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La Caisse des époux

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Dans les premiers jours du joli mois de mai de l’année 1868, par une belle et riante matinée, deux personnes, un homme et une femme, poussaient un double cri de surprise, en se trouvant nez à nez, au milieu de l’antichambre d’un bureau situé rue Montmartre, à Paris, non loin du passage du Saumon.

Pourquoi cet étonnement de part et d’autre ?

Parce que les deux survenants étaient loin de s’attendre à se rencontrer, dans un endroit où ils croyaient s’être rendus à l’insu de tout le monde.

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Léo de Marck

La Caisse des époux

Assurance conjugale

LA CAISSE DES ÉPOUX1

(ASSURANCE CONJUGALE)

*
**

CHAPITRE PREMIER

LES BUREAUX DE L’AGENCE

Dans les premiers jours du joli mois de mai de l’année 1868, par une belle et riante matinée, deux personnes, un homme et une femme, poussaient un double cri de surprise, en se trouvant nez à nez, au milieu de l’antichambre d’un bureau situé rue Montmartre, à Paris, non loin du passage du Saumon.

Pourquoi cet étonnement de part et d’autre ?

Parce que les deux survenants étaient loin de s’attendre à se rencontrer, dans un endroit où ils croyaient s’être rendus à l’insu de tout le monde.

Le bureau de la rue Montmartre était donc un de ces lieux mal famés, dont on ne peut franchir le seuil, sans se compromettre ?

En aucune façon ; le local ne présentait rien qui fût de nature à faire naître le moindre soupçon : l’antichambre ressemblait à toutes ses pareilles, lorsqu’elles précèdent une pièce, bureau ou autre, dans laquelle est admis le public.

Carrée et d’assez grandes dimensions, cette salle était meublée de chaises et de banquettes posées le Long des murs, auxquels appendaient divers tableaux d’annonces,

En face l’entrée se voyaient deux portes, au-dessus desquelles on lisait : bureau de placement, à droite, et caisse des époux, à gauche. De plus, de chaque côté, joignant la cloison des bureaux, des lourdes portièree de velours noir masquaient des ouvertures donnant accès dans les autres parties de l’appartement.

On pouvait donc, sans risquer, le moins du monde, sa réputation, s’aventurer dans l’établissement de la rue Montmartre.

En effet, à une personne de connaissance rencontrée en cet endroit, on pouvait répondre que l’on n’y venait qu’en vue de se procurer un employé ou un domestique.

N’a-t-on pas toujours besoin de quelqu’un, pour soi-même ou pour une connaissance, à laquelle on désire éviter des recherches ?

Incontestablement.

Pourtant, n’aurait-on point été fondé, jusqu’à un certain point, à concevoir quelques soupçons, si l’on eût rencontré, dans l’antichambre, des personnes mariées, hommes ou femmes ?

Sans nul doute, cette inscription, caisse des époux, étant de nature à éveiller, chez les esprits sceptiques, des idées peu avantageuses pour l’institution du mariage.

Alors, en quoi le fonctionnement de cette caisse pouvait-il intéresser les célibataires des deux sexes ?

On l’ignorait, quand on n’était point initié.

Les deux personnes, que nous venons de voir si désagréablement surprises de se rencontrer dans l’antichambre, — où elles avaient pénétré à la suite l’une de l’autre — avaient-elles affaire à la caisse ou, simplement, au bureau de placement ?

C’est ce que l’on saura par la suite.

En attendant, il nous suffira de faire connaître que nous nous trouvons en présence de deux célibataires.

Plus de doute, va-t-on dire, ce monsieur et cette dame viennent demander, au chef de l’agence, de leur procurer des employés ou des serviteurs.

Un instant... ; ne laissez point votre imagination se lancer sur une piste qui pourrait ne pas être la bonne !

Pourquoi ? Parce que, tout en jouissant des avantages du célibat, les personnes en présence sont des fiancés.

Le monsieur, Anténor Volaubut, est un beau garçon châtain, d’une trentaine d’années, employé dans un magasin de nouveautés, lequel, pour le moment, n’aspire qu’à devenir l’époux de la dame rencontrée, à seule fin de pouvoir s’établir rue des Godi veaux, près du marché Saint-Victor, dans une boutique désachalandée et qu’il espère remonter.

Quant à la femme, une jolie blonde de vingt-cinq ans, à peu près, ce n’est autre que Mlle Amélie Gibernet, fille des époux Gibernet, anciens épiciers, retirés au Marais, dont Anténor a sollicité et obtenu la main.

Que sont-ils venus chercher, ces promis, dans l’établissement de la rue Montmartre, à l’insu l’un de l’autre, et. à la veille de comparaître devant le maire et le curé ?

Ils ne semblent point disposés à s’en faire part réciproquement.

D’abord, après s’être examinés, d’un air défiant, ils se tournent le dos et s’en vont lire quelqu’un des tableaux appendus à la muraille.

Mais, quelques minutes en suite de cet exercice monotone, tous deux font volte-face et, la main tendue, la face souriante :

 — Vous, ici ! disent-ils en même temps, et par quel hasard... ?

Après s’être félicités de l’heureuse rencontre, ils ajoutent, simultanément :

 — C’est excessivement simple... ! Figurez-vous...

Ce mot dit, Anténor et Amélie s’arrêtent et n’osent achever.

Qui les retient ?

La peur instinctive de se faire, l’un l’autre, une réponse identique. Heureusement, comme ils se tenaient embarrassés, presque nez à nez, ne sachant comment sortir de la position où ils se sentaient fourvoyés, la portière s’écarta et un troisième personnage apparut dans l’antichambre.

Quel était ce nouveau venu ?

M. Babylas de Poilbaudrun, Marseillais de trente-cinq ans environ, à la physionomie vive et intelligente, aux allures dégagées, le directeur de La double agence.

En entrant, d’un coup d’oeil, Babylas se rendit parfaitement compte de la situation.

Avec un flair surprenant, il devina quels étaient les clients qui lui arrivaient.

C’est pourquoi, arborant une rondeur d’allures et une politesse des plus séduisantes :

 — Je vous demande mille pardons, Madame et Monsieur, de vous avoir fait attendre... ! La faute en est à mon garçon de bureau, ce misérable Joseph qui... En vérité, c’est insupportable et, quand l’animal rentrera, je...

 — Mon Dieu, Monsieur, interrompit Anténor, je serais désespéré de... ; mais puisque vous voici, le mal n’est pas irréparable...

 — Mille fois trop bon, mille fois trop bon ! déclara Poilbaudrun en s’inclinant, toutefois, puis-je savoir... ?

Anténor et Amélie gardant un silence embarrassé, le rusé Babylas ajouta :

 — Je vois cela d’ici : il vous faut des employés... ; justement, j’ai votre affaire, dans les deux sexes ;... mais, mille pardons !

Ce disant, avec un cérémonieux salut, il passa devant ses clients, souleva la portière de droite et disparut.

Restés seuls, Anténor et Amélie s’entre-regardèrent.

Enfin, prenant la parole, Volaubut susurra :

 — Puisqu’il en faut convenir, je viens trouver M. de Poildaubrun, afin de le prier de me procurer un personnel convenable, pour notre futur magasin.

 — C’est comme moi, répliqua la blonde Amélie, je ne suis amenée, ici, que par le désir de me faire adresser une bonne convenable et...

 — Sachant faire, parfaitement, la cuisine, n’est-il point vrai ? acheva Babylas en reparaissant ; j’ai votre affaire à tous deux... ; donnez-vous, je vous prie, la peine de passer par ici.

Ce disant, le méridional ouvrait la porte donnant accès à la caisse des époux et montrait deux couloirs contigus mais séparés, portant, chacun, cette indication : côté des hommes, côté des dames.

Ainsi mis en demeure d’avancer, les deux fiancés restèrent immobiles et jetèrent, au chef de l’agence, un regard interrogateur.

M. de Poilbaudrun comprit que l’on faisait appel aux ressources de son ingénieux esprit.

C’est pourquoi, d’un ton des plus naturels :

 — Vous m’excuserez, ajouta-t-il, de ne point vous introduire dans le bureau de placement, comme il conviendrait ; mais, véritablement, ce serait inopportun : grâce à cet animal de Joseph, que je finirai par chasser, le passage est encore encombré de meubles arrivés d’hier soir... Du reste, vous trouvant seuls, dans nos bureaux, cette modification aux usages ne saurait avoir le moindre inconvénient.

Ce petit discours débité avec une certaine désinvolture, Babylas fit entrer ses clients dans leurs couloirs respectifs, et repartant par la portière de droite, disparut.

Où allait-il ?

Communiquer, à ses nouveaux chalands, ses répertoires, où figuraient un nombre considérable de domestiques et d’employés ?

On peut le supposer.

Cependant, une hypothèse contraire n’au. rait rien d’inadmissible, vu le temps que les deux consultants mirent à reparaître dans l’antichambre où ils rentrèrent, l’un après l’autre, avec un certain intervalle de temps.

Comme lors de son arrivée à l’agence, Anténor se retrouva le premier dans la pièce d’entrée.

 — Tiens, murmura-t-il, en voyant la pièce vide, Amélie y met le temps à choisir une bonne.

Cette réflexion faite, l’employé de commerce se dirigea vers la porte de sortie. Mais, au moment de mettre la main sur le bouton, une pensée subite lui venant à l’esprit, il fit volte-face et revint s’asseoir sur une des banquettes.

 — Suis-je bête, ricana-t-il, Amélie cherche une bonne, à peu près comme je cours, après un personnel d’employés !

Allons, poursuivit le jeune homme, après quelques secondes, il y a autre chose... ; mais, quoi ?

En se posant cette question, Anténor se leva, mit les mains dans ses poches et regarda le plafond.

Sans doute, le fiancé de Mlle Gibernet ne trouva point, sur la surface lisse du plâtre, la solution qu’il cherchait, car, au bout de quelques instants de contemplation, il cessa de dresser le nez, se rassit sur la banquette et se prit le front dans les mains.

La posture adoptée par le chercheur était-elle susceptible, plus qu’une autre, de le mener au résultat désiré ?

Nous n’oserions l’affirmer.

Tout ce que nous pouvons certifier, c’est que, presque immédiatement, Volaubut redressa la tête, en disant, non pas eurêka, — il ne savait pas le grec et ignorait tout à fait Archimède, — mais, en répétant :

 — Suis-je bête..., suis-je bête... ? Elle est venue pour le même motif que moi ; cela ne fait pas le moindre doute !

L’important, murmura le futur négociant, c’est de savoir comment les choses se sont passées... Si je lui demandais, à elle, ce qui a été convenu... ? C’est une idée... Justement, la voici qui revient !

Effectivement, Amélie sortait de son couloir et rentrait dans l’antichambre.

En se retrouvant en face son fiancé, la jeune fille ne put retenir un léger sourire.

Anténor le saisit au passage, sans doute, car, d’un ton légèrement ironique, il insinua :

 — Vous avez réussi, j’espère, à mettre la main sur la perle des bonnes... ?

 — Mais, oui, ricana la jeune fille, j’ai rencontré ce qu’il me fallait... ; et vous ?

 — Moi, railla Volaubut, j’ai tout lieu d’être satisfait et...

 — Et, acheva la jolie blonde, sans indiscrétion, pourrait-on savoir... ?

 — Quoi ? fit Anténor.

 — Ce que vous avez décidé, précisa Mlle Gibernet.

 — Ah, exclama Volaubut, vous êtes donc curieuse, ma chère ?

 — Et vous, mon ami, répliqua Amélie, seriez-vous discret ?

 — Moi, accentua l’employé, c’est bien différent : un mari doit tout savoir.

 — D’accord, riposta la rieuse fiancée, après le mariage ! Mais, avant... ?

 — Avant..., avant..., grommela le futur négociant, avant, il faut prendre ses précautions, que diable !

 — Hé bien, c’est ce que je viens de faire, riposta Amélie... Et vous, mon ami ?

 — Moi aussi, nécessairement.

 — Pourquoi, alors... ?

La jeune blonde s’arrêta subitement ; du fond des couloirs restés ouverts, une voix impérative commandait :

 — Allons, Joseph, détestable maraud, allez remercier les personnes qui ont intercédé pour votre grâce, et soyez poli en les reconduisant... J’ai l’œil sur vous !

Sur ces dernières paroles, la portière de droite s’écarta, et un magnifique garçon de bureau, en uniforme galonné, la figure ornée d’une superbe paire de favoris rouges, apparut dans l’antichambre.

Sans mot dire, Joseph — car c’était le garçon de bureau tant conspué par son patron, — s’inclina devant les jeunes clients ; ensuite, les précédant devant la porte de sortie, qu’il tint grande ouverte, pour les laisser passer, il murmura, avec un léger accent anglais :

 — Je suis bien reconnaissant, à Madame et à Monsieur, de leurs bontés pour moi !

En présence d’un domestique, Anténor et Amélie ne pouvaient poursuivre le cours de l’intéressante conversation commencée.

C’est pourquoi, par un accord tacite, suspendant les hostilités, ils déférèrent à l’invitation de Joseph et, bras dessus bras dessous, sortirent de l’agence.

A peine la porte s’était-elle refermée sur les deux fiancés que, quittant son attitude respectueuse, le garçon à l’accent anglais s’écria, comme un naturel de la Cannebière :

 — Troun de l’air, moun pichoun, ils n’y ont vu que du feu, té !

En même temps, le galonné rentrait par la portière de droite et, une minute après, une voix, celle de M. de Poilbaudrun, disait :

 — Bien, Joseph, je suis content de vous et ne songe plus à me priver de vos précieux services.

CHAPITRE II

ASSURANCES RÉCIPROQUES, MANŒUVRES FÉMININES

M. de Poilbaudrun finissait à peine de conférer à son subalterne les marques dé sa satisfaction, que de nouveau la porte de l’antichambre s’ouvrait, en faisant vibrer le timbre d’avertissement, devant Mlle Amélie Gibernet.

Que revenait faire la jeune fille dans les bureaux de l’agence ?

Sans doute terminer la négociation d’une affaire entamée précédemment.

Après avoir constaté, avec une certaine satisfaction, qu’elle se trouvait seule, la fiancée d’Anténor prit résolûment le couloir des dames, aboutissant à un bureau grillé, au guichet fermé, et derrière lequel on apercevait un homme compulsant un registre.

Au bruit des pas d’Amélie, le bureaucrate leva les yeux et, reconnaissant sa visiteuse, ouvrit le guichet, en s’excusant de l’absence de ce maudit Joseph, qui n’était rentré un instant que pour ressortir aussitôt.

Sans s’arrêter à prendre la défense du garçon, Mlle Gibernet s’accouda sur la planchette du guichet et dit :

 — Vite, Monsieur, je suis pressée !

 — A vos ordres, Mademoiselle, répondit l’employé, qui n’était autre que Babylas en personne... ; seulement, avant de conclure, je vous prierai de vouloir bien prendre connaissance des statuts organisant le fonctionnement de la caisse.

Ce disant, le directeur passait à sa cliente une feuille de papier imprimée.

La police était longue et d’une lecture peu attrayante pour une femme.

C’est pourquoi, se contentant d’y jeter un coup d’oeil superficiel, l’héritière des Gibernet demanda à M. le directeur de lui expliquer, en deux mots, le mécanisme de l’assurance.

Toujours galant et disposé à être agréable, Babylas sollicita un moment d’attention, et commença en ces termes :

 — L’établissement que j’ai fondé, et dont le succès s’affirme, tous les jours, constitue, je ne crains point de l’assurer, une œuvre des plus humanitaires, des plus morales, digne, en un mot, des sublimes conceptions de la philanthropie....

 — De grâce, Monsieur, interrompit la consultante, laissez les phrases et venons au fait. Dans quelles conditions assurez-vous contre les risques du mariage, et combien avez-vous établi de genres de contrats ?

A cette demande catégorique, M. de Poilbaudrun rengaina les effluves de son éloquence ; puis, d’une façon nette et claire, il expliqua :

 — Nous avons deux espèces d’assurances  : l’une à versements annuels, l’autre à forfait ; toutes deux donnant lieu, au profit de l’assuré, à une rente viagère, payable à partir de la réalisation de la condition...

 — Quelle condition, s’il vous plaît ? interrogea la blonde cliente.

 — Cette condition, accentua le directeur, n’est autre chose que la séparation de corps, définitive et passée en force de chose jugée, intervenue entre notre assuré et son conjoint.

 — Très bien... ! fit Amélie, je saisis... ; et comment opérez-vous ?

 — Cela, poursuivit Babylas, dépend des stipulations. Ainsi...

 — Précisez, je vous prie.

 — C’est ce que je vais avoir l’honneur de faire : par exemple, dans la séparation prononcée entre époux, deux cas peuvent se présenter, donnant lieu à des modifications de la rente payée par la caisse.

Si notre assuré obtient gain de cause, dans l’instance, il touche, sans aucune autre condition, la rente stipulée par le contrat.

Dans le cas, au contraire, où il succombe et se trouve condamné au payement des frais du procès, ledit assuré perdra ou conservera ses droits à la pension, selon la somme qu’il aura versée, l’assurant ou ne l’assurant point, contre tous les risques à courir.

 — Ah ! fit Amélie, rêveuse.

Le directeur de la caisse continua :

 — Outre ces assurances à primes annuelles et à forfait, nous opérons encore dans des conditions qui sont, je l’affirme, des plus avantageuses à nos clients, déjà mis en rapport avec nous par une précédente affaire.

 — Que voulez-vous dire ? s’enquit la défiante fiancée.

 — Je veux dire, précisa Babylas, qu’aux personnes ayant déjà fait avec nous quelque opération, soit à versements annuels, soit à forfait, est réservée la faculté précieuse de se constituer d’ores et déjà, sans préjudice de la pension éventuelle, une rente annuelle et viagère, au denier dix, par le versement d’un capital ad hoc.

 — Et, objecta la consultante, l’assuré, seul bénéficie de cette rente... ?

 — A condition, acheva de Poilbaudrun, que ia réserve en soit portée au contrat de mariage.

 — Mais, si l’union est déjà accomplie, comment fera-t-on ?

 — On devra mettre en œuvre la plume d’un notaire, ce conseiller privilégié et ministériel de toutes les familles.

La consultation était presque terminée, et il ne restait plus qu’à indiquer le chiffre de la pension à laquelle on aspirait, en cas de mésaventure conjugale.

Aussi, sans attendre une nouvelle question, Babylas s’empressa-t-il de soumettre à sa cliente la liste des pensions servies par la caisse, avec la quotité des versements à opérer...

Devant la faible somme demandée annuellement, pour l’obtention d’une rente de trois mille francs, un soupçon traversa l’esprit de la demoiselle.

 — C’est trop bon marché, pensa-t-elle, pour que cela soit sérieux... ; il doit y avoir là-dessous quelque friponnerie... !

Sans doute, Poilbaudrun lut clairement ce qui se passait dans l’esprit de la jeune blonde, car il reprit :

 — Vous êtes étonnée du peu d’élévation des versements, Mademoiselle..., et cela vous fait concevoir des doutes sur la solidité de notre maison, n’est-ce pas ?

 — Mon Dieu, Monsieur, balbutia Amélie, je...

 — Votre défiance est des plus naturelles, repartit le directeur, et, loin de vous en faire un reproche, je ne puis que l’approuver...

 — Mais, Monsieur, murmura Mlle Gibernet, daignez croire que...

 — Inutile de vous excuser, accentua M. de Poilbaudrun, nous sommes habitués à des soupçons que nous faisons disparaître plus vite qu’ils ne sont venus... ; daignez prendre la peine de jeter un coup d’œil sur ce tableau.

En même temps, Babylas approchait du guichet un carton sur lequel se lisait, en caractères imprimés :

 

CAISSE DES ÉPOUX.

 

Capital social :vingt millions.

 

SOCIÉTÉ ANONYME, constituée par acte passé devant Me PAPYRET, notaire à Paris,

Honorée de la haute approbation de Son Excellence M. LE MINISTRE DE LA JUSTICE.

 

Conseil d’administration :

M. LE PRINCE DE LOS DINEROS, commandeur de tous les ordres connus, envoyé spécial de la République de CIUDAD DE ORO (Amérique), président.

Le général DOMINGO DE LAS FUENTES, propriétaire des mines d’argent du Canada, vice-président, grand-maître de l’ordre du Meschacebé, etc., etc.

M. le VICOMTE Onésime de la TUILERAIE, chambellan des têtes couronnées exotiques, OFFICIER du Rasoir oriental, membre du Cercle cosmopolite, CHEVALIER de la Boule de neige, de la Nageoire et du Coquelicot, écuyer d’honneur de la reine d’ARAUCANIE, etc., etc., secrétaire du conseil.

MM., etc., etc., membres.

Babylas DE POILBAUDRUN, inventeur de l’eau humanitaire, fournisseur breveté de l’EMPEREUR, etc., etc., DIRECTEUR.

Siège social : rue Montmartre, à Paris, près le passage du Saumon.

Nota bene. S’adresser au fond de la cour, à droite, il y a une plaque : entrez sans frapper.

A la vue de cette mirifique pancarte, Amélie resta un moment pétrifiée d’admiration ; mais, la réflexion venant, une pensée se présenta à son esprit.

 — Pourquoi, se dit-elle, n’ai-je vu nulle part cette affiche, qui m’eût renseignée ?

Avec une finesse qui faisait honneur à son esprit d’observation, le méridional surprit ce qui se passait dans le cerveau de son interlocutrice.

Aussi, d’un ton dégagé :

 — Vous vous demandez, n’est-ce pas, pourquoi vous n’avez rencontré nulle part de placards semblables à cette pancarte.

 — En effet..., commença la fiancée d’Anténor, il me semblait que...

 — Que la publicité ne pouvait être qu’avantageuse..., acheva de Poilbaudrun ; eh bien, vous êtes dans l’erreur la plus complète : nous ne faisons point de publicité pour ne pas jeter dans la société des ferments de dissolution.

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