La bonifacéide : pochade historique, suivie de notes justificatives / [par Louis Lefloch]

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L. Lefloch. 1865. 1 vol. (150 p.) ; in-18.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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LA BONIFACÉIDE
LA
BONIFACÉIDE
POCHADE HISTORIQUE
SUIVIE DE NOTKS JUSTIFICATIVES
Les papes ne sont pas ce (ju'iin vain peuple pense.
[Variante do \OKTA\nt.)
LOUIS LEFLOCH
1865
Dans une publication récente (1), nous disions :
« La civilisation religieuse marche avec la lenteur do la
» tortue, et des insensés voudraient encore qu'elle marchât
» comme récrevisse.... en reculant! Doubledéli jeté à lu raison
» humaine, qui marche, elle, avec la vitesse de la vapeur
* motrice! »
Nous ne pensions pas que le chef des « insensés » justifierai!
si tôt et si péremptoirement cette parole. VEncyclique n'est -
elle pas en effet ce « défi jeté à la raison humaine? »
Et des hommes qui prétendent parler au nom de Dieu, ont
npplaudi à celte oeuvre que ne désavouerait pas Satan, le
« prince des ténèbres ! »
Un de ces hommes môme a osé écrire :
« Je conviens que plusieurs des doctrines qu'on professe en
» ce moment, et qu'on regarde de bonne foi, sans doute,
» comme un fondement assuré pour les gouvernements îno-
» dernes, sont en opposition directe avec celles que l'tôfdise
» catholique a toujours professées, et que Pie IX vient encore
» de proclamer avec une franchise, une netteté et un courapo
» qui annoncent bien une certaine grandeur d'âme. Il semln-»
» être à deux doigts de sa perte (pourquoi, s'il vous plan,
yi) Juttice humaine et l'une tle mtrl.
— 2 —
monsieur l'écrivain sacré?), et il parle comme les Boni-
» face VIII et les saint Grégoire VII (1). »
Quo sont donc ces « Boniface VIII » et ces « saint Gré-
goire VU? »
Pour Grégoire Vil, Napoléon I" va répondre.
Le 1*' mai 1810, à Bruxelles, Napoléon recevait une dépula-
tion du clergé, et disait :
« Je no suis pas do la religion de Grégoire Vil, qui n'était
» pas celle do Jésus-Christ. Jo me ferais plutôt protestant quo
» de l'adopter. Jésus-Christ, qui n'a reconnu aucun rite tem-
» porel, quoiqu'il eût dépendu do lui d'ériger un trôno à Jéru-
» salem pour dominer sur toute la terre, no l'a pas voulu : il
» s'est humilié jusqu'à l'heure de la Rédemption ; il n'a pas
» voulu quo ses apôtres et leurs successeurs eussent d'autres
» prétentions que celles de l'humilité et de la paix ; il a dit :
» Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est
» à Dieu » Les papes ont fait trop de sottises pour les
» croire infaillibles. Qu'est-ce donc qui a fait le schisme de
» l'Angleterre et delà moitié de l'Allemagne ? Ne sont-ce pas
» les prétentions des papes, le3 opi lions de Rome?... J'aurai
» tous les égards pour le pape, je le reconnaîtrai comme chel
» de l'Église, comme successeur de saint Pierre, comme vicaire
» de Jésus-Christ, en tout ce qui concerne la foi et la doctrine,
» mais il ne doit pas s'immiscer dans mou temporel. Ces deux
» puissances sont indépendantes. Je veux la religion de saint
» Louis, qui a eu aussi des discussions avec le pape (2). Jo
» veux la religion de saint Bernard, do Bossuet, de l'Église
s> gallicane ; je la protégerai de toutes mes forces; mais je no
» veux pas la religion ni les opinions des Grégoire VII, des
(I) Lettre île lïv£<|iic Au Monlauliaii an '<!iiii»trr ites miles, 2 janvier J>X5.
{i) Kl cV>l p.iui')|iioi suis doute lo l'aun ,\x 0u'<|iiu i'.ernaid île Saisit l'iotenJuil <luo
i «Htiit L"iii5, caiioiiiïé toulic l'icu, Write cl justice, Oluil dans le» i-uicr*. •
» Boniface, des Jules, qui ont voulu assujettir les royaumes
» et les rois à leur domination, qui ont excommunié los ompe-
» reurspour bouleverser la tranquillité des peuples: quoiqu'on
» dise, je crois qu'ils brûlent dans les enfers pour toutes les
» discordes qu'ils ont excitées par leurs prétentions extrava-
» gantes. »
Quant ù Boniface VIII, qu'on daigne nous lire.
Dans son Adresse au papoPielX, l'Épiscopat réuni à Romo
(juin 1802), disait :
» Une foule impuro do livres, dé journaux et de gravures
» détestables fait une guerro acharnéo à la foi, aux moeurs,
» à la vérité et à la pudeur môme. »
Si l'histoire d'un pape forme un pareil livre, à qui la faute?
Ainsi c'est bien un nouveau Grégoiro VII ou un nouveau
Boniface VIII qu'appelle l'Épiscopat (1).
Est-ce ce pape que rôvait Chateaubriand? — « Pour jeter un
» nouvel éclat, disait-il (Préface de ses Études historiques), le
\> christianisme n'attend qu'un génie supérieur venu à son
*> heure et dans sa place. La religion chrétienne entre dans une
» ère nouvelle ; comme les institutions et les moeurs, elle subit
» la troisième transformation. Elle cesse d'être politique, elle
» devient philosophique, sans cesser d'être divine : son cercle
» flexible s'étend avec les lumières et les libertés, tandis que la
» Croix marque à jamais son centre immobile. »
On no peut mieux condamner l'extravagante Encyclique.
Non : le christianisme n'est point enserré dans le cercle étroit
de l'inflexible baguette de Popilius, d'où le superbe Antiochus
ne pouvait sortir : il est à l'aise dans le cercle flexible qir. peut
et doit s'étendre avec les lumières et les libertés.
Il) M. Rou'and, citant ces papes démoniaques châtiés par Dieu même, a éloqucmmerit
M^nalécct eiéerable voeu du parti ullramonlain (et ignorantin), dans le discours qu'il a
prononcé devant le sénat le H mais 1861», discoure qui a <in double mérite, raie do nos
jours lalïandiue et la fermeté.
_4 -
» Aujourd'hui que les peuples reprennent leurs droits, avait
» déjà dit lo môme philosophe religieux, la Papauté abdiquera
» naturellement les fonctions temporelles, résignera la tutelle
» do son grand pupille arrivé à l'âge do majorité. Déposant
» l'autorité publique dont il fut justement investi dans les jouis
» d'oppression et do barbario, le clergé rentrera dans les voies
» do la primitive Église. »
L'auteur du Génie du Christianisme n'a-t-il pas trop compté
sur les sentiments chrétiens du pontife et des prôtres do la
chrétienté romaine?
Nous l'avons dit ailleurs, nous avons vu Rome, et ce que
nous y avons vainement cherché, c'est le christianisme
L. L.
LA RONIFACÉIDG
I. - LA VOIX DE DIEU
Je chante un fameux pape, un de ces grands damnés
Qu'à son enfer vengeur le Dante a condamnés. (*)
Opère très-fécond ! disait de ce saint-père,
En citant ses amours, un archevêque austère. (**)
0 pape furibond ! disait avec effroi
La France qui luttait contre lui pour son roi,
Peut-être comme lutte aujourd'hui l'Italie
Contre un même fauteur d'une môme folie.
Puisse le noble roi Victor-Emmanuel
Déployer la vigueur de Philippe le Bel !
Grand sujet!... Je l'ébauche. Et j'atteste l'Histoire. :
L'incroyable est parfois ce qu'elle obligo à croire.
(♦) Voyez la note 15 du chapitre XII.
(*«) Cilles A}celui, archevêque de Narbonno. (Voyez la note S du chapitre XI.)
-. 6-
Et, de la lyre épiquo ignorant les beautés,
J'aiguise en humbles vers (*) lo trait des vérités (1).
« Célcstin ! Célestin ! apprends à to connaître :
» Pour le pontificat Dieu ne t'a point fait naître :
» Il faut l'humble houlette à ta débile main :
» Préfère le couvent à ton palais romain. »
Ainsi parlait, la nuit, une voix inconnue,
Qu'un vieillard réveillé croit vibrer dans la nue.
— « Oui, répond-il, c'est toi qui me parles, mon Dieu !
» A mon âpre désert j'ai dit un triste adieu :
» Je le regrette trop pour ne point me soumettre :
» Ordonne ! »
— « Célestin, obéis à ton maître !
» Il faut l'humble houlette à ta débile main :
» Fuis de Naples : retourne à ton cher Apennin. »
— « Oui, répond-il encor, la montogne sauvage
» A l'ermite d'hier rendra son ermitage.
» L'Abruzzo m'entendra te redire, ô Seigneur !
» Mes voeux d'un coeur fervent pour le commun bonheur. »
Et, quand l'aube a paru, quittant sa couche dure,
Il appelle un prélat, qui cache l'imposture
Sous un froht où sourit la béato douceur :
Agneau rusé, jaloux d'être loup ravisseur (2) !
(*) t I.un.in » fait une paieite en ver», au lieu d'un poémo épique. » (VOLTAIRR, nota
do In lltnrhdt.) Il eil rciir.ii a un ancien journaliilo d'imiter Lucain.
— « Dieu, mon cher cardinal, m'a parlé, dit le pape;
» Et Dieu veut qu'aux grandeurs le Solitaire échappe.
» Le mont de Majcllo me rappelle, cl j'y cours
» Dévouer à ce Dieu le reste de mes jours. »
— « Quoi ! Votre Sainteté renonce ù la puissance? »
— « Notre Sainteté doit à Dieu l'obéissance.
«. Convoquez les prélats, monsignor : que leurs voix
» S'accordent saintement pour un plus digne choix. »
L'ordre est exécuté. Les cardinaux s'assemblen',
Et le sceptre sacré tombe dos mains qui tremblent ;
Et le bénin prélat, plus souple cl plus cafard,
Brigue la majesté qu'abdique le vieillard.
Sa foi brille, on y croit; l'intrigue le seconde,
Et c'est lui qu'on choisit pour le pasteur du monde...
Lui, Benoît Cajetan (*) !... Mais on a protesté ;
Mais des canons muets le texte est commenté.
Deux barons cardinaux, les Cplonna, proclament
Célestin toujours pape, et c'est lui qu'ils réclament.
Boniface s'alarme, el l'esprit infernal
Par le crime bientôt a conjuré le mal.
Auprès de lui rampait dans un état servile
Un prêtre fanatique, à l'âme basse et vile.
Jeune encore, il avait la force d'un bandit;
Laid et blême, il avait la face d'un mou lit.
C'est ce valet affreux que le pape utilise
En osant invoquer le salut de l'Église.
— « L'Église, lui dit-il, court un grave danger :
» Un conflit sacrilège est près de s'engager,
(*) Il prit Us nom dcftouiCace VIII eu succédant a Cclc»"
- 8 —
» Et le schisme naîtra si Célestin n'expie
» L'audacieux concours qu'il prête ù l'oeuvre impie. »
— « Mais Naples, qui nous fête, a des détours secrets.,
» Et les noirs carrefours, Saint Père, sont discrets! »
— « Naples n'abrite plus celui que je redoute :
» De l'agreste couvent il o repris la route...
» Il n'y doit point rentrer!.. »
— « C'est facile : il suivra
» La rive du Volturnc, et' son pied glissera... »
— « Un moine l'accompagne. »
— « Un moine est charitable :
» Il tendra sur le bord une main secourablo,
» Et le bord plus glissant... »
— Non, Maffredo : Dieu seul
» Doit sur sa créature étendre le linceul.
» Mais il faut quelquefois aider à Dieu... »
— « Saint Père,
« Je ne comprends pas bien... »
— « Au lien d'un monastère,
» Je veux pour l'ennemi de l'Église un château.
» Dans cette Campanie, au sommet d'un coteau
» Où l'oranger parfume une atmosphère pure,"
» Où rit un b:au soleil, où la brise murmure,
» Est Fumon, un castel agréable... et désert.
» Pour lo pape déchu ce castel est ouvert...
» Tu le refermeras... Mo suis-je fait comprendre? »
— « Parfaitement. »
—« Pars donc, et viens bientôt m'apprendre
» Que le vieillard repose en un calme réduit,
» Où, fatigués du jour, ses yeux auront la nuit;
- 9 -
» Où l'air sera léger pour sa faible poitrine;
» Où pourra moins longtemps souffrir l'âme chagrine...
» Tu m'entends? »
— <? A merveille : oui, le corps moins cruel
» Doit laisser s'envoler l'ûme avide du ciel! »
— « C'est bien. Je te bénis. Ta piété zélée
» Va raffermir l'Église impîment ébranlée. »
Maffredo s'agenouille, et le saint-père étend
Sa pastoralo main sur le front dégoûtant.
Et leurs lèvres, que tord la malice ou la rage,
Marmonnent, sous le nom de prière, un outrage 1
Maffredo part. Le moine entre au château fatal,
Et, vivant, voit la nuit du caveau sépulcral (3).
Sa vigueur cependant résiste; mais l'année
Pour un tombeau plus doux éteint sa destinée.
Et, près de succomber à l'homicide lent,
Il entend ce cri sourd : « Un prélat insolent,
« 0 moine! t'a trompé. Par une sarbacane,
» El dans un mur percé, passa sa voix profane (k).
» Ton oreille attentive eût reconnu Satan,
» Prenant à ton chevet l'accent do Cajetan. »
— « Misérable! a crié l'agonisant lui-même.
» Il a, comme un renard, conquis le rang suprême;
» Il doit, comme un lion, sur le monde chrétien,
» Régner... Mais tu mourras, ô pape! comme un chien (t>)! »
La voix se tait, lo coeur ne bat plus, l'âme expire;
Et Rome, qui frémit, entend l'écho redire :
« Il doit, coramo un lion, sur le monde chrétien,
» Régner... Mois lu mourras, ô pape! comme un chien! »
1.
II. - LA NIÈCE DU PAPE
Digne pape! pendant qu'il trouble l'Italie,
Il faut à ses gaîtés une nièce jolie.
Il l'appelle, elle vient, et son époux la suit.
Ses vingt ans sont charmants, et sa beauté séduit.
Le pape est enivré} mais l'époux contrario
L'oncle saint : le saint oncle invoque la patrie!
— « Rome exige ton bras, dit le roi tonsuré;
» Paolo, sois l'appui de mon pouvoir sacré.
» Les altiers Colonna m'insultent de leur rage;
» Mon courage abattra leur impudent courage.
» Déjà j'ai fulminé l'anathème contre eux;
v J'ai maudit jusqu'aux fils de leurs derniers neveux.
» Dieu no le permet point, mais c'est une imprudence
» Quelquefois d'imiter la divine indulgence.
v> J'ai lancé l'interdit; j'ai vengé les affronts
» En brisant les chapeaux que flétrissaient les fronts.
» Les cardinaux déchus ne sont plus qu'hérétiques;
» Leurs parents, leurs amis, sont comme eux sclnsmatiqucsj
» El, les retranchant tous de la communion,
Jo les oi tous voués ù l'Inquisition...
— Il -
» Terrible tribunal ignorant la clémence,
» Dont la rigueur finit lorsque la mort commence!
» C'est peu! j'ai fait crouler les palais opulents
» Où trônaient près do moi ces barons insolents!
» J'ai prouvé ce que sont les barons qui défient !
» Le peuple croit à Dieu quand nos moins sacrifient!
» On dit que ces barons sont nos menottes (1). Non!
» Des sbires et des freins, pour moi, j'aurai raison!
» Népi, Zagarolo, Colonna, ces trois villes,
» Déjà nous ont offert des conquêtes faciles.
» Palestrina résiste; on l'assiège, on se bat
» Pour augmenter encor le fameux exarchat.
» Saint Pierre fut toujours plus indigent qu'un moine ;
» Saint Pierre n'eut jamais de mondain patrimoine.
» Mais du dogme chrétien nous avons rejeté,
» Avec l'humilité, la triste pauvicté.
» Notre rôle a grandi : nous régnons sur les trônes;
» Nous donnons, nous ôtons les royales couronnes :
» Il nous faut la splendeur pour imposer aux rois;
» Il nou "aut la richesse... à l'ombre de la croix!
» Oh! cette croix n'est plus le gibet du Calvaire,
» Nous avons adouci la règle trop sévère.
» Et, sans doute, si Christ sortait du Golgotha,
» Il reconnaîtrait peu la loi qu'il nous dicta.
» Il me demanderait, à moi, son grond vicaire,
» Qui je suis; de quel Dieu je suis l'auxiliaire.
» Jésus me confondrait avec les fiers Césars,
» Pontifes ù la fois do Vénus ou do Mars.
» Et si je mo nommais le successeur de Pierre,
» Peul-êlre, en s'imligMuut, crîrait-il : O vipère!
- 15 -
» Ou plutôt j'entendrais ce qu'entendit Simon (2' :
« Va-t'en,.Sa/an! tu m'es à scandale, v démon !
» Tu ne goûtes point Dieu- ni les choses célestes;
t> Tu goûtes ce vain monde et ses choses funestes.
» Mais les temps sont changés ; mais Jésus ne doit pas,
t Tout fils de Dieu qu'il esl, renaître du trépas;
*> Et nous pouvons sans crainte agrandir nos domaines,
» Et nous pouvons entier nos pompes souveraines.
» Va donc, pour notre éclat, déployer ta valeur ;
» Va de mes preux bénis aiguillonner l'ardeur :
» Palestrina t'attend. Digne soldat du pape,
» Combats en priant Dieu, pille, saccage et frappe (3).
» Point do pitié!... Pars donc, et reçois, cher neveu,
» La bénédiction du vicaire de Dieu. »
11 obéit, il part, abandonnant aux larmes
Sa Priscilla, livrée à de vagues alarmes.
Le pape rit tout bas. — « O grand David! dit-il,
» Gomme toi, que ne puis-je ordonner le péril
» De l'Urie Héthéen que j'envoie ô l'armée !
» Comme ton âme, ôroi! ma sainte âme est charmée :
» Une autre Bethsabée allume mes désirs;
» Aïeul de notre Dieu ! je rêve tes plaisirs.
» Que Palestrina soit une Rabba pour l'homme
» Qui s'oppose au bonheur du souverain de Rome (4) ! »
Ainsi s'adresse au ciel le ministre de Dieul
Le ciel entendra-t-il l'abominable voeu?
Dix jours sont écoulés ; le siège dure encore,
Et le pontife cède au feu qui le dévore.
C'est le repns du soir. Dans un vin pétillant
Le pnpo amoureux puise un lâche stimulant.
-13-
L'étincelle jaillit de sa prunelle fauve;
Un éclat empourpré colore son front chauve;
Il a la voix stridente; et le discours diffus
Témoigne d'un esprit inquiet et confus.
Sa nièce est près de lui, plus triste qu'égayée,
La joue humide encor d'une larme essuyée.
Itêveuso elle soupire
— « Allons ! ma chère enfant,
» Bois à ton Paolo glorieux, triomphant !
» Tu le verras bientôt, plus enchanté, plus tendre.
» Bannis tes folles peurs; sans souci sache attendre.
» Le souci, prends-y garde! altère la beauté.
» Reprends ton coloris suave et velouté ;
» Sois belle, toujours belle, et, sans pleurer, imite
» Du Cantique sacré la jeune Sulomite.
» Chante comme elle ! Et moi, jo veux, comme l'époux,
» Chanter tes traits charmants, ton beau front, ton oeil don
» Je veux dire avec lui : Vous êtes, mon amie,
•» La perle d'Orient, sous le flot endormie :
» Réveillez-vous. Levez ce visage divin ;
» Permettez quo la joie agite votre sein.
» Que de grâces on voit ! que de grâces on rêve ! .
» Comme lo mont Carmel voir? tête s'élève ;
» Vos lèvres sont des lis; v»s mains, des anneaux d'or ;
» Votre taille est semblable au palmier du Thabor;
» Votre cou ravisssmt est une tour d'ivoire ;
» Les corbeaux du Liban ont la plume moins noire
» Quo votre chevelure, exholant des senteurs
» Que n'évoporc point le calice des fleurs.
» Votre double mamelle aux veines {mirées
- u -
» Est le mont de Sanir aux croupes diaprées.
» Les délices enfin sont dans voire jardin.
» Vigne do Salomon, vous êtes un Édcn (S)! »
La voix brûlait. La sainte — et cynique — Écriture
Voilait niai la pensée effrontément impure.
Priscilla s'étonnait : —« Mais, mon oncle, est-ce bien... »
Il l'interrompt. — « Enfant! tout le dogme chrétien
» Est dans ce motdivin : « AimezX » Aimons-nous... j'aime! »
— « Oui, tout votre prochain. »
— « Mon prochain, moi, toi-même! »
— « Moi, comme votre nièce, oui, sans douto. Et merci
» Du paternel amour qui se révèle ainsi. »
— « Un amour paternel... oui, c'est le mot, ma fille!
» J'éprouve cet amour pour toute ma famillo ;
v Je veux qu'elle s'élève, et ton frère, déjà,
» A goûté des trésors ravis aux Colonna.
» C'est peu. Sans m'avcugler sur son esprit inculte,
» (11 est vrai que l'esprit n'est point utile au culte (0)...)
» En le créant marquis, je l'ai fait cardinal :
» C'est un roseau, soutien du bâton pastoral.
» Sois donc reconnaissante envers moi... »
— « Je veux l'être.
% Je le serai surtout si vous daignez permettre
» Que mon cher Paolo, me rendant au bonheur,
» Se dérobe au danger... »
— « G'cst-à-diro à l'honneur! »
•—«De grâce!.. »
— « C'est assez! Chef on soldat, tout homme
» Qui franchirait le camp, qui paraîtrait à Rome,
» Serait truîlrc à l'Église, au ponlife, à l'État,
15 -
> Et l'Inquisition punirait l'attentat. »
Elle so tait, s'approche; et contenant sa fièvre,
Sur le beau front il pose une placide lèvre ;
Et quand il a cueilli la douce volupté,
A la timide épouse il rend la liberté.
Boniface a vieilli; mais vertement il porte
Les ans accumulés de sa vieillesse forle.
C'est dans ce coeur qui court au néant du tombeau,
Quo le brutal Amour allume son flambeau!
Ce flambeau le consume. Et, quand le drop l'enferme,
« Oh! oui, murmure-t-il, ma peine aura son terme!
» Si l'on ne cède point docilement, j'aurai
» Ou la ruse ou la force, et je triompherai!
» Folle Église, qui veut museler la nature,
» Et qui nousjetlo ainsi dans une inlrigue impure!
» Dieu n'a.poinl créé l'homme afin qu'il s'annulât!
» Jésus n'a point prescrit l'odieux célibat.
» On a vu préférer le ciel au mariage,
» A-t-il dit : comprendra qui pourra ce langage (7).
» Une énigme jamais no peut être une loi.
» Mois la loi n'est point là. Pendant millo ans la foi
» A- t-cllc donc souffert du noeud qui scandalise
» Aujourd'hui jo ne sais quels docteurs de l'Église (8) ?
» Deux prêtres engendraient deux onciens papes-rois :
» Formose, Etienne sept. Plus lard Sergius trois
>» Plaçait auprès de lui, sur notre trône austère,
■ La belle Marozic, une épouse adultère !
» Puis, Landon et Jean dix, les amants de sa soeur,
n Devaient à ces Phrynés le sceptre du pasteur (0).
»> Et Marozk' hobilc élevait au saint-siège
- 16 -
» Jean onze, qu'enfantait son amour sacrilège.
» Le malheureux Jean douze, imprudent libertin,
» Sous un stylet d'époux terminait son destin.
» Grégoire sept lui-même éprouvait la tendresse
» Pour Mathilde, qui fut sa secrète maîtresse (10),
» Et qui paya l'amour de ses généreux biens,
» Pieusement unis à nos trésors chrétiens.
» Dieu n'a point protesté : Dieu sait que l'homme est homme.
» Dieu n'a point fait de loi spéciale pour Rome.
» Je puis donc avancer dans le chemin tracé.
» Sainte Eglise, tant pis pour ton ordre insensé!
» Transforme ma nature en m'imposont ta règle :
» En un vil passereau métamorphose l'aigle!
» Jusque-là j'ai raison conlre toi. C'est à loi
» Que Dieu môme reproche une immorale loi.
» Briso-la! Laisse-nous être ce que nous sommes;
o Pour servir tes autels accepte enfin des hommes,
» Non des êtres sans nom, sans sexe, sans valeur,
« Vers de terre privés de sang et de chaleur,
» Hybrides parias, eunuques avec l'âme,
» Avec le sentiment ou l'instinct qui l'enflamme!
» Ou si tu veux toujours asservir noire corps,
» Romps-en résolument les trop puissants ressorts;
» Détruis nos vains penchants, ces cruelles géhennes;
» Fais de nous tous, enfin, d'impuissants Origènes (11)! »
A ces mots le sommeil clôt les yeux enflammés,
Et des songes riants flattent les sens charmés...
Et le pape s'éveille, heureux de reconnaître
Qu'il n'a point pour l'Égliso anéanti son ètr<\..
III. - LE MESSAGE SECRET
Le pape a vers le camp dépêché Maffredo,
Et Moffredo sourit au voeu de Paolo :
En jurant le silence, il accepte un message
Pour l'épouse vouée aux langueurs du veuvage :
« Cher ange, écrit l'époux, je souffre loin de toi ;
» Comme ton pauvre coeur souffre éloigné de moi.
» Il faut nous réunir une nuit. La nuit sombre
» A Rome comme au camp cachera dans son ombre
» Ma fuite et mon retour. Mon rapide coursier
» Peut me mettre en une heure au seuil hospitalier.
» Dans deux nuits, à minuit, attends-moi donc, cher orge.
» Des couvents féminins tu sois In règle étrange (1^ :
» La nonne sort la nuit comme elle sort le jour,
» Et peut dans le mystère épancher son amour.
» Souvent même on la voit briller dons une fêle.
» Mais jo veux, dédaignant sa parure coquette,
» Revêtir son habit de bure, plus certain
» De me frayer dans Rome un facile chemin.
» Notre oncle aurait, d'ailleurs, une grande indulgcnr
» S'il savait que j'enfreins sa sévère défense.
- 18 -
» Je t'embrasse... Combien ce mot est froid!.. Oui, mais
» Quo de baisers brûlants, cher coeur, jo le promets! »
Le doux messogo port avec l'homme sinistre,
Du ministre de Dieu dioboliquo minisire.
11 arrive. La routo a troublé son cerveau :
Il étudie, il creuse un scrupule nouveau.
L'amoureux lieutenant do l'amoureux saint père
A surtout pour son oncle exigé le myslère.
Le message est scellé : Maffredo ne sait rien.
Mais si sa foi jurée est un grave lien,
N'cst-il pas plus lié par son devoir fidèle
Envers le souverain qui se fie à son zèle?
Peut-il être envers lui complice d'un secret?
Quand il doit dire tout, peut-il être discret?
Il hésite, et son front trahit l'incertitude,
Et le regard du pape a lu l'inquiétude.
Pressé de questions, l'émissaire a parlé,
Et le secret message enfin est révélé.
— « Le serment, dit le pape, est une vaine chaîne
» Quand il s'agit de nous, de l'Église romaine (2).
» Tout doit être connu, tout doit être scruté :
» Dieu veut que rien n'échappe à notre autorité.
» Ton silence eût été l'indigne perfidie,
n Et ton aveu t'absout. » — Le pape congédie
Lo serviteur tranquille et, rompant le cachet,
S'initie avec honte au secret qu'il cachait.
Un cri de jalousie éclate... il se maîtrise,
Et rappelle bientôt lo valet de l'Église.
— » La lettre, lui dit-il, n'avait rien d'important.
» D'un jeune époux-amant c'fist le langage arder'.
- 19 -
» Ma nièce a pu la lire... Oui, mais, à l'instant même,
» Je reçois un avis d'une importance extrême.
» Les Colonna félons arment un assassin
» Qui doit, la nuit prochaine, arriver a mon sein.
» Autour de ce palais, sous un voile de nonne,
» Il rôdera. Va, cours, et do ma part ordonno
» Au grand inquisiteur de veiller sur mes jours.
» Trois de ses familiers m'offriront leurjsecours ;
» Ils épîront dans l'ombre, et la nonno saisie
» Pleurera dans les fers sa lâche frénésie.
» Le coupable peut-être invoquera mon nom :
» Qu'on soit sourd à sa voix : ni pitié, ni pardon!
» Hâte-toi! » — Maffredo court imposer l'office
Fort peu saint, qu'un saint-père attend du saint office.
Quo deux fois l'ombre est lente à dérober l'azur
Du Soractc, chanté par l'hôte do Tibur,
Et dont l'écho redit la voix du solitaire
Qui gémissait du sang répandu par son frère
Pour ceindre la couronne arrachée à son roi,
Pour soumettre les Francs à sa suprême loi !
La grotlo du rocher le fruit do la montagne,
Suffisaient à l'ermite oncle de Charlemagnc!
Bon prince! il avait vu dans un combat les morts
Payer l'ambition, et sentit les remords!
Aux remords apaisés succédèrent les joies,
Qu'il connut en gardant dévotement les oies (3).
Enfin deux fois a fui lo soleil importun,
Et Paolo chevauche avec son coursier brun.
Un noir manteau le couvre, et lo cheval et l'homme
S'effacent dans la nuit en s'élançant vers Romo.
Le daim est moins léger, moins rapide est l'éclair
Fendant le ciel, quo n'est lo groupe qui fend l'air.
On dirait quo ce sont encor les Dioscures
Qui passent comme un trait dans les plaines obscures
Pour porter aux Romains lo nom d'un autre Aulus,
Vainqueur d'autres Tarquins au lac de Regillus.
Le sabot du coursier soulève la poussière
Qui couvro, avec la ronce, avec l'herbe grossièro,
La campagno romaine aux muets habitants :
Les boeufs silencieux, les ruines du temps (4)!
L'espace se dévore, et l'étoilo dessine
Dans la sombre horizon la porte Prénestine...
Elle est franchie... Il semble à l'heureux cavalier
Qu'il a franchi lo seuil du toit hospitalier.
Son coeur bat, son oeil brille, il sourit, il soupire,
Et c'est par tous ses sens l'ivresse qu'il aspire.
» Priscilla ÎPriscilla! murmure-t-il tout bas,
» C'est ton époux qui vient te presser dans ses bras :
» J'ai soif de tes baisers, j'ai soif de tes caresses...
» Et je veux t'accabler de toutes mes tendresses... *
Une osteria s'ouvre au coursier haletant ;
Et Paolo revêt la bure du couvent.
11 marche... Devant lui lo vide et les ténèbres
S'étendent : sur ce sol les ravageurs célèbres
Ont passé : c'est d'abord lo farouche Alaric;
C'est, après lui, le roi vandale Gcnséric;
C'est Ricimcr le Goth, Odoacre l'Hérule;
C'est Tolila ; surtout c'est leur pieux émule,
- 2f -
Robert Guiscard, l'appui du pontife chrétien
Qui transportait son trône au tombeau d'Adrien,
Grégoire sept, livrant au fléau de la guerre
Rome, pour conserver une motte de terre (!i) !
Le dogmo quo défend l'humaine papauté
No serait-il donc pas d'abord l'humanité?
Du Normand, quo comblaient les plônières grâces,
Le Cclius surtout avait gardé les traces.
Les chênes l'ombrageaient lorsquo Rome naissait;
Mais les chênes tombaient, et la main bâtissait.
Le désert devenait à son tour uno ville.
Lateranus, fuyant le Palatin servile,
Où fumait pour Néron l'encens de l'impudeur,
Y fondait le palais, où montait le licteur
Pour l'unir à Pison, à Sénèque, aux victimes
Qui voulaient de Néron interrompre les crimes !
Constantin recueillait ce palais de latran,
Et son dor .a faisait un premier Vatican.
Bientôt il y groupait la vaste basilique,
A qui Dieu n'a laissé qu'un antique portique.
Pourquoi Dieu permet-il à l'homme comme au temps
De dévaster ainsi ses temples éclatants?
Constantin (que n'a point lavé l'eau salutaire,
Dit-on), près du palais créait son baptistère.
Tous, monuments fameux, mais couteaux de Jeannot,
Bâtis et rebâtis par le zèle dévot. .
Guiscard a tout autour promené ses ravages;
Les maisons s'écroulaient sous ses Guelfes sauvages,
Et la ville d'hier redevenait désert.
C'est ce désert qu'enfin Paolo s'est ouvert.
- !2 -
Il touche au but:.. Un bruit tout à coup l'inquiète;
Devant lui, do trois corps passe la silhouette;
Ils sont noirs ; sur leurs yeux s'abaisse un capuchon ;
Un poil, signo de force, obombro leur monton.
Ils s'avancent ensemble, et la nonne s'arrôto...
Mais six mains à la fois font incliner sa tête,
Et trois voix ont poussé cette exclamation :
« Nous t'arrêtons au nom do l'Inquisition ! »
Effroyable concert!... c'est la foudre qui tonno,
Écrase, pulvérise... Et Paolo frissonnp...
Lo bâillon à sa bouche intordit la clameur,
Et la chaîne de fer redouble sa stupeur.
Tout l'abat : c'est un mort plein de chaleur encore,
Que l'on porto au sépulcre où la douleur dévore !
Les excommuniés remplissent les caveauxi
Vestibules cruels do généreux tombeaux!
Ce sont des Colonna les amis hérétiques :
Les Boniface seuls sont les bons catholiques !
Le saint offico a donc fouillé les monuments,
Et cherché des cachots jusqu'en leurs fondements.
Ainsi, pour Paolo, s'ouvre dans les ténèbres
Du monument d'Auguste un des caveaux funèbres.
O Christ J lo voulais-tu ? l'empereur des païens
Érigeait des tombeaux pour de vivants chrétiens !
De ce fier empereur la cendre violée
N'est plus qu'un souvenir dans la vieux mausolée.
Les murs même n'ont plus lo nom impérial.
Mais ils portent les noms d'histrions à cheval :
Habiles écuyers, ils ont enchanté Rome,
El du centaure aimé Rome a fait un grand homme!
- 23 ~
Que dis-jet sur ces murs qu'un empereur dressa,
Se lit lo nom plus cher d'uno elefantessa,
Miss Bubb : d'un éléphant c'est la jeune femelle....
Dignes célébrités de la Romo nouvelle (G) !
Mois no vaut-il pas mieux encenser tout cela
Qu'un Bonifuco huit, l'oncle do Priscilla ?
IV. - LA PORTE DÉROBÉE
Le pontife a menti. Par ses mains déchirée,
De « l'ange » de l'époux la lettre est ignorée.
Cet ange, c'est le sien! il le veut, il l'aura!
Sinon la force, au moins la ruso l'uidera,
Il l'a dit! Il se masque, il parle avec adresse
D'amitié, d'amour pur, de suave tcndresso.
— « Jésus, ajoute-t-il, lui-même sut aimer,
» Jésus bénit la main qui le vint parfumer.
» L'amour, l'heureux amour, fut sa loi.... Mois sa mère
» NVt-clle point aimé Celui qui fut son père?
» Ella Vierge, pourtant, avait un bon époux,
» Joseph.... Mais ce sujet est scabreux entre nous.
» Cependant, malgré moi, sur notre saint Mystère,
» Je fais planer un mot qui m'effraye : Adultère (1)! »
~- « Oh! mon oncle, do grâce.... »
— « Oh! je veux,mon enfant,
» Dans mon propre intérêt, notre Dieu triomphant (2),
» Et jo me gardo bien de trahir mes scrupules.
» Mais ma raison s'oppose aux choses ridicules,
» Et parfois.... »
- i1~
— « Priez Diou, mon saint oncle! »
— « Je crois {
» Je croisa Dieu, ma fille, à Jésus, à sa croix.
» Jo crois quo Dieu peut tout.... Jo crois que Dieu protège
» Celui qui so dôvouo à l'Église, au saint-siège.
» Jo crois que Dieu punit celui qui no sait pas
» Pour nous et pour l'Église affronter lo trépas....
» Je crois que Dieu n'est point propice aux jeunes femmes
* Qui no lui donnent pas complètement leurs âmes...
» L'âme e^lo coeur sont deux : le coeur est à l'époux;
» L'âme est à Dieu, ma nièce, à notro Dieu jaloux....
» Dieu, lo papo, lo prêtre, ensemble se confondent ;
» A tous les trois il faut quo les âmes répondent,
» C'est pécher contre Dieu que de so révolter
» Conlro les voeux, les lois, qu'il nous plaît do dicter.
« Retiens ceci, ma nièce, et sois toujours soumise :
» Tu le concilîras les faveurs de l'Église »
Ce sont d'autres faveurs que le saint-père attend.
Mais l'âme est indocile, et le coeur est constant.
11 se lasso, il s'irrito.... Enfin, un soir, à table :
— » Gifûle, dit-il, ma nièce, à ce vin délectable.
» C'est lo Chio qu'aimait Alexandre lo Grand,
» Et qui réjouissait l'ivrogne conquérant.
» Il doit te réjouir aussi, ma belle filje!
» Bois! et que dans tes yeux cette allégresse brille l
)< Do Palestrino enfin s'ébranlent les remparts,
» Et ton époux bientôt égaîra tes regards.
» Bois donc à son retour, à ta prochaine ivresse ;
*> Bois avec moi ce vin qu'a parfumé la Grèce! »
Et dans un petit verre il verse un vin rosé;
' 2 '
- 20 - -
El, dans sa coupo d'or, sous un oeil abusé,
Il semble aussi verser la liqueur d'Alexandre,
Mais du flacon perfide il sait no rien répondre.
Le petit verro est vide. — « Eh bien, ma chère enfant,
» Va demander ou rôvo un bonheur innocent,
» Dit le papo. J'attends mon Maffredo fidelo;
» J'attends de mon orméo une grave nouvollo. »
Priscilla se retire, en sentant lo sommeil
Déjà do lourds pavots charger son front vermeil.
Elle n'a poin* de peur, qui serait uno offense;
Mois toujours iu pudeur commando la prudence ;
Et, fermant, tous les soirs, sa porlo aux deux verrous, -
Sans crainte elle s'endort ou rêve à son époux.
Le pape sait l'usage, et, riant, il murmuro :
» Tant mieux : l'impunité du succès est plus sûre! ■>
Comme les vieux castels, les saints abris toujours
Ont eu des seuils discrets, de ténébreux détours.
Par là passaient la honte et l'audace immorale ;
Mais l'impudent mystère étouffait le scandale.
Des couvents, à Genève, avaient des souterrains
Qui menaient librement les moines aux nonnains {?>).
Lausanne gardo encore une secrète issue (4)
Où, don Juan mitre, glissait inaperçue
Une sainte Grandeur qui, se moquant de Dieu,
Changeait un monostère en un infâme lieu.
Ne valait-il pas mieux ce creux de la statue
Où passait une voix parla foule entendue (o)?
Pour la foulo, c'était le dieu qui parlait. Non!
Ce n'était qu'un tuyau qui conduisait un son!
D'Isis, à Pompeï, le charmant oedicule
- «7 -
Dit comment on Irompail celto foule crédule :
Lo templo monlro encor l'endroit mystérieux
D'où les prêtres jouaient insolemment les dieux.
Les prêtres ont toujours trompé l'oeil ou l'oreille !
Qu'est donc lo dieu qui soullVo uno fourbe pareille?
Lo palais de Latran devait avoir aussi
Quelque mystèro utilo au scandale adouci.
Lo pape fureta. Dans uno galerie,
Sous lo tissu pesant do la tapisserie,
Il toucha lo bouton d'un mobile vantail,
Et c'était pour le loup la porte du bercail !
Tout réussit au gré dû l'immonde espérance...
Sa Sainteté pour elle avait la IVovidonco l
Minuit sonne. La lampe est éteinte La nuit
Cacho tout, est partout; partout se taitlo bruit.
Le pape s'est levé. Lentement il s'avance, '
Le pied prudemment nu, sans troubler lo silence.
L'épaulo a dépouillé l'habit pontifical,
Et ne se couvre plus quo d'un léger cendal.
La face luit; le tigre en épiant sa proie
A l'oeil moins rutilant d'une féroce joie.
Le sénilo cerveau brûle de volupté,
Et lo vieillard devient un satyre effronté.
La porte dérobéo est touchée ; elle glisse,
Docile et sans un cri, dans l'étroite coulisse
Lo bercail est ouvort,*et le loup affamé
Marche au lit où reposo un ange trop aimé!
Le puissant narcotique opère sa merveille,
Et,la vivante dort comme le mort sommeille...
O nuit ! dérobe -nous la monstruosité.
- 28 -
C'est assez de dégoût pour le coeur révolté !
Fuis! et laisse l'aurore à nos regards sourire
L'aurore voit encor sommeiller la martyre
Elle s'éveille enfin, moito d'uno sueur
Qui perle sur son front pâle et glacé d'horreur.
« Quel rêve! so dit-elle.. ô songe abominable!
» ion oncle, ici!.,.mon oncle!.. Oh! lo songe est coupable,.,
» C'est co songe qui l'ose accuser... Dieu, pardon!
» Mon onclo m'aime en père, il est tendre, il est bon...
» 11 ne peut... Oh! c'est trop!... je me tais... Cette porto
» Qui m'abrite a toujours sa fermeture forte.
» Ma couche est sans désordre.., Oh! l'affreux cauchemar!...
» Et pourtant... Je suis folle... un pape! un saint César!
» Un onclo! un second père!... ohl quelle extravogance!..
» Mais comment rôve-t-on une telle impudence?
» O ciel, daigno ne plus offenser mon sommeil
» Par un pareil tableau, par un songe pareil! »
Sa camérislo entrant lui remet une lettre :
« La Préneste nouvelle offre de se soumettre,
» Écrit l'habile pape, et je pars, mon enfant.
» C'est moi qui près de toi reviendrai triomphant.
» Et je ramènerai ton Paolo — que j'aime...
» Crois bien, ma Priscilla, que je t'aime de même.. »
— « 0 mon oncle, merci 1 La Sulamile aura
» L'époux cher qu'elle appelle, et qui vous bénira.
» Non, non, ce n'est pas vous qui pouvez... Je m'égare!
» Un oncle, un père saint n'est point traître et barbare...
» Vous me pardonnerez ma pensée... Et pourtant...
i Pourtant il m'a semblé... C'est un rêve insultant... %
» Je veux do mon esprit écarter cette image.
- 39 -
» Mon oncle, vous aurez mon filial hommage.
» Je dois, comme lo mondo, à vos pieds m'abaisser.
» Oui, vous êtes le dieu qu'il nous faut encenser;
» Vous êtes impeccable, infaillible, suprême (C);
» Et nous devons baiser votre saint diadème
• Comme nous baiserions la couronne do sung
» Dont Jésus racheta l'homme reconnaissant. »
Et si le doute encor troublait la jeune femme, ,
Elle disait, plus calme : « Oh! non, c'est trop infâme! »
2.
V. - ROME ET PARIS
Le papo est en effet devant Paleslrina,
Et son bras belliqueux courbe les Colonna.
Les Colonna, baissant leur tôle humiliée,
Sollicitent leur grâce, et la grâce octroyée
Les désexcommunie et les refait chrétiens...
En gardant à l'Église une part de leurs biens!
On jure, on signe, on scelle; et lorsque Palostrine
S'ouvre au pape, lo papo en prescrit la ruine.
Les habitants soumis sans pitié sont chassés;
Les maisons, les palais, les murs, sont renversés.
C'est Sylla qui revient, c'est l'ouragan funeste
Qui s'échappe du ciel et dévaste Préneste.
Plus tard Eugène quatre à son tour détruira
L'immortelle cité, qui se relèvera !
Les papes ont été; sous leur couronne impie,
Des fléaux éternels pour la pauvre Italie!
Indignement rompu par le pontife-roi,
Le pacte aux Colonna n'impose plus de loi (1).
Ils redressent le front, ils rallument la guerre,
Et Rome fait enepr retentir son tonnerre.
- 31 -
Les Colonna n'ont plus de refuge certain,
Et l'èpouvontcment disperse leur destin.
Gênes aux cardinaux offre un humain asile ;
Trois autres Colonna s'exilent en Sicile;
Étienno court en France, et Philippe lo Bel
Enseigne le bienfait au pontifo cruel.
L'opulent Sciarra fuit vers de lointaines côtes.
Mais, comme les forêts, depuis les Argonautes,
Les mers ont toujours eu des bandits, des forbans;
Et Sciorra, leur captif, rame assis sur leurs bancs,
Non sans bénir encor la main qui le protégo
En no le livrant point aux fureurs du Saint-Siège!
Le roi do France un jour sauvera lo captif,
Et le captif n'aura qu'un dcvoûmént trop vif!
Satisfait, oubliant ses haines vengeresses,
Le pontife sacré revient à ses tendresses.
Mais que dire à l'épouse à l'endroit du mari?
Un mot simple, exprimé d'un accent attendri :
Il est mort. — Un tel mot n'a rien qui l'épouvante.
Le sépulcre a déjà la victime vivante;
Aura-t-il la victime expirée?... Oh! non pas :
On pleure, on ne suit point un époux au trépas;
Le pleur cesse, on sourit, et, pour pleurer encore,
On reprend en riant un époux qu'on adore...
A moins qu'on n'aime mieux adorer un amant...
Non, le deuil n'aura point de fâcheux dénoûment...
Ainsi lo haut prélat so parle, et vers sa nièce
Il avance en portant un masque de tristesse
— « Ma fille, lui dit-il, Dieu daigne l'éprouver,
» Baisso un front plus soumis; garde-toi de braver
-32-
» Lo courroux du Seigneur, qui parfois nous accable
n Pour mieux nous préparer une joie ineffable.
» La douleur qu'on supporte a pour prix la faveur.
» Le mal redoublé doit redoubler la ferveur.
n Apprends donc, sans fléchir sous la main qui t'éprouve,
» Le malheur que je pleure... Hélas! le soldat trouve
» Sur le champ do bataille un péril incessant.
» Mais lorsque c'est à Diou qu'il prodigue son sang,
» Le soldat ne meurt pas : il va porter sa vie
» Dans un monde où son âme à jamais est ravie !
» J'ai tort de pleurer, moi, qui sais le sort heureux
» Dont jouit à présent un soldat généreux :
» On no doit point pleurer le soldat de l'Église :
» C'est un saint qu'en mourant la gloire canonise.
» Ton ardent Paolo s'est jeté sous les murs
» Qui prêtaient aux maudits leurs asiles impurs,
» Et ces murs s'écroulont... Que ton visage est blême!...
* Tu comprends... Mon enfant, Dieu n'a pas voulu mémo
» Que l'on pût retrouver le corps dans les débris,
» Et les pieux devoirs que l'Église a prescrits
» Ne peuvent... » — Priscilla, lentement offaiblie,
Incline sur son sein sa figure pâlie;
L'oeil se ferme ; le coeur, sans palpitation,
Semble près d'étouffer sous une oppression.
Lo bon oncle à l'instant déchire la ceinture,
Et ce qu'à ses regards voilait l'alcôve obscure
Se découvre, et ses yeux contemplent ces trésors
Qui rendent à ses sens leurs lubriques essors.
Le libidineux pape ose plus : il caresse
D'un baiser ce beau sein quo la douleur oppresse.
_ 33 -
Mais la prostration so prolonge'; il revêt
Les charmes dévoilés, do leur voile discret ;
Il sonno, et, roprenant sa face inorlo et triste,
Il laisse la maîlresso avec la caméristo.
La veuve a revêtu les noirs habits du deuil,
Et Paolo gémit toujours dans son cercueil.
Son bon onclo l'oublie, et l'épouse plaintive
Suspend du saint vieillard*une outre tentative
D'ailleurs il croit parfois, sur le front attristé,
Ure un'doute, un soupçon de la réalité.
Peut-il, quand l'avenir est riche de promesses,
Compromettre aujourd'hui ses futures ivresses ?
Un essai répété peut moins bien réussir,
Et, dons un tel moment, il se feruit haïr.
Il est mieux de brider la fougue sensuelle,
Et d'attendre du temps la volupté nouvelle.
Le coeur privé d'époux sera moins rigoureux,
Et le plaisir permis le rendra plus heureux.
Il attend!.. Mais il est un souci politique
Qui ralentit surtout son feu peu « catholique. »
Quand Boniface huit guidait la chétienté,
Rome ne connaissait l'unique papauté
Que depuis deux cents ans. Un pape était un père,
Et l'ôvêque portait ce titre qu'on vénère.
Rome avait un évêquo, un chef sacerdotal,
Et Rome s'empara du titre général.
Grégoire sept voulut qu'un pape fût un maître
A qui, laïcs ou clercs, tous se devaient soumettre.
- 31 —
Il voulut plus. Le peuple élisait, et les rois
Sanctionnaient ou non le populaire choix.
Grégoire sept brisa ces droits, et son délire,
Au nom de Dieu, voulut qu'un pape pût élire,
Déposer, gouverner les princes temporels.
Et lo sang, pour ce rêve, inonda les autels!
Boniface se fuit son déplorable émule,
Et, sur le front des rois, veut imprimer sa mule.
La Sardaignc, la Corso et la Hongrie ont dû
Accepter humblement son souverain élu.
Il veut courber aussi la France et l'Angleterre.
L'Angleterre et la France ont allumé la guerre :
Il ordonne la paix; muisPhilippo le Bel
Borne le droit du pope au droit spirituel.
Bonifucc s'irrite, et rêve la vengeance
Elle s'offre : il reproche à Philippe uno offensa
Contre Gui do Dampierre (*), et lui dicte lo loi
Ou do la réparer, ou de venir, lui, roi !
Devant son tribunal de pape... Ferme et digne,
Lo roi se rit encor do l'ordro qui l'indigne
» Quo le pape, dit-il, reslo dans le saint lieu!
» Un roi de France n'a qu'un supérieur : Dieu!
» Et ra France, soumise au pur christianisme,
» Ne se plîra jamais à l'ullramonlanismo (2). »
Du grand prêtre do Dieu le sang a bouillonné,
Etcontro « tous les rois » un bref est fulminé.
La guerre a de Philippe appauvri les ressources,
Et du riche clergé ses lois fouillent les bourses.
(•) Comte de Fliindn».
- 35-
Le pontife interdit « aux clergés » lo patinent
Des impôts exigés sans son saint agrément.
Et, couronnant l'audace, il anathématiso
« Les rois qui spolîront les trésors do l'Église »
Au bref impertinent l'cdit a répondu ;
L'avare potentat lui •mémo est confoïulu :
Rome do ces trésors souliro une partie,
Et l'édit du royaume en défend la sortie.
Nommons Pierre Barbet, lo prélat courogmx,
Qui s'élève à la fois contre un papo fougueux (3'..
On prolcslo.'uvcc lui. Lo pape s'intimide,
Et le roi librement impose lo subside.
Rome a toujours fléchi devant la fermeté,.
Car Rome n'a jamais pour elle l'équité.
Et c'est l'iniquité qui fait son impuissance;
Honte ou roi qui se voue à son obéissance!
Louis neuf a déjà noblement résisté
A cette impérieuse et faible autorité.
Louis a protégé l'Église gallicane,
Et la foudre a tonné sur l'Égliso « profane! >*■
Cependant Bonifaco élève au rang dos saints-
Ce roi, qui ne sut point vaincre les Sarrasins,
Et qui, mort, opéra soixante-trois miracles!.
L'odeur de sainteté soutirait quelques obstaclvs;
Boniface les lève, et son béat discours
Enccnso un roi — dont Dieu refusait le secours!
» Sa sainteté, dit -il, occupa tant do plumes,
» Qu'un une faiblirait sous le poids des volumes (4) ! »
Paris se réjouit, et sa dévotion
Solcnnise le saint créé par un démon I
- 30 -
Au bruit des chants do mort, la dépouille royale
Abandonne, un instant, sa coucho sépulcrale. .
On la promèno, oh pleure... Et, quand on a pleuré,
On va riro — ou trembler — au théâtre sacré (5)..
Drame étrange, en effet ! Lo Rédempteur des hommes,
Gai baladin, prodigue aux apôtres des pommes,
Badine avec la Vierge — et condamno les morts.
Et de ces morts damnés on voit les affreux sorts.
On voit les deux époux do l'Éden, sans la feuille
Qu'après lo gros péché le pauvre mari cueille.
De Jean-Baptiste on voit la décollation;
On voit do Caïphas l'abomination.
On voit maître renard, humble clerc do l'Église ;
Mois, fin, rusé, matois, il monte... on l'intronise :
Il est évoque... il rit — et change encor de peau :
De l'archevêque il prend le brillant oripeau.
Enfin, madré prélat, maître renard est pape,
Croquant toujours chapons, poules, poussins qu'il happe !
Et le peuple applaudit lu rude allusion.
De nos dévots uïoux c'est la dévotion.
Elle est soge Ils aimaient Dieu d'une foi naïve,
Mais ils savaient crier sous l'étreinte trop vivo
Du prêtre qui voulait ronger leur pauvreté :
Ils no confondaient point prêtre et Divinitél
Rome s'inclinait donc. Mais quand Rome s'incline,
C'est qu'elle ourdit dans l'ombre une trame « divine » :
Car c'est Dieu, toujours Dieu, qui dirige sa moin :
Etes-vous donc, mon Dieu, fourbe, lâche, inhumain?
VI. - LUCRÈCE
0 terreur ! dans son soin quo sent la jeune femme?
Un mouvement étrange... il semble qu'imo autre àma-
Vienne agiter la sienne, et quo d'un autre corps
Son sang dans son liane chasto aiîimo les ressorts*
Qu'est-ce?... Quand le départ déjà la renduit veuve, .
La jeune épouse avait la désolante preuve
D'un vain désir de mère... Et depuis... Mois, depuis, .
NVt-ello pas rêvé dans une de ses nuits,
N'a-t-ello pas senti.... Gïand Dieu!... Doutant encore,
Ello attend.... Mais du sein part un bruit plus sonore :
On dirait un premier vagissement.... O ciel!
Son.onclo a-t-il vraiment.... Mais s'il n'est criminel,
Quel autre.. En ce moment, il entre... Ello frissonne..,
-— « Tu semblés, mon enfant, fuir ma sainte personne
» Souffrant depuis dix jours, tu t'enfermes chez toi ;
» Tu to rends invisible, insensible, et c'est moi
» Qui dois venir ici t'embrasser... »
— « Oh! do grâce.., »
— « N'cst-il pas naturel quo ton oncle t'embrasse?
» Depuis quand vois-tu donc un crime dans cela?» •
— » Depuis... depuis... »
-38-
— « Qu'as-tu, ma chèro Priscilla ? »
— « J'ai... j'ai... pardonnez-moi... j'ai fait un affreux songe...»
— n Le songe, tu lo sais, est toujours un mensonge »
— « Oh l plût au Dieu du ciel que mon songe fût tel! »
— a Bannis-le de l'esprit.... »
— « C'est un songe mortel....
» Il tue... il me tùral... »
—• » Toi?... tu Yeux que je rio?
» Mourir pour un rêve ! »
—- « Oui!... le rêve m'a flétriel »
— a Tu t'égares : le rêve est une illusion. »
— « L'illusion n'a point do profanation. » «
— « Tu n'es pas profanée... »
— « Oh ! que le pape juro
» Ce qu'il me dit ici ! »
— a Moi?»
— « Vous!... Suis-je encor pure? *
— o Jeune folle!... un hymen défend la pureté. »
—- u Oh ! vous me comprenez ! »
— « Non pas, en vérité! »
— « Eh bien t jo comprends, moi, quo pour devenir mère,
» Il a fallu, mon onclo, à mes côtés un père ! »
— <f Uno fleur a suffi pour féconder Junon,
» Et le soufflo do Dieu... »
— « N'invoquons point co nom l »
— « Mais si vraiment tes flancs sont fécondés, ma nièco,
» N'est-ce pas do l'hymen la tardive promesse? »
— » Non : l'hymen est rompu depuis de trop longs mois ;
» El nous n'uvons pas YU renouveler trois fois
» l,o flambeau do la nuit uux crimes favorable,
- 39-
» Depuis quo mon flanc porto un fruit abominable. »
— « Tu t'abuses. »
— « Oh ! non ! »
— « Quel mystère est-ce là?»
— « Un homme, quel qu'il soit, a trompé Priscilla.
» Quel est-il? Répondez, mon onclo, jo vous prie :
» Sur celle couche, ici, quel homme m'a flétrio? »
— « Mais tu fermes ta porlo avec soin? »
— « Tous les soiis.
» Mais no glissc*t-on point dans des arcanes noirs? »
— « Il n'en est point ici. »
— « Quo sais-jo?... Mais j'y pense!
» Ces murs que je croyais uno sûre défense,
» N'ont-ils pas... »
— « Calme-toi... »
— « Jo veux les consulter;.
» Jo YCUX en les frappant.... »
— « Non, tu veux plaisanter,
» Voilà tout, mon enfant... »
— « Une plaisanterie?
» Quand mon coeur est brisé, quand mon âmo est meurtrie,
» Quand mon front est brûlant, et mon sein agile
» Par le scandaleux fruit do Timpudicilé! »
— « C'esl trop... »
— « Non, non! ces murs ont un sccrcl, peut-être
» Et ce secret, je veux et je dois le connaître! »
Et frappant sur les murs, elle scnlil le bois
Qui s'ouvrait dans la pierre, rt demeura sans voix.
Tout était découvert... C'était bien l'infamie
Qui venait so poser sur su tète endormie !
- 40 -
C'était bien un saint onclo, un minisire do Dieu,
Qui venait la souiller d'un exécrable feu !
Sa mémoire à la fois rappelait ce breuvage,
Ce vin grec, à coup sûr complice do l'outrage
Et peut-être, un instant, son esprit rôva-t-il
Un autre roi David, commandant le péril
Pour l'importun époux d'une autre Bethsabce,
Qui dormait, ignorant la porte dérobée!
Tout l'anéantissait... Lo papo avait blêmi;
Son corps avait tremblé, son coeur avait frémi ;
Et, tombant à genoux : — « Grâce pour un coupable !
» Grâce! s'écria-t-il, oui, jo fus misérable!
» Mais j'ai, ma Priscillo, l'amour d'un insensé!
» Jo ne vis pas, je meurs, mortellement blessé!...
» Pitié, femme céleste! Oh! vois combien jo t'aime :
» Prêtre do Dieu, do Dieu je bravo l'anathème!
» Dieu lui-mômo sur moi lanco son interdit !
» Ce Dieu, jaloux do toi, mo damne et ino maudit!
» L'enfer, voilà les feux qui brûleront mon âme :
» C'est la flamme qui doit venger Dieu de ma flamme!
» L'enfer, qui doit avoir des grincements do dents,
» Pendant l'éternité verra mes pleurs ardenls!
» Juge donc do l'amour quo j'ai pour toi, mon ango l
* C'est un regard, un ris, un baiser que j'échango
» Conlro les maux sans fin'des éternels damnés l
» Et quand je dois ôlrc un des grands infortunés,
» Veux-tu donc demeurer toi-même inexorable?
» Veux-tu donc mo frapper d'un bras plus implacable?
» Sois bonne, Priscilla ! Séduit'par la beau lé,
» Dois-jccn être puni par la sévérité?
• 41 -
» Plus que Dieu sois clémente; imite notro Vierge :
» Que de grâces ses mains répandent pour un cierge 1
» Et penses-y ! ton sein fructifié par moi,
» Du conjugal amour te fait la sainte loi :
» Un enfant est un noeud sacré pour une mère :
» Il obligo aux bonlés... aux pardons pour son père. »
— « Un saint-père !... »
— « Tais-toi!.. Jo dois être à tes yeux
» Non lo pape, mais l'homme... »
— « El l'homme est odieux!...
» Laissez-moi! laissez-moi!...»
— « Do tels mois sur ta bouche,
» C'est lo ver sur la fleur, ô Lucrèce farouche l »
— « Tarquin était co ver qui dévorait l'honneur! »
— « L'honneur cède à l'amour, l'amour cèdo ou bonheur I »
11 dit et sort. Et seule, ello reste abattue :
Do Madeleine en pleurs, c'est la morno statue
La nuit qui, sur le ciel, jette un épais manteau,
Voit seule un spectro noir s'échapper du tombeau.
En fouillant dons lo sol où s'étendait sa couche,
Il a senti du fer... c'est son salut qu'il toucho!
Il s'arme... lo geôlier entre et tombe frappé;
Du froc do co vil moino il s'est enveloppé,
Et, lo fer ô la main, il sort avec courage,
Prêt à frapper encor pour s'ouvrir un passage.
Laissant derrière lui lo Tibre aux blondes eaux,
Co complice éternel des éternels bourreaux, >
Il traverso lo champ des Tarquins do Lucrèce,
Où sur l'autel de Mars Rome aujourd'hui so dresse,
- 42 -
Et gravit la hauteur du mont Capitolin,
Où la vigne so môle à l'agreste jardin (\).
La roche Tarpeïa se profile dins l'ombre,
Répétant la leçon de son souvenir sombre.
L'écho n'y redit plus lo cri des Manlius;
Il chante avec l'oiseau sur la fleur du cactus.
Lo Capitole, où Dieu jadis plaçait sa foudre,
Rampe en débris épars sous uno immonde poudre.
C'est là que résonnait lo glaivo d'un Gaulois,
Dont la mort châtiait les trop heureux exploits.
Honto à ces conquérants qui ravagent les chaumes
Et les baignent de sang pour gonfler leurs royaumes!
Co fut Rome!.. Qu'est-elle?.. Et que devint César?
Il râlait sous lo fer do Brutus, son bâtard I
Alexandre expirait comme meurt un hommo ivro ;
Sous un débris do toit Pyrrhus cossait do vivre
Déjà sous son bras môme était mort Sésoslris ;
Un fils avait déjà tué Sêmiramis..
Annibal échappait parlo poison à Rome;
Uno esclave immolait Attila— le grand homme!
Et do nos jours, comment retournait au néant,
Ambitieux du monde, un ompereur géant?
N'est-ce donc point ainsi quo le ciel dit aux princes :
« Régnez ! ne soyez point des voleurs do provinces? »
— « En quoi différons-nous? demandait un forban
» A l'Alcxandro, roi do l'Hymclto au Liban ;
» Je vole un pauvre diable avec ma pauvre barque ;
» Avec mille vaisseaux tu voles un monarque! »
Ainsi Rome volait, et c'était sur co sol
Qu'cllo récompensait l'habileté du vol,
13 -
Comme Sparte riait au jeune Spartiato
Qui promettait aussi d'ôlro un adroit pirato!
Aujourd'hui tout so toit. Le Capitolo est mort,
Et son grand Jupiter a partagé son sort;
Et sur le haut sommet où trônait son imago,
Où l'univers venait déposer son hommage,
S'élève Ara-Coeli, l'église du bambin (2,',
A son tour devenu le souverain divin !
Quel conlroslcl co sont des moines misérables
Qui remplacent les dieux des poétiques fables!
Croyons donc aux dieux!... Romo hésitait a chasser
Ces dieux qu'Horace môme ordonnait d'encenser;
Théodoso exigea qu'on votât, et lo voto
Pour le Christ préféré rendait Rome dévotel
Lo Christ était admis à la majorité (3)!
Et l'on vient aujourd'hui parler do Vérité!
La Vérité, quand l'hommo avec l'hommo disputel
Non, non, la vérité no souffre point la lutte.
Elle est une\ elle luit, phare du monde entier,
Et visible pour tous, nul ne la peut nier.
La lutto, c'est l'erreur commune aux adversaires (l) :
On ne dispute point sur l'éclat des lumières!
Lo spectro a descendu le mont dégénéré,
Et frôlo le cachot sottement vénéré.
Saint Pierre y fut lié, dit un conte imbécile;
Et lîon nous a montré le travertin * ductile,
« Chevet empreint encor du crâne du martyr 1 »
L'Église enseigne-t-cllo à tromper, à mentir?
* Pierre raHaire des environs de nome.
- Il -
LA, danslo creux profond de cette « étuvo humide, »
Mourait do froid, do faim, Jugurtha le Numide,
Qui s'écriait si bien : « Quo vienne un acheteur,
« Rome! et tu te vendras ! »' — Et Rome au dictateur
Se vendait en effet, préparant sa ruine !
Un empire est perdu quand un tyran domine!
lh\ peuple no vit point dans la servilité :
Lo principe de vie est dans la liberté!
Là, dans co roc obscur où surgit l'eau du Tibre,
Souffrait un chef gaulois, rêvant son pays libre,
Ce Vercingetorix, héros d'Alésio,
Qu'à son orgueil jaloux César sacrifiai
C'est lui, co noble chef, qui réclame l'hommage
Du Fronçais visitant celle prison sauvage.
Étrange loi du ciel! ce cachot, un égoùl,
iDo la Romo des rois aujourd'hui c'est là tout (!î) !
Qu'est-ce ô dire? quel est lo singulier emblème?
Faut-il interpréter ainsi le diadème?
Le spectro avait passé. Sa sandale foulait
Le Forum, où jadis la Liberté parluit!
Do là parluit un cri qui remuait le monde
Co n'est plus qu'un désert sous une nuit profonde (il).
Commo au milieu des mers, sur les flots apaisés,
S'élèvent de vaisseaux les mâts, les flancs brisés,
S'élevaient sur ce sol que tapissaient les herbes,
Do beaux fùls de colonne et des frontons superbes.
Lo jour, on n'entendait quo lo bruit du hoyau
Préparant le sillon an lupin, ou porreou,
El trop souvent cassant de sa dent do Vandale
Du chopilcau détruit l'acanthe sculpturale.
-4b -
Là rayonnaient jadis millo beautés do l'art,
Peuple do dieux vivants, enchantant lo regard.
Mais, sous la poudre aussi, ces trop belles statues,
Pour plaire au Dieu du laid, reposent abattues (7).
Au delà so dressait le Coliséc allier,
Quo les Juifs de Titus durent édifier.
Titus se doutait peu que ces Juifs du Calvaire,
Et lo chandelier d'or soustrait au sanctuaire,
A Rome précédaient un Die» (qu'il ignorait,
Quand trente ans avant lui pourtant co Dieu mourait!)
Et la croix du supplice, humble et puissant symbole
Qui devait écraser lo dieu du Capitole!
La catholique main du barbare Normand
So révélait encoro ou front du monument;
Mais les Barbcrini, mais les féaux de Pierre,
Ne l'avaient pas encor choisi pour leur carrière (8) !
Lo désert rovenoit. Do sa fiévreuse mnin
Le spectre heurte enfin lo palais souverain :
La porte cric et roule... O déplorable ivresse!
L'époux est dans lo ciel promis à so tendresse !
11 so nomme... on recule... on croit au revenant...
Et lui, court, libre, heureux, ou chaste appartement.
Tout dort. D'un pied rapide il effleure la dalle ;
Il est au seuil... c'est bien la chambre nuptiale :
— « Priscilla! Priscillu!.. c'est moi!., moi, ton époux!
» Dit-il. J'ai pu briser mes sinistres verrous...
» Je suis libre!., ouvre donc!., jo vis, et lu dois vivre...
» De ses brûlants transports déjà l'amour m'enivre...
» Ouvre à ton Paolo : depuis un si long temps,
» Las do supplier Dieu, mon onge, je t'ullcnds!
3.
- 40 -- ,
» Ouvro!.. » — La lampe écloiro encor la jeune femme :
Ello veillo, songeant au grand pontifo infâme.
La voix sourde a brui comme la voix d'un mort.
Ello tressaille, et fait un inutile effort
Pour sortir du fauteuil dont lo bras l'emprisonno :
Ello aussi croit au speclro... Et, plus tendre, résonne
Cette voix qui lui parle au travers du tombeau.
Ello douto, elle écoulo... — « Oh! jo vois Ion flambeau :
» Tu veilles... ouvre donc!.. C'est bien moi, moi, lo dis-jo!
» Oui, mon retour heureux est sans douto un prodige;
» Mais si le corps a vu la crypte du néant,
» L'ômo est toujours restée en co monde vivant.
» Ouvre, maPriscillal » — C'est bien la voix aimée;
C'est bien lo cri d'amour qui l'a longtemps charmée.
Mais si l'âme et le corps sont là, vivants vraiment,
Si lo ciel lui renvoie un époux, un amant,
Peut-elle, quand son sein... Mais la voix parle oncorc :
Elle so plaint, s'étonne; ello insiste, elle implore
— « Oui, so dit la victime, oui, c'est bien mon époux.
» En mo lo renvoyant, mon Dieu, quo voulez-vous?
» Tantôt jo vous priais do terminer ma vio :
» Eh bien, d'uno autre mort ma mort sera suivie
» Vous nous réunissez pour nous frapper tous deux.
» Merci, merci, mon Dieu: vous êtes généreux! »
Ello ouvrit... et trembla d'épouvante... Oh! cet homme,
Co n'est point un vivant, c'est vraiment un fantômt,
Mais effrayant, hideux... Son front est sans couleur;
Son visogo est chargé d'uno jaune pâleur;
La peau sur l'os saillant ou so collo ou so plisso}
Dans l'orhilc creusée un oeil atono glisse
- 47 -
Les cheveux abondants, poudroux, désordonnés,
Flottent en longs anneaux sur les os décharnés.
Uno barbe, tombant de la lèvre glacée,
Descend sur la poilrino inculte et hérissée
La cagoule du froc encadre la hidcur,
Et du sang sur ce froc met le comble à l'horreur.
— « Jo t'effraie... Oh! bannis celle sombre épouvante
» Ne vois, ma Priscilla, que mon ûmo vivante :
» Ello est belle toujours, car ello aimo toujours...
». Que veux-tu? j'ai souffert pendant do si longs jours!
» No m'embrasscs-tu pas?.. Tu mo fuis... tu recules...
» Quels sont donc tes dégoûts?., ou quels sont tes scrupules? v
— « Me3 scrupules... oh! oui! »
— « Que dis-tu, Priscilli.?
» Quand tant d'heures nous ont séparés, est-co là
» L'accueil quo je devais attcndro d'une épouse?
» Aurais-tu ressenti quelque crainto jalouse?
» Non : jo sors des tombeaux do l'Inquisition :
» Sons mourir, j'ai subi cette inhumation,
» Pourquoi? C'est uno erreur quo l'on a àù commellic :
» On m'aura confondu sans douto avec un traître,
» Dénoncé, signalé... quo sais-je? Et l'innocent
» A tonte, pour convaincre, un effort impuissant.
» Mes geôliers répondaient par l'ordre du silence,
» Et je devais mo taire, en rongeant ma souffrance.
» Oh! oui, j'ai bien souffert, Priscilla!.. Mais enfin
» L'innocent souffrait trop, et s'est fuit assassin.
» La Providence a mis entre mes mains uno orme,
» Et j'ai versé lo sang pour étoncher ta larme...
» Tu pleures en effet... Qu'as-tu donc?., réponds-moi.

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