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La Conspiration de demain

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La Touraine, surnommée par Joseph Prudhomme « le Jardin de la France », et si féconde en souvenirs historiques, a inspiré bien des écrivains, de Rabelais à Paul-Louis Courier, de Balzac au Guide-Joanne ; aussi le chroniqueur ne pourrait-il aujourd’hui, sans faire acte de plagiat et de témérité, prendre pour théâtre de son action l’admirable vallée de la Loire.

Mais on ignore généralement que cette province offre des aspects fort divers ; et plusieurs de ses parties, ignorées du voyageur, ne présentent aux regards ni coteaux fleuris, ni fleuve au sable doré.

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À propos deCollection XIX
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Jules Quesnay de Beaurepaire
La Conspiration de demain
PREMIÈRE PARTIE
Les Frères de la Délivrance
I
DIEU ET PATRIE
La Touraine, surnommée par Joseph Prudhomme « le Ja rdin de la France », et si féconde en souvenirs historiques, a inspiré bien des écrivains, de Rabelais à Paul-Louis Courier, de Balzac au Guide-Joanne ; aussi le chron iqueur ne pourrait-il aujourd’hui, sans faire acte de plagiat et de témérité, prendre pour théâtre de son action l’admirable vallée de la Loire. Mais on ignore généralement que cette province offr e des aspects fort divers ; et plusieurs de ses parties, ignorées du voyageur, ne présentent aux regards ni coteaux fleuris, ni fleuve au sable doré. C’est ainsi que la Gastine (du vieux mot gasté ou ravagé) étend ses plateaux Stériles vers Maine et le Vendôm ois. C’est l’avant-goût de la : maigres forêts de pins et de bouleaux ; bruyères immenses, coupées çà et là de sombres étangs ; champs d’ajoncs et de genêts alignés On ne reconnaît la Touraine qu’au charme délicieux du climat. Comme le sol ingrat de la Gastine l’a préservée du morcellement, il a été possible d’y conserver, et même d’y créer de grands domaines. Les. châteaux anciens y sont assez nombreux ; et les Parisiens en quête de territoires de chasse ont multiplié les opulentes villas. Les immigrants fastueux ont apporté l’or qu e ne produisait pas la terre ; le luxe moderne a sur-plus d’un point envahi la vieille Gas tine ; et l’homme, étalant les modes nouvelles au milieu de ces landes misérables, s’est mis une fois de plus en désaccord avec la Nature.
* * *
Transportons-nous dans cette partie de la Touraine pouilleuse comprise entre Langeais, Bourgueil et Château-la-Vallière ; nous a llons apercevoir la villa de la Mélinière, située non loin des landes de Souvigné. Vers le milieu du mois d’août 1908, M. et Mme Renau d-Lassus, les fastueux châtelains, y recevaient nombreuse compagnie, M. Renaud-Lassus était un gros financier Parisien, gros au propre et au figuré, qui faisait le campagnard par ton, pendant la saison où le séjour des villes est contraire à la mode, ma is ne supportait la campagne qu’à la condition d’y vivre en citadin. Les jours de réception, une vaste tente permettait de fuir le soleil ; l’art des jardiniers avait déformé le paysage rustique, suivant les règl es de convention ; un orchestre de faux tzyganes imposait silence aux oiseaux. Quant a ux plaisirs, ce n’étaient que tennis pour les dames, tir aux pigeons pour ces messieurs, et lunch en permanence pour tout le monde. Dans les grandes occasions, on allait jusqu’ au rallye-paper’s. Les toilettes étaient à l’avenant. Toute promenade hors des allées du petit parc et toute conversation un peu intéressante étaient sévèrement rayées du pr ogramme. Les Renaud-Lassus et leurs familiers étaient les pontifes du chic ; la Mélinière, le temple du sport. Lesamis(c’est le mot entra les gens qui se jalousent et se détestent) se divisaient en deux catégories : les étrangers, installés à la vil la pour une semaine ; et les voisins,
invités pour l’après-midi. Le jour dont nous parlons, un de ces derniers manquait, et c’était à qui déplorerait son absence. — Le vicomte est à Deauville ; quel contre-temps ! — Avec ce boute-en-train là, on aurait inventé quelque chose de nouveau. — Oui, c’est assommant que du Val nous ait fait faux bond. Le vicomte du Val était en effet la fleur des pois. Fils d’un père Duval tout court, enrichi dans le commerce des bestiaux, il avait découpé son nom et usurpé un titre pour faire meilleure figure sur les champs de courses ; mais, à part ce travers, il valait mieux que son milieu. Pour lui, et à l’inverse des autres, le sport était une passion et non une pose. Intelligent et instruit, il s’ennuyait dans le céna cle de l’aristocratie d’argent, et ne la fréquentait que par nécessité de voisinage. On le regretta donc, mais comme les yeux ne le voyaient pas, on l’oublia vite. D’autres n’étaient-ils pas là, pour dire des riens ? — Ma foi, s’écria tout à coup l’associé d’un grand magasin de nouveautés, je viens de me fendre d’une automobile. C’est cher ; mais tant pis ! Et il promena ses yeux sur l’assemblée, pour juger de l’effet produit. Le fils d’un notaire de Paris haussa dédaigneusement les épaules. — Peuh ! Nous en avons tous, des automobiles ! Et nous les pilotons nous-mêmes. Je parie que vous avez un chauffeur, vous ! — C’est bonnet blanc et blanc bonnet pour écraser, les passants, conclut Galimard en caressant sa barbe de fleuve. — Ah ! répliqua le fils du notaire, voilà bien le cavalier intransigeant ! Bucéphale ou la mort. Vieux jeu, mon cher. Galimard était un ci-devant jeune homme, quelque peu rustre, très fier de son titre de lieutenant de louveterie, et propriétaire d’un équi page de chevreuil. L’univers pour lui s’arrêtait à la queue de ses chiens. Un vieux beau, chevalier de plusieurs ordres étrangers, le monocle incrusté dans l’œil, implanté dans une foule de conseils d’administratio n de sociétés financières, s’efforçait de faire causer le maître de maison sur la baisse croissante des fonds publics ; mais son interlocuteur se dérobait habilement, avec une appa rente bonhomie. C’est que M. Renaud-Lassus, tout en posent pour l’homme bien pensant, évitait avec soin tout ce qui pouvait être pris pour une critique contre le minis tère. C’était une moitié d’agent de change, très lié avec la banque Juive, ayant dans ses opérations une chance insolente, qui à la longue lui avait fait un solide renom de haut financier.  — Cher monsieur Rossignol, répliqua-t-il enfin, ne craignez pas un krach ; ça baisse un jour, ça monte l’autre, c’est la vie. Jouissons en paix de la campagne. Encore un verre de Lunel, n’est-ce pas ? Et il feignit d’obéir à un signe de sa femme pour quitter le fâcheux. me M Renaud-Lassus, peinte suivant les règles de l’art, portant pour vingt mille francs de bracelets et de boucles d’oreilles avec une affe ctation sans égale de simplicité champêtre, luttait avec énergie contre l’embonpoint importun de son automne, à l’aide d’un corset-blindage qui l’empêchait de s’asseoir. Elle se tenait appuyée, suivant un angle de quarante-cinq degrés, sur un fauteuil Henr i II ; et tout en jouant de l’éventail me bavardait avec sa jeune amie M Camille Van Baër. Cette dernière ressortait en vigueur sur toutes les contrefaçons de gravures de modes qui l’environnaient. Presque laide de visage, grâce au nez accentué qui trahissait le sémitisme de son origine, affligée de pieds et de mains lourds et communs, elle avait de beaux yeux, un sourire caressant ; sa taille était fine et cambrée, et de tout son être se dégageait cette grâce indéfinissable
que nos pères bien-appris appelaient le charme, et que nous nommons crûment le chic, ou même le chien. On la citait de plus pour son esp rit ; ses allures bizarres la faisaient craindre ; le vicomte du Val, grand juge en ces mat ières ; avait décrété que Mme Van Baër était un laideron capiteux. me  — Vous arrivez à point, dit M Renaud-Lassus à son mari ; je reprochais à notre excellent voisin Channay de ne jamais nous amener sa femme ; joignez-vous donc à moi, mon cher. L’individu qu’on plaçait de la sorte sur la sellette parut embarrassé. M. de Channay, un baron authentique, celui-là, était le type accompli du gentilhomme campagnard. Grand, fortement charpenté, doué de plus de prétentions qu e de valeur, habillé à l’ancienne mode, il vivait assez chichement dans ses bruyères de la Guesnerie, en compagnie de son fusil et de ses bassets. Sa passion de la chasse, dégénérée en manie, lui avait valu le surnom del’homme-lapin.L’usage du monde, acquis dès l’enfance, le préservait de la gaucherie, mais sa nullité faisait de lui un fâcheux. me — Mon Dieu, débita-t-il en hachant les mots, il faut pardonner à M de Channay, elle m’a chargé d’être ici son interprète ; mais elle ne sort presque jamais...  — Cependant, interrompit un peu sèchement la maîtresse du logis, on m’a dit l’avoir rencontrée chez la comtesse d’Albon.  — Oui, peut-être... C’est sa proche parente. A par t cette exception, elle a une si mauvaise santé... et les soins de sa maison l’absorbent à tel point... Mme Van Baër prenait plaisir à voir patauger le baron, et le déconvenue de sa chère amie complétait sa joie. Elle s’empressa de brouiller les cartes un peu plus. — Mais il me semble, monsieur de Channay, que vous avez un grand fils ? Un fils qui est près de vous ? — Oui, madame.  — Eh bien, un homme de cet âge doit aimer le monde . Pourquoi donc ne vous accompagne-t-il pas ici ? Le-baron, du coup, perdit contenance, et s’esquiva, balbutiant de vagues lieux-communs. La dame Van Baër se pencha à l’oreille de la maîtresse de maison. — Ah ! ma chère, comme ils vous en veulent, à cause de la fille ! — Je le sais bien, quoique je n’aie rien à me reprocher dans cette aventure. C’est par bon cœur que je leur fais des avances, mais leur rancune m’importe peu. me M Renaud Lassus laissait paraître si clairement son dépit que son amie ne put réprimer un sourire. — Allons, conclut-elle, tout s’arrangera par la suite. La belle Hermine de Channay se réconciliera avec sa famille, c’est inévitable, et la Mélinière aura leur première visite. La jeune femme parlait avec tant d’assurance, que sa compagne en fut frappée ; elle allait l’interroger, lorsque deux hommes s’avancèrent pour la saluer. A l’un d’eux elle tendit la main sans façon en s’écriant :  — Est-il possible de venir à une heure pareille, c apitaine Morel ? Elle est jolie, votre exactitude militaire ! — Croyez à mes vifs regrets, mais l’arrivée inopinée d’un ami m’a fait manquer votre garden-party qui, j’en suis sûr, m’aurait charmé. E ncore ne m’a-t-il été permis de venir vous saluer qu’en prenant la liberté d’amener mon c ompagnon. Permettez-moi de vous présenter ce cher ami, M. Hachard, grand voyageur e t grand naturaliste, qui est mon hôte pour deux jours. me M. Hachard s’inclina, et en homme du monde accompli adressa à M Renaud-Lassus quelques-uns de ces compliments coutumiers qu’il sut rajeunir par la façon de les
exprimer. — Charmée dé vous recevoir, monsieur. Ah ! Que vous êtes heureux de courir ainsi le monde !  — Mon camarade, lança le bel officier, revient de la Nouvelle-Zemble, aussi tranquillement que s’il eût pris le tramway de Pantin. me  — Ah ! mon Dieu ! se contenta de dire M Renaud-Lassus qui n’avait que des notions confuses en géographie. De pareils pays sont splendides, n’est-il pas vrai ? — Moins que la Touraine, madame, repartit le nouveau-venu avec un sourire aimable. M. Hachard avait trente-cinq ans, mais on aurait pu sans flatterie le croire plus jeune en voyant son front pur et sa physionomie calme qui ne portaient ni les traces de la fatigue ni les stigmates des passions. Seul un pli vertical dessiné entre les sourcils révélait le travail continu de la pensée. De taille assez ordinaire, mais solidement musclé et doué de proportions irréprochables, le voyageur-naturaliste avait toutes les apparences d’une force peu commune ; les lignes nettement détachées de ses traits et la précision virile de ses gestes trahissaient une singulière énergie, que l’éducation ou la volonté contenait sous les dehors d’une impassibilité correcte. Vêtu avec une sobre élégance, mais sans recherche, en personne qui laisse aux niais les préoccupations de la toilette, il possédait la distinction sans l’alliage de la morgue, et para issait plus désireux de passer inaperçu que de se faire valoir. me M Van Baër, toujours assise près de son amie, observait à la dérobée cet étranger dont le regard inquisiteur et pénétrant avait par instants une fixité déconcertante. — Voilà un homme, pensa-t-elle.  — Vous allez vous reposer, j’espère, après de pare illes courses ? lui demanda-t-elle pour se mêler à la conversation. — Le sais-je ? J’ai l’habitude de me délasser d’un voyage par un autre. Morel conclut en riant : — Que voulez-vous ! C’est, par essence, un oiseau migrateur.  — Ah ! si tu disais vrai, mon cher ! répondit Hach ard avec un hochement de tête mélancolique ; les oiseaux ont des ailes ! Le mouvement était plus animé que jamais sous la grande tente, notamment autour du buffet. Plusieurs personnes s’étaient approchées po ur examiner le nouveau venu. Les snobs allongeaient dédaigneusement la lèvre inférieure. — Qu’est-ce que ce particulier-là ? Ça se fait habiller en province.  — Il vient sans doute pour acheter La Blinais, qu’ on doit mettre en adjudication. La petite Van Baër y pensait, dit-on ; ce qu’elle va rager !  — Pas du tout, c’est un touriste amené par Morel, qui n’est là qu’en passant ; je l’ai entendu tout à l’heure. Qu’il aille au diable, s’il lui plaît. Et que fait-il, ce monsieur ? — Le capitaine dit qu’il est naturaliste, bouquiniste, je ne sais pas au juste. — Un raseur, quoi ! Dans un autre groupe M. de Channay s’efforçait de raconter à une dame une histoire de chasse aux lapins que tout le monde avait entend ue à cent reprises. On essayait vainement de lui échapper. — Mon furet fait sortir le gaillard de son terrier, continua-t-il imperturbablement, la tête penchée et le bras gauche étendu comme pour mettre en joue ; eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais je le manque de mon premier co up ! En voilà un qui avait de le chance ! Le fils du notaire saisit la balle au bond pour en finir et cria de sa voix aiguë :  — Ah ! A propos de chance, il faut que je vous app renne du nouveau. C’est le petit
Achille qui a une veine ! Figurez-vous qu’il épouse un sac ! — Pas passible ?  — Comme j’ai l’honneur de vous le dire. Un garçon chauve comme le genou, que la dame de pique a mis à sec, sans compter les autres. .. Et la veuve de tanneur, une dévote pourtant, lui baille sa fille unique.  — Permettez, lança sentencieusement le vieux beau, la chance n’est pas déjà ai grandé ; cette fille de tanneur n’a que cinq cent mille de dot. — Maigre, maigre ! appuyèrent quelques personnes. Aucune d’elles ne se demanda si la créature dont il était question avait de l’esprit ou du cœur ; ses écus seuls furent soupesés, et aucune autre pensée n’effleura ces cervelles étroites.  — C’est égal, reprit le nouvelliste, Achille a de la corde de pendu, car il était d’une défaite difficile, pour plusieurs raisons ; on ne veut même pas le recevoir partout. — Vous allez trop loin, se récria Renaud-Lassus ; nous l’invitons avec plaisir, et M. de Saint-Victor l’a à toutes ses chasses. M. de Saint-Victor, c’était Galimard, le lieutenant de louveterie, qui commençait à renier le nom de sa famille pour s’affubler d’une a ppellation nobiliaire ; Saint-Victor était un ancien castel transformé en ferme. Le Galimard, pris ainsi à partie, se caressa derechef la barbe et intervint d’un ton rogue. — Oui, Achille suit mes chasses, et même je l’ai autorisé à prendre le bouton de mon équipage. Un murmure flatteur s’éleva sous la tente. — Voyez-vous ça ! Il a le bouton ! — Ah ! Du moment qu’il a le bouton ! s’exclama le fils du notaire en battant en retraite. — Je vais même plus loin, poursuivit avec force Galimard dit de Saint-Victor ; Achille monte bien à cheval, et sa famille est distinguée, car un de ses frères a une voiture automobile. Sur ces mots décisifs, que tout le monde approuva b ruyamment, la cause parut gagnée ; mais M. de Channay, doué d’un fort esprit de contradiction, et vexé d’ailleurs d’avoir vu son histoire de lapins lui rester pour compte, décocha aussitôt son objection. — Ce monsieur n’a-t-il pas un frère député du bloc ?  — Et quand cela serait ? répliqua le vieux beau, Q u’est-ce que cela nous fait, après tout, que tels ou tels individus soient au pouvoir, puisque nous vivons aussi bien avec ceux-là qu’avec d’autres ? Un autre appuya. — Parbleu ! Nous empêche-t-on de nous amuser ? Tout est là. — Monsieur le baron, vous trouvez tout mal dans le présent parce que vous regrettez le passé, mais nous nous en battons l’oeil, nous autres. — Pourtant le Socialisme, l’abaissement de l’armée, la persécution religieuse ?...  — Tout ça, c’est des mots. Nous sommes aussi bien pensants que vous, parbleu ; mais il faut être de son temps. Sans doute tout ne va pas à merveille, mais en souffrons-nous, pour le quart d’heure ? A-t-on fermé les cerc les, supprimé les courses, interdit la fête des fleurs, nos five-o-clock et nos battues ? me — Très bien ! lança M Van Baër comme pour encourager la bande, qui s’esclaffait de contentement ; oui, oui, jouissons ; vive le plaisir, et après nous le déluge. C’est à ce qui renchérirait. — Que le gouvernement fasse sa cuisine comme il l’entendra, pourvu qu’il nous laisse faire la nôtre à notre guise. — D’autant plus que les fonctionnaires sont à peu près polis, et ne nous embêtent pas
trop.  — Quant aux gouvernants, avons-nous bien le droit de les traiter de fripouilles, alors que les rois et les empereurs viennent à Paris mang er à leur table et leur donner de grandes poignées de main ?  — Voyez, monsieur de Channay, ça ne sert à rien de se faire de la bile ; mieux vaut prendre tout ça à la blague, et se la couler douce. Le baron, incapable de faire tête, laissa silencieusement couler le torrent. Profitant du bruit, le capitaine Morel se pencha à l’oreille de son compagnon. — Tu voulais savoir ce que pense ce monde-là ; te voilà renseigné. M. Hachard se contenait à grand’peine. — Allons, grommela-t-il, je vais répondre à ces marjolets. — Pour l’amour de Dieu, pas un mot ; ton devoir est de rester inaperçu. Cependant les esprits s’échauffaient, chacun y allait de sa profession de foi. — Bonne ou mauvaise, la loi est la loi, glapissait l’un. Un autre prenait l’air dogmatique. — Bah ! Voilà vingt ans que ça dure, et petit bonhomme vit encore. — Mais tout craque et le pays est ruiné, objecta timidement le louvetier. Un rire général accueillit ces paroles.  — Oiseau de mauvais augure, val Trouble-fête ! La danse des milliards prouve la richesse et non pas la ruine. — Tu fais comme moi de l’opposition par ton ; mais au fond, avoue-le, tu ne t’en fiches pas mal !  — On parle des impôts ? s’exclama le vieux beau ; mais les blocards nous coûtent moins cher que nos amis les conservateurs. — Elle est raide, celle-là ! — Pas du tout, chaque jour ce sont des quêtes, des souscriptions... — Ah ! Parlons-en ! fit une dame très mûre attifée en Agnès ; c’est pour le culte, c’est pour les élections, pour ceci et pour cela, sans co mpter les œuvres de bienfaisance. Nous ne sommes qu’en août, et j’y suis déjà de six mille... — Une vraie scie, quoi ! — Et voilà maintenant qu’on me harcèle à propos d’une nouvelle société... — Laquelle, chère madame ? — Ils appellent çales Frères de la Délivrance. — Ah oui, parfaitement ; on m’en a parlé. — A moi aussi. — A moi aussi. — Encore une Ligue ! Comme s’il n’y en avait pas déjà trop ! Et qui ne servent à rien ! — C’est tannant, ma parole ! — Je ne comprends rien à cette histoire-là, pour ma part. Le fils du notaire intervint. J’ai des tuyaux sur cette société-là, moi. On m’en a parlé ces jours derniers, à mon cercle, et je sais que notre ami le vicomte du Val la gobe. A ce nom prononcé, toutes les physionomies changèrent. — Vraiment ? Le vicomte du Val ? — Parfaitement. Il vient d’adhérer. — Diable, c’est différent. Le vicomte est un homme supérieur, et... — Que ce soit de la blague ou non, s’il en est, j’en serai. — Et nous donc ! — Mais l’explication demandée ?
 — Voilà, reprit le fils du notaire enchanté de son rôle d’orateur. On veut essayer de refaire l’esprit public et relever le niveau moral par le rapprochement des Français de toutes les classes. — Oh là là ! Tu parles ! — Laisse-moi continuer. Si tu ne comprends pas, va fumer. Le plan consiste à dissiper les haines et les défiances par le contact, et à re mplacer la question politique par la question Française. Saisissez-vous ? — A peu près... Allez toujours.  — Tuer l’égoïsme, tel est le but ; la conséquence en sera le retour au courage et à l’honnêteté. me — Vous avez l’air de faire un sermon, interrompit M Van Baër en riant comme une folle. — Faut-il que je continue ? me  — Mais oui, répondit avec condescendance M Renaud-Lassus qui s’ennuyait prodigieusement.  — Je vais donc jusqu’au bout. Les inventeurs de ce tte machine-là supposent par exemple qu’un homme opulent pénètre chez un ouvrier socialiste. Il voit, dans leur vie privée, ces travailleurs qui s’aiment, vivent heureux dans leur modeste ménage, sont fiers de leur livret à la caisse d’épargne, et entourent de tendresse leurs petits enfants. Le monsieur est conquis, ouvre son cœur ; et comme la sympathie sincère est contagieuse, voilà des êtres qui oublient ce qui les divise pour ne songer qu’à ce qui les rapproche. — Quel couplet vous nous chantez là ! En voilà du lyrisme ! — Je n’ai pas terminé. Supposez au contraire qu’un homme du peuple habitué à crier « à bas la calotte » soit reçu chez une dame pieuse. Il s’aperçoit qu’elle est en deuil, que la perte d’un mari ou d’un fils l’a condamnée aux l armes, et qu’elle ne trouve sa consolation qu’en donnant aux pauvres et en priant Dieu. Aussitôt il ôte son chapeau avec respect, car les Français ne sont pas si méchants qu’ils en ont l’air, et voilà encore des ennemis réconciliés.  — Tu verses, mon vieux, des flots d’éloquence. On se demande comment tu as été refusé au baccalauréat. — Quels tableaux ! Et tout le monde s’embrasse, comme au Gymnase ! — Avocat, passez au déluge.  — Je termine. Ces messieurs disent comme cela que tout sera sauvé si l’on nous ramène à l’amour des autres. Ça mène à l’amour de l a Famille, qui mène lui-même à l’amour de la patrie. Voilà le remède contre la corruption du siècle, ou pour parler comme eux, la Délivrance. — C’est, du pur pathos. — Eh bien, franchement, je préfère les Revues de l’Olympia. — On n’y voit que du feu. — Tandis qu’à l’Olympial’on voit des jambes. — Arrivons au fait, dit le louvetier ; comment s’y prennent-ils, vos machinistes ? Ils sont en train de fonder une Société de Secours Mutuels entre tous les habitants, sans distinction de rang ni d’opinion. D’après eux, lorsqu’ils auront trois ou quatre millions d’adhérents, c’est-à-dire le dixième de la population, cela suffira pour la formation d’une élite qui entraînera le reste par l’exemple et par l’influence. N’a-t-il pas suffi de vingt-cinq mille Francs-Maçons pour conduire Je pays dans un autre sens ? — As-tu fini ! — Oui. — Ouf ! Ce que je suis content !