La Batarde, par C.-J. Dérisoud. [2e édition.]

De
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impr. de E. Chambaud (Bourg). 1871. In-8° , VI-94 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LA TiATARDE
<m
B A T A R D E
l'A H
C.-J. DÉRISOUD
'. BOUKi.5
IMPRIMERIE D'EUGÈNE CHAMBAUD
•187-1
Qu'on m'excuse d'avoir l'ait parler et agir
trop de coquins en se souvenant que, sous
Napoléon III, ce n'étaient pas précisément
les gens probes qui dirigeaient les événements.
Salut et fraternité !
(ilicssoii!!/.. le ^î janvier I87'i.
Un.-.l. DERISOUI).
LA BATARDE
PAR C.-J. D.
PERSONNAGES :
MM. Georges Valéry. — Richard Duverger. — Jean
Fréju. — Claude. — Mo Perret. — Jacob.
MM">es Suzanne. — Cécile Morand. —Sophie.—Olympe.
Baigneurs. — Un domestique. — Un commissaire
de police.
ACTE PREMIER
1er TABLEAU
A Bly, chez M"' Cerny.
l.'n salon. Cheminée au fond, entre deux portes. A droite, une 3'
porte et un canapé. A gauche, une fenêtre devant laquelle est placée
une petite table carrée. Au milieu, un guéridon.
SCÈNE I.
CLAUDE cherchant à retenir JEAN FRÉJU
puis SOPHIE.
CLAUDE. — À-t-on jamais vu! pénétrer dans le
salon, malgré l'ordre formel que j'ai reçu de ne
laisser entrer personne !
JEAN. —• Laisse ! cet ordre ne me regarde pas.
— 2 —
CLAUDE. — Tiens! qui êtes-vous donc, vous?
JEAN (avec importance). — Va dire à ta maîtresse
que M. Jean Fréju est ici qui l'attend. Ne réplique
pas où je te fais chasser.
CLAUDE. — Me faire chasser parce que je fais
mon devoir !
JEAN. —■ Tais-toi ; tu ne sais pas à qui tu parles.
SOPHIE (entrant). — Que signifie tout ce tapage?
Ah ! c'est M. Fréju ! Claude, tu peux te retirer.
JEAN à Claude. — Dépêchons-nous !
CLAUDE (à part). — Quel est donc ce diable
d'homme là ! (il sort.)
SCÈNE II.
JEAN FRÉJU. — SOPHIE.
SOPHIE. — Excusez-le : il est nouveau dans la
maison.
JEAN. — Il apprendra à me connaître, celui-là !
SOPHIE. — Eh bien! M. Fréju ! on vous revoit
enfin !
• JEAN. — Cet enfin est gracieux, chère enfant ! et
je serais un ingrat si je n'y répondais par une hon-
nêteté. (Il veut l'embrasser.)
SOPHIE. — M. Jean, cela ne se peut pas ; je ne
suis pas habitué à ces manières-là.
JEAN. — Quelle dignité ! Sophie, tu n'étais pas
née pour servir...
SOPHIE. — Mais pour être servie : je le sais bien.
Que de grandes dames. sont dans l'antichambre !
Que de servantes dans le salon !
JEAN. — Et puis, je te crois assez paresseuse
pour faire une excellente grande dame.
SOPHIE. — Le sort ne l'a pas voulu. Ah ! que les
riches sont heureux !
JEAN. —Je lésais, moi qui ai quelques rentes.
— 3 —
SOPHIE. — Entre nous, monsieur Jean, comment
les avez-vous gagnées, ces rentes-là ?
JEAN. — Tu me le demandes ? mais par le travail
honnête et intelligent, donc !
SOPHIE. — Je ne croirai jamais ça ; savez-vous?
JEAN. — C'est pourtant la vérité. J'ai toujours été
un homme énergique et puis... je te le dis (il
montre son front), il y a quelque chose là. A pro-
pos, je ne porte pas mal ma position, hein ?
SOPHIE. — Il est certain qu'on ne vous prendrait
pas pour le fils du meunier, votre père.
JEAN. — Il faut savoir que ma mère était la fille
d'un ancien notaire... et je tiens beaucoup de ma
mère.
SOPHIE. —• Vous étiez autrefois au service de
Mme Cerny ?
JEAN. — Oui, je fus son jardinier ; je n'en rougis
pas.
SOPHIE. — Vous avez connu madame très-jeune?
. JEAN.—• Tu l'as dit : très-jeune. Mais pourquoi
cette question, chère enfant ?
SOPHIE. — C'est qu'on m'a dit qu'avant son ma-
riage. ..
JEAN. — Chut ! ce sont là. calomnies pures, à
preuve qu'elle s'est mariée ; je l'ai vue, moi, vêtue
de blanc et la fleur d'oranger en tête.
SOPHIE (riant). — Qu'est-ce que cela prouve?
JEAN. — Que tu es méchante, Sophie ! Dieu que
tu es méchante ! A propos, comment va madame ?
SOPHIE. — Elle change de robe six fois par jour,
et de caractère. .. toutes les cinq minutes.
JEAN.—Et comment supporte-t-elle son veuvage?
SOPHIE. — Avec une énorme résignation.
JEAN. —Est-ce que, chère enfant?...
SOPHIE. —J'en suis sûre...
JEAN. —Bah ! vraiment?
SOPHIE. — Figurez-vous qu'hier soir elle est res-
tée une heure devant sa psyché... examinant ses
bras, ses cheveux et soupirant.
JEAN. — Elle soupirait... ah !... ensuite ?
• SOPHIE. — Ensuite, elle s'est mise' au lit, après
avoir oublié de faire sa prière.
JEAN. — C'est très-grave, sais-tu, Sophie : on re-
garde donc quelquefois par le trou des serrures?
SOPHIE. — Quelquefois ! me blâmez-vous, mon-
sieur Fréju?
JEAN. — Moi, allons donc ! je t'approuve ; ta
maîtresse ne doit pas avoir un secret que lu ne
connaisses, pas faire un geste que tu ne compren-
nes. Pousse-t-elle un soupir, saisis-le au vol. Rit-
elle, demande-toi pourquoi elle rit... si elle pleure,
ton attention doit être bien plus éveillée. Epie les
secrets de l'alcôve ; c'est près de là surtout queton
oreille doit être tendue et ton oeil ouvert.
Quand tu rempliras toutes .ces conditions, tu
seras le modèle des domestiques.
■ SOPHIE. — On voit bien, cher monsieur Fréju,
que vous avez conservé sous votre bel habit votre
cceurde valet tout entier.
JEAN. — En un mot, vois tout, entends tout et
parle peu. Seulement tu peux méprendre pour ton
confident... nous nous entendrons très-bien, va !
Sophie, veux-tu bien te confier à moi? (On sonne.)
SOPHIE. —Voici du monde... Venez, Jean, je
vais vous conduire à l'office.
JEAN. — J'ai déjà dîné, mais il n'y a rien dont je
ne sois capable pour t'être agréable. (On sonne de
nouveau.)
SOPHIE. — Que fait Claude qu'il n'ouvre? Il ron-
fle sans doute dans l'antichambre, selon son habi-
tude. (Elle sort, Fréju la suit.)
— o —
SCÈNE III.
SUZANNE, puis maître PERRET, ■
SUZANNE seule. — On a sonné trois fois... il n'y
a donc aucun domestique dans la maison?.. On ou-
vre... c'est bien heureux... j'étais sûre qu'il vien-
drait... Ah ! ce n'est pas lui !
M0 PERRET. — Madame 1 Veuillez agréer mes
hommages. C'est aujourd'hui le grand jour. La
cour va entrer en séance... je viens vous en préve-
nir et si vous voulez être témoin du combat, j'aurai
l'honneur de vous conduire.
SUZANNE. — Je vous remercie, monsieur l'a-
voué ; mais j'attends des visites et il m'est impos-
sible...
M0 PERRET. — C'est grand dommage. J'aurais
désiré que vous entendiez mes conclusions. Vous
verriez quelle logique, quels puissants arguments
j'emploie contre la partie adverse !
SUZANNE. — Je n'ai jamais douté de votre habi-
leté, maître Perret.
Me PERRET. — Trente-trois articles du code civil,
quinze articles du code de commerce à lancer à la
face de Mme Morand, tandis que son défenseur n'en
a que dix... et deux ou trois misérables axiomes,
tirés du droit romain encore !
SUZANNE. — Ainsi vous espérez ?...
M0 PERRET. — Tout madame... ce sera une vic-
toire éclatante... des gens qui, en plein XIXe siècle,
voudraient rendre une femme responsable de la
faillite de son mari.
SUZANNE. — On veut, je crois, nous accuser de
mauvaise foi. Ne prétend-on pas prouver que l'ar-
gent qui avait été placé, à titre de prêt, pour les
Morand, chez mon mari, qui était banquier, a servi
à acheter la propriété de Vandy ?
Mc PERRET. ■— Oui, madame, ils veulent soute-
— 6 —
nir que la somme avec laquelle vous avez payé aux
Morand cette propriété est bien la même qui avait
été prêtée à feu M. Cerny, votre honorable époux,
que Dieu voie en gloire.
SUZANNE. —• Ah! s'ils parvenaient à prouver
cela... peut-être...
M0 PERRET. — Et quand ils le prouveraient ! Et
vos reprises matrimoniales ne sont-elles pas proté-
gées par la loi ? votre mari n'a-t-il pas déclaré sa
faillite selon la forme voulue par l'art. 440 du code
de commerce? M. Cerny a fait de mauvaises spé-
culations et cela malgré les bons conseils de son
honorable épouse, la faillite a été déclarée....
l'homme probe en a éprouvé une si grande douleur
qu'il en est mort, oui, messieurs, mort ! voyez-vous
d'ici l'effet?
SUZANNE. — Ne devrais-je pas me réduire à la
misère pour payer ses dettes?
M° PERRET.— Ce serait joli, en vérité. Ne vous
alarmez pas ; je réponds du succès sur ma tête ;
mais l'heure approche, je vole au palais. Adieu,
madame, je suis votre serviteur bien humble.. . .
nous les vaincrons !...
SUZANNE. — Que le ciel et les juges vous enten-
dent, maître Perret !
Me PERRET (saluant jusqu'à terre). Madame !
SUZANNE. — Monsieur !
M° PERRET (il sort et revient). — Ah ! j'oubliais !
j'ai par hasard votre petit compte dans mon porte-
feuille et si madame voulait en prendre connais-
sance. .. Quant à l'acquitter, cela ne pressé pas : il
est vrai que l'étude a fait beaucoup d'avances et
que...
SUZANNE (reconduisant M" Perret). — Ce soir,
monsieur, j'enverrai chez vous.
M0 PERRET. — J'attendrai aussi longtemps que
madame le désirera.
_- 7 —
SUZANNE. —A ce soir donc.
Me PERRET saluant. —■ Madame, veuillez agréer
l'hommage de mon plus profond respect. (Il sort.)
SCÈNE IV.
SUZANNE seule (elle lit la note.)
Oh! mais c'est affreux... voilà une victoire qui
va me coûter cher ! (elle jette la note sur la chemi-
née). Si l'avoué de la partie adverse est aussi hon-
nête que le mien, je crois que la fortune de Madame
Morand sera un peu ébréchée surtout si nous
gagnons. Mais il ne vient pas! (elleréfléchit triste-
ment.) Il aime ailleurs.
SCÈNE V.
SUZANNE. — DUVERGER.
DUVERGER. — Madame' !
SUZANNE. — Monsieur Richard !
DUVERGER. — Quel air attristé ! avouez que j'au-
rais pu rester où j'étais.
SUZANNE (elle prend une broderie : ils s'asseient)
Vous êtes toujours le bien venu.
DUVERGER. ■— Même lorsque la mélancolie cou-
vre ce front charmant ? '
SUZANNE. •— Surtout alors.
DUVERGER. — Savez-vous que voilà deux mots
qui pourraient m'enorgueillir si j'étais fat? Mais je
méconnais trop pour un homme sans importance...
bon tout au plus à appliquer sur les blessures du
coeur d'une amie le baume de ma philosophie.
SUZANNE. — Nous préférons à cette philosophie
votre gaîtc, qui dissipe ces tristesses sans nom aux-
quelles nous sommes malheureusement sujettes,
nous autres, pauvres femmes ! Mais comme vous
êtes exact, aujourd'hui !
DUVERGER. — Ceci est un reproche direct à ma
conduite passée (montrant la pendule). Voyez, je
suis en avance d'une demi-heure.
SUZANNE. — Est-ce bien pour moi que vous venez
et n'est-ce point pour ne pas manquer l'acte de
vente? Dites-moi, monsieur, pourquoi tenez-vous
tant à acquérir cette propriété de Vandy ?
DUVERGER. — C'est mon secret... mais il y a une
raison et une bonne.
SUZANNE. — Vous voulez peut-être vous faire
ermite ?
DUVERGER. — Non, je resterai bon diable jus-
qu'au bout. (Il demeure un instant pensif.)
SUZANNE. —■ A quoi songez-vous?
DUVERGER. — A la mélancolie qui se peignait sur
vos traits adorables, à mon entrée dans ce salon...
Ah ! si vous vouliez ?
SUZANNE. — Eh bien?
DUVERGER. — Je serais un si bon confident!
SUZANNE. — R.assurez-vous, il n'y a pas de tra-
gédie dans l'air.
DUVERGER. — Mais il y a, j'en suis sûr, une peine
de coeur.
SUZANNE. — Je ne m'en défends pas, je regrette
quelqu'un.
DUVERGER. — Et qui donc, mon Dieu ?
SUZANNE (raidement). — Je -regrette mon
mari.
DUVERGER. — C'est juste ! c'était un homme ac-
compli : quarante-six ans , caractère d'agneau !
quand vous parliez, entendre c'est obéir était la de-
vise de cet époux modèle.
SUZANNE. — Ce n'est pas poli ce que vous dites
là.
DUVERGER. — Pour lui ?
SUZANNE. — Ni pour lui ni pour moi.
— 9 —
DUVERGER. — Ainsi, c'est ce cher homme que
vous pleurez! eh bien! je n'en crois pas un mot. Je
vous ai dit que j'étais philosophe, et tout philosophe
est observateur.
SUZANNE. — Qu'avez-vous observé ?
DUVERGER. —Bien des choses. Après la mort de
M. Cerny, vous avez été en proie à une douleur
bien naturelle pendant douze mois, durée ordinaire
de l'affliction éternelle des veuves. Puis, peu à peu,
vous avez quitté vos habits de deuil, passant du
noir au violet, du violet au lilas, du lilas au bleu
foncé, du bleu au vert, etc., etc., jusqu'à ce que
vous en soyez arrivée aux couleurs éclatantes, qui
vous vont, du reste, admirablement.
SUZANNE. — Mais vous ne songez pas que je suis
brune.
DUVERGER. — C'est une raison ; mais est-ce la
seule ? Vous pensez à donner un successeur à feu
M. Cerny... Vous avez tressailli, j'en suis sûr. Ah !
l'heureux mortel que celui que vous aimez ! Ai-je
trouvé?
SUZANNE.'— Mais puisque j'ai tressailli.
DUVERGER. — Alors, franchement, je vous ap-
prouve.
SUZANNE. — Vous êtes donc devenu partisan du
mariage?
DUVERGER. — Entendons-nous ! du mariage des
autres, oui. Quant au mien, c'est.autre chose : je
n'ai plus d'illusions et il en faut tant pour faire un
mari !
SUZANNE. VOUS ne croyez plus à rien ?
DUVERGER. — Pardon ! je crois au plaisir. J'ai
vingt-cinq ans pour les courtes émotions et cent
ans pour les passions sérieuses.
SUZANNE. — A mon tour je vous dirai : je n'en
crois rien.
— 10 —
SOPHIE entrant. — M. Valéry demande à présen-
ter ses hommages à madame.
SUZANNE. — Faites entrer. (Sophie sort.)
SCÈNE VI.
Les mêmes. ■—• Georges.
GEORGES. —Madame! Richard '
SUZANNE. Quoi ! Monsieur, c'est vous ! vous avez
quitté Paris un mois après mon départ et c'est la
première fois que vous m'honorez d'une visite !
GEORGES.-—Accablez-moi, madame. Rien ne
peut m'excuser si ce n'est votre bonté d'âme.
SUZANNE. — Il faut bien que je vous pardonne
puisque vous avez l'esprit cle ne pas recourir à des
excuses banales.
DUVERGER. —■ Et cependant il aurait pu, pour se
justifier, apporter d'excellentes raisons.
SUZANNE. —• Sans doute méditez-vous un nouvel
ouvrage. "Mais ici ce ne sera plus la politique qui
vous inspirera... sans doute ce seront les beautés
de la nature; du moins, je le désire pour vous,
monsieur.
DUVERGER. — Expliquez-vous, madame.
SUZANNE. — Remarquez que c'est une amie qui
vous parle... votre dernier ouvrage est charmant,
mais...
DUVERGER. —■ Oh ! le grand enfant que ce pauvre
Georges ! Pourquoi t'occuper de ce qui ne te regarde
pas. Tu aimes la République, c'est bien. Fais des
voeux tant que tu voudras, mais fais-les en secret ;
car, je te l'ai dit souvent, tu brises ton avenir. Ne
vaut-il pas mieux te laisser couler dans la vie et
laisser les traîneurs de phrases disputer avec les
traîneurs de sabre ?
SUZANNE. — Moi, je demande grâce pour l'impé-
ratrice, que vous avez un peu malmenée. Si vous
—11 —
la connaissiez comme moi! c'est un ange de bonté.
Mais Paris n'est jamais content. La capitale est un
ogre : elle dévore le coeur et la jeunesse. On part
croyant, on revient sceptique. L'air de la grande
ville est donc bien si mauvais pour que l'âme s'y
enrhume si fort !
GEORGES. — On accuse à tort Paris, madame :
on y trouve la jeunesse avec tous ses nobles senti-
ments, même dans l'âge avancé, et j'y ai connu
beaucoup de rides qui cachaient des imaginations
d'enfant. Et combien de jeunes ont cru y laisser
leur coeur en partant, qui n'en avaient pas en y ar-
rivant !
DUVERGER. — Cette fois Georges a raison et il
pourrait, au besoin, prouver par lui-même qu'on
peut conserver ses illusions après un long séjour à
Paris. Georges, c'est le sentiment fait homme. Il
croit à Dieu, aux hommes, aux femmes, à l'univers
entier.
GEORGES. — Fais-moi grâce, je t'en prie.
DUVERGER à Suzanne. — Voulez-vous la preuve
de ce que j'avance? Il aime à en mourir une char-
mante provinciale, une blonde aux yeux noirs.
SUZANNE. — Voilà pourquoi M. Valéry négligeait
ses amis.
DUVERGER. — Remarquez que si je trahis le se-
cret de ce cher ami, c'est qu'il ne me l'a pas confié...
je me venge.
GEORGES. — Cette vengeance m'évite un long-
préambule et je te remercie, Richard, d'avoir si
bien divulgué mon secret. Madame, je voudrais vous
parler d'une affaire importante.
SUZANNE. —-D'une affaire importante?
DUVERGER. — Je parie que tu. viens chez madame
en ambassadeur.
GEORGES. — Je viens de la part de M"ie Morand
contre laquelle vous plaidez.
— 12 —
DUVERGER. — La mère de la jeune personne.
SUZANNE. — Dites plutôt que Mn,e Morand plaide
contre moi ;: je ne fais que me défendre.
GEORGES. ■— Comme vous voudrez. Puis-je néan-
moins espérer que vous daignerez m'écouter ? peut-
être l'amitié dont vous m'honorez aplanira-t-elle là
difficulté.
SUZANNE. — Et que désire celle qui vous envoie?
GEORGES. — La cour a remis le prononcé du ju-
gement à la fin de l'audience. Vous avez vaillam-
ment combattu de part et d'autre. La décision des
juges est incertaine : les parties ne pourraient-elles
pas en venir à une transaction? .
DUVERGER à part. — Compte là-dessus.
SUZANNE. — Une transaction ! jamais ! jamais !
ah ! ce serait trop commode, vraiment. On inten-
tera un procès à qui ne vous doit rien ; on vous re-
présentera comme une femme jouissant du bien
d'autrui ; on vous fera calomnier devant le public ;
puis, on changera de ton, on deviendra moins su-
perbe... et on enverra un ami pour prier la per-
sonne insultée de vouloir bien partager la sommé
qu'on réclame ! Mais, monsieur, vous ignorez là
cause du procès.
GEORGES. — Madame, je dois vous l'avouer.
SUZANNE. —■ Je veux vous l'apprendre et vous
jugerez vous-même de quel côté est le vrai droit.
Vous avez, je crois, un diplôme d'avocat?...
GEORGES. — Comme tout le monde.... mais je
suis si peu jurisconsulte !
SUZANNE. — Il suffit que vous soyez intelli-
gent... je veux vous montrer une consultation
de dix lignes qui en dit plus que tout un mé-
moire...
GEORGES. — Madame !
SUZANNE. — Vous venez ici en négociateur. Il
est donc indispensable que nous discutions ensem-
— 13 —
ble l'intérêt de chaque partie. Je tiens à vous éclai-
rer, monsieur l'ambassadeur. (Elle sort vive-
ment).
SCÈNE VU.
Les mêmes, moins Suzanne.
DUVERGER. — Ainsi tu pousses la chose jusqu'au
mariage?
GEORGES. — Tu savais donc...
DUVERGER. — Oui, très-cher, comme le pu-
blic.
GEORGES. — Le public !
DUVERGER. ■— Te crois-tu, encore à Paris !
Qu'est-ce qu'une petite ville? — un assemblage re-
doutable de voisins et de voisines. On y entend
tout, on y voit tout et on y divulgue tout. Si bien
caché que vous soyez, il y a un oeil qui vous re-
garde, une oreille qui vous écoute, une bouche qui
vous dénonce. Une petite ville, c'est Venise ! pre-
nez garde au conseil des Dix.
GEORGES. — Oh ! je sais tout ce qu'il y a de
terrible dans cette inquisition occulte.
DUVERGER. — Sais-tu qui m'a appris ton amour
mystérieux? madame Sautin, la femme du notaire.
Tu n'ignores pas qu'elle a une fille édentée de
vingt ans et qu'elle t'a choisi pour son gendre ?
GEORGES. — Je n'étonnerai donc personne en
épousant Cécile.
DUVERGER. — Tu veux te marier ! mais sais-tu
bien ce que c'est que cet acte solennel... surtout
depuis que le divorce est aboli ?
GEORGES. —Rassure-toi...
DUVERGER. —• Je te vois d'ici, trois ans après ton
mariage... l'humeur noire, traînant, malheureux
forçat du mariage, trois enfants accrochés à tes
jambes. Adieu l'inspiration ! le travail libre ! Ton
bel avenir d'écrivain sera à jamais perdu.
_ -14 —
. GEORGES. — Ce n'est pas ce tableau qui m'ap-
paraît, mais celui-ci que tu ne comprends pas :
un amour éternel, une compagne dévouée m'ai-
dant à supporter la vie et des enfants dont je saurai
faire des hommes...
DUVERGER. — Ou des femmes. Mais sais-tu bien
qui tu épouses ?
GEORGES. — Oui, j'épouse une jeune fille belle,
chaste et aimante.
DUVERGER. — Une enfant trouvée et recueillie
par les Morand.
GEORGES. — Comment sais-tu cela?
DUVERGER. — Que t'importe puisque je le sais !
GEORGES.-— J'ai vu le monde de près; j'y ai
rencontré peu d'âmes nobles : ce n'est pas à ses
préjugés que je sacrifierai le bonheur de ma
vie.
DUVERGER. — Crois-tu que ton père, s'il existait
encore, donnerait à cette union son consente-
ment ?
GEORGES. — J'en suis sûr.
DUVERGER. —.Mais ta fortune?
GEORGES. — Une centaine de mille francs...
DUVERGER. — Juste de quoi acheter une chau-
mière pour y loger son coeur ! Quant à la fortune
de ta femme, ' madame Cerny y mettra bon or-
dre.
GEORGES. — Le procès...
DUVERGER. — Que madame Morand perdra avec
ses amis et son crédit. Mais si le démon du ma-
riage te poursuit, j'aimerais mieux te voir épouser
mademoiselle Sautin qui a perdu quelques dents,
il est vrai, mais qui, par compensation, aura un
jour vingt mille francs de rente. Tu lui achèteras
un râtelier et il n'y paraîtra plus. J'admets en prin-
cipe, moi, que l'or fait le bonheur. Je suis un phi-
losophe du xixc siècle.
GEORGES. — Pour moi, en fait d'amour, je ne
suis d'aucun temps. Je distingue les hommes de
tous les siècles en deux classes : ceux qui ont du
coeur et ceux qui n'en ont pas. Les premiers sont
attirés vers le bon, le beau, l'idéal ; les seconds
vers l'intérêt et ils décorent leur égoïsmedunom
de prudence ou de raison. Va vers ton pôle, mais,
de grâce, laisse-moi aller vers le mien.
SOPHIE entrant.
Madame prévient monsieur Valéry qu'elle l'at-
tend.
GEORGES. —• Je vous suis.
DUVERGER. — Je te souhaite un heureux succès
dans ta négociation.
SCÈNE VIII.
DUVERGER puis JEAN FRÉJU.
DUVERGER. — Quel berger fidèle que mon ami
Georges Valéry ! Il faut cependant que je l'éloigné
à tout prix. Et cette lettre de Paris qui n'arrive
pas! Est-ce que mon cousin, le premier secrétaire
du ministre, m'aurait oublié? (Entre Jean Fréju).
Quel est cet homme?
JEAN. — Un ami !
DUVERGER. — Je ne vous connais pas.
JEAN. •—Veuillez m'écouter. Vous aimez made-
moiselle Cécile Morand. Eh bien,franchement, vous
avez tort. Il vaut mieux pour vous épouser qui
vous aime parce que vous trouverez dans cette
union la richesse que vous cherchez.
, DUVERGER. — Que voulez-vous dire?
JEAN. —• Que vous êtes aimé ! Est-ce de l'effroi
ou du plaisir que cette nouvelle vous cause ? c'est
peut-être l'un et l'autre...
DUVERGER. — Je ne vous comprends pas : expli-
quez-vous !
— 1G —
JEAN. —Je veux dire que vous avez récité de nom-
breux madrigaux à une femme, qu'elle les a pris
au sérieux, et qu'elle a entrevu la possibilité du
plus doux et du plus amer des amours, — le der-
nier.
DUVERGER. — Quelle est cette femme ?
JEAN. — Madame Cerny !
DUVERGER. —Vous mentez !
JEAN. — Vous pouvez- être ému, car j'ai dit
vrai.
DUVERGER (à part). — Cela n'est pas, cela ne
peut pas être... une femme qui parle comme une
parisienne, valse comme une allemande et chante
comme un ange ! Et qui est belle encore ! Je sais
bien que ce n'est plus la beauté rose du matin ;
mais ce sont les doux charmes du crépuscule
et le crépuscule ressemble tant à l'aurore! Oui,
mais ma liberté ?
JEAN. — Où avez-vous vu que les hommes ma-
riés perdissent leur liberté ? est-ce rue Saint-De-
nys, en Auvergne ou chez les Hottentots ? il n'y a
personne au monde de plus libre, de plus garçon
qu'un homme riche marié.
DUVERGER (à pari). — Il a raison (haut). Mais
ignorerait-on le motif qui m'aurait fait épouser une
femme plus âgée que moi ?
JEAN. — Vous paraissez trente - ans, madame
Cerny en avoue vingt-neuf : à ce compte-là, vous
serez plus âgé qu'elle d'une année.
DUVERGER. —• Mais qui êtes-vous donc, vous qui
me parlez ainsi ? (à part). Oh ! s'il disait vrai !
JEAN. — Si j'ai dit vrai, monsieur voudra bien
être un peu reconnaissant envers moi.
DUVERGER. — Mais comment !
CLAUDE (entrant) à DUVERGER. — Me Sautin,
notaire, attend monsieur. (Apercevant Jean). En-
core ce diable d'homme ! ! (Use sauve).
— 17 —
DUVERGER. — Je vais parler affaires avec ma-
dame.
JEAN. — Et vous penserez amour.
DUVERGER. — Vous vous nommez?
JEAN. — Jean Fréju. (Duverger sort). Voici en-
core une visite.
SCÈNE IX.
JEAN. CÉCILE.
JEAN. — Par ici, mademoiselle. Entrez, mais
entrez donc ! Asseyez-vous, je vous prie.
CÉCILE. — Pardon, monsieur, je désirerais par-
ler à madame Cerny.
JEAN (à madame Cerny !) — Veuillez attendre
un instant. (A part). Il est deux femmes que je
brûlais de voir en présence. (Haut). Je vais faire
prévenir madame.
CÉCILE. — Je puis attendre.
JEAN (saluant). — Mademoiselle ! (Il sort, entre
Georges).
SCÈNE X.
CÉCILE. GEORGES.
CÉCILE. — Georges !
GEORGES. — Cécile ! Comment va madame Mo-
rand ?
CÉCILE. — Plus mal.
GEORGES. — Plus mal !
CÉCILE. — Elle craint la ruine, non pour elle,
mais pour moi. Ce procès la tuera. Je viens essayer
d'attendrir notre ennemie.
GEORGES. — Puissiez-vous réussir ! Moi je viens
d'échouer. Mais ne nous alarmons pas trop. Ma
fortune à moi suffira pour trois. Qu'importe la ri-
chesse quand on est h^oTéûxî^^
— 48 —
CÉCILE. — Mon ami !
GEORGES. —Oh! j'ai fait un beau rêve du jour
où vous m'êtes apparue pour la première fois. Je
fuirai avec vous loin des hommes ; nous vivrons
dans un monde plein d'enchantements ; l'ambition
ne frappera pas à notre porte et, si elle s'y pré-
sente, nous ne lui ouvrirons pas.
CÉCILE. — Où avez-vous placé notre eden ?
GEORGES. ■— A quelques kilomètres d'ici, dans
une ravissante campagne. Nous nous ferons agri-
culteurs. Les événements de notre solitude vau-
dront bien tous les plaisirs de la ville. La naissance
des bourgeons, la croissance des blés, le gonfle-
ment des raisins, la chute des feuilles, le lever du
soleil, le lever des étoiles : tous ces événements se-
ront nos spectacles, notre étude, notre bonheur.
CÉCILE. —-Vous avez raison : c'est là le bonheur,
s'il existe. Mais je ne veux pas être une autre Da-
lila. Je me reprocherais toute ma vie d'avoir dé-
tourné votre beau talent de.la route que Dieu lui a
tracée.
GEORGES. — Mais, enfant, il fleurira au sein
de la campagne. Il végète maintenant, alors il aura
des ailes. Au lieu de peindre l'idéal fardé des gran-
des villes, je n'aurai qu'à copier le seul vrai livre,
le grand livre de la nature. Et quand je descendrai
dans la triste réalité, j'appellerai les regards des
hommes sages sur cette terre qui nous nourrit et que
l'industrie dédaigne. J'exprimerai le dësir de notre
mère à tous, qui ne demande à l'homme que le
travail pour l'enrichir.
CÉCILE. — 0 mon Georges ! que je vous aime
ainsi ! Dieu nous aurait-il créés pour tant de
bonheur !
19
SCENE XL
(Les mêmes. — Un commissaire en habit noir).
LE COMMISSAIRE. — C'est à M. Georges Valéry
que j'ai l'honneur de parler ?
GEORGES. — Oui monsieur.
LE COMMISSAIRE. — Je désire vous parler... à
vous seul.
CÉCILE. — Je me retire, messieurs.
LE COMMISSAIRE. — C'est inutile, mademoiselle.
(Il retire Georges sur -le devant du théâtre.—A
Georges.) Monsieur, la communication que j'ai à
vous faire est pénible pour vous et pour moi :
veuillez lire cet ordre.
GEORGES (après avoir lu).— Vous, m'arrêter!
Comment ai-je pu mériter... ?
LE COMMISSAIRE. — Je l'ignore. Nous autres,
commissaires de police, nous ne cherchons pas à
comprendre, nous obéissons.
GEORGES. — Pas un mot devant cette jeune fille
qui est ma fiancée. (Le commissaire sHncline). Je
cherche mon crime ! suis-je insensé ! je ne suis pas
de l'avis de M. Bonaparte !.. Où me conduisez-vous,
monsieur?
LE COMMISSAIRE. — Chez moi d'abord...
GEORGES. — Et ensuite ?
LE COMMISSAIRE. — Je l'ignore. Avant peu, de
nouveaux ordres doivent arriver.
GEORGES. — Oh! Cécile! attendez-moi, mon-
sieur, quelques minutes ; j'ai des adieux à faire.
LE COMMISSAIRE.— J'attendrai. (Il reste immobile
à sa place. Georges s'approche de Cécile).
GEORGES. — Cécile !
' CÉCILE. — Comme vous êtes pâle ! Est-ce une
mauvaise nouvelle que vous venez d'apprendre?
GEORGES. — Une affaire importante et qui ne
— 20 —
souffre aucun retard m'oblige à vous quitter pour
quelques jours.
CÉCILE. — Vous devenez livide ; vous tremblez,
Georges, c'est un malheur qui vous frappe.
GEORGES. — N'est-ce pas toujours un' malheur
pour moi quand je suis obligé de me séparer de
vous?
CÉCILE. —Cet homme a une figure sinistre.
GEORGES. — Rassurez-vous : il faut que je
m'absente.
CÉCILE. — Georges, vous me trompez. (Au com-
missaire). Monsieur, dites-moi, je vous prie, où
conduisez-vous mon fiancé ?
GEORGES. — Cécile, ne parlez pas à cet homme.
Mais ayez confiance en moi. Mon voyage est néces-
saire et sera court. Mais puis-je vous quitter? Vous
êtes ma vie tout entière !
CÉCILE. — Partir dans un pareil moment !
GEORGES. —Je reviendrai bientôt, mais quand
l'on aime comme je vous aime, chaque jour de
séparation est une éternité.
CÉCILE. — Je souffre horriblement.
GEORGES. — Ecoutez-moi. Toujours vous serez
présente à ma pensée et, quoi qu'il arrive, ayez foi
en mon amour.
CÉCILE. — Je crois en vous. Je ne quitterai pas le
chevet de ma mère pendant votre absence ; nous
parlerons de Georges.
GEORGES. — Quand je songe que des jours en-
tiers s'écouleront sans que j'aie contemplé ces traits
d'ange, entendu votre voix si aimée! je penserai
aux joies du retour. Adieu donc !
CÉCILE.— Georges! (Il l'attire à lui et l'embrasse
sur le front).
GEORGES. — Vous m'aimez !
CÉCILE. — De toute mon âme.
— 21 —
GEORGES (au commissaire).— Je vous suis, mon-
sieur. (Il sort précipitamment après avoir envoyé
un dernier baiser à sa fiancée).
CÉCILE. — Georges !
SCÈNE XIII.
CÉCILE seule. — Il y a, j'en suis sure, un malheur
sous ce mystère. Où va-t-il? mon coeur se serre ;
j'ai de sombres pressentiments. Mon Dieu ! ayez
pitié de nous !
SCÈNE XIV.
CÉCILE. — DUVERGER.
DUVERGER (à part). — Il est parti enfin ! (Haut).
Mademoiselle !
CÉCILE. — Monsieur.
DUVERGER. —■ Soyez assez bonne pour m'accor-
der un instant d'entretien, mademoiselle. Je vous
suis indifférent ; à peine me connaissez-vous... J'ai
hésité longtemps avant de me présenter chez vous...
Je craignais d'offenser \otre noble fierté; mais,
puisque j'ai le bonheur de vous rencontrer, per-
mettez-moi de vous parler à coeur ouvert...
CÉCILE. — Monsieur !
DUVERGER. — Je connais toutes les vertus qui
vous animent ; je connais aussi tous vos malheurs ;
vous avez combattu , vous combattez encore
contré le sort avec un héroïsme fort rare.
CÉCILE. — A quoi dois-je attribuer, monsieur, la
sympathie que vous voulez bien me porter?
DUVERGER. — A votre mérite d'abord ; à la re-
connaissance ensuite.
CÉCILE. — Continuez, monsieur, je vous écoute.
DUVERGER. — J'arrive au fait: M. Morand, votre
regretté père, a rendu autrefois un grand service à
ma famille. Serai-je assez heureux pour acquitter
ma dette de reconnaissance?
— 22 —
CÉCILE. —Je ne vous comprends pas.
DUVERGER. — Mademoiselle, vous connaissez
peu le monde. Le malheur s'est appesanti sur vous ;
mais, hélas ! je dois vous le dire, on a beau être
héroïne du travail... quand la chance ne vous
sourit plus, on se brise contre le rocher de l'im-
possibilité: la société est si mal faite !
CÉCILE.—Je ne doute pas, monsieur, que vousne
soyez un de ces coeurs d'élite qui ont la bonté en
partage ; mais que me proposez-vous et puis-je
accepter votre secours?
DUVERGER. — Ce n'est pas à vous seule que
j'offre mon amitié, mais encore à madame votre
mère... un ami inconnu vous demande à se faire
reconnaître. Vous craignez peut-être l'opinion du
monde, mais, mademoiselle, qu'importe cette opi-
nion cruelle? Le monde sera-t-il plus indulgent
pour vous quand vous serez seule et triste sur la
terre? Vous vous rappelez Vandry, la blanche mai-
son, les bois qui l'entourent, la charmante rivière,
sur les bords de laquelle vous alliez bâtir vos rêves
d'enfant ?
CÉCILE. :— Vandry ! la blanche maison a été
vendue, les bois.sont coupés: il n'y a plus là-bas
qu'un champ où nous puissions aller rêver": celui
des morts.
DUVERGER. — Non, vous ne serez pas à jamais
exilée de la terre où vous avez passé votre enfance;
je réparerai l'injustice du sort. C'est moi qui ai
acquis cette propriété dont on vous a dépouillées,
et je ne l'ai acquise que pour vous la rendre.
CÉCILE. — Permettez-moi de vous répondre au
nom de ma mère, monsieur. Malgré toutes les
douleurs qui sont venues fondre sur nous, nous
espérons encore dans nos propres forces. Peut-être
le malheur ne s'acharnera-t-il pas éternellement
sur nous, et il viendra un jour où Dieu nous tendra
la main ; cette main-là, monsieur, nous l'accepte-
rons.
— 23 —
DUVERGER. — C'est bien, mademoiselle, vous
me refusez le plus grand bonheur qu'il soit donné
à l'homme de goûter : payer une dette de recon-
naissance. Soyez assez bonne pour me pardonner
mes offres de service. Mais veuillez m'écouter.. Si
le malheur s'acharnait encore après vous... quand
vous serez lasse de lutter seule, de grâce, souve-
nez-vous que vous avez quelque part un ami. Adieu,
mademoiselle.
CÉCILE. — Monsieur \
DUVERGER (à part.)—La Fontaine prétend qu'il ne
faut pas chasser deux lièvres à la fois ; mais est-il
écrit que La Fontaine aura toujours raison? (Il
sort.)
SCÈNE XV
CÉCILE. — SUZANNE — puis J. FRÉJU.
SUZANNE (à part.) — La belle jeune fille ! (Haut.)
Asseyez-vous, mademoiselle.
CÉCILE. — Madame, soyez assez bonne pour me
pardonner mon importunité.
SUZANNE. — Mais vous ne me dérangez nulle-
ment ! Serai-je assez heureuse pour vous être utile?
Mais pourquoi tremblez-vous ainsi ?
CÉCILE. — Madame !
SUZANNE. — Que désirez-vous, mon enfant ? par-
lez sans crainte.
CÉCILE. — Merci, madame. On a bien raison
lorsqu'on vous dépeint une âme pleine de charité...
toujours prête à venir en aide. C'est pourquoi je
suis venue.
SUZANNE. — Et vous avez très-bien pensé ; je
ne puis pas beaucoup, mais je fais ce que je peux. .
CÉCILE. — Vous pouvez tout, pour ma mère et
pour moi.
SUZANNE. — Je désire de tout mon coeur pou-
voir vous obliger ; je vous l'ai déjà dit.
— 24 —
CÉCILE. — Oh ! madame, de quel poids vous sou-
lagez mon coeur !
SUZANNE (l'examinant.) — Quel âge avez-vous
mon enfant ?
CÉCILE. — Dix-sept ans.
SUZANNE. — Dix-sept ans? Et quel est votre
nom?
CÉCILE. —Je m'appelle Cécile.
SUZANNE. —• Un nom bien gracieux ! Voulez-vous
me permettre de vous embrasser ?
CÉCILE. — Madame ! que de bonté ! (A j>art.)
Elle est charmante.
SUZANNE. —■ (Avec un soupir.) Que votre mère
doit être heureuse ! Ne baissez pas ainsi les yeux,
que je les voie. De qui portez-vous le deuil, mon
enfant ? •
CÉCILE. —De mon père, madame.
SUZANNE. — Pardonnez-moi si je vous ai rap-
pelé un douloureux souvenir ! Mais il vous reste
votre mère qui doit vous adorer. Cependant j'ou-
blie que vous avez une demande à m'adresser.
Est-ce votre mère qui vous a envoyée auprès de
moi ?
CÉCILE. — Non, madame, elle ne sait rien de ma
démarche.
CÉCILE. — J'ai oublié de vous demander son
nom.
CÉCILE. — Ma mère s'appelle Mme Morand.
SUZANNE (fait un mouvement. — Changeant de
ton.) Que désirez-vous, mademoiselle.? (A part.)
Comment ne l'aimerait-il pas? (Elles se lèvent.)
CÉCILE. — Je viens vous supplier de vouloir bien
prendre pitié de nous. Vous avez une grande par-
tie de notre fortune entre vos mains. Veuillez bien
remarquer, madame, que je ne conteste pas votre
droit ; je ne fais qu'appel à votre justice et à votre
— 25 —
bonté, et votre accueil bienveillant me laisse tout
à espérer.
SUZANNE. — Je comprends : vous désirez une
transaction ?
CÉCILE. — Vous l'avez dit, madame. Ma mère
est, depuis trois mois, en proie à une grande ma-
ladie. En accordant ma prière, vous lui rendriez le
repos et la santé : vous me sauveriez.
SUZANNE. •— Certainement, j'aurai voulu ; mon
plus vif désir serait de vous obliger, mais des cir-
constances imprévues m'obligent à... laisser les
choses où elles en sont.
CÉCILE. — Oh ! vous étiez si bonne tout à
l'heure !
SUZANNE. — Tout à l'heure, je ne songeais pas...
je ne pouvais prévoir...
CÉCILE. — Oh! je vous en supplie! Faut-il vous
prier à genoux? Ce procès nous ruine et ma mère
en mourra. Je l'ai vue si abattue ces jours passés,
que j'avais formé le projet de venir à vous, de vous
attendrir et de lui porter ensuite une heureuse
nouvelle. Au nom de tout ce qui vous est cher,
madame, écoutez ma prière.
SUZANNE. —Mademoiselle, j'ai le regret de vous
déclarer que cela est impossible: Mm= Morand ne
devait pas intenter ce procès.' Je ne puis sacrifier
une somme aussi forte que celle que probablement
on réclamerait. -
CÉCILE. — Cependant...
SUZANNE. — D'ailleurs, à quoi bon une transac-
lion? Les juges ne sont-ils pas pour décider entre
nous et rendre un arrêt conforme à la justice ? Ma-
dame votre- mère a montré dans toute cette affaire.,
pourquoi ne dirai-je pas le mot?... une mauvaise
foi que rien ne peut excuser.
CÉCILE. —• Madame, je regrette d'être venue.
(Elle s'incline pour prendre congé.)
— 26 —
SCÈNE XVI.
Les mêmes. — OLYMPE.
OLYMPE (accourant effarée, à Suzanne). —. Ma-
dame ! (à Cécile.) — Ma pauvre Cécile, il est inutile
d'importuner madame davantage,
CÉCILE. — Olympe !
OLYMPE. — Résigne-toi, le procès est perdu.
(Suzanne réprime un mouvement de joie.)
CÉCILE. — Et ma mère ?
OLYMPE. — Ta mère est plus mal.
CÉCILE. — 0 mon Dieu ! partons.
OLYMPE (à Suzanne). —Madame ! (elles sortent.)
, (Au moment où Suzanne se retrouve heureuse,
elle se trouve face à face avec Jean Fréju.)
SUZANNE (elle pousse un cri.) — Ah ! encore cet
homme !
SCÈNE XVII.
SUZANNE. — JEAN.
JEAN. — Je dérange peut-être madame.
SUZANNE.— Que veux-tu? Parle vite: je n'ai
qu'une minute à t'accorder.
JEAN. — Madame en aura bien deux pour un an-
cien serviteur. Je sais que, bien que d'ordinaire je
ne vienne l'importuner que trois fois l'an, elle
trouve que c'est encore trop souvent.
SUZANNE. — N'as-tu pas touché ta pension, il y
a six mois ?
JEAN. — Oui, madame sait comme je suis ponc-
tuel. Aussi ne serai-je pas venu sans une nécessité
capitale. Grâce à cette pension qui me rend si re-
connaissant envers madame, je serais très-heureux
sans... sans une maudite motte déterre qui trou-
ble mon sommeil.
— 27 —
SUZANNE. — Tu viens encore me demander de.
l'argent ?
JEAN. — Non, madame ne peut comprendre tous
les tourments que me cause cet arpent de terre.
SUZANNE. — Je n'ai plus d'argent pour toi, j'ai
beaucoup dépensé ces derniers jours pour un mal-
heureux procès.
JEAN. — Je sais : le procès contre Mmc Morand ;
elle n'est pas si malheureuse cette chicane-là. La
loi est tout en votre faveur et les juges aussi.
SUZANNE. — En attendant, j'ai englouti des som-
mes considérables.
JEAN. — Madame est assez riche pour faire face
à tout et ces deux arpents m'arrangeraient si bien !
SUZANNE. — Il y en a deux à présent.
JEAN. — Deux et quelques ares, mais je les aurai
pour si peu ! '
SUZANNE. _•— Adresse-toi ailleurs.
JEAN. — Ailleurs ! quand Madame est la bonté
même... comme je suis la discrétion en personne !
Et puis, ces trois arpents (Suzanne fait un geste
d'impatience) m'arrondiraient de telle façon ! Je suis
si dévoué à madame, je donneraijusqu'àla dernière
goutte de mon sang pour elle.
SUZANNE. — C'est .là tout ce que tu avais à me
dire ?
JEAN. — Oui, madame, ou peu s'en faut.
SUZANNE. — Alors, laisse-moi.
JEAN. — Madame me refuse, on s'en souviendra.
SUZANNE. — Des menaces !
JEAN. — Que Dieu m'en garde ! mais...
SUZANNE. — Assez ! misérable, assez ! Tu t'es
emparé comme un voleur d'un secret de famille et
tu t'es fait payer assez cher ton silence... Mais cela
doit te suffire. Dis un mot, et tu perds ta pension.
JEAN. — Madame a peut-être tort de croire cela.
— 28 —
L'obligation est faite purement et simplement et
pour récompenser les services d'un ancien servi-
teur, madame n'a que mon honnêteté pour garant :
il est vrai que c'est quelque chose.
SUZANNE. — Eh quoi ! tu oserais !...
JEAN. — Mais quelle infamie ! mais enfin raison-
nons. Si j'étais malhonnête homme — ce qui n'est
pas, — j'en remercie chaque jour le Ciel, mais en-
fin cela peut se supposer ; eh bien ! si j'allais ra-
conter que madame .Cerny honorée, respectée par
tous... qui va aux Tuileries...
SUZANNE. — Tais-toi !
JEAN.—• Mais enfin...
SUZANNE. — Eh bien ! on ne te croirait pas.
JEAN. — On croit rarement au bien, mais au mal
toujours. Alors madame voudrait défaire ce qui est
fait?.. Nous plaiderions; mais, comme madame dans
le procès des Morand, j'aurai la loi pour moi. Quand
on a su mettre le code de son côté,'on n'a rien à
craindre... toujours comme dans le procès Mo-
rand.
SUZANNE. —■ Ne voudrais-tu pas dire que je vole
les Morand ! Mon mari a voulu me faire présent de
Vandy, dois-je m'informer d'où lui venait l'argent
qui a servi à payer celte propriété?
JEAN. — Mais je ne vous en blâme pas, madame !
moi j'aurai agi comme vous.
SUZANNE. — Ces sottises me fatiguent et m'irri-
tent. Combien te faut-il?
JEAN. — 0 ma bonne et excellente dame! Une
bagatelle : 1,500 francs !
SUZANNE. -— Je te les donnerai, mais à une con-
dition : tu t'engageras à ne plus venir m'importuner.
JEAN. — C'est la dernière fois, je vous le jure.
SUZANNE. —Voici un bon sur mon notaire. (Elle
écrit.)
— 29 —
JEAN. ■— Madame, je suis pénétré de reconnais-
sance. (A part.) J'aurai dû en demander 2,000.
SUZANNE. — Voici. Maintenant, va-t-en.
JEAN. — Je pars à l'instant. (Il salue profondé-
ment. A part.) C'est égal, j'aurai dû demander
2,000 francs. .
SCÈNE XVIII.
SUZANNE. —■ DUVERGER.
SUZANNE. —• Quel air, M. Richard !
DUVERGER. — C'est que d'un instant d'entretien
que je vous prie de m'accorder, va dépendre le
bonheur ou le malheur de ma vie entière.
SUZANNE.— Parlez. (A part.) Que va-t-il dire?
(Ils s'asseyent, la loile tombe )
ACTE II.
AUX EAUX D ENGHIEN.
La scène représente un jardin.—Bosquet.—Allées.—Pavillon adroite.
Bains à gauche.
SCÈNE PREMIÈRE
Dans les allées.
GEORGES seul, puis des baigneurs.
GEORGES. — Est-ce elle que j'ai vue? Mon coeur
pourrait-il se tromper? Après deux ans de sépara-
tion, je la retrouve enfin. Si elle m'avait oublié ' Oh !
j'irai et je saurai. (Trois baigneurs entrent.)
LE 1er BAIGNEUR. — Tu dis qu'elle se nomme
Cécile ?
— 30 —
LE 2e BAIGNEUR. -— Oui ; Cécile Morand.. Je l'ai
vue en personne, du temps qu'elle était vertueuse.
GEORGES (à part). — Oh Ciel ! qu'entends-je !
LE 2e BAIGNEUR. — On vantait dans sa petite ville
sa beauté et sa candeur ; mais elle prend aujour-
d'hui sa revanche.
LE 1er BAIGNEUR. — Cela prouve qu'il ne faut pas
trop tenter les jeunes filles. Telle que vous avez
vue agenouillée aux pieds de la Vierge, vous h. re-
trouverez plus tard soupant et portant des toats à
l'amour. Un malheur, voyez-vous, une désillusion,
et la métarmophose est faite. La jeune fille était un
lys des champs ; survient un coup de vent, ce lys
meurt et renaît. Camélia.
LE 2e BAIGNEUR. — La clef d'or ouvre le coeur
des femmes. Qui a plus d'ceillades qu'un banquier?
Qui fait plus de conquêtes qu'un agent de change ?
Les soupirs de nos clames ne s'envolent plus vers
Paphos, mais du côté delà Bourse. Don Juan achète
et vend des coupons de rente.
LE l 01' BAIGNEUR. — Cette Céciie est charmante :
une blonde aux yeux noirs, adorablement pâle, le
regard imposant, le sourire doux, la distinction et
la simplicité, la fierté et la douceur, la flamme et
la grâce.
LE 2e BAIGNEUR. — Ce portrait n'a rien d'exa-
géré et son amant est un heureux mortel.
GEORGES (se montrant.) — Monsieur, vous men-
tez ; mademoiselle Morand n'a pas d'amant.
LE 2« BAIGNEUR. — Monsieur, c'est la seconde
insulte que je reçois de ma vie. Le premier qui
m'outragea ne fut plus de ce monde le lendemain.
GEORGES (ils échangent leurs cartes).—J'atten-
drai vos témoins à mon hôtel.
LE2C BAIGNEUR (montrant ses deux compagnons).
— Ces messieurs seront chez vous à 4 heures.
(Georges sort.)
— 31 —
LE Ie'' BAIGNEUR. — C'est peut-être un parent dé
la demoiselle.
LE 3e BAIGNEUR. — Peut-être un ami.
I^E 2e BAIGNEUR. — Peut-être un amant. Je suis
l'offensé. Je choisirai le pistolet. Ce petit monsieur
n'a qu'à bien se tenir.
SCÈNE IL
SUZANNE seule.
La gaieté des autres me fatigue. Demain je serai
peut-être moins triste; mais aujourd'hui! le 3 juin,
est pour moi une date d'expiation. Il y en a encore
une autre : le 2 mars, date de mon crime. Oh ! je
ne devrais pas me distraire, je ne devrais pas rire !
Qu'est devenue ma fille? Elle est morte peut-être,
mais non sans avoir eu faim, sans avoir eu froid,
sans avoir été maltraitée ; elle, pauvre enfant, con-
fiée à cette marâtre qu'on nomme la charité publi-
que ! La nuit, des cris enfantins viennent, à travers
les années, troubler mon sommeil. Je puis peut-
être excuser mon premier amour, amour déjeune
fille, l'inexpérience, la séduction!... Mais l'aban-
don de mon enfant, comment l'excuserai-je, moi
qui étais si riche? Je suis bien punie. Le malheur
fond sur moi. Richard ne m'aime plus. C'était dans
ses bras que je me réfugiais pour y chercher pro-
tection contre un souvenir cruel ! Il est si doux,
à trente-six ans, de rouvrir le roman de l'amour et
d'en parcourir pour la dernière fois les pages eni-
vrantes ! Mais il ne m'aime plus, ou plutôt il ne m'a
jamais aimée.
SCÈNE III.
SUZANNE. — JEAN FRÉJU.
SUZANNE. — Le paysan !
JEAN. — Madame vous souffrez depuis longtemps,
— 32 —
j'en éprouve un grand chagrin. Croyez que Jean
Fréju n'est point un ingrat ; il ne l'a jamais été et
ne le sera jamais.
• SUZANNE.- — Fais-moi grâce de tes protestations.
Pourquoi es-tu ici ?
JEAN. — Pour éloigner un malheur qui vous me-
nace.
SUZANNE. — Un malheur!
JEAN. — Croyez-vous à la fidélité de votre mari,
de M. Duverger ?
SUZANNE. — Tu portes ton audace trop loin, mi-
sérable.
JEAN. -— J'avais un petit secret à confier à ma-
dame, madame n'en veut pas, il ne me reste plus
qu'à saluer madame.
SUZANNE. — Attends, parle et crains de me
tromper.
JEAN. -— Je pourrai prouver ce que j'avancerai et
madame verra de ses yeux ; cela suffira, j'espère.
SUZANNE. — Je suis trahie? C'est ce que tu
veux dire ? Parle, mais parle donc.
JEAN.— Auparavant, oserai-je prier madame de
rne rendre un petit service ? Jedétestela vie oisive.
J'avais prié autrefois M. Duverger de me nommer
régisseur de sa terre de Vandy ; il me l'avait pro-
mis ; mais il tient si peu sa parole ! Je viens me re-
commander aux. bontés de madame, afin qu'elle me
fasse obtenir cette place. Vous comprenez : service
pour service.
SUZANNE. — Je parlerai à M. Duverger.
JEAN. — Cette promesse est bien vague, madame.
SUZANNE. — Tu auras cette place, si tu ne me
trompes pas.
JEAN. — Moi, vous tromper! j'aimerais mieux
mourir. Je compte sur la parole de madame comme
je compterais sur celle de ma propre mère.
— 33 —
SUZANNE. — Arrive au fait : tu lasses ma pa-
tience.
JEAN (baissant la voix.) —• A une heure précise,
dans ce pavillon, une charmante demoiselle atten-
dra un monsieur qui connaît madame.
SUZANNE (à part.) — Oh ! je le surprendrai,
mais contenons-nous devant cet homme. (Haut.)
Tu dis dans ce pavillon !
JEAN. — Oui, madame, à une heure,
SCÈNE IV.
JEAN FRÉJU. — SOPHIE.
SOPHIE. —• Monsieur Fréju !
JEAN. — Comment es-tu ici, chère enfant ?
SOPHIE. —■ N'avez-vous pas aperçu madame !
Elle doit être de ce côté ; je vais la rejoindre.
JEAN. ■— Un instant; nous avons à causer. Ma-
dame est-elle heureuse?
SOPHIE. — Non ! Elle espérait qu'à force de sa-
crifices, de dévouement, elle pourrait arriver à se
faire aimer, mais bernique !
JEAN. — Ils ont des scènes, je parie.
SOPHIE. — Oui, madame est jalouse.
JEAN. — Alors tu dois faire tes affaires. Est-ce
monsieur ou madame qui t'achète ?
SOPHIE. — Tous deux.
JEAN.— Et le petit magot s'accroît. Combien
possédons-nous et pas en mexicains?'Deux, trois
mille francs?...
SOPHIE. — Allez toujours.
JEAN.— Quatre? pas encore! Cinq? six peut-
être? sept? huit? (Sophie fait signe que oui.)
C'est gentil, sais-tu ! -
SOPHIE. — Oh ! j'espère mieux que cela.
JEAN. — Peste!
— 34 —
SOPHIE. — Oui, car j'ai découvert quelque
chose.
JEAN. — Ah bah !
SOPHIE. — Un grand secret.
JEA-N. ■— Pas possible !
SOPHIE. — J'ai suivi vos conseils, cher monsieur
Fréju, j'ai écouté, j'ai cherché, j'ai fureté et... j'ai
trouvé.
JEAN. — Bien ! Admirable ! Mais qu'as-tu décou-
vert, fille précieuse ?
SOPHIE. —Vous saurez tout et vous me direz ce
que je dois faire de ma trouvaille.
JEAN. — Compte sur moi comme sur un père.
Tu n'ignores pas tout l'intérêt que je te porte. Je
suis tout oreilles.
SOPHIE. — Eh bien ! j'ai appris que madame dans
sa jeunesse...
JEAN. — Que dis-tu là? Cela n'est pas.
SOPHIE. ■— A écouté de belles paroles.
JEAN.—Enfer! (Sophie lui purle à l'oreille,
Jeantressaille et reste stupéfait.)
SOPHIE. —• Qu'en dites-vous ?
JEAN. —- Sophie, Sophie ! On vous a trompée...
Ces calomnies ..
SOPHIE. — Calomnies ! que nenni !
JEAN. — Oh ! je te jure que oui.
SOPHIE. —'Oh ! je vous jure que non !
JEAN. — Tu me dirais ça pendant cent ans que
je ne croirais pas.
SOPHIE. — A preuve que j'ai entendu un entre-
tien secret de madame...
JEAN. — Quelle sottise ! Avec qui ?
SOPHIE. — Avec vous. (Jean reste pétrifié.)
JEAN. — Allons donc !
— 35 —
SOPHIE. — Vous m'avez donné le conseil d'écou-
ter aux portes : j'ai écouté aux portes.
JEAN. — Dieu ! Que tu as mal entendu, Sophie !
Que tu as mal entendu !
SOPHIE. —• Oh ! que non ! j'ai l'oreille fine,
allez !
JEAN (il s'élance vers Sophie, l'oeil hagard.)— Je
te répète que tu as mal entendu, Sophie. (A part.)
Non ! Changeons de tactique. (Haut.) Sophie, que
tu es belle !
SOPHIE. —• Vous trouvez ?
JEAN. — Ecoute, je veux te faire ma confidence
à mon tour. Approche et regarde moi clans les
yeux. Bien ! comme cela ! Sais-tu que j'aime avec
idolâtrie une femme coquette, bavarde, sans coeur?
Le sais-tu? Hein ! Dis !
SOPHIE. — Mais, c'est donc un démon que cette
femme-là ?
JEAN. — Oui, c'est toi, Sophie. Je sais bien que
je ne trouverai pas chez toi la douceur, la modestie,
mais je t'aime ainsi. Ta coquetterie me plaît, ton
affreux, caractère m'enchante. Je suis un peu riche,
sais-tu? et ce sera une position pour toi d'être ma
femme.
SOPHIE. — Vous voulez m'épouser, monsieur
Fréju !
JEAN. — Oui, l'année prochaine. Dans un an je
me retire dans ma terre.
SOPHIE. — Je ne sais ce que je dois penser de
cet amour qui éclate si subitement.
JEAN. — C'est toujours comme cela ! l'amour
couve longtemps sous la cendre, puis, crac ! il
éclate.
SOPHIE. — Je demande à réfléchir : les hommes
sont si trompeurs !
JEAN. — Mais avant notre mariage, pas un mot à

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