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La Chair

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— Madame Massabielle, je vous amène un pensionnaire !

Mme Massabielle, une grosso femme de cinquante ans environ, à la lèvre supérieure ombragée par un duvet très noir, aux bras surchargés de bijoux, considéra un instant le jeune homme qu’on lui présentait.

Satisfaite sans doute de cet examen préliminaire, elle fléchit lourdement sur sa base, sans parvenir à courber sa taille opulente devant le nouveau venu.

— Madame Massabielle, continua l’abbé Bernadet, je vous présente M.

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Oscar Méténier

La Chair

LA CHAIR

  •  — Madame Massabielle, je vous amène un pensionnaire !

Mme Massabielle, une grosso femme de cinquante ans environ, à la lèvre supérieure ombragée par un duvet très noir, aux bras surchargés de bijoux, considéra un instant le jeune homme qu’on lui présentait.

Satisfaite sans doute de cet examen préliminaire, elle fléchit lourdement sur sa base, sans parvenir à courber sa taille opulente devant le nouveau venu.

  •  — Madame Massabielle, continua l’abbé Bernadet, je vous présente M. le vicomte de Vitresac, un compatriote, qui vient à Paris faire son droit, J’ai dirigé son instruction jusqu’à ce jour, mais M. le vicomte vient de passer ses examens. Sa famille m’a chargé de le conduire jusqu’à Paris. Je vous le recommande, Madame Massabielle, c’est une âme d’élite, j’espère que vous aurez pour lui les soins les plus dévoués.
  •  — Les soins d’une mère, Monsieur l’abbé ! gémit Mme Massabielle de sa voix de contralto. Monsieur le vicomte pourra se croire ici au sein de sa famille. Vous connaissez ma maison, Monsieur l’abbé ! Ce n’est pas d’aujourd’hui, Dieu merci, que sa réputation est faite ! M. de Vitresac y trouvera le calme nécessaire pour se livrer à l’étude et un abri contre les séductions de la Babylone moderne.

Mme Massabielle, quand elle parlait de Paris, affectionnait particulièrement ce vocable ; lorsqu’elle tonnait contre les débordements du siècle et qu’elle prononçait ces mots : « Babylone moderne », elle avait une façon étonnante de montrer le blanc de ses yeux et de donner à sa bouche une moue pleine de dédain et de mépris.

Séance tenante, elle entra avec l’abbé Bernardet dans le détail des conventions à intervenir entre elle et son nouveau pensionnaire.

  •  — Pension : cent vingt francs !
  •  — C’est pour rien, mon cher Monsieur l’abbé ! Vous savez comment je nourris mes pensionnaires : potage, entrées, plat de viande, légumes à volonté, pain à discrétion, dessert et café à midi, sans cognac, par exemple ! Tenez, j’ai trois messieurs prêtres maintenant ; M. de Vitresac prendra ses repas avec eux. Pour les liqueurs, c’est du supplément ! Remarquez que le service est compris.
  •  — Chambre : soixante francs.
  •  — Ah ! Monsieur l’abbé, un amour de chambre ! Ce n’est pas grand, grand, c’est petit, mais d’un coquet !... D’un coquet sévère, par exemple.

Et tandis que la grosse femme et l’abbé discutaient, le jeune homme debout, près d’une grande fenêtre, donnant sur la place Saint-Sulpice, se taisait, absorbé dans sa contemplation. Justement un omnibus à trois chevaux, venant de la Villette, traversait au trot la grande place, ébranlant la maison, dont les vitres tremblaient ; il était maintenant à la station et les voyageurs descendaient, se dirigeant, les uns vers la rue Saint-Sulpice, d’autres, vers la rue du Vieux-Colombier.

Le vicomte accompagnait de l’œil, tour à tour et machinalement ces voyageurs, perdu dans d’incertaines pensées, quand la voix de Mme Massabielle se fit entendre de nouveau, s’adressant à lui, cette fois :

  •  — Si Monsieur le vicomte de Vitresac veut voir sa chambre ?

Elle décrocha une clef au tableau et fit passer devant elle son nouveau locataire.

L’hôtel faisait le coin de la rue des Canettes et de la place Saint-Sulpice. Au dehors, une large et poussiéreuse enseigne : Hôtel de Navarre, et au-dessous : Pension de famille, prix modérés. Des murs, noirs et vieux, suintait l’ennui ; à voir cette porte en chêne, aux gonds énormes, lourde, fermée en tout temps, on avait l’impression d’une prison.

Mme Massabielle s’engagea la première dans l’escalier, propre et très haut de plafond, qui conduisait aux étages supérieurs. Un tapis, légèment effiloché aux angles, couvrait les marches, rouges d’encaustique ; une épaisse balustrade, sang de bœuf, courait le long de cet escalier.

Au premier, Mme Massabielle s’arrêta, déjà essoufflée. Sa poitrine monstrueuse avait des sursauts sous son corsage. Elle poussa un soupir de soulagement et ouvrit une porte :

  •  — La salle à manger ! dit-elle d’une voix qui haletait.

Une chambre spacieuse, avec une longue table ovale ; une grande fenêtre ornée de rideaux en reps vert ; aux murs, un papier jaune à grandes raies, et, dans le fond un Christ, étendant les bras et la tête penchée. Derrière le pied de la croix, un rameau de buis séché ; dans un angle le casier aux serviettes ; on respirait là cette odeur de pain rassis, spéciale aux réfectoires de collège.

L’abbé ôta son chapeau, examina sommairement et approuva d’un mouvement de tête, tandis que son jeune compagnon promenait autour de lui, distraitement, son regard vague.

L’ascension continua longue, pénible ; s’arc-boutant à la balustrade, soulevant de la main droite sa robe, Massabielle précédait toujours ses visiteurs ; son dos rond s’arrondissait encore ; à chaque pas, le jeune vicomte craignait de la voir s’affaisser et rouler jusqu’en bas.

Indifférent ou feignant de l’être, l’abbé suivait, regardant au plafond, montant doucement, pour ne pas dépasser l’hôtesse.

Sur le palier du troisième, Mme Massabielle fit une pause. D’une main, elle comprima les battements fougueux de son cœur.

  •  — Enfin !... nous voila !... bégaya-t-elle, au troisième... porte à gauche !

Derrière elle, entrèrent l’abbé et le vicomte. Plus longue que large, la chambre était tendue de papier vert et terminée dans le fond, par une alcôve ; à la tête du lit, un bénitier surmonté d’un crucifix et d’un nouveau rameau séché ; à droite et à gauche de la glace, au-dessus de la cheminée, deux tableaux : la Sainte Famille et le Sacré-Cœur de Jésus ; en face une gravure dans un cadre de bois noir, les Enfants d’Edouard.

Mme Massabielle se laissa tomber dans un fauteuil et indiqua des sièges à ses visiteurs.

  •  — Soixante francs, Monsieur l’abbé ! Quand je vous disais que c’était pour rien ! Mais rien que la vue vaut l’argent ! On voit d’ici les têtes de lions de la Fontaine de l’Episcopat. Et puis, cet air ! Pas de maison en face ! C’est unique, Monsieur l’abbé, unique ! Tenez, regardez-moi ça, des placards partout ! Les cabinets sur le palier, une sonnette pour le garçon, et ce lit ! Un sommier et deux matelas !
  •  — Vous voilà chez vous, mon cher enfant ! dit alors l’abbé. C’est entre ces murs que devra désormais s’écouler votre vie ; mon rôle est fini. Je prierai Dieu pour vous, je lui demanderai que mes soins et ma sollicitude ne soient pas vains et que vous vous conserviez pur et honnête comme vous l’avez été jusqu’à ce jour. Vous voilà livré à vous-même, dans une ville où les occasions de péché sont nombreuses
  •  — La Babylone moderne ! soupira Mme Massabielle.
  •  — Mais vous résisterez, j’en suis convaincu. Choisissez seulement vos amis, ne vous liez pas inconsidérement. Vous trouverez, du reste, dans cette maison des exemples et des encouragements. Vous puiserez ensuite dans les pratiques de notre sainte religion la force nécessaire pour résister aux séductions et surtout, ajouta l’abbé en levant les yeux vers le ciel, aux séductions de la chair
  •  — Ah ! la chair ! les séductions de la chair, approuva la grosse Mme Massabielle, voilà ce qui perd la jeunesse ! Mais ici, grâce à Dieu ! rien à craindre de ce côté-là !
  •  — Il est inutile, mon cher enfant, de vous recommander la régularité, c’est un principe d’hygiène.
  •  — L’exactitude, dit M Massabielle, est de règle dans la maison.me

Et elle désigna du doigt une pancarte collée à la porte.

L’abbé s’approcha et lut :

« La porte sera fermée et le gaz éteint à onze heures du soir ; MM. les locataires devront prévenir s’ils ont l’intention de rentrer plus tard. »

Après cette lecture, et sans répondre à Mme Massabielle, l’abbé poursuivit :

  •  — Il est bon, mon cher enfant, qu’un jeune homme prenne quelques distractions ; vous n’en trouverez aucune dans la fréquentation des cafés où se rue la jeunesse dépravée de notre siècle. Je n’insiste pas sur ce point. Quand, fatigué, vous sentirez le besoin de donner à votre esprit un peu de repos, allez au théâtre, aux Français, les jours où l’on joue les chefs-d’œuvre de nos immortels classiques, mais là seulement, car le théâtre, mon cher enfant, ment à sa primitive destination. Castigat ridendo mores, disaient les anciens ; aujourd’hui, il n’est plus qu’un lieu de perdition, un foyer de corruption d’où l’on sort les sens excités, et l’âme salie par la dépravation qui s’y étale impudemment.

Le vicomte de Vitresac écoutait, très indifférent, sans répondre.

  •  — Monsieur votre père, continua l’abbé Bernardet, a pourvu largement à vos dépenses. Tous les mois, Mme Massabielle recevra le montant de votre pension et de plus, cinquante francs qu’elle vous remettra pour vos menus plaisirs au fur et à mesure de vos besoins. Il est inutile, je pense, de vous recommander la plus grande urbanité pour les personnes que vous rencontrerez ici et la plus extrême condescendance pour l’excellente Mme Massabielle.

Mme Massabielle s’agita convulsivement dans son fauteuil et fit comprendre par une pantomime vive et expressive que l’émotion seule l’empêchait de confirmer à haute voix les affirmations du précepteur.

  •  — Et maintenant, mon cher enfant, que vous voilà installé, partons ! Je vais vous faire faire connaissance avec ce grand Paris que vous allez désormais habiter !

Et, quand après deux jours de pieux trimballements, le jeune homme eût visité toutes les églises de Paris, de la Madeleine à Picpus, de Ménilmontant à Vaugirard, l’abbé Bernardet prit congé de son élève.

Paul de Vitresac embrassa son précepteur sans regrets comme sans joie et, à peine seul dans sa chambre, il revint coller sa face pâle aux vitres grises, qui tremblaient chaque fois qu’un omnibus débouchait sur la place.

*
**

Paul de Vitresac avait dix-huit ans.

Né en pleines Pyrénées, dans une obscure gentilhommière, d’où il n’était sorti que pour aller à Montpellier passer ses examens, il ne connaissait Paris que par ce qu’il avait pu en apprendre dans les géographies. Confié, dès son enfance, à l’abbé Bernardet, il entrait dans la vie, neuf et sans défenses. Empêtré dans les dogmes et les pratiques religieuses, imbu des préjugés les plus bizarres, croyant aveugle, le jeune homme ne pensait pas qu’il y eût au monde d’homme assez téméraire pour tenter de se soustraire aux préceptes de l’Église ; aussi sa volonté était-elle annihilée et comme fondue dans une soumission absolue, à laquelle il se condamnait, croyant subir la loi commune. Il avait vécu jusqu’à ce jour seul et sans société ; aucun exemple funeste n’avait pu « ternir cette âme d’élite », comme disait l’abbé Bernardet, et ce n’était certes pas la compagnie des pensionnaires de Mme Massabielle qui devait réveiller ces sens assoupis, donner l’essor à cette intelligence enchaînée ! Moins que jamais, il n’allait être libre ; de par la volonté de ses parents et la complicité de son précepteur, son hôtesse devenait sa geôlière.

Dans ces longs couloirs sombres, pareils à des cloîtres, où n’éclatait jamais une voix joyeuse, on n’entendait qu’un frou-frou de robes noires ; ou bien c’était parfois le susurrement d’un abbé, en chaussons, marmottant son bréviaire, en arpentant les corridors. Glissant comme des ombres, on eût pu croire que les pensionnaires craignaient, en éveillant le moindre bruit, de troubler le recueillement des habitants de l’hôtel.

Jusqu’au garçon Joseph, auquel ses anciennes relations avec cette clientèle ecclésiastique avaient donné l’aspect d’un frère lai. Sa longue face rasée et maigre, son crâne poli, son air humble et obséquieux, son regard oblique qu’il tenait toujours obstinément baissé ou levé vers le ciel, le faisaient ressembler à ces François d’Assise, aux airs inspirés, les mains jointes, qui décorent les devantures de la rue Bonaparte.

Paul de Vitresac était le seul étudiant en droit de la maison ; deux jeunes gens, un peu plus âgés, en formaient avec lui la clientèle laïque : l’un, employé dans une librairie religieuse, ne rentrait que le soir ; l’autre attendait son admission au séminaire Saint-Sulpice et étudiait déjà la théologie en compagnie du père Juvigny. Un drôle d’homme, ce père Juvigny ! C’était lui qui venait, chaque année, prêcher à Saint-Sulpice, l’avent et le carême. Petit, grassouillet, réjoui et bon enfant, légèrement bedonnant, cet excellent dominicain avait tout à fait bon air sous sa grande robe blanche, aux larges manches. Indépendant, comme le sont la plupart des religieux de son ordre, il refusait annuellement les offres qui lui étaient faites de loger dans des couvents ou chez des prêtres séculiers et il restait un des hôtes fidèles de Mme Massabielle. Là, moins, il était chez lui et il pouvait dominer toute la hauteur de sa réputation d’orateur et d’homme d’esprit les pensionnaires de l’hôtel. Là, il était l’oracle et l’on passait six mois de l’année à attendre et à désirer le retour du père Juvigny.

Un autre pensionnaire était l’abbé de Brécard,, prêtre libre. Celui-ci, à qui sa fortune permettait de n’accepter aucune fonction officielle, consacrait sa vie à l’étude du droit canon. Tous les ans, il allait passer la semaine sainte à Home et revenait se plonger dans ses livres.

Pour le moment, il composait, en latin, un traité « De Castitate », sorte de compendium où il réunissait et analysait tout ce qu’avaient écrit avant lui les auteurs sacrés sur la matière. Très grand, très sec, avec un nez en bec d’aigle, éternellement surmonté d’un binocle, des mains très longues, des pieds très larges, des cheveux plats collés aux tempes avec une tonsure de dimension inusitée, paraissant avoir de trente à cinquante ans, un regard mystique et une face d’ascète, tel était l’homme.

Outre ces pensionnaires accrédités, la clientèle se composait de prêtres de passage à Paris.

Paul de Vitresac se levait à sept heures, allait entendre à Saint-Sulpice la messe du père Juvigny et rentrait préparer ses cours. A onze heures, le tintement d’une cloche placée sous les combles et dont la corde luisante pendait dans la cage de l’escalier, avertissait les pensionnaires qu’il était l’heure de déjeuner. Tous sortaient de leurs chambres et se réunissaient dans la salle du premier.

  •  — Benedicite.
  •  — Dominus.
  •  — Nos et ea quæ sumus sumpluri benedicat dextera Christi.

Chacun se signait dévotement et s’asseyait à un signal de la main potelée du père Juvigny : Mme Massabielle au haut bout de la table, les autres à droite et à gauche. Et alors tout en savourant les mets que Joseph apportait avec dignité et componction, la conversation s’engageait.

Le père Juvigny racontait de bons mots de sacristie, qui faisaient pâmer d’aise tout l’auditoire ; ou bien c’étaient des anecdotes contre les jésuites et les capucins, dans lesquelles éclatait la rivalité sourde et la jalousie dont est animé, à l’endroit de ces ordres fameux, tout dominicain qui se respecte.

Et Mme Massabielle en avait pour une demi-heure à se tamponner les yeux, secouée tout entière par un rire béat :

  •  — Ah ! mon père, c’est trop drôle ! Assez ! assez ! je vous en prie !

Enhardi par son succès, le père Juvigny continuait jusqu’à ce que l’abbé de Brécard, scandalisé, prit la parole :

  •  — Mon père ! mon père ! de la charité !
  •  — Voyons, l’abbé Tant-Pis ! C’est entre nous ce que je vous dis là ! Il faut bien rire un peu ! Je suis le père Tant-Mieux, si vous êtes l’abbé Tant-Pis !

Et de nouveau l’assistance se tordait, tandis que l’abbé de Brécard, très vexé dans le fond d’être surnommé l’abbé Tant-Pis, grimaçait un sourire.

D’autres fois, la conversation prenait un tour sérieux. L’élève du père Juvigny soulevait un point de controverse religieuse, généralement défendu avec une verve joyeuse par le dominicain et attaqué avec son aigreur habituelle par l’abbé de Brécart.

  •  — J’ai traité cette question dans mon livre « De Castitate », s’écriait celui-ci, et, saint Augustin en main, je puis prouver...
  •  — Vous ne prouverez rien du tout ! interrompait le père Juvigny, ou si vous prouvez, vous ne convaincrez pas ! Notre siècle est corrompu jusqu’aux moelles, tous les traités du monde n’y changeront rien. Il faut user de persuasion, circonvenir les gens avec douceur, avoir l’air de dire comme eux. On finit toujours par en avoir raison. Tous vos arguments sans réplique, autant de coups d’épée dans l’eau... L’esprit est fort, la chair est faible, c’est par la chair qu’il faut les prendre !...
  •  — Flatter les passions de ce siècle, jamais ! ripostait l’abbé, intraitable. Ah ! vous parlez de la chair ! Eh bien ! c’est l’amour de la chair qui a perdu le monde ! La chair, voilà l’ennemi qu’il faut combattre, sans trève, ni repos !

Et l’abbé, enfourchant son dada favori, tonnait contre l’impudicité, qui gangrenait maintenant les classes élevées de la société et qui menaçait de faire de l’humanité un immense cloaque où seraient engloutis pêle-mêle les dévouements et les vertus, tandis que seule, infâme et resplendissante de luxures, la Chair, se dresserait triomphante, grisant le monde et l’entraînant aux abîmes.

Pour couper court, le père Juvigny disait les grâces, et la discussion ne reprenait que le soir, au dîner.

Paul de Vitresac ne se mêlait jamais à la conversation ; il écoutait attentivement, cherchant, sans y parvenir, à se former une opinion sur cette entité redoutable qu’on appelait : la Chair !

Puis quand, après avoir passé toute sa journée, plongé dans l’étude ou en compagnie de ces lumières de l’Eglise, il se retrouvait, seul dans sa chambre, brisé dans une continuelle tension d’esprit, il éprouvait un malaise indéfinissable, presque de la peur ! Ce montagnard, habitué aux solitudes sauvages, frissonnait quand le soir venait, dans cette grande maison noire et silencieuse. La flamme de sa lampe faisait danser sur la muraille des ombres mystérieuses, et invinciblement, poussé par le besoin de voir quelqu’un, il allait s’accouder à la fenêtre.

La vue de la place, flambante par endroits, sombre dans d’autres, le calmait un peu ; une attraction rivait ses regards aux lanternes rouges et vertes des omnibus, trouant l’obscurité des rues avoisinantes, disparaissant subitement au coin des carrefours. Ces passants emmitouflés, suivant les trottoirs sous la lumière crue des becs de gaz, ou se confondant dans la teinte grise des hautes murailles de l’église, l’intéressaient sans qu’il s’expliquât pourquoi.

Alors, sans but précis, pour vaincre le malaise persistant, Paul sortait.

A son tour, il traversait la place Saint-Sulpice et gagnait le boulevard Saint-Germain par le carrefour de l’Odéon Il lui semblait maintenant marcher sur un sol mouvant ; il avait la sensation d’un passager, mettant pour la première fois le pied sur le pont d’un bâtiment. A mesure qu’il approchait de l’intersection des deux boulevards Saint-Germain et Saint-Michel, il se sentait aveuglé par la lumière des devantures, étourdi par les cris, les chants qui s’échappaient des brasseries de femmes, perdu dans ce va-et-vient de voitures et de piétons, et cependant, il trouvait une sorte de charme à cet enivrement, à ce trouble, invincible malgré ses efforts ! Comme il comprenait Mme Massabielle appelant Paris la Babylone moderne ! Décidément cette grosse femme avait quelquefois des idées justes !

Et Paul de Vitresac montait le boulevard, marchant vite.

  •  — Monsieur, vous no m’offrez pas un bock ?
  •  — Mon chéri, tu ne m’accompagnes pas chez moi ?

Sans répondre, le jeune homme hâtait encore le pas, écœuré, serrant, à le broyer, dans sa poche, le chapelet que lui avait laissé l’abbé Bernardet. Il avait bien tort, ce pauvre abbé, de lui recommander de ne pas se laisser prendre aux séductions de la capitale ; décidément, elles n’en valaient pas la peine !

Quand Paul de Vitresac, ayant remonté deux ou trois fois le boulevard, avait accoutumé sa vue au spectacle de la rue, quand il sentait l’asphalte plus solide sous ses pas et qu’un peu de calme avait succédé à sa surexcitation nerveuse, il s’asseyait à la terrasse du café Vachette et prenait vertueusement un bock. Mme Massabielle lui avait bien recommandé de no jamais aller qu’à ce café où les femmes seules ne sont pas admises :

  •  — C’est là, mon cher monsieur, que se réunissent les jeunes gens comme il faut, il n’y va pas de créatures !

Et à onze heures, il était rentré dans sa chambre, fatigué, mais délivré, ou à peu près, de cet énervement, qui le reprenait, chaque jour, à la même heure.

*
**