//img.uscri.be/pth/886ef9f48c32ca0e1e1cd7842316aeb06aaa79d4
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La belle lurette

De
191 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 2003
Lecture(s) : 63
EAN13 : 9782296303737
Signaler un abus

LA BELLE LURETTE

<9L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3312-3

Claudie GUIMET -KLOPFENSTEIN

LA BELLE LURETTE
Roman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Du même auteur :
-

Rencontre en montagne, Le Phare. La maison-bonheur, Marne.

-

- Devant la cheminée,I--IaGrangette.
-

Joséphine des plantes, tome I, Lapeyronie Alzieu.

- Un homme debout, avec l'alpiniste J.M. CH OFF AT,
-

La sauvage des combes, Lapeyrome.
Joséphine des plantes, tome II, Lapeyrome.

-

-

Le deuxièmeJUry, avecFabien 1VlAYOL, Le Chemin.

- Le carnetdeJoséphine,Lapeyronie

A la mémoire de mon fils Guillaume A mon cher Yves Berger

Le bruit de la machine à coudre, ténu, agaçant, obsède les moindres recoins de l'atelier où travaille Lucette. Le ronronnement régulier se répand par la fenêtre ouverte, jusque dans la ruelle, quelques mètres plus bas. Les passants se disent, levant à peine les yeux: - Elle coud, la belle lurette... Pour tous, Lucette est "la belle lurette" depuis l'année de ses seize ans. Une dizaine de conscrits étaient venus la chercher pour fêter leur départ à l'armée. Déjà avinés de bon matin, le mufle rougi pas seulement par le gel, les gars dansaient autour d'elle une sorte de carole, issue d'un Moyen-Age halluciné. Un tableau vivant de Jérôme Bosch. Des personnages débraillés, des visages d'ivrognes sans âge, des mains épaisses de bûcherons primitifs s'apprêtant à coucher au sol, comme un arbre récalcitrant, la jeune fille au milieu de leur cercle. A l'abattre, telle un bois destiné à réchauffer leurs corps pris d'une mauvaise fièvre d'amour bestial.
-

La Lucette est une luronne!

Et ils tiraient sa natte de cheveux blonds. - C'est une belle luronne! Et ils soulevaient sa jupe. D'eux, la jeune fille ne percevait que des traits grimaçants de faunes dantesques, des doigts cruels, pinçants comme les tenailles du diable, des voix confuses de cauchemar d'aube hivernale. 11elles un choeur antique, décadent, monté du Styx, les voix psalmodiaient dans les aigus, impitoyables: - Lucette, luronne, luronnette, lurette, Lucette, la belle lurette! A la nuit, le grand Marcel l'avait entraînée dans l'appentis du cordonnier, et prise de force. Les autres s'étaient affalés sur les bancs du dernier bistrot visité, tirant le rideau de leur ébriété sur les ultimes arômes du vin chaud à la cannelle. Lucette, au début, s'était laissée piéger à l'espèce de tendresse bourrue qui semblait émaner du grand gars. Face à elle, dans la demie-obscurité, il modérait des gestes échappés des romans roses

dont se gavait la jeune fille : effleurement des cheveux, caresses des joues, de quoi mettre en confiance une fillette naïve, désinhibée par le peu d'alcool ingurgité. Puis, soudain, les mouvements s'étaient accélérés, en morsures, déchirures, jusqu'au renversement à terre d'une Lucette incapable de se défendre.

La jeune fille n'avait compris que tardivement ce qui habitait son ventre, soudain lourd et douloureux. Elle ignorait même par où sortirait l'enfant, refoulant, tout au fond de son esprit, la pensée de l'espèce de blessure qu'elle portait, en bas du ventre, et que le grand Marcel avait brusquement débridée. Sa mère avait accepté la chose avec le fatalisme des veuves si bien accoutumées au malheur qu'on les croit insensibles. La petite] oëlle était née prématurément, ébouriffée, sauvage, comme si la tourmente du viol avait imprimé sa griffe sur la chair toute neuve. Et depuis, Lucette coud, sans relâche, le jour et une bonne partie de la nuit. Si d'aventure elle s'accorde un bref congé, on éprouve aussitôt un sentiment de scandale. Lucette doit travailler pour élever son enfant; c'est normal quand on est fille-mère! Fille- mère! C'est mal porté, en ces années soixante! Une étiquette semblable, c'est lourd, douloureux, ça laisse des bleus qu'on ne voit pas, à l'âme, au coeur. Souvent, Lucette se dit que cette étiquette, elle se la collerait bien aux fesses! Une fois seulement, pour voir la tête des passants. Genre pancarte, avec les mots géants, peints en rouge-diable. Elle se montrerait partout: au marché, où les commères la considèrent d'un oeil outré; à l'église, où elle est interdite de séjour; sur la place des marronniers, lieu de la promenade familiale du dimanche, où les hommes, feignant l'indignation devant leurs épouses, lorgnent sournoisement sa silhouette élégante. Les gens réagiraient, c'est certain. Ils crieraient au scandale. Se signeraient. En parleraient au curé. Fuiraient. En tous cas, ils ne pourraient plus faire semblant. Peut-être même y aurait-il une jeune femme, la dernière qui, le regard soulagé, dirait tout bas: 8

- Moi aussi, je suis fille-mère... Ces mots délivreraient Lucette. Elles s'en iraient ensemble à l'atelier, parleraient de leurs enfants, laissant s'écouler voluptueusement tous les poisons des hontes accumulées. Rêves... Lucette se secoue, s'accorde un bref répit, lève les yeux. Au-dessus de la machine à coudre, dans un cadre de bois terni, Luis Mariano sourit, le cheveu luisant de brillantine. C'est le fantasme diurne de la couturière. Elle martèle le sol, rythmant d'un talon vif: - La belle de Cadix a des yeux de velours! Elle se dresse, va regarder dans le miroir si ses yeux à elle sont conformes. Déçue, comme toujours. Gris ne rime pas avec velours. Plutôt avec des mots absurdement mats, comme pluie, poussière, souris. Pour se consoler, elle esquisse une danse andalouse: - Tchicatchicatchicayayay ! Puis se rassied, un brin honteuse. La nuit, c'est le Président l<ennedy qui se glisse à son côté, dans le grand lit qu'elle partage avec sa mère. Une parfaite rangée de dents blanches luit dans la pénombre, tandis qu'il mord son épaule droite, lui murmurant à l'oreille des onomatopées délicieusement américaines. Lucette fourrage à pleines mains dans la chevelure rousse et drue. Elle ne le laisse jamais aller plus loin. Sa dignité bafouée, elle la retrouve ainsi chaque soir.

Lucette regagne sa machine, en entendant des pas dans l'escalier. Sa mère revient du marché. Un filet à provisions dans une main, le "Journal des femmes françaises" dans l'autre, elle se traîne, essoufflée, jusqu'au seuil :
-

La gamine arrive de l'école, je l'ai vue devant la mercerie!

De tout son poids minuscule, la vieille Louise se laisse tomber sur un fauteuil qui, jadis, afficha gaiement son cramoisi Voltairien. A présent, déteint, les bourres débordant de partout, c'est le point de chute attitré de la grand-mère. Elle l'aime bien, son vieux siège, 9

Louise. Elle se cramponne aux accoudoirs comme aux bras d'un vieil amant rabâché. La vieille femme, aussi frêle que sa fille est pulpeuse, présente l'aspect d'une fée débonnaire, oubliée dans les pages poussiéreuses d'un conte de jadis. Silhouette fragile, courbée, prête à s'envoler au moindre coup de vent. Visage fin, sur lequel brille un regard d'une lucidité impitoyable, en même temps que d'une tendresse inconditionnelle, masquée derrière une ironie toujours prête à jaillir.
-

Mémé, j'ai eu huit à la compo de calcul!

Précédée de ces mots triomphants, la gamine, Joëlle, fait irruption dans la pièce, innocemment glorieuse de la vivacité de ses dix ans. S'accoude sur le fauteuil de Louise, engloutissant avec voracité sa tartine de confiture. C'est une fillette toute menue, aux yeux noirs et curieux d'écureuil charbonnier, contrastant d'une façon saisissante avec la pâleur blonde des cheveux d'une native des taïgas nordiques. Toujours en mouvement, cette enfant-là, gestes, paroles, imprimant aux nattes claires une perpétuelle danse désordonnée. - Calme-toi, tu nous donnes le tournis! Cette rengaine accompagne Joëlle depuis ses premiers pas. Elle n'en a cure, l'ayant trop entendue. La moindre émotion provoque chez elle des réactions démesurées. Elle pleure aussi fort qu'elle rit, souvent en même temps. Personne n'est aussi joyeux jusqu'à l'exubérance, personne n'est aussi profondément triste. Sa mère s'inquiète souvent: que deviendra cette enfant excessive? Lucette écoute, jalouse, le léger conciliabule qui anime le regard de l'aïeule. Il en est toujours ainsi: "mémé par ci, mémé par là"... Avec tous les sacrifices qu'elle fait pour cette gamine! Haussant les épaules, la couturière saisit, sur le rebord de la fenêtre, le bidon de lait, fait chauffer le café, demande à sa mère:
-

Quoi de neuf en ville ?

Quoi de neuf! C'est la formule magique, le sésame qui, à lui seul, permet de secouer un instant l'ataraxie de la vie provinciale. Par ces mots, on autorise, et on s'autorise, à comploter, médire, se

10

diluer dans les méandres compliqués de la chronique sociale et, plus exquis encore, de la vie privée des gens. Avec la volupté de la curiosité voyeuriste, assortie d'une malignité presque toujours inconsciente, on pénètre dans les foyers, en passe-muraille dont la clairvoyance est essentiellement imaginative. Au "quoi de neuf?", les regards s'allument, se font presque tendres, tandis que naît la complicité benoîte, pateline et redoutable, entre les membres de la confrérie universelle des mauvaises langues. Immanquablement, le "quoi de neuf" de Lucette génère une lueur avide dans les yeux délavés de sa mère. Celle-ci répond, faussement détachée: - La poule du notaire vient demain pour sa robe de printemps!
Joëlle écoute le silence, lourd d'une connivence réprobatrice, qui suit cette déclaration. Etre une poule, c'est une malédiction, pire encore que celle qui frappe sa mère. Depuis sa plus tendre enfance, on lui répète à l'envi: - Ne deviens jamais comme la poule du notaire, c'est une malheureuse! La gamine s'étonne un peu devant le sourire rayonnant et l'allure prospère qu'affiche la malheureuse. Elle a entendu dire que la poule gagnait beaucoup d'argent en retroussant ses jupes. En cachette, seule dans la chambre, elle a soulevé sa jupe plissée du dimanche: aucune pièce, d'argent ou d'or, n'est tombée de l'étoffe. Dépitée, la fillette a renoncé à pénétrer plus avant le mystère de cet étrange volatile à visage humain.

Sur le mannequin de bois, s'étale une souple soie sauvage, aux lueurs mordorées. Elle est destinée à l'épouse du notaire. Ce dernier entretient somptueusement ses deux femmes. Ce notable se montre, en ville, fort soucieux de son reflet. Pour lui, l'appellation de "maître" ne se justifie pas tant à l'aide de titres universitaires prestigieux, que d'une multitude de prothèses voyantes. Voiture et villa luxueuses, Maître Foulon exhibe aussi

Il

souvent que possible les strass étincelants de sa réussite. En ville, les gens l'appellent "Feufeu", il l'ignore superbement. Pour l'heure, il condescend à entrer dans l'atelier de Lucette, accompagnant son épouse. Il salue gravement d'un signe de tête, sans regarder la couturière, et dit :
-

Reine, je reviens te chercher

dans une heure.

La grande femme regarde la porte refermée, comme si elle ne pouvait croire à sa chance soudaine: une heure de liberté, une heure de bavardage sincère avec la couturière! En ville, elle doit feindre, comme tout le monde, d'ignorer la belle lurette. Mais, secrètement, elle l'estime. L'envie. Elle est jalouse de sa liberté: elle-même ne fait rien sans permission. Jalouse de sa combativité: elle-même a abdiqué depuis longtemps. Jalouse de sa maternité: elle-même est définitivement stérile. "Liberté, combativité, maternité" : Reine imagine cette devise, gravée au fronton de sa villa-prison, avec, sur un drapeau, un nourrisson ailé brandissant une hache... La couturière possède tout ce qu'elle-même n'a pas. L'idée d'une possible réciprocité dans l'envie ne l'effleure pas: elle ne pense plus, depuis que son notaire de mari gagne de l'argent pour elle. Elle tourne vers la couturière des yeux emplis d'une langueur calculée:
-

Alors, Lucette?

- Comment allez-vous Reine? Racontez-moi... Reine se laisse aller. Elle sait qu'un regard désolé provoque immanquablement la compassion de Lucette. Cette dernière se délecte, à sa grande confusion, des histoires privées de ses clientes. C'est encore mieux que le feuilleton de la "Veillée des chaumières". Attentive, elle écoute, le coeur battant par procuration. Ces drames d'amour, c'est elle qui les vit. Elle s'en repaît à l'infini, comme d'une manne inattendue, toujours renouvelée. Eprouve toute la gamme des émotions à bon marché, l'attirance, le désir, la haine, le ressentiment. Ressent dans sa chair d'une sensiblerie à bon compte, les manifestations physiologiques des émois: soupirs, larmes, serrements de coeur. Elle anticipe sur le final de l'histoire. 12

Souvent rose bonbon, la fin ; des mélodrames ridicules, pitoyables, dont elle doit se contenter. Les femmes qui vivent des situations noires, serrées hermétiquement sur leur malheur, ne racontent rien.
-

Ah Lucette, si vous saviez ce qu'il m'a encore fait cette semaine. Parce qu'il vous a encore fait quelque chose?

Sans nul doute, la couturière sait provoquer la confidence. Psychologue de talent qui s'ignore, elle applique une technique infaillible: répéter les mots du vis-à-vis, marquant à la fois intérêt et compréhension. Reine pousse un soupir lamentable, issu du tréfonds de sa poitrine corsetée : - Ce vieux... salopard! Incongrue, la grossièreté, dans la bouche d'une Reine encline à se comporter avec la classe, croit-elle, d'une citadine accomplie.
-

Alors ce vieux... comme vous l'appelez...

L'autre reprend, légèrement haletante: - Il a couché avec sa poule dans le lit conjugal, voilà ce qu'il a fait, ce salaud! Lucette ne cille pas davantage à cette deuxième grossièreté qu'à l'annonce de la nouvelle. Elle espérait plus dramatique. Déçue, elle réconforte Reine en lui promettant, justement, une robe royale. L'essayage a lieu, patient, minutieux. Lucette dispose la soie autour du corps massif de sa cliente. Une épingle entre les lèvres, elle commente: - La taille est à relâcher, l'ourlet à rabattre, il manque une boutonnière.. . La couturière ne se presse pas; la lenteur fait partie du cérémonial. L'essayage, une sorte de danse rituelle, un jeu de séduction entre étoffe et peau, entre découpes et courbes corporelles, un ondoiement voluptueux, tournoiement de gestes à peine suggérés, tout juste appuyés, rythmés par le souffle de zéphyr du tissu froissé, musique éternelle de la coquetterie féminine. Une complicité se crée, entre la femme et le futur vêtement, que l'on imagine, que l'on se prend à désirer comme un homme à peine entrevu, mais dont on sait qu'à pas légers, il va entrer dans sa vie.

13

Et déjà on se prête à d'imperceptibles effleurements, qUl deviendront caresses une fois la robe bâtie. La cliente doit se sentir unique, se pressentir belle. Lucette l'y aide, à petites touches habiles:
-

Cette soie fait ressortir

votre teint clair... Les seins sont bien

séparés, avec ce drapé. Vous serez très élégante pour la communion de votre nièce. Déjà satisfaite, Reine se contemple dans le miroir, imaginant d'improbables situations: son mari amoureux comme au premier jour, osant en public une scène de rupture avec sa poule. Prendre un amant? Elle n'ose l'imaginer, malgré les conseils de sa mère, lassée de ses pleurnicheries perpétuelles. A chacune de ses visites, elle lui répète: - Prends donc un amant, au lieu de te lamenter!
-

Mais, maman, je l'aime toujours!

- C'est lui que tu aimes, ou son argent? Là, Reine ne sait plus très bien. Certes, elle se réjouit, quoique de plus en plus mollement, et seulement quand elle lit l'envie dans le regard de ses amies, de posséder une belle maison, des toilettes coûteuses. Seule, elle donnerait tout pour se sentir, une fois unique, mais dont elle pourrait vivre le reste de sa vie, désirée.

La couturière accueille Célina. La quarantaine éteinte. Célibataire. Une souris grise. Quand elle a annoncé, il y a quelques années, qu'elle avait un amant, les femmes de l'atelier ont cru à une affabulation de femme frustrée. Un amant, cette petite femme terne, couleur des murs qu'elle semble raser timidement? Un amant, cette inexistante, qui pèse à peine sur la vie des autres? Le caractère sulfureux, pensait Lucette, du mot "amant", s'appliquait toujours à des créatures flamboyantes, éclatantes d'une vie suspecte. Le terme messayait aux célibataires effacées et, dans ce cas, se révélait d'ailleurs bien plus scandaleux. La belle lurette et sa mère sont passées par toutes les affres du doute. Jusqu'au jour où Célina les a invitées à prendre le café, un 14

dimanche d'une furieuse tristesse d'automne, que l'on ne rencontre guère que dans les poèmes des écoliers à la rentrée des classes. Une de ces journées si ternes, au déroulement si prévisible, que la moindre anecdote y prend des allures évènementielles, comme ces arbres qui brusquement se mettent à flamboyer, un matin à l'aube, sous nos yeux qui encore la veille demeuraient aveugles. Il était bien là, l'amant. Aussi rouge que Célina était pâle, aussi sanguin qu'elle paraissait glaciale. Comment s'appariaient-ils, ces deux-là? Célina, mise en confiance par des années d'essayages rapprochés, a tout raconté à la couturière. L'amant, un boucher de Grenoble, est marié. A une petite femme grise, éteinte, le portrait de Célina. Mais qui, depuis des années, ne veut rien savoir. Tourmentée davantage par le démon de la caisse enregistreuse que par celui de la chair. Le mari, en pleine force de l'âge, a décidé de passer outre et de prendre maîtresse. Au loin, si possible, à cause des ragots. Le miracle s'est produit dans le train, lors d'un déplacement à Chamonix. Dans le compartiment sombre, ils n'étaient que deux voyageurs mélancoliques, jumelés mornement par un hasard censé demeurer court. Face à l'homme robuste, aussi rouge que les produits de son étal, une femme. Dont il n'aperçut, tout d'abord, que les chaussures, incolores ou presque. Surmontées d'une robe de la même non-teinte. Puis un visage, lui faisant lâcher un "nom de Dieu l'' heureusement tout intérieur. Le visage, les yeux, les mains de son épouse I Pas la bouche, cependant. Sa femme arborait toujours, à son égard, une mine pincée, insatisfaite. Sa jumelle là, en face, possédait des lèvres affamées de mendiante d'amour. Démolissant curieusement son aspect de vieille demoiselle confite en dévotions. Longuement, ils ont bavardé, la petite femme moins bégueule qu'il n'eût pu le supposer. Tout le visage réclameur à présent. Peu pressé que le train s'arrête. Au voyage suivant, le boucher s'est rendu à son invitation. L'habitude fut vite prise de ces déjeuners hebdomadaires, paisibles,

15

sous-tendus par un désir sans équivoque de la part de l'homme, un attachement peureux de sa partenaire. Puis, un de ces soirs d'hiver où il faisait chaud et clair près du poêle, il lui a donné un premier baiser. Qu'à son grand étonnement, elle lui a rendu, avec l'assurance d'une habituée. Il ignorait qu'elle avait fait ses gammes dans le feuilleton de "Nous deux", avec exercices pratiques, lèvres contre lèvres sur son miroir. Trois jours après, il était de retour, avec, dans sa valise, une chemise de nuit de pilou rose, celle de son épouse, qu'il lui a fait revêtir, avant de lui faire l'amour d'une manière on ne peut plus classique. Visiblement à la recherche, inlassablement recommencée, de la femme avec qui, il Y a bien des années, il avait choisi de vivre. Une femme qui l'avait aimé, puis déçu, insidieusement. Dont la personnalité, qualités comme défauts, s'était diluée au fll du temps, ne laissant subsister en surface qu'une sorte d'automate, accomplissant les gestes de la vie quotidienne avec la rigueur sans fantaisie d'un métronome. Dans la chemise de pilou rose, le boucher la retrouve, son épouse, mais neuve encore, point lassée, du moins le croit- il. Il lui fait l'amour de la même manière, et la femme réagit exactement comme elle, c'est à dire pas du tout. Aucune manifestation, ni plaisir, ni dégoût. Sans plus de sensations, sinon celle, tiède, éphémère, qu'elle éprouverait à revêtir de vieilles pantoufles, comme ces charentaises en loques que l'on ne se décide pas à jeter, par habitude confortable. Et depuis, Célina semble se satisfaire de la situation. Elle n'aime pas son amant, ne le désire pas davantage, mais au moins, elle n'est plus vierge. Ni complexée. Sa soeur cadette s'était mariée précocement, la ravalant soudain au rang de jeune fille attardée. A la naissance de son premier neveu, elle avait douloureusement reçu l'ironie de son père, qui avait déclaré lors du repas de baptême: - Ce pauvre gosse, il aura une tante vieille fille! En réponse à la méchanceté bien gratuite de son géniteur, elle s'était promise de céder au premier homme rencontré. Elle avait 16

attendu longtemps. Au lendemain de son dépucelage, elle avait écrit une longue lettre à son père, provocatrice pour la première fois de sa vie. Triomphante. Enfin délivrée. Elle attendait toujours la réponse, avec une satisfaction amère.

Lucette débarrasse le mannequin pour la "poule du notaire". Celle-ci survient, très agitée: - Ma pauvre Lucette, si vous saviez ce qui m'arrive l La poule, Odile de son prénom, avoisine une trentaine pétillante comme une boisson festive. Grande, ses jambes interminables se devinent, sous la jupe à mi-mollets, d'un galbe à damner le plus licencieux des libertins. La charpente fine de son visage supporte des traits d'une fragilité un peu douloureuse. Le nez, la bouche, très fins, comme esquissés par un léger fusain rapide, de la main hésitante d'un dessinateur peu sûr de son talent. On frémit d'inquiétude en croisant son regard: tour à tour câlins, malicieux, mélancoliques, rieurs, les yeux savent jouer de tous les registres du vert. C'est surtout par ce regard que la jeune femme accroche les hommes, les implorant, les retenant, les piégeant, pour enfin les emprisonner dans ses charmes et ses effluves de sorcière rousse. Sa chevelure, toute de gros copeaux flamboyants, suscite chez les autres femmes une sorte de crainte haineuse, issue du fond des âges. Quelques siècles plus tôt, on l'eût brûlée vive, pas moins. Odile vit des hommes. Dans son esprit, d'un cartésianisme mâtiné du sens pratique populaire, les situations sont claires: elle échange sa beauté contre vivre et couvert. Elle n'est pas devenue poule à la suite des conseils de sa mère, pourtant elle-même femme entretenue. Seulement, sa mère a vécu toute sa vie dans l'ombre du même homme, un notable de province également. Chichement entretenue. Heureuse de la moindre aumône, tombant comme un cadeau céleste, en dehors du strict nécessaire à une subsistance modeste: un bouquet de violettes, un flacon d'eau de Cologne, un 17

collier de verroterie. Jamais plus. Les bijoux et parfums précieux échouant toujours à la femme légitime. Par contre, à la maîtresse les fantaisies sexuelles, les jeux souvent humiliants, les attentes interminables! Avec, en prime, l'obligation de ne jamais se plaindre et de rester désirable. Amoureuse, sa mère, du premier au dernier jour d'une liaison pourtant étouffante. Entrée en amour clandestin avec une vocation quasi religieuse; une dévotion de Soeur de la Charité. Aussi prisonnière que la plus vertueuse des épouses à l'intérieur d'un mariage de convenances. Un bien cruel sacerdoce, dont Odile n'eût jamais voulu. Sa décision de vivre en femme entretenue, c'est une de ses tantes qui l'a provoquée. Une femme libre, peu soucieuse de l'opinion publique. Belle, intelligente, énergique. S'interdisant de tomber amoureuse. L'attitude qui, de tous temps, a fait la force des femmes. Toujours vêtue somptueusement, elle conduisait sa propre automobile avec désinvolture. Considérait de haut la gent masculine, jouant habilement de plusieurs amants à la fois. Une organisation irréprochable, que lui auraient enviée bien des chefs d'entreprise. Odile, une fois majeure, avait décidé de suivre son exemple. Gravissant les échelons telle un fonctionnaire scrupuleux. Passant dans plusieurs lits successifs, de plus en plus prestigieux: un gros commerçant, un dentiste, un médecin, un notaire. Elle avait, une fois, tâté d'une liaison mi-sentimentale, mi-intéressée, avec un instituteur. Vite réprimée par une Instruction Publique qui ne plaisantait pas avec la moralité de ses enseignants, fussent-ils sévèrement laïques et libres-penseurs. Le gentil pédagogue avait été muté à l'autre bout du département. Lucette, la considérant, pense qu'elle pourrait s'habiller d'un sac en toile de jute; il parviendrait à suggérer ses formes parfaites aussi bien qu'une robe de haute couture. La poule reprend: - Ce mois-ci, je n'ai pas "vu venir", je m'inquiète!

18

Aussitôt, la vieille Louise donne son diagnostic, du fond de son fauteuil: - Trop tôt pour le retour d'âge. Vous avez eu des malaises? Car Louise est guérisseuse. Elle sait soigner nombre de maladies bénignes, et les clientes de sa fille la consultent volontiers. Passant la belle saison à herboriser dans les chemins creux, elle prépare des petits bocaux de plantes séchées, à utiliser, selon, en infusion, décoction, macération, vin de fleurs. - Ce matin, j'ai rendu ma tasse de café. - C'est vrai, je vous trouve un peu pâlotte, maintenant que vous me le dites. La grand-mère se lève, se hisse sur la pointe des pieds, pour tâter d'une main docte le front de sa patiente:
-

Par précaution, je vais vous faire prendre une décoction de
un bocal de

plantes emménagogues. Votre sang reviendra vite. Louise va au placard, en sort précautionneuse\TIent verre, avec des mines enjôleuses de bonne fée:
-

Voilà, c'est un mélange d'achillée, safran, armoise, rue et

absinthe. Vous le boirez juste avant de rentrer chez vous. Les yeux de la poule brillent d'une reconnaissance teintée d'un regret lancinant. Tentée d'être mère, elle l'est parfois: avoir un petit bien à elle, à câliner, à dorloter. Et vivre comme la belle lurette. A cette pensée, elle sent bien que tout son être se fourvoie. Travailler à l'aube, après avoir déposé le bébé chez une nourrice cupide, souvent malveillante. Rentrer le soir, harassée, les reins brisés. Préparer les biberons, se lever dans la nuit. Consacrer ses dimanche à l'enfant, sans autre perspective que la vieillesse, et la désapprobation de sa progéniture, frustrée d'une vie de famille aux normes. Et les ragots, encore moins tendres pour une fille-mère que pour une femme entretenue. Si elle doit subir la réprobation de la ville entière, autant que ce soit dans le luxe et la facilité. Elle secoue sa brève mélancolie en sortant du sac le tissu pour sa robe. Lucette et sa mère se récrient d'une égale admiration devant le crêpe de Chine d'un vert soutenu. Odile exige une robe "de

19