La Boucle d'Octobre

De

Un thriller SF halentant

Un phénomène d’origine présumée accidentelle, appelé la Vague, a provoqué des écarts temporels permanents, désorganisant la société et bouleversant les conditions de vie dans une vaste zone géographique d’une région d’Europe de l’Est. Arto Neumann, technicien dans une société d’électronique, a été sollicité avec une poignée d’autres « experts » pour s’en débarrasser et, avant cela, s’approcher de la source du mal. Mais, il n’est ni simple ni sans danger de se glisser dans les méandres détraqués du temps, jusqu’au cœur du mystère ; il semble même que tout a été mis en œuvre pour que persiste cette Vague – comme si celle-ci servait quelque dessein secret ? Comme l’a souvent montré la science-fiction, s’attaquer aux désordres temporels n’est jamais exempt de risques. Et, s’il devait survenir, le pire de tous les scénarios envisageables serait ici une forme ultime de paradoxe qui pourrait être baptisée la « Boucle d’octobre ».

La Boucle d’octobre est la réédition révisée d’un roman paru en 2006 (éd. Rivière Blanche). Variation insolite sur le paradoxe temporel, et « voyage dans le temps » sous la forme d’un thriller technologique haletant, c’est une véritable course contre la montre ou plutôt, « contre le temps ».

209 pages A4 PDF


Publié le : mercredi 22 octobre 2014
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EAN13 : 9782369760764
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Jean-Michel CALVEZ
La boucle d'octobre
Collection : Semitam Tenebris "Science-Fiction" Lune-Ecarlate Editions
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© 2014 Jean-Michel CALVEZ. Illustration © 2014 Nathy. Édité par Lune-Écarlate 66 rue Gustave Flaubert 03100 Montluçon, France. Tous droits réservés dans tous payes. ISBN 978-2-36976-076-4. Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou représentation intégrale ou partielle faite par quelques procédés que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon au terme des articles L,122,-5 et L,335-2 et suivant du code la propriété intellectuelle.
Table des matières
Page de titre Mentions légales Table des matières 1 – Jungle urbaine 2 – Espaces concentriques 3 – L'épicentre 4 – Conférence dans l'ombre 5 – Électroniques 6 – Hebbszagon S.A. 7 – Parcours urbain 8 – Décalages 9 – Paradoxes 10 – Souterrains 11 – Shiraï Moshaievsk 12 – Manœuvres temporelles 13 – Volte-face 14 – Le chat et la souris 15 – Interception 16 – Retour vers la Terre 17 – Paradoxes II 18 – Opération Märszky 19 – Le paradoxe fondamental 20 – Epilogue – La boucle d'octobre Annexe Compléments techniques à "La boucle d'octobre" (J.-Michel Calvez) Profil de propagation théorique, pour les modules de types H1 et H2 Remerciements Crédits : Corrections : Illustration :
1 – Jungle urbaine
Radomir considéra qu'il était plus prudent de rouler au milieu du boulevard ; il donna un léger coup de volant à gauche et se recala sur la bande de peinture fluorescente centrale. Assis à ses côtés, Sviatoslav disposait ainsi d'une vision correcte vers les rues avoisinantes et les façades des immeubles, sans être dérangé par la proximité d'étages en surplomb. En dehors des bornes de séparation des voies encastrées tous les quatre à cinq mètres dans l'asphalte, seuls quelques véhicules abandonnés gênaient le passage. Toute circulation était interrompue, ou plutôt circuler restait hasardeux, même s'il n'existait aucune interdiction formelle. Radomir évita de justesse une camionnette de livraison pillée, aux portières latérales et arrière grandes ouvertes, mais il s'offrit en compensation le plaisir coupable d'écraser une poubelle carbonisée. Le support d'aluminium embouti se coucha, et le tout disparut sous le châssis du Dual-Track dans un froissement de tôles presque inaudible depuis la cabine insonorisée.
Outre le blindage qui trahissait son origine militaire, le Dual-Track avait sous le capot d'autres arguments en sa faveur : deux microturbines couplées totalisant mille deux cents chevaux : autant qu'un char de combat, et juste assez de puissance pour propulser ses quatre tonnes à une vitesse déraisonnable. Mais pour l'heure, rien ne justifiait de titiller la pédale de droite ; ils évoluaient en milieu urbain, désert et encombré à la fois. Ici, une seule tactique payante pour éviter les pillards ou les décalés de tous poils : avant toute autre chose, ouvrir l'œil, et le bon. À savoir, celui de Sviatoslav.
Sviatoslav était son copilote. À bord d'un fourgon de livraison bancaire, sa mission consistait à surveiller les alentours, voire un peu plus, en cas de menace précise. Il était donc une sorte de garde du corps, ce qui n'était pas un luxe en ces temps de décalages. Il pouvait, au choix, faire confiance à ses yeux, boostés ou non par les binoculaires à amplification infrarouge à travers les douze millimètres de verre trempé du pare-brise frontal ou, sinon, enfiler le casque et exploiter les optiques de la tourelle de toit du Dual-Track, encastrée comme un bunker. Sviatoslav avait choisi la tourelle, qui avait sa préférence pour des raisons techniques : son zoom était sacrément plus efficace que l'œil nu pour balayer une façade, sans parler de sa capacité de permutation immédiate de la vision vers l'arrière ou vers l'avant du véhicule, via la commande de rotation rapide.
— Bien calme pour un centre-ville, non ? lâcha Radomir, tout en évitant in extremis les restes d'un vélo au cadre tordu en un angle bizarre, et dont les deux roues avaient disparu. On se croirait dimanche.
— Tu veux rire ? Le dimanche, y a marché ici. Enfin, il y avait. Maintenant, j'sais plus. J'y fous plus les pieds sans être accompagné et de préférence bouclé dans mon véhicule. On n'est jamais trop prudent.
— Comme tu dis. Faudrait toujours avoir le pied scotché sur l'accélérateur, pour pas perdre
une seconde de trop en cas de coup dur.
Sviatoslav renifla bruyamment. Il semblait préférer la conversation, quel qu'en soit le sujet, au silence troublant et suspect qui régnait aux alentours du véhicule.
— Me suis laissé dire qu'on devrait avoir droit à un paquet d'heures sup', pour tout le boulot qu'on abat ces derniers temps.
— Ouais. Y a p'us qu'à nous qu'on fait confiance pour promener les sacs de monnaie. On devrait s'mettre à notre compte, tiens. On s'ferait plus de blé qu'à travailler pour la boîte.
— Sûr. Mais faudrait d'abord s'en dégoter un autre, de Dual-Track. Et un engin comme çui-là, c'est pas coton à trouver d'occase, si tu veux savoir.
Radomir ne répondit rien, mais ses pensées s'égarèrent dans un rêve mille fois caressé. Avec Sviatoslav, ils avaient déjà évoqué l'investissement lourd nécessaire pour disposer d'une telle casemate sur roues : un Dual-Track rien qu'à eux ! Leur patron était tombé sur une affaire ; quatre modèles déclassés de l'armée, achetés à prix raisonnable aux enchères, trois mois avant les événements qui avaient fait monter en flèche la cote de ce genre de « marmites » roulantes. Depuis lors, le boss avait fait réviser les deux turbines chez un ami mécano, puis il avait fait installer la tourelle supérieure tout spécialement pour cet usage de convoyage de fonds.
Comme le « coup de booster » des turbines, le blindage ne pouvait se voir de l'extérieur. Rien de spectaculaire en effet, hormis les boulons et les cordons de soudure. Mais la tourelle plate imposait à elle seule le respect pour qui s'en approcherait trop près. Destinée avant tout à la surveillance optique, elle savait aussi cracher ce qu'il fallait en cas d'accrochage violent, grâce à ses trois tubes coaxiaux. Il y avait là une mitrailleuse classique de petit calibre qui vous balayait les piétons trop entreprenants, et un mortier à charges creuses, capables de démolir un mur de béton ou un camion.
Et enfin, l'arrosoir, une véritable « usine à gadgets » qui pouvait déverser à l'extérieur toute une gamme de fluides ou de gaz plus amusants les uns que les autres. Le sommet étant le gel hyperfluide qui vous transformait instantanément une portion de chaussée en patinoire, même en plein été. Ce truc avait servi une seule fois dans la longue carrière de Sviatoslav, mais le spectacle valait dix fois son pesant de gaz lacrymogène ou de napalm. Le véhicule du type avait patiné sur place, les roues motrices emballées à mort, et il avait fallu un hélico de la police pour dégager le conducteur allongé à terre, ahuri, aussi impuissant qu'un éléphant égaré sur un étang gelé.
Tout en discutant, Radomir aperçut un homme assis en travers de la chaussée. Blouson de cuir noir mat, pull noir à col roulé et jeans assorti, et un foulard rouge vif tranchant sur le reste de sa tenue. Détail plus singulier, le gars lui souriait. Il lui souriait, à lui, comme s'ils se connaissaient... Radomir ralentit, se demandant ce que ce type pouvait bien faire seul par ici, dans un coin aussi peu fréquentable. Et le souffle lui manqua, lorsqu'il dut convenir que l'homme ne pouvait pas le voir, à l'intérieur du Dual-Track, à cause des vitres sans tain. Donc, il n'y avait aucune chance, ou plus exactement aucune raison, pour qu'il lui sourie ainsi comme un idiot du village. Sauf si...
Sauf si c'était... un piège ?
Radomir se tourna vivement vers son copilote, pensant lui demander de surveiller d'éventuels mouvements suspects aux alentours. Il n'en eut même pas le temps. Dans un fracas d'enfer, la mini-roquette perforante explosa contre le pare-brise, côté passager. Et d'un coup, à la place qu'occupait Sviatoslav l'instant précédent, il n'y eut plus rien. Rien qu'une mare de sang et de chairs mêlés, saupoudrée de débris pulvérulents de verre incrustés comme autant de lames dans la poitrine et le visage martyrisés.
Instinctivement, Radomir porta à nouveau son regard vers l'avant, là où il n'y avait rien à
voir une seconde plus tôt. L'homme au foulard rouge s’y trouvait toujours, assis sur l'asphalte. On aurait cru voir un manifestant non violent, posté là pour un sit-in. Mais, de sa main levée, l'autre lui faisait cette fois le V de la victoire, et son sourire soi-disant idiot avait acquis une connotation de ruse qui ne trompait plus.
Toujours pensé qu'une tourelle à spectre optique, c'est pas le pied pour repérer les décalés. Faudrait un viseur thermique ! pensa Radomir avec désespoir, juste avant qu'il note, auprès de l'homme au foulard, la présence d'une seconde silhouette.
Le nouveau venu portait des lunettes noires, ainsi qu'un tube gros comme le bras de sinistre apparence. Lanceur d'épaule, identifia sur-le-champ Radomir, terrifié, avec l'œil du spécialiste. Sans hâte décelable, l'homme visait encore le pare-brise du Dual-Track qui venait d'éclater une seconde plus tôt, sous l'impact frontal.
Il sut qu'il n'avait pas une chance d'en sortir vivant, tandis qu'une entêtante odeur d'amande amère envahissait la cabine. Le décor s'assombrit graduellement sous l'effet du gaz mortel qui voilait sa conscience, et il n'eut que le temps de voir l'homme au foulard se lever, sortir de sa poche un cylindre gris dont il ne pouvait que deviner l'usage, puis s'avancer vers le pare-brise du Dual-Track perforé comme à l'emporte-pièce. Sur cette ultime vision, Radomir sombra dans l'inconscience. Définitivement.
La mini-grenade cyanhydrique avait accompli son œuvre de mort dans l'espace confiné du véhicule immobilisé, et l'homme au foulard attendit quelques instants, que s'y dissipent les gaz mortels. Il en profita pour communiquer avec son compagnon par une gestuelle codée, à laquelle l'homme aux lunettes ne semblait pas réagir. Il n'était pourtant pas aveugle, vu la précision du tir contre le pare-brise blindé. Enfin, le second individu finit par acquiescer d'un mouvement de tête, comme à regret, avant de s'approcher de la calandre du Dual-Track, où ronronnait le ralenti des turbines. Il coula un regard par la perforation cylindrique, grimpa sur le pare-chocs massif, passa prudemment un bras dans l'ouverture puis déverrouilla la portière au jugé, du bout des doigts, une oreille plaquée contre la glace opaque.
Les deux cadavres, l'éventré et l'endormi, furent extirpés de leurs sièges puis jetés à la rue, et les deux types prirent leur place, après avoir ouvert les deux portières et longuement aéré l'habitacle. Les deux pirates furent rejoints à bord par un troisième complice qui avait surveillé toute la scène à l’abri d’un porche, équipé d'un téléphone. Toujours silencieux, l'homme au lance-roquettes sourit. Le dernier venu retourna le cadavre du copilote du bout du pied, avant de s'adresser au chef présumé des opérations.
— Zoltan te l'a étalé sans bavure, celui-là. Une roquette dans le coin d'une calandre, ça pardonne pas.
Le type au foulard semblait toujours perdu dans ses pensées. Il hésita et attendit un temps presque infini, avant de commenter enfin la courte épitaphe de son complice.
— Sûr ! Zoltan est une précieuse recrue. Dommage qu'il soit un peu trop décalé pour la conversation. J'aime pas trop ne pas savoir ce que les gens ont dans la cervelle au moment précis où j'ai besoin d'eux. Surtout ceux qui bossent avec moi.
Le dernier venu avait haussé les épaules à contretemps, avant même cette observation ambiguë. Puis il avait presque coupé la parole à son interlocuteur.
— Crache pas dans la soupe, Ivo ! C'est la Vague qui nous permet d'améliorer notre ordinaire, bien plus que la stratégie d'attaque.
Le dénommé Ivo se retrancha une fois encore dans ses pensées puis, nerveusement, tritura le nœud de son foulard. Il réagit enfin.
— Le diable nous sert divinement ces derniers temps. Une sacrée prise, presque à l'état neuf. Mais tout ça me rend nerveux. Le coin est malsain. Serait temps de s'éloigner du secteur et de
se prendre un peu de bon temps, non ?
Et de parler enfin à des types normaux. Bon Dieu ce que ça manque ! compléta-t-il pour lui-même, tout en s'efforçant en vain d'envoyer une bourrade vers son camarade.
L'autre esquiva le coup en traître sans effort apparent, comme s'il l'avait vu venir.
2 – Espaces concentriques
Dehors, dans la nuit glacée, les lueurs des néons bavaient un peu, prenant l'apparence de taches floues impressionnistes, comme apparaîtrait la toile d'un peintre surpris dans son travail par une averse. Sur la vitre embuée, Arto traça, de l'index, la courbe du visage de Marika ; et dans l'ovale des yeux du portrait, les lumières nocturnes apparurent moins troublées. Il avait entendu – ou peut-être lu, dans l'un des rares journaux qui s'escrimaient encore à imprimer quelques pages ? – que certains ne savaient même plus commander à leurs doigts, qui s’étaient sans doute trouvés trop éloignés de leur buste à l'instant précis de la Vague ou, qui sait, orientés dans une direction interdite ? Il se disait que les victimes se sentaient isolées à l'intérieur de leur propre corps sectionné en « tranches » non communicantes par une sorte de bulle interne, d'irrégularité locale de propagation de la Vague ou autre discontinuité bizarre. Il se disait même que la propagation de la Vague avait pu subir des distorsions localisées dues à des réflexions, par exemple l'effet d'écran d'un mur lisse de verre ou de métal, ou autre phénomène parasite mal répertorié. Était-ce vrai, ou pure invention ? Comment vérifier cela ; et pourquoi le faire, d'ailleurs ? Lui, en tout cas, était encore capable de dessiner un visage avec ses doigts et il se sentait à peu près « entier ». Intact. Comme avant, en somme.
Le train semblait quasiment vide ; à moins que des porteurs d'un badge très négatif – Moins 50 ou pis encore – soient assis à ses côtés ? Soient, seraient... ou seront assis ? Quel temps utiliser, lorsque la grammaire devenait impuissante à décrire l'ampleur du phénomène et des troubles provoqués ? Autrefois absolues, les notions d'espace, de distance, de présence ou d'absence, d'encore « à venir » ou de déjà réalisé, de vrai ou d'hypothétique, tout cela semblait dilué dans un brouillard d'incohérences, mélangé comme les cartes d'un jeu battu.
Solitaire, un voisin de compartiment en chemise à carreaux semblait rêver ; de toute évidence, l'homme ne l'avait pas encore aperçu. Pourvu qu'il ne lui vienne pas à l'idée de venir s'asseoir sur ses genoux (c'est-à-dire sur une banquette qu'il présumait toujours libre), sous le prétexte que l'on préfère, souvent, voyager dans le sens de la marche. Celui-là avait-il encore une femme ? Avait-il eu, lui aussi, la chance de ne pas la « perdre », pour quelques mètres de trop dans une certaine direction, impossible tant à prévoir qu'à corriger après coup ? C'était trop tard ; tout était trop tard, pour ceux qui avaient été séparés par les méandres de la Vague.
Arto et Marika faisaient l'amour, pendant la Vague. Dans la nuit tiède, ils ne s'étaient aperçus de rien, jusqu'à ce que Yovan pleure dans son berceau. Il avait été impossible de lui faire avaler son biberon. Le lait avait coulé, puis Yovan avait pleuré à contretemps ; c'était atrocement comique, dans l'absolu. Mais plus encore c'était choquant, pour une mère, surtout ! Avec un brin d'astuce, Arto avait assez vite improvisé une méthode pour « synchroniser » les gestes, les pleurs, et la petite bouche avide grande ouverte sur le vide, la tendresse maladroite d'une Marika affolée et l'amour si dérisoire, toujours offert à contretemps. C'était vital, ça marchait, presque : et Yovan buvait, Yovan survivait ; parfois même, Yovan souriait... Mais
toujours en retard, et avec cet amour autour de lui, bizarrement décalé et parfois inaccessible, dont le bébé ne captait que ce qu'il pouvait. Et Marika en souffrait, tellement.
Par chance, les trains fonctionnaient en mode automatique, sans conducteur. Et de même, l'on n'y rencontrait plus de contrôleurs ; qu'auraient-ils pu faire, avec les quiproquos d'un « comique temporel » douteux et qui n'épargnait personne ? De ce fait, les voyageurs ne prenaient même plus de billets, depuis qu'avaient été placardées dans chaque voiture, et à chaque accès, d'étranges affichettes :
Suite aux événements du 2 octobre dernier, nous sommes dans l'impossibilité d'assurer la vente normale des billets aux guichets. Les trains automatiques continueront à circuler, aux heures de référence programmées dans les relais centraux de commande du réseau ferroviaire. Les voyageurs sont priés de tenir compte de leur décalage personnel pour l'accès, le déplacement dans les trains ou la descente, en se référant si nécessaire à l'indication de leur badge, pour toute correction. Nous déclinons par ailleurs toute responsabilité quant aux conséquences d'un non-respect de ces consignes élémentaires, et nous prions instamment les voyageurs de nous excuser pour les désagréments occasionnés.
Une catastrophe, la première de cette ampleur, avec de telles conséquences.
Arto éprouva pleinement l'immensité de sa chance d'avoir Marika, et de l'avoir tenue dans ses bras à l'instant critique. Ils essaieraient, avec Yovan, de s'habituer à leur nouvelle règle de vie à trois, de famille écartelée : deux parents Moins 7.2, et leur enfant Moins 9.1. Finalement, le portrait stylisé de Marika sur la vitre était assez ressemblant, mais commençait à couler, déjà. Comme s'il était en larmes ou comme un bonhomme de neige mal en point, surpris par un rayon de soleil assassin.
Il fallait s'y attendre : certains petits malins en avaient profité pour monter toutes sortes de trafics. Escroqueries banales ou affaires de plus grande envergure fleurissaient, depuis que les avantages naturels des individus s'étaient vus re-répartis d'une façon aussi instantanée qu'aléatoire. Au hasard de bribes de conversations ou via les journaux, Arto avait entendu évoquer des cas extrêmes. Des gangs profitaient de leur avance relative, cette vivacité artificielle et cette aptitude à l'extrapolation qu'induisait un indice positif, pour mener en toute impunité des actions organisées ou de véritables actes de piraterie.
Pour cette raison et d'autres encore, toutes liées aux conséquences de la Vague et au cataclysme économique qui l'avait suivi, des quartiers entiers semblaient s'être vidés, même en plein jour. Faute de contrôleurs aériens aptes à poursuivre leur activité et afin de préserver la sécurité des vols prioritaires ou militaires, quatre-vingt-dix pour cent des liaisons aériennes intérieures avaient été suspendues. Un trajet par la route était tout aussi incertain ou tenait du suicide, tout chauffeur devenant un danger potentiel pour son environnement. Aussi grave qu'une crise financière majeure, l'absence de communications « normales » entre les individus ou les sociétés induisait la fin du commerce, un fléau encore amplifié par la scission de la population en classes d'indices arbitraires. Sans oublier, dans ce bilan sinistre, tous ceux qui n'osaient même plus sortir de chez eux, terrifiés par le phénomène et ses effets pervers.
Les premiers jours, Marika avait été traumatisée, affolée par l'impossibilité de tout dialogue avec une partie de son entourage habituel, par le fait d'une simple répartition géographique malvenue. Le problème de Yovan les frappait tous les deux, mais cela n'était encore rien dans l'absolu, face à celui qui avait éloigné Iona, la meilleure amie de Marika. Et pourtant, Iona n'habitait qu'à quatre rues de là, dans un vieux quartier de la basse ville. Mais c'était encore trop, et c'était la fin de tout, celle de toute amitié en temps réel, vis-à-vis du parcours nocturne inéluctable de la Vague cette nuit-là. Une nuit d'apocalypse !
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