La conversion d'un grand pécheur, ou Lettre d'un pénitent de marque à son confesseur . Par l'auteur des Remontrances du parterre

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impr. Petit (Paris). 1814. 38 p. ; in-8.
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Publié le : samedi 1 janvier 1814
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D'UN
OU
LETTRE
D'UN PÉNITENT DE MARQUE
A SON CONFESSEUR.
PAR L'AUTEUR
SES REMONTRANCES DU PARTERRE.
A PARIS.
CHEZ PETIT, Libraire de S. A. R. MGR. LE DUC
DE BERRI, Palais Royal, Galerie de bois, n°. 257.
1814.
D'UN GRAND PECHEUR
ou
LETTRE
D'UN PENITENT DE MARQUE
A SON CONFESSEUR.
MON RÉVÉREND PÈRE
JE commencerai par vous expliquer pourquoi
je vous adresse ma confession par écrit, au lieu
de vous la faire dans les formes accoutumées ;
c'est que je connais mon caractère, et que,
malgré les bonnes dispositions où je me trouve,
je ne serais pas sûr de ne point vous maltraiter
(2)
s'il vous arrivait de me faire des représentations.
Vous avez dû entendre dire que je ne les aime
pas; et je craindrais que mon naturel ne se ré-
veillât avec vous là-dessus. Je me méfie singu-
lièrement de mon pied et de mon poing qui
sont, en général, d'une vivacité excessive , sur-
tout à l'égard des personnes que j'aime. Quant
aux autres, je ne les corrige pas moi-même;
et je vous assure qu'elles n'y gagnent rien; car
j'ai toujours eu, dieu merci, des serviteurs fort
disposés à se charger de cette besogne, et aux-
quels je n'ai jamais eu à reprocher aucun
adoucissement, en fait d'exécution d'ordres de
rigueur. Du reste, mon Révérend Père, si les
circonstances n'avaient pas changé pour moi,
bien loin de me faire un scrupule de vous
battre, je m'en ferais un vrai plaisir. Ce serait
pour vous une grande marque de faveur. Je
n'ai jamais déchargé ma colère sur un homme
de mon affection, je n'ai jamais appliqué à
un de mes favoris deux coups de pied dans le
ventre ni seulement un coup de poing sur la
figure, sans lui donner, le lendemain, une
croix de mérite, une dotation de douze mille
francs, une charge lucrative, ou quelque autre
sujet de consolation de ce genre. Mes courtisans
( 3)
ne s'y trompaient pas; ils savaient calculer à
livres sous et deniers, ce que rapportait une
avanie, une gourmade, ou un coup de chaise
sur les épaules. N'en recevait pas qui voulait; et
je leur tenais quelquefois la dragée haute.
Sans y songer , mon Révérend Père, je suis
déjà entré en matière par le chapitre des em-
portemens. C'est, je pense, celui qui, dans le
cours de ma domination , a été le plus fertile
en entreprises gigantesques, en guerres insen-
sées et en évènemens tragiques. De ma vie je
ne suis revenu sur une sentence prononcée,
ou sûr un ordre donné dans la colère. Ce qui
n'aurait causé à un autre qu'un léger mou-
vement d'humeur, me causait, à moi, des
crispations et des fureurs pendant lesquelles je
prenais des résolutions absurdes ; et par la seule
raison que j'avais dit une sottise, ou fait une
menace, je m'obstinais ensuite à les" réaliser-
sans rime ni raison. Quelques-uns de mes cour-
tisans profitaient ordinairement de ces momens
-là, pour se faire donner des coups, dans l'espé-
rance d'obtenir plus vite une dot pour leurs
nièces, des régimens pour leurs fils et des
recettes générales pour leurs cousins. Cette
tactique qui, de leur part, consistait à me faire
1*
(4)
de sages remontrances, leur réussissait bien
pour avoir des coups, mais ne répondait pas
toujours à l'autre partie de leur calcul ; car la
même tempête de colère les renversait souvent
comme des roseaux, et les brisait à tout jamais.
Les plus habiles d'entre eux, mon Révérend
Père, étaient ceux qui profitaient des mêmes
circonstances pour me donner de mauvais con-
seils , pour m'entretenir dans mes folles réso-
lutions, et sourire aux passions dont ils me
voyaient agité. Ils me vendaient leur conscience
fort cher ; mais du moins, je n'ai pas à me
reprocher de les avoir plus estimés que les
autres. J'ai toujours su à quoi m'en tenir sur
leur caractère et sur leur genre d'adoration»
Le fait est que je croyais avoir besoin d'encens,
pour ma santé, et que je trouvais en eux des
gens qui, non-seulement portaient bien l'en-
censoir , mais qui chantaient un peu mieux
que d'autres, les cantiques et les louanges que
j'aimais le plus. Je ne m'en accuse pas moins
de leur avoir laissé, faire, à si bon marché, des
fortunes colossales et scandaleuses dont ils sont
heureusement dispensés de rendre compte aux
hommes, mais dont ils auront, je pense, bien
de la peine à rendre compte à Dieu.
( 5)
Puisque nous en sommes à l'article de mes
prodigalités, j'ai à m'accuser, mon révérend
Père, dé toutes les fautes que la vanité peut
faire commettre en ce genre. Tandis que , par
économie, je rognais, tous les ans, un pouce
ou deux de l'habillement de mes troupes , et
que je portais moi-même un vieux chapeau
chiffonné, je distribuais, à pleines mains, l'or,
les diamans et les plus riches produits du luxe
de l'Asie ; j'ordonnais des pompes inutiles; je
donnais des fêtes sans goût ; j'enrichissais les
premiers venus , sans discernement et sans
motif; j'autorisais des pillages secrets au profit
de certains favoris, pour les mettre en état de
briller , et pour me faire honneur de leur ma-
gnificence; comme si la mienne , quoique fort
mal entendue, n'avait pas coûté assez cher,
et n'avait pas mené les choses assez vite.
Mais de toutes les prodigalités que ma cons-
cience me reproche, celle que je me suis per-
mise à l'égard des poëtes , des gens de lettres
et des comédiens, sont incontestablement les
plus extravagantes. Il y a telle ode , telle rap-
sodie, et telle pièce de théâtre, qui n'ont jamais
valu six francs de bon argent, et qui m'ont
coûté à moi, en purésens et en pensions, plus
(6)
de cinquante mille écus. Je suis peut-être te
seul homme de France qui n'ai pas oublié un
certain vaudeville intitulé : La Colonne de-
Roshach. La raison en est toute simple ; c'est
qu'en fait de dépenses ridicules et de libéralités,
folles, il me rappelle ce que j'ai fait de plus fort
dans ma vie. Il y a bien encore, quelque part,
un couplet qui m'est confusément resté sur la
conscience , et qui m'a coûté dans le tems, dix
mille francs de pensions viagères ; ce qui ne
représentait heureusement que cent mille francs
de capital. Il me souvient en gros que les deux
tiers de ce couplet s'appliquaient au brave
Danois, et le reste à moi ; comme le brave
Dunois était mort, je payai pour nous deux.
Les torts que j'ai eus en ce genre, ne m'ap-
partiennent cependant pas à moi seul. Je m'étais
donné , pour Ministre des arts et de la littéra-
ture, un homme qui malheureusement n'était
pas Ministre du goût. Je ne sais où il ramassait
toutes les drogues qu'il ma faisait acheter; mais
il abusait, indignement de ma qualité d'étranger,
pour me tromper sur des choses dont il savait
bien que je ne connaissais pas la valeur. Il est
vrai qu'en cela ma vanité l'aidait merveilleuse-
ment. A force de me répéter que j'avais dans la
(7 )
tête les siècles d'Auguste et de Louis XIV, il
avait fini par me persuader qu'il m'était aussi
facile de créer des orateurs et des poètes, que
des juges de paix et des auditeurs. Plus il me
demandait d'argent pour l'encouragement des
lettres et des arts, plus ils me semblaient re-
prendre d'éclat ; et je croyais réellement que
le siècle de Louis XIV était au fond de ma
cassette.
Ce fut surtout à l'occasion de la naissance
de mon fils., que le Ministre dont je parle mit
le comble aux illusions que je m'étais, faites là-
dessus. Je me rappelle qu'un matin il entra
dans mon cabinet, suivi de deux grandes cor-
beilles d'odes , de poëmes et de chansons. Il
m'assura que tout cela était marqué au coin du
grand siècle ; et je trouvai plus court de m'en
rapporter à lui, que d'en juger par moi-même.
Comme ma cassette se trouvait un peu avariée
dans cette circonstance , il me proposa un ex-
pédient que je goûtai fort; c'était de m'emparer
de tout le revenu des journaux, pour le faire
servir de récompenses aux poètes , de gratifi-
cations aux comédiens , et d'encouragemens
à la police-, chemin faisant. Quand il me vit
(8)
adopter cette idée, il s'écria de toute la joie de
son âme :
Dieu sait comme les vers chez vous s'en vont couler ! (i)
Cette exclamation fit taire en moi l'espèce
de scrupule que je m'étais fait d'abord de ma
décision qui, à dire vrai , ne me paraissait pas.
trop paternelle , pour un jour de fête comme
celui-là. Je m'en confesse en tant que de be-
soin , surtout si cela peut consoler de pauvres,
journalistes auxquels je n'ai jamais eu d'autre
reproche à faire que celui de m'avoir gâté l'es-
prit par leurs louanges , leurs flagorneries et
leurs adorations.
Pendant que j'ai la main sur la conscience ;
mon Révérend Père, je ne veux pas me borner
à vous parler de mes prodigalités ; je dois vous
apprendre sur quoi était fondé le système que
ma politique s'était fait là-dessus.
J'avais cru remarquer que l'amour de l'ar-
gent entrait pour beaucoup dans l'esprit géné-
ral du siècle. Ce goût se cache sous la forme
des honneurs et de la chevalerie ; mais il a beau
se déguiser, on découvre crue c'est lui qui do-
(1) Boileau.
(9)
mine sur tous les autres. On aime fort à s'illus-
trer , à se distinguer dans la profession des
armes , à se faire des noms historiques ; mais
avant tout on veut dîner ; on vise à l'aisance et
à la fortune. Sous mon règne, plus particuliè-
rement que dans d'autres tems , on a eu cette
manière de voir. La raison en était toute simple.
Avec moi, on ne se fiait point à l'avenir. Ma
faveur était capricieuse. Mon sort lui-même
était éventuel, et tous mes jours étaient, pour
ainsi dire, sans lendemain. Les existences qui
s'unissaient à la mienne, étaient naturellement
incertaines comme elle. Tout le monde cher-
chait donc à profiter d'un moment que chacun se
figurait plus ou moins court, et qu'on craignait
de voir finir avant qu'on eût eu le tems d'a-
chever ses affaires. Cela est si vrai que ceux de
mes compagnons de fortune-, qui avaient pourvu
à leur avenir, ne se souciaient pas du tout de le
passer avec moi. Si je suis regretté de quelques
uns, ce doit être infailliblement de ceux qui n'é-
taient encore riches qu'en espérances, ou qui s'é-
taient amusés à faire les traînards. J'ignore s'ils
m'en savent gré ; mais c'était réellement pour
leur plaisir, que je voulais passer le reste de ma
vie à faire la guerre; sans cela, il y avait Iong-tems,
( 10)
que je n'avais plus aucune raison pour la conti-
nuer. Ma fortune , à moi, était faite; et à ma
place, un autre s'en fût tenu là. Mais je craignais
de faire des jaloux , et je voulais qu'il y en eût
pour tout le monde. Voilà pourquoi j'étais si
indifférent à la perte des hommes que j'avais le
plus comblés d'honneurs et de biens. Cela faisait
place à d'autres ; les cadets succédaient aux
aînés; c'était un mouvement continuel de suc-
cessions qui ne restaient jamais vacantes , et
auxquelles je voulais voir tout le monde parti-
ciper tour-à-tour. C'était donc uniquement
pour l'amour des autres que je restais dans une
carrière où il n'y avait plus rien à faire pour
moi ; et comme il était clair que c'était surtout
de l'argent qu'on voulait, j'étais bien obligé de
me régler en conséquence, et de me prêter à
ce goût dominant.
Convenez, mon Révérend Père, que ceci
doit un peu atténuer les reproches qu'on me
fait et que je me fais à moi-même , pour avoir
été si prodigue d'hommes , et pour avoir gas-
pillé à la guerre des armées qui, sans moi,
seraient encore l'honneur de la France et l'ad-
miration de l'Europe. A la vérité, je favorisais
volontiers, et j'entretenais par inclination , ce
( 11 )
mouvement général de folie et d'ambition qui
précipitait tant de braves dans les périls de ma
fortune et de mes entreprises. Mais de tous
côtés on m'accablait de demandes , et on
m'obsédait de démarches dont je ne pouvais
me débarrasser que par la guerre. Toutes les fa-
milles patriciennes me demandaient des grades
militaires pour leurs enfans, et elles n'avaient
de repos que quand je les avais fait tuer. Toutes
les écoles militaires se mettaient en insurrec-
tion pour obtenir la même faveur. Les lîeute-
nans voulaient avoir les épaulettes de leurs ca-
pitaines , et les capitaines celles de leurs colo-
nels. Ceux-ci souhaitaient mille morts à tous
les généraux ; les boulets ne portaient pas assez
loin. La roue de l'avancement ne tournait pas
assez vite ; c'était à qui la pousserait le plus
fort ; et comme des milliers d'hommes s'y ac-
crochaient à la fois , il fallait bien qu'elle en
écrasât quelques uns.
Sous ce point de vue, mon Révérend Père ,
il faut déduire de mon compte tous les accidens
qui sont arrivés, sous cette roue , à ceux qui les
ont cherchés. Quant aux autres, je suis obligé
de les prendre tous à ma charge ; car il est vrai
de dire que , sur les deux cent mille enfans que
(12)
j'enlevais chaque année , il y en avait fort peu
qui eussent provoqué la guerre, et qui n'eussent
donné la meilleur part d'avancement pour le
plus mauvais congé. Ils étaient en général si
peu échauffés par les magnifiques perspec-
tives de gloire qui s'offraient à eux de toutes
parts , que dans la campagne de Russie, par
exemple, ils ne pouvaient seulement pas com-
prendre pourquoi ils étaient là. C'était pourtant
une chose bien facile à entendre , et que je dois
aussi vous expliquer, mon Révérend Père ;
pour que vous n'imaginiez pas que celte fa-
meuse guerre ait été déclarée sans rime ni rai-
son ; comme on l'a prétendu.
Le fait est que le sucre était fort cher, et
qu'en France on le payait six francs la livre,
tandis qu'en Russie il ne se vendait que trois
francs. Cela venait de ce que l'Empereur
Alexandre s'était un peu relâché sur le système
continental que je lui avais fait adopter. Or,
n'était-il pas à craindre que son sucre ne trouvât
moyen de filtrer vers le midi, et qu'on ne vînt
à s'en procurer en France à raison de quatre
francs la livre ? Si donc je n'étais pas allé au-*
devant de ce malheur avec une armée de cinq,
cent mille, hommes, on aurait probablement
(13)
Vu le prix du sucre baisser de deux francs la
livre, ce qui aurait été une chose déplorable,
et une vraie calamité. Eh ! bien ! il y avait pour-
tant des esprits bornés qui ne comprenaient
pas cela ! il y a même des mères qui m'en
veulent encore d'avoir fait tuer leurs enfans
pour maintenir le sucre à six francS la livre , et
qui, au risque de ne le, plus payer que quatre
francs, auraient mieux aimé garder leurs fils à
la maison ; il y a vraiment des gens bien difi-
ciles à contenter!
La nécessité des sacrifices d'hommes que j'ai
faits, dans cette campagne de Russie, vous est,
sans doute, démontrée à vous, mon Révérend^
Père, qui avez du bon sens et de la raison. Mais
il y a eu dans cette guerre , comme dans toutes,
celles que j'ai faites , des circonstances acces-
soires que ma conscience me reproche, et qui
ne vous paraîtront peut-être pas déplacées dans
ma confession. Je m'accuse, par exemple,
d'une dureté de coeur inconcevable, et qui n'est
point, je crois, dans la nature de l'homme.
Jamais je n'ai senti mes entrailles s'ouvrir à la
compassion. Jamais je n'ai éprouvé une émo-
tion de pitié. C'est une sensualité pour moi que
de me promener sur un champ de bataille bien
(14)
jonché. Ce n est point, comme Vitellius, pour
y chercher des cadavres d'ennemis morts, et
pour en respirer l'odeur. Je ne sais pas dire
par quel attrait j'y suis conduit, ni par quel
charme invincible j'y suis retenu. Mais ces pro-
menades ont pour moi quelque chose de déli-
cieux. J'éprouve un secret plaisir à fouler sous
les pieds de mes chevaux , des milliers de braves
qui viennent de se sacrifier pour moi. La vue
de mes blessés ne m'inspire rien. Je leur refuse
toute espèce de secours et de consolations.
Leurs prières m'impatientent. Je m'éloigne
d'eux avec un air qui leur reproche de m'être
devenus inutiles, ou de n'être pas morts pour
cesser de m'être à charge. C'est sans calcul
que j'agis ainsi. Ma réflexion m'a toujours
condamné en cela; et cette dureté d'ame est
évidemment dans ma constitution. Mon in-
sensibilité a quelque chose de machinal qui
se reproduit sous les mêmes formes et de la
même manière, dans toutes les occasions.
Voilà , mon Révérend Père , un de ces aveux
qui révèlent mon naturel. Quelques traits par-
ticuliers caractériseront mieux que mes expres-
sions cette sécheresse de coeur que je ne saurais
définir.

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