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La Bande des Copurchics

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Penché sur le De jure belli et pacis de l’illustre Grotius, lequel étant nourri au petit pot de faïence de Delft écrivait déjà des vers latins, Guibolmar, qui n’aimait dans le droit que la politique, releva la tête et remarqua que le Soleil indiquait l’heure de la faim.

— C’est la minute, dit-il, où la phalène sambucaire sur le tronc rugueux appelle aux amours.

Il ouvrit sa fenêtre et frappa trois coups sur un gong volé dans une jonque de pirates barbares par des marins civilisés.

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Edgar Monteil

La Bande des Copurchics

Études humaines

I

LES COPURCHICS

Penché sur le De jure belli et pacis de l’illustre Grotius, lequel étant nourri au petit pot de faïence de Delft écrivait déjà des vers latins, Guibolmar, qui n’aimait dans le droit que la politique, releva la tête et remarqua que le Soleil indiquait l’heure de la faim.

 — C’est la minute, dit-il, où la phalène sambucaire sur le tronc rugueux appelle aux amours.

Il ouvrit sa fenêtre et frappa trois coups sur un gong volé dans une jonque de pirates barbares par des marins civilisés.

Guibolmar frappa trois autres coups, puis trois autres encore, total : neuf.

Aussitôt toutes les fenêtres du quatrième étage, à côté de la sienne, et des mansardes d’au-dessus, s’entre-bâillèrent ; une tête passa par chacune de ces fenêtres, les bouches de toutes ces têtes s’ouvrirent à la fois, et de toutes ces bouches sortit le même cri :

— Joie !

Et les fenêtres se refermèrent, les bouches aussi.

Le phalanstère s’éveillait.....

Guibolmar, seigneur de Finboulet, tirait son premier nom de guibolle qui vient de gamba tout aussi droit que jambe, et de mar ou mer, en latin mare, ce qui signifiait qu’il avait des jambes à enjamber la mer. Pour le second nom, il lui venait d’une terre qui allait par les apophyses de la bosse nasale à la courbe occipitale, et c’était de cette terre cultivée avec soin qu’il tirait sa noblesse.

Guibolmar était plus long que jour sans pain, et ses, amis disaient d’habitude qu’il recevait la pluie cinq minutes avant les autres. Il était aussi fort que grand, et un jour qu’il avait laissé son poing tomber du haut de son bras sur la tête d’un sergent de ville, celui-ci n’avait vu ses trente-six chandelles que deux heures après.

La chambre où se trouvait Guibolmar, et qui était la sienne, ne possédait pas une quantité très considérable de meubles. Un lit en fer, une table en chêne sculpté, une bibliothèque en acajou suffisamment garnie de livres, une table de nuit, un fauteuil, trois chaises et un tabouret, c’était absolument tout. Quelques tableaux pendaient le long des murs : Mina et Brenda, gravure au noir sur un sujet de Walter Scott ; l’Indiscret, une gravure du dix-huitième siècle avec une femme en agréable posture pour M. Fleurant ; une Adoration des Mages, de la fin de l’an de grâce 1599 ; une sanguine, les Présents réciproques, et plusieurs dessins qui ne laissaient rien à désirer, ni pour le sujet de la composition, ni pour les inscriptions qui s’étalaient au-dessous.

Cette décoration modeste était complétée par une énorme araignée verdâtre dont les pattes velues s’étendaient dans le plafond, ce qui prouvait surabondamment que Guibolmar en avait une. Guibolmar l’avait peinte lui-même, mais un peintre par aventure quand il cessait d’être étudiant, Peinturlure, l’avait aidé pour les poils de sa brosse et de la bête.

Guibolmar avait mis son chapeau.

 — Pieçà que je t’attends, dit-il au camarade qui entra.

Celui-là était Maillochon, seigneur de Lavaloir, ainsi nommé de la solidité de sa tête et de la commodité de son gosier.

Après entrèrent :

1° Coqsigno de Vinces, dont le nom venait de l’empereur Constantin, qui, comme on sait, était de Chlore bien avant que Lavoisier eût découvert ce parfum, et lequel empereur avait assassiné à l’aide d’une croix, sur des couplets de Clairville,

Son père el sa mère et ses trois enfants,

Sans compter les gens
Qu’il avait dans l’temps

Occis bien avant d’occir ses parents.

Ainsi Coqsigno avait vaincu, et toujours était vainqueur, non par la croix, mais par le signe du coq qu’il portait apparemment en lui.

2° Pictonnez de Barbafoin, lequel tirait de sa barbe couleur de foin la faculté de se piquer le nez chez tous les mastroquets du quartier.

3° Enfin Peinturlure de Croûtonniaque, qui cessait volontiers ses devoirs véritables afin de montrer son talent particulier pour les potages aux croûtons et les soupes à l’oseille servis sur de la toile 18-22 en qualité de nature morte.

Ainsi réunis, et d’ailleurs tous étudiants en droit, ils formaient la tant connue, tant aimable et tant célèbre bande des Copurchics, nom qui venait de pur, grand chapeau de feutre inventé par Rubens et fort cher aux étudiants, et de chic, qui aurait pu être abréviatif de chicane, finesses de procédure, parce que ces étudiants étaient généralement approchant de basoche, mais chic qu’il fallait entendre comme un synonyme de l’élégance des habits et des manières des membres de la bande, élégance dépendante de leur chapeau, ainsi que l’indiquait le préfixe en sens copulatif co, de cum, avec, comme si on avait dit que ceux de la bande étaient purs avec chic ou étaient doués d’un chic pur.

Et, pour être pleinement renseigné sur la tenue des célèbres Copurchics, il suffit de citer les vers que Guibolmar de Finboulet avait faits pour se peindre lui-même, un jour qu’il sortait d’entendre une leçon de Valette, professeur éminent, qui avait raté, au sortir du Conservatoire royal de musique et de déclamation, et malgré ses études préfacultuelles, sa profession de violoncelleur d’opéra.

Et les vers dépeignant le costume bien peigné de ces écoliers étaient tels :

En étudiant, je portais
Un long habit fort excentrique ;
Je maniais, quand je sortais,
Dans ma main une énorme trique ;
Dans l’étoffe de mon collet,
On eût pu tailler des culottes
A l’ogre du Petit Poucet
Dont j’avais dérobé les bottes ;
On eût couvert de mon chapeau,
Tant ses bords étaient gigantesques,
Messieurs de l’État, du Barreau,
Les Francs, les Gaulois, les Tudesques.

Et de fait, quand on voyait sortir de chez eux les cinq Copurchics, pareillement accoutrés, les passants qui étaient accoutumés de vivre loin des terres du Latium ouvraient les portières de leur regard aussi grandement que les portes porchères de Notre-Dame de Paris, dont Victor Hugo a relié son plus fameux roman.

C’est qu’il faisait beau voir les Copurchics se prendre le bras aussitôt sortis de leur phalanstère, et, très profondément, s’incliner devant le Panthéon, en révérence des grands hommes que les curés en avaient chassés pour y mettre une châsse de sainte, qui ne venait pas de Chasse dans la vallée du Rhône et ne contenait pas davantage le chef-lieu de la Charente-Inférieure, mais venait de l’église d’à-côté qui en avait gardé la moitié pour son bon commerce de ciergerie que l’on pourrait confondre avec conciergerie, n’était l’abus des mots qui fait l’abus des choses.

Et, ayant tiré leur révérence au Panthéon, les Copurchics se retournaient pour faire la niquenette à Rougelanterne, car c’était ainsi qu’ils nommaient la police, disant l’avoir plus bas que reins,.et se déclarant furieux de voir un dépotoir de sergents de ville juste en face de l’École de Droit où Vuatrin démontrait professoralement que le droit pouvait être tortu.

Les Copurchics prirent la rue Soufflot.

 — Savez-vous pourquoi, demanda Coqsigno, dans cette rue-ci...

 — Coqsigno, dit sévèrement Maillochon, nous sommes en France.

 — J’entends, dit Coqsigno, mais je vous demande pourquoi, dans cette rue Soufflot, toujours le vent souffle au...

— Dos !

— Oui.

 — C’est pour mieux marcher, mon mignon, dit Maillochon, car pour faire aller leur navire nous voyons les nautonniers présenter leur voile au vent.

Et les pâtissiers y mettre des quenelles.

 — Prends garde aux querelles, si tu les fais comme ça, Coqsigno.

 — Et voici qui prouve que nous avons le vent à dos, s’écria Pictonnez en faisant un bruit si formidable qu’ils crurent que le Panthéon se déboutait de sa lanterne.

Car, de même que Diogène s’éclairait d’une lanterne pour simples hommes découvrir, de même Panthéon ne pourrait grands hommes trouver s’il était dénué de lanterne.

Ils étaient arrivés devant une vieille bréhaigne, qui, dans le renfoncement de la rue, tenait un commerce de fleurs fleuries sur sa droite, et sur sa gauche un établissement à l’enseigne Water-Closets.

 — Il ne faut oublier, dit Peinturlure de Croûtonniaque, que nous devons souhaiter aujourd’hui la fête de notre gargotière, Mme Bonbail, qui n’en a pas fait un avec les amours, malgré ses prétentions.

 — Arrêtons-nous donc chez cette brave mère qui a moitié de son promontoire nasal sur roses et l’autre moitié sur quoi ne la sent point.

Chacun des étudiants acheta, moyennant quinze sous de monnaie en moyenne, un pot de fleurs plus ou moins odorantes qu’il mit sous son bras. L’un avait de l’héliotrope, l’autre du réséda, le troisième une amarante, le quatrième un fuchsia, et le cinquième une giroflée.

Ils entrèrent dans leur restaurant à la file.

 — Bonjour, Astasie, dit le premier, qui était Guibolmar.

 — Bonjour, Astasie, dit le second, qui était Pictonnez.

Les autres continuèrent et, se trouvant tous les cinq autour de la mère Bonbail, ils entonnèrent en chœur :

Chère Astasie, aujourd’hui c’est ta fête,
Rien ne m’a dit que tu n’y étais pas,
Voici des fleurs pour couronner ta tête,
Avec un pot pour orner tes appas.

 — Merci, merci, mes enfants, dit Mme Bonbail.

Les étudiants lui mirent les pots de fleurs dans les mains, sur les bras, et il entra de nouveaux clients qui, eux aussi, plantèrent leurs vases et leurs bouquets sur la brave femme.

 — Ah ! çà, qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ? s’écria-t-elle en ouvrant les bràs.

L’échafaudage chut à terre, les bouquets s’écrasant, les pots se cassant, les pétales s’éparpillant.

 — Traiter ainsi nos fleurs ! s’écrièrent les clients.

Et ils se précipitèrent dans la cuisine, saisirent des casseroles qu’ils métamorphosèrent en jardinières, des carafes dont ils firent des porte-bouquets, des soupières dont ils créèrent des baques, et ils dressèrent sur le comptoir toute une exposition florale, à côté de l’exposition floueurale des livres de caisse de la mère Bonbail qui n’écrivait jamais qu’avec une fourchette.

 — Ah ! mes enfants, dit la brave femme, c’est gentil d’avoir pensé à moi ; il faut boire à ma santé.

 — Tiens, s’écria Coqsigno, Messieurs, la mère Bonbail va nous payer quelque chose.

 — Ça va joliment la changer.

 — Croyez que je vais vous payer à boire, dit Mme Bonbail, et buvez de l’eau ! Le beau mérite que vous buviez à ma santé, si je payais les bouteilles. Je vous aiderai seulement à les vider, ainsi que Bonbail, mon mari. Hé ! Bonbail, monte du vin bouché, du cachet vert, pour tous ces messieurs.

 — Comment, pour tous ? firent les clients.

 — Je veux dire une bouteille pour chaque table. Oh ! je ne veux pas vous induire en dépense, mes enfants.

 — Pas mal ! dit Guibolmar, il y a ici quinze tables et le cachet vert est à trois francs, ce qui donne déjà quarante-cinq francs, et comme la bouteille cachet vert se retrouvera sur la note de chaque client, la mère Bonbail aura gagné quatre cents francs dans sa journée, pour sa fête.

 — Oh ! mon fils, dit Mme Bonbail, comment oses-tu lancer de pareilles infamies ?

 — Au moins, dit Guibolmar, le bœuf aux choux est-il meilleur ? Allons, le bœuf aux choux du grand Corneille, mère Bonbail, et deux sous de pain.

 — Vive Astasie Bonbail ! s’écria une voix fraîche.

 — Tiens, c’est Amélina !

 — Vive Astasie Bonbail ! répéta Amélina en brandissant un énorme bouquet.

 — Ah ! ma fille, merci, dit Mme Bonbail. Tu as joliment trimer pour gagner un bouquet si magnifique. Matin ! il y en a des fleurs ! Enfin, nous sommes au mois de mai. Assieds-toi, je te paye à déjeuner.

 — Ici, Amélina, par ici, assieds-toi là, là, auprès de nous, s’écria-t-on de diverses tables.

 — Avec les Copurchics, dit Amélina en se plaçant à côté de Maillochon.

Amélina était née au Petit-Montrouge qui dispute à Montmartre le privilège de la production des jolies Parisiennes. Elle était blonde comme les blés et avait des yeux de pervenche, Son nez fin et retroussé sur une petite bouche aussi retroussée que son nez prenait de petits airs gaillards.

 — Cette Amélina, dit Coqsigno, elle a un teint de lis et de roses ! Et elle est faite comme la Vénus turque.

 — Qu’est-ce que c’est que ça, la Vénus turque ?

 — C’est la Vénus qu’Ali pige.

 — A la porte !

 — Maman Bonbail, cria Guibolmar, des rognons et deux sous de pain.

 — Ah ! je reconnais Guibolmar, dit Amélina. Vous mangez toujours dix sous de pain à votre déjeuner ?

 — Et autant à mon dîner. C’est la faute des portions du père Bonbail qui sont d’un minuscule !...

 — Vingt sous de pain par jour ! Vous devez ruiner votre famille.

 — C’est pour économiser les plats, dit la mère Bon bail.

 — C’est faux comme celle du Temps, dit Coqsigno ; il en prend cinq ou six.

 — Bonne fête à Astasie Bonbail, gargotière de premier acabit, cria un nouvel arrivant.

 — Ah ! voilà Bernard.

 — Et Titine Laribouille !

 — Avec un commissionnaire.

Le commissionnaire portait deux énormes hortensias.

 — Pour toi, dit Titine Laribouille à Mme Bonbail.

 — Oh ! merci, ma fille, dit la gargotière en l’embrassant, c’est ça qui va orner mon comptoir ! Assieds-toi, je t’offre à manger comme à Amélina.

 — Elle est ici, Amélina ? Ah ! tiens, comment allez-vous ? dit Titine Laribouille en tendant sa main à la blonde fille.

 — On ne vous voit plus, Titine.

 — Oh ! moi, vous savez, j’ai passé l’eau et je ne repique dans le quartier que les jours où je sens un besoin absolu de rire ou encore les jours de sortie de mon normalien.

 — Tu l’aimes donc toujours, ton normalien ? demanda Pictonnez.

— Toujours.

 — Femme fidèle !

 — Fidèle au quartier. Ils sont si crétins sur la rive droite !

 — Oh ! oui, alors !

Titine Laribouille était de Nîmes. Brune, elle avait les yeux très grands, était grasse et de courte taille. Elle était fort camarade avec la bande des Copurchics.

 — Dites donc, demanda-t-elle, où est Rosa, l’Anglaise ?

 — Ah ! répondit Guibolmar, elle a disparu de notre horizon. Un beau jour, on la vit entrer avec une plante de ses compatriotes qui appartenait comme elle à la famille des scrofularinées, et on ne l’a jamais revue. Nous avons soupçonné qu’elle avait repassé la Manche avec son muflier et autres espèces de mufles.

 — C’était une bonne fille, dit Titine, et je ne veux pas qu’on en parle mal devant moi.

 — Nous pouvons en dire du mal, ne lui ayant fait que du bien.

 — Maman Bonbail, deux sous de pain, cria Guibolmar.

 — Ah ! Guibolmarl s’écria Titine. En a-t-il un appétit ! On voit à sa mesure de pain jocko qu’il a deux mètres de haut.

 — Comme tu dis.

 — Fais-moi une place, dit Titine, je vais m’asseoir à côté de toi, Pictonnez.

 — Je te fais cette place avec félicité.

 — Félicité n’habite pourtant pas la rive droite, dit Titine.

 — Elle est ici ? demanda Amélina.

 — Tu n’as pas compris.

Amélina était jolie, jolie ; mais elle n’avait certainement pas un esprit développé comme sa poitrine, Bast ! l’esprit n’était pas ce qu’on lui demandait. On aimait mieux la voir que lui parler. Ses grands yeux étaient ravissants et sa peau si douce au toucher qu’on en avait des frissons frissonnants jusqu’à la troisième capucine de la moelle épinière.

 — A la voir, pensait Guibolmar, mes reins se redressent encore, qui sont d’ordinaire déjà aussi durs qu’une pigouille.

Aussi, à cause d’elle, Guibolmar était jaloux de Maillochon, qui, par malheur, se penchait toujours de manière à intercepter le rayon visuel allant des yeux de Guibolmar à ceux d’Amélina, et vice-Versailles.

 — Mère Bonbail, s’écria Guibolmar, une confiture et deux sous de pain.

 — Voilà les dix sous de pain de Guibolmar !

 — Après ? dit Guibolmar, je les paye. Et ce n’est pas ça qui me rend heureux, car si je ne les payais pas, je serais plus riche. Ah ! si j’avais un crore de fortune ou un petit million moderne à dépenser tous les huit jours au lieu des quatre cents malheureux francs que le facteur me transmet mensuellement !...

 — Tu ne mangerais que truffes, ananas et rôties à la croustade avec quarante sous de pain !

 — Non, dit Guibolmar. Je donnerais à Maillochon ce qu’il me demanderait pour ôter son vilain museau sot des devants charmants d’Amélina, et j’offrirais à celle-ci des robes lamées d’argent et d’or et brodées de perles pour qu’elle me restât fidèle une semaine.

 — Quelle prétention ! s’écria Titine.

 — Ce n’est pas les prétentions qui lui manquent, en effet, dit Amélina.

 — Ces hommes sont si exigeants, dit Titine Laribouille.

Mais Maillochon se leva :

 — Amélina, dit-il, m’aimes-tu ?

 — En voilà une question !

 — Ah ! mon pauvre Maillochon, dit Titine Laribouille, tu en es encore à demander ça aux femmes ?

 — M’aimes-tu, Amélina ? redemanda Maillochon.

 — Certainement, répondit Amélina.

 — Alors, lève-toi.

Amélina se mit debout, et Maillochon changeant son couvert de place lui dit :

 — Va t’asseoir près de Guibolmar. Et toi, Guibolmar, ajouta-t-il, je te permets, t’autorise et te. somme de faire la cour à Amélina. Soyez heureux, enfants, c’est moi qui vous bénis.

Guibolmar se leva, et, tendant la main à Maillochon, il lui dit noblement :

 — C’est très bien ce que tu fais là, Maillochon. A ce trait, à cette générosité, à cette grandeur d’âme, je reconnais le véritable ami. Aussi, ne crains rien, si jamais tu te maries, pour peu que ta femme soit avenante, je n’oublierai, je te le jure, ni le nom de ta rue ni le numéro de ta maison.

 — Tiens, Julia !

 — J’arrive à la fin des déjeuners, dit Julia, mais ce n’est pas ma faute. J’ai été retenue à la Clinique par un accouchement laborieux.

— Lequel ?

 — Celui de la bourse d’Octave qui ne voulait pas s’ouvrir, et, tu comprends, maman Bonbail, que je n’aurais pas osé venir aujourd’hui saris te présenter un bouquet... Mille souhaits.

 — Merci, ma fille, dit Mme Bonbail en prenant le bouquet de Julia. Assieds-toi. C’est moi qui t’offre à déjeuner.

 — Ah ! c’est gentil, ça, dit Julia, je vais manger comme un ogre.

 — Gresse, ajouta Coqsigno.

— Comment ?

 — Jo dis comme une ogresse. Il faut mettre le féminin là où il est nécessaire, et je t’invite, conséquemment, à te placer à côté de moi.

 — Dépêche-toi de déjeuner, Julia, dit Peinturlure, nous t’emmènerons prendre une chope.

 — Oh ! vous n’allez pas vous échapper, dit Mme Bonbail. Je retiens tous mes clients.

 — Est-ce que tu payerais quelque chose par hasard ?

 — Un punch.

 — Pas. possible ?

 — Le voici.

Le père Bonbail, grand, sec, maigre, ossu,

marchant à pas comptés

Comme un recteur suivi des quatre facultés,

l’apportait dans un profond chaudron rond.

 — C’est incroyable ! s’écria-t-on.

 — Il faut que je trempe ma langue dedans pour y croire, dit Pictonnez.

La mère Bonbail payant quoique chose ! quel événement !

J’espère qu’on pourra boire ton punch, dit Guibolmar ; car, entre nous, maman Bon bail, j’aimerais autant boire du pissite que ton liquide à seize.

 — Du pissite ! s’écria la mère Bonbail, Ne dis pas de grossièretés, mon fils.

 — Des grossièretés ! s’écria Guibolmar, que Caron m’emporte en sa barque si j’ai jamais dit de grossièretés de ma vie. Je te trouve si impudente en mon endroit que si tu savais ce que je dis, je te collerais du pissa sur la bouche pour la fermer une heure.

 — Tu vois...

 — Tais-toi, gargotière d’étudiants vulgaires, indigne de nourrir les célèbres Copurchics ! Nous autres, vois-tu, nous aimons le latin par goût et le grec par plaisir, et quand on ne connaît ni l’une ni l’autre de ces langues, il est inutile de chercher à pénétrer le sens ésotérique dé notre langage, il faut s’en tenir à admirer la configuration exotérique de nos personnes.

 — Faut-il être bête pour parler comme ça, dit la mère Bonbail. Buvez du punch, allez !...

 — En boire, dit Peinturlure, ce n’est pas déjà si agréable.

 — Le père Bonbail, dit Pictonnez, a mis une seule bouteille de rhum pour sa chaudronnée d’eau.

 — Il faut que ce soit doux, dit la mère Bonbail, sans cela, vous auriez mal aux cheveux.

 — Remplaçons la qualité par la quantité, dit Pictonnez en tendant son verre.

— Julia ?

— Quoi ?

 — Tu as eu un père tambour-major ?

 — Ma mère me l’a dit.

 — Et c’était une bien honnête femme, puisqu’elle le savait, fit Titine Laribouille.

 — Tu vas nous chanter la chanson du tambour-major.

 — Volontiers. Je ne me fais prier pour rien, moi.

 — Nous te savons la meilleure camarade du terrestre globe.

Et moi, j’en ris, tant je suis bonne fille.

 — Incapable de refuser un plaisir à ses amis.

 — Comme vous dites.

 — Fais-nous donc plaisir. Une, deux, trois.

 — Attendez un moment... Il y a beau avoir de l’eau... C’est tout de même dur à ingurgiter...Maman Bonbail, donne-moi quelque chose de doux.

 — Qu’est-ce que tu désires, ma fille ? Veux-tu du cognac pur ?

 — Offre-lui de suite du fil-en-quatre ou du tord-boyaux.

 — De la chartreuse ? du curaçao ?

 — Du raçao seulement, c’est plus convenable.

 — Tiens, ma fille.

 — Je me sens plus en voix, dit Julia en lançant dans les airs une roulade éclatante.

 — Tiens, c’est une fugue, ça, dit Maillochon.

 — La fugue, dit Guibolmar, est un morceau de composition dont toutes les parties ont l’air de se fuir les unes les autres, et celle qui fuit la première, c’est l’auditeur.

 — Répète un peu cette définition, dit Maillochon.

 — Jamais ! s’écria Guibolmar. Je voulais seulement prouver, aucun de nous ne fuyant, que Julia était incapable de faire une fugue du gosier.

 — Langage imagé.

 — C’est comme l’uniforme de mon père, dit Julia.

 — Chante ta chanson.

 — Voici, messieurs.

Et Julia chanta :

Messieurs, qu’il était beau mon père,
Mon père le tambour-major,
Quand il pendait son cimeterre
Après son habit tout en or !
Ses pieds larges touchaient la terre,
Et son front, comme les ballons,
Dans les régions du tonnerre
S’agitait sous les aquilons.
Messieurs, qu’il était beau, mon père,
Avec son habit tout en or,
Mon père le tambour-major !

 — Bravo ! bravo !

 — C’est moi, s’écria Titine Laribouille, qui aurais voulu avoir un père aussi bien élevé que que celui-là ! ah ! mâtin ! si je l’avais eu, j’aurais été au septième ciel.

 — En t’asseyant sur son plumet.

 — Le seul plumet que j’envie, dit Pictonnez, c’est celui que je trouve au fond de mon verre.

 — C’est un plumet que tu as soin de renouveler souvent.

 — Parce qu’on me change de verre.

 — Ecoutez le second couplet ! s’écria Julia.

 — Chante, dit Maillochon.

Chante ta belle histoire,
Va, nous t’écoutons tous.

 — Vas-y, Ernest !

 — Je ne connais pas d’Ernest, dit Julia.

— Ecoutez.

Julia continua :

Pour voir de plus près sa moustache
D’un télescope on s’emparait ;
Pour descendre à sa sabretache,
Pendant une heure on voyageait ;
La nourrice et la grosse mère
Tombaient soudain en pâmoison
Quand de son poignet légendaire
Mon père agitait son bâton.
Messieurs, qu’il était beau mon père
Avec son habit tout en or,
Mon père le tambour-major !

 — Allons, le dernier couplet.

 — Non, s’écria Julia, je ne veux pas : ça pourrait corrompre la mère Bonbail.

 — Ah ! ah ! ah ! corrompre la mère Bonbail ! Avec ça que le papa Bonbail ne s’en est pas chargé depuis longtemps.

S’il n’y avait eu que lui, mes enfants, dit Mme Bonbail, je serais encore...

 — Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le père Bonbail en passant sa tête par le trou d’un carreau.

 — Veux-tu cacher ton nez et demeurer dans ta cuisine, gargotier de malheur ! s’écria Pictonnez. Est-ce que ça t’occupe ce que nous disons ?

 — J’entends qu’on parle de moi.

 — C’est le moment de ne pas entendre.

 — Vous plaisantez.

 — C’est ainsi. N’est-ce pas, madame Bonbail ?

 — Évidemment, répondit celle-ci.

 — Tu vois, père Bonbail, je ne te l’envoie pas dire : on ne peut avouer plus franchement que le meilleur de tous les préceptes a été formulé par le bon Lafontaine :

Quand on l’ignore, ce n’est rien,
Quand on le sait, c’est peu de chose.

 — La maman Bonbail, dit Coqsigno, n’a pas dû être mal, dans son temps.

 — Mais je suis du temps présent ! s’écria la mère Bonbail.

 — Ouf ! fit Guibolmar. C’est le moment de disparaître.

 — Je vous offre un mêlécasse chez la mère Gauffier, dit Pictonnez.

 — Un mêûlé.

 — Nous allons pédibuler dans le quartier, alors ?

 — A ce soir, maman Bonbail.

 — Viens, dit Guibolmar à Amélina, tu es jolie comme un cœur, et il faut que je te le dise.

 — Prouve-le-lui, dit Titine Laribouille, elle sera beaucoup plus contente.

 — Beaucoup est bien le mot.

 — Moi, j’aime les douces paroles, dit Amélina.

 — C’est possible, dit Titine Laribouille, vous êtes blonde.

 — Vous jugez des natures à la couleur des cheveux ? demanda Amélina.

 — Elle a raison, dit Pictonnez, car plus le sang est fort, plus les cheveux sont noirs.

 — Ah bah !

 — Les nègres ont donc le sang plus fort que nous ?

 — Sans aucun doute, dit Pictonnez ; d’autant plus que, moins éloignés du singe, ils ne sont pas aussi abâtardis.

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