La Bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, religieuse de la Visitation à Paray-le-Monial, par Mme Bourdon

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J. Lefort (Lille). 1869. Alacoque. In-12, 139 p., portr..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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MARGUERITE-MARIE
ALACOQlJE
PARIS
BUE DKS 5S. - PlilE», 30
1.1 1.1. F,
L. UKIRT, ÉDITEUR
La BIENHEUREUSE
MARGUERITE MARIE
ALACOQUE
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traité des fêtes mobiles renfermant le discours du C. Giraud
sur le Sacré-Cœur — Le Catalogue de tous les noms des
Saints compris dans le Martyrologe — Une Table générale des
matières — Une Table chronologique — Une Table : traits
d'histoire, réflexions, propres à être cités dans les Catéchismes
- Une Table : cours de lectures et sujets de méditations
ouvrage augmenté et entièrement révisé
par MM. TRESVAUX DU FRAVAL, chanoine, vie. général
de Paris - DE RAM, chan., recteur de l'université catholique
de Louvain- LE GLAY, archiviste du départ, du Nord, cor-
respondant de l'Institut, président de la commission historique
du Nord, chevalier de la Légion d'honneur et de Saint Grégoire
le Grand
enrichie de réflexions nouvelles pour chaque jour
par M. l'abbé HERBET, auteur de l'Imitation méditée, etc.
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— chag., demi-rel., plats dorés, tr. dorée. 75
LA BIENHEUREUSE
MARGUERITE MARIE
ALACOQUE
H^CTOJEQSB 'VISITATION A PARAY - LE- MONTAI
-PAR M" BOURDON
?,.\ -- - f
JŒUXIÈME ÉDITION
LIBRAIRIE DE J. LEFORT
IMPRIMEUR, ÉDITEUR
LILLE
rue Charles de Muyssart, 24
PARIS
rue des Saints-Pères, 3t
Propriété et droit de traduction rpservé"
LA BIENHEUREUSE
MARGUERITE MARIE
PREMIÈRE PARTIE
Je la mènerai dans la solitude,
et je lui parlerai au cœur. osét.
1
Premières années de
Marguerite Marie
Le 22 juillet 1647, une petite fille naquit à
Verosvres, dans le diocèse d'Autun; elle avait pour
père Claude AJacoque, et pour mère Philiberte
6 LA B. MARGUERITE MARIE
Lamyn. Son père appartenait à une bonne et
ancienne famille, qui portait pour armes. d'or
au coq de gueules; il était lui-même respectable
par sa piété, sa charité et ses lumières. L'enfant
fut nommée Marguerite au saint baptême; plus
tard, elle ajouta à ce nom d'une vierge-martyre
celui de la Reine du ciel : ces deux noms d'une
personne qui passa si humble.sur la terre, qui fut
l'objet de tant d'humiliations, de critiques et de
mépris, inscrits aujourd'hui au rang des noms
sanctifiés, reçoivent ces honneurs que l'Eglise
romaine seule peut rendre; ils sont invoqués
comme ceux d'une protectrice spéciale, ils rap-
pellent aux fidèles le souvenir d'une vertu hé-
roïque et pure, ils brilleront dans l'éternité
parmi ceux des vierges élues, qui, guidées par
leur Reine immaculée, marcheront à la suite de
l'Agneau et chanteront ces hymnes qu'elles seules
peuvent chanter.
CHAPITRE 1 7
Marguerite-Marie n'eut rien de la légèreté de
l'enfance : Dieu, qui agissait en elle , qui avait
choisi son jeune cœur pour tabernacle, lui ins-
pira, dès ses premières années, l'attrait de la
prière, et à l'âge des jeux et des puérilités,
toutes les choses qui pouvaient porter au service
de Dieu avaient sur elle une puissance singulière.
Elle-même dans les écrits que, par ordre de
ses supérieurs, elle a laissés sur sa vie et ses
communications avec Dieu, avoue que, dès ses
premières années, la grâce d'en haut la prévint
et la guida dans toutes ses démarches.
« 0 mon unique amour! s'écrie-t-elle, com-
bien vous suis-je redevable de m'avoir prévenue
dès ma plus tendre jeunesse de vos bénédictions,
en vous rendant le maître et le possesseur de
mon cœur, quoique vous connaissiez bien les
résistances que ce cœur ingrat vous ferait ! Aus-
sitôt que. je pus me connaître, vous fites voir
8 LA B. MARGUERITE' MARIE
à mon âme la laideur du péché. Cette vue m'en
imprima tant d'horreur que la moindre tache
m'était un tourment insupportable ; de sorte que,
pour réprimer mes vivacités dans mon enfance,
l'on n'avait qu'à me dire que c'était offenser Dieu.
Cela m'arrêtait tout court.
» La sainte Vierge a toujours pris soin de moi.
Je n'osais m'adresser à son divin Fils, mais tou-
jours à elle. Je tombai malade d'une màladie
qui me réduisit à un état pitoyable; je fus quatre
ans sans pouvoir marcher; les os me perçaient
la peau de tous les côtés. On ne put jamais trouver
d'autre remède à mes maux que de me vouer à
la sainte Vierge ; on lui promit que si elle me
guérissait, je serais un jour une de ses filles. Je
n'eus pas plus tôt fait le vœu que je fus guérie ,
et j'éprouvai une protection toute nouvelle de la
très-sainte Vierge, comme lui appartenant en-
tièrement. Elle se rendit tellement maîtresse de
CHAPITRE 1 9
2
mon cœur qu'elle me gouvernait absolument;
elle me reprenait de mes fautes et m'enseignait
à faire la volonté de Dieu 1. »
Marguerite avait perdu son père de bonne
heure; sa mère, chargée de la tutelle de cinq
enfants, ne s'occupa guère de l'instruction de sa
fille; celle-ci grandit dans l'ignorance des lettres
humaines, mais dans une grande innocence, une
initiation précoce aux secrets de la vie intérieure,.
un tendre amour pour sa famille et une pieuse
charité pour les pauvres. De violentes épreuves
exercèrent sa vertu naissante; et dès les pre-
miers pas du chemin, la douleur et la mortifi-
cation entourèrent cette jeune fille, destinée à
devenir l'apôtre et la victime du Cœur divin,
dont les emblèmes sont une croix et une couronne
d'épines. Elle trouva dans l'intérieur de sa mai-
son de fortes contradictions. Sa mère, accablée
i Mémoire de la sœur Marguerite-Marie,
10 LA B. MARGUERITE MARIE
d'affaires et de maladies, laissait la direction de
son ménage à trois domestiques, qui exercèrent
bientôt sur la veuve et sur les orphelins l'au-
torité la plus despotique.
« Nous n'avions aucun pouvoir dans la mai-
son , écrit la bienheureuse, et nous n'osions rien
faire sans permission. C'était une continuelle
guerre; tout était fermé sous clef, de telle
sorte que je ne trouvais pas même de quoi
m'habiller pour aller à la sainte messe ; il me
fallait emprunter coiffes et habits. Je me
serais trouvée heureuse d'aller mendier mon
pain plutôt que de vivre dans cette contrainte. -
Dès que j'entrais dans la maison, on commen-
çait à me quereller de ce que je n'avais pas
pris soin du ménage et des enfants ; et sans
qu'il me fût loisible de dire un seul mot, je
me mettais à travailler avec les domestiques.
Ensuite, je passais' les nuits comme j'avais
CHAPITRE 1 11
passé les jours, à verser des larmes au pied
de mon crucifix.
» La plus rude de mes croix était de ne pou-
voir adoucir celles de ma mère, lesquelles m'é-
taient cent fois plus dures à supporter que les
miennes. C'était singulièrement dans ses maladies
où mon affliction était extrême ; car, comme elle
était abandonnée à mes soins et à mes petits ser-
vices, elle souffrait beaucoup, d'autant que tout
se trouvant quelquefois renfermé sous clef, il
me fallait aller mendier jusqu'aux œufs et autres
choses nécessaires aux malades; ce qui n'était pas
un petit tourment pour moi, à cause de mon
naturel timide, surtout auprès des villageois qui
me recevaient souvent fort durement. J'eus la
douleur de voir que, dans un mortel érésipèle
que ma mère eut à la tête, on se contenta de
lui faire faire une saignée par un petit chirurgien
de village qui passait par hasard, lequel me dit
12 LA B. MARGUERITE MARIE
qu'à moins d'un miracle, elle n'en pouvait re-
venir, sans que personne s'en affligeât ni s'en
mît en peine que moi. J'étais plongée dans une
désolation continuelle. Je ne recevais parmi tout
cela que des moqueries, des injures et des accu-
sations. Je ne savais où recourir ni à qui m'a-
dresser, sinon à mon asile ordinaire, la très-sainte
Vierge, et à mon souverain Maître.
« Etant allée à la messe le jour de la Circon-
cision de Notre-Seigneur, pour lui demander
d'être lui-même le médecin et le remède de ma
pauvre mère, et de m'enseigner ce que je devais
faire pour cela, il le fit avec tant de miséricorde,
qu'étant de retour au logis, je trouvai l'érésipèle
ouvert et formant une large plaie. Je ne savais
point panser les plaies, je ne pouvais même au-
paravant ni les voir ni les toucher; je n'avais
pour guérir celle-ci aucun onguent; je faisais
de mon mieux, attendant tout de la divine Pro-
CHAPITRE I 13
vidence. Je sentais croître mon courage et ma
confiance en la bonté de mon souverain Maître,
lequel il me semblait voir toujours présent. Enfin
la plaie fut guérie en peu de jours, contre toute
apparence humaine.
» Pendant tout le temps des maladies de ma
mère , je ne me couchais ni ne dormais presque
point. Je ne prenais presque aucune nourriture
passant souvent des jours entiers sans manger.
Mon divin Maître me consolait et me soutenait
par une parfaite conformité à sa sainte volonté;
car de tout ce qui m'arrivait, je ne m'en pre-
nais qu'à lui seul, lui disant : « 0 mon sou-
» verain Maître, si vous le vouliez, cela n'arri-
» verait pas ; mais je vous rends grâces de ce
» que vous le permettez, pour me rendre con-
» forme à vous. »
» Ayant passé plusieurs années dans
toutes ces peines et combats, et au milieu de
14 LA B. MARGUERITE MARIE
beaucoup de souffrances, sans autre consolation
que celle qui venait de Jésus-Christ, qui s'était
rendu mon maître et mon gouverneur, le désir
d'être religieuse s'alluma si ardemment dans
mon cœur que je me résolus de l'être à quelque
prix que ce fût. Mais, hélas ! ce désir ne put
encore s'accomplir qu'après plus de quatre ou
cinq ans. Durant tout ce temps, mes peines .et
mes combats redoublèrent, et je tâchai aussi de
redoubler mes pénitences, selon que mon
divin Maître me le permettait. »
Qui l'aurait cru? Cette âme privilégiée dès
l'enfance, instruite, guidée, dirigée par Dieu
même, éprouvait cependant, au moment de s'en-
gager à jamais, toutes les peines, toutes les
tentations que le monde et la nature peuvent
suggérer. Le tendre amour que Marguerite avait
pour sa mère, le goût de la toilette et des plai-
sirs , car la passion du plaisir existe aussi im-
CHAPITRE 1 15
périeuse dans un pauvre village qu'au sein des
villes les plus brillantes, l'attrait de la liberté ,
la pensée même que, religieuse, elle ne serait
plus libre d'immoler son corps par de conti-
nuelles austérités, tout la retenait dans le monde,
et son âme. était le théâtre d'un combat incessant
qui lui faisait souffrir mille supplices. Elle re-
cherchait la société des jeunes filles de son âge,
elle s'égayait avec elles, elle les imitait dans
leurs parures et leurs jeux, et, le soir venu,
elle s'accablait de pénitences et de macérations,
comme si elle avait pu racheter à ce prix les
amusements du jour et ceux du lendemain. Au-
cune bonne œuvre ne la rebutait : elle catéchi-
sait les enfants pauvres, elle allait voir les ma-
lades et pansait leurs plaies, elle surmontait
mille fois en un jour les plus vives répugnances
de. la nature, mais cette volonté si forte devenait
vacillante lorsqu'il s'agissait du dernier sacrifice
16 LA B. MARGUERITE MARIE
que Dieu réclamait. Ballottée entre le cloître et
le monde, inclinée vers la solitude par son at-
trait pour la prière et pour les austérités, attirée
vers le monde par la vivacité de son naturel.
elle résista cependant avec suite et fermeté à
toutes les propositions de mariage qui lui furent
faites et que sa famille appuyait. Son cœur se
déchirait à la seule pensée de contrarier sa mère,
mais pourtant le sentiment intérieur qui la pous-
sait à une vie toute pure fut le plus puissant :
Celui qui la voulait toute à lui l'assistait d'ail-
leurs , ainsi qu'elle le raconte elle-même :
« Une fois après la communion, Notre-Sei-
gneur me fit voir qu'il était le plus beau, le
plus riche, le plus puissant, le plus accompli
de tous les époux; il me reprochait que lui étant
promise depuis tant d'années, je pensais cepen-
dant à rompre avec lui pour prendre un autre
époux. « Si tu m'es fidèle, dit-il, je ne te
CHAPITRE 1 17
» quitterai point et je te rendrai victorieuse de
» tous tes ennemis. J'excuse ton ignorance, parce
» que tu ne me connais pas encore ; mais si tu
» veux me suivre, je t'enseignerai à me con-
» naître et je me manifesterai à toi. » En me
disant cela, il imprimait le calme dans mon in-
térieur, en sorte que mon âme se trouva dans
une très-grande paix. Je me déterminai à l'heure
même de mourir plutôt que de changer. Il me
semblait que mes liens étaient rompus et que je
n'avais plus rien à craindre. Je me disais à moi-
même que quand la vie religieuse serait un pur-
gatoire, il me serait plus doux de m'y purifier
le reste de ma vie que de me voir précipitée
dans l'enfer, que j'avais tant de fois mérité par
mes péchés et par mes résistances continuelles. JI
L'opposition qu'elle ne trouvait plus dans son
propre cœur, elle la rencontre autour d'elle, et
cette éternelle histoire d'une famille émue par
18 LA 13. MARGUERITE MARIE
la tendresse humaine, luttant avec toutes les
armes de l'amitié, de la persuasion, des ordres,
des larmes, contre une vocation céleste, se re-
nouvela autour de Marguerite. Pendant trois
années, elle lutta pour obtenir la permission ,
d'abord d'être religieuse et ensuite d'entrer à la
Visitation. Ses amies, ses parentes insistaient
pour qu'elle choisît une autre communauté,
mais la voix intime qui la dirigeait lui disait
qu'elle devait être fille du grand François de
Sales. Elle résista donc, mais avec sa douceur
et son humilité ordinaires; lorsque son frère
aîné, qui l'aimait beaucoup, insistait pour qu'elle
allât dans un monastère du voisinage, elle ré-
pondait : - Je veux aller à Sainte-Marie dans
quelque couvent bien éloigné où je n'aurai ni
parentes, ni connaissances, car je ne veux être
religieuse que pour l'amour de Dieu. Je veux
quitter le monde tout à fait en me cachant dans
CHAPITRE T 19
un petit coin pour l'oublier et en être oubliée,
et ne plus le voir.
Elle l'emporta enfin, et à l'âge de vingt-trois
ans, elle entra au monastère de la Visitation de
Paray.-le-MoniaI, qu'elle appelle elle-même le
cher Paray, le lieu de son bonheur, et en en
franchissant la porteelle entendit Dieu qui lui
disait : C'est ici que je te veux.
II
La vie religieuse
Marguerite-Marie était au comble de ses vœux,
et cependant, comme sainte Thérèse, elle eut
un moment de violente inquiétude, et toutes les
difficultés de la vie religieuse vinrent à la fois
se présenter à son imagination.
« Mais aussitôt que je fus entrée, dit-elle,
ma peine cessa, et il me fut montré que le Sei-
gneur avait rompu le lieu de ma captivité et qu'il
me revêtait de son manteau d'allégresse. * Et
CHAPITRE Il 21
cette joie dura toute sa vie , au milieu des croix
et des tribulations dont elle fut sans cesse ac-
cablée : c'était la joie évangélique et non la joie
humaine.
Le premier soin de la jeune postulante fut
de demander à la maîtresse des novices de lui
apprendre à faire oraison. Elle croyait ne pas
le savoir et s'«n affligeait extrêmement. Cette
humble demande de la part d'une personne éle-
vée à une si haute contemplation édifia la maî-
tresse ; elle reconnut à cette marque la sim-
plicité et la candeur d'une âme vraiment sainte,
et, comme si elle eût craint de mettre mal à
propos la main à un tableau que Dieu avait
commencé à tracer, elle se borna à lui dire :
— Allez vous mettre devant Notre-Seigneur, et
dites-lui que vous voulez être devant lui comme
une toile devant un peintre.
Marguerite ne comprit pas ces paroles ; mais
22 LA B. MARGUERITE MARIE
sans répliquer, elle alla se prosterner devant
l'autel et parla à Dieu comme on le lui avait
ordonné. Et Notre-Seigneur lui dit que cette
toile était son âme sur laquelle il voulait peindre
les traits de sa vie souffrante.
Après trois mois d'épreuves, Marguerite-Ma-
rie fut admise à recevoir le saint habit de la
religion ; cet heureux jour des saintes fiançailles
fut un des plus beaux de sa vie, elle y fat
comblée de grâces extraordinaires, et il semblait
que Dieu voulût lui faire sentir toutes les dé-
lices de son amour avant que de la rassasier
du calice d'amertume.
Ces faveurs divines, qui consistaient dans une
contemplation continuelle et dans de fréquentes
communications avec Notre-Seigneur, alarmèrent
la maîtresse des novices ; elle craignit que la
jeune religieuse ne s'écartât de l'esprit de l'ins-
titut, qui s'attache sagement aux voies com-
CHAPITRE Il 23
munes de la piété. Marguerite-Marie fut soumise
à toutes les épreuves dont on use en pareil cas,
pour examiner si l'âme élevée aux confidences
divines ne s'est pas éloignée de la sincérité,
de l'humilité, de l'obéissance, vertus acquises
qui sont plus méritoires que les grâces ; elle
sortit victorieuse de ce creuset ; sa piété solide,
éclairée, véritable, ne se trouva jamais en dé-
faut , et il fut évident pour toutes que si Mar-
guerite marchait dans une voie extraordinaire,
elle y avait Dieu même pour guide et pour
conducteur.
Aussitôt après sa profession, elle fut appliquée
aux différents offices de la communauté. Le pre-
mier emploi qui lui fut confié fut celui d'aide
à l'infirmerie ; elle s'y porta avec une vive
charité et une grande patience, en surmontant
toutes les répugnances de la nature avec un cou-
rage qui alla jusqu'à l'héroïsme. Que n'aurait-
24 LA B. MARGUERITE MARIE
elle pas fait pour plaire à son Dieu, pour
obtenir -qu'jl lui dise, comme il l'a fait un
jour : — Tu es bien bonne de faire cela ! Et
elle répondit : — 0 mon divin Maître, je le
fais pour vous plaire et pour gagner votre
divin Coeur 1
Après les malades, on lui confia le soin des
pensionnaires, office qui ne plaisait pas à' ses
goûts ; mais là, comme ailleurs, elle brisa dou-
cement sa volonté, prit à cœur sa mission, et
s'occupa de l'instruction et de l'éducation des
petites filles du pensionnat avec autant de zèle
que si toutes ses inclinations l'eussent portée
vers l'enseignement. Non contente de leur donner
son temps et sa "sollicitude, elle priait beaucoup
pour elles et consacrait en particulier toutes les
après-dînées des dimanches à prier devant le
saint Sacrement pour ces jeunes âmes. Elle com-
muniait souvent à leur intention ; souvent encore
CHAPITRE Il 25
3
elle augmentait ses austérités et leur en appli-
quait tous les fruits.
Du pensionnat, sœur Marguerite passa à toutes
les autres charges de la communauté. Elle disait
avec le saint fondateur de la Visitation : ne
rien demander, ne rien refuser, et se laisser pla-
cer là où le voulait l'obéissance, quels que
fussent les difficultés et les ennuis attachés aux
charges qui lui étaient confiées. Ses vertus écla-
taient partout, quoiqu'elles fussent humbles et
dérobées aux regards comme la violette sous les
feuilles ; mais partout où la vertu se montre,
elle excite l'admiration des uns, l'envie des au-
tres. Cette contradiction, la plus amère de toutes,
lorsqu'on la rencontre chez ses proches, ses amis,
chez des gens de bien, ne manqua point à
Marguerite : les dons que le Seigneur lui ac-
cordait étonnèrent d'abord, et puis un peu de
malveillance et de critique se joignirent à la
26 LA B. MARGUERITE MARIE
surprise. Les compagnes de Marguerite-Marie
furent irritées en voyant une vertu si rare, une
régularité si parfaite , et elles n'épargnèrent à
leur humble sœur ni les railleries ni les mau-
vais procédés. Elle supportait les affronts avec
patience et modestie ; et un jour elle répondit
à quelqu'un qui la plaignait : « Ces personnes
me connaissent mieux que je ne le fais moi-
même ; ainsi, remerciez le bon Dieu avec moi;
ce sont des grâces qu'il me fait. » Ses supérieures,
plus éclairées' à son égard, exerçaient cependant
aussi son courage et son amour pour l'humi-
liation, qu'elle nommait un pain délicieux dont
elle était affamée. La moindre apparence de
faute était relevée et sévèrement admonestée ;
les intentions les plus pures se voyaient sou-
vent dénaturées ; mais elle goûtait tant de joie
à se voir abaisser, qu'elle aimait d'une affection
particulière celles qui lui procuraient ce bienfait.
CHAPITRE II 27
« Il est vrai que votre illustre défunte, écrit
aux religieuses de Paray une des anciennes su-
périeures de la sœur Marguerite, -avait beau-
coup d'amitié pour moi, mais je suis bien aise
de vous en faire remarquer les sources. J'avais
coutume de ne garder aucune mesure à son
égard, persuadée que j'étais du désir sincère
qu'elle avait de souffrir et d'être humiliée, je
ne laissais passer aucune occasion d'exercer sa
vertu. »
A toutes ces épreuves, aux austérités con-
tinuelles qu'elle recherchait comme d'autres au-
raient recherché les joies et les festins, se joi-
gnaient de cruelles maladies qui faisaient de la
vie de Marguerite- Marie un enchaînement de
souffrances. C'était encore là une part de ce
pain délicieux qu'elle demandait à Dieu : « Rien,
écrivait-elle, rien n'est capable de me plaire
dans ce monde que la croix de mon divin Maître,
28 LA B, MARGUERITE MARIE
mais une croix toute semblable à la sienne,
c'est-à-dire pesante, ignominieuse, sans douceur,
sans consolation, sans soulagement. Que les autres
soient assez heureux pour monter avec mon di-
vin Sauveur sur le Thabor; pour moi, je me
contenterai de ne savoir point d'autre chemin
que celui du Calvaire; aussi ne trouvé-je d'at-
traits que dans la croix. Et quel bonheur de
pouvoir toujours souffrir en silence et mourir
enfin sur la croix, accablée sous le poids de
toutes sortes de misères, au corps, en l'esprit,
parmi l'oubli et le mépris 1 »
Ces souffrances et ces humiliations ne la quit-
tèrent point durant toute sa vie, mais elles
furent constamment accompagnées d'étonnantes
faveurs qui montraient combien était chère à
Jésus-Christ l'âme qui le cherchait avec tant
d'amour et qui ne voulait de lui que l'amour
et la croix.
III
Le sacré Cœur de Jésus
Il y avait deux ans que Marguerite-Marie était
professe ; elle vivait inconnue, cachée, abîmée
dans la science de son néant, heureuse d'obéir
et de n'être comptée pour rien, heureuse auss
par la pratique assidue de la plus sévère mortifi-
cation ; les révélations, les sentiments intérieurs,
les extases dont le Seigneur l'avait honorée dès
sa première jeunesse continuaient et servaient
souvent de prétextes aux rebuts et aux contradic-
30 LA B. MARGUERITE MARIE
tions que la jeune religieuse essuyait de ses sœurs;
sa vertu se purifiait ainsi de plus en plus, puisque
ces faveurs extraordinaires, qui ont fait honorer
quelques saints par leurs contemporains, qui fai-
saient que la multitude se pressait sur les pas de
saint Bernard, que les princes et les docteurs de
l'Eglise révéraient saint Philippe de Néri, que
les idolâtres mêmes honoraient le grand François
Xavier, que saint Alphonse de Liguori était l'objet
d'un respect universel, ces mêmes faveurs n'at-
tiraient à Marguerite que railleries amères et -
doutes injurieux. On la' traitait de visionnaire,
et elle s'en réjouissait en pensant à Celui qui a
voulu passer pour insensé, et qui a revêtu le
même jour la robe blanche des aliénés et la
pourpre dérisoire ; et dans les grâces divines aussi
bien que dans les moqueries humaines, elle ne
trouvait que des sujets de s'humilier et de se con-
fondre. Dieu achevait ainsi en elle son ouvrage ;
CHAPITRE III 31
il la destinait à faire connaitre le Cœur souffrant
de l'Homme-Dieu ; il fallait que l'ambassadrice
fût semblable à son divin Roi.
» Un jour, dans le cours de l'année 1674 ,
elle était prosternée devant le saint Sacrement;
et elle priait avec ferveur, plus recueillie encore
qu'à l'ordinaire, absorbée en Dieu et'oubliant
et la terre et elle-même. En ce moment Jésus-
Christ se montra à elle sous une forme sen-
sible, et lui dit : « Voici ce Cœur qui est si
» passionné d'amour pour les hommes et pour toi
» en particulier, que, ne pouvant contenir en lui-
» même les flammes de sa charité, il faut qu'il
» les répande par tous moyens. Il veut se ma-
» nifester à eux pour les enrichir de ces pieux
» trésors que je te découvre et qui contiennent des
» grâces sanctifiantes propres à les retirer de la
» perdition. Je t'ai choisie comme un abîme d'ini-
» quité et d'ignorance pour l'accomplissement d'un
32 LA B. MARGUERITE MARIE
» si grand dessein, afin que tout soit fait par moi. »
Notre-Seigneur la pria ensuite de lui donner
son cœur pour prix de la faveur qu'il venait de
lui faire : elle l'offrit avec toute la ferveur dont
elle était capable. Il lui sembla que le Fils de
Dieu le prit réellement et le plaça dans le sien,
qui brillait comme le soleil à travers la plaie de
son côté ; et en le lui remettant, il lui fit en-
tendre qu'il y déposait une étincelle de son im-
mense charité; il voulut en même temps lui
laisser un souvenir sensible de cette apparition ;
cette marque fut une douleur continuelle au côté
gauche qu'elle porta toute sa vie.
Cette faveur, qu'elle dut avouer à sa supé-
rieure, fut méconnue comme toutes celles qui
l'avaient précédée ; le mal même qu'elle ressen-
tait au côté, et qui n'était soulagé que par de
fréquentes saignées, donna lieu à des observations
railleuses. Marguerite semblait le jouet de la
CHAPITRE III 33
communauté ; on traitait cette âme innocente avec
un mépris qu'on ne peut :expliquer qu'en son-
dant les desseins mystérieux de Jésus-Christ, qui
voulait que la disciple bien-aimée de son Cœur
lui fût semblable ; il la consolait toutefois, il la
soutenait parmi tant de contradictions, et de plus
en plus il lui manifestait les secrets de son Cœur
divin. Il lui faisait approfondir la profondeur,
la largeur, l'étendue de ce mystère d'amour, et
il lui enseignait les pratiques par lesquelles il
souhaitait être honoré.
Dans une apparition à peu près semblable à la
première, il lui dit : « Tu me recevras dans le
saint Sacrement, autant que l'obéissance te le
permettra et quelque humiliation qui t'en doive
arriver. Tu communieras, de plus, tous les pre-
miers vendredis du mois ; et toutes les nuits du
jeudi au vendredi, je te ferai participer à cette
mortelle tristesse que j'ai bien voulu ressentir
34 LA B. MARGUERITE MARIE
au jardin des Olives. Cette tristesse te réduira à
une espèce d'agonie plus rude à supporter que
la mort. Pour m'accompagner dans cette humble
prière que je présentais alors à mon Père parmi
toutes mes angoisses, tu te lèveras entre onze
heures et minuit, pour te prosterner pendant
une heure avec moi, la face contre terre, tant
pour apaiser la divine colère de mon Père, en
demandant pardon pour les méchants, que pour
prendre part et adoucir, en quelque façon, l'a-
mertume que je sentis alors de l'abandon de mes
apôtres ; abandon qui m'obligea de leur reprocher
qu'ils n'avaient pu veiller une heure avec moi.
Pendant cette heure, tu feras ce que je t'ensei-
gnerai. »
Une troisième fois, Jésus-Christ se manifesta à
sa servante : c'était pendant l'octave du Saint-
Sacrement; elle adorait le divin Maître exposé
sur l'autel, quand, se découvrant à elle, et lui
CHAPITRE III 35
montrant son Cœur consumé de flammes, entouré
d'une couronne d'épines et surmonté d'une croix,
Jésus-Christ lui dit : 1 Voilà ce Cœur qui a tant
aimé les hommes, jusqu'à s'épuiser et se con-
sumer pour leur témoigner son amour. Pour
reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des
ingratitudes, par les mépris, les irrévérences,
les sacriléges et la froideur qu'ils ont pour moi
dans ce sacrement d'amour ; mais ce qui m'est
encore plus sensible, c'est que ce sont des âmes
qui me sont consacrées qui me traitent ainsi. C'est
pour cela que je te demande que le premier
vendredi après l'octave du Saint-Sacrement soit
dédié à faire une fête particulière pour honorer
mon Cœur, en lui faisant réparation par une
amende honorable, communiant ce jour-là pour
réparer les indignes traitements qu'il a reçus pen-
dant le temps qu'il a été exposé sur les autels.
Je te promets que mon Cœur se dilatera pour
36 - LA B. MARGUERITE MARIE
répandre avec abondance les influences de son
amour divin sur ceux qui lui rendront cet hom-
mage et qui procureront qu'il lui soit rendu.
— Mais, mon Seigneur, répondit Marguerite-
Marie, à qui vous adressez-vous ? à une si ché-
tive créature, à une si pauvre pécheresse que
son indignité serait incapable d'empêcher l'accom-
plissement de votre dessein ?
- Hé quoi ! reprit Notre-Seigneur, ne sais-tu
pas que je me sers des sujets les plus faibles
pour confondre les forts, et que c'est ordinaire-
ment sur les plus petits et pauvres d'esprit que
je fais voir ma puissance avec plus d'éclat, afin
qu'ils ne s'attribuent rien à eux-mêmes ?
— Donnez-moi, répondit la sœur, le moyen
de faire ce que vous me commandez. »
Alors il ajouta : « Adresse-toi à mon serviteur.
Dis-lui de ma part de faire son possible pour
établir cette dévotion et de donner ce plaisir à
CHAPITRE III 37
mon cœur. Qu'il ne se décourage point par les
difficultés qu'il y rencontrera , car il n'en man-
quera..pas, mais il doit savoir que celui-là est
tout-puissant qui se défie de lui-même pour se
confier entièrement en moi. »
Cet entretien renferme en substance tous les
enseignements et toute la pratique de la dévotion
au Sacré-Cœur : l'amour de Dieu pour les hom-
mes , la reconnaissance que les hommes doivent
rendre à leur divin Ami, les communions, les
réparations, les amendes honorables, les prières
en union avec ses souffrances, tout ce qui peut
enfin consoler le Cœur affligé de. Jésus. Cette
dévotion est, à vrai dire, l'essence du chris-
tianisme, elle est le résumé de ces' mots de saint
Paul : « Anathème à qui n'aime pas Jésus-
Christ !.» Pourtant, toute excellente, toute rai-
sonnable qu'elle soit, elle fut méconnue et
contrariée à sa naissance par des religieuses,
38 LA B. MARGUERITE MARIE
filles du grand François de Sales, qui avait tant
aimé le Cœur de son divin Maître. On ne peut
dire les persécutions qu'essuya la sœur Marguerite-
Marie, lorsque, fidèle aux ordres célestes qu'elle
avait reçus, elle fit connaître à ses supérieures
les révélations de Notre-Seigneur. Soit amour de
la paix, soit crainte des nouveautés, soit igno-
rance , soit sévérité naturelle, elle ne trouva chez
ses supérieures que des doutes, de l'incrédulité,
et très-souvent des humiliations et des rebuts.
Dieu le permit ainsi, afin que la vertu, la pa-
tience et la sincérité de cette sainte fille écla-
tassent dans ces souffrances profondes d'une âme
convaincue devant qui l'on nie ce qu'elle croit,
devant qui l'on traite de mensonges et de fables
ce qu'elle sait être la vérité même. Une seule
consolation se rencontra pour Marguerite-Marie
dans cette vallée d'absynthe où la volonté divine
l'avait conduite : ce fut la présence et les conseils
CHAPITRE III 39
d'un saint prêtre qui comprit enfin par quel esprit
elle était conduite. Le P. de la Colombière, de
la Compagnie de Jésus, était ce serviteur de Dieu
prédit à la pauvre religieuse : homme d'une
grande et tendre piété, d'un zèle ardent pour le
salut des âmes, d'une science profonde et d'une
vive pénétration, il vit le cachet de Dieu là où
les religieuses n'avaient vu que les visions d'un
cerveau exalté ; il rassura Marguerite, la guida
dans les voies du sacrifice où le Ciel l'appelait;
il devint lui-même le disciple bien-aimè du Cœur
sacré de Jésus, et il fut le seul appui visible, le
seul conseil qu'elle eût rencontré depuis de lon-
gues années. Mais cette consolation devait être de
courte durée : le P. de la Colombière fut envoyé
en Angleterre pour travailler aux missions péni-
bles et dangereuses de cette contrée. Ce départ,
qui dut être si sensible à Marguerite, avait été
prédit par elle, quoique les circonstances don-
40 LA B. MARGUERITE MARIE
nassent lieu à des prévisions contraires. Elle prédit
également ce qui lui arriva durant le cours de
son apostolat dans l'ancienne île des saints; elle
s'unit à ses travaux par ses prières et ses péni-
tences, et enfin, elle l'avertit de sa mort pro-
chaine qu'elle avait connue en Dieu, donnant
ainsi une preuve de plus de l'esprit prophétique
dont elle était animée.
La direction éclairée du P. de la Colombière
fut pour Maguerite une tranquille oasis dans un
chemin pénible. Après son départ, elle-même
et la dévotion dont elle était l'apôtre furent de
nouveau en butte aux épreuves et aux objections
des religieuses ses compagnes. Nous n'entrerons
pas dans le détail de cette longue souffrance où
le cœur délicat de Marguerite endura une cruelle
oppression, bien moins des soupçons injurieux
dont elle était l'objet que du doute qui s'at-
tachait à la dévotion qu'elle devait propager.
CHAPITRE III 41
Elle aimait à souffrir, mais la croix qui lui était
envoyée pesait sur la partie la plus sensible de
son être : on lui défendait les pratiques de dé-
votion par lesquelles elle honorait le divin Cœur;
on tenait captive sous le joug de l'obéissance
cette âme ardente qui aurait voulu publier les
merveilles de l'amour de Jésus et lui témoigner
en mille manières sa reconnaissance. Elle n'était
libre d'aucun de ses actes, mais elle était libre
de souffrir, et elle souffrait sans cesse, par ces
t
peines intérieures, par de cruelles maladies, par
de plus cruelles austérités. Le jeûne, les disci-
plines sanglantes ne lui suffisaient pas : elle
gravait sur sa poitrine avec le fer le nom de
Jésus et en avivait les marques avec la flamme.
Tout cela se faisait dans le secret, sans osten-
tation; les maladies étaient endurées avec la plus
angélique patience, les peines morales et les
contradictions avec la plus absolue humilité. Des
4
42 LA B. MARGUERITE MARIE
vertus si constantes finirent par faire douter les
religieuses de leurs doutes; des faits extraordi-
«
naires les ébranlèrent encore plus : on vit une
jeune religieuse qui se trouvait en danger de
mort, guérie soudainement le jour où la sœur
Marguerite, sur l'ordre de la supérieure, reprit
ses communions et ses oraisons en l'honneur du
sacré Cœur; Marguerite elle-même recouvra la
santé d'une manière miraculeuse; différents évé-
nements arrivèrent comme elle les avait prédits,
et, plus éloquentes que ces prodiges, ses vertus
démontrèrent que les révélations dont elle était
honorée étaient vraiment l'œuvre de Dieu. Les
préventions furent longues à s'effacer, elles du-
rèrent et contre elle et contre la dévotion qu'elle
voulait inspirer à ses compagnes; à peine lui
permettait-on. onze ans après la première révé-
lation, d'honorer, comme à la dérobée, le Cœur
du Rédempteur avec les jeunes novices dont le
CHAPITRE III 43
soin lui était commis ; les religieuses professes
ne permettaient point qu'on leur parlât d'une
œuvre de piété nouvelle, et quelque progrès
que Marguerite eût fait dans leur esprit, la
seule victoire qu'elle ambitionnât n'était pas rem-
portée. Elle écrivait à une supérieure en ces
termes sur ce sujet qui lui était toujours pré-
sent :
« Je ne saurais m'occuper d'autre chose que
du sacré Cœur de Jésus. Je mourrais contente,
si je lui avais procuré quelque honneur, quand
même il m'en devrait coûter une peine éternelle.
Pourvu que je l'aime et qu'il règne, il me suffit.
La contradiction m'a mise souvent sur le point
de cesser d'en parler ; mais j'étais.si fort reprise
de mes vaines craintes, par lesquelles Satan
s'efforçait de me décourager, et ensuite tellement
fortifié et encouragée, que j'ai résolu, quoi qu'il
m'en coûte, de poursuivre jusqu'au bout, ce que
44 LA B. MARGUERITE MARIE
je ne puis faire à présent qu'avec les sœurs du
noviciat qui s'y portent avec affection. Et en-
core , si l'obéissance ne me le permettait pas,
je quitterais tout, parce que je lui défère toutes
mes vues et tous mes sentiments. »
Elle attendit, elle souffrit longtemps ; mais un
jour, en entrant dans le cœur de son monas-
tère, elle fut saisie d'une joie indicible : elle
vit, sur un autel orné de fleurs, une grande
et belle image du sacré Cœur, tel quelle l'avait
vu dans les apparitions du divin Maître ; au-
dessus de ce tableau se trouvait un écrit qui in-
vitait celles qui aimaient le Fils de Dieu à lui
rendre les hommages profonds que mérite son
incompréhensible charité.
La sœur Marguerite ne pouvait en croire ses
yeux, son âme débordait d'allégresse : pour la
première fois le Cœur du Verbe allait être pu-
bliquement honoré ; cette dévotion sublime à
CHAPITRE III 45
laquelle elle s'était immolée serait connue, adop-
tée par les âmes fidèles ; les promesses de Jésus
s'accomplissaient 1 toute la communauté s'unit à
elle, la première adoratrice, pour rendre hon-
neur et gloire au Cœur sacré de Jésus Dieu
et homme; on décida le même jour qu'une cha-
pelle dédiée sous ce vocable serait élevée dans
le jardin du couvent; tout le monde, pension-
naires , novices, professes, s'imposa pour y con-
tribuer ; les unes donnèrent de l'argent, les
autres promirent de plus grands travaux. Et
toutes , dés ce jour mémorable, redoublèrent de
piété et de ferveur ; la maison était renouvelée,
tout prenait une face nouvelle, et l'esprit vrai-
ment évangélique de saint François de Sales
recommençait à régner parmi ses filles. Ne les
avait-il pas nommées d'avance Filles du Çœur
de Jésus? Ne leur avait-il pas donné pour
principale leçon : Soyez douces et humbles de
46 LA B. MARGUERITE MARIE
cœur? Ne leur avait-il pas donné pour emblème
enfin un cœur surmonté d'une croix et percé de
deux flèches?
La- patience et la mansuétude de Marguerite
avaient sans doute opéré cet heureux change-
ment ; mais il s'était produit par les soins d'une
religieuse, sœur Marie des Ecures, qui, après
avoir montré beaucoup d'opposition à la dévo-
tion nouvelle, s'était sentie pressée vivement par
la grâce, et avait voulu réparer ses longues
contradictions, en élevant elle-même, de ses
mains, un autel à ce Cœur divin oublié et
méconnu. Et soudain toutes ses compagnes avaient
partagé ses sympathies, et dès ce jour, le mo-
nastère de Paray-le-Monial était irrévocablement
consacré au sacré Cœur.
Marguerite était heureuse, le but de sa vie
était atteint, la grande et cruelle lutte avait
cessé ; elle put s'occuper dans le silence de sa
CHAPITRE III 47
perfection intérieure, afin d'orner de plus en
plus cette âme que Dieu avait choisie et pour
laquelle le jour des noces éternelles n'était pas
éloigné.
IV
Mort de Marguerite Marie
On remarque dans la Vie des saints que Dieu
a souvent récompensé la fidélité de ses servi-
teurs en leur faisant connaître d'avance le jour
de leur mort. Cette faveur couronna chez Mar-
guerite-Marie toutes les autres : elle fut le com-
plément du don de prophétie qu'elle avait reçu
à un degré éminent, et l'on put voir une der-
nière fois que les dons de Dieu en elle étaient
véritables et infaillibles. Dans le cours de l'année
CHAPITRE IT 49
4690, elle annonça à diverses reprises avec l'ac-
cent d'une profonde conviction, que cette année
serait la dernière qu'elle verrait sur la terre;
elle se prépara au mois de juillet à une mort
prochaine, par une retraite de quarante jours
qu'elle passa dans une solitude profonde, et au
sortir de ces jours de pénitence et de contem-
plation , elle tomba malade.
On était au mois d'octobre ; la communauté ,
selon les usages de l'Institut, allait faire sa re-
traite annuelle ; Marguerite voulut, malgré son
état de souffrance., s'associer aux exercices, mais
elle fut obligée de garder le lit. Son malaise
n'inspirait pas d'inquiétude ; le médecin dit :
— Elle n'en mourra pas ! — J'en mourrai,
dit-elle doucement et avec un paisible sourire.
Sa mort approchait, et ses compagnes étaient
parfaitement rassurées sur le sort de la malade.
Elle demanda avec instances la sainte commu-
5
30 LA B, MARGUERITE MARIE
nion , et on De peut dire les ardeurs de son âme
dans cette possession de l'Epoux céleste qu'elle
recevait pour la dernière fois. Tout l'amour qu'elle
avait pour Jésus au saint Sacrement se révélait
alors; les saints dans le ciel peuvent seuls mieux
aimer.
Qependant, sur le seuil du tombeau, encore
tout énivrée des délices de la sainte table, Dieu
permit qu'elle eût un moment d'horrible frayeur.
Elle voyait les jugements de Dieu, qui juge
les justices mêmes, qui trouve des taches dans
les anges, et elle tremblait de terreur ; on l'en-
tendait répéter en sanglotant : — Miséricorde,
mon Dieu 1 miséricorde 1 Quelque temps après,
ses frayeurs se dissipèrent, l'épreuve courageu-
sement subie ne revint pas, et son âme entra
dans une paix profonde qui se révélait sur son
visage. Le médecin persistait à dire que la ma-
- ladie n'était point mortelle, mais la malade lui

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