L'Unité de l'Allemagne et l'équilibre européen

Publié par

Dentu (Paris). 1869. France (1852-1870, Second Empire). In-8 °. Pièce.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : vendredi 1 janvier 1869
Lecture(s) : 12
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 39
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'UNITÉ DE L'ALLEMAGNE
PARIS. — IMP. A.-E. ROCHETTE, BOULEV. MONTPARNASSE, 72-80
L'UNITE
DE L'ALLEMAGNE
ET
L'ÉQUILIBRE EUROPÉEN
Dieu seul fait l'avenir, mais il
permet à l'homme de le préparer.
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR
GALERIE D'ORLÉANS, 17 ET 19, PALAIS-ROYAL
1869
Tous droits réservés
Ces pages ont été rédigées en septembre 1866, principale-
ment au point de vue français et du principe des nationalités
comme un des éléments de l'état de choses nouveau.
Cette date explique les quelques assertions qu'il contient à
l'état de prévisions, et qui actuellement sont des faits accomplis
et du domaine du passé.
L'UNITÉ DE L'ALLEMAGNE
ET
L'ÉQUILIBRE EUROPEEN
I
La situation de la France est grave.
L'étudier sérieusement est un devoir pour quiconque est atta-
ché à l'avenir d'un pays dont la grandeur et la prospérité im-
portent à la civilisation et au bonheur du monde.
La raison directe, bien que pas unique du malaise actuel, est
dans les événements de l'Allemagne.
Habitué à n'apercevoir que le côté superficiel des choses, le
public sent que l'unification de l'Allemagne s'accomplit, craint
pour son pays la grandeur de l'empire d'Allemagne unifié, et
reproche au Gouvernement de ne l'avoir pas empêchée, certain
qu'il ne dépendait que de lui de le faire.
Le sentiment général est dans le vrai.
— 8 —
La crainte n'est peut-être pas fondée, mais elle pourrait l'être.
Le reproche est injuste.
Il est injuste, car l'unification de l'Allemagne n'est pas le
résultat des événements récents ; elle ne se constitue que parce
que les divers foyers de lumière de l'Allemagne morcelée, que
n'étouffait point une centralisation excessive, ayant accompli
leur tâche, il est devenu impossible d'annuler plus longtemps
toute portée politique d'une nation qui, par sa position géogra-
phique, par le chiffre de sa population, par sa culture et sa ri-
chesse, peut à bon droit prétendre à compter parmi les grandes
puissances de l'Europe ; parce que le développement latent de
tout ce qui est une force d'une part, l'affaissement de tout ce
qui constituait des obstacles d'autre part, amènent la prise de
possession d'une position qu'on ne trouve que dans l'idée et dans
la réalité d'une grande destinée politique ; parce qu'enfin, grâce
à sa formation historique, il devait être donné à l'Allemagne
de résoudre dans cette voie, au profit de l'Europe, l'important
problème de la compatibilité de l'unité de l'État avec la véritable
décentralisation, problème dont la solution contient peut-être
celle de l'avenir du pouvoir social lui-même.
Conçue lors de la guerre de la délivrance et mûrie par la seule
puissance qui a toujours raison de toutes les autres, le temps,
l'unité de l'Allemagne devait se faire et se serait 'faite par l'en-
tremise de tel ou tel gouvernement, ou par la révolution,
Il serait donc oiseux de rechercher si le gouvernement fran- .
çais pouvait ou ne pouvait pas empêcher la dernière guerre.
— 9 —
Une politique différente pouvait retarder cette unité redoutée,
moyennant d'immenses sacrifices inutiles, nulle ne pouvait
l'empêcher, car elle dérive de la nature des choses, et la force
des choses est supérieure aux combinaisons artificielles des
hommes.
L'adoption de la politique de l'opposition française, en 1865,
n'aurait point empêché l'avénement en Europe de tout un ordre
de choses nouveau, et n'eût abouti, dans la meilleure des éven-
tualités, qu'à affranchir de ses difficultés redoutables la force et
l'expérience de Napoléon III, pour les léguer au pouvoir nou-
veau et inexpérimenté de Napoléon IV.
Mais, quoi qu'il en soit, le sentiment général sur le. fait accom-
pli de l'unité allemande est dans le vrai.
Le traité de Prague ne sera que le pendant du traité de Zurich;
les fédérations qu'il stipule vont se fondre, demain peut-être,
en un État fédéré, et, avant peu, l'adjectif lui-même aura
disparu.
Dès aujourd'hui, et malgré toutes les péripéties que nous
verrons encore, l'unité de l'Allemagne est faite.
Ce grand fait doit-il nécessairement amener l'amoindrissement
de la France, et la crainte qu'il ne devienne périlleux pour ce
pays est-elle fondée?
Nous avons dit qu'elle ne l'est peut-être pas, mais pourrait
l'être.
La réponse affirmative ou négative à cette question vitale
— 10 —
pour la France dépend en effet de l'idée qui préside à la forma-
tion de l'unité allemande et des principes au profit desquels elle
s'accomplit.
Selon la nature de ces principes, l'unité nouvelle grandit ou
perd la puissance de la France.
Elle la grandit si elle a lieu à la suite de l'adoption des prin-
cipes de la France, elle la perd si elle se fait contre eux.
Le principe nouveau, proclamé par la France du second
Empire, est le respect des nationalités.
Le principe des nationalités, dans la phase actuelle de la
civilisation européenne, c'est la négation de la conquête, c'est
le désarmement dans la mesure du possible, c'est l'application
de toutes les forces vives des peuples à toutes les sources du
travail et, par là, l'avénement des masses au bien-être et aux
honneurs de la dignité humaine.
Si la Prusse aspire à l'impérissable honneur d'unifier l'Alle-
magne dans ce but élevé, il faut l'aider ; il est indispensable de
la détruire si, méconnaissant la belle mission de la civilisation de
l'Allemagne et tous ses intérêts, elle ne compte que l'exploiter
pour s'agrandir et perpétuer l'ère sanglante du vieux principe
de la conquête.
Dégager la vérité des roueries diplomatiques, sur ce point
capital, pour la paix du monde et lui donner la vie, en l'élevant
à la hauteur, visible pour tous, des faits, telle nous paraît
devoir être la tâche de la France actuellement, et la condition
— 11 —
absolue du maintien de sa position et de l'avenir de sa dy-
nastie.
Les voies et moyens sont tout indiqués.
Si la Prusse, fidèle au vieux principe de la conquête, médite
l'absorption de l'Allemagne à son profit, et aspire à la position
d'une grande puissance conquérante, elle gardera les parties
hétérogènes qu'elle retient du Danemark et du duché de Posen,
et après avoir disputé et arraché la suprématie à l'Autriche, que
la diversité des intérêts de ses sujets rendait incapable d'unifier
l'Allemagne, elle ne tiendra nul compte elle-même des intérêts
de l'homogénéité allemande, en incorporant dans ses fédéra-
tions transitoires les Danois et les Slaves du Schleswig et de
Posen.
Si, au contraire, c'est l'unification de l'Allemagne, légitimée
par le principe des nationalités, et non la formation d'un Empire
Prussien qu'elle a en vue, elle ne reconnaîtra ce principe qu'en
se désistant des provinces panoises et polonaises, étrangères à
l'Allemagne.
L'abandon de ces provinces -si peu considérables peut-il se
rattacher à de nouvelles combinaisons territoriales également
profitables à la France, à la Russie, à l'Allemagne et à l'Au-
triche, et ajouter de cette façon à l'immense garantie morale
d'un principe nouveau, universellement reconnu, des garanties
m atérielles ?
C'est ce qu'il importe d'examiner dans un exposé rapide
—12
de la situation nouvelle, que les événements qui viennent
de se produire créent aux grandes puissances continentales de
l'Europe.
Guidée par des intérêts secondaires, l'action politique du
passé a souvent contrecarré la répartition naturelle des terri-
toires.
Ce fut là une des raisons principales qui imposa à l'Autriche,
depuis un siècle, trois politiques à la fois : sa politique danu-
bienne, sa politique italienne et sa politique allemande, ce qui
lui créait trois ennemis à la fois, la Russie sur le Danube, la
France en Italie et la Prusse en Allemagne.
La politique danubienne, celle de Charles VI, de Marie-Thé-
rèse et de Joseph II a atteint son point culminant à la paix de
Passarowitz, quand l'Autriche obtint une partie de la Valachie,
de la Servie, de la Bosnie et du Banat. — Depuis, elle semble
l'avoir abandonnée, et lors de la guerre de Crimée, pouvant
par une politique hardie reconquérir le terrain perdu dans la
— 16 —
question d'Orient, elle ne sut point oser, prit une attitude hostile
à la Russie, indécise vis-à-vis de la France, et aboutit à obtenir
la rancune de la Russie et la guerre d'Italie.
Cette guerre lui fut avantageuse, elle simplifia sa position en
lui enlevant Milan et le protectorat de l'Italie tout entière ; mais
pour que l'avantage pût devenir plus complet, tout en cédant
Milan, qu'elle tenait du traité d'Utrecht et qui représentait la
recette, elle s'obstina à garder Venise, obtenue en 1815 et qui
ne représentait que la dépense, prépara de cette façon l'alliance
prusso-italienne, et réussit à perdre Venise et sa position en
Allemagne, ce qui l'affranchissait de deux embarras à la fois,
en l'exonérant de toute politique allemande et de toute poli-
tique italienne.
La carrière des hommes d'État de Vienne, si fertile en résul-
tats en ce genre de succès, pourrait bien ne pas être ter-
minée.
Nous venons de voir l'Italie unifiée réclamer le Tyrol italien
et le Trentin ; la voix de ce député prussien, qui revendique
déjà les possessions allemandes de l'Autriche au nom de l'unité
allemande, vibre encore ; les Ruthènes de la Gallicie, dans un
manifeste précurseur de bien des orages, se déclarent eux-
mêmes ouvertement Russes.
Quelques pas dans cette voie, et l'Autriche se dissout.
Sa disparition est-elle dans les intérêts de l'Europe ?
L'Autriche dissoute, verrait-on s'improviser en Europe de
— 17 —
nouveaux États-Unis au profit de la Russie, qui dans l'art de
gouverner semble en être encore au nivellement, ou bien ver-
rait-on les Tchèkes, les Moraves, les Vindes, les Croates et les
Serbes chercher à former des États indépendants?
Et puis, ce mouvement passant à la presqu'île Balkanienne,
serait-ce le tour des Albanais, des Bosniaques, des Serbes, des
Moldo-Valaques et des Bulgares de chercher aussi à constituer
des corps indépendants ?
L'indépendance politique est un fait et non un droit absolu ;
ce fait, à part d'autres conditions indispensables, résulte princi-
palement du degré de civilisation émancipatrice qui détermine
pour chacun sa place véritable dans l'association de la grande
famille européenne. Tant qu'il y aura des races mineures dans
son sein, l'indépendance universelle sera du domaine de
l'utopie.
Aujourd'hui la domination autrichienne coordonne tous ces
éléments divers dans une unité géographique plus ou moins
compacte, qui a souvent montré sa vigueur.
Elle attache les races diverses rangées sous son sceptre par
la force des intérêts dynastiques, par celle attractive du pouvoir,
par le lien des intérêts matériels, les faisant converger vers un
centre commun et les cimentant par l'élément civilisateur qu'elle
y jette.
Ce rôle important, l'Autriche disparue, qui le remplirait ? Sa
place dans l'état actuel de la civilisation dans ces contrées ne
— 18 —
peut être prise que par l'arnachie et le chaos. Sa conservation
est donc indispensable à l'Europe.
Il y a plus, si la Prusse est intéressée à l'affaiblir encore en
vue d'annexions ultérieures qui pourraient n'être qu'une ques-
tion de date, il est au contraire de l'intérêt majeur de la France,
de la Russie et de l'Allemagne de lui rendre sa force et sa puis-
sance.
L'intérêt de la France et de la Russie est évident, mais nous
y reviendrons; l'intérêt de l'Allemagne est non moins clair.
Bornons-nous à mentionner que l'affaiblissement de l'Autriche
pourrait faire perdre à la race allemande l'accès de l'Adria-
tique.
La restauration de la puissance de l'Autriche dépend aujour-
d'hui, avant tout, de l'adoption par le cabinet de Vienne d'une
politique intérieure rationnelle.
De même que sa politique extérieure, et pour les mêmes rai-
sons, la politique intérieure de l'Autriche se débat entre trois
directions différentes :
La centralisation,
Le dualisme, et enfin
La fédération.
Elle n'a pas eu lieu de se féliciter des essais tentés jusqu'à
présent.
Personne ne songe plus, que nous sachions, à la politique
centralisatrice aujourd'hui
— 19 —
Le dualisme, qui consisterait à décomposer les possessions
autrichiennes en deux éléments, dont l'un comprendrait la
Hongrie et l'autre toutes les autres races de l'Empire, pourrait-
il durer utilement?
Il est permis d'en douter.
Y aurait-il moyen d'opposer avec efficacité à la Hongrie un
ensemble d'une aussi extrême variété, qui embrasserait presque
tous les degrés du développement humain, depuis le simple Croate
jusqu'à l'Allemand, représentant de la civilisation la plus avan-
cée?
Se proposer d'amalgamer tous ces éléments si divers en un
tout administratif d'une homogénéité quelconque, ne serait-ce
pas la recherche de l'absolu ?
Tout s'y oppose : la diversité des races, des dogmes religieux,
l'extrême disproportion numérique du chiffre des populations.
Condamnée à périr ou à rester composée d'éléments hétéro-
gènes, l'Autriche ne peut méconnaître plus longtemps la condi-
tion indispensable actuellement à l'existence de toute société
régulière en Europe.
Cette condition, c'est le libre développement de toutes les
forces actives des hommes.
La nationalité est une des forces actives de la société. Il est
donc indispensable désormais de lui accorder aussi, dans sa
sphère légitime, le droit du libre développement.
Si l'indépendance politique, pour les nationalités qui sont dé-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.