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La Cruche cassée

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113 pages

Un journalier du petit pays de Noisy devint veuf. Quoique père d’un joli petit garçon de sept ans, le pauvre homme ne pouvait se consoler de la perte de sa ménagère. Quand il revenait, bien las, de son travail, il ne voyait plus de loin la fumée blonde et joyeuse s’échapper du toit de sa maison, et montrer qu’on l’attendait ; sa bonne Claudine ne venait plus au détour du chemin tenant son fils Benjamin par la main. Le pauvre Jacques trouvait triste et désert son intérieur, si gai autrefois ; pas de feu, pas de souper, le froid et le désordre d’un ménage où la femme n’est plus !

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À propos de Collection XIX

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Marie-Félicie Testas

La Cruche cassée

LA CRUCHE CASSÉE

Un journalier du petit pays de Noisy devint veuf. Quoique père d’un joli petit garçon de sept ans, le pauvre homme ne pouvait se consoler de la perte de sa ménagère. Quand il revenait, bien las, de son travail, il ne voyait plus de loin la fumée blonde et joyeuse s’échapper du toit de sa maison, et montrer qu’on l’attendait ; sa bonne Claudine ne venait plus au détour du chemin tenant son fils Benjamin par la main. Le pauvre Jacques trouvait triste et désert son intérieur, si gai autrefois ; pas de feu, pas de souper, le froid et le désordre d’un ménage où la femme n’est plus ! Jacques, en rentrant, embrassait son fils, allait dans le village chercher à manger, revenait mettre son couvert et celui de Benjamin. Mais cette place vide de la défunte remplissait ses yeux de grosses larmes, et il n’achevait point son repas. Il s’empressait de se coucher, parce que le sommeil engourdit la peine.

En face de sa maison, de l’autre côté du chemin, habitait une veuve, mère de trois jeunes enfants, deux garçons et une fille. Cette femme avait été liée avec la défunte. Elle prit donc en pitié le chagrin de Jacques. Un jour elle lui proposa de garder Benjamin avant et après l’heure de l’école, jusqu’au moment où il reviendrait de son travail ; une autre fois, de mettre un peu d’ordre dans son ménage, ce qu’il accepta avec reconnaissance ; plus tard, elle lui offrit de préparer les repas, tout en préparant les siens.

Il faut vous apprendre que la veuve Mion était la plus fine cuisinière du pays. On la prenait à la journée, dans les maisons riches, aux jours de gala, ce qui lui constituait une profession assez lucrative. Elle préparait alors, pour son voisin, de bons petits plats dont le pauvre homme se régalait fort. Pendant qu’il mangeait, la veuve lui racontait une foule de choses qui l’amusaient en le faisant un peu sourire. Les noirs chagrins se dissipaient insensiblement, et l’idée d’épouser Mion entrait tout doucettement dans l’esprit du pauvre veuf.

Dix-huit mois après la mort de Claudine, un dimanche, Jacques, rasé de frais, habillé de neuf, au sortir de la grand’messe, proposa à la veuve Mion de consentir à être sa ménagère et la mère de son petit Benjamin. Elle accepta tout de suite, et bien contente encore !

La noce se fit au plus vite, et très-gaiement. Tout le monde était heureux, même le petit Benjamin, parce que Mion paraissait l’aimer presque autant que sa défunte mère.

Jacques loua sa petite maison et transporta son mobilier chez la nouvelle épousée.

Chose bizarre, mais trop commune, à mesure que Mion s’accoutumait à aimer son mari, elle devenait sévère, même injuste pour Benjamin. Le pauvret était souvent grondé, et sa timidité s’en augmentait. Sans la petite Louisette, le plus jeune enfant de sa belle-mère, il eût été bien malheureux. Mais la chère petite créature essuyait ses larmes quand il pleurait, demandait sa grâce lorsque sa mère le punissait, enfin le consolait dans ses petites peines, partageant avec lui toutes les friandises qu’on lui donnait et les joujoux qu’elle avait.

Mion se plaignait de Benjamin à son mari, l’accusant d’être étourdi, malpropre, bête et boudeur. Ahuri, il le devenait lorsqu’elle le grondait en grossissant sa voix, qui naturellement n’était pas tendre. Malpropre ; Mion exagérait ; ses enfants, à elle, toujours vêtus de bons habits, ne pouvaient être comparés à ce chétif Benjamin qu’on n’habillait que des vieux vêtements de son père, lorsque ceux-ci devenaient hors de service. Bête, sa timidité pouvait lui donner cet air-là ; mais il était, au contraire, bien avisé et finaud ; rien ne lui échappait, il voyait tout, entendait tout, retenait tout, et dans ses petites conversations avec son amie Louisette il avait tout plein d’esprit. Par exemple, il était boudeur, je dois l’avouer, et ce vilain défaut gâtait son caractère. Jacques se laissait dominer par sa femme, et puis il se disait aussi : Mon petit Benjamin est bien frais, bien portant ; quand il vient au-devant de moi, il saute comme un petit chevreau, donc il n’est pas malheureux ; moi, je suis bien heureux ; c’est tout ce qu’il faut.

Un jour, Jacques rapporta un petit cochon de lait qu’on devait manger le mardi de Pâques, en grande réjouissance. Mion l’avait farci d’une chair à saucisses arrosée d’un verre de vin blanc, et sur les deux heures, pour ce grand festin, elle alluma un énorme feu et mit l’animal à la broche. Son fils aîné faisait tourner l’instrument, tandis que le second, armé d’une grande fourchette à trois branches, piquée dans un morceau de lard enflammé, laissait tomber, goutte à goutte, la graisse brûlante, ce qui rendait la peau du rôti jaune et appétissante.

Benjamin et Louisette, accroupis, regardaient l’opération avec intérêt. Pendant cette cuisson, Mion apprêtait le couvert. Un plat de haricots, une salade de chicorée ornée de capucines, sans compter une large tarte aux pommes, devaient compléter ce repas.

Au moment de se mettre à table, Mion dit à Benjamin :

« Prends la cruche et va me chercher de l’eau à la fontaine. »

Benjamin prit la cruche, bien grande, je vous l’assure, et fit du coin de l’œil un petit signe à son amie de venir l’aider. La mère, qui surprit cet appel muet, ajouta :

« Reste là, Louisette, j’ai besoin de toi pour aller à la cave. »

Benjamin, en soupirant, partit pour cette fontaine, sise au bord d’un bois. Il remplit sa cruche à l’endroit où l’eau était le plus claire. Mais voilà qu’en un passage plein de pierres il trébucha, tomba, et la cruche se brisa en plusieurs morceaux.

Que faire ? hélas ! aller avouer cet accident ? il n’y avait pas d’autre moyen à prendre.

Il rentra donc l’oreille basse, le regard triste et la mine rechignée, il faut bien le dire.