La Coalition c'est la guerre. Aux électeurs constitutionnels, par l'auteur de "Deux ans de règne" [A. Pépin.]

De
Publié par

Guiraudet et Jouaust (Paris). 1839. In-8° , 58 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mardi 1 janvier 1839
Lecture(s) : 5
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 55
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA PAIX
ou
LA GUERRE.
LA COALITION
C'EST
LA GUERRE.
AUX ÉLECTEURS CONSTITUTIONNELS,
PAR L'AUTEUR DE
DEUX ANS DE REGNE.
« On voudrait amener la France à se défier de l'Europe on
cherche à répandre que l'Europe se défie de notre révolution.
Armée pour défendre ses droits, la France sait respecter ceux
des autres. Sa politique a d'autres régies que les passions...
Nous voulons la paix, si nécessaire à la liberté. Nous vou-
drions la guerre, si la sûreté et l'honneur de la France
étaient en péril; et le Roi n'a point; oublié que c'est dans les
camps qu'il apprit pour la première fois à sauver la patrie.
Mais nous ne concédons à aucun peuple le droit de nous for-
cer à combattre pour sa cause, et le sang des Français n'ap-
partient qu'à la France. »
C. PERIER, prêsident du conseil.(Ch. des députés, 18 mars 1831.)
PARIS,
GUIRAUDET ET JOUAUST, IMPRIMEURS,
RUE SAINT-HONORÉ , 315.
Février 1889.
LA PAIX
ou
LA GUERRE.
AUX ELECTEURS CON
SITUATION ACTUELLLE.
20 février 1839
électeurs constitutionnels,
Il y a deux mois
plein de vie, l'industrie florissante. Paisible au dedans, et res-
pectée au dehors, la France commençait enfin à comprendre
les bienfaits inappréciables de la monarchie représentative,
qui seule peut garantir aux institutions la stabilité, condi-
tion essentielle de tout progrès politique ou social; elle at-
tendait avec calme la réunion du parlement, sûre qu'elle
était d'obtenir bientôt le complément des lois organiques né-
cessaires à la consolidation et à l'extension de quelques in-
térêts matériels encore en souffrance.
Toutà coup laconfiance publique a cessé. Une inquiétude
vague a suspendu toute les relations et comme paralysé ce
grand mouvement qui témoigne de la richesse des peuples ;
et, en présence d'un tel malaise, le pays s'est demandé avec
surprise si un avenir prochain nous réservait encore de ces
tristes journées, dont nous avions presque déjà perdu le sou-
venir, pendant lesquelles il était bien permis de désespérer
de l'ordre en même temps que de la liberté.
Que s'est-il donc passé depuis deux mois ? Le pouvoir a-
t-il proposé, médité quelques lois antinalionales ? Les Sou-
verains alliés de la France ont -ils violé la foi des traités ? Le
pays, enfin, a-t-il été menacé dans ses droits acquis irrévo-
cablement , soit à l'intérieur, soit à l'extérieur ?
Rien de semblable n'est arrivé.
part de l'administration actuelle, qui, vous le savez, s'était
établie naturellement, après la chute d'un cabinet devenu
moralement et matériellement impossible par le rejet de là
loi de disjonction.
Vous connaissez les actes du cabinet du 15 avril, depuis
le jour de son installation jusqu'à la session de 1839.
Une amnistie large , sincère , sans arrière - pensée, une
mesure généreuse, contre laquelle, avaient, toujours protesté
les cabinets antérieurs, avait rendu la liberté au Roi, sans
altérer les garanties donné
tion salutaire; et un fait immense a pu s'accomplir, le fait
de la conciliation des partis. tn
Plusieur expéditions habilement dirigées sur le territoire
de l'Algérie ont acquis défi
tante conquête, trop long
vouloirpu l'imprévoyance des précédentesadministrations.
De brillants faits d'armesà Constantine, à Ulloa, ont a-
jouté de nouvelles gloires à nos gloires passées.
Les traités conclus avec les nations put été loyalement, di-
gnement exécutés, et jamais à aucune époque nos relations
extérieures n'ont été, ni mieux assurées ni plus intimes.
Jusqu'à la session de1839,;une imposante majorité avait été
constamment acquise au gouvernement du Roi dans les deux
chambre surles plus importantes questions. Et voilà que ce
cabinet, déclaréparlementaire le jour où il était né, est de-
venu subitement un ministère antinational. Et voilà que ce
ministère qu' on avait d'abord qualifié de ministère d'honnê-
tes gens, le lendemain de son installation, est devenu subi-
tement corrupteur et corrompu ; et les accusations les plus
plus absurdes, les plus lâches calomnies ont été accumulées
de toutes parts contre une administration dont le grand tort,
Je seul tort peut-être dans ce pays d'opposition et de moque-
rie, est d'avoir pu durer deux ans,
Et telle est enfin la seule explication possible de ce malai-
se, de cette perturbation survenue tout à coup,, qui, heure-
sement, hâtons-nous de le dire, existe moins au fond de la
société qu'à la surface.
Electeurs constitutionnels, vous le savez, une ligue déplo-
rable s'est formée dans le sein même du parlement, inconsti-
tutionnelle dans ses tendances, anti parlementaire dans son
langage. Une coupable coalition,, assemblage confus et bi-
zarre de tous les éléments les plus hétérogènes, s'est déclarée
hautement, séditieusement hostile, non pas seulement au
gouvernement du Roi, mais à la couronne ; non pas seule-
ment à la couronne, mais à la majorité trois fois élue par
vous depuis huit ans, à cette majorité si courageusement dé-
vouée à nos institutions., à cette majorité; qu'on osé accuser
aujourd'hui d'inintelligence et de servilisme, parce qu'elle
—8 —
n'a pas voulu obéir aux
bitieux de fortune ou de renommée.
Vous connaissez les faits qui ont nécessité l'importante
mesure en vertu de laquelle vous allez vous réunir dans vos
collèges.
Une Adresse factieuse, habilement construite, et de telle
sorte que chaque
ronne, témoignait des tendances subversives de la coalition,
qui avait admis dans son sein, je dis plus, accepté pour chefs
les hommes les plus antipathique
let et à nôtre jeune dynastie.
Eh bien ! cette Adresse est détruite pièce à pièce; tous
les paragraphes les plus hostiles à là' politique suivie depuis
huit ans
vestige ne reste de
jorité faible en nombre, mais ferme, mais compacte, mais
étroitement unie par les idées comme par les sentiments, est
encore acquise au ministère de l' amnistie.
Mais d'une part la minorité était trop forte, et de l'autre la
majorité trop faible; et le cabinet dît 15 avril, demeuré
vainqueur dans une lutte où il lui a fallu combattre pied
à pied contre tous les talents , personnellement intéressés à
sa ruine , n'a pas jugé la majorité suffisante; il s'est retiré le
lendemain même de la victoire, suppliant la couronne de
vouloîr bîen appeler dans ses conseils ceux qu'elle croirait
devoir réunir le plus de suffrages dans le parlement.
La couronne s'est adressée à un illustre maréchal ,qui pou-
vait ajouter encore à sa renommée européenne, à sa réputa-
tion incontestable de patriotisme et de désintéressement, si,
fermant l'oreille aux vaines déclamations et aux hypocrites
avances des partis, qui, vous le savez, l'avaient couvert de
noue pendant tout le temps qu'il a été au pouvoir, il fùt venu
en aide à la couronne, mettantau service dû Roi la puissan-
— 9 —
ce et l'autorité de son'grand nom.: Le maréchal a décliné la
noble mission qui lui était offerte par la couronne.
Que pouvait donc faire la couronne ? Choisir: un ministère
dans la mînorité ? Peut-être, si cette minorité eût été homo-
gène; peut-être, si la coalition eût laissé entrevoir la plus pe-
tite apparence d'unité etd'harmonie, soit dans lesidées, soit
dans les convictions; peut-être alors était-il permis de croire
â l'avénement possible d'une majorité raisonnable quel-
conque, puisque la loi* des majorités est la loi suprême du
gouvernement représentatif. Mais comment espérer un pa-
reil résultat d'une armée aussi étrangement composée , de
reformateurs et de conservateurs, de radicaux et dp légiti-
mistes, e€éUè¥s-pàrti, de doctrinaires, d'interventionistes et
de non-interventionistes ; enfin, de petites fractions unies un
jour et comme par hasard, ou plutôt dans un seul but cer-
lui de renverser ? Et s'il était reconnu impossible de gouver-
ner avec unemajorité trop faible en nombre,bien qu'elle fût
unie et compacte, à plus forte raison était-il peu logique
d'aller chercher des gouvernants dans ce pêle-mêle , dans
cette cohue, dans cette tour de Babel où se parlent tous les
langages, où parmi tant d'honnêtes gens, qui ne cessent de
réclamer
ment représentatif, plusieurs ont un pied dans le compte-
rendu, l'autre dans:les lois de septembre, plusieurs osent
s'avouer en face, et dans le sein même du parlement ci-
toyens de la république, ou sujets fidèles de Henri V.
Choisir un ministère dans la minorité était un acte incon-
stitutionnel.
Restaità la couronne l'un de ces deux partis : conserver
la chambre actuelle, au risque de voir se prolonger sans fin
ce pénible tiraillement qui est la plaie des gouvernements re-
présentatifs, ou bien s'adresser au pays pour lui demander
son appui et sa coopération dans cette tâche pénible qu'avait
-10 —
acceptée le Roi le 9 août 1830, celle de gouverner dans l'in-
térêt et pour le bonheur de tous.
La couronne a préféré cette dernière détermination. Elle
avait prorogé les chambres, afin d'éviter au parlement les
embarras et les ennuis d'une crise ministérielle. Or, toute
combinaison-nouvelle étant devenue impossible par le refus
du maréchalSoult , les ministres du 15 avril ont dû repren-
dreleurs démissions, qui n'avaient été acceptées du Roi que
conditionnellement et dans l'espoir d'un arrangement pro-
chain ; et la couronne à prononcé la dissolution du parle-
ment. Elle à voulu consulter l'opinion publique; elle s'est
présentée en face du pays, franchement, sans arrière-pen-
sée, décidée,quoi qu'il arrive, à céder devant toute mani-
festation nnatipnalëyîmais à la condition que cette manifesta-
tion soit légitime, légale, constitutionnelle.
Eh bien, n'a-t-on pas osé appeler la dissolution un coup
d'état? N'a-t-on pas comparé cette mesure aux actes pleins
de démence dû gouvernement de Charles X! Et qui donc
a pu soutenir cette absurde accusation ? Les chefsmêmes
de la coalition , dont le premier acte , ils l'ont avoué , si
dans les circonstances actuelles ils eussent été poussés aux
affaires, aurait été infailliblement de conseiller la dissolution
à la couronne.
Tels sont les faits qui ont précédé et amené ce grand acte
qui occupe aujourd'hui tous les esprits, cette mesure grave,
mais nécessaire , puisqu'il faut enfin trouver une majorité
quelconque.
Electeurs constitutionnels, vous le voyez,la coalition a
seule amené tout ce désordre , effet sans cause , vous le re-
connaîtrez y puisque tout a été régulier, constitutionnel, de
là part du pouvoir.
A elle donc le triste mérite d'avoir porté le trouble dans
le pays. A elle là misérable satisfaction d'avoir ramené l'ir-
ritation partout ou une administration prudente et débon-
naire s'efforçait d'établir l'union, l'harmonie, la concorde!
Mais à vous, mandataires du pays hommes consciencieux
de toutes nuances, à vous la gloire et l'honneurl de rétablir
l'ordre et de maintenir la paix ! Une noble tâche vous est im-
posée vous avez; en vos mains les destinées de la France ; et
jamais depuis huit années de plus sérieuses préoccupations
n'ont agité le corps électoral, à qui est confiée la garde de;
nos institutions.
Or ne vous laissez pas abuser par de vaines paroles: plu-,
sieurs essaieront de vous persuader qu'ils sont seuls natio-
naux, seuls patriotes, seuls indépendants; et, afin de porter
la confusion dans vos esprits par une spécieuse phraséologie,
ils vous diront qu'il ne s'agit que de changer les personnes,
soi-disant pour rétablir la vérité du gouvernement repré
sentatif.
Eh bien, si ,comme vous l'avez prouvé jusqu'ici depuis
huit année, vous êtes sincèrement attachés à nos institu-
tions et à notre dynastie ; si vous voulez l'ordre, qui est insé-
parable de la liberté; si vous voulez le respect pour tous les
droits acquis, sansdistinction; si vous vouIez la paix, le plus
désirable de tous les biens, la paix, qui seule peut faire
fleurir le commerce et l'industrie, songez qu'il s'agit en ce
moment d'autre chose que d'une question de personnes.
Ce que vous allez décider dans quelques jours y ce n'est pas
la question desavoir si tels nomsarriveront aux affaires à la
place de tels noms, mais si aucune altération ne sera ap-
portée aux choses que vous avez fondées et maintenues soi
enface des émeutes , soit devant les cours d'assises, soit à
Lyon, soit en Vendée, soit à Anvers.
Ce que vous allez décider dans quelques jours , c'est l'af-
fermissementdes pouvoirs constitutionnels, tous également
forts, également libres dans l'exercice de leurs attribu-
tions respectives , ou bien l'abaissement de l'autorité , et
par suite, de toutes les forces gouvernementales ; en un
mot le maintien ou l'altération du contrat synallagmatique
auquel S. M. Louis-Philippe a mis sa signature le 9 août,
et ce ne sera pas lui qui manquera à sa parole; eh d'autres
termes, vous allez choisir entre l'ordre actuel y. certain ,
garanti , ou le désordre possible dans un avenir plus oui
moins rapproché. Voilàpourl'intérieur.
Et quant à l'extérieur, ce que vous allez décider, ce sera le
maintien des droits respectifs des nations, tel que l'a procla-
mé la France 1e9 août 1830, quand M.le comte Molé, mi-
nistre des affaires étrangères , posait le système dé non-in-
tervention ; ou bien y l'abolition des; traités , la guerre avec
tous les peuples, quels qu'ils soient, s'ils peuvent être soup-
çonnés de ne pas partager toutes les idées françaises; la guerre
générale, c'est-à-dire la guerre non de territoire, mais.de
principes; en d'autres termes;, la négation de toutes les idées
de justice, de loyauté, de raison. C'est ce que j'espère bien-
tôt; démontrer d'après le; langage même de là coalition , d'a-
près les manifestes signés par ceux qui se posent comme les
chefs de cette grandeémeute contre deux des pouvoirs con-
stitutionnels.
Mais je crois utile de vous rappeler, d'abord, en peu de
mots, quel est au vrai le système politique suivi par 1admi-
nistration actuelle, qui n'a d'autre prétention que de conti-
nuer fidèlement la politique qu'on a appelée glorieuse, celle
du 11 octobre c'est-à-dire du 13 mars. Vous jugerez alors
s'il est rationnel, s'il est opportun de changersitôtune po-,
litique salutaire en changeant les personnes, et si quatre ou
cinq ans de bien-être, après tant de malaise, ont assuré à la
France une somme de bonheur assez grande pour qu'il soit
permis de risquer silégèrement la fortune publique.
- 13
CE QU'A ETE LA POLITIQUE
Il a peu d'hommes nécessaires en politique, mais il y a
des;systèmes nécessaires. Certes, je; ne suis pas de ceux qui
soutiennent la doctrine de l'immobilité; le inonde marche ,
quoi quon fasse y et nul n'est assez fort pour l'arrêter.
Mais; je suis de ceux qui pensent que, quand un système po-
litique, bon ou mauvais, s'est établi librement, régulière-
ment et au grand jour, pour qu'il puisse légitimement cesser
d'être il faut qu'il ait fait son temps; il faut que scella qui
est destiné à le remplacer soit mur pour s'établir , et les sys-
tèmes, comme les révolutions , sont fils du temps, et non des
hommes.
Or quand on observe dans son origine et dans ses phases di-
verses le systèmes politique qui dnre depuis huit ans, bin que
battu en brèche pars les coalisés; de toutes lés époques , de-
puis ceux du compte-rendu
depuis M. O. Barrot jusqu'à M. Thiers, qui l'a longtemps dé-
fendu, on est forcé de convenir qu'il contient en soi des élé-
ments incontestables de nécessité et d'irrésistibilité, puisque
chaque avénement d'un nouveauchefs de cabinet, comme
vous le verrez bientôt, a toujours été signalé par une décla-
ration de principes scrupuleusement conforme
litique que Thiers aîipjburd'huilà^protentibïideJvou*
loir changer radicalement, à l'intérieur et à l'extérieur.
_ 14 —
Je vais rappeler en peu de mots eh quoi consiste ce sys-
tème.
La; révolution de juillet et la chartequi l'a régularisée
étaient la consécration définitive des faits accomplis irrévo-
cablement en 89. Là devait s'arrêter lé mouvement; et tout
le monde comprenait, à celle époque de perturbation mo-
mentanée, que la révolution se perdait si elle ne savait pas
s'arrêter, puisque, suivant le mot célèbre, et malheureu-
sement prophétique, de Barnave, il n'y avait plus de quatre
août à faire que contre la propriété.
Toutefois, dès le lendemain de la révolution, deux nuan-
ces politiques différentes paraissaient préoccuper certains
esprits, quant à là direction à donner aux affaires.
L'une supposaitla rupture violente et complète du pré-
sent avec le passé , afin de refaire la société intégralement,
mettant de côté toutes les traditions , laissant au principe
révolutionnaire un entier développement y ne tenant aucun
compte ni des droits acquis à l'intérieur, ni des traités con-
clus avec les nations. On a appelé cela les veritables consé-
quences de la révolution de juillet.
L'autre nuance voulait au contraire, en partant du fait
même de la révolutionqui avait été si modérée, si géné-
reuse, et, à à cause de cela, si universellement accueillie,
continuerce fait et le développer dans un sens modéré et con-
servateur,respectertous les faits légitimement'accomplis-,
accepter le bien,quelle que fût son origine, adapter enfin
le présent au passé , en suivant pas à pas et avec mesure les
instincts progressifs de la société.
Les conséquencesdu premier système étaient la guerre au
dedans et au dehors; les conséquences du second étaient
l'ordre, c'est-à-dire la libverté pour tous, et
l'état politique européen; en d'autres termes, la charte et
la paix. Or , cedernier système a eu l'assentiment complet
— 15 —
de tous les hommes qui ont mis la main aux affaires des le
lendemain du 2 9 juillet, et le plus grand nombre l'a suivi ,
soit instinctivement, soit parce qu'ils le comprenaient d'une
manière nette et précise.
C'est ainsi que, pour l'intérieur, on ne changeait intégra-
lement ni la magistrature, ni la pairie , ni l'administration,
dans laquelle on maintenait au contraire ceux qui étaient
présumés avoir la tradition des affaires (1), et on ne chan-
geait pas la religion de la majorité ; et afin de ne pas re-
nouveler de funestes dissensions civiles , on conservait jus-
qu'aux pensions des Vendéens. Voilà pour l'intérieur.
A l'extérieur, on restait également fidèle au principe des
faits accomplis: On ne déchirait pas les traités de 1815, « qui
étaient un malheur, disait M. Laffitte, et non une humilia-
tion. » On proclamait le système de non-intervention,on ne
croyait pas que la nécessité de défendre notre révolutiondût
contraindre notre gouvernement à s'associer partout aux rér-
volutions présentes ou à venir qui pourraient éclater, soit à
Bologne, soit à Varsovie, soit à Bruxelles. Et quels étaient les
hommes d'état qui se croyaient la mission de développer ces
principessalutaires etparfaitement conformes au repos de la
France et de l'Europe ? M. Thiers, tout le premier, qui prou-
vait que la Pologne était trop éloignée de Paris , et que ,
même avec de nombreuses armées, il était impossible de
défendre Varsovie. Et quand plus tard les Etats Romains se
mirent en révolution, le même M. Thiers prouva encore
qu'il serait absurbe de troubler la paix de l'Europe pour
deux ou trois provinces. Le jour où la séparation de la Bel-
gique et de la Hollande fut reconnue nécessaire de fait et de
droit, on prit la défense de la Belgique, en marchant deux
fois à Bruxelles, en s'emparant de la citadelle d'Anvers, en
(1) Lettre de la Commisssion municipale.
— 16 —
faisant le traité des 24 articles. Plus tard on prenait Ancône,
et on obligeait d'une part l'Autriche à s'éloigner des Etats Ro-
mains, tandis que de l'autre on obtenait du Pape des conces-
sions salutaires en faveur des Légations ; et on maintenait
également les Autrichiens par la crainte du drapeau tricolo-
re, et le Pape par la crainte de l'insurrection des Élats Ro-
mains.
Enfin le traité de la quadruple alliance protégeait l'Es-
pagne contre l'intervention étrangère, sans compromet-
tre; l'honneur et le sang de la France en la forçant de s'im-
miscer dans les affaires d'un autre peuple.
Telle était donc la politique de la France au dedans et au
dehors, dès le lendemain de la révolution de juillet. Tel était
ce système que les partis ont appelé absurde, anti-national,
sans dignité, pacifique lâchement et à tout prix, et qu'on vou-
drait changer aujourd'hui, en commençant par se refuser à
l'exécution des traités.
Il faudra bientôt examiner s'il est vrai que l'administration
du 15 avril ait apporté la moindre altération à cette politi-
que, dont chaque nouveau cabinet, comme on va voir," re-
connaissait l'absolue nécessité le jour où il prenait la direc-
tion des affaires.
17 —
NÉCESSITÉ DU SYSTÈME,
D'APRÉS LES DÉCLARATIÔNS DES CHEFS DE CHAQUE
CABINET DEPUIS HUIT ANS.
Electeurs constitutionnels, vous qui avez l'amour vrai et.
désintéressé du bonheur public ; vous qui ne comprenez pas
qu'une misérable question de portefeuilles puisse légitimer
les plus honteuses palinodies, lisez les déclarations de tous
les hommes d'état qui se sont succédé depuis lé 9 août, et
vous déciderez dans voire sagesse s'il est temps dé changer
les choses avec les personnes.
Le 18 avril 1837, M. le comte Molé , président du conseil,
s'exprimait en ces termes : « La France a marché avec une
admirable constance, depuis un demi-siècle, à un noble but,
l'accord de la monarchie et de la liberté. En vain ce grand
résultat nous a-t-il été disputé par lés restes inanimés des
vieux partis. La sagesse du trône, là vôtre, les lois salutaires
que nous avons votées, nous ont confirmé toutes nos con-
quêtes. Fidèles à cette politique ferme et modérée qui de-
puis sept ans a sauvé la France, et que dès collègues pour
lesquels nous avons besoin d'exprimer ici nos regrets ont
glorieusement concouru à soutenir, nous obtiendrons;votre
appui : votre justice appréciera nos efforts. »
Le cabinet du 6 septembre, prédécesseur du 15 avril,
formé pendant l'interrègne parlementaire, n'était que la con-
tinuation du 11 octobre; il avait" pour chef également M. le
comte Molé, dont on vient de lire la déclaration lorsqu'i
— 18 -
devint le chef du cabinet actuel. D'ailleurs, le discours de
M. Guizot à Lisieux, trois semaines avant la formation du
cabinet du 6 septembre, dont il allait faire partie", avait
exposé dans les termes les plus explicites comme on sait,
quelle était cette politique nationale, qui était celle du
roi, et désavouée par M. Guizot seulement, depuis qu'il
n'est plus ministre.
Il faut connaître maintenant la déclaration du chef du
cabinet du 22 février, auquel avait succédé lé 6 septembre.
Le 22 février 1836, M. Thiers, ministre des affaires
étrangères, et président du conseil, s'exprimait ainsi à la
chambre élective,: « Ce que nous étions il y a un an, il y a
deux ans, nous le sommes aujourd'hui. Nous serons fi-
dèles àlapensée du dernier cabinet (le 11 octobre);» et
comme si cette déclaration n'était pas assez catégorique,
comme s'il voulait déjouer les calculspossibles de certains
partis, et désillusionner bien des espérances chimériques ,
M. Thiers disait le lendemain à la Chambre des pairs : « Je
n'ai accepté le pouvoir pour flatter aucune opinion, pour
comprendre à aucune exigence. Je l'ai accepté pour faire
prévaloir les principesqui,depuis cinq années, m'ont paru
les seuls vrais et salutaires. Aidé de mes nouveaux collé-
gues, je travaillerai à les maintenir. »
Le cabinet du 22 février succédait au cabinet du 11 oc-
tobre.
Voici maintenant une circulaire de M. le maréchal Soult,
president du conseil du 11 octobre 1832, cabinet doctri-
naire, comme on sait, elle parut le lendemain même du
jour de.la formation de ce cabinet, créé pendant l'absence
des chambres ; « En m'appelant à cette haute fonction, le
Roi a voulu annoncer hautement que le ministère serait ja-
loux de la dignité de la France, et non moins dévoué à sa,
gloire qu'à sa sûreté. Le système politique adopté par mon
— 19 —
illustre prédécesseur (C. Périer) sera le mien: c'est le
vrai système national; les deux chambres l'ont ainsi dé-
claré. Lemaintien de la monarchie et de la charte est la
condition première de la liberté publique. L'ordre au dedans
et la paix au dehors seront les gages les plus sûrs de sa du-
rée. De concert avec les puissances alliées, nous presserons
la solution de toutes les grandes questions européennes. En
maintenant l'ordre, nous travaillerons à l'affermissement de
la paix (1). »
Après la mort de C. Périer, il n'y eut point de président
du conseiljusqu'au 11 octobre; mais l'opinion publique a
généralement attribué à MM. Soult et de Montalivet là di-
rection morale et réelle du cabinet qui a gouverné pendant
l'interrègne parlementaire. Voici donc une circulaire de M.
de Montalivet , ministre de l'intérieur, d'abord par intérim,
pendant là maladie de C. Périer, et confirmé par le Roi dans
ce département, après là mort de l'illustre chef du cabinet
du13 mars : « Bien qu'une triste circonstance prive mo-
mentanément le conseil de l'homme d'état qui présidait à
ses délibérations , c'est toujours le ministère du 13 mars
qui s'adresse à vous; Nous resterons fidèles aux principes
qui ont dirigé l'action du gouvernement depuis plus d'une
année, et au système consacré par le vote des chambres (2)."
Nous voici arrivés au ministère Périer.
Dans un discours plein de récriminations contre le cabinet
du 13 mars, M. Laffitte avait essayé de faire là critiqué du
système suivi. C. Périer, président dû conseil,après avoir
cité textuellement un discours que l'honorable banquier ne se
souvenait plus d'avoir prononcé à l'époque où il était mi-
nistre, le 10 novembre 1830, établissait les points de res-
(1) Circulaire du 12 octobre 1832.
(2) Circulaire du 30 avril 1832.
—2O-
semblanee et d'identité qui existaient entre son administra-
tion et celle de son prédécesseur, M. Laffitte, et il ajoutait :
« Après ces explications sur les parties essentielles du sys-
tème de gouvernement, après ces rapprochements qui vous
démontrent la conformité de nos actes et de nos principes
avec les principes et les actes de nos prédécesseurs, ne nous
est-il pas permis de demander d'où peut venir cette aigreur
de quelques, uns,de nos honorables adversaires; contre un
système qu'ils se bornent à attaquer, sans consentir à l'éclai-
rer par des vues salutaires, sans substituer, enfin des idées
de bien public aux plans qui leur semblent nuisibles, et im-
parfaits (1). »
Cet incident que je rapporte, est la preuve évidente de
l'injustice et de la déloyauté de certains hommes déchus du
pouvoir, qui ne peuvent pardonner, à leurs successeurs de
gouverner à leur place. On y trouve l'histoire fidèle des chefs
de la coalition en 1839? Serait-ce donc qu'il y eût deux ma-
nières de concevoir la politique, l'une quand on est ministre,
et l'autre quand on voudrait je devenir, pu quand on a cessé
de l'être? Mais poursuivons.
Le 13 mars était donc la continuation fidèle de la précé-
dente administration, celle de M, Laffitte, avec le talent et
l'énergie de plus. On va voir le programme de M. Laffitte.
Appelé à la direction des affaires, comme chef du cabinet,
après la retraite volontaire de MM. Molé, de Broglie, Guizot
et Louis, M. Laffitte s'exprimait en ces termes: «Membre
de l'ancienne et de la nouvelle administration, nous avons à
nous expliquer sur notre intention et notre conduite. Aucune
dissidence fondamentale de système; ne séparait; les mem-
bres du dernier cabinet (dont faisait partie M. Laffitte comme
(1) Ch. des dép., 20janv. 1832.
- 21 -
ministre sans portefeuille). Tout le monde dans le conseil
savait et croyait que la liberté doit être accompagnée de
l'ordre ; chacun dans le conseil était plein des expériences
funestes que là révolution de 89 a léguées au monde; chacun
savait que la révolution de l830 devait être contenue dans une
certaine mesure, et qu'il fallait lui concilier l'Europe...
Peut-être, ajoutait-il, les idées d'ordre, les vraies maximes
de ce gouvernement pouvaient-elles plus facilement devenir
populaires avec certains noms qu'avec certains autres. On
nous a mille fois répété que le bien nous était possible a
nous plus qu'à d'autres ; nous avons regretté que cela fut
ainsi, et flous sommes restés près du Roi en sujets fidèles
et dévoués (1). » Plus tard il ajoutait : « Le système ne
sera pas changé, et toutes les fois que les lois seront
menacées, nous les ferons respecter. Il n'est pas vrai qu'une
réaction commence , parce que les perturbateurs ont été
réduits au néant(2). «Conserver la bonne intelligence de
la France avec l'Europe, et prévenir tout ce qui pourrait la
troubler, tel est le devoir et le voeu de ceux auxquels le roi
a confié l'administration du royaume (3). » « Là guerre est un
triste et sinistre avenir ; les chances' en seraient terribles ;
mieux vaut encore faire triompher la paix. Nous continue-
rons donc à négocier (4). »
« Le principe de la non-intervention a le double avantage
de faire respecter la liberté partout, mais de ne hâter sa
venue nulle part , parce qu'elle n'est bonne que là où elle
est un fruit naturel du pays (5). »
(1) 10 Novembre 1830.
(2) 28 Décembre 1830.
(3) 3 Novembre 1830.
(4) 1er Décembre 1830.
(5) 27 Décembre 1830.
— 22 —
M. Laffitte a osé dire depuis qu'il rougissait de la révo-
lution dp juillet, à cause du système suivi ; mais, comme on
le voit, il a manqué complètement de mémoire, et tous les
gouvernants qui ont succédé à M. Laffitte n'ont fait que sou-
tenir et continuer les principes qu'il a si mal habilement et
si pitoyablement défendus pendant tout le temps de son mi-
nistère.
On a vu jusqu'ici, depuis le 15 avril jusqu'à M. Laffitte in-
clusivement, chaque chef de cabinet déclarer hautement,; en
face de la majorité, l'intention formelle de continuer le sys-
tème politique adopté par son prédécesseur. On connaît
donc la filiation constante, officielle et non interrompue du
système. Quelle en est l'origine?
Le cabinet du 11 août 1 830 était composé de sept minis-
tres avec portefeuille, et de quatre sans portefeuille. Il n'y
avait pas de présidence du conseil; mais la proclamation du
Roi publiée le 15 août, et contresignée Dupont de l'Eure, avait
été délibérée en conseil et approuvée par les onze ministres.
La déclaration qu'elle contenait était donc d'une haute im-
portance, et elle a d'autant plus de prix, que celui qui y
mettait sa signature à côté de celle du Roi était un homme
toujours en faveur aujourd'hui auprès du parti radical, mal-
gré cet acte éminemment conservateur. " Français, disait le
Roi, vous m'avez appelé à vousgouverner selon les lois (1) ».
On n'avait pas encore soulevé cette subtile question, Le Roi
règne et ne gouverne pas ; et pouvait-elle être soulevée y
quand chacun, au contraire, invoquait hautement là sagesse
et l'expérience du duc d'Orléans ?
« C'est à moi de faire respecter l' ordre légal que nous avons
conquis... Obéissance est due aux lois en vigueur. La raison
(1) C'était M. Dupin, ministre sans portefeuille , qui avait rédigé
cette proclamation.
- 23 .—
publique le proclame, la sûreté de l'étatle commande. L'or-
dre légal, qu'était-ce donc? C'était le maintien de l'état poli-
tique , tel qu'il existait encore, avec le cens électoral à 300 fr.,
et le cens pour la députation à 1,000 fr., c'était le maintien de
la pairie, encore héréditaire; c'était la soumission intel-
ligente au gouvernement du petit nombre, c'est-à-dire au
pays légal, moins le système des adjonctions. Voilà ce
que M. Dupont de l'Eure recommandait alors au respect et
et à la défense de tous les bons citoyens. «Français !l'Europe
contemple avec une admiration mêlée de surprise notre
glorieuse révolution; elle se demande si telle est la puis-
sance de Ia civilisation et du travail, que dé tels événe-
ments se puissent accomplir sans que la société en soit
ébranlée. " Cette révolution n'est donc pas une révolation
sociale, mais seulement politique. « Dissipons ce dernier
doute. Liberté, ordre public , telle est la devise, que la gar-
de nationale porte sur ses drapeaux ; que ce soit le spectacle
qu'offre la France à l'Europe. » Donc, point de guerre; res-
pect pour tous les droits, au dedans et au dehors. Donc la
charte et la paix. «Et nous aurons en quelques jours assuré
pour des siècles le bonheur et la gloire de la patrie. " Et
c'est cette politique] séculaire que M. Dupont de l'Eure a
déclaré funeste le jour seulement où il a cessé de diriger les
affaires , et dont la réforme serait amenée infailliblement par
le triomphe de la coalition.
Electeurs constitutionnels, je viens de dérouler sous vos yeux
le tableau de toutes les phases diverses de votre histoire poli
tique de huit années, pour les hommes comme pour les cho-
ses. Vous avez vu l'unité qui a présidé jusqu'ici à la politique
de la France à l'intérieur et à l'extérieur. Vous avez vu cette
suite non interrompue de gouvernants plus ou moins fermes,
plus ou moins habiles, mais défendant tour à tour les mêmes
choses et par les mêmes moyens. Vous reconnaissez que les

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.