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La chambre des parents

De
120 pages

Vingt-sept nouvelles sur cette étrange chambre qu'est la chambre des parents. C'est l'occasion de décrire des situations et des familles, des plus classiques aux plus originales.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-67021-2

 

© Edilivre, 2014

Sieste

Du plus loin qu’il me souvienne, la chambre de mes parents était un lieu qui nous était interdit. Il ne s’agissait nullement d’un tabou énoncé : mais, contrairement à celles des autres pièces de l’appartement, la porte en était toujours fermée. Pas à clef, mais fermée tout de même. La prohibition n’était d’ailleurs pas sans souffrir quelques exceptions. Il nous est arrivé d’y faire quelques courts séjours, nichant dans les bras maternels, bien au chaud dans le grand lit des parents, quand nous étions malades. Le bon état général de notre santé rendait ces occasions bien trop rares à notre goût.

Les souvenirs qui me restent de cette chambre sont assez fragmentaires. Je me souviens assez nettement de la grande armoire de bois sombre, où étaient rangés, en plus des vêtements de mes parents, toute la literie de rechange de la maisonnée. Je me souviens d’un meuble bâtard, entre commode et coiffeuse. Et je me souviens surtout du grand lit, dans lequel j’avais du mal à grimper, tant il était haut. Je revois, ou j’imagine, une chambre toujours dans la pénombre. Les volets étaient toujours tirés. La raison tenait sans doute au besoin de préserver l’intimité du couple. Nous habitions un rez-de-chaussée, et la chambre des parents donnait dans une ruelle peu fréquentée, mais dans laquelle l’anonymat n’était guère possible. Car la vie des habitants du quartier se déroulait en grande partie dans cette ruelle. Les volets fermés permettaient aussi de maintenir dans la chambre une fraîcheur relative : la chaleur souvent torride d’Afrique du Nord, que l’on combattait comme on pouvait, baignait les autres pièces de la maison, dont les fenêtres s’ouvraient sur une avenue ensoleillée. On essayait d’atténuer cette chaleur en favorisant les courants d’air, en mouillant le carrelage du sol le plus souvent possible, et en se couvrant à minima.

Quand je dis à minima, il faut bien comprendre que c’était très relatif. La pudeur régnait, il m’a fallu des années pour me libérer de sa contrainte. Je n’ai jamais vu mes parents nus, et je ne suis pas sûr de n’avoir pas cru, en mes jeunes années, que leurs sous-vêtements faisaient partie intégrante de leur anatomie.

Un silence religieux dominait les heures de sieste. Réfugiés dans leur chambre, les parents dormaient. Du moins voulais-je le croire. C’était alors les moments de trêve pour les chamailleries entre frères et sœurs. Car il n’aurait pas été accepté que soit perturbée la sieste parentale. Les aînés se portaient garants du calme, et assuraient leur mission d’une main de fer. Il était pour nous évident que les adultes avaient d’autres besoins que nous, qu’il leur fallait ce temps de repos méridien pour retrouver une énergie qui, de toute façon, était bien inférieure à la nôtre. Je crois que nous ne nous posions même pas la question de l’acte sexuel : il ne pouvait avoir de but que celui de reproduction, et, avec leurs cinq enfants, nos parents ayant accompli leur devoir social, pouvaient consacrer leurs séjours dans la chambre conjugale à un repos bien mérité.

Ce que je dis là n’est qu’une traduction maladroite de ce que je devais imaginer alors. Car je ne suis pas certain de m’être posé ce genre de question à l’époque. Le monde des adultes était assez peu compréhensible, leurs préoccupations nous étaient étrangères. Les adultes venaient sans aucun doute d’une autre planète.

La passion des livres

Ma mère n’était pas une névrosée, ou du moins, elle n’avait pas cette névrose obsessionnelle cultivée par bon nombre de femmes issues de la petite bourgeoisie, les poussant à consacrer un temps considérable à chasser la moindre poussière et à poser chaque objet à l’exacte place qui leur a été attribuée. Les pièces communes de notre maison recelaient leurs zones privilégiées où s’accumulaient les choses les plus diverses, que l’on posait là, en attendant de leur trouver une place plus adaptée. Nous n’avons jamais vécu avec l’idée qu’il devait y avoir « une place pour chaque chose », et que « chaque chose doit être à sa place ». Mais, dans l’ensemble de la maison ces zones étaient limitées : le dessus d’un buffet, les bords des fenêtres, ou un guéridon qui n’a jamais trouvé d’autre usage. De temps à autre, l’un de nous décidait de ranger l’un de ces entassements, parfois dans le seul espoir d’y retrouver un objet, qui pouvait aussi bien être un outil qu’un livre, un appareil photo ou un souvenir ramassé sur une plage lors des dernières vacances, et qu’il pensait devoir se trouver justement là, dans les strates accumulées au cours du temps.

Mon père, lecteur obsessionnel, lisait avec acharnement, tout écrit qui lui tombait sous la main, et conservait avec révérence tout ce qui était imprimé. Journaux, revues, livres anciens achetés chez des bouquinistes ou récupérés dans je ne sais quels déchets, aussi bien que les livres neufs alimentaient sa boulimie de lectures. Et, bien qu’il s’en défendait, il était sans aucun doute celui d’entre nous qui posait le plus volontiers ce dont il n’avait plus l’emploi immédiat au premier endroit disponible. Comme il était insomniaque, il lisait beaucoup au lit, avant que le sommeil se décide à lui venir. Et, dans la chambre comme ailleurs, il posait ses lectures sur le sol, près de son lit, avant d’éteindre la lumière. Quand la pile devenait trop importante, il la repoussait pour en commencer une nouvelle, et, au bout de quelques semaines, il était obligé d’enjamber des tas d’imprimés pour pouvoir rejoindre sa place dans le grand lit conjugal. Le désordre limité à quelques zones dans l’ensemble de la maison se généralisait vite dans la chambre de mes parents.

S’il est vrai que la nature a horreur du vide, je n’en connais pas de meilleure illustration que cette chambre. Je ne l’ai vue à peu près rangée que sur de très courtes périodes. Il arrivait en effet que ma mère prenne le taureau par les cornes, se décidant enfin à effectuer un grand ménage dont la nécessité était depuis longtemps devenue évidente. A grand renfort de balai et de balai-brosse, de tête-de-loup et de serpillière, deux ou trois jours de travail intensif remettaient alors la chambre dans un état d’ordre et de propreté relatifs car dans une demeure bourgeoise, cet ordre-là aurait été considéré comme bien anarchique. Poussière et moutons avaient alors provisoirement disparu, et les piles d’imprimés avaient été stockées dans des cartons que mon père rangeait au grenier.

Mon père avait profil bas pendant ces périodes de remise en ordre de la chambre. Il errait alors de-ci de-là dans la maison, ne sachant plus où s’installer avec sa lecture du moment. Car la frénésie nettoyeuse de ma mère le poursuivait alors, les réprimandes pour tout livre traînant ne manquant pas alors de lui faire honte. La chambre enfin rangée, la poussière et les moutons accumulés ayant disparu, ma mère, très fière, décidait que la chambre resterait désormais en l’état, et c’était, affirmait-elle, une sentence irrévocable. Mon père acquiesçait, mais je me suis toujours demandé s’il ne le faisait pas pour éviter les tensions, car il savait bien ce qu’il advient des bonnes résolutions quand elles sont confrontées aux réalités de la vie, et des habitudes de longue date acquises. De fait, quelques semaines plus tard, l’amoncellement de papier était déjà en bonne voie de constitution.

Le désordre généré par mon père était très relatif : je n’ai jamais compris comment il pouvait, sans effort visible, retrouver un document dans les cartons accumulés au grenier ou dans les piles d’imprimés habitant la maison. Car aucun de ces cartons, posés et parfois entassés par dizaines sans aucun ordre apparent, n’était marqué. Il suffisait cependant de lui demander un livre particulier ou une revue pour laquelle on lui donnait quelques indications, et il allait directement vers le bon carton, il soulevait une partie des livres empilés, et il se retrouvait non loin du texte demandé.

J’aimais fouiller dans le capharnaüm de cette chambre. J’y ai passé de nombreuses heures délectables. Est-ce de là que m’est venu le goût de la lecture, de ces expéditions de fouilles qui ne me laissaient jamais insatisfaite ? Sans pouvoir l’affirmer, je pense que cela y a contribué. Comme mon père le faisait, j’ai dévoré là de l’imprimé de toute nature, avec la sensation de n’en avoir jamais assez, et l’achat et la vente de livres d’occasion sont devenues pour moi le moyen de satisfaire cette boulimie dont je ne me suis jamais guérie. Voilà pourquoi je suis devenue bouquiniste.

Mais aussi, je n’ai jamais pu penser que dans cette chambre, il pouvait se passer d’acte dépourvu de la plus haute intellectualité. Le sexe ne pouvait avoir sa place dans cette caverne d’Ali Baba où les trésors étaient aliments de l’esprit. Nous avions dû naître, mes frères et moi, comme Athéna, directement de la cervelle de notre père, plutôt que du ventre de notre mère.

Tuyau de poêle

La chambre des parents ? Ben quoi, de quoi tu causes ? Y avait que la chambre, qui était celle de nous tous. Y avait le lit des parents, et c’était eux qui dormaient dedans presque toutes les nuits, quand nous les mômes on était dans les foyers ou les familles d’accueil. Parfois aussi l’un de nous dormait dedans quand on rentrait le week-end. Parce qu’il y avait pas assez de matelas par terre pour nous tous. Et puis le père disait parfois à Denise de venir dans le lit, et il la sautait, et la mère riait, en lui disant de faire gaffe quand même. Mais ça, c’était après que les nénés lui aient poussé, il a dit qu’il fallait lui apprendre la vie, et qu’il était un bon professeur...