps opportun par les dépositaires du pou-
voir, préviennent ces commotions subites qui sont tou-
jours funestes à un grand nombre de personnes et pen-
dant un grand nombre d'années.
CHAPITRE IV
PAUVRETE - GENEROSIT
Dans tous les lieux, dans tous les siècles, un antago-
nisme, trop souvent provocateur de désordres, a existé
entre les hommes* que l'on appelait riches (sans bien dé-
signer le point où commençait la richesse) et ceux que
l'on nommait pauvres. En France, maintenant, cet anta-
gonisme peut cesser, sous l'action de la doctrine ci-
dessus énoncée. Les ressources agricoles et industrielles
que nous possédons permettent que tout homme la-
borieux et modéré acquière le bien-être; cela fait, il ne
lui faudrait, pour être heureux, pour n'avoir plus rien
à désirer avec trop d'ardeur, que de pouvoir satisfaire
son désir de dignité morale. Je vais faire voir qu'il le
peut.
La dignité morale s'obtient par l'accomplissement des
devoirs, par une fidélité constante aux prescriptions que
12 PAUVRETÉ. - GÉNÉROSITÉ.
dicte l'équité. Allons même plus loin, disons avec un au-
teur très-respecté (M. de Gérando) : « L'esprit de justice
est presque toujours incomplet quand il n'est pas éclairé,
secondé par la générosité. » Et montrons que l'exercice
de cette vertu n'est point du tout interdit au pauvre.
Le riche peut être généreux en épargnant, chaque an-
née, une partie de son revenu qu'il distribue à ceux qui
souffrent. Le pauvre ne peut pas l'être de cette façon ;
la prudence, qui lui enjoint de faire tous les jours
quelque économie, lui prescrit aussi de les réserver
pour le temps où la source de ses bénéfices serait mo-
mentanément ou définitivement tarie. Mais la générosité
du coeur, qu'il peut cultiver et pratiquer, met entre
ses mains des trésors de bienveillance qui seront au-
tant, et peut-être plus utiles à autrui que les biens
extérieurs qu'on appelle trop exclusivement des ri-
chesses.
Le pauvre est ouvrier, domestique, ou marchand, —
marchand d'objets ayant une très-mince valeur. — Les
relations établies entre lui et les personnes qui l'em-
ploient seront certainement plus agréables pour celles-ci,
s'il est obligeant, zélé, respectueux, que si on le trouve
habituellement inexact, rude et maladroit; et ces rap-
ports lui procureront à lui-même des satisfactions réelles.
Ce sont de fausses doctrines, qu'il faut combattre et
vaincre, celles qui chassent de son coeur les effets de la
PAUVRETÉ. - GÉNÉROSITÉ. 15
sympathie naturelle que les hommes ressentent les uns
pour les autres. Ainsi le pauvre, en agissant avec habi-
leté, empressement et déférence, dans l'intention de
contribuer au bonheur du prochain, est réellement géné-
reux; il s'élève vers la dignité morale, comme celui
qui répand des bienfaits, et sa générosité est d'autant
plus méritoire qu'il lui a fallu, pour l'acquérir et la
conserver, résister à de nombreux entraînements, re-
pousser ou dédaigner de pernicieux conseils, dissoudre,
par l'action bienfaisante de la réflexion, des accès de
jalousie, d'envie, de mécontentement que la supériorité
d'autrui aurait suscités dans son âme.
Le pauvre conquiert, par la bonne direction de ses
pensées et de ses actions, la dignité morale sans laquelle
il ne peut être heureux. Cette récompense pourrait lui
suffire; mais, le plus ordinairement, avec celle-là, il lui en
advient d'autres qui ont aussi leur mérite. Très-souvent
on rémunère avec plus de largesse les travaux, les ser-
vices ainsi accomplis. Le serviteur, l'ouvrier, qui prati-
quent la bonne route deviennent en quelque sorte les
amis de ceux auxquels ils ont été utiles.
Toutefois, comme ce ne sont pas ces rémunérations
qu'il aura mises au premier rang dans ses intentions,
elles ne détruisent pas, lorsqu'elles surviennent, le ca-
ractère de générosité qui a été son principal mobile ; et
je suis tenté d'appliquer ici, en restreignant sa portée
14 PAUVRETÉ. - GÉNÉROSITÉ.
à la mesure de mon sujet, la maxime de Vauvenargues :
« Celui qui recherche le bonheur par la vertu ne de-
mande que ce qu'il mérite. »
Quelques personnes déclarent que la mise en oeuvre
des préceptes chrétiens peut beaucoup mieux que toutes
les philosophies inculquer dans les intelligences, intro-
duire dans les moeurs, cet esprit de patience, de sou-
mission, d'humilité qui conduit à l'harmonie.
Je respecte cette assertion, pourvu qu'on ne la rende
pas trop exclusive ; seulement j'ai voulu ajouter à la
puissance de la doctrine chrétienne un autre mobile qui
tient certainement une place considérable dans la nature
humaine ; peut-on m'en blâmer? — Mais cet amour de
dignité morale que vous nous proposez ne peut s'accorder
avec l'humilité! et si vous supprimez l'humilité, l'orgueil
ne connaîtra plus de frein. Votre philosophie va nous
perdre. — Voici comment nous écarterons le danger.
A cette vertu, qui a quelque chose de surnaturel, puis-
qu'elle ne peut, dites-vous, se concilier avec une de nos
tendances légitimes, nous substituerons, dans notre doc-
trine, une simple qualité, la modestie. L'équité, la bonté,
la justesse d'esprit la produisent sans efforts ; la dignité
morale l'accueille volontiers ; elle laisse à chacun la place
que les circonstances lui ont faite ; et l'orgueil l'a tou-
jours regardée comme le plus redoutable de ses adver-
saires.
PAUVRETÉ. — GÉNÉROSITÉ. 15
Vous pensez, me dit-on, que les riches et les pauvres
agiraient dans leur intérêt commun en usant de bien-
veillance les uns envers les autres, les positions respec-
tives étant conservées; je le crois avec vous; mais arri-
vons au fait pratique. Lesquels commenceront à user
de bienveillance, les pauvres ou les riches, les grands ou
les petits ?
Je manquerais probablement de justice envers les pau-
vres, ou envers quelques-uns d'eux, en présumant qu'ils
ne peuvent donner les premiers ces exemples de sincé-
rité, de générosité, de bienveillance, qui établiraient la
concorde dans la société. Cependant les obstacles qui les
empêchent de comprendre la valeur de ces vertus étant
plus nombreux que ceux qui peuvent arrêter les hommes
pour lesquels l'éducation intellectuelle, les enseigne-
ments moraux, l'abondance des choses nécessaires au
bien-être aplanissent la voie, je pense que c'est à ceux-ci
qu'est dévolue l'obligation de donner cet exemple, de
commencer, comme vous avez dit. Voici comment les
choses pourraient se passer : un homme riche, — et c'est
à tous ceux qui, à divers degrés, reçoivent cette qualifi-
cation que j'imposerais ce devoir et cet honneur, — se
montre affable envers ses subordonnés, secourable pour
les pauvres qui sollicitent ses bienfaits, constamment vé-
ridique, probe, modéré; il rencontre dans le-subor-
donné; dans la personne assistée, la reconnaissance qui
16 PAUVRETÉ. - GÉNÉROSITÉ.
lui est due, un imitateur de ses bonnes intentions, des
louables actions dont il a donné l'exemple; alors il
adopte cet homme estimable, et continue avec lui,
toutes positions gardées, des rapports de bienveillance.
Le contraire arrive-t-il? l'homme secouru, traité avec
affabilité, est-il ingrat, se pose-t-il en adversaire, le bien-
faiteur l'écartera de lui, et se mettra en rapport avec
d'autres mieux disposés que celui-là à mériter ses bon-
tés. Supposons qu'un certain nombre d'hommes accep-
tent ce conseil, tiennent avec fermeté cette ligne de con-
duite, le nombre des pauvres suivant aussi la voie droite
augmentera, et un peu plus tôt, un peu plus tard, arri-
vera le temps où ceux qui voudraient continuer à être
orgueilleux, intempérants, paresseux, sera tellement
diminué, que ces retardataires, les membres de cette
faible minorité (sauf quelques exceptions que la force
saurait maintenir), se laisseront entraîner par la salu-
taire impulsion ; que l'utopie, — qui, à mes yeux, est une
déduction logique, — sera réalisée, pour le plus grand
avantage de toute la cité, de toute la nation, de l'huma-
nité tout entière.
— Vous l'avouerai-je, reprend l'interrogateur, je doute
encore du succès, malgré ces explications, mon cher phi-
losophe.
— Doutez, et néanmoins agissez ; adressez-vous cette
question : vaut-il mieux essayer l'application pratique
PAUVRETÉ. — GÉNÉROSITÉ. 17
de cette théorie que de rester dans une funeste apathie,
que de ne penser qu'à tirer son épingle du jeu, comme
disent certaines personnes découragées ou peu sympa-
thiques ; conduite moins relevée que celle ici proposée,
vous voudrez bien en convenir.
2
CHAPITRE V
L'HOMME ET L'ANIMAL
La paix devant être faite entre les pauvres et les riches,
du moment où les uns et les autres, appréciant mieux
la dignité d'homme qui leur est commune, ne regar-
deront plus les richesses que comme des accessoires;
cette opinion devant acquérir plus de pouvoir à mesure
que les hommes auront mieux compris qu'étant, par leur
nature, supérieurs aux animaux, il ne leur est pas per-
mis de se laisser, comme ceux-ci, servilement entraîner
par leurs passions, de subir aveuglément l'influence de
l'égoïsme qui prive ces êtres inférieurs des affections de
parenté, des rapports sociaux, des bienveillantes satis-
factions destinées à tous les membres de la grande
famille humaine, nous sommes conduits, par cette mar-
che des idées, à insister sur l'exactitude de nos asser-
tions, dont la valeur, espérons-le, est maintenant mieux
L'HOMME ET L'ANIMAL. 19
sentie; nous devons en conséquence, et nous allons
démontrer :
1° Que la distinction profonde entre l'homme et l'a-
nimal ci-dessus proclamée est une loi de la philosophie,
une loi dictée par la raison ;
2° Qu'elle est la loi de l'histoire.
Si je parvenais à mettre en saillie cette doctrine, telle
que je la conçois, ou si un autre réussissait mieux que
moi en l'exposant avec plus d'éclat, il serait possible que
ce précepte rationnel : « Ne ressemblons pas aux animaux, »
devînt un mobile aussi puissant pour la volonté humaine
que le phare allumé par Descartes (N'accepte rien pour
vrai que ce qui le paraît évidemment être tel) a été un
guide lumineux pour son intelligence. L'intelligence hu-
maine était plongée dans les ténèbres de la scolastique,
Descartes lui a donné un flambeau; la volonté vacille
entre des mobiles divers ; celui-ci, qui la grandit et
l'honore, qui grandit et honore tous les hommes, pour-
rait bien fixer ses incertitudes.
I
Cette doctrine, ai-je dit, est une loi de la philoso-
phie.
20 L'HOMME ET L'ANIMAL.
La raison veut que chaque être agisse, et prenne sa
place dans le monde, conformément à la destination que
lui a donnée le Créateur.
La destination de chacun des êtres est marquée par les
facultés qu'il a reçues du Très-Haut.
L'homme possède des facultés très-supérieures à celles
qui ont été départies aux animaux. Il doit donc ne pas
agir comme les êtres purement sensitifs ; il doit, par l'en-
semble de ses actions, prendre place au-dessus d'eux
dans l'ordre moral, comme dans l'ordre physique.
L'homme est, comme les animaux, une créature pas-
sionnée, et, sous ce rapport, il y a entre eux et lui une
similitude; mais la tendance de l'être humain vers l'as-
sociation, le sentiment de dignité morale qu'il éprouve
seul, les facultés qui le mettent à portée de satisfaire
ces propensions de la nature, font de lui un être à part,
un être distinct de l'animal. Ces tendances, ces apti-
tudes, ces facultés constituent, pour lui, une supériorité
évidente en théorie, et manifestée au dehors par des
faits nombreux et positifs. Les hommes, malgré l'exiguïté
de leur force physique comparée à celle de plusieurs ani-
maux, sont parvenus à les vaincre tous ; aucune famille,
aucune espèce de ceux-ci, ni le lion, ni le tigre,, ni
l'éléphant, n'a su prendre l'empire sur les autres es-
pèces; aucun d'eux n'a de boeufs ou de chevaux à son
service.
L'HOMME ET 'L'ANIMAL. 21
L'homme qui agit comme les animaux méconnaît donc
sa nature, s'abaisse, oublie sa dignité native.
On dirait en vain que cet intelligent dominateur doit
à lui-même ces qualités dont l'emploi lui a conféré la
puissance souveraine, je répondrais : Admettons qu'il ait
acquis, par ses propres efforts, l'avantage d'être monté de
l'état sauvage à la civilisation ; pourquoi a-t-il tenté ces
efforts? pourquoi ont-ils été fructueux? C'est parce qu'il
possédait intrinsèquement, avec la faculté de les dévelop-
per, desaptitudes, des facultés spéciales, propres à produire
ces effets; tendances, facultés qui n'existaient pas chez
le lion, le loup, le renard ou le singe. Ces facultés in-
trinsèques, ces facultés natives, il les tenait directement
du Créateur de toutes choses ; sa destination était autre
que celle de l'animal, et il a marché vers sa destination.
Le principe énoncé est donc d'accord avec la nature
des choses; il est une loi de la philosophie.
Faisons remarquer en outre, pour justifier de plus en
plus nos espérances, que le mobile qui en ressort, s'il
était généralement accueilli, apporterait à tous une
vaste et profonde utilité.
L'utilité est ce qui contribue au bonheur; la satisfaction
du sentiment d'honneur, du désir de dignité morale, est
pour la personne humaine un élément nécessaire de ce
bonheur tant désiré ; or, on ne peut méconnaître que
rien n'est plus propre à faire respecter la dignité morale
22 L'HOMME ET L'ANIMAL.
des hommes, et de chaque homme en particulier, que
la volonté constante de se placer (autant que possible)
par ses pensées et par ses actions, au-dessus de l'égoïsme
purement sensitif.
C'est avec intention que je répète les mots : autant que
possible; c'est afin qu'on ne se méprenne pas sur les ten-
dances pratiques de la doctrine. Tout homme est soumis
à des besoins qui le rapprochent des animaux ; il lui
faut donner satisfaction à ces besoins et même au désir
du bien-être; le travail et l'épargne concilient très-bien
cette nécessité avec les réclamations de sa dignité mo-
rale; j'ai voulu faire comprendre que le précepte ne la
méconnait pas, et ne demande nullement aux hommes
des vertus inaccessibles à la très-grande majorité d'entre
eux, un désintéressement absolu, le sacrifice, ou bien
l'altruisme de M. Comte. Le sacrifice est un acte méri-
toire, mais, placé, par sa nature, hors du cours naturel
des choses; il n'est pas vrai que tout homme doive
vivre pour autrui; j'entends bien qu'il vivra pour lui,
comme pour sa famille, pour sa patrie, pour l'humanité,
et ces mobiles, dans les conjonctures ordinaires, se com-
binent parfaitement entre eux.
Je marche à grands pas, sans entrer dans les détails,
qui trouveront leur place ailleurs ou dans cet écrit même.
Mon seul but en ce moment est d'opérer une démonstra-
tion ; je crois qu'il est atteint.
L'HOMME ET L'ANIMAL. 25
Néanmoins, pour éviter la sécheresse, voulez-vous que
j'esquisse quelques résultats de la doctrine? Je vais le
faire, quoique je m'expose beaucoup ainsi à reproduire
presque textuellement ce que j'ai déjà énoncé ailleurs.
Paul, négociant, administrateur ou diplomate, est par-
venu à la richesse et aux honneurs qu'il ambitionnait;
il se complaît dans cet état, il est heureux, il le sera
tant que l'ambition ne sera pas venue le tirer de nouveau
par l'oreille. Pierre, qui aspirait à la possession des
qualités morales et les préférait aux biens extérieurs que
recherche la vanité, l'est aussi, lorsqu'il voit, à quelques
signes, qu'il est devenu plus modéré, plus ferme, plus
bienveillant qu'il ne l'était à une autre époque de sa vie.
Le contentement que Pierre éprouve pourrait bien être
aussi vif, moins mélangé, plus solide, que celui du favori
de la fortune. La carrière qu'il a suivie vaut donc tout
autant, mieux peut-être, que celle qui a donné des ri-
chesses et du pouvoir.
Mais, dit-on, et c'est à un fort grand nombre que je
prête ce langage, ces qualités morales auxquelles vous
attribuez une si haute valeur, ne sont pas estimées par
autrui à l'égal de ces richesses, de ces distinctions hono-
rifiques que votre bon Pierre n'a pas recherchées, et il
est dans notre nature de tenir beaucoup à la considé-
ration, d'aimer les saluts qu'on décerne (fût-ce un peu
par force) à notre puissance.
24 L'HOMME ET L'ANIMAL.
Il y a beaucoup de vrai dans cette observation. Si
l'homme sensitif tient à être salué bien bas, l'homme
bienveillant désire au moins n'être pas isolé, et je re-
connais que, dans l'état présent de nos opinions et de
nos moeurs, la puissance, le luxe, les cordons, donnent
à celui qui est nanti de ces biens beaucoup plus d'amis
que ne font la droiture et la bonté; c'est un obstacle;
mais il peut être surmonté. En attendant que la doctrine
spiritualiste ait pénétré entièrement dans les esprits et
dans les habitudes, les hommes qui l'adoptent et ceux
qui ont intérêt à ce qu'elle prospère, peuvent très-bien
se concerter pour former une société partielle, dans
laquelle on envisagerait les choses sous un autre aspect
qu'on ne les voit dans la société générale ; par ce moyen
fort praticable, il serait possible que notre bon Pierre
ne fût plus autant abandonné que vous l'avez craint, et
qu'alors la situation que lui auraient faite les qualités
morales fût plus évidemment de beaucoup préférable à
celle de l'ambitieux conquérant de toutes les dorures.
Cette première société partielle serait un modèle; d'au-
tres sociétés se formeraient; elles étendraient les con-
quêtes du principe spiritualiste; et, en peu de temps
peut-être, les opinions sur ce point capital seraient mo-
difiées dans la nation entière, la plupart des obstacles
qui se dressent aujourd'hui devant le bonheur seraient
amoindris ou annihilés.
L'HOMME ET L'ANIMAL. 25
— Tout ceci est à merveille, reprend l'incrédule, mais
vous supposez que vos associés seraient des hommes ré-
fléchis, justes, modérés; or, il y a dans le monde fort
peu d'hommes de cette trempe, ou même qui soient
disposés à se convertir; vous nous contez des sornettes,
mon cher philosophe.
— N'ayons pas aussi mauvaise opinion de nos contem-
porains, et ne désespérons pas ainsi de l'avenir ; nous
savons, par un grand nombre de faits, quelles modifi-
cations rapides et salutaires peuvent produire sur le sort
de l'humanité un sentiment, une réflexion, une idée.
L'accroissement, en puissance et en étendue, du senti-
ment de dignité morale parmi les hommes, considéré
comme l'exécution d'une loi divine, pourrait bien être
une de ces idées qui exerceraient une prompte et vivi-
fiante influence, si elle était suffisamment mise en lumière.
Essayons, agissons, ne désespérons pas.
II
Est-il. vrai que cette doctrine, d'abord pressentie, au-
jourd'hui formulée, doive être considérée comme la loi
de l'histoire?
Les situations que décrivent les annales des siècles
passés, et celles que présenteront les siècles futurs peu-
26 L'HOMME ET L'ANIMAL.
vent être divisées en trois périodes, dans chacune des-
quelles on constatera des phases et des nuances, et que
nous nommerons :
La première : l'état sauvage et barbare;
La deuxième : civilisation commencée ;
La troisième : civilisation comprise.
Il s'agit de reconnaître si les hommes sont de plus en
plus sortis de l'état sauvage et de barbarie, pour s'avancer
vers la civilisation commencée, s'ils font plus de pro-
grès dans celle-ci, et s'il y a lieu de croire qu'ils mar-
cheront plus rapidement vers la civilisation comprise, à
mesure qu'ils ont mieux su et qu'ils sauront mieux se
distinguer de l'animalité, pour s'élever, toujours dans
la mesure du possible, au-dessus de l'égoïsme aveugle
et des passions qui l'accompagnent. Telle est la question
que je spécifie, en contemplant le passé dans les faits, et
l'avenir par la déduction.
N° 1. ÉTAT SAUVAGE ET BARBARE.
Les premières familles humaines, disséminées dans
les forêts et les déserts, au milieu d'animaux dont un
grand nombre leur étaient supérieurs en force, vivant de
fruits sauvages et de.racines, sans vêtements, sans abri,
ont eu beaucoup à souffrir; mais il est probable — à cet
L'HOMME ET L'ANIMAL. 27
égard la tradition et la science sont d'accord —- qu'elles
habitaient des régions favorisées par la nature, et que
cet état n'a pas été de longue durée.
Les hommes excités, instruits pour ainsi dire, par la
propension sociale qui vivait dans leur âme, ont bientôt
formé des tribus, fabriqué des instruments grossiers,
des arcs et des flèches, construit des huttes, puis des
cabanes. Cependant la tendance ou l'instinct social ne
suffisaient pas pour que ces premières tentatives de ci-
vilisation pussent réussir; il fallait que ces hommes
communiquassent les uns avec les autres; la Provi-
dence leur avait départi le germe d'une faculté qui
pouvait les faire arriver à ce résultat; ils l'ont peu
à peu développée par divers efforts ; aux mouvements des
bras et de la tête, premiers signes employés, sont venus
se joindre des sons articulés qui ont pris de siècle en
siècle des significations plus marquées et plus intelli-
gibles.
Par l'invention des armes et de la parole, la différence
essentielle qui sépare les hommes des animaux était
complétement manifestée. C'est parce que les hommes
ont usé des facultés que le Créateur leur avait attri-
buées en propre qu'ils sont devenus les maîtres de
ceux-ci, soit en les faisant fuir devant eux, en les
immolant quand ils pouvaient les atteindre, soit en les
réduisant en servitude, en les gardant sous leurs mains
28 L'HOMME ET L'ANIMAL.
à titre de troupeaux; état auquel ces animaux pa-
raissaient être en quelque sorte destinés, puisqu'ils
cessaient bientôt de protester par la fuite ou par le
combat.
Si les hommes n'avaient été appelés à se réunir que
pour arriver à la félicité de leur personne organique,
ils se seraient élevés fort peu au-dessus de la situation
que j'indique; mais des propensions natives, dépassant
l'instinct social, les portaient en avant; le sentiment re-
ligieux, le sentiment moral, l'amour du beau les con-
duisirent, quoique au début ces tendances ne fussent en-
core que des lueurs faibles et vacillantes, à cet état bar-
bare que nous regardons aujourd'hui comme infime, et
qui était déjà très-supérieur au premier.
Sans observer l'ordre des temps, je veux étudier suc-
cinctement cet état barbare chez les Gaulois nos ancêtres,
et je prends pour guide les premières pages d'une histoire
de France, digne d'une entière confiance, celle de M. de
Ségur.
Mais, d'abord, faisons-nous une idée exacte de ce qu'est
et doit être la civilisation.
Le travail de la pensée qu'on nomme réflexion, et la
force intime qui, balançant les impulsions passionnées,
permet à la volonté libre de suivre la ligne de conduite
que la réflexion a tracée, force que l'on peut appeler
l'empire de soi, sont les signes visibles qui séparent de
L'HOMME ET L'ANIMAL. 29
la façon la plus tranchée l'homme de l'animal, et dis-
tinguent la civilisation de la barbarie. Plus, à telle épo-
que, la réflexion et l'empire de soi ont de vigueur
chez quelques habitants d'un pays, plus le nombre
de ces personnes réfléchies et ne suivant que les im-
pulsions d'une volonté libre est devenu considérable,
plus cette époque est civilisée. Le degré de civili-
sation doit être mesuré sur l'accroissement de ces
deux puissances, car le but principal de la civilisa-
tion est d'augmenter pour les hommes le perfection-
nement et le bonheur, et la réflexion jointe à l'empire
de soi procurent l'un et l'autre.
Ceci posé, voyons ce qu'étaient les moeurs et coutumes
de nos ancêtres dans les années qui ont précédé immé-
diatement la conquête de César; je présente ce tableau
comme étant celui d'une des premières phases de la
barbarie ayant succédé à l'état sauvage.
« La nourriture des Gaulois, dit M. de Ségur, était
simple et grossière; elle se composait de laitage, de fro-
ment, de miel, des produits de leur pêche et de leur
chasse. Les peaux des animaux leur servaient de lit et
de siége, ils déchiraient les viandes avec leurs mains...
« Ils regardaient la bravoure comme la première des
vertus; la guerre semblait être leur élément, et toujours
ils se battaient entre eux lorsqu'ils n'avaient pas d'en-
nemis étrangers à combattre. La première place, dans
50 L'HOMME ET L'ANIMAL.
les assemblées, dans les festins, était donnée au plus
vaillant, et le désir ardent d'obtenir cet honneur exci-
tait sans cesse entre eux de bruyantes querelles qui
ensanglantaient souvent leurs repas et leurs fêtes.
" La loi du plus fort était la loi gauloise ; tout droit
semblait donné par la victoire et perdu par la défaite.
« Les Gaulois, par un orgueil puéril et barbare, mé-
prisaient la culture, l'industrie, l'étude. Dans l'intervalle
de la chasse et des combats, le repos était leur seule
volupté.
« Cruels après la victoire, ils sacrifiaient une partie de
leurs captifs aux dieux infernaux. Si l'ennemi résistait
à leur première furie, bientôt on les voyait se décourager;
ardents pour attaquer, ils ne savaient pas se défendre,
et leur retraite était précipitée comme leur attaque.
« Dans leurs invasions, leur passion pour le pillage
n'épargnait ni les temples ni les tombeaux, et ne con-
naissait rien de sacré; mais, dans leur pays, on les voyait
soumis aux prêtres, crédules, superstitieux.
« Le guerrier gaulois, songeant plus à tuer l'ennemi
qu'à se défendre, n'avait ni casque ni cuirasse; il ne
couvrait son corps que d'un bouclier d'osier revêtu de
cuir.
« Lorsqu'on connut mieux l'intérieur de la Gaule, c'est-
à-dire au moment où les armés victorieuses des Romains
y pénétrèrent, cette nation ne pouvait déjà plus leur
L'HOMME ET L'ANIMAL. 51
opposer la vigueur qui naît de l'union et de l'égalité. »
Les moeurs des Gaulois s'adoucirent après la conquête
romaine ; mais, comme le fait remarquer M. de Ségur,
ce fut sous l'influence précaire et honteuse de la servi-
tude plutôt que par celle de la réflexion et de l'empire
de soi. La férocité ancienne reparut aussitôt que le pou-
voir eut changé de main. « On ne voit nulle part, dit
M. Ferrand (Esprit de l'histoire, vol. I, p. 126), que le
nombre et l'énormité des crimes qui se commirent sous
la première race mécontentât ou seulement étonnât les
peuples. »
Nous croirions difficilement que les hommes fussent
bien heureux avec ces habitudes, qui sont à peu près
celles des bêtes carnassières.
Sans oublier les essais fructueux, mais bien vagues
encore, qui apparurent sous l'empire de Charlemagne,
l'exterminateur religieux des Saxons, je me détermine
à ne compter la deuxième période, celle de la civilisation
commencée, qu'à partir du treizième siècle. Cette fixation
est un peu arbitraire, j'en conviens; mais toute autre
serait discutable comme elle. Une nuance seulement dis-
tingue les moeurs du douzième siècle de celles du siècle
suivant; c'est ainsi que procède la nature.
32 L'HOMME ET L'ANIMAL.
M0 2. CIVILISATION COMMENCÉE.
Dans les premières années du treizième siècle, on voit,
en France, les beaux règnes de Philippe Auguste et de
saint Louis. La réflexion et l'empire de soi brillent déjà,
dans ces princes, d'un assez grand éclat. Mais un bien
petit nombre de leurs contemporains possèdent comme
eux ces qualités; les guerres privées, les brigandages,
les asservissements, l'imperfection de l'industrie et des
sciences ne permettent pas de donner à cette époque une
qualification plus élevée que celle qui vient de lui être,
assignée.
De siècle en siècle, après ces règnes, quoique les princes
qui ont successivement gouverné eussent souvent moins
de génie, de probité, de bonté que leurs aïeux, les mi-
sères diminuent pour beaucoup d'habitants de la France ;
néanmoins les rois et les peuples ne sont encore qu'aux
premiers pas de la civilisation. La plupart des hommes
d'aujourd'hui, même des plus obscurs, s'ils lisent les
règnes de Charles VI, de son fils et de son petit-fils, seront
tout étonnés de se trouver supérieurs, sous les deux rap-
ports essentiels que j'envisage, à presque tous les hauts
et puissants seigneurs qui tenaient alors le premier rang
sur la scène du monde. Quel homme de nos jours oserait
L'HOMME ET L'ANIMAL. 53
se montrer aussi avide que le duc d'Anjou oncle de
Charles VI, aussi fourbe, aussi cruel que Louis XI et
Charles le Téméraire?
La civilisation a fait beaucoup de progrès depuis ce
treizième siècle. Sommes-nous maintenant arrivés à la
troisième période, que j'ai nommée la civilisation com-
prise? Hélas, non! Il faut justifier cette réponse.
N° ô. CIVILISATION COMPRISE.
Je désigne, par ces. mots, l'état social dans lequel la
majorité des hommes, ayant compris que le bonheur
obtenu par le perfectionnement moral est le but essentiel
de l'association humaine, considèrent comme chose prin-
cipale ce perfectionnement, avec tout ce qui s'y rattache,
et comme chose secondaire (actuellement qu'ils les possè-
dent dans la proportion qu'exigent leurs besoins corpo-
rels) les richesses et les objets industriels ou artistiques ;
et de plus savent apercevoir quels seront les effets de
cette disposition des esprits, combinée avec la réflexion,
l'empire de soi, les préceptes de la morale, le sentiment
de la supériorité de l'homme sur les animaux. Rappro-
chant ces résultats, que nous montre la logique, des faits
qui se passent sous nos yeux, ayant ainsi marqué plus
exactement ce qu'on doit entendre par ces mots : civi-
5
54 L'HOMME ET L'ANIMAL.
lisation comprise, nous reconnaîtrons avec peine, mais
non pas sans utilité, que l'Europe elle-même n'est pas
encore arrivée à cet état. Par des réflexions ultérieures
nous ferons voir que la route est ouverte, éclairée par
de nombreux fanaux, qu'il nous est possible de faire
vers ce but de rapides progrès.
Afin de préciser, et de simplifier cette étude, nous
porterons principalement nos regards sur les trois points
d'où sont partis, d'où sortent encore la plupart des maux
qui ont affligé, qui contristent l'humanité : la cupidité,
l'amour illégitime et la guerre.
La cupidité, passion instinctive commune aux hommes
et aux animaux, aussi violente et plus insatiable chez
les premiers, nuit profondément, quand elle dépasse
certaines bornes, à la dignité, à la moralité, au bonheur
de celui qu'elle a emporté au delà de ces limites. L'in-
telligence et la volonté dans l'animal sont mis au service
de l'instinct seul, mais l'homme est armé de la raison et
de la réflexion qui déterminent les bornes que la cupidité
instinctive ne doit pas franchir, et de la volonté libre
qui peut imposer un frein à cette cupidité ; il peut, alter-
nativement, servir l'instinct ou lui commander; il peut,
en conséquence, se soustraire presque entièrement aux
souffrances que la cupidité engendre. Dans l'état de civi-
lisation comprise, les hommes de toutes les situations
respecteront la propriété, les hiérarchies nécessaires,
L'HOMME ET L'ANIMAL. 55
observeront toutes les convenances; mais ils auront fait
disparaître, ou élimineront peu à peu, les superpositions
de vanité qui les indisposaient les uns contre les autres,
en multipliant sans utilité réelle les inégalités qu'a éta-
blies la nature.
La cupidité prend une multitude de formes, l'ambition
de puissance ou d'honneurs, l'avidité d'argent, la vanité;
dans toutes on retrouve au fond l'égoïsme sensitif. La
réflexion ne veut pas éteindre ces instincts, elle admet
les tendances que produit chez l'homme le besoin d'ac-
tivité; elle n'étouffe pas les bons effets qu'il peut pro-
duire; mais, d'accord avec l'empire de soi, chargé de
faire exécuter les résolutions arrêtées par la puissance
intelligente, elle dicte cette règle aux ambitieux : Tu as
le droit de mettre à profit tous les avantages que peuvent
te procurer les circonstances et les talents dont tu es
doué; mais sous la condition de ne jamais transgresser
les prescriptions de la plus austère probité, et d'en user
de manière à ne pas blesser tes semblables. Si tu veux
approcher plus près du bonheur et de la dignité, enlève
à ces calculs quelques-unes de tes actions, pour les con-
sacrer à la douce et féconde générosité, au complet dés-
intéressement; vertu toute humaine, qui fait ressembler
l' âme spirituelle à la Divinité.
L'amour illégitime, dans cet état de civilisation com-
prise, ne produira plus les désordres qu'il a si souvent
36 L'HOMME ET L'ANIMAL.
apportés dans le monde, parce que la réflexion, l'empire
de soi, la probité, l'honneur, la générosité voudront le
combattre, et sauront qu'ils doivent le vaincre; parce
qu'on ne regardera plus comme des mérites dignes d'in-
térêt ou d'admiration les tourments qu'il fait naître;
parce que avoir séduit, entraîné, trompé une femme,
ne sera plus considéré comme une conquête, mais comme
une faute très-grave, très-répréhensible commise contre
les personnes et contre la société.
La guerre, probablement, aura cessé de mutiler l'Eu-
rope avant même que l'on soit parvenu à la civilisation
que j'indique, tant les peuples auront protesté souverai-
nement et d'un commun accord contre ces horribles
meurtres qui les ruinent et les déciment; ou, s'il faut
ajourner jusque-là notre espoir, il est indubitable qu'il
se réalisera sous l'influence plus vive de la réflexion et
de l'empire de soi, que la véritable civilisation aura
introduite parmi les hommes.
Ceci n'est pas un rêve, cher lecteur, gardez-vous de le
croire; je vois cet avenir dans une suite de déductions
expérimentales, comme dans le germe à peine noué et
agité par les tempêtes, on voit les fruits savoureux de
l'été. Ces hommes laborieux et prudents qui, pour se
préparer un avenir plus paisible, forment entre eux des
sociétés coopératives, et parviennent, au moyen de faibles
épargnes faites sur le salaire de chaque jour, à obtenir un
L'HOMME ET L'ANIMAL. 37
capital qui grossit lentement, mais incessamment, ne
nous montrent-ils pas que la réflexion et l'empire de soi
acquièrent déjà plus de puissance sur quelques esprits?
Ceux qui ont compris que le bien-être ne peut être légi-
timement conquis que par le travail et la probité, com-
prendront bien aussi, quand ils se. seront appliqués à
cet examen, que le bonheur humain est toujours incom-
plet quand il n'a pas pour appui la bienveillance, la
générosité, la sagesse.
C'est en apercevant (sans l'avoir encore précisée) cette
ligne ascensionnelle de l'humanité que, dans un écrit
précédent, les Desseins de Dieu, j'ai dit : Deux mobiles
principaux déterminent les actions humaines : L'INTÉRÊT
et LE DEVOIR. Parmi les intérêts, il faut distinguer l'intérêt
terrestre, qui s'occupe seulement des avantages qu'on
peut recueillir en ce monde; et l'intérêt céleste, dirigeant
nos vues vers les récompenses ou les peines de la vie
future; mais en outre, dans cet intérêt terrestre, il y a
lieu de remarquer plusieurs nuances que l'on peut ainsi
désigner :
1° L'intérêt matériel, lequel porte exclusivement ses
aspirations vers le bien-être physique et sur l'acquisition
des objets qui le procurent;
2° L'intérêt de vanité, dont le but est de réjouir cette
38 L'HOMME ET L'ANIMAL.
tendance égoïste qu'on nomme amour-propre, amour de
l'ostentation ;
5° L'intérêt, intellectuel, se proposant d'obtenir les, sa-
tisfactions que souhaitent notre curiosité, notre faculté
de savoir;
4° L'intérêt affectif, recherchant le bonheur que font
naître ces douces tendances de notre âme : la sympathie,
l'amour, l'amitié, la bienveillance;
5° L'intérêt d'honneur, qui repousse, comme des bles-
sures portées à notre être moral, toutes les actions dont
l'effet serait de nous abaisser à nos propres yeux ou dans
l'opinion d'autrui.
L'ouvrage montre comment, lorsqu'il revêt ces diverses
nuances, l'intérêt terrestre s'élève progressivement vers
l'intérêt céleste et vers le devoir; mobiles entre lesquels,
sans qu'on doive les confondre, existent des similitudes
effectives qui les rapprochent habituellement l'un de
l'autre.
Cette théorie des mobiles complète, ce me semble,
celle de la distinction qui sépare les hommes des ani-
maux, et justifie l'expression employée : Loi de l'histoire :
les peuples montent graduellement vers la civilisation
réelle en proportion du nombre de leurs citoyens qui,
appuyés sur la réflexion et sur l'empire de soi, prennent
le plus fréquemment pour guides tel ou tel des mobiles
ascendants que notre théorie constate.
CHAPITRE VI
LA MORALE INDEPENDANTE
Une réunion de philosophes investigateurs tentent, en
ce moment, de constituer une école à laquelle ils donnent
le titre de morale indépendante, dont le but avoué est
d'éliminer la croyance en Dieu de toutes les combinaisons
de la pensée humaine. Toutes les religions, dit cette
école, ont produit des querelles ; le but de la morale est
de faire naître la paix entre les hommes ; la morale est
donc, par sa nature, indépendante de toute religion ; elle
doit, en pratique, conserver cette indépendance; et ils
établissent comme suit cette séparation de la morale et
de la croyance en Dieu.
Après avoir exposé ce système, si contraire à tout ce
que je viens d'exprimer, je produirai la réfutation.
« C'est un fait, disent ces philosophes, que l'homme est
40 LA MORALE INDÉPENDANTE.
un être libre et responsable, c'est-à-dire une personne,
ou au moins qu'il se conçoit comme tel.
" Que, en cette qualité, il se révolte contre toute con-
trainte, toute violence exercée, sous quelque forme que
ce soit.
« De là le sentiment de sa dignité, du respect qu'il se
porte à lui-même.
« Mais ce respect de soi, l'homme, en présence de
l'homme, l'exige d'autrui pour sa personne.
" Par cela même, il sent forcément que ce même res-
pect est exigible par les autres; qu'il est dû aux autres.
« Telle est l'origine du droit et du devoir, lequel n'est
que le droit reconnu en autrui.
« Toutes les prescriptions morales envers soi et envers
les autres découlent de ce même respect de la personne
humaine.
« Il y a plus, cette dignité que l'homme affirme devant
son semblable et en lui-même entraîne à sa suite un
malaise ou une satisfaction intime d'une nature spéciale
selon que sa dignité se trouve blessée ou satisfaite.
« La morale est là tout entière, avec son criterium de
bien et de mal, son obligation, sa sanction, son efficacité. »
Ce raisonnement, très-serré, contient quelques élé-
ments plausibles; mais la doctrine, dans son ensemble,
est fausse et dangereuse. Nous allons répondre succinc-
tement à ses allégations. — Et on comprendra, par tout
LA MORALE INDÉPENDANTE. Ai
ce qui précède, l'importance que nous attachons à cette
réponse :
L'être humain, dites-vous, est une personne, et chacun
doit respecter sa dignité, en lui-même et dans ses sem-
blables; c'est à peu près ce que je viens aussi d'énoncer.
Mais pourquoi l'être humain est-il une personne? Dans
votre système, vous l'ignorez, vous déclarez seulement que
c'est un fait. Nous le savons, nous, et cette connaissance
nous explique pourquoi l'homme a si souvent oublié cette
vérité, pour lui-même et chez autrui.
Il est une personne, parce que la puissance intelligente
qui l'a créé lui a départi des facultés, des propensions,
dont la présence, dont l'action le distingue de l'être
purement sensitif, de l'animal, oeuvre du même créateur,
et font de lui un être libre et responsable. Si l'homme
ne cultive pas les facultés natives qui lui sont propres,
ou s'il méconnaît l'existence de ce créateur, qui a été
pour lui si bienfaisant, s'il refuse la reconnaissance qui
est due à ce bienfait, il se cache à lui-même une partie
essentielle de la vérité; il se dégrade, il compromet,
comme on l'a vu trop souvent, ce sentiment de dignité
dont il lui est si utile de tenir compte, de consulter à
chaque instant, quand on.ne l'a pas transformé en un
périlleux ou ridicule orgueil — il est bien entendu que
je parle de l'homme en général, exceptis excipiendis.
C'est un fait certain, dites-vous encore, que l'homme
42 - LA MORALE INDÉPENDANTE.
a le sentiment de sa dignité ; le fait n'est peut-être pas
aussi certain que vous le croyez pour celui qui n'a donné
aucun essor à ses facultés natives ; cependant admettons-
le ; mais à côté de ce sentiment on en trouve un autre plus
universel, plus profond, plus puissant, le sentiment re-
ligieux, et c'est de ce sentiment religieux, bien qu'il ait
traversé des phases très-funestes, qu'est née la notion
capitale de la fraternité humaine. Les hommes sont
frères, parce qu'ils sont tous les enfants d'un même
créateur. Et c'est parce qu'ils sont frères qu'ils doivent
cesser, qu'ils cesseront de se haïr, de se combattre. Dans
la constitution de la morale, le sentiment de la fraternité,
le sentiment religieux sont les indispensables compensa-
teurs de ce que le sentiment de dignité abandonné à lui-
même aurait presque toujours d'excessif, sous l'influence
des passions. Le sentiment de dignité, abandonné à lui-
même, et conséquemment mal compris, a produit fré-
quemment la guerre entre les États et entre les particu-
liers, il la ferait naître encore presque nécessairement ;
et il est mal compris dès qu'on ne remonte pas à sa
source, dès qu'on ne le voit plus découler de la volonté
de Dieu.
La morale indépendante est fondée sur ce principe d'ac-
tion : do ut des, sur le principe d'échange ; elle ne connaît
pas la générosité, le désintéressement, la grandeur d'âme ;
ces qualités, pour elle, ne seraient que des élans non mo-
LA MORALE INDÉPENDANTE. 45
tivés, ou des superfétations de l'amour-propre. Il en est
autrement pour la morale religieuse. Sans exclure le
principe d'échange, elle sait le dépasser, elle sait aimer
les hommes pour obéir à Dieu; elle est ainsi, beaucoup
plus que sa rivale, en accord avec les facultés et les mou-
vements du coeur humain, avec les propensions natives
qui le placent au-dessus de l'être sensitif.
CHAPITRE VII
INSTITUTIONS - MOEURS - MODIFICATIONS
Ces explications données, nous arrivons à la partie
scabreuse de ce travail, nous allons rechercher quelles
sont, dans tous les États de l'Europe, et peut-être de toute
la terre, les institutions capitales sur lesquelles l'opinion
publique, éclairée par la science, doit porter son atten-
tion, afin de réclamer du prince et de ses conseillers ou
des autres autorités qui constituent un gouvernement,
les modifications qu'elles doivent subir pour être en
accord avec les moeurs actuelles, avec les changements
opérés dans les dispositions des esprits, ou pour conduire
plus sûrement ces esprits encore ignorants vers des no-
tions qui favorisent le développement des véritables des-
tinées humaines.
Ici, je pourrais faire retentir l'exclamation : incedo
super ignes... je m'en abstiens. D'abord parce qu'elle est

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