La Chûte de Carthage : poëme en 8 chants / par M. Haly

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impr. de Le Normant (Paris). 1818. In-8° , VIII-228 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1818
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LA CHUTE
DE CARTHAGE,
POËME EN HUIT CHANTS.
PAR M. HALY.
PARIS.
IMPRIMERIE DE LE NORMANT, RUE DE SEINE.
1818.
SOMMAIRES DU POEME.
CHANT PREMIER. — Invocation. — Déroute des Cartha-
ginois. — Conseil des Dieux. — Asdiubal désespère de
sauver l'Etat, et abandonne le maniement des affaires. —
Dures conditions imposées par le vainqueur. — Marbal
veut en vain la continuation de la guerre. — Il se rend,
avec trois sénateurs, au camp romain, pour traiter de la
paix. — Marcius leur annonce qu'il va détruire Carthage-
— Indignation de Marbal. — Prodige.
CHANT II. —Désespoir des Carthaginois.— Sacrifice offert
par Marbal au Roi des Dieux. — Le Génie de Carthage
va trouver Junon. —» Courroux de Neptune contre les
Romains. — Iris ranime le courage des Carthaginois. —
Marbal est élu chef de la république. — Ses préparatifs
de guerre. — Discours de Magon ; son départ. — Inquié-
tudes de Vénus. — Protée, pour plaire à Vénus, détourne
Brennus d'une invasion en Italie ; et, l'abusant par une
vaine image, l'entraîne à sa poursuite, et le fait errer de
mers en mers.
CHANT III. — Philon conseille à Marbal, au nom de Jupiter,
d'attaquer les Romains. — Les Carthaginois ne peuvent
forcer leur camp , et se retirent dans la plaine. — Epée
d'Annibal. — Au moment où les Romains et les Cartha-
ginois vont en venir aux mains, Brennus descend sur le
rivage. — Sa présence suspend l'action. — Il réclame
son amante, qu'il croit qu'Albion lui a enlevée, et de-
mande que son ravisseur soit livré à sa vengeance. — 11
est blessé par Hircan, qu'il tue aussitôt. — Combats. —
Asdrubal, du haut de son palais , suit lesmouvemens des
deux armées j il frémit de jalousie à l'aspect des succès de
son rival. — Les Carthaginois sont vainqueurs.—Scipion
sauve l'armée romaine.
CHANT IV. — Aletès, chargé de veiller pendant la nuit sur
les mouvemens des Romains, ose s'avancer avec Rimédon
jusque dans leur camp. —Fureur de Rimédon à l'aspect
des Numides ; il tue le traître Phamëas , et égorge, ses
guerriers. — Aletès, enfin , l'engage à cesser ce carnage
et à le suivre. — Us sont aperçus par Brennus , qui donne
l'alarme à tout le camp , et s'élance à leur poursuite. —■
Effroi et indignation des Numides à leurréveil. — Inquié-
tude des Gaulois causée par l'absence de leur Monarque.
— Trouble dans le camp. — Aletès raille Brennus, et se
soustrait à ses coups. — Le retour de Brennus au camp y
ramène le calme. — Neptune soulève l'armée romaine
contre le Consul. — Marcius, ne pouvant se faire obéir
de ses soldats , se retire, indigné , dans sa tente.
CHANT V. —Marbal attaque le camp romain. — Aletès sur-
prend le quartier des Numides. — Brennus les sauve, et
se veuge du Carthaginois. •— Il s'indigne de combattre
derrière des remparls , et se propose de surprendre la
ville de Carthage. — Il envoie Francus , un (ils du dieu
ïellus, à son vaisseau, pour assurer sa retraite. —Il
enlre dans Carthage.— Antémare , mortellement blessé ,
se traîne jusqu'aux lieux où combat Marbal, et expire en
lui apprenant le désastre de sa patrie. — Marbal remet le
commandement à Gérion, et vole combattre le Roi des
Gaules.— 11 sauve Asdrubal, et tue Brennus. —Francus,
instruit par son père des hautes destinées de sa race , et
de la mort de Brennus, s'avance dans Carthage , environné
d'un épais nuage , et enlève le corps de son maître, qu il
rapporte dans les Gaules.
CHANT VI. — Vénus persuade à Marciusde reprendre "les
armes. —• Les Carthaginois sont repoussés. — Gérion est
tué. — Marbal, revenant au combat, voit la déroute àé
toute son armée ; il la rallie, et dresse une embuscade à
Marcius. — Le Consul est tué. — Vénus , dans la dou-
. leur, vole implorer le secours de la Nuit. — Protée
s'efforce encore, pour lui plaire, d'assurer la retraite
des Romains, et combat sous diverses figures contre
Marbal. — Le Dieu est vaincu. — Magon , de retour ,
annonce au héros l'approche d'Albion avec une flotte
nombreuse, et une puissante armée, —r- Marbal, plein de
joie et d'espérance à cette nouvelle , vole jusque dans le
Bagradas égorger les Romains.
CHANT VII. — Empire du Chaos.— La Nuit, à la prière de
Vénus , vient sauver les Romains ; elle conseille à Scipion
de faire passer le fleuve à toute son armée, et de se for-
tifier sur l'autre bord. — Apollon accuse Vénus, dans le
Conseil suprême. — Mercure porte à la Nuit les ordres
du Roi des Dieux.— Marbal veut poursuivre ses exploits;
mais ses guerriers, abattus par le prodige qui les a forcés
de suspendre le carnage, refusent de le suivre. — Noirs
pressentimens du héros. — Scipion, à l'entrée de la nuit,
fait passer le fleuve plus haut à une troupe d'élite pour
inquiéter les Carthaginois, dans le cas où ils viendroient
l'attaquer durant les ténèbres.
CHANT VIII. — Protée ne peut pardonner à Marbal la vic-
toire qu'il a remportée sur lui. — 11 médite sa vengeance
—-Il engage Phobélor à jeter la terreur parmi les Cartha-
ginois. — Asdrubal, dévoré de jalousie en songeant à ses
revers et aux triomphes récens de Marbal, blasphème
contre les Dieux de l'Olympe , et implore Moloc, l'an-
cienne divinité de Carthage.— Sacrifice offert par Asdrubal
à ce Dieu. — Protée , sous la forme de Moloc, abuse le
guerrier, et lui demande le sang de Marbal. — Marbal est
assassiné. — Une terreur panique, excitée par Protée et
Phobétor, fait, fuir toute l'armée carthaginoise. —Asdru-
bal, rentré dans Carthage , se ressaisit du pouvoir, abolit,
le culte des Dieux, et fait couler le sang pour sa ven-
geance. — Durant quarante jours les foudres de Jupiter
avertissent en vain le peuple de Carthage. — Jupiter
ordonne la destruction de celte cité; et Mercure, par son
ordre , répand sur ses murs la coupe des malédictions.
L'auteur de ce poënie, absolument étrangerà
la capitale, et ayant composé son ouvrage dans
la solitude , au milieu des Appenins , des Pyré-
nées , et des montagnes du Rouergue et de l'Au-
vergne , n'a pas sans doute atteint ce fini et cette
élégance de style qui distinguent les écrivains
qui ont le bonheur de vivre continuellement au
centre des arts et du goût. Il ne sait trop quelles
qualités propres au geni-e qu'il a traité peuvent
en partie suppléer à celles qui lui manquent; il
pense toutefois que cet essai peut mériter l'atten-
tion des littérateurs, s'ils le considèrent non
comme le produit de nos jardins perfectionné
par une savante culture, mais plutôt comme le
fruit sauvage d'un arbuste du désert, abandonné
à lui-même, et environné de ronces et d'épines.
Sans amis éclairés qui aient pu le diriger par
leurs conseils , l'auteur enfin s'est vu comme
contraint de livrer son ouvrage , dans un état
aussi imparfait, à l'impression, dans l'espé-
rance de recevoir de salutaires avertissemens de
la critique , qui, comme le frein qui contient
la fougue d'un noble coursier, ne devroit servir
qu'à retenir un auteur dans la véritable route,
et diriger ses mouvemens dans la carrière qu'il
s'est choisie.
LA CHUTE DE CARTHAGE.
CHANT PREMIER.
JE chante les combats : je dirai les Romains,
Ces superbes vainqueurs, enflés de leurs destins,
Devant Byrsa, mordant la sanglante poussière.
Ainsi voulut le dieu qui lance le tonnerre,
Apprendre à des pervers à respecter ses lois.
VIERGE de l'Hélicon, Muse, soutiens ma voix ;
Inspire ma pensée, enflamme mon génie ;
Je marche sur les pas du chantre d'Ausonie :
C'est toi qui lui traçais ses magiques tableaux ;
Tu lui dictais ces vers qui charmaient des héros :
De ses divins lauriers qu'une feuille arrachée
Illustre mes efforts sur mon front attachée,
i
a LA CHUTE DE CARTHAGE. '
C'est assez pour ma gloire : et toi, Bourbon, et toi,
Législateur sublime, et philosophe roi,
Reconduit par les dieux au trône de tes pères,
Prévois, prévois l'orage aux jours les plus prospères ;
Enchaîne la discorde, et sous ton règne heureux,
Qu'elle n'agite plus ses serpens monstrueux ;
Viens, parois au milieu d'un peuple qui t'adore,
Heureux de ta présence! et quelquefois encore,
Refusant à ton coeur des souvenirs amers,
Daigne honorer nos jeux, daigne écouter nos vers.
Aux cris affreux de Mars, le souverain des ondes
Lève son front altier sur les plaines profondes ;
Son oeil est tout en feu ; l'abîme a tressailli ;
Sa voix s'est fait entendre et Thétis a pâli.
Il tourne ses regards sur l'arène sanglante :
L'aigle l'emporte enfin , et vole triomphante.
Asdrubal même fuit : sur ses pas les Romains
Marchent, et sous leur fer tombent les Africains.
Marcius à leur tête excite encor leur rage,
Et vole vers Byrsa tout fumant de carnage.
C'est un,dieu courroucé ! ses soldats irrités,
Font retentir les airs de leurs cris répétés :
Des vainqueurs, des vaincus, les clameurs se confondent
CHANT I. 3
Les échos des forêts et des monts leur répondent :
Le sang coule en torrens. Au sommet des remparts,
En proie à la douleur, s'agitent des vieillards,
Des vierges, des enfans, des mères éploréés,
Des épouses, hélas! veuves prématurées.
Le dieu frémit : son âme a senti leur malheur,
Et son auguste geste atteste sa douleur.
Tout sombre et tout chagrin : c< Eh quoi ! dit-il, verrai-je
Cet orgueilleux vainqueur, de son bras sacrilège
Renverser ma cité ? De meurtres dégouttant
Profaner mes parvis et braver mon trident ?
Ne suis-je plus le dieu qui fait trembler la terre ?
Qui retient ma fureur? Le maître du tonnerre, '
Le souverain des dieux nous défend les combats....
Eh! ne suis-je donc/plus le maître en mes Etats?
Mais tout tremble sous lui.... J'irai, j'irai moi-même
Implorer, s'il le faut, sa justice suprême.
De la reine des dieux excitons le courroux,
Et que l'Olympe entier s'unisse encore à nous.
AINSI,parle le dieu : ses coursiers intrépides
S'élancent à sa voix sur les plaines humides.
Le feu sort en torrens de leurs larges nazeaux ;
Loin d'eux jaillit l'écume et la poudre des flots ;
4 . LA CHUTE DE CARTHAGE. »
L'onde mugit sous eux. Ils ont changé de route ;
Le char vole et bondit sur la céleste voûte ;
A l'aspect du monarque ont tressailli les deux;
Ils se sont inclinés. D'un pas majestueux,
Au milieu des parvis il s'avance, et lui-même,
S'incline avec respect devant le roi suprême.
« O mon frère ! a-t-il dit, soumis à tes décrets,
Nous n'osons, des mortels, réprimer les excès :
Je te viens implorer. Adoré dans Carthage ,
Ses superbes remparts, ses ports, sont mon ouvrage ;
Carthage est ma cité : là, cent peuples divers,
M'apportent leurs tributs des bouts de l'Univers.
Sans cesse les taureaux sous mes voûtes mugissent,
De leur sang tout fumant mes marbres se rougissent,
Et les plus doux parfums brûlent sur mes autels.
Vois cependant marcher ces orgueilleux mortels,
Vois leurs longs bataillons tout sanglans de carnage,
Sur des monceaux de morts s'avancer vers Carthage.
Ce sont les fils de Rome. Audacieux brigands,
Ils fondent leur grandeur, sur nos temples fumans ;
Nos peuples sont détruits, nos villes renversées :
ÎN'est-tu plus le vengeur de nos lois transgressées ?
Fais retentir ton foudre. Attends-tu dans Hammon
CHANT I- '5
Qu'ils t'outragent toi-même et bravent ton'saint nom ?
Que jusque dans ton temple ils exercent leur rage ?
Ah ! fais cesser enfin cet horrible carnage,
Ou laisse-nous marcher contre ces vils mortels,
Et défendre nos murs, nos temples, nos autels. »
« Neptune, lui répond le maître du tonnerre,
Je ne puis, à ta rage, abandonner la terre.
Tous les peuples soumis aux puissances des cieux
N'ont-ils pas mêmes droits .à l'appui de leurs dieux?
Situ défends Byrsa, Mars, le dieu des batailles,
La force des guerriers et l'effroi des murailles,
Va marcher, va combattre, et s'abreuvant de sang,
Toi-même t'affronter et te percer le flanc.
Notre sang immortel doit-il donc se répandre?
Oubliez à jamais les fureurs du< Scamandre,
Habitans de l'Olympe ! Ah ! si j'ai d'Ilion
Abandonné les murs au fer d'Agamemnon,
C'étoit pour mettre un terme à vos longues querelles.
Ilion ni'étoit chère, et mes lois éternelles,
A ses fameux débris assurent l'Univers.
Je vous ai dit, cent fois, lorsque jouet des mers,
Sur de frêles vaisseaux erroit le grand Enée,
Et lorsqu'au Latium un illustre hyménée,
Âssuroit un asile au reste des Troyena:
6 LA CHUTE DE CARTHAGE.
« De ces nobles bannis vont naître les Romains. »
Cent fois au Capitole annonçant ma présence ,
Au milieu des éclairs j'ai prédit leur puissance.
Mon foudre a confirmé, sillonnant un ciel pur,
Ces faits cachés long-temps dans l'avenir obscur.
Voilà ce peuple enfin que votre Roi seconde,
S'avançant à grands pas vers l'empire du Monde.
Est-il temps de changer mes augustes desseins ?
Et puis-je les rayer du livre des desfins ?
Mais quelle est votre crainte? Ai-je livré Carthage?
Sa chute du Romain ne sera pas l'ouvrage.
C'est à moi seul de mettre un terme à ses grandeurs ;
Qu'elle me craigne, et non ses impuissans vainqueurs ! »
IL dit : le Roi des mers se tait. Junon s'écrie,
S'élance de son trône et s'agite en furie.
Son visage a pâli; son regard est affreux,
Et sa terrible voix retentit dans les deux.
« Barbare ! a telle dit, voilà donc ta tendresse!
Tout me respecte, et toi, tu m'outrages sans cesse.
Thèbe, Argos et Mycène ont péri sous tes coups,
Et mes larmes n'ont point détourné ton courroux !
A mon culte divin ces villes dédiées,
Aux charmes de Cypris furent sacrifiées.
CHANT I.
Byrsa seule- me reste ; et déjà ta fureur
Menace ses remparts que protège ta soeur.
Que ta fille, à son gré, calme, excite ta rage ;
Ne crois pas, qu'insensible à ce dernier outrage,
Je te laisse achever ton barbare dessein.
J'irai, j'irai combattre et frapper le Romain ;
Que d'un sang abhorré s'abreuve enfin ma lance !
Que Rome tout entière éprouve ma vengeance !
Viens, Neptune; marchons ! Enfans du même dieu ,
Osons braver son foudre et ses flèches de feu. »
LE monarque suprême : « O déesse insensée !
Cesse, cesse tes cris. Ma grandeur offensée
Me forceroit peut-être à punir tant d'orgueil.
Les cieux, privés de toi, gémiraient dans !e deuil.
Doutes-tu que mon bras, qui fait rouler les mondes,
f
Ne te puisse abîmer au sein des noires ondes ?
Va, ne m'irrite pas. — Toi, divine Pallas,
Sur l'arène sanglante, aux bords du Bagra'das,
Un soin digne de nous demande ta présence.
Prends ton casque d'airain, et ton égide immense ;
Hâte tes pas. Tu vois ce guerrier généreux,
Le plus grand des mortels, l'égal presque des dieux ,
Sou-s les traits d'Iphiclès lui cachant la déesse,
8 LA CHUTE DE CARTHAGE.
Toi-même tu daignas instruire sa jeunesse.
Reconnais ce héros, c'est l'indompté Marbal :
Seul il combat encor, et de ce champ fatal
Rien ne peut l'arracher. Enchaîne son courage,
Va, marche : j'y consens ; qu'il rentre dans Carthage.
ET vous, enfans des deux, respectez votre Roi.
Le Monde est mon ouvrage, et l'empire est à moi.
Laissez ces champs de mort aux vils enfans des femmes;
J'en atteste le Styx et les brûlantes flammes
Qui roulant en grondant sur ses funestes bords,
Environnent neuf fois tout l'empire des morts :
Je ne souffrirai pas, qu'à mes ordres rebelles,
Vous osiez vous mêler à ces luttes cruelles ;
Je lancerai mon foudre, et mon bras contre vous ?
Dirigera le fer d'un mortel en courroux.
Vaincus par la douleur, et fuyant ses atteintes,
Vous viendrez me porter vos inutiles plaintes ;
Je vous repousserai. Précipités des cieux,
L'enfer vous recevra dans ses gouffres affreux. »
AINSI parle le dieu. Ses regards sont terribles.
Trois fois, au mouvement de ses sourcils horribles,,
S'est ébranlé l'Olympe, ont reflué les mers ;
CHANT I. i
Trois fois ont tressailli les voûtes des enfers.
Junon tremble et se tait. Rangés près de leur reine,
Les dieux ont vu ses pleurs et partagent sa peine.
Tous baissent devant elle un front respectueux.
Un silence profond règne dans tous les deux.
Mais le père des ris, Momus, bientôt rappelle
La joie et les plaisirs sousïa voûte éternelle.
On sourit à ses jeux, à ses malins propos;
Le rire inextinguible enhardit ses bons mots ;
L'alégresse succède aux amères pensées.
Déjà sur les parvis les tables sont dressées,
Les canastres sont pleins de gâteaux précieux,
Et ladouce ambrosie a charmé tous les dieux.
Portant un doux nectar, la jeune Hébé s'avance ,
Et du roi de l'Olympe emplit la coupe immense.
Le dieu l'offre à son frère, et Neptune à Junon.
La déesse a souri. Le divin Apollon
Prend sa lyre ; ses sons ravissent les oreilles.
De la terre et des cieux il chante les merveilles.
Sa divine harmonie excite des transports,
Et les voûtes des cieux répètent ses accords.
IL dit ; Laomédon et les malheurs de Troie,
Deux fois livrée aux Grecs, deux fois aux feux en proie ;
io LA CHUTE DE CARTHAGE.
Le malheureux Priam au tombeaux de ses fils,
Hécube dans ses bras frappant l'air de ses cris,
Andromaque exhalant près d'eux sa plainte amère,
Epouse infortunée et déplorable mère !
L'Olympe s'est ému, des pleurs coulent des yeux ,
Et les maux des mortels attendrissent les dieux.
TOUT A COUP on entend le bruit affreux des armes :
Le dieu peint les combats et les pâles alarmes.
Ici s'élance Achille, Achille rugissant;
C'est son glaive qui frappe et sa voix qu'on entend ;
Le pas du coursier même a frappé les oreilles.
Du haut de leurs remparts, et las de tant de veilles,
Les guerriers d'Ilion font pleuvoir tous leurs traits :
L'air s'émeut de leurs cris. Annonçant ses projets,
Le héros secondé du grand dieu des batailles
De son bras vigoureux ébranle leurs murailles.
Tous les Grecs à la fois rugissent en fureur,
Sur des débris fumans s'élance le vainqueur.
Le clairon retentit et la trompette sonne.
A ces terribles sons tout l'Olympe frissonne ;
Mars s'agite et se lève. Il a saisi son fer :
Moins prompt est l'ouragan, moins rapide l'éclair.
Il marche furieux, mais Apollon l'arrête.
CHANT I.
IL dit : Le dieu du pampre et la fille de Crète ,■
D'un infidèle époux qui fuit loin de Naxos,
Elle aperçoit encorles rapides vaisseaux.
Nuit et jour sur la rive elle erre échevelée,
Dans cette île sauvage à jamais exilée !
Mais le divin Bacchus a charmé ses douleurs ;
Ses yeux, ses tristes yeux ne versent plus de pleurs,
Et dans les bras du dieu , de ses feux embrasée,
Elle pardonne enfin au perfide Thésée.
APOLLON chante encor et dit d'un ton malin
Mars et Vénus surpris dans les rets de Vulcain,
Il console Cypris ; et, d'une voix légère ,
Raconte en souriant les erreurs de Glycère.
On applaudit ses chants : les Grâces et les Ris
Accourent à sa voix sous les divins lambris.
Le roi des dieux lui-même a daigné leur sourire,
Et le Chantre sublime abandonne sa lyre.
MARCIUS cependant, fier de tant de succès,
Ne connoît plus d'obstacle à ses hardis projets.
Il vole le premier, éclate , tonne aux pories ;
Lance ses javelots, appelle ses cohortes.
A sa terrible voix s'élancent ses guerriers :
ia LA CHUTE DE CARTHAGE.
Les murs ont retenti des coups des lourds .béliers.
L'épouvante et l'horreur ont saisi tout Carthage
Et les chefs les plus fiers gémissent sans courage.
Bientôt l'olive en main, trois généreux vieillards
Vers le cruel vainqueur s'avancent des remparts.
Le héros les reçoit tout sanglant et farouche,
Et ce superbe arrêt est sorti de sa bouche.
« Carthaginois ! cédez , ainsi le veut le sort ;
Cédez avec vos dieux. Ce jour, ce jour encor,
J'arrête mes guerriers, je réprime leur rage ;
Demain plus de traités entre Rome et Carthage ;
Demain avec le jour la guerre et les assauts.
Vous demandez la paix : livrez-moi vos vaisseaux %
Vos armes, vos coursiers, vos enfans en otages.
Ne m'importunez plus qu'en me-livrant ces gages
De votre obéissance à mes justes décrets.
Allez : c'est à ce prix que vous aurez la paix. »
LES députés tremblans de retour dans Mégare,.
Rapportent au sénat le discours du barbare.
Des pâles sénateurs les cris frappent les airs ,
Il faut livrer leurs fils et recevoir des fers !
Dans ce même moment tout couvert de poussière
Apparaît au sénat l'auteur de cette guerre ,
CHANT I. i3
Le farouche Asdrubal. Au sanglant Bagradas,
Son rapide coursier l'a sauvé du trépas.
Le vainqueur vainement a cherché sa retraite :
Il ne peut déguiser sa fatale défaite ;
Debout, le front baissé, morne, silencieux,
Il n'ose s'approcher de son trône pompeux.
Le sénat tout entier le contemple en furie.
Mais Bolcar le premier et se lève et s'écrie.
Le malheureux guerrier, ennemi du vieillard, •
Tressaille et fuit en vain son terrible regard,
« Est-ce toi, lui dit-il, que nous voyons paraître,
Lâche et vain Asdrubal ? qui peut te reconnaître ?
Lève ta tête altière , approche... que mon oeil .
Contemple sur ton front cet insolent orgueil,
Dont tu nous accablais naguères dans ta gloire.
Hélas ! tu nous promis ta mort ou la victoire.
Une innombrable armée a marché sur tes pas :
Qu'as-tu fait de ton fer? parle!., où sont tes soldats ?
Viens-tu nous secourir? viens-tu dans nos détresses
Repousser Marcius et tenir tes promesses ? »
L'âme tout oppressée , et soulevant son front,
Le chef étend ses mains, pousse un soupir profond.
« Carthaginois ! dit-il, c'en est fait de Carthage ,
Le ciel impitoyable a trahi mon courage.
E4 LA CHUTE DE CARTHAGE.
Fléchissez le vainqueur, ordonnez de mon sort,
Faites parler vos lois, et donnez-moi la mort. »
IL dit : dans son palais par une fuite prompte
Il va cacher ses pleurs et dévorer sa honte.
Mais bientôt entraîné par un destin fatal,
Fatigué des exploits de son noble rival,
Nous reverrons ce chef invoquant les furies
D'un sang trop généreux souiller ses mains impies,
Ressaisir son pouvoir, reprendre son orgueil
Et remplir tout Byrsa de carnage et de deuil.
CEPENDANT le temps presse : on s'agite, on consulte
Le peuple veut la paix, et s'assemble en tumulte.
Le sénat cède enfin : le guerrier malheureux
Se dépouille en pleurant de son fer généreux ;
Hélas ! il ne peut plus défendre sa patrie.
Déjà roulent les chars sur le pavé qui crie ;
Déjà loin de Cotton voguent mille vaisseaux ,
La force de Carthage et la gloire des flots.
i
Le marin abîmé dans sa douleur profonde,
Se plaint amèrement aux déités de l'onde.
L'éléphant monstrueux marche après les coursiers :
On traîne la baliste et les puissans béliers;
CHANT I. i5
L'énorme Catapulte ébranlée avec peine
S'arrête à chaque pas, enfonce dans l'arène.
ENFIN on voit partir les fils des sénateurs ,
Pères infortunés ! Trois cents mères en pleurs,
Se meurtrissant le sein, de douleur éperdues,
Des soeurs, peut-être, hélas! des amantes déçues,
Accusant à la fois les hommes et les dieux,
Les rappellent encore et les suivent des yeux.
Eux leur tendent les mains : leur âme est attendrie ;
Ils ont quitté les murs de la douce patrie ,
Tout ce qui leur est cher! Ils vont désespérés
Chez un peuple odieux, sous des cieux ignorés,
Loin de leurs tendres soeurs, hélas! et de leurs mères.
LE vainqueur cependant a choisi deux galères,
L'Aristée et Cléone. Un lion menaçant
De l'une tient la proue, et mord en rugissant.
Le bois qui le captive, et le fer qui l'enchaîne.
Devant l'autre s'élance une fille africaine ;
Une tunique d'or dérobe ses appas,
Et ses doigts sur un globe arrêtent un compas.
L'airain revêt leurs flancs, et soutient la travée.
S'élançant dans les airs , leur mature élevée
ïG LA CHUTE DE CARTHAGE.
Etend au loin ses bras. Sur trois rangs les rameurs
Frappent l'onde à la fois en poussant des clameurs.
On porte sur leurs bords les plus superbes armes ;
Rome en va triompher : mais Rome sans alarmes,
A ses portes jadis n'entendait pas ce fer.
Tout est prêt ; et les nefs fendent la vaste mer.
Les bannis en pleurant font leurs adieux aux rives,
Et les suivent des yeux sous les flots fugitives.
LE.cruel Marcius revient à ses guerriers.
Détruisez, leur dit-il, tous ces traits meurtriers;
Brûlez tous ces vaisseaux. Aussitôt le feu brille ,
les brandons sont jetés, et la flamme pétille.
Des torrens de fumée ont obscurci les airs.
Les vaisseaux embrasés errent au sein des mers.
A ce spectacle affreux les enfans de Carthage
De leurs tristes clameurs ont rempli le rivage.
Enfin Rome triomphe, et surtout l'Univers
Va s'étendre son sceptre et le poids de ses fers.
CEPENDANT vers Byrsa, tout plein d'impatience ,
Du sommet de l'Eurus le grand Marbal s'avance,
Minerve le conduit. Il presse ses soldats :
Echappés à la mort, mille ont suivi ses pas.
CHANT I. x7
Il approche des murs à la faveur de l'ombre :
Déjà l'aube blanchit et chasse la nuit sombre.
De la voûte des cieux s'éteignent les flambeaux.
Apollon va paraître ; et ses divins chevaux,
Tout prêts à s'élancer dans l'immense carrière,
Frappent l'air de leurs pieds et soufflent la lumière.
Moron instruit le chef : son grand coeur s'est troublé,
Il vole plein de rage au sénat assemblé.
Minerve du héros rend l'aspect plus terrible,
Son geste est menaçant, et son regard horrible.
DÉJÀ partoit Bolcar, et déjà sur ses pas
Marchoient Amenopée et le sage Orellas ;
0relias, qui des dieux est le saint interprète;
L'auguste Amenopée, issu des rois de Crète.
Le consul les attend. A l'aspect du héros
Ont tressailli Bolcar et le fils de Minos.
Ils se sont arrêtés; Marbal entre et s'écrie,:
« Quoi! vous pouvez trahir vos dieux et la patrie,
Fils des vainqueurs de Canne'? a-t-il dit. Irez-vous
Des bourreaux de vos fils embrasser les genoux?
Au fort de la tempête, au moment du naufrage,
Ce n'est pas par des pleurs qu'on surmonte l'orage,
Périssons avec gloire ou vengeons l'univers :
i8 LA CHUTE DE CARTHAGE.
La mort est préférable à l'outrage des fers.
Bravons nos durs vainqueurs et chassons les alarmes.
Dans notre désespoir nous trouverons des armes.
Les dieux seront pour nous. L'ennemi des Romains,
L'indomptable Brennus, cache encor ses desseins;
Mais ce monarque enfin assemble son année ;
Et de ses mouvemens Rome tout alarmée
Réclame ses guerriers de tous côtés épars,
Et songe à se défendre en ses propres remparts.
Sur l'Italien même en vain elle s'assure :
La Grèce est inquiète et l'Espagnol murmure.
Tout la menace enfin. Du moins n'oubliez pas
Qu'il vous reste Albion, ses vaisseaux, ses soldats.
Vainqueur de la Tamise et tout couvert de gloire,
Ce fils du dieu des mers vous promet la victoire.
Ordonnez son retour. A ses augustes mains
De la triste Byrsa confiez les destins ;
De combattre sous lui ma vaillance honorée
Ne sera pas sans gloire et dans Rome ignorée. »
ÏL dit : mais tout se tait. Loin d'enflammer les coeursT
L'audace du héros redouble les terreurs.
Enfin Bolcar se lève. Il abhorre la guerre :
Fils du prudent Hannon, sa vieillesse sévère
CHANT I. 19
Règle tout au sénat, réprime les abus ;
Tout Byrsa le respecte et chérit'ses vertus.
« 0 Marbal ! a-t-il dit, j'admire ton audace ,
Et tu ne démens point la valeur de ta race ;
Tes exploits sont connus : mais apporte au sénat
L'esprit d'un conseiller et non pas d'un soldat.
La guerre! ah! malheureux! c'est par votre furie
Que tombe dans ce jour votre auguste patrie!
Tu nous dis que Brennus assemble ses guerriers :
Avide de périls et de nouveaux lauriers,
On ne sait cependant à son empire immense
Quels peuples veut encor réunir sa vaillance :
Ses projets sont douteux, ses succès incertains.
Partout notre ennemi nous ferme les chemins :
0 généreux Marbal ! dis-nous par quels passages
Au vainqueur des Bretons parviendront tes messages ?
Dis-nous par quels vaisseaux, et dans combien de jours
Nous pouvons de son bras espérer le secours ?
Sera ce dans six mois ou bien dans une année?
Mais cependant Carthage, au glaive abandonnée,
Peut périr dès demain! Va, c'est trop t'abuser.
Sur les soins du sénat tu dois te reposer.
Nous avens éprouvé ce que peut la vaillance ;
0 Marbal! laisse-nous essayer la prudence. »
2.
ao LA CHUTE DE CARTHAGE.
IL dit. : on applaudit. Le guerrier malheureux
De ses tristes regards semble accuser les dieux.
Dans son dernier espoir sa grande âme est trompée.
Il se tait. Cependant l'auguste Amenopée
Se lève et deux hérauts ont devancé ses pas.
Bolcar marche et le suit : tout à coup Orellas
Prêt à partir se trouble, et s'agite et s'écrie :
« Arrêtez , fils de Tyr ! une sainte furie
S'empare-de mes sens ! Approche, ô chef! c'est toi
Que demande le Dieu qui me glace d'effroi. »
« ETOUFFE la fureur de ton âme indignée ;
Va, le moment approche et l'heure est désignée
Où d'un sang odieux doit s'abreuver ton fer.
J'entends déjà les cris des filles de l'Enfer ;
Je vois l'affreux ciseau : dans leur horrible joie
Elles hâtent leur tâche et demandent leur proie.
Mais viens, tu dois toi-même implorer le vainqueur,
Marbal, le ciel le veut, le ciel juste et vengeur. »
AINSI parle Orellas, et d'horreur tout frissonne.
Il tombe aux pieds du chef, et son Dieu l'abandonne.
On le relève enfin ; le sang reprend son cours ,
Et pour marcher, Butel lui prête son secours.
CHANT ï. a
On interroge encor le malheureux prophète ;
Mais il baisse les yeux et sa bouche est muette»
Cependant le héros : « 0 prêtre de Junon !
Qu'exiges-tu de moi? Quel horrible démon
Désordonné tes sens, et, parlant par ta bouche,
Te prête cet accent et ce regard farouche ?
Qui ? moi ! tomber aux pieds d'un vainqueur odieux !
Mais le ciel t'a parlé, j'obéis à tes dieux.
J'irai, j'irai braver leurs mépris et leurs haines ;
TVlais non pas me soumettre avec vous à leurs chaînes.
Je fuis loin de-ces lieux : ô ville de Didon!
Noble et sainte cité consacrée à Junon,
Murs qui depuis mille ans repoussez l'esclavage,
Recevez mes adieux. Sur le Rhin, sur le Tage,
Partout où l'homme est libre et le fer à la main
«
Résiste encor au joug qu'impose le Romain,
Là, sera ma patrie. » Il dit : Son oeil s'enflamme
L'espoir de la vengeance a ranimé son âme.
IL vole à son palais : à sa terrible voix
Accourent Eriphile et Dérique à la fois.
Il les aimoit jadis ; aujourd'hui négligées
Des soins de son palais toutes deux sont chargées;
L'une reçoit son casque avec empressemeut,
aa LA CHUTE DE CARTHAGE.
Et de ses foibles mains lève son fer pesant;
Et l'autre dans l'airain verse une onde limpide.
Sous sa cuirasse d'or sa tunique est humide ;
Le héros se dépouille et plongé dans le bain,
Du poids de tout son corps a résonné l'airain.
Dérique de son front fait tomber la poussière,
Et l'onde sous ses doigts murmure dans l'aiguière.
Eriphile découvre un fin tissu de lin,
Et sèche tout son corps. Il se rhabille enfin.
La pourpre orne son front, sur lui pend la simarre ,
Et tel qu'Apollon même il paroît dans Mégare.
L'auguste Amenopée , Orellas et Bolcar,
Bientôt à leurs côtés Font reçu sur leur char.
Les coursiers généreux frappent du pied l'arène ;
A la voix d'Hénetés ils dévorent la plaine.
*
A la porte du camp, Albas et deux licteurs
Honorent tout Byrsa dans ses ambassadeurs.
Le fer des légions avec respect s'abaisse,
Et l'espoir de la paix remplit tout d'alégresse.
Le soldat en voyant ces fronts majestueux
Garde un profond silence et les prend pour des dieux.
Il recounoît Marbal à sa démarche altièra ;
C'est le vainqueur de l'hydre ou le dieu de la guerre.
CHANT I. a3
On se ressouvient trop aux champs de Bagradas
Quels coups portoit son fer, quels traits lançoit son bras.
Non, jamais Annibal, à Canne à Trasimènes,
Renversant en, fureur les phalanges romaines,
N'apparut si terrible aux fiers enfans de Mars !
Sun un lit de faisceaux, de boucliers, de dards,
S'élève Marcius, semblable au Dieu du foudre.
Du Numide à ses pieds sont les Rois dans la poudre,
Le traître Phaméas, le vieux Massinissa.
Phaméas autrefois fut l'appui de Byrsa,
Aujourd'hui sa terreur : il a changé de maître,
Il sert sous le Romain, et le trahit peut-être.
Près d'eux est Scipion et ce Tibérius
Qui prétend de l'Etat réformer les abus.
Pour la tribune, un jour, il laissera les armes,
Et médite déjà dans le sein des alarmes,
Et ces mâles discours, et ses hardis décrets
Qui troubleront tout Rome et seront sans effets,
Scipion est le fils du généreux Emile.
Instruite des destins, une sage sibylle ,
Avertit Publius , le plus grand des mortels ;
Publius l'adopta devant les saints autels.
Sou nom est odieux aux enfans de Carihaçrs,
24 LA CHUTE DE CARTHAGE.
Mais le Romain l'adore et chérit son courage.
Voilà le grand Paetus et le fier Manlius ;
Mille autres chefs encore entourent Marcius ;
Tous attendent la paix avec impatience :
Mais le héros pensif garde encor le silence.
CEPENDANT sur son char, loin des divins parvis,
Vénus cherche Paphos. Dans ses bras est son fils ;
A ses côtés assise , est sa nymphe chérie ,
Dans les cieux Erothée, à Paphos Ege'rie.
Ses rapides coursiers bravent les vastes mers,
Et le char mollement glisse au milieu des airs.
La déesse en passant a regardé Carthage,
Et revoit en courroux cette odieuse plage.
Elle connoît ces nefs que dévorent les feux ,
Et d'un si doux spectacle elle repaît ses yeux.
C'est en vain qu'à Paphos son tendre coeur l'appelle.
Va, péris, ô Byrsa ! va, tombe enfin , dit-elle.
Qu'Ilion ne soit plus, je triomphe à mon tour;
Ma vengeance est certaine, et ce jour est mon jour. »
ELLE dit, et sourit dans sa cruelle joie.
Rome l'emporte enfin, et les enfans de Troie,
Sous un nom plus fameux, maîtres de,l'univers,
CHANT I. ' :
Vont relever ses murs, depuis mille ans déserts.
Dans ces lieux où jadis triomphèrent ses charmes,
( Funeste jugement ! cause de tant de larmes ! )
Les mortels vont encore-honorer ses appas,
Et n'invoqueront plus ni Junon ni Pallas.
MAIS qui peut du soldat retenir la colère ?
Ces murs doivent périr : c'est le droit de la guerre.
La déesse , du chef pénétrant les desseins ,
S'enflamme de fureur. Déjà ses fiers Romains
Autour de lui rangés, et penchés sur leurs armes,
Implorent leurs vaisseaux, fatigués des alarmes.
Trop long temps éloignés des champs de leurs aïeux,
Pour un retour prospère ils invoquent les Dieux :
L'un songe à son vieux père, abreuvé d'amertume,
Infirme et sans appui, le chagrin le consume.
L'autre à sa tendre épouse, à ses jeunes enfans :
Quand les reverra-t-il? 0 joie ! heureux momens !
Aux regrets les plus doux, chacun livre son âme.
Déjà le matelot s'agite et prend sa rame ;
Le pilote consulte et les airs et les eaux,
Tend sa voile aux zéphirs ; tourne sa proue aux flots.
LA déesse s'indigne, et frémissant de rage ,
a6 LA CHUTE DE CARTHAGE.
Ramène ses coursiers et les pousse au rivage ;
A sa nymphe abandonne et son fils et son char,
Vole au chef : il la voit ; se lève, est tout hagard,;
Et soudain au héros, pour tout autre invisible :
« Marcius, lui dit-elle, ah ! quel projet horrible !
Quoi ! toi-même ennemi de Rome et de ses Dieux ,
Tu prétends pardonner à ce peuple odieux !
Eh ! que dira , Caton? Qu'on agite les glaives !
Qu'on marche dans le sang ; point de paix, point de trêves.
Venge Rome, te dis-je, et cent ans de combats.
Qu'attends-tu ? Prends ton fer, fais marcher tes soldats :
Va, c'est Vénus, c'est moi, c'est le ciel qui l'ordonne.
LE héros seul entend. On le voit qui frissonne.
Tout son front s'est couvert d'une morne pâleur,
Et son triste regard atteste sa douleur.
On tremble pour sa vie ; on l'entoure, on le presse.
On l'interroge en vain. Cependant la déesse
A pris le port, les traits du féroce Albinus,
Et se jette au milieu des fils de Romulus.
Sous ses épais sourcils, sa farouche prunelle,
En parlant, de colère et de rage étincelle.
Sa plainte a du soldat réveillé la fureur.
Aux uns elle rappelle, en frémissant d'horreur,
CHANT 1. , 27
Le fatal Trazimène, et Canne et la Trébie ;
Leurs pères égorgés, et toute l'Italie
Quinze ans entiers leur proie, et fumante de sang.
Marchons, c'est trop tarder, saisissons le moment !
Aux autres, que devient le prix de leur courage ?
Vainqueurs, on leur devoit abandonner Carthage :
Là, se trouvent ensemble, et les tissus de lin,
Et la pourpre des Rois, et l'argent et l'airain
Entassés avec l'or. A tous, enfin, la gloire,
La pompe du triomphe et le char de victoire.
Les captifs enchaînés marcheront devant eux,
Et leurs femmes en pleurs, leurs enfans et leurs Dieux.
Le ciel même l'ordonne: Ah! périsse Carthage!
Et ne retardons plus un trop juste carnage.
Tout s'enflamme à ces cris ; on saisit les brandons ;
« A Carthage ! à Carthage ! Allons ! courons ! Volons ! »
MAKCIUS les entend et frémit : sa grande âme
Ne sauroit consentir à ce parjure infâme.
« C'EN est fait de Carthage ! ô généreux IVIarbal !
A dit Amenopée, et dans ce jour fatal
Nous devons tous périr ! Aux bords de la Tamise
Près du grand Albion, si la fuite est permise,
a3 LA CHUTE DE CARTHAGE.
Retirons-nous, fuyons et cherchons des vengeurs.
Là , sont mille héros ; là, se trouvent des coeurs
Dignes de toi, Marbal ; dignes de ton courage.
Viens, faisons sur ces bords naître une autre Carthage.
Suis mon conseil ; voilà notre unique recours.
Dans ces lieux fortunés j'ai coulé d'heureux jours :
Là, le sexe est modeste, et digne qu'on l'adore,
Et de doux souvenirs m'y rappellent encore. »
IL dit : Marbal se tait. Le cruel Olmedon,
Orateur turbulent et guerrier sans renom ,
Le geste menaçant, le regard tout farouche,
S'approche du consul, et, l'outrage à la bouche :
« 0 Marcius ! dit-il, le sang des Africains ,
Ainsi le veut le Ciel, doit couler sous nos mains.
Carthage est notre proie ; et le Dieu des batailles,
Pour prix de nos travaux, nous ouvre ses murailles.
Tu résistes en vain : à ce peuple odieux,
Dis, parle : as-tu vendu nos aigles et nos dieux?
Que les lâches encor, s'ils l'osent, se défendent :
Courons les égorger ; les dieux nous le commandent.
Toi, demeure, à ton choix, ou suis-nous : nous volons.
Qu'Emile ou Manlius guide nos bataillons ;
Nous avons plus d'un chef, et tu n'as qu'une armée. »
CHANT I. 29
AINSI parle Olmedon; sa prunelle enflammée
Lance d'affreux éclairs ; sa voix remplit le camp.
Aux genoux du héros le vieux Bolcar tremblant,
Outrageant de ses mains sa barbe vénérable,
Se livre à sa douleur, et d'un cri lamentable :
« O Marcius! dit-il, qu'exige-t-on de nous?
Hélas! pour apaiser ce superbe courroux,
Nous vous avons livré Carthage sans défense!
C'est trop, c'est trop garder un funeste silence :
Arrête tes guerriers et donne-nous la paix.
•Romains! cessez vos cris, nous sommes vos sujets.
Nous vous livrons nos murs, nos tours, nos citadelles ;
Venez nous accabler de vos chaînes cruelles;
Mais laissez-nous du moins, pour supporter nos maux,
Les autels de nos Dieux et nos sacrés tombeaux. »
« RETIRE-TOI , vieillard, fuis nos mains meurtrières ,
A répondu le chef: va, tes vaines prières
Ne peuvent attendrir mes farouches soldats,
Et quand un Dieu leur parle, ils ne m'écoutent pas.
Je ne puis vous sauver : Vénus m'est apparue ;
Vous m'avez vu pâlir et frémir à sa vue.
Sous les traits d'Albinus , échappant à vos yeux ,
Elle parcourt encor tout mon camp furieux.
3o LA CHUTE DE CARTHAGE.
Je l'entends, je la vois : c'en est. fait de Carthaçre.
Je vous protège en vain; partez, fuyez sa rage.
Fuyez , carthaginois : les chemins aux déserts
Durant quarante jours demeureront ouverts.
Emmenez vos enfans dans une autre pairie,
Et ne provoquez pas mon armée en furie. »
Le malheureux Bolcar, à cet affreux discours,
De sa vie à l'instant veut terminer le cours ;
Il se frappe le front, se roule sur la terre,
Mais il n'attendrit point un vainqueur sanguinaire.
Soudain brûlant de rage, au malheureux vieillard,
Marbal, prêt à partir : « C'en est assez, Bolcar;
Apprends dans ta vieillesse, apprends à les connoîlre:
Fils d'infâmes brigands, ils se vantent de l'être.
Viens , suis-moi, viens, fuyons leur aspect odieux ;
Lève-toi : va ,. c'est trop s'avilir devant eux.
Le fer a pu les vaincre et jamais la prière.
N'invoquons que la mort; n'invoquons que la guerre.
0 Marcius! du moins rends-nous nos javelots :
Veux-tu nous égorger comme de vils troupeaux? »
« MARBAL, reprend le chef, que prétend ton audace?
Va, cède avec tes dieux, et laisse la menace.
Tu n'as plus de soldats, et tu prétends encor,
CHANT I. 3i
Insensé! lutter seul contre Rome et le sort!
Ecoute cependant : Rome t'aime et t'estime.
Marbal, sois notre ami. Snr ton front magnanime
J'attache un diadème, et comblant tous tes voeux,
Je t'abandonne Irtal et Sangar, si tu veux.
Dédaignes-tu le sceptre et le pouvoir suprême?
Viens habiter dans Rome, et sois Romain toi-même.
Tu pourras comme nous t'élever aux grandeurs,
Et tu ne marcheras qu'environné d'honneurs.
Qu'exiges-tu de plus? » Il dit. Mais, plein de rage,
Le héros lui sourit et vole vers Carthage.
CEPENDANT Jupiter, sur le trône des airs,
De ses vastes regards embrasse l'univers.
Dans les immenses cieux sa main suspend les mondes,
Et retient dans leur lit les mugissantes ondes.
Il suit les pas dii chef; il connoit son dessein :
D'une nouvelle audace il enflamme son sein.
« Hélas! dit-il,.bientôt la Parque impitoyable
Va trancher de ses jours le fil trop peu durable ;
Je ne puis le sauver : la mort, la mort l'attend.
Du moins couvrons de gloire à son dernier instant
Ce guerrier généreux, vengeur de sa patrie.
Ta lâche trahison ne peut être impunie ,
Sa LA CHUTE DE CARTHAGE.
0 Marcius ! Toi-mcme éprouve son courrroux,
Et que tes fiers guerriers expirent sous ses coup?.
IL dit : au même instant apparoît dans les nues
Un aigle audacieux , aux ailes étendues ;
Un énorme dragon le presse de ses noeuds :
L'aigle croit le dompter et plane au haut des cieux,
Sur le sommet d'Atlas ; dans son horrible joie ,
Il prétend emporter et dévorer sa proie.
Mais le reptile affreux à ses derniers instans
Allonge un triple dard, lui déchire les flancs.
L'aigle en vain se défend ; tout couvert de blessures,
Il ressent aussitôt de nouvelles morsures.
Son corps tombe en lambeaux : vaincu par la douleur,
Il cède enfin, succombe: et près de son vainqueur,
Roule aux pieds du consul qui frémit du présage.
Là, tous les deux encor se déchirent de rage.
Mais le sage Hérinus dont l'art puissant émeut,
Et la terre , et les cieux , et l'enfer quand il veut.
Accourt ; et. tout tremblant dans un cercle magique ,
Evoque le grand Dieu de la terre punique ;
De l'airain sous ses doigts consulte les échos,
Et l'air disperse au loin ses cris et ses sanglots.
FIN DU CHANT PREMIER.
CHANT IL
ABANDONNANT Bolcar et fuyant le trépas,
Le triste Amenopée a précédé ses pas;
Tout morne et tout tremblant il entre dans Carthage,
Et d'abord de sa pourpre il couvre son visage ;
Il veut parler : sa voix se perd dans ses sanglots.
Le peuple en le voyant a deviné ses maux.
La terreur se répand dans la vaste Mégare.
Au milieu du sénat déchirant sa simarre,
Enfin Amenopée : « O déplorable sort !
C'en est fait, a-t-il dit, ou l'exil ou la mort !
Fuyons dans les déserts : les tigres d'Hyrcanie ,
Sont moins à redouter, ont bien moins de furie !
J'ai vu, j'ai vu Bolcar implorant leur pitié....
Eh ! qu'attend-il encor de leur inimitié ï
Aux pieds de Marcius qui méprise son âge,
J'ai vu ses cheveux blancs exposés à l'outrage.
J'ai vu ses vains efforts : l'arrêt est prononcé ;
C'en est fait de Byrsa ; notre règne est passé. »
IL dit. Les sénateurs l'entendent et frémissent ;
Tout, leur sang est glacé ; leurs cheveux se hérissent.
3
34 LA CHUTE DE CARTHAGE.
Où se réfugier? Sous quel ciel, en quels lieux,
Pourront-ils se cacher et transporter leurs dieux ?
On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes.
Les terreurs, l'épouvante et les pâles alarmes ;
Filles des noirs enfers, volent de tous côtés,
Leurs timides conseils sont les seuls écoutés ;
On s'agite , on veut fuir, on se pousse, on se presse :
L'avare chargé d'or plaint les trésors qu'il laisse.
Les mères, en pleurant, dérobent dans leurs bras
Leurs jeunes nourrissons qu'attend le noir trépas ;
Les vieillards accablés de leurs propres misères,
Embrassent leurs enfans, gémissent d'être pères.
La jeunesse elle-même a. senti tous ses maux ,
Et déteste la vie, et pousse des sanglots.
Partout du désespoir règne l'affreuse image.
Ainsi dans nos bosquets, à l'instant d'un orage ,
Lorsque la nue en feu fait partir ses éclairs ,
Et que les ouragans rugissent dans les airs,
On voit gémir les fleurs de leur sort attristées,
Et sur les arbrisseaux les feuilles agitées :
L'abeille fuit tremblante ; et le chantre des bois
A cessé les accords de sa divine voix.
MAIS l'indompté Marbal entre enfin dans Carthage ;
CHANT II. S5
Son oeil est tout en feu ; son terrible visage
Annonce la fureur qui règne en tous ses sens. ,
Tel apparoît le dieu dont les foudres brûlans
Retentissent aux cieux, lorsque dans sa colère
Son bras veut châtier les crimes de la terre.
Sa voix au loin s'entend : « Armez-vous, Africains!
Reprenez votre audace-, » a-t-il dit : « les Romains
A leurs dieux infernaux out dévoué Carthage ;
Et moi je livrerai leurs rangs à votre rage.
Orellas ! viens, suis-moi : ministre de nos dieux,
Viens fléchir leur courroux. » D'un pas majestueux,
Au temple de Junon, à ces mots il s'avance,
Et le peuple étonné l'accompagne en silence.
DÉJÀ, près de l'autel, un superbe taureau
En tombant a mugi sous le sacré couteau.
Le sang à gros bouillons coule et rougit la pierre.
Alors au roi des dieux adressant sa prière,
Le chef levant son front, une main sur l'autel :
« De la nature entière, ô monarque éternel !
A-t il dit, si ton bras veut renverser Carthage,
Contre ta volonté, que peut notre courage !
Mais du moins permets-nous un trépas glorieux,
Et ne nous livre pas à des fers odieux. »
3.
36 LA CHUTE DE CARTHAGE.
Le roi des dieux l'entend, et trois fois son tonnerre
A roulé dans les cieux, a fait trembler la terre.
CEPENDANT l'oeil baissé, le prêtre de Junon,
De Carthage en secret évoque le démon.
A ses magiques sons tous les royaumes sombres
Tremblent, et sur le Styx ont tressailli les ombres.
Le monstre enfin paroît. Par le maître des dieux
Jadis frappé du foudre, au seul aspect des cieux,
Il frémit, et voudrait, abhorrant la lumière,
Redescendre aux enfers, sa demeure première.
Orellas le retient : le regard tout en feu ,
Ses magiques accens ont enchaîné le dieu.
« Va, lui dit-il, enfin, et bannis toutes craintes;
A la reine des cieux vole porter nos plaintes.
Son peuple gémissant implore en vain son bras ;
Elle nous abandonne et ne nous entend pas.
Obéis , hâte-toi de remplir ton message,
Et songe enfin toi-même à défendre Carthage. »
IL dit : le démon part ; il s'élève dans l'air,
S'indigne de l'espace et franchit tout l'éther.
Au fond de son palais, il trouve la déesse
Seule, s'abandonnant en proie à la tristesse.
CHANT IL 37
A l'aspect du démon tous ses sens ont frémi ;
Elle a craint pour Carthage, et son coeur a gémi.
« 0 Reine ! lui dit-jl, viens, c'est toi qu'on menace ;
Viens sauver tes autels. Une odieuse race
Prétend anéantir toute ta nation,
Et de nos grands débris reconstruire Uion.
Il en est temps enfin : prends ta lance homicide ,
Ton casque fulminant et ta puissante égide ,-
Marche, et bien loin de nous repousse Marcius.
Si le cruel triomphe T aux autels de Vénus
Tes yeux verront bientôt courir toute la terre,
La révérer dans Rome aussi bien qu'à Cythère. »
IL dit : l'auguste reine a senti dans son coeur
A ces tristes accens s'allumer sa fureur.
La crainte cependant contient encor sa rage.
« Va, retourne, Acrophar, et veille sur Carthage,
Dit-elle ; mon époux me défend les combats,
Mais j'armerai pour vous un plus terrible bras. »
ELLE dit : et soudain dans le fond d'une nue ,
Se cache à son tyran, se dérobe à sa vue,
Précipite ses pas, et du trône des airs
Descend et va trouver le puissant dieu des mers.
38 LA CHUTE DE CARTHAGE.
Le monarque à sa vue : « 0 trop auguste reine !
Qu'attends-tu de Neptune, et quel dessein t'amène
Dans ces bruyans états voisins des sombres bords ?
Ici régnent les vents qui, toujours en discords,
Se disputent les airs et fatiguent mes ondes :
Mais viens, à leur fureur, dans ces grottes profondes,
Viens chercher un abri : pour quels horribles lieux
As-tu laissé l'Olympe et les doux champs des cieux! »
« 0 mon frère ! répond l'auguste souveraine ,
Dans les cieux, sur mon trône, esclave et non pas reine.
Le coeur plein d'amertume, et toujours dans les pleurs,.
Va, j'abhorre ma gloire et nos vaines splendeurs.
Ici, tout t'obéit : les tempêtes mugissent,
Et les flots à ton gré se calment ou rugissent.
Tu règnes ! Sans rivaux dans tes puissans états,
L'univers tout entier s'ébranle sous tes pas.
Non, le roi de l'Olympe, armé de son tonnerre,
Lui-même n'oseroit affronter ta colère ;
Dans les airs embrasés, le bruit de ses carreaux
N'égale point encor le courroux de tes flots;
Tout tremble devant toi ! La reine d'Amathonte
Seule insulte à ta gloire, et seule enfin t'affronte !
Pour elle, cependant, sont toutes tes faveurs.
CHANT IL So,
Albion dans son île exerçoit ses fureurs.
Elle vint t'implorer; et, touché de ses larmes,
Tu parles, et ton fils porte ailleurs les alarmes.
L'ingrate, maintenant, pour prix de tes bienfaits ,
Nous attaque en nos murs, nous refuse la paix.
Que dans ce jour enfin ta fureur se déploie,
Fais marcher tous tes flots, frappe, écrase, foudroie.
Peux-tu moins pour Carthage? »—« & Junon! ô mà'soeûr !
C'en est assez, répond le monarque en fureur,
Viens me voir de Tellus renverser les barrières :
Est-ce à lui de tenir mes ondes prisonnières?
Qu'il craigne mon courroux. Et vôùs:, Seçôndei-moi,
Vents, flots tumultueux ! suivez tous votrë: roîv■»"
IL dit : A ses coursiers abandonne les rênes,
Et fait voler son char sur les liquides plaines.
A la voix du monarque ont retenti les mers ,
Tous les vents à la fois ont rugi dans les airs.
On ne voit plus les cieux : des ténèbres profondes
Ont englouti la terre, et les airs et les ondes.
Tout l'abîme mugit; les flots pressent les flots.
Sur la roche indignée on entend les vaisseaux
S'ouvrir avec fracas. Les Driades craintives
En poussant des clameurs ont fui loin de ces rives.
4o LA CHUTE DE CARTHAGE.
Les Romains dans leur camp ont pâli de terreur ;
Ils redoutent du dieu la haine et la fureur.
Le dieu frappe leurs murs de son trident,terrible,
A ses flots en courroux ouvre une brèche horrible,
Anime ses coursiers, précipite son char,
Et la vague écumante engloutit le rempart.
JUNON du haut des cieux jouit de son ouvrage.
Aussitôt, par son ordre, Iris vole à Carthage.
Elle tient dans ses mains une couronne d'or,
Et dans le sein des airs elle a pris son essor.
Elle hâte ses pas à travers les nuages,
Et montre un front serein au milieu des orages.
Elle arrive et paroît au milieu du sénat.
Tous les yeux sont remplis de son divin éclat;
Tous ont été frappés de sa douce lumière,
Et tous ont reconnu l'auguste messagère,
Levant un front de rose embelli par les ris :
« Rassurez-vous, dit-elle, et connoissez Iris.
Que vos coeurs ne soient plus à la douleur en proie ;
Bannissez vos terreurs, c'est Junon qui m'envoie.
Au souverain des mers, à la reine des dieux
Vous avez dans vos maux adressé tous vos voeux,
Ils vous ont entendus ; et déjà plein de rage
CHANT II. 4i
Pour venger à la fois et pour sauver Carthage,
Neptune a fait marcher et les vents et les flots.
Vos ennemis tremblans ont perdu leurs vaisseaux.
Du haut de vos remparts courez voir leurs carènes
Jouets de tous les vents, sans mâts et sans antennes,
Et traînant leurs débris aux écueils arrachés.
Eux-mêmes, dans leur camp, en vain se sont cachés,
Votre dieu les poursuit, son trident les foudroie ,
Et nous n'avons enfin que des sujets de joie.
Allez, courez, volez au pied de nos autels.
Faites, fumer l'encens pour tous les immortels,
Egorgez les taureaux, immolez les génisses,
Vous serez trop payés de tous vos sacrifices ;
Surtout de votre sein rejetez Asdrubal,
Et n'obéissez plus qu'au généreux Marbal. »
ELLE dit : et déjà sur la voûte azurée,
Elle leur montre encor son écharpe sacrée.
Tous ont vu l'heureux signe et tous se sont levés !
« Grands dieux ! crie Assychis, nous voilà donc sauvés,
Nos yeux ne verront pas périr notre patrie,
Et nous ne craindrons plus ces tigres en furie.
Pour nous combat Junon , pour nous le roi des mers,
Et nous allons encor régner sur l'univers !
4» LA CHUTE DE CARTHAGE.
Partons, obéissons à l'auguste déesse :
Que Marbal arme enfin sa dextre vengeresse.
Aux autels de nos dieux immolons les taureaux,
Relève-toi, Carthage, ils connoissent nos maux. »
CEPENDANT Orellas consulte la victime.
Il la trouve sans tache : « 0 guerrier magnanime !
O Marbal, a-t-il dit, cours, vole, arme ton bras !
Jupiter est pour nous ; je ne me trompe pas.
Tu ne pouvois avoir de plus heureux auspices, ,
Tous les signes enfin à tes voeux sont propices. »
A ces mots, dans le temple entre tout le sénat.
Bolcar tient dans ses mains le sceptre de l'Etat.
« O généreux Marbal ! le sénat de Carthage
A tes pieds, a-t-il dit, implore ton courage.
Prends ce sceptre ; commande. enflamme nos guerriers,
Et trompe du Romain les desseins meurtriers.
De l'Etat divisé , réunissons les forces ,
Etouffons nos diseords, éteignons nos divorces ,
C'est Byrsa qui l'ordonne. Instruit par le malheur,
Qu'Hannon, comme Barca, seconde ta valeur.
Nous te suivrons nous-même au milieu des alarmes.
Et notre désespoir saura trouver des armes.
CHANT II. 43
LE héros prend le sceptre ; et le regard aux cieux :
« O Jupiter ! protège un peuple généreux,
A-t-il dit, à mon bras accorde la victoire.
Rends-nous notre valeur et notre antique gloire.
Devant nous la Trébie a vu fuir les Romains ;
Ne sommes nous donc plus les mêmes Africains?
Nos cruels ennemis sont-ils donc si terribles ?
Le lâche seul les craint, et les croit invincibles.
Armez-vous , Africains ! dans les champs de l'honneur ,
Osez tous sur mes pas montrer votre valeur;
Venez sauver Byrsa; leurs menaces sont vaines.
Tant qu'un sang généreux coulera dans mes veines ,
Vos yeux ne verront pas, vénérables vieillards,
Les Romains exercer leur rage en ces remparts,
Je saurai les défendre. » Il dit. Sa tête altière
Demande le respect et commande la guerre.
L'ardeur qui le transporte enflamme les esprits.
Quand d'un autre prodige ils demeurent surpris.
L'image de Junon, tout à coup agitée,
S'élance sur l'autel. La foule épouvantée
Recule, et sur le marbre attachant ses regards,
Voit ses mains tout en sang et ses yeux tout hagards.
Trois fois elle a levé sa formidable égide,
Et trois fois clic agile un acier homicide..
44 LA CHUTE DE CARTHAGE.
Tout tremble, tout se tait; Marbal même a frémi;
Mais dans ses grands projets encor plus affermi :
« Hélas, a-t-il repris, de son trône suprême, .
Junon prend à nos maux plus de part que nous-mêmes»
Par notre lâcheté, n'indignons plus nos dieux,
Et ne leur rendons pas ce séjour odieux.
Armons-nous, dépouillons ces superbes trophées.
Que dans nos coeurs enfin les craintes étouffées,
Ne vous retiennent plus éloignés de nos tours.
C'est là que la patrie attend notre secours. »
dit : et le premier donnant à tous l'exemple ,
Il s'avance à ces mots jusqu'au milieu du temple.
Prend un casque superbe, enlève un bouclier,
Orbe immense que l'or recouvre tout entier,
Et s'empare du fer du puissant Thélamile,
Que vainquit Agarpon dans les champs de Sicile.
UNE jeunesse ardente imite le héros ;
Et de tous les côtés brillent les javelots,
Les casques, fulminans , et les nobles épées
Par Vulcain, pour des rois, dans l'Achéron trempées.
Agitant dans leurs mains les lances et les dards.
Mille guerriers déjà volent vers les remparts;
CHANT II. 45
D'autres marchent encor ; d'autres cherchent des armes.
Partout renaît l'audace et cessent les alarmes.
Marbal est plein d'espoir; et ses nombreux soldats
A sa voix vers les murs précipitent leurs pas.
Cependant les Romains roulent au gré de l'onde;
Le trident les poursuit et tout l'abîme gronde.
Les airs ont retenti de leurs vaines clameurs,
Et du terrible dieu redoublent les fureurs.
A sa voix ont rugi les vagues écumantes,
Et son char a bondi sur les superbes tentes.
Du sommet d'un rocher qui le protège encor ,
Marcius, de son fer, veut se donner la mort.
Scipion le retient ; dans ses bras il s'écrie :
« Ah ! laissez-moi du dieu défier la furie.
J'irai seul le braver ; laissez que mon trépas
A tant d'horreurs enfin, arrache mes soldats.
O monarque des dieux! va, c'est moi qui t'implore;
Si de ton peuple enfin tu te souviens encore,
Hélas ! près de périr, je tends vers toi les mains,
Tourne vers nous les yeux, et sauve les Romains. »
IL dit : le dieu l'entend, son auguste prière
N'est point en vain montée au maître du tonnerre.
« O Mars! terrible Mars! a-t-il dit, c'est en vain

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