L'Ornithocunomachie, ou Combats des oiseaux et des chiens, poème en 5 chants, avec des notes et une table explicatives, par Alphonse Dupré

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Delaunay (Paris). 1819. In-8° , XIV-205 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1819
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L'ORNITHOGUNOMAGHIE
OU COMBATS
DES OISEAUX ET DES CHIENS.
L'ORNITHOCUNOMACHIE,
OU COMBATS
DES OISEAUX ET DES CHIENS.
DE L'IMPRIMERIE D'ANTIR BOUCHER,
SUCCESSEUR BE*L. G. H 1 C II A V D ,
HUE DES BOKS-EHFiNIS, H°. 'i\.
L'ORNITHOCUNOMACHIE,
OU COMBATS
DES OISEAUX ET DES CHIENS.
POÈME EN CINQ CHANTS,
A.VEC DES NOTES ET TJNE TABLE EXPLICATIVES ;
PAR ALPHONSE DUPRÉ.
« Celte classe d'élres légers que la nature paraît avoir produits
» dans sa galle, peut néanmoins élre regardée comme un peuple
« sérieux, honnête, dont on a eu raison de tirer des fables morales
» cl d'emprunter des exemples utiles. »
( BUVKON , Discourt tur la nature (Jet oiseaux. )
^é^ A PARIS,
( A. BOUCHER, IMPRIMEUR, HUE DES BONS-ENFANTS, N°. 5/(;
CHEZ) DELVLWAY ET L'ADVOC.VT, LIBRAIRES, PAL AÏS-ROYAL,
f GALERIE DE Bois.
1819.
AVIS AU LECTEUR.
AMI LECTEUR*
Si tu te plais aux récits des grands faits
d'armes des héros de l'antiquité, tu ne seras
sans doute pas fâché de trouver en ce poëme
de quoi satisfaire ton goût. Les noms des
guerriers dont les actions y sont retracées,
n'ont été mentionnés dans lès écrits d'au-
cun historien ancien ou moderne ; c'est
un intérêt de plus pour toi. On ne peut
pas trop bien assigner l'époque où leur en-
treprise fut exécutée ; mais il faut croire
que c'est dans le temps que les rats et
vj AVIS
les grenouilles combattirent , événement
chanté par le plus grand des poètes, par le
bon et divin Homère. En ce temps, les
animaux vivaient en société, pai-laient, rai-
sonnaient même très passablement; ce qui
s'est encore vu dans le nôtre, car La Fontaine
a rapporté leurs actions, leurs moeurs et leurs
discours d'une façon si naïve et si vraisem-
blable qu'on ne saurait douter que cet au-
teur, ne dédaignant point leur compagnie,
n'ait,eu l'art de les comprendre.
Il est bien étonnant que les historiens qui
ont écrit sur les exploits des conquérants fa-
meux , tels que Cyrus, Alexandre, César,
Charlemagne, n'aient point parlé de ce V^o-
laudacc, qui, parla naturedela conquête qu'il
entreprit, les surpassa tous de bien loin, vu
l'étendue de ses projets d'envahissement. Les
premiers n'ont voulu s'emparer à main-armée
AU LECTEUR. vij
que des provinces de la terre•, mais celui-ci,
tout oiseau qu'il était, avait assurément des
pensées plus élevées et plus vastes. A la vé-
rité, il les avait probablement puisées dans
le conseil du grand Jupiter, dont il fut long^
temps le porte-foudre y mais ce n'est pas un
motif capable de rabaisser sa gloire ; car,
parmi nous autres hommes, on s'accorde à
croire que les idées sublimes nous sont ins-
pirées par le ciel.
Peut-être que cette fameuse expédition:
n'ayant pas eu d'heureux succès, les hommes
ont négligé d'en parler; mais si de nos jours,
où l'on est; porté par l'étendue des lumières du
siècle, aux grandes et audacieuses entreprises,
on pouvait la mieux concerter, il est hors de
doute qu'on réussirait. MM. Garnerin et
à'JEghen, fameux aéronautes , me semblent
des personnages capables de décider la ques-
Tiij AVIS
tion, eux qui ont parcouru la région de l'air
qui nous environne. Concluons que les histo-
riens ont eu grand tort de n'en point faire
mention, puisque la catastrophe même, qu'é-
prouva le peuple ailé, peut donner des idées
nouvelles. Il se trouvait en ce temps un per-
sonnage auprès du roi Volaudax, nommé
Biographon, qui avait la charge de coucher
par écrit tous les faits d'armes de ce conqué-
rant emplumé ; mais on dit que ses ma-
nuscrits ont été brûlés lorsque ce vandale
d'Omar, avec ses hordes de brigands arabes ,
vint ruiner Alexandrie et incendier la biblio-
thèque des Ptolémées. Quelle perte que celle
des manuscrits de cet écrivain ï qu'ils nous
eussent fait connaître de beaux exploits !
Lecteur, tu penses en ce moment en toi-
même que je suis bien hardi de raconter un
AU LECTEUR. ïx
événement dont il ne reste aucune trace ! Je
vais me justifier et te délivrer de cet embar-
ras. Les poètes ont une manière de connaître
toutes sortes de noms, de caractères et d'ac-
tions , sans avoir besoin de feuilleter les mé-
moires et les livres. La voici ; ils invoquent
leur Muse ; et cette complaisante divinité,
sensible à leur prière, vient leur dicter mot
à mot tout ce qu'ils désirent. Tu vois que le
travail n'est pas bien pénible pour eux, ils
n'ont qu'à écrire : c'est ce que j'ai fait. Ainsi,
lorsque tu trouveras dans le cours de ce
poëme des passages qui ne sont pas de
ton goût, tu ne diras pas : Le poète ne sait
ce qu'il dit; mais, pour être plus civil et
plus équitable, tu te contenteras de dire :
La Muse s'est trompée. Cependant, je l'a-
voue, ce qui ne peut être imputé à ma
Muse, mais à moi seul, c'est le titre que j'ai
x AVIS
donné à son ouvrage : Orniihocunomachie j
il est vrd, ce nom est un peu bizarre et fort
peu intelligible, je dois donc t'éviter la peine
d'en chercher la signification. Comme il n'est
guère permis dans notre langue française de
forger des mots ,que les rhéteurs nomment
composés , je me suis servi de la langue
grecque, qui se prête à cette méthode, et de
machê, qui signifie combat, de omis, oiseau,
et de kuôn, chien, j'ai forgé le mot Orni-
ihocunomachie, qui veut dire Combats des
oiseaux et des chiens : c'est une difficulté
que je devais éclaircir. En outre, j'ai joint au
bout de chaque chant mes réflexions ou
notes, que tu admettras ou rejetteras selon ta
volonté; car c'est une composition simple-r
ment émanée de ma faible humanité, je ne
les défends nullement. Quant au corps du
poëme, je ne permets pas qu'on en retranche
AU LECTEUR. xj
un seul vers, puisque moi-même je croirais
commettre une profanation si je changeais
quelques mots à ce qui me fut dicté par un
esprit céleste. Je me dis, lorsqu'il se rencontre
des passages qui me choquent moi-même : il
faut que cette bonne Muse ait eu ses raisons
pour s'exprimer ainsi.
Je finis, Lecteur spirituel, par te commu-
niquer une pensée qui m'est venue en médi-
tant les vers et l'ensemble de cet ouvrage :
j'ai cru m apercevoir que les personnages qui
y jouent un rôle, et qui, au premier aspect,
m'ont paru aussi peu importants que des
marionnettes , pouvaient bien avoir un plus
grand intérêt en les considérant sous une
autre face; en second lieu, que leurs actions,
peu différentes à la première vue de celles des
échappés de l'hôpital des fous, avaient néan-
moins, en repassant les histoires anciennes
xii AVIS AU LECTEUR,
et modernes , beaucoup de rapport avec les
hauts faits de certains grands personnages,
que les historiens se sont efforcés de nous
présenter comme héroïques et presque di-
vins. C'est pour cette raison que j'ai mis par
écrit mes méditations en forme de notes ex-
plicatives ; si, en y réfléchissant toi-même, tu
veux me communiquer tes propres idées, je
les joindrai avec grand plaisir aux miennes,
ce qui ne pourra manquer de tourner à
l'avantage du public et au profit de l'édi-
teur.
PROLOGUE.
LA fable a des attraits qui ne sauraient déplaire :
Pour attacher l'esprit à des sujets moraux ,
Elle offre au jugement l'énigme du mystère,
Fait agir et parler l'instinct des animaux.
Des oiseaux et des chiens, tels sont mes personnages;
Ils ont tous des humains passions et langages :
Sous ce masque riant t'offrir la vérité',
Lecteur, c'est rendre hommage à ta sagacité.
SUJET DU POEME.
ARGUMENT GÉNÉRAL
DE
L^ORNITHOCUNOMACHIE;
L'AIGLE de Jupiter, après avoir cpritté les palais
de l'Olympe etsoumis tous les oiseaux de la terre,
se trouvant trop resserré dans les bornes deses États,
forme le projet d'envahir les sphères célestes. Il ras-
semble une armée innombrable de ses sujets, et s'ér-
lance avec eux, hors du monde terrestre. Avec la pro-
tection de la Divinité de l'air supérieur, il arrive dans
la Lune; mais le sol de ce monde ne produisant
rien de propre A nourrirlesoiseaux, ils se déterminent
à implorer de Diane, qui préside à cette sphère, les
choses nécessaires à leur subsistance. La déesse re-
fuse, et leur ordonne de sortir de ses Élats, s'ils
ne veulent devenir la proie de ses dogues. Le Roi
des oiseaux s'apprête au combat. Diane envoie les
•x
escadrons de ses chiens dévorants, et on livre ba-
taille. Les oiseaux sont victorieux. Diane irritée fait
retourner ses chiens au combat, et vient le prési-
der elle-même accompagnée de ses nymphes.
Voyant que les oiseaux ont encore l'avantage, elle
lance ses flèches mortelles qui exterminent les oi-
seaux. L'Aigle seul quitte son armée, et vole dans
les râlais de Jupiter pour lui dérober son foudre.
Il retourne vers la Lune en le tenant entre ses serres ;
et /par le bruit et les éclats du foudre, effraie Diane
et ses nymphes , qui se réfugient dans l'Olympe.
Diane se plaint au Maître des dieux ; Jupiter lui re-
met son égide impénétrable. Elle revient dans
ses États pour se venger de l'Aigle, et rencontre
sur sa route Apollon, qui lui propose son secours.
Tous deux, portés sur le char du Soleil, arrivent
dans la Lune, où ils Voient avec indignation les dé-
sastres que l'Aigle fulminant a commis pendant
l'absence de Diane. Cependant Apollon lui promet
•d'oublier le passé, s'il veut déposer son foudre.
•iPour toute réponse, l'Aigle les provoque tous deux
au combat, qui se^ livre dans l'espace du firmament
entre les sphères célestes ; mais, en lançant le ton-
nerre, l'Aigle finit par se foudroyer lui-même.
ARGUMENT DU CHANT PREMIER.
VOLAUDAX, après avoir soumis toute la terre, n'e'tant point en-
core satisfait, pensait à conque'rir les sphères célestes. Jupiter,
irrite de son insatiable ambition , ordonne à un songe trompeur
de flatter l'espoir du roi des oiseaux. Le songe descend vers
lui, et l'encourage. Volaudax en se réveillant pousse un grand
cri, et f;iit serment de tenter sa conquête. Biographon , son.
fidèle minisire, veut l'en de'tourner ; mais le roi lui ordonne
de faire rassembler le conseil, et d'appeler Becvendu l'orateur.
Biographon obéit et va trouver Becvendu , qui s'empresse de
se rendre auprès de son maître. Volaudax lui confie ses projets,
et lui dit de se préparer à instruire de ses grands desseins les
chefs des nations ailées. Becvendu approuve en habile courtisan
les vastes pensées du roi. Tintamarre, trompette-major, appelle
les princes au conseil. Ils viennent tous se ranger autour du
monarque, selon l'ordre de leur dignité. Volaudax expose , en.
peu de mots, qu'il veut soumettre à ses lois des pays innom-
brables. Becvendu en fait le détail avec son éloquence ordinaire.
Puis, l'astrologue Astronodindon donne ses savants conseils:
mais il est interrompu pnr Vorapax , roi des Vautours; Furi-
bond, prince des Autours; et Brig.indin, chef des Milans, qui
approuvent l'entreprise par leurs cris. Furibond veut partir
£ur-le-champ. Brigandin espère qu'il se trouvera, dans les pays
I..
4 ARGUMENT DU CHANT ï.
qu'ils vont conquérir de quoi sah>f..ii" sa pa sion pour le pil-
lage. Cependant le politique Ebboncoïès n'approuve pi* irrite
(Entreprise, et vn.t qu'on inédite le plan de coiquè'f avant de
J'exénuter; mais Vo!;<udax iu< lance un regard feirilile, et Biise-
rai-on, piini-c des Epirviers, favori du roi, injurie Hiboucé-
rès, ajriutai.t qu'il ii'e<t pas besoin d'un p'us long examen. La
plup.ii'l île ch- f« l'applaudissent, et à cau«e du bruit qu'ils
font, l'iiiroudflle lionconsi'ii m peutsef.iiri'entendre.VoJaudax
Ordonne aux chi fs de rassembler l'aimé,' dans ta pl.iine voisine ,
et de se tenir prêt- pour partir le Ifudcmain. Le jeune et beau
Tint.itnarre, coq de nation, va faire ses adinix à ses tendres
compagnes; puis ensuite il sonne 'e rassemblement pour faire
arriver les soldats dans l'endroit désigne' par le roi des oiseaux.
LORNITHOCUNOMACHIE.
CHANT PREMIER.
O Muse! redis moi comment l'ambition
Perdit un cnnquéraut, et de sa nation
Détruisit les guerriers, malgré leur fier courage?
La jalouse Diane en fit un grand carnage :
Tel s'accomplit le sort de ces peuples de l'air,
Quand leur illustre roi, l'aigle de Jupiter,
Volaudax, emporté par l'amour de la gloire,
Osa contre les dieux disputer la victoire.
Jadis, il d'serta les palais éternels,
Aimaul mieux commander à de simples morteli
6 - L'ORNITHOCUNOMACHIE.
Que de vivre soumis, même au dieu du tonnerre; s
Et, d'un vol dédaigneux descendu sur la terre,
Son génie élevé, sa force et sa valeur ('
Le firent des oiseaux le prompt dominateur :
Sur eux tous, en monarque, il s'érigea lui-même ;
Les plus puissants, soumis à son pouvoir suprême,
Apportaient leurs tributs et régnaient par ses lois ;
Tout pliait sous son joug ou vantait ses exploits :
Heureux, s'il avait su borner la sa puissance,
Et gouverner en paix dans son empire immense;
Biais, sans cesse occupé par un vaste projet,
Et le jour et la nuit ? son esprit inquiet
Cherchait pour réussjr une route assurée. (a
Mainte fois, en voguant dans la voûte élhérée,
]] avait vu planer les mondes radieux ;
C'est là qu'il veut porter son vol ambitieux:
S'indignant d'un repos que sa valeur abhorre,
La soif de conquérir en secret le dévore.
Jupiter, méditant sur sa témérité,
A résolu sa perte en son coeur irrité.
11 iéJuit son orgueil par un brillant mensonge,
CHANT I. 7
Echauffe son espoir. Appelant un valu, songe :
« Songe tronipeur, descends vevs le roi des oiseaux ;
3) Dis-lui, qu'ayant soumis ses terrestres rivaux,
» Le ciel attend de lui, de son peuple invincible,
» Un exploit inouï , mais non pas impossible ;
M Que l'univers entier ne peut lui résister.
» La peur des éléments ne doit pas l'arrêter :
» Qu'il plonge hardiment dans la céleste voûte,
» Qu'il s'ouvre, en conquérant, une nouvelle route
» Vers des mondes encore inconnus aux humains. »
Et le songe obéit : il prend les traits divins
D'une Ulustre.beauté que nous nommons la Gloire;
Un riche diadème orne son frout d'ivoire,
Et retient avec art for de ses blonds cheveux.
Sur sa tête immortelle étincellent les feux
D'un astre qui répand une vive lumière.
Il déploie à l'instant dans la vaste carrière
Ses ailes qu'il agite avec rapidité ; .
Et vers le Nil, fameux par sa fécondité, (3
Sur le sommet des monts qui dérobent sa spurce, •■ ."
Le céleste envoyé vient arrêter sa course. •"
8 L'ORNITHOCUNOMACHIE.
Il «perçoit, dormant dans le creux d'un rocher,
Volaudax dont il vent doucement s'approcher;
Il l'aborde, et, penché sur son auguste tête,
Il lui souffle l'ardeur de tenter sa conquête ;
« Grand roi, dit-il, poursuis tes sublimes travaux,
» Tn n'as plus ici-bas à vaincre de rivaux ;
» Le ciel attend de toi, de ton peuple invincible,
» Un exploit inouï, mais non pas impossible:
» Qui peut dans l'univers oser te résister?
» La peur des élémnits ne doit pas l'arrêter;
» Plonge donc hardimc nt dans la céleste voûte,
» Ouvre-toi dans les airs une nouvelle route
» Vers des mondes encore inconnus aux humains ;
» Jupiter, à toi seul,en montre les chemins. »
A ces mots, Volaudax se réveille et s'agite ,
Pousse un cri dans ces lieux que le silence habite;
Puis, soudain, se dressant sur ses ongles tranchants,
Ses ailes battent l'air et ses robustes flancs.
Le songe, en le quittant, dans l'ombre s'évapore,
Et le roi transporté se le retrace encore;
CHANT I. S
Il s'écrie : « Oui, je dois.... j'irai les conquérir
» Ces mondes qu'à moi seul Jupiter vient d'offrir ! »
Au bruit que fait au loin cet oracle sinistre,
Le vieux Biographon , son plus prudent ministre,
Des exploits du héros scrupuleux écrivain ,
Accourt, tout effrayé, près de son souverain :
Comme il lui demandait le sujet de son trouble,
Le roi, de qui l'ardeur à tout moment redouble,
Lui répond: « C'est a moi d'envahir l'univers !
» Du firmament, pour nous, les chemins sont oaverts :
» Voilà ce qu'annonçait toutà l'heure, à moi-même ,
» Un songe qui des dieux est l'envoyé suprême.,..
» Ils seront obéis : oui, je suis destiné
» A me voir à jamais de gloire environné ;
» Pour vaincre, triompher, être partout le maître,
» Pourm'immortaliser le destin m'a fait naître!...
» Et je reste ici bas dans une indigne paix,
3i Moi, qui dois signaler mon nom par mes hauts faits!..
» Allons, que mon armée àTinstaut se rassemble,
3) Qu'on me suive, et bientôt nous soumettrons ensemble
» Ces mondes éclatants qui couronnent les cieux :
io L'ORNITHOCUNOMACHIE.
« C'est par de tels exploits qu'on est égal aux dieux ! »
Biographon l'entend , et de crainte il frissonne:
Vieilli dans les dangers, il sauva sa personne ;
Aussi n'aspirait-il qu'aux douceurs du repos.
Pour y porter son maître, il lui parle en ces mots :
« Invincible héros , quoi ! de votre royaume
» Délaisser la splendeur pour suivre un vain fantôme;
3i Car les songes, souvent, sont les enfants menteurs
» D'un esprit qui se berce en des espoirs flatteurs;
» Il faut s'en mélier... Si vous cherchez la gloire,
» N'est-il pour s'illustrer que la seule victoire?
» Comblé de ses faveurs, tout tremble sous vos lois;
» Vous êtes ici-bas le plus puissant dos rois.
3i Si j'avais seulement, pour fruit de tant de guerres,
» Les étangs poissonneux qui vous sont tributaires,
» Je voudrais des combats éviter les hasards. »
L'Aigle, sur lui jetant ses dédaigneux regards,
Répondit : « Si j'étais de pareils bièns.avidel, '.. •
» Peut-êtrej.autant :que toi', je deviendrais timide;
»:Mais, sans perdre'le temps en discours'(superflus, •.'•
» Fais venir l'orateur. 3» Biographon. confus "■
CHANT I. ii
Prend son vol et bat l'air de son aile pesante.
Aux yeux de Becvendu bientôt il se présente.
Ce perroquet disert s'exerçait en ces lieux,
Alors , à reciter, d'un ton harmonieux ,
Les discours élégants qu'il préparait d'avance :
Au talent il joignait ainsi la prévoyance ;
Perché sur un bel arbre, il en mangeait le fruit : (4
Miraculeux effet par cet arbre produit!
Becvendu, d'un esprit auparavant futile,
Devint courtisan souple et discoureur habile.
Biographon l'aborde et lui rend tristement
De leur maître commun le fier commandement.
Puis, volant vers le coq, le bruyant Tintamarre,
Il lui dit de sonner l'éclatante fanfare
Qui doit, auprès du roi, réunir les guerriers.
Cependant, Becvendu, devançant ces derniers,
Prend l'essor et s'abat sur le palais sauvage
Du monarque absolu qui lui tient ce langage :
« Ami, depuis long-temps le plus vaste projet
» De mes réflexions sans cesse est le sujet.
» Des plus grands conquérants les travaux admirables,
IÎ L'ORNITHOCUNOMACHIE.
3» A mes propres exploits ne sont point comparables;
» C'est ce qui m'enhardit.... Je veux l'exécuter.
» Vers les mondes des cieux il faut nous transporter....
» Toujours victorieux, j'ai subjugué la terre; (5
» Ne puis-je encor dompter quelque nouvelle sphère?..
» Osons-le : j'ai sondé les régions de l'air ;
» Mon pouvoir, mes succès, l'orJre de Jupiter,
» Enfin tout me promet des conquêtes nouvelles.
» Je vais donc assembler mes bataillons fidèles;
» Ces fiers guerriers, remplis d'audace et de vigueur,.
» Qui m'ont rendu partout et tant de fois vainqueur.
J» Il est vrai que trente ans de combats et de gloire,
» De triomphes suivis, si dignes de mémoire,
» M'ont enlevé beaucoup de mes vaillants soldats;
» Mais il en reste encore assez dans mes États.
» Ainsi, sans murmurer, qu'on s'apprête à m* suivre;
» Dans un lâche repos il est honteux de vivre...
» Et d'ailleurs je le veux : ici, vont s'assembler
» Les chefs des nations que je fais appeler:
» Tu vas de mes desseins toi-même les instruire;..
» Mais surtout souviens toi, dans ce que tu dois direy
» Qu'il ne faut point ici consulter leurs avis,
CHANT I. i3
a Et que mes ordres seuls doivent être suivis. »
Jaloux de conserver la faveur de son maître,
Becvendu lui répoud : « Le ciel vous a fait naître
» Pour étonner le monde et lui donner des lois;
» Sire, n'en doutez point, le plus chéri des rois
» Va se voir entouré de ses sujets fidèles :
» Quand il faut vous servir, il n'est point de rebelles.
» Qu'ils sont beaux, qu'ils sont grands vos desseins glorieux !
» On voit bien qu'autrefois, dans le conseil des dieux,
11 Auprès de Jupiter vous aviez votre place.
JI Illustre rejeton de la plus noble race,
» Vous êtes digne fils de l'aigle Galafer,
» Qui porta le nectar au puissant Jupiter,
» Jeune alors et nourri dans un secret asile;
si Vous avez de ce dieu l'esprit vaste et fertile:
» Sublime en vos desseins, brûlant d'activité ,
ii Surmontant les périls par l'intrépidité;
» Et, s'il tient l'univers sous son obéissance,
» Vous nous représentez ici-bas sa puissance. »
Ce discours qui, du roi vint chatouiller l'orgueil,.
i4 L'ORNITHOCUNOMACHIE.
Valut à l'orateur un favorable accueil.
Pendant ce temps , du coq la voix retentissante
Appelait au conseil la troupe obéissante
Des princes et des chefs, qui vont de tous côtés
Se ranger près du roi, selon leurs dignités :
Us l'environnent tous sur son rocher sauvage.
Le premier de ces chefs, fameux par son courage, (e
Le brave Aristonax se place au premier rang ;
C'est de tous les faucons le plus fort, le plus grand:
Intrépide gerfaud, sa nature indomptable
Même au grand Volaudax le rendit redoutable :
11 sut se l'attacher pour se servir de lui,
Sans l'aimer il l'estime, et s'en fait un appui.
L'affreux roi des vautours, au second rang se pose ;
Vorapax est son nom : sa cruauté fut cause,
Bien plus que ses exploits, de sa distinction.
Du roi qui le vainquit il sert l'ambition :
Il est comblé d'honneurs et couvert d'infamie.
Furibond, vient après ; il méprise une vie
CHANT I.
Qu'avec trop de valeur il expose toujours.
11 conduit au combat le peuple des autours.
Puis le chef des milans, Brigandin vient ensuite :
Son adresse à piller fait son plus grand mérite.
Auprès de lui, le chef des éperviers fougueux, (7
Briseraison s'abat d'un vol impétueux :
C'est de tous les guerriers le plus cher à son maître.
Auprès de celui-ci bientôt on voit paraître
Hiboucérès, ce roi des oiseaux de la nuit.
Peu fait pour les combats, Volaudax le soumit :
Il est rusé, perfide et profond politique.
Soldarogne le suit d'un air mélancolique :
C'est le plus vieux corbeau que l'on ait jamais vu.
Braillardin, chef des geais, de bon sens dépourvu,
Se met à ses côtés.Vient après l'hirondelle
Bonconseil, qui, malgré sa prudence et son zèle,
Eprouva fréquemment un aveugle abandon.
Ï6 L'ORNITHOCUNOMACHIE.
Et le dernier enfin, c'est Astronodindon,
Astrologue savant, et très subtil augure;
Jugeant sur les effets des lois de. la nature ;
Des astres il connaît l'ordre et le mouvement
Comme il lit nos destins au sein du firmament.
Fier d'un si grand savoir, les guerriers qu'il méprise,
S'amusent de l'orgueil qui le caractérise.
11 passe au milieu d'eux d'un air fort important;
Mais il est accueilli par un rire éclatant,
Qui, poussé par les chefs, dans les cieux se prolonge.
L'Aigle seul ne rit pas ; sa grande ame se plonge
Dans les vastes projets qu'il doit exécuter;
11 se lève, et chacun s'apprête à l'écouter.
« Princes et chefs, dit-il, vassaux de ma couronne,
» Depuis que les destins m'ont placé sur le trône,
» Le but de mes pensers et de tous mes travaux,
si Fut de rendre à jamais le peuple des oiseaux
» Terrible aux animaux habitants de ce monde :
» Après bien des combats sur la terre et sur l'onde,
» Tout tremble a notre aspect et reconnaît mes lois.
CHANT I. 17
33 Je veux, en d'autres lieux, par de nouveaux exploits,
33 Rendre mon nom fameux, mes peuples redoutables,
31 Et joindre à mes États des pays innombrables.
» Le plan que j'ai formé va vous être rendu. »
11 fait signe et se tait : l'éloquent Becvendu
Se recueille un moment, et leur tient ce langage :
« Guerriers, dont la valeur est le noble partage,
» Vous tous pour qui la guerre a seule des appas,
11 Et qui, par un héros, guidés dans les combats,
» Semblez suivre avec lui le char de la victoire,
» Vous n'avez pas encore acquis toute la gloire
01 Dont le grand Jupiter veut vous environner!
33 Ce coeur audacieux qu'il a su vous donner,
» Cette légèreté, ces ailes vigoureuses
31 Dont il arma les flancs de nos races nombreuses,
» Vous présagent assez quels seront vos destins.
» Ce dieu veut vous livrer tous ces mondes lointains
11 Que vous voyez briller dans la céleste voûte.
» A notre grand monarque il en montra la route,
» Jadis, quand il siégeait dans le conseil des dieux:
i8 L'ORNlTHOCUNOMACHlE.
» Qu'attendons-nous de plus pour voler dans les cieux?
» Jupiter y consent, notre roi nous l'ordonne;
» Ce roi, le conquérant de 5a propre couronne,
» Nous est un sûr garant de succès immortels.
si C'est ce monde où Diane a ses divins autels,
» La Lune, dont vous tous admirez la lumière,
i) Qu'il faut à notre joug soumettre la première,
» Et qui certes, dans peu, va nous appartenir:
» Ce n'est pas tout ; de là nous devons parvenir,
» Étant plus rapprochés, a l'astre de Mercure.
» Sans connaître la force et même la structure
» Des êtres habitants de ces nouveaux climats,
» Des héros tels que vous ne les redoutent pas !
» Lorsqu'ils seront domptés, nous-attaquons la sphère
» Où la blonde Vénus paraît surtout se plaire ;
» Mais craignons d'amollir, au sein des voluptés,
33 L'ame de nos soldats dans ces lieux enchantés;
si Quittons-les promptement, volons vers la planète
» Dont Mars, banni des cieux, s'est fait une retraite:
» Ensuite, Jupiter, protégeant nos travaux,
» Dans ses palais sacrés nous offre le repos.
» Mais bientôt, poursuivant notre immense conquête,
CHANT I. 19
» Nous emportons d'assaut, saus que rien nous arrête,
» L'astre du vieux Saturne et le Soleil enfin !
« Victoire qui> d'un coup, à la guerre met fin :
M Une fois possesseurs de ce flambeau des mondes,
» Étoiles par milliers, comètes vagabondes,
31 Tout ce qui tient de lui la vie et la clarté
» Ne peut plus en jouir sans notre volonté :
31 Et voilà l'univers sous notre obéissance !
» Alors, chacun de nous aura daus sa puissance
» Un monde à gouverner en divin potentat....
:i Et npus en aurons tous, jusqu'au moindre soldat.
» Guerriers, pour tant d'efforts, d'audace et de courage,
» Les trônes, les autels seront notre partage ! »
Il dit ces derniers mots'en rehaussant le ton.
Pour parler après lui, maître Astronodindon
Se lève, se rengorge, un moment fait la roue,
Puis : « Seigneurs, leur dit-il, ce dessein, je l'avoue,
» Dès long-temps s'empara de mes réflexions,
» Et, de plus, j'ai prévu quelques précautions
» Que, pour gagner la Lune, il est prudent de prendre;
» Écoutez, s'il vous plaît, je vais vous les apprendre :
ao L'ORNITHOCUNOMACHIE.
» Autour de notre globe est la sphère des eaux,
33 Qui conserve la vie à tous les animaux;
» Nous la connaissons tous, et franchirons sans peine,
si En peu d'heures, je crois, la nébuleuse plaine.
ii Immédiatement au-dessus est l'élher,
» Ce que les ignorants, ici-bas, nomment l'air;
» D'y respirer encore il n'est pas impossible.
» De là nous parvenons dans un lieu plus pénible,
« A la sphère du feu. L'air, que nous retiendrons (•
» Dans la concavité de nos vastes poumons,
» Pendant ce court trajet, nous permettra de vivre.
» Le vide.... » Le savant voulut encor poursuivre ;
Mais dans les rangs des chefs s'élève un bruit soudain :
Brusquement Vorapax, Furibond, Brigandin,
Se lèvent, par des cris approuvant l'entreprise.
o Partons, dit Furibond ; aussi bien je méprise
» Celui qui, dans la paix ,se plaît un seul instant:
» Ou ne peut éviter l'ennui qu'en se battant ;
il Battons-nous donc; quittons, quittons ce territoire. »
« Pour moi, dit Brigandin, la plus belle victoire,
CHANT I. ai
» Sans un gain assuré,'ne me tenterait pas ;
si Mais, comme on n'a plus rien à piller ici-bas,
si En de nouveaux pays il faut chercher sa proie:
» Mes soldats, j'en réponds, me suivront avec joie. »
Hiboucérès, ce roi des oiseaux de la nuit,
Par un si beau projet ne paraît pas séduit.
A la réflexion celui-ci les exhorte :
« J'admire en vous, guerriers, cette ardeur qui vous porte
3i A tenter des travaux que je crois dangereux,
» Mais dignes d'enflammer tous vos coeurs valeureux.
» Cependant, gardons-nous d'oser rien entreprendre,
» Sans prévoir les moyens que l'on aurait à prendre,
ii En supposant d'abord que nous fussions défaits;
» Ensuite, il faudra voir, dans le cas de succès,
SJ Comment nous agirons pour garder nos conquêtes:
» Ne précipitons rien, mûrissons dans nos têtes,
» Si nous voulons revoir notre pays natal,
» Un plan qui, mal conduit, nous deviendrait fatal. »
11 dit; et Volaudax, que ce discours offense,
La haine au fond du coeur, garde un sombre silence,
22 L'ORNITHOCUNOMACHIE.
Mais en lançant sur lui des regards furieux.
Briseraison l'a vu ; d'un ton injurieux :
« Tout est délibéré, nous voulons tous la guerre,
» Dit-il; que les poltrons, en rampant sur la terre,
si Se livrent à loisir à leurs discussions;
3i Les discours sont pour eux, pour nous les actions.'
» Qu'ils sachent qu'ici-bas, dans les cieux, dans la Lune,
» L'audace et la valeur entraînent la fortune :
si D'ailleurs, vaincre ou périr, tel est notre destin! »
II dit; et tous les chefs, avides de butin,
De carnage ou de gloire, à ces mots applaudissent.
Le vacarme empêchait alors qu'ils entendissent
La sage Bonconseil, qui leur criait : « Amis,
» Songez que l'univers ne peut être soumis
» Par un peuple d'oiseaux,chétives créatures!
» Et puis vous périrez faute de nourritures;
» La chaleur, les frimas, et tous les éléments
ii Vous feront éprouver les plus affreux tourments....
» A quoi bon vos exploits? Quitter une patrie
» Où l'on jouit eh paix des plaisirs de la vie,
CHANT I. 43
» Pour s'en aller bien loin se faire exterminer ; ,
» C'est cela, mes amis, qu'il faut examiner,
» Et non pas se bercer d'espérances frivoles. )i
Ellejparlait ainsi, mais ses sages paroles
Se perdaient dans les airs avec tout le fracas
Que faisaient les oiseaux dans leurs bruyants débats.
Le puissant Volaudax déploie enfin ses ailes,
Tout se lait : « Chefs, dit-il, des guerriers les modèles,
» Rassemblez prompternent les soldats en ces lieux ;
» Nous allons accomplir la volonté des dieu* :
» Demain nous partirons au lever de l'aurore ;
33 Vainqueurs en ces climats, nous le serons encore
» Dans les mondes lointains où nous portons nos lois. >i
11 dit : chacun des chefs obéit à sa voix.
Le Coq alla trouver ses compagnes fidèles, fo
Pour voler à la.gloire il faut s'éloigner d'elles;
Pourrait-il les priver de ses derniers adieux ?
Plein d'espoir, il arrive, et s'offrant à leurs yeux,
Toutes à son aspect palpitent d'allégresse.
Quand il leur eut donné des marques de tendresse :
3/f L'ORNITHOCUNOMACHIE,
« Belles,'dit Tintamarre, objets de mon amour,
si Je quitte ces climats demain au point du jour:
» Vous aurez quelque temps à pleurer mon absence ;
» Mais, lorsqu'à mon retour vous verrez ma puissance,
>3 Votre admiration fera fuir le chagrin,
>i Car je dois revenir, pour le moins, souverain;
33 Et, si je ne m'abuse,. il est possible même
» Que j'y joigne d'un dieu la qualité suprême ,
>3 De quelque monde alors devenu protecteur.
» Cependant, je ne puis prétendre à cet honneur
» Sans courir les dangers d'une guerre terrible,
« Et surtout sans'quitter, ce qui m'est plus pénible,,
3i Les lieux voluptueux où brillent vos-appàs;
» Mais la gloire m'appelle, et je n'hésite pas !
» Depuis long-temps la gloire électrise mon ame;'
» Je ne puis résister à l'ardeur qui m'enflamme,
» Je pars, et, réprimant les transports les plus doux,
si Malgré tout mon amour je m'éloigne de vous:
» Oui, je vais conquérir, guidé par la fortune,
» Ce monde qu'ici-bas nous appelons la Lune :
13 Nous sommes assurés de l'emporter d'assaut ;
» Aussi, nous passerons a d'autres au plus tôt r
CHANT I. a5
» Nous nous enfoncerons dans la voûte céleste,
33 Et nous mettrons le temps pour conquérir le reste.
3» Le inonde, qui sera le prix de mes exploits,
si Je veux qu'il soit soumis à vos aimables lois,
« Vous, dont les tendres coeurs, les vertus et les charmes
» Méritent qu'en tous lieux on vous rende les armes. »
Les compagnes du Coq, à ce discours nouveau,
Pensent que leur époux s'est troublé le cei veau ;
Prenant ce beau dessein pour un trait de folie!
On doit les excuser, car leur petit génie
Ne pouvait, dès l'abord, en saisir la grandeur ;
Et, peu faites aussi pour goûter la splendeur
Des titres, des honneurs, encor moins de l'empire.
Elles font à ces mots de grands éclats de rire.
Le bouillant Tintamarre en était irrité,
Lorsque sa favorite, une aimable beauté,
Belféconde, lui dit: «Cher époux, ta présence
» Est nécessaire ici pour protéger l'enfance
3» De nos chers nourrissons contre leurs ennemis.... S
33 Tu veux m'abandonner? Ah ! tu m'avais promis
» De ne pas délaisser une épouse qui t'aime !
i6 L'ORNITHOCUNOMACHIE.
» Encor, si je pouvais t'accompagner moi-même ;
» Toujours à tes côtés, pour m'unir à ton sort,
» J'irais dans les combats, j'affronterais la mort,
>3 Je te prodiguerais mes soins et ma tendresse ;
» Mais mon aile est trop faible, et ma délicatesse
» S'oppose au grand désir que j'ai d'être avec loi...
33 El tu pourrais partir, hélas ! vivre sans moi !...
3» Non, tu té laisseras toucher par ma prière;
3» L'amour va triompher de ton ardeur guerrière ;
» Et d'un veuvage affreux, loin de nous affliger,
» A ce fatal projet tu ne vas plus songer. »
« Non , non, il faut partir, dit le fier Tintamarre!
» Si l'amour nous unit, la gloire nous sépare..,.
» J'ai promis. Étouffez vos plaintes, vos soupirs;
3i A mon pouvoir futur immolez vos plaisirs ;
» Supportez constamment les langueurs du veuvage,
» Et par vos pleurs, au lieu d'affaiblir mon courage,
3i Engagez-moi plutôt à m'éloigner de vous :
3> C'est ainsi qu'on prend soin deThonnenr d'un époux!
si Songez à mon triomphe, à vos grandeurs prochaines ;
» Aspirez au bonheur de devenir des reines,.
CHANT I. 27
si Et pensez que, sous peu, dans ces pays nouveaux,
» Vous jouirez en paix du fruit de mes travaux. »
Tels furent leurs discours. La tendre Belféconde
N'osa plus répliquer; dans sa douleur profonde
11 s'échappe un soupir de son coeur agité.
En pensant aux horreurs de la viduité
Qu'il faudra supporter pendant sa longue absence,
Elle sent expirer l'amoureuse constance,
Qui lui fit repousser tous les empressements,
Les prières, les feux de ses nombreux amants.
Mais Tintamarre enfin ayant pris congé d'elles,
En leur reeommandant de lui rester fidèles,
S'en va de tous côtés, par les bruyants éclats
De sa voix martiale, assembler les soldats.
KIK BU PIÏMIIR CHANT.
NOTES DU CHANT PREMIER.
l) PAGE fi, VERS 3.
Son génie Élevé, sa force et sa valeur
Le firent des oiseaux le promut dominateur,
Sur eux ions, en muuarqne, il s'érigea lui-même.
Je suis persuadé d'avance qu'il se trouvera un grand nombre
de personnes dont les esprits incrédules ne voudront pas admettre
la réalité de i'hiMoire de re monarque ailé; mais que répondront-
elles à celte preuve qui me semble convaincante : les Égyptiens
e'taicnt tellement persuadés de cette vérité, qu'ils adoraient l'aigle,
particulièrement à Thèbes, parce que, disent les historiens, ils le
regardent comme un oiseau royal, et digne de Jupiter même.
Bien plus, dans cette inême Egypte, si éclirée, si célèbre par les
monuments des arts, dont les débris subsistent encore, on ado-
lait le f.iucon, l'épervier et le vautour comme autant de dieux.
Les Grecs et les Romains ont divinisé les hommes célèbres qui
ont existé dans leurs pays; par conséquent, ces héros emplumés
n'ont été pareillement divinisés chez les Égyptiens , que parce que
ayant existé, ils avaient rempli la terre de leurs hauts faits.
NOTES. 29
2) PAGE 6, VERS l3.
Mainte fois, en planant dans la voûte azurée,
Il avait vu flotter les mondes radieux ;
C'est là qu'il veut porter son vol ambitieux.
Cest une idée qui vient, en général, à l'esprit des conquérants.'
Je ne rapporterai que ce que dit PJutarque, en parlant des grandes
pensées d'Alexandre : « Ce roi, ayant entendu dire au philosophe
» Anaxarque, qu'il y avait une infinité de mondes, Alexandre se
» mit à pleurer; ses amis lui en demandèrent la rause : N'en ai-je
» pas bien sujet, leur répondil-il, il existe un nombre infini de
7> mondes, et je n'en ai pas encore conquis un seul. »
On peut voir quelle snpéiiorité Volaudax avait dès-lors sur:
Alexandre même, sans parler de l'avantage de ses fortes ailes.
3) PAGE 7, VERS 19.
Et vers le Nil, fameux par sa fécondité,
Sur le sommet des monts qui dérobent sa source,
Le céleste envoyé vient arrêter sa course.
Cette chaîne de montagnes est celle de la Lune; elle est située
presque au centre de l'Afrique, dans le royaume d'Ethiopie. Ou
dit que la source inconnue du Nil est dans l'une de ces montagnes,
et que c'est la plus élevée de la terre; il n'est pas étonnant que le
monarque, rêvant à ses projets de conquêtes, ait choisi cet endroit
comme uu lieu de plaisance.
5o NOTES.
4)PAOE II , VERS 7.
Perché sur un bel arbre, il en mangeait le fruit !
Miraculeux effet par cet arbre produit!
Becvendu, d'un esprit auparavant futile,
Devint courtisan souple et discoureur habile.
Je suppose que l'arbre, qui produisit cette métamorphose, est
celui de la science. Il est à regretter qu'il soit perdu dans les déserts
de l'Afrique: cependant, comme l'industrie humaine supplée à ce
que la nature lui refuse, on a trouve l'art de produire les mêmei
effets en employant d'autres moyens ; j'en ai pour preuve le nom-
bre, qui ne diminue dans aucun temps, des beaux diseurs et flat-
teurs de profession.
5) PAGE ia, VERS 4-
Toujours victorieux, j'ai subjugué la terre ;
Ne puis-je encor dompter quelque nouvelle sphère?
Osons-le : j'ai sondé les régions de l'airj
Mon pouvoir, mes succès, l'ordre de Jupiter,
Enfin tout me promet des conquêtes nouvelles.
Il y a une affinité singulière entre les caractères des conqué-
rants. L'antique Hérodote nous assure, que ce qui engagea Cyrus
à faire la guerre aux Messagètes était, d'abord sa naissance , qui
lui paraissait avoir quelque chose de plus qu'humain; et ensuite,
le bonheur qui l'avait toujours accompagné dans se» guerres.
Toutes les nations, en effet, ajoute l'historien, contre lesquelles
NOTES. 3r
Çyrus tourna ses armes, furent subjuguées ; nulle ne put Vévi-
ter. Mais Tomyris, reine des Messagèles, le vainquit dans un
combat où il perdit la vie.
6) PAGE 14, VERS 7.
Le premier de ces chefs, fameux par son courage,
Le brave Aristonax se place au premier rang,
C'est, de tous les faucons , le plus fort, le plus grand.
Ce nom, que porte le chef des faucons, annonce sa supériorité
sur tous les autres guerriers ; Aristonax veut dire prince des braves.
Il était de la race des gerfauds, espèce de faucon d'une force et
d'une grandeur comparables à celles de l'aigle. C'est l'oiseau de
proie le plus noble. Voici ce qu'en dit Buffon :
0 Cet oiseau doit être regardé comme le premier de tous les
» oiseaux de la fauconnerie : il est au moins de la taille de l'au-
» tour; mais il'en diffère par des caractères généraux et constants,
» qui distinguent tous les oiseaux propres à être élevés pour la
» fauconnerie : c'est un oiseau de chasse noble, au lieu que les
» autours, c'perviers et milans, ne sont pas des oiseaux aussi no-
» blés et aussi propres aux mêmes exercices.
» Il a du courage, de la docilité et de l'activité. C'est, après
» l'aigle, le plus puissant, le plus vif et le plus courageux de tous
» les oiseaux de proie. Il est plus hardi que tous les autres ; i!
» attaque les plus graads oiseaux, et fait aisément sa proie de la
» cigogne, du héron et de la grue. »
(flist. Naturelle. )
5a NOTES.
7) PAGK l5, VERS 5.
Auprès de lui, le chef des éperviers fougueux,
Briseraison, s'abat d'un vol impétueux :
C'est de tous les guerriers le plus cher à son maître;
Ce favori de Volaudax, nous le ferons descendre en droite ligne
de ce fameux Dédalion, dont Ovide a bien voulu nous transmettre
l'histoire en ses métamorphoses. Voici le fait, comme l'a traduit de
SAINT- AHGE :
« Peut-être, croyez-vous que l'épervier sauvage,
» Qui se repaît de sang, de proie et de carnage ,
» Fut de tout temps l'effroi du peuple des oiseaux?
3» Non, ce tyran des airs fut jadis un héros,
» Un guerrier affamé de meurtre et de rapine.
»
» Dédalion n'aima que la gloire des armes ,
» Comme on le vit jadis, par de sanglants exploits,
» Combattre, subjuguer les peuples et lesroisj
» Armé d'un bec tranchant, d'une cruelle serre,
3> Aux timides pigeons il déclare la guerre, »
Briseraison a surpassé de bien loin son aïeul, car nous le
verrons combattre des animaux autrement redoutables que des
pigeons; j'attribue cela à la perfectibilité de l'espèce volatile.
7 NOTES. 33
8) PAGE 20, VERS g.
« L'air, que nous retiendrons
}> Dans la concavité de nos vastes poumons,
» Pendant ce court trajet, nous permettra de vivre.
3) Le vide... » Le savant allait encor poursuivre,
Mais dans les rangs des chefs s'élève un bruit soudain.
Je trouve que la Muse n'a pas été maladroite de faire ainsi cou-
per la parole à l'astrologue, car il allait nous parler du vide; c'eût
été une matière de discussions interminables, pour peu qu'U se fût
trouvé dans l'assemblée un second savant de sa force : le vide, qui
était passé de mode depuis Descartes, a repris son empire sous
Newton. Anciennement, les pythagoriciens, les épicuriens, les
atomistes ou corpusculaires, ont soutenu que ce vide existait ac-
tuellement et indépendamment des limites du monde sensible ;
mais les philosophes corpusculaires de ces derniers temps ne sont
pas d'accord avec les anciens , et les cartésiens ont entièrement
horreur du vide : cependant les newtoniens demandent aux pé-
ripatéticiens et aux cartésiens de quel droit ils osent ainsi borner
la puissance divine, et pourquoi Dieu aurait eu tant d'horreur du
vide; ils soutiennent que ce vide n'est pas impossible.
Heureusement que notre terre est à l'abri de ce funeste vide, que
les uns prouvent exister, et que les autres prouvent ne pas exister;
Et quanta notre astrologue, il a bien fait de ne pas achever sa phrase,
car, de celte manière, on ne sait pas s'il en admet ou s'il le re-
jette entièrement, ce qui le met à couvert de tout blâme.
Ceci me rappelle un passage de Miltou, qui fait dire, par l'ange
Raphaël, à notre premier père l'interrogeant sur l'ordre des corps
célestes:
3
54 NOTES.
« Mais si la terre tourne ou bien l'astre du monde,
» Que t'importe. ? Crois-moi, dans une nuit profonde
» Laisse ce qu'à tes yeux le ciel défend de voir :
» Ton sort est d'admirer et non pas de savoir.
» Dieu, d'avance, se rit des recherches futiles.
» Que tenteront un jour des efforts inutiles;
» Il voit dans l'avenir ces vains imitateurs,
» D'un ciel imaginaire, insensés créateurs,
» Conduire dans les cieux des sphères vagabondes,
3> Figurer des soleils, distribuer des mondes,
» Changer cent fois leur place, envoyer tous ces corps
» Des bords du monde au centre, et du centre, à ses bords ;
» Construire, dèconstruive, embarrasser leurs sphères
» De cercles compliqués, de mouvements contraires;
» Et par les vains efforts d'un art capricieux,
» Bouleverser le monde et tourmenter les cieux.
» Tandis que la nature, à sa marche fîdelle,
» Emporte l'astronome et ses. plans avec elle. »
ÇTraduct. DE DELILLE. , Liv. VIII, Paradis perdu.)
9) PAGE 23, VERS l5.
Le Coq alla trouver ses compagnes fidelles.
Pour voler à la gloire il faut s'éloigner d'elles;
Pourrait-il les priver de ses derniers adieux ?
Le plus savant philosophe de l'antiquité, je veux.dire; Aristote ,
qui étendit ses observations sur tonte la nature: créée, après avoir
approfondi l'homme sous les. rapports: physiques, et- moraux, et
indiqué tous les ressorts qui calment ou excitent les passions, a
trouvé- dans les animaux des. facultés naturelles,• qui leur sont
communes avec l'homme; il a déterminé les caractères et les
NOTES. 35
moeurs des bêtes, et remarqiié dans la plupart, des (races de ces
affections de l'ame, qui se manifestent dans l'homme d'une façon
plus marquée; il y a distingué un caractère docile ou sauvage, les
a reconnues susceptibles de douceur ou de férocité, de générosité
ou de bassesse, de timidité ou de hardiesse, de colère ou de ma-
lice, et souvent il a aperçu quelque chose qui ressemble à la pru-
dence de l'homme: pour être semblables à nous, il ne leur man-
quait que l'usage de la parole ; ne soyons donc pas étonnés si, dans
les temps héroïques où se sont passes les grands événements dé-
crits en ce poëme j dans ces temps où le peuple ailé était arrive' à
son plus haut degré de perfection, ne soyons pas e'tonnés, dis-je,
s'il jouissait aussi der facultés de la parole, s'il ressentait les émo-
tions les plus délicates. Les uns étaient enflammés par la soif de
commander; d'autres, stimulés par l'honneur et la fidélité à rem-
plir leurs devoirs ; d'autres, enfin , étaient sensibles aux charmes
de la beauté : ces derniers élaient ornés de tous les dons de plaire.
Buffon l'a bien senti lorsqu'il nous a fait le portrait d'un bon coq,
et qu'il ajoute, que ce bel oiseau est fait, non pour imprimer la ter-
reur, mais pour enflammer le coeur de ses compagnes; il semble
qu'il ait voulu peindre ce jeune et fier Tintamarre, qui joue ici le
rôle d'un galant chevalier. Afin de donner une plus haute idée de
ce personnage, je laisserai le fameux naturaliste, dont le style est
si pittoresque, en faire lui-même la description :
« Un bon coq, dit-il, est celui qui a du feu dans les yeux, de la
» fierté dans la démarche, de la liberté dans ses mouvements, et
» toutes les proportions qui annoncent la force : un coq, ainsi
» fait, n'imprimerait pas la terreur à un lion , comme on l'a dit
» et écrit tant de fois, mais il inspirera de l'amour à un grand
» nombre de poules; si on veut le ménager, on ne lui en laissera
» que douze ou quinze. » 1! observe de plus, que « le coq a beaucoup
36 NOTES.
» de soins, et même d'inquiétudes pour ses poules; il ne les perd
" guère de vue, il les conduit, les défend, les menace, et, à en
» juger par les différentes inflexions de sa voix et par les diffé-
» rentes expressions de sa mine, on ne peut guère douter qu'il.ne
» leur parle différents langages. »
(ffist. naturelle.) ,..,.
ARGUMENT DU CHANT IL
Le brave Aristonax ordonne à Tintamarre de sonnerie réveil.
L'armée se. range par tribus en attendant l'arrivée de Volaudax.
Le roi paraît et passe en revue son armée ; il fait un sacrifice à
Ëthéra, divinité de l'air supérieur. La déesse les ayertitdu dan-
ger de leur entreprise par un signe défavorable ; les soldats sont
épouvantés.. L'augure Astronqdindon manifeste ses craintes en
expliquant, le prodige. Mais le roi le réprimande avec colère, et
donne une interprétation favorable à ce mauvais présage ; U ras-
sure l'armée par un discours, et ordonnant le départ ,Jes troupes
s'enlèvent dans les cieux. Volaudax,'à leur tête, leur montre le
chemin de la Lune. Après plusieurs jours de voyage, la fatigue
et la faim se faisant ressentir, les soldats commencent ^murmu-
rer. Braillardin, chef des geais, nation insubordonnée, mani-
feste hautement son. mécontentement; Volaudax le menace de
le tuer, s'il ose encore tenir des propoa séditieux. Ensuite il
encourage chacun des chefs en flattant sa passion dominante ;
mais craignant les suites dJun si long voyage, il implore, en fa-
veur de ses sujets, le secours de la divinité de l'air. Éthéra
exauce sa prière, et par sa puissance elle facilite l'arrivée des
oiseaux dans la Lune. Joie de l'armée en arrivant dans ce
monde. Vorapax engage le roi à penser aux besoins des soldats
déchirés par la faim. Volaudax va reconnaître le pays avec plu-

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