La Créode et autres récits futurs

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Avec un sommaire de dix-neuf nouvelles, La Créode propose une sélection courant sur plus de trente années de création littéraire. Un imposant volume qui ambitionne de présenter l’exceptionnel talent de Joëlle Wintrebert, l’un des tout meilleurs écrivains de science-fiction contemporains et l’une des rares femmes du domaine ; un recueil qui se veut avant tout une invite à la découverte d’une des œuvres les plus fascinantes de la SF moderne. Au programme, donc : un avant-propos signé Yves Frémion, dix-neuf récits, dont un inédit et un Prix Rosny Aîné, une postface de Joëlle Wintrebert, une étude par Roland C. Wagner, une interview, une bibliographie exhaustive. La Créode rassemble des récits jamais réunis, une sélection qui se veut le « best of » des meilleures nouvelles de science-fiction de Joëlle Wintrebert.
Publié le : jeudi 2 septembre 2010
Lecture(s) : 24
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843441530
Nombre de pages : 342
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Extrait de la publicationJoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs












JoëlleWintrebert


LaCréode
(etautresrécitsfuturs)

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2JoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs














RecueilcomposéparRichardComballotetOlivierGirard.

ISBNPDF:978-2-84344-152-3
CodeSODIS:NU82133

Parution:septembre2010
Version:1.2–04/01/2011

Illustrationdecouverture©2009,PhilippeCaza
©2010,leBélial’,pourlaprésenteédition
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(WIN)TREBERT
&
TREBERT(NIW)

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Pièceenunacte
enpréfigurationd’unOUvroirdeSCIence-FIctionPOtentielle


Personnages:
Jo,maîtrethérapeuteduPalais
Elle,anonymecoursièredesonservice


Acteunique


Jo
IlfautallerchercheruntubedenunatakpourleRoideslimacesquilentement
s’empoisonne.

Elle
J’ycours.

Jo
Ilfautaussidescachetsdecréodepourlemaître-feuquiestallergiqueaupollen.En
findejournée,ildécline,cen’estplusqu’unmaître-feudesarmentsquis’éteint.

Elle
J’enramèneaussi.

Jo
Penseégalementàdesdosesd’océanideeninjectionpourlesouveraindesOuraniens
debrumequin’estplusqu’uncréateurchimérique,carilnebandeplusguère.Devantlafille
deTerre2,danslachambredesable,iln’assureplus.Sonfilsaspireàluisuccéderetpour
sonhéritier,iln’estdéjàplusunprincepourYoan,maisunvieuxconàpousserdansla
tombe.

Elle
Ilfautautrechoseencore?

Jo
Lesdiablesblancsdelacolonieperdueaimeraientaussidesstimulantspourleurs
jeuxolympiquesdelachanson,ilsveulentgagneràtoutprix…

Elle
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Maisellessonttruquées,leursolympiades…

Jo
Oui, mais sans leur vin de la colère, cette efficace potion de Chromoville, leurs
chanteursneserontquedescanarisfantômesfaceauxAmazonesdeBohêmeavecleurtube
«Hurlegriffe»…

Elle
Eteux,ilsvontchanterquoi?

Jo
Untrucdansantquis’appelle«Kidnappingentélétrans»,maissitunecourspas
chercherleurdopetoutdesuite,yaurapasdetransesetilsnepasserontpasàlatélé!

Elle
Jesuisparti,maître!

Jo
Pasparcettenavette-là,tuvasencoretetromperd’univers…Pourlapharmacie,faut
prendreleslignes1983,1984ou1985,situprendscellesde01à19commeladernière
fois,tuvasteretrouverdansl’universde


Frémion

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LaCréode

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«Etlareligiondusoleil,c’estlareligiondel’homme,maisquine
peutriensanslafemme,sondouble,oùilseréfléchit.
Lareligiondel’UNquisecoupeenDEUXpouragir.
PourÊTRE.
Lareligiondelaséparationinitialedel’UN.
UNetDEUXréunisdanslepremierandrogyne.
QuiestLUI,l’homme.
EtLUI,lafemme.
Enmêmetemps.
RéunisenUN.»
AntoninArtaud,
Héliogabale



Ilrugit.C’étaitledernierjeuinventéparlesjeunesOuqdar.Peud’entreeuxarrivaient
àreproduiretoutelagammedessonsémisparleuranimalfétiche.Damballahseulen
maîtrisaittouteslesmodulations.
Ilrugitetsoncriserépercutalongtempsdemiroirenmiroiravantdesebrisersurles
paroisrocheuses.L’acoustiqueétaitparfaitedanslecirquedésert.Damballahaimaits’y
installer dès l’aube. À cette heure, il pouvait chevaucher ses rêves sans risque
d’être
interrompu.
Damballahrugitencoreunefois.Pourleplaisir.C’étaitlecridulionblesséetlejeune
Ouqdarétaitpresquetropconvaincant.Leshurlementssontdessoupapesquipermettent
d’exhalerbiendessouffrances…
Pacifié,Damballahenfouitsoncorpsdansleglaisor.L’actionmécaniquedusilenrichi
dénoualesnœudsmusculairesquiavaientrésistéaucrietDamballahsedétendit.Audessusdesatête,traînéespâlesdanslecielbleumarine,lejournaissanteffilochaitlanuit.
Bientôtlesmiroirscapteraientlespremiersrayonsdusoleil,transmettantleurchaleurau
système de régulation du bassin, et le glaisor s’échaufferait lentement jusqu’à la
températureidéale,maisDamballahaimaitquelesilfûtfrais,presquefroid.Ilpréféraitse
sentirvivifiéqu’amolli.Dumoinsc’estcequ’ilsedisait,cequ’ildisaitauxautres.Illui
arrivaitdes’avouercequil’attiraitaussitôtenceslieux:leurvide,l’absencedebruit,de
vie.Cetenvironnementdésertéluiétaitdevenuindispensable.Là,danslecirque,loindela
promiscuitéduvivariumoùilnepouvaitéviterlesjeunesdesarace,chaqueaubenouvelle
luipermettaitdebasculerdansunautreunivers.Sonespritlibérégagnaitlesnuesque
cisaillaientlesvents,etsoncorpsaspiréparlesmillebouchesduglaisorretournaitau
néantdontilétaitissu.
Damballahémitunfeulementénervé.Ilsesentaitàvif.Ilmauditsoncorpssans
réussiràréduirelatensionquigrinçaitdanssonêtre.Cettecertitudequ’ilavaitdesa
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Extrait de la publicationJoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs
différence,desonunicité,malgrél’impitoyableressemblanceaffectéeauxOuqdar,cette
certitudequ’ils’étaitforgéedetoutespiècesàl’encontredesloisédictées,ilsuffisaitdonc
d’unbanalmécanismephysiologiquepourlaremettreenquestion?Nepouvait-ilenrayerla
germinationdesoncorps?Serait-ilréellementl’esclavedesescellulesreproductrices?
Cettepassionexclusivequ’iléprouvaitpourlui-même,survivrait-elleaudédoublementde
sonorganisme?
Damballahneconnaissaitquetropbienl’irréversibilitéduprocessusetsoncaractère
inéluctable. La survie de l’espèce dépendait de la Créode, ce «chemin nécessaire»,
obligatoire,dudéveloppementdesOuqdar.
Damballahrêvaitsouventsurleslivresanciensquiluiavaiententrouvertl’univers
ancestraldesOuqdar.Ununiversoùchaqueêtreétaituniqueetlibredesareproduction,
libredelarefuserou,s’ill’acceptait,d’enchoisirlemomentaveclepartenairedesonchoix.
Lesdeuxsexesétaientalorsindispensablesàl’élaborationd’unnouvelOuqdar.Damballah
comprenait, pour en avoir souvent maudit l’extraordinaire inconséquence, quelles
motivationsavaientprésidéàlatransformationdéfinitivedel’héréditédesonpeuple.Il
avaitassimilémalgrésonabstractionlafiguretriangulaire:surpopulation-famine-guerre.
L’histoiredesOuqdarenfourmillaitd’exemples.Lederniers’étaitdéroulésouslaDynastie
desHuplane,lorsdescroisadesreligieusescontrelestenantsdelaScience«Sorcière»
décrétéehors-la-loi.Laquelleauraitétéannihiléesilescroisadesn’avaientpascoïncidé
aveclarévolted’unpeupletropnombreux.LaGuerredesGueuxquis’ensuivit,attiséedans
lesdeuxcampsparquelquessatellitessansscrupules,faillitanéantirlaplanèteetdétruisit
lestroisquartsdesonbiotope.
Dansl’effroyabledésordrequiavaitsuccédé,desrègneséphémèresavaientédicté
ChartesurChartepourorganiserlasurvie,maispersonnen’avaitlacarrurenécessaireàles
fairerespecter.Ellesavaienttoutesétédésavouées,aveclarupturedesalliances,aucours
delaDécenniedesParjures.L’anarchiequienrésultaauraitpulvériséFarkissiellen’avait
étéjuguléeparunautocratequesonextrêmehabileté,additionnéed’untalentdetribun
charismatique,etfortementétayéeparunemilicehyperorganisée,installasurletrôneen
troismois.
Ami des Sciences, Hélios le Grand régna en despote éclairé. Sachant que la
surpopulationdeFarkisétaitunphénomèneendémiquequiserésolvaittoujoursdans
d’effroyables tueries et qu’il allait se trouver aggravé du fait de la destruction de
l’environnement, il lui chercha des solutions et les trouva. (Du moins, l’équipe de
généticiensquitravaillaitpourlui,maisseullenomd’Héliosestpasséàlapostérité.)
En un siècle, le potentiel génétique des survivants de la Guerre des Gueux fut
radicalementmodifié.LesOuqdarquirefusèrentdeseplieràlaTransformationfurent
déclarés«Traîtresàl’Espèce».Onlesélimina.Lamutationpermettaitàchacun,arrivéau
troisièmestadedesacroissance,d’ameneràmaturitéunepartiedelui-mêmeetdes’en
délivrerparscissiparité.
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Damballahn’arrivaittoujourspasàcomprendrepourquoilesgénéticiensn’avaient
pas supprimé les sexes mâle et femelle désormais dépourvus de leur signification, et
surtoutpourquoicesorganesinutilesn’avaientpasmutéaucoursdestroismillesixcents
ansquiavaientsuivilaTransformation.IlavaitsouventposélaquestionàRanys,son
tuteur.Iln’avaitjamaisreçuenretourquedesréponsesévasives.Damballahsoupçonnaitle
prêtreden’ensavoirrienlui-mêmeetdesecontenterderépéterlaversionofficiellesans
l’avoirassimilée.Desesassertionsconfuses,ilressortaitquelesOuqdarauraientgardédes
hormonessexuellesmixtes,lesquellesétaientcenséesexpliquerpourquoichaqueOuqdar
porteurd’unbourgeonsexuelmâlenedonnaitjamaisnaissancequ’àunêtreporteurdela
dépressioncirculaireféminine,lequelsedélivraitàsontourd’unOuqdar«enrelief»,et
ainsidesuite.Horscettedifférence,riennepermettaitdedistinguerun«mâle»d’une
«femelle».
Cemarquageétaitd’autantplusabsurdequel’accouplement,devenutaboubiendes
sièclesauparavant,étaittotalementtombéendésuétude.Nul,jamais,nelepratiquaitplus.
Damballah pensait quant à lui que les «sexes» n’étaient rien d’autre que les points
d’ancragedesbourgeonnements.Àl’ombilicconvexecorrespondaitunombilicconcaveet
réciproquement.C’étaittout.
LejeuneOuqdarsecomplaisaitdanscetteanalysequiluirestituaituncorpsvierge,
lisse, sur lequel il pouvait imprimer les plus subtiles, les plus fantasmatiques des
différenciations.Illuiétaitd’autantplusinsupportabledevoircecorpscommenceràse
boursoufler,d’imaginerladéformationprogressivequiallaitl’affecterdesmoisdurant.
Dépossédédesonlibrearbitre,puisquecemécanismes’étaitdéclenchécontresa
volonté,violédanssonintégrité,Damballahhurlaitpartouteslesfibresdesonêtrerévulsé,
tandisquelescellulesdesonorganismecontinuaientimplacablementlafabricationdecet
autrelui-même,doubleentretouslesdoubles,jumeaumaudit.


Ilyeutunscintillementet,presqued’unseulcoup,lerayonnementd’Iswararépercuté
demiroirenmiroirs’emparadubassin.Damballahgrogna,accueillantavecundéplaisir
évident ce qui, matin après matin, avait jusqu’alors renouvelé chez lui le même
émerveillement.Ils’arrachaausilets’ébrouapesamment.Lesyeuxclos,ils’offrituninstant
auxradiationssolairesetlestraînéesduglaisorparurents’enflammersursapeaunoire.
Puis,enjambantlamargelleoùl’attendait,lové,sonfamilier,ilplongeadanslecanald’accès.
Il tourbillonna un moment sur place pour désagré-ger les parcelles de glaisor qui
l’engluaientencoreetquandilfitsurface,sesfinesécaillesnoiresluisaientd’unéclatmat,
viergedetoutesouillure.
Damballahs’approchadeDido,sacouleuvre,etleursregardssemblablesserivèrent
l’unàl’autre.Lespupillesduserpents’étrécirent.Dressanthautlatête,Didofrappadeson
museauleslèvresdesonmaître.Damballahadoraitlesbaisersdesonfamilier.Lacouleuvre
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étaitexclusive,jamaisellenesaluaitainsiunautreOuqdar.Paresseusement,commepour
s’étirer,Didodéroulaitlesdeuxmètresdesoncorpssinueux.
Damballah,lorsqu’ilétaitplusjeune,s’étaitsouventimaginéqu’ildéchiffreraitunjour
leshiéroglyphessombressertisdanslejadedelapeaudeDido.Ilétaitsûralorsque
dévoilerleursecretluidonneraitlaclédetoutesseshantises.Deuxstadesavaientcoulé
depuis,lanaïvetédel’enfances’étaitenfuie.Damballahl’appelait,quelquefois,detoutesses
forces.Maisiln’yavaitplusrienàespérer.LejeuneOuqdars’étaitdésenchanté.
Perdudanssonsouvenir,Damballahcontemplaitlacouleuvrecommeautraversd’un
voile.Didoavaitenroulésatêteautourdupoignetdesonmaîtreetl’orangevifquicernait
commeuncollierlecoudel’animalétaitleplusbeau,leplusmagiquedesbijouxsurlapeau
noire.
Damballahémitunsifflementmoduléet,défaisantsonétreinte,lacouleuvreglissa
jusqu’àl’eau.Nageantdoucementdeconcert,ilss’éloignèrentducirqueendirectiondela
Cité.


Autemple,Ranysattendaitdéjàsonpupille.Ilétaitinquiet.Sonrôleavaittoujoursété
depréparerlesOuqdaràsubirsansheurtsleprocessusdelareproduction.Iln’avaitjamais
failliàcettetâchequ’iltrouvaitexaltante.Ranysétaitenclinaumysticisme,maisqui,dela
CastedesPrêtres,nel’étaitpas?Lascissiparité,événementunique,essentiel,delavied’un
Ouqdar,l’avaittoujoursfasciné,bienqu’ilnes’enreprésentâtpastrèsbienlemécanisme.Il
avaitessayédecomprendre,interrogélesspécialistes…Iln’avaitpassudéchiffrerleurs
réponses.Danslestempsquiavaientprécédésonintronisation,ilavaiteudesdoutes,des
penséessacrilèges:sonpeuplevieillissaitetsonsavoirseperdait.Indubitablement,plus
personne,pasmêmeleSchamasch,neconnaissaitlesdétailsdelamutationperpétréesurle
corpsdesOuqdar.Ranysavaitapprisquetroiscentsansplustôtdesgénéticiensavaient
cherché les moyens de provoquer une autre scissiparité. Bien sûr, ils avaient échoué.
Commentcontrôlerunphénomènequivousdemeureinexplicable?
Ranysdoutait.Ilavaitsouhaitépassionnémentyvoirunpeuplusclair,maisplusilen
savait,plusl’ombreobscurcissaitsavue.
EtpuisKhimerluiavaitenvoyéunsonge:
«Pourmeservir,avaitgrondéladéesseensecouantsacrinièresiflamboyantequ’ilne
pouvaitlaregarderenface,pourmeservir,petitprêtre,iln’estpasnécessairequetu
connaisseslesréponsesàtoutestesquestions.Tudoisfairetablerasedebiendesfaux
problèmes.Demain,tuboirasl’Ovogên.Monphiltret’apporteral’oubli.»
Lavisions’estompaitdoucementetRanys,uncourtinstant,distingualefacièsléonin
oùs’entrouvraitl’abîmedoréduregarddeKhimer.Laqueuededragondéchiralesbrumes
quistagnaientautourdeladéesseetlegrondementsefitentendreencoreunefois:
11JoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs
«Jetediraiunedernièrechose,petitprêtre.J’aimel’harmoniequirègnesurton
peuple.QuelesOuqdarcroissentetsemultiplientànouveauetcetteharmonieserarompue
ainsiquemonallianceavectarace.»
Etladéessedisparuttoutàfait,laissantRanysémerveillé,touteshésitationsenvolées.


Le lendemain, l’élu de Khimer devint prêtre et goûta au breuvage sacré. Depuis,
chacune de ses hésitations métaphysiques avait été balayée par l’Ovogên. Jusqu’à
Damballah…
La révolte du jeune Ouqdar était si grande, ses interrogations si précises, qu’un
bouillonnements’étaitréveilléchezRanys.Lephiltrenel’avaitpascalmé.Ildevaitsefaire
violencepourresterimpassiblelorsdesséancesavecsonpupille.Lafailleétaitenlui,
s’élargissantjouraprèsjour,fendantsonêtreendeuxcommepouruneautrescissiparité.
Commentrefoulerlacertitudedel’extinctiondesaraceàlongterme?Pourquoin’existait-il
aucunestatistiquesurlerenouvellementdelapopulation?Plusdetroismilleanss’étaient
écoulésdepuislaTransformation.Ilétaitimpossiblequ’iln’yeûtjamaiseuderecherches.
Et s’il y en avait eu, pourquoi seraient-elles demeurées secrètes, sinon pour cacher
l’irréversiblediminutiondunombredesOuqdar?
Certes,cesdernierssemblaientinvulnérables:leursprédateursavaientdisparu.Ceux
qui n’avaient pas été éliminés jadis dans des chasses sanglantes l’avaient été par les
radiationsmortellesdistilléesdansl’atmosphèreaucoursdelaGuerredesGueux.Parqués
dansdesréserves,lessurvivantsétaientl’objetd’unesurveillancetrèsstricteàlaquelle
présidaientl’eugénismeetlecontrôledunombre.Cecontrôlepouvaitdonnerlieuàdes
fêtesaussisuperbesquecellesdesLéonyales,chassesaulionquirevenaientunefoisl’an.À
cesfêtes,pimentéesparuncertainrisque,seulslesOuqdarquiavaientdépasséletroisième
stade(etdoncmenéàbienleurscissiparité)pouvaientparticiper.Lesaccidentsétaient
pourtantrarissimes,etlepouvoirderégénérationdupeupledeFarkisayantétédécuplé
par la Transformation, jamais un Ouqdar ne succombait à de simples blessures. Pour
mourir,ilfallaitqu’ilfûttuésurlecoup.Cequi,demémoired’Ouqdar,n’étaitjamaisarrivé
aucoursdesLéonyales.
SurFarkis,laterretremblaitquelquefois,maislesCitésnebougeaientpas.Leurs
muraillesélastiquesavaientabsorbélesondesdechocdesséismesdepuisdesmillénaires.
Ilsemblaitbienqueriennelesébranleraitjusqu’àlafindestemps.
Quantauxmaladies,ellesavaientdisparuenmêmetempsquelesguerres,commesi,
detouteéternité,leuruniquefonctioneûtétélarégulationdel’Espèce.
Non,lesOuqdarnepérissaientjamaisdemortprématuréesansl’avoirpréalablement
désiré.RanyspriaitsouventKhimerdelesgarderdurazdemaréequiavaitsubmergésa
raceenl’an33del’ÈredesTransformés.LaDécadeSuicidaireavaitcausétroismillemorts
dontbeaucoupnes’étaientpasauparavantreproduitsetn’avaientdoncpasétérenouvelés.
L’Ovogêndataitdecetteannée-làetRanyssoupçonnaitlephiltred’avoirétélancéen
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Extrait de la publicationJoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs
catastrophe pour museler l’angoisse qui ravageait Farkis. Les dossiers et documents
concernantlamutationavaientsansdouteétédétruitslamêmeannée.Ilfallaitempêcher
unretouràlareproductionsexuée.


Uneombrepassadanslalumière.Seretournant,Ranysserralespoingsd’énervement
endécouvrantlacouleuvrequeDamballahportaitcommeuncollier.
«Combiendefoisfaudra-t-ilterépéterquejeneveuxpasvoircettecréatureici?Je
comprendsquetuaimestonfamilier,maisjenesuispasforcéd’éprouverlesmêmes
sentiments!Alors,pourlamillièmefois,dehors!»
Ranys détestait Dido. Pas spécialement Dido, d’ailleurs. Tous les serpents le
révulsaient. Les ophidiens provoquaient immanquablement en lui un malaise obscur,
irrépressible,etiln’arrivaitpasàcomprendrelesentimentpuissantquiliaitlaplupartdes
Ouqdaràcesanimaux.
Lacouleuvresortie,RanysobservaDamballahetdécouvritavecstupeursurleventre
desonpupilleunrefletargentéquiceignaitlebourgeon.
«Approche»,murmura-t-il.
Damballahs’avança,maiseutunsursautderecullorsqueRanysdirigeaverssoncorps
salargemainpalmée.LescontactsphysiquesentreOuqdarétaienttrèsrares.Fermantles
yeux,illaissanéanmoinssontuteurgratterlaboursoufluredesonventre.Excoriéespar
l’ongledeRanys,lesfinesécaillessuperficiellessedétachèrent,révélantlereliefnetdu
bourgeonnementàsondébut…etsacouleur:blancnacré!
UneexclamationdesurprisefusamalgréluideslèvresdeDamballah:
«Commentest-cepossible?
–Tun’avaisrienremarqué?
–Commentest-cepossible?répétaDamballah,perdudanslacontemplationdecette
tacheincongruesursapeaunoire.
–Jen’ensaisrien,ditRanys,regardantladépressioncirculairedesonpropreventre
avecperplexité.Jen’aiencorejamaisvuça.Jamais.Nisurmoi,nisuraucunautredesjeunes
quej’aipréparésàlaSci.
–Incroyable.C’estincroyable,murmuraDamballah,égarédansunesortederêve.
–Rassure-toi.Çavafoncer.Çanepeutquefoncer.Retourneauvivarium.ParKhimer,
ilfautquejeréfléchisseetj’aibesoind’êtreseul!»


Loindefoncerdanslesmoisquisuivirent,lebourgeonnementdeDamballahsembla
gagnerenblancheurtandisqu’ilaugmentaitdevolume.Cen’étaitqu’uneffetd’optique,
maisçan’enétaitpasmoinssaisissant.
13JoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs
Damballahexultait.IlavaitsipassionnémentrefusélaSciqu’ilavaitforcél’êtreà
venir,pourexister,àtémoignersadifférence,affirmantdanssachairmêmequ’ilétait
viergedesdéliresdudémonnoir,dudémonsaturnienquihantaitDamballah.
Damballah exultait. L’armure de son bonheur le protégeait de tout ce qui l’avait
agresséjusqu’alors.IlpassaitsesjournéessuspenduentreCieletTerre,àglisserdansl’eau
des canaux où l’épaississement de son corps et sa nouvelle pesanteur devenaient
négligeables.Iljouaitavecsonfamilier,accomplissantmillecabriolespourleplaisirdevoir
miroitersonventreimmaculédanslerayonnementd’Iswara,etnégligeaitletempleoù
Ranys,impuissant,l’attendaitensetordantlesbras.
S’ilavaitjouiintimementdelaterreursuperstitieusequ’illisaitdanslesyeuxdes
Ouqdarconfrontésàsavue,Damballahn’avaitguèreappréciélacontroversethéologique
dontsoncorpsavaitétél’objet.Unefoisdeplusdépossédédelui-même,Damballahn’avait
assistéquedeloin,spectateurdissocié,àsacomparutiondevantlesthéosophes,dansla
CrypteduBétyle,laPierred’Imprégnation,lapierrenoireetlunaire,lecollecteurdeForce.
Iln’avaitretenudelaquerellequecettehésitation:soncorpsétait-ilsacrilègeousacré?
D’uncôtécommedel’autre,sonimpiétéétaitaucentredeladiscussion.Khimeravait-elle
voulupunirDamballahenl’affligeantdecebourgeonnementlactescent,ouavait-elledésiré
ainsiluiprouversagrandeur?
Commentlesprêtresretinrentladeuxièmeinterprétation,Damballahn’auraitsule
dire.Ilpensait,par-deverslui,qu’elleétaittoutsimplementplusgratifiante.Desaretraite
oùseulsavaientaccèsderaresprivilégiés,leSchamaschavaitrenduceverdict:l’êtreissu
decettescissiparitémystérieuseseraitconsacréàKhimeretdeviendraitl’incarnationdela
déessedansleTemple.Ils’appelleraitAYUDA:Celuiquiprotège,quisoutient,quisoulage…
Damballahétaitsortidelàaveclasensationd’avoirétéfloué.CommesileSchamasch,
enrécupérantAyudaàdesfinsreligieuses,avaitsupplantélejeuneOuqdardanssonpropre
corps.IlréagitencessantdeserendreauTemple,augranddésespoirdeRanys,terrifiéde
nepouvoirleprépareraurituelcomplexed’initiationquiétaitassociéàlascissiparité.La
contrainte par la force n’existait plus sur Farkis, les prêtres avaient dû se contenter
d’envoyerjouraprèsjourdesémissairesdontlesdémarchesavaientétéjouraprèsjour
couronnéesd’unéchec.
Letempspassait.LeSchamaschavaitdonnél’ordreàRanysdes’attacherauxpasde
Damballahafindelepréparermalgréluiàunedélivrancesansheurts.MaisDamballah
fuyaitRanys.Etpluslepupilles’exaltait,plusletuteursedésespérait.
Damballahétaitentraindevivrelaplusdouce,laplusmerveilleusedesaventures:il
découvraitl’amour,cettedimensionabstraiteetentretoutesinsaisissable.
L’éveil d’une conscience étrangère dans son propre corps dédoublé l’avait tout
d’abordtrèsfortementperturbé.Allait-ilunefoisdeplusêtredépossédé?Etcomment
conciliersansconflitlacoexistencededeuxentitésdistinctes?
Etpuis,trèsvite,ilavaitrésonnéenharmonieavecl’échodéforméqu’Ayudalui
renvoyaitdelui-même.Ayuda,fauxjumeau,doubleinversédelui,commelepositifrépond
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Extrait de la publicationJoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs
aunégatifetlejouràlanuit,AyudapermettaitàDamballahdesevivrecomplet,absolu,
indivis,porteurdetouslespotentiels.
Damballah se crut Dieu. Il n’avait rien compris. Mais il allait comprendre. Il lui
manquaitunedimensionsensuelle.Ellevintbeaucoupplusvitequepourlesautrespupilles
et,letuteurn’étantpaslàpourprovoquerladistanciationhabituelle,elleengloutitlejeune
Ouqdardéjàsubmergéparsamétamorphose.
Damballahconnutalorslesabyssessexuelsdeseslointainsancêtresetvécutavec
Ayudadesfantasmesd’accouplementquiprovoquèrentenluil’explosionduplaisir.Ilsut
que les Ouqdar vivaient objectivement, pendant les mois de bourgeonnement
qui
préparaientlaSci,l’undesplusanciensrêvesdeFarkis,lafusiondescontraires,lemythedu
féminin/masculinconfondusenunseulcorps.Dedans…Deuxdans…Cetterévélation
l’éblouitetmitfinauneutreprudentdontilavaitjusqu’alorsqualifiéAyuda.Cettenuit-là,
souslesrayonsdeVariant,lalunedeFarkisqu’ilavaitapprisàaimerdepuisqu’ilvivaitla
nuitdepréférenceaujourpourmieuxéchapperàRanys,cettenuit-là,ils’investitsolennellementUNetUNE.Désormais,ilyauraitLUI,Damballah,etELLE,Ayuda,sasœur,sa
compagne.ParKhimer,commeilallaitl’aimer!


Ranyssurpritsonpupilleunmatin,avantl’aube.Damballahs’étaitendormidansle
bassindeglaisor.Ens’approchantdelui,l’intrusécrasalaqueuedeDidoqu’iln’avaitpas
distinguéedansl’ombreencoredense.Lacouleuvresedressaavecuntelsifflementque,de
terreur,Ranystombadanslebassin.
Réveillé,Damballahn’essayapasdefuir.Ilenétaitarrivéaupointoùtoutcequinese
déroulaitpasàl’intérieurdeluil’indif-férait.Seull’instinctdeconservationl’avaitpousséà
continuerdesecacher,nesenourrissantauxvorescommunesqu’auxmomentsoùnulne
s’ytrouvait.
Lorsquesonpupillesefutdébarrassédusilquilecouvrait,Ranysfutatterré.Le
ventredeDamballahluisaitdoucement,tacheclairedanslapénombre.Ranysjugeaque
l’épanouissementavaitatteintsonapogée.
«IlfautquetutepréparesàlaSci,dit-il.Maintenant,c’estunequestiondejours.
–Iln’yaurapasdeSci»,rétorquatranquillementDamballah.
Savoixétaittropcalme,ellesemblaitvenird’ailleurs,detrèsloin,d’unautretemps
peut-être.Ranysémitunlongsoupir:
«PersonnenepeutrefuserlaSci,Damballah.Personnenel’ajamaisrefusée.Peut-être
parviendras-tuàlaretarder,maisellefiniraparseproduire,malgrétoi.
– Ce n’est pas possible», murmura le jeune Ouqdar. Une angoisse naissante
transparaissaitdanssavoix.«Cen’estpaspossible,dit-ilplusfort,jenepeuxpas,jeneveux
pasmeséparerd’elle!
–D’elle?»interrogeaRanys.
15
Extrait de la publicationJoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs
L’intuitiondecequedevaitêtreentraindevivresonpupilleleclouasurplace.Lui
aussi,jadis,avaitdûluttercontrelesdémonsduféminin/masculin.Luiaussiavaitquelque
tempsfaillibalayerleneutre.Sonpropretuteurveillait…Etpourtant,quelletentation!
«D’elle?répéta-t-ild’unevoixplussourde.
–Tusaisbien»,réponditDamballahsuruntonfrémissant.
Eteneffet,laquestionn’exigeaitaucuneréponse.Leprêtresavait.Damballahémit
unesortedesanglotetRanysfutemplidepitiépoursonpupille.Ilvoulaitl’aider.Par
Khimer,commeilvoulaitl’aider!
«Aide-moi,Ranys,exigeaDamballahcommes’ilavaitperçuledésirduprêtre.Je
mourraisijelaperds.
–Tunelaperdraspas.LorsqueAyudaseraautonome,tupourrasnoueravecelle
touteslesrelationsquetuvoudras.
–Pourquoimemens-tu,Ranys?Toutcequis’estpasséavantlascissiparitédisparaît
delamémoiredetoutnouvelOuqdar.Connais-tuuneexceptionàcetterègle?Non,bien
sûr.J’aimeAyudad’unamourexclusif.Alorscommentpourrais-jesupporterd’êtrepourelle
unétrangeraumêmetitrequen’importequelautremembredemarace?
–Tonamourn’ad’autreissuequederenaîtrechezAyudaaprèslaSci.
–Mêmeainsi,Ranys,jamais,tum’entends,jamaissonsentimentn’équivaudralemien.
Illuimanqueratoujourslacomplicitéquinaîtdelafusiondedeuxêtresenunseul.Etcette
unionineffable,elleneserasiennequelorsqu’elleatteindraletroisièmestade.Ellelavivra
avecunAutre,Ranys,pasavecmoi.ParKhimer,c’esttrophorrible!
–ViensavecmoiauTemple,suppliadoucementletuteur.
–Pourmefairepiégerànouveauparl’Arbitre?Jamais!JemaudisleSchamasch,
Ranys.Dis-luiquejelemaudis!Etpuisquetunepeuxm’aider,j’iraivoirailleurscequ’ona
àm’offrir.Jetesalue!»
Etplongeantdanslecanal,Damballahs’enalla,escortéparDido.Restéseul,Ranys
portaunemainversl’orificecirculaireouvertaucentredesonventre,commepourle
protéger. Lorsqu’il essaya d’analyser son geste, son esprit resta vide. Pourtant,
l’introspectionluiréussissait,d’habitude.Ilsesentaitmoralementépuiséetcettefatigue
trouvaitunéchodanssesmembresdontilressentaitsoudainl’épaisseur,lamassivité,niant
àquelpointcescaractèresmêmesdonnaientauxcorpsoblongsdesOuqdarleurbeauté
sculpturale.
IlsavaitcequerecouvraitlamenaceàpeinevoiléedeDamballah.Sonpupilleallait
demander aide à la Secte hérétique du Pythien. Laquelle essaierait de lui donner
satisfaction.Comment?Mystère…MaisDamballah,dufaitdesondoublealbinos,était
devenuunenjeupolitiqueimportant.EtlesSectateursduBasilictenteraientsûrementdese
servirdeluipourfairerégnerleChaosdontilsrêvaient.Damballahseraituneproiefacile
pourlesadeptesduSerpentDevin.Ranyssedemandas’ilsoseraienttuersonpupille.Ils
trouveraientplutôtunmoyendétourné.Plusspectaculairepourunimpactsupérieur.
16
Extrait de la publicationJoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs
Le prêtre soupira. Il n’avait jamais essuyé d’échec qu’avec lui-même. Toutes ses
préparationsàlaScissiparitéavaientjusqu’àmaintenantétédesréussites.Ilsedemanda
s’il aurait pu mieux armer son pupille contre le bouleversement de son organisme,
l’impitoyabledéroulementdelaCréode.Maisnon.Damballahétaittropintelligentpourne
pasprendretrèsviteconsciencedetoutcequeluiferaitperdrelaSci.Leritedepassagedu
quatrièmestadeneluiauraitjamaismasquéàquelpointilinstitutionnalisaitlapertede
l’enfance,dujeuinsouciant,deladualitésexuelle.Lascissiparitévouspartageaitendeux.
D’unTout,vousnedeveniezplusquePartie.Etleritueld’initiationn’étaitriend’autre
qu’unrited’ordre,destinéàmasquercetteperte,cedéchirement.
Àsontour,Ranysplongeadanslecanalets’éloignaparesseusementverslaCité.Il
n’était pas pressé de rendre compte àl’Arbitre. Ce dernier détesterait sûrement et la
malédictiondeDamballahetlavisitedecedernierauBasilic.

«Gardetondouble
Meursaveclui
Plutôtquedeleperdre.»

TelleavaitétélaprophétieduSerpentDevin.
Damballahfrémitausouvenirdesdédalessouterrains,descloaques,decetunivers
humide,suintantetfroidqu’ilavaittraverséavantdesetrouverconfrontéauBasilic.Etde
seremémorerl’énormecorpsàlacouleurindéfinie,autégumentornédecornes,lefit
tremblerànouveau,convulsivement.Ils’enfouitplusétroitementdansleglaisor,comme
pour se réchauffer. Mais le glaisor était froid. Les rayons d’Iswara venaient à peine
d’enflammer les miroirs et ce feu semblait de glace tant était encore faible son
rayonnement.
Morbide,DamballahselaissaithanterparlesorbitesvidesduPythienquiavaittraduit
l’oracle,lorsqu’unesilhouettes’inscrivitdevantlui,àcontre-jour.Ilenfutàpeinesurpris.Il
n’avaitprisaucuneprécautiondepuisqu’ilétaitsortidulabyrinthedelasecte.L’Ouqdar
avançaitversluietsoncorpssemblaitrougedanslesoleilnaissant.Non.Ilnesemblaitpas,
ilétaitrouge…Ocreplutôt.Damballahsutaussitôtqu’ilsetrouvaitfaceàl’Arbitre.Le
Schamaschs’étaitdérangépourlui?!Lejeunerévoltéenéprouvaunpeud’orgueilet
beaucoupd’ennui.Ilsebarricadapournepasentendrelediscoursmoralisateurquin’allait
pasmanquerdesuivre.Maislediscourstrompasonattente:
«Jesuisvenut’inviterauxLéonyales.Commetulesais,ellescommencentaujourd’hui,
ausoleildécroissant.Situledésires,tuchasserasavecnous.Ilestbonquetut’aperçoives
quelequatrièmestaden’estpastoutàfaitdépourvudejoies.»
Etsansattendrederéponse,leSchamaschs’éloigna,soncorpsteintflamboyantsous
lesfeuxd’Iswara.
Damballahhésitalongtemps.Ilsentaitlepiège,maisd’unautrecôté,illuifallait
mourir,etmourirdéchiréparunlionluisemblaitunefortbellefaçondequitterFarkisavec
17JoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs
Ayuda.Lorsquelesoleilatteignitlezénith,ladécisiondujeuneOuqdarétaitprise.Ileutune
penséetristepourDidoquil’accompagnaittandisqu’ilnageaitverslaréserve,maiscette
pensée fut balayée par l’effervescence joyeuse qui régnait dans les canaux ceignant
l’énormeairecirculaireoùvenaitd’êtreamenéAtlas,unvieuxmâledontonentendaitle
rugissementparticulieràdeslieuesàlaronde,parcertainesnuitscalmes.
Leschasseursvérifiaientleurssarbacanesetenduisaientleursflèchesdeladrogue
quirendraitlecomportementduliondélirantetimprévisible.Ungroupedecurieuxs’était
forméautourdeDamballah.Ranys,s’approchant,lesécarta.Ilfitàsonpupilleunclind’œil
dontlajovialitécachaitmall’inquiétudeetluitenditunesarbacaneetdesflèches.D’une
tribune,leSchamaschfaisaitavecéloquencel’élogetraditionneldesLéonyales.Enraciné
danssarésolution,Damballahn’écoutaitpas.Ilentenditcommedansunbrouillardl’Arbitre
prononcersonnom.Ildoitexpliquermaprésence,pensa-t-il,alorsquetouslesregardsse
tournaientverslui.EnfinlesonprofonddugongouvritlachasseetDamballahsauta
simultanémentsurl’arène.Danslesilencedemortquisuivit,lavoixdujeuneOuqdar
résonna,forteetclaire:
«Vous tous, écoutez-moi. Comment supportez-vous de vivre séparés? Comment
supportez-vouslaperteenvotrecorpsdecetUNprimordial,lafusiondescontrairesqui
noustransformeendieux?Quantàmoi,jedisNONàlafatalité.Personnenedécideramon
destinàmaplace,nileSchamasch,nimêmeladéesseKhimer.Jecrachesurvotreinitiation
quiestunrited’interdiction.JecrachesurleshiéroglyphessacrésduBétyle,carseulsles
théosophessaventlesinterpréter.Etmoi,jevousledis:Quevautleurinterprétation?D’où
tiennent-ilsleursainteInspiration?D’oùleurvientleurdondeclairvoyance?Yena-t-ilun
seulparmieuxquisacherépondreàcesquestions?L’Arbitrelui-mêmeestimpuissantà
expliquerlaSci.Jepréfèremouriravecmadualitéquevivresurunmonded’impuissants.
Farkis,jetesalue!»
EtDamballahtournaledosàsonpublic.Unlongmurmurecourutdeboucheen
bouchemaislejeuneOuqdarnel’entenditpas.Ilétaittoutentierenlui-même,ilétaitcorps
etâmedansunautrediscours,undialogueàlafoistendreetpassionné,undialoguede
fusionetd’adieu:
«Ayuda,masœur,masœurdouceetcruelle,masœurliquide,masœurd’eauvive
transpercéedespoissonsdudésir,masœurparl’ombreetl’ambre,masœurnocturne
aimantéeparlescrisd’aiguilledesoiseauxdeproiesouslalune,viens,livre-moitoncorps
immaculéetrapace,lecercleobscurdetonventrebombé,laisse-moijeterl’ancreau
profonddetamer.
–Damballah,monfrèreparleferetlefeu,monamourdegrainesbrûlantes,moitiéde
moi,doubleembrasé,monfrèrepoignardportéaurouge,monfrèresoleil,quecouleuvreta
mortseglisseenmoi,couleuvrinequ’elletonnedansmoncorpsfoudreettempête,etqueje
brûle,jenepourraisupporterpluslongtempscetteattente,va,va,soyonsindivisàjamais.»
Cependant, les spectateurs n’étaient pas demeurés inactifs. Portée par le souffle
puissantdesOuqdar,unevoléedeflèchesavaitatteintlelion.Maisellen’avaittouchéaucun
18
Extrait de la publicationJoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs
centrevital.Etl’onvitalorscespectacleinouï:levieilAtlasrugissait,dansantsurplace,fou
dedouleur,etDamballahrugissaitdeconcert,ivredesafolie,déplaçantdansunesortede
dansedel’ourssoncorpsénormeetalourdi.Frappéd’uneterreursuperstitieuse,lepeuple
deFarkissetaisaitcarlesdeuxrugissementsétaientsisemblablesquenuln’auraitpules
distinguerl’undel’autre.
IlyeutuninstantderupturelorsqueDamballahsejetasurAtlas.Uncri,lemême,
jaillitdetouteslesbouches.Leformidableembrassementneduraqu’uninstant,maiscet
instants’inscrivitpourl’éternitédanslamémoiredesOuqdar.DéjàDamballahroulaitsurle
sable.Lesangquisourdaitdesesblessuressculptaitd’étoilesrougeslesfinesécailles
blanchesavantdecoulerenrigolessombresetbrillantessurlapeaunoire.Égaréparla
drogue,Atlasjouaitd’unepattecirconspecteaveclecorpsquibougeaitfaiblement.Puis,
atteintparunenouvelleflèche,lelionfitvolte-faceet,délaissantsaproie,serapprochades
canaux.Pendantqued’autresOuqdardétournaientl’attentiondelabête,Ranyss’étaitrué
surlecorpsdesonpupilleetl’avaitmisensûretésurlatribune.
«Plustard,tumeremercieras,murmura-t-ilaujeuneOuqdarquilecouvraitd’un
regardoùlahainebrillaitàl’étatpur.
–Jamais!Jemourraiplutôt!»
LeSchamaschs’interposaentreRanysetDamballah.
«Meurssituveux,luilança-t-ildurement.MaistumourrassansAyuda.C’estlaloide
laCréode.Nousdevonssurvivreetnoussurvivronsmalgrétoi.»
Damballahs’évanouit.

Damballahrêvait…

Lesrefletsdelalunejonglentdanslesmiroirsdesablefonduaufeusolaire.Jesuisle
Géographedel’Invisible,ducrééetdel’incréé.JesaislaluttedesdieuxentreCielet
Ténèbres.Au-delàdelamort,parviendrai-jeàlesréassocier?

Damballahrêvait…

Longtempsaprès,àl’instantmêmeoùilsortaitducomadanslequelonl’avaitconfiné
àdessein,ilconnutsamutilation.Onavaitguérisoncorpsenl’amputantirrémédiablement.
Jamaisplusilneseraitcomplet.Ilsesentaitblesséàmort.
IlsouhaitavoirAyudaetlepoignardseretournadanslaplaiedesonâme.Elleavaità
peineachevésacroissance,soncorpsétaitencoregracile,etdiaphanelamembraneentre
sesdoigtsetsesorteils.ParKhimer,qu’elleétaitbelle!Uneadorablestatued’albâtre…ou
fallait-ildiredeglace?Elleétaitaussiblanchequefroide.SesyeuxrosesfixèrentDamballah
avecunesorted’ennui,elleeutungestevaguecommepoursignersonimpuissance,ets’en
fut.
19JoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs
340
Extrait de la publicationJoëlleWintrebert–LaCréodeetautresrécitsfuturs










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etaétéréaliséenaoût2010parClémentBourgoind'après
l'éditionpapierdumêmeouvrage(ISBN:978-2-84344-093-9)
341
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