La Démagogie devant un homme d'ordre et de raisonnement, par R. Vinçon

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Dupuich (Paris). 1853. In-8° , VIII-190 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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LA DÉMAGOGIE.
LYON,
IMPRIMERIE DE MOUGIN-RUSAND,
Rue Centrale, 67.
1853.
LA DÉMAGOGIE
DEVANT
UN HOMME D'ORDRE
ET
DE RAISONNEMENT;
PAR
R. VINÇON.
Ils creusèrent un gouffre au nom de la libellé,
et dans ce gouffre, ils veulent précipiter la société,
au nom de l'humanité.
PARIS,
CHEZ DUPUICH, LIBRAIRE,
Rue Monsieur le-Prince , 44,
1853.
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.
Ce livre allait paraître quand l'heureux évè-
nement qui sauva la France et l'Europe en ajour-
na la publication ; car devancé par ce grand acte
de salut, il arrivait tardivement, comme un sol-
dat qui paraît au champ de bataille après le com-
bat et après la victoire.
Aujourd'hui quelle est donc sa signification ?
De vous montrer l'ennemi en fuite. ...C'est
un plaisir.
De vous dévoiler ses plans.. C'est une
sécurité.
Et ses attaques..... C'est un préservatif.
Et ses projets C'est un avertissement....
pour l'avenir.
Révolutionnaire, ne lis pas ce livre; il te
dévoile," Homme de bien, lis et puis lutte ,
même en face du poignard.
1849.
DÉDICACE.
C'est à toi, ma France, que je dédie ces lignes -
Naguère je contemplais dans la joie ton des-
tin prospère; maintenant que la tourmente ré-
volutionnaire t'opprime, je partage ta honte, je
souffre de ta douleur, et je sens grandir dans
mon âme le culte d'amour que je te vouai, à
mesure que tes maux augmentent.
Est-il vrai que la dernière heure de ta splen-
deur a sonné ?
Est-il donc vrai que l'arrêt inflexible qui abaisse
tout ce qui fut grand, vient de prononcer ta
chute?
Tes parricides enfants se partagent-ils déjà.tes
nobles dépouilles?
Les ruines de Tyr et de Sidon, de Memphis et
de Carthage, de Sparte et d'Athènes, couvrent-
elles déjà ton sol abandonné?
Eh! loin de moi ces pensées désolantes; non,
VII
non, tu ne périras point; le monde n'est pas
assez grand pour ta tombe, le temps n'est pas
trop long pour tes destinées.
Tu vivras grande et vénérée jusqu'au dernier
rayon de l'astre des cieux, et le dernier âge des
nations sera ton âge.
Parce que tu fus éprouvée par toutes les se-
cousses, et de ces épreuves inouïes, tu sortis
non inaccessible aux adversités, mais invin-
cible.
L'orage gronde encore, mais il faiblit, et déjà
ton horizon s'annonce comme en tes beauxjours.
Encore un peu de temps et ton ciel couronnera
ta tête magnanime d'un azur sans tache.
Des mains bénies réparent tes désastres et
t'abritent de plusieurs millions de boucliers.
Gui, le génie du bien l'emporte sur le génie du
mal ! Dieu le veut, parce qu'il est juste.
Ton triomphe approche, ô ma France ! À
demain.,..
A demain le retour de ta gloire et de ton
règne séculaire à la tête des nations.
Le temps détruira l'erreur comme l'éclat du
VIII
jour détruit les ténèbres. Alors tu ouvriras ton
coeur de mère à tes enfants perdus, comme à tes
fidèles , pour les aimer tous d'un même amour.
Tu pardonneras à mes frères égarés que le re-
pentir ramènera sous ta sainte égide.
Ils reviendront à toi.
Je les vis dans l'exil... Qu'il est amer le pain
qui les nourrit !...
Tantôt ils blasphêment ton nom, et tantôt ils
l'implorent ; ils te cherchent et te fuient. Une
pensée criminelle les poursuit; un terrible ver-
tige les pousse d'abîme en abîme. Mais ils re-
viendront à toi, ô ma France!
Pardonne, car ils sont malheureux; pardonne,
car ils sont tes enfants; pardonne, car ils sont
mes frères.
Oui, j'ai entendu leurs blasphèmes contre
Dieu, la morale éternelle et leur patrie en deuil,
et d'une main tremblante d'effroi j'ai soulevé le
voile de cet exil, pour montrer ce qu'il cache ,
et pour implorer ta pitié , ô ma France!...
1849.
Jeune encore je quittai la France, emportant
à l'étranger une ingrate industrie qui devait nié
donner un pain laborieusement acquis. Je par-
courus l'Europe, je vis de près ses peuples divers,
j'étudiai leurs moeurs ; et après vingt années de
pérégrinations , je rentrai au sein de la patrie ;
je comparai, et voici leterrible résultat de mes
investigations : Le peuple français est le plus
malheureux de l'Europe, parce qu'il en estle
plus turbulent et le plus utopiste.
Ce fut là ma conviction profonde. — Nous
2
touchions à la crise de juin; le volcan révolu-
tionnaire mugissait sourdement et présageait une
irruption nouvelle. Je m'éloignai encore de cette
patrie si longtemps regrettée et je fixai mon sé-
jour à deux pas de sa frontière, à Genève,
Le grand ébranlement de juin et d'avril passa ;
de nombreux fugitifs accoururent vers cette ville
suisse, et je les vis comme un amant voit les
empoisonneurs de son amante , comme un fils
voit les assassins de sa mère. Ils étaient d'une
ressemblance frappante par une allure dédai-
gneuse, un regard sinistre , un air sombre et
profondément mélancolique; une bouche étran-
gère au sourire, des lèvres livides et collées, un
teint blême, des rides traversant des traits amai-
gris, desséchés, cadavéreux,puis:une tête cour-
bée sous le joug de plomb du remords... Oh !
tout, dans ces visages , partait l'empreinte de
ces passions féroces qui appellent les ruines et
sympathisent avec le sang.
Je ne sais quel dégoût mêlé de. terreur m'ins-
pirait leur approche ; cependant l'idée de leur
malheur adoucit un peu l'aigreur de mes senti-
ments ; et plus tard les liens de patrie, joints à
l'espoir d'un retour possible, m'inspirèrent le
désir de les;voir de près, de fouiller leur coeur
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et d'essayer d'en rafraîchir les plaies irritées. Une
circonstance imprévue favorisa bientôt mon
but en mettant dans ma main le premier an-
neau d'un long enchaînement de faits.
Je me promenais un jour sur la rive silen-
cieuse du lac de Genève. Devant moi, à une
faible distance , deux autres promeneurs sui-
vaient, la même direction. Ils gesticulaient beau-
coup et leur conversation paraissait vivement
animée: Souvent ils s'arrêtaient tout court,
pour se lancer de violentes apostrophes, et cela
avec des mouvements qui attestaient une colère
vive et partagée. J'allais les atteindre , lorsque
l'un d'eux rebroussa chemin, d'un pas précipité,
menaçant son interlocuteur, et vociférant contre
les Français des paroles injurieuses. Celui qui
restait seul me fixait d'un air qui exprimait
la fureur et la déception; il s'emblait vouloir en-
gager la conversation avec moi. Je le prévins
en lui disant : Le lac est bien calme, Monsieur.
—C'est vrai , répondit-il, mais le chien que
vous voyez là bas ne l'est guère, lui...
—Je vois bien un jeune homme, repris-je, mais
point de chien ; regardez donc, il marche sur
deux jambes cl les chiens en ont ordinairement
quatre.
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L'étranger sourit et ajouta : le connaissez-
vous ? Non, répondis-je, pas plus que je ne vous
connais vous-même; tout ce que je sais de vous,
Messieurs, c'est que vous ne vivez guère; sym-
pathiquement ensemble.
— Vivre sympathiquement avec de telles brutes,
s'écria-t-il vivement, est-ce possible ? Quelle
fanfaronnade ! quelle pédanterie ! quelle arro-
gance! quelle niaiserie!
A les entendre ces pauvres Suisses, ce sont
eux qui ont civilisé l'Europe; et vous le savez,
ils n'ont produit; que des pâtissiers et des crétins.
Nos grandes idées d'émancipation et de liberté
furent puisées chez-eux.... Ils nous ont donné
l'exemple de nos saintes révolutions.Les Français
ne sont que des pygmées devant ces superbes
géants des montagnes. Il n'y a qu'un homme, au
monde, c'est J. Fazy. Ledru-Rollin n'est que
son écolier.. . Le général Dufour pourrait faire
le tour du monde avec quarante mille Suisses ,
parce qu'un Suisse, voyez-vous, c'est un hercule
pour la force, un Alexandre pour le courage, un
Napoléon pour le génie de la guerre... Que sais-
je les forfanteries que débite ce rodomont !...
— Mais êtes-vous Suisse , Monsieur ?
— Non, je suis Français... et dans le doute, il
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eût été prudent de faire précéder la question à
la boutade.
— Soyez donc juge entre nous !
— dites-vous sérieusement?
— Mais oui!
— Ecoutez, mon Compatriote, je connais par-
faitement les Suisses. Il est vrai qu'ils exagèrent
tout ce qui leur est propre, depuis la valeur de
leurs batz jusqu'aux choses de l'ordre le plus
élevé. Je sais qu'ils regardent leurs montagnes
comme des boulevards infranchissables. Je sais
qu'ils se bercent de l'idée qu'ils possèdent une
armée, et de plus une bonne armée... une for-
midable armée !
— Eh bien ! quel mal y a-t-il là ?
Ignorez-vous donc que ce qui est faible fait
du bruit pour dissimuler sa faiblesse? Irez-
vous relever l'innocente folie d'un tout petit
homme qui se croit un géant?... Non, au con-
traire , vous abonderez dans son sens, d'autant
mieux que sa gaudriole ne porte préjudice à per-
sonne, et qu'elle lui fait du bien à lui même.
Laissez donc nos amis les Suisses s'élever sur
de grandes échasses pour se montrer à leurs
voisins ; prêtez-vous même à ce badinage, cl
n'oubliez pas que le sentiment d'exaltation pa-
triotique est naturel aux petits peuples.
6
Si jamais vous allez à Saint-Marin, vous en-
tendrez avec quelle emphase les six mille pay-
sans qui végètent autour de ce rocher, vous par-
leront de leur république de dix siècles ! Vous
verrez avec quel empressement ils vous montre-
ront leurs deux canons de bois ! Vous saurez
les prouesses qu'ils firent avec cette formidable
artillerie!
Laissez-moi vous signaler un grand défaut que
nous avons devant l'étranger, nous autres Fran-
çais. C'est de lui parler avec dédain des choses
qui le concernent. Nous ne voyons plus d'illus-
tration au delà de nos frontières. Il nous semble
que la gloire de la France est incompatible avec
toute autre gloire. Nous ravalons les grandeurs-
de son pays, et nous lui faisons sentir notre
supériorité avec tant de hauteur, que son amour
propre national en reste profondément blessé ,
et nous nous rendons odienx à force d'orgueil.
Ainsi notre but était de faire aimer la France,
en racontant ses gloires ; et nous la faisons haïr.
Ne soyons point exclusifs ; admettons la gloire
de l'étranger; c'est le moyen de faire briller la
nôtre. Reconnaissons que le monde est assez
grand pour contenir d'autrestrophées que ceux
de la France.
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Il est une modestie nationale.
Faisons plus, écoutons silencieusement les
amplifications des petits peuples. Cette con-
descendance nous vaudra des amis que nous re-
trouverons au jour du danger, car des sympa-
thies individuelles naissent les sympathies
entre les nations.
Voyez nos voisins d'outre-Manche : ils sont
unis entre eux comme les anneaux de la chaîne ;
ils n'ont qu'une âme dans vingt-cinq millions
de corps , et cela, joint à d'autres belles quali-
tés , fait leur force et leur gloire; cependant on
les raille partout ou ils passent. Pourquoi ? C'est
qu'ils partagent notre défaut, ou plutôt, ils lui
donnent des proportions encore plus gigantes-
ques. Ecoutez-les: leurs femmes sont les pre-
mières femmes du monde; leur armée la pre-
mière armée du' monde ; leurs diplomates les
premiers diplomates du monde ; leur nation la
première; nation du monde ; enfin, il n'y a de
beau , de bon et; de grand, que ce qui sort de
leur île ; tout le reste est d'un ordre infiniment
inférieur; Avec ce superbe orgueil britannique
ils blessent l'amour-propre national de tous les
peuples et laissent; sur le continent une longue
trace de ridicule que les siècles effaceront diffi-
cilement.
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Pardon, Monsieur, si je me suis trop éloigné
de la question. Je reviens à vous pour vous de-
mander si votre amour patriotique ne vous a
point rendu exclusif, vis-à-vis du Genevois qui
vous quitte si exaspéré? N'avez-vous pas dénigré
son pays en exaltant le vôtre?
— C'est vrai, répondit le jeune homme, mais
en cela je n'ai dit que la vérité.
—Vérité ou non, repris-je, il faut ménager les
susceptibilités nationales et parler modestement
devant l'étranger des grandeurs de notre pays.
D'un ami qu'il était, vous vous êtes fait un
ennemi , et vous; avez aigri son coeur contre
votre patrie. Je vous condamne. .
— Et moi, je n'accepte pas la condamnation,
s'écria le jeune homme. Nous sommes francs ,
nous autres démocrates ; nous n'avons qu'un
chemin , qui est celui de la vérité. Nous appe-
lons un chat un chat, et Rollin un fripon.
— Est-ce de Ledru que vous parlez ?
— Non pas ! non pas ! C'est du Rollin de
Boileau.
—Ecoutez, mon compatriote, vous m'avez
élu votre juge ; ma conscience est éclairée, je
sens quevous êtes coupable ; donc je vous con-
damne..... à continuer la promenade avec moi.
9
— Oh! la peine est douce ; je l'accepte de
grand coeur, s'écria-t-il, en me donnant le bras.
Le jeune homme ne tarda pas à me dévoiler
le motif qui le retenait sur la terre étrangère.
— Je suis, dit-il, un de ces bons démocrates que
la réaction poursuit ; et j'aime à Croire , Mon-
sieur, que vous êtes des nôtres....
Cette question restant sansréponse, mon in-
terlocuteur reprit : Je bénis le hasard qui me
procure l'avantage de faire votre connaissance ,
et si vous voulez m' accorder l'honneur de votre
amitié, lamienne ne vous fera pas défaut.
Je répondis : Mon amitié est acquise à-tous
mes compatriotes de quelle condition et de quel
parti qu'ils soient.
- Voilà des sentiments de démocrate,re-
prit-il , et malgré votre circorispection, je
reconnais et je salue envous un frère. Conve-
nez^-en
Tout à l'heure , vous m'avez parlé avec une
franchise que j'apprécie beaucoup; pourquoi
maintenant cette contrainte? Oui, Monsieur,
vous êtes fugitif comme; moi, et pour la même
causer pour la sainte causé des peuples. Loin de
rougir : de cela , je m'en fais une gloire; loin de
le cacher, je l'étale avec une fîère ostentation ,
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je le dis avec orgueil ; et je bénis les souffrances
que j'endure dans l'exil, car je sais que tout
démocrate doit à sa cause le sacrifice de son
bien-être et même de sa vie.
Je ne fus point surpris de ce langage insi-
nuant et hypocrite, car, dans mainte occasion,
j'avais remarqués qu'il est propre aux révolution-
naires de toutes les couleurs.
Voilà bien, me disais-je les paroles douce-
relises de ces fantastiques cruels ! Sous l'appa-
rence.du baise de l'agneau, ils mordent avec
la machoirs du lion. Ils parlent avec tendresse
de la douce patie, et la bouleversent sans merci.
Ils invoquent la fraternité en dégorgeant leurs
frères. Ils arborent l'étendard de la liberté en
foulant la France sous un pied de plomb. Ils
prêchent l'émancipation des hommes, la pros-
périté, le bonheur, en les poussant à l'anarchie,
à la débauche, aux crimes, aux pillages, à la
misère, à la mort des nations.
Et puis, quand, tombés eux-mêmes dans leurs
propres embûches , la ustice vengeressee les sur-
prend et les arrête, ils déplorent piteusement
cette rigueur inexorable qui les contraint d'in-
terrompre de si nobles entreprises! Furieux,
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ns déchirent la main qui retient suspendue la
hache de Robespierre ; ils se déchaînent contre-
les tyrans qui osent s'opposer, à leurs ténébreux
complots de fratricides ; ils ont en exécration
cette stupide société française qui ne veut pas
se laisser conduire pacifiquement à l'infamie, à
la spoliation , à l'échafaud, par ces nobles cham-
pions de l'assassinat révolutionnaire.
Quand ils tombent au milieu de nous, sembla-
bles à un affreux ouragan, voyez comme ils se
posent en libérateurs magnanimes ! Voyez com-
ment ils souillent la vertu en couvrant de son
voile les plus monstrueux brigandages ! Votre
coeur n'est pas assez grand pour contenir la re-
connaissance que vous leur devez. Mais si l'oeil
de la justice plonge dans leur repaire , si elle les
enlace dans son grand bras , voyez comme ils se
posent en martyrs de la sainte cause des peu-
ples !
Alors ce sont des déclamations furibondes,
ou des remontrances mielleuses contre cette réac-
tion sacrilége, ou ces lois barbares qui osent
surveiller leurs menées, traquer la révolution,
arrêter les massacres, et punir de la prison, ou
de la déportation, des forfaits dont le plus mi-
nime mérita la potence.
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Quel abus de pouvoir d'oser exercer une sur-
veillance silencieuse au sein de ces clubs où on
combine les moyens les plus efficaces de ren-
verser demain lois, autorité, commerce, indus-
trie prospérité, crédit, honneur national...
pour mettre à leur place anarchie, ruine, pil-
lage, banqueroute, honte!..
Quel abus de pouvoir d'oser tenir la main
entre le poignard du révolutionnaire et la victime
qu'il veut égorger!
Quelle profanation d'oser démolir ces saintes
barricades d'où la vile plèbe, ivre de sang, ti-
rait si juste et si bien sur un saint prélat !
Quelle infamie d'oser poursuivre du mépris et de
l'horreur de'l'Europe entière tant de fureur, tant
de corruption, tant d'assassinats ! Quelle injus-
tice? criante, ô ma Francer! de refuser tes pavois
aux héros de la flétrissure et des bagnes.
Voilà pourtant, me disais-je, où cette corrup-
tion, distillée avec soin et versée à flots sur la
nation depuis bientôt un siècle, nous a con-
duits! Quoi ! dans votre rage furibonde vous
êtes allés si loin et vous avez tellement boule-
versé le sens naturel des choses, que la morale
éternelle n'est plus ce qui purifîe mais ce qui
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corrompt; la gloire n'est plus dans la bienfai-
sance, le désintéressement et la magnanimité ,
mais dans la,débauche, la haine, la capacité et
toutes les bassesses ; l'ordre n'est plus que dans
l'insurrection; le respect, dans la désobéissance
aux lois ; le zèle, dans le scandale ; la modes-
tie , dans l'effronterie; la plus déhontée ; la vertu,
dans l'oubli de tout ; devoir; la paix, dans le
trouble; la prospérité, dans la destruction; l'a-
mour de la patrie, dans la conspiration inces-
sante de sa chute honteuse.
N'avez-vous pas sanctifié la plus déplorable
des iniquités, les résolutions ?
N'ayez - vous pas proclamé solennelement
pour votre héros le plus grand des scélérats?
Robespierre!
C'est donc d'après, cette maxime et cet exem-
ple que vous voulez gouverner la France? Vous
nous donnerez donc le gouvernement du brigan-
dage et de l'échafaud ?
Ah ! l'on ne gouverne pas avec cela, l'on
détruit.
Vous le savez bien, sophistes orgueilleux ! Un
jour vous avez paru sur la scène du monde et
vous avez dit ; a II y a longtemps que la tête
gouverne ; nous sommes la queue , gouvernons
à notre tour. »
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Insensés ! est-ce que cela est possible?
Vous avez adulé cette queue immonde pour
vous en faire un auxiliaire ; vous lui avez dit :
« Tu es plus forte que la tête révolte-toi contre
elle ; mets-la derrière toi , prends sa place et
marché.»
Pour l'exciter, vous avez pressé tous ses poi-
sonsi, et l'Europe en a été infectée , mais elle n'a
pas pu marcher.
Vous le saviez bien , mais votre ambition
était grande, et il vous fallait un appui quelcon-
que pour vous élever.
De ce premier déplacement sont venus les
autres : tout fut interverti, te sens et le rôle na-
turel des choses. Que l'ordre soit le désordre ,
vous dites-vous ; que le bien soit le mal ; que ce
qui doit obéir commande ; que la lumière de-
vienne les ténèbres ; que le vrai soit le faux
Ainsi, nous aurons une société nouvelle et, par
là, notre signification.
Oui, vous l'avez, votre signification ; l'Eu-
rope le sait ; elle s'en souviendra !
15
II.
Cependant, le jeune démagogue, interprétant
sans doute mon silence pour de l'adhésion à ses
idées incendiaires , continuait à exalter son
parti et ses doctrines avec un zèle digne d'une
meilleure cause. Il me harcela longtemps et non
sans art, pour m'arracher le secret de ma politi-
que mais inutilement; car je me tenais , à cet
égard , dans une réserve telle, qu'il lui était
impossible d'obtenir autre chose que des con-
jecturés., et cette ambiguité était nécessitée par
le but que je me proposais , d'entendre le fort et
le faible de son raisonnement pour préparer, en
conséquence, mes: moyens de défense et d'at-
taque. Enfin, cette froide réserve finit par le las-
ser et, changeant d'argument, il se mit à parler
de lui avec des accents bien éloignés de ceux
que la modestie inspire. A ce propos, je me
permis de lui demander son nom et le pays de la
16
France qui avait eu l'honneur de lui donner le
jour.
« Je suis avocat, dit-il, Lyon est mon pays;
je me nomme Adolphe..., ce n'est là que mon
prénom; quant à mon nom, à nos noms, il
nous est défendu de les dire tant que nous som-
mes sur la terre de l'exil ; on les saura au grand
jour.... quand la France, qui nous connaît
bien, nous rappellera pour nous indemniser de
tout ce que nous; souffrons pour sa liberté , pour
sa délivrance. »
— Avous voir,Monsieur, répqndis-je, on ne
se douterait pas que vous souffrez : vous êtes
jeune, gai , plein d'espérance.
— Comment, Monsieur , reprit-il vivement,
ne comptez-vous pour rien la nullité de la vie
que je mène, et n'est-ce pas souffrir que de se
trouver ici vagabond, tandis que me place de
procureur de la république m'attend, là bas !
Oh hypocrite ! pensai-je, voilà donc à quoi
aboutit cet immense amour de la patrie que tu
affectais naguère ! C'est l'ambition qui t'a fait ré-
volutionnaire , c'est la perspective de ; l'emploi
qui te poussa à conspirer contre,ton
ce lâche motif qui souleva,ton bras assassin con-
tre tes frères ? Tu aurais égorgé la moitié des
17
Français pour un misérable emploi ? Ton coeur
est si plein d'écume qu'elle déborde maigre toi!
D'ailleurs, ajoutai-je, le séjour de Genève
n'est point désagréable. Comment vous y trou-
vez-vous ?
— Assez bien, dit-il, les femmes y sont fraî-
ches, complaisantes, libres,, et les maris de bons
maris.
Sous ce rapport je ne puis me plaindre de
Genève. Je suis logé chez un fabricant d'horlo-
gerie , excellent démocrate , qui m'aime beau-
coup et fait tous ses efforts pour me rendre la
vie agréable. On me traite comme l'enfant de
la maison , on me blanchit, on me nourrit, on
me donne le plus joli logement... et, tout cela
pour rien.
- Comment pour rien ! .....
— J'ai payé le premier mois, et quand j'ai
voulu payer le second, ce généreux ami a refusé
mon argent, en prononçant ces paroles mémo-
rables : Mon cher, j'ai éprouvé du régrêt d'avoir
reçu votre argent; je ne veux plus m'y exposer.
Vous avez besoin du peu qu'on vous envoie
pour vos menus plaisirs et pour vous vêtir; restez
chez moi tant que le vent de l'adversité soufflera
sur vous, et quand il aura cessé, nous réglerons
18
nos comptes, si vous voulez , mais pas ayant.
— Je suis étonné d'une telle générosité, sur-
tout à Genève, où l'argent est plus apprécié que
partout ailleurs. ■
Ce désintéressement héroïque n'est pas dans
les moeurs genevoises démocratiques ; mais il
est vrai de dire que toute règle a ses excep-
tions.
- Il y a une autre considération, ajouta le
jeune homme d'un air de suffisance : c'est que
madame exerce une grande influence sur tous
les actes de son mari ; elle est là boussole du
ménage, rien ne se fait que par elle. Or, ma-
dame est encore jolie , quoique un peu suran-
née...
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire , mon cher, que madame et
moi nous ne faisons qu'un.
Comprenez-vous , maintenant ?... . Mais si-
lence, pour le temps et pour l'éternité !...
— Amen!...
Et j'ajoutai :
- Ainsi, madame vous donné sa maison et
son pain , son coeur et son honneur , de plus
toute l'affection qu'elle a jurée a son mari?...
19
— Eh bien ! interrompit brusquement l'avo-
cat, quelle conséquence en tirez-vous ?
— Rien que celle-ci, repris-je, qu'il faut que
la nature vous ait doué de charme merveilleux,
pour qu'on fasse tant, de sacrifices en votre fa-
veur !...
— Que parlez-vous de sacrifices? J'en attends
bien d'autres
— Encore ?... Que voulez-vous de plus ?
— Les prémices de la fille, petite follette de
seize ans, simple, ingénue, aimante , belle à
ravir. Je suis en bon chemin , et je vous dirai
tout mais silence!...
Je ne pouvais plus me contenir : l'indignation
m'étouffait.
— Eh quoi ! m'écriai-je , quel rôle faites-vous
donc jouer à ce pauvre mari... votre ami, votre
bienfaiteur ?...
— Fadaises !... Il ignore tout ; or , le mal
ignoré est nul.
— Mais vous, vous ne l'ignorez pas : vous
savez parfaitement que vous lui rendez le mal
pour le bien, et votre coeur est tranquille !...
Convenez qu'il y a de votre part ingratitude et
perfidie
— Ecoutez, mon compatriote, vous vous dé-
voilez enfin , et je vois que vous n'êtes qu'un
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homme d'autrefois, un homme de la vieille école.
Vraiment, mon curé ne parlerait pas mieux. Ab-
jurez ces petites idées de confessionnal ; laissez
ce genre aux gamins qui viennent de faire leur
première communion. Elevez-vous à la hauteur
de notre civilisation, et gardez-vous d'appliquer
les mots d'ingratitude et de perfidie à des baga-
telles pour lesquelles mon confesseur, si j'en
avais un , me adonnerait à peine sept Pater et
sept Ave pour toute pénitence. Encore une fois,
vous, êtes venu six, siècles trop tard , vous
n'êtes pas de votre époque. Est-ce qu'on prend ce
ton déclamatoire pour de telles niaiseries ? On
en rit, et c'est tout. Quel tort ai-je fait à mon
hôte? Aucun ; au contraire, je l'ai soulagé d'un
fardeau, trop pénible: pour ses forces, et, en cela,
j'ai mérité sa gratitude.
— Pas de sophismes, avocat! m'écriai-je, et,
avant d'aller plus loin, répondez à cette ques-
tion : Si vous étiez ce généreux ami, vous con-
tenteriez-vous d'une pareille reconnaissance de
la part de celui que vous combleriez de bien-
faits?
Allons donc! toujours te langage du con-
fessionnal.
- Avocat, vous ne répondez pas...Que par-
21
lez-vous de; confessionnal ? Ah ! mon ami , si
vous aviez, eu le bonheur de vous rapprocher
plus souvent de cet asile des consolations et des
bons| conseils, vous seriez bien loin de ce cy-
nisme impur dont vous faites pompe !
Vous dites que je n'ai point atteint à la hau-
teur de mon siècle ; je crains bien que vous, si
jeune encore, vous n'ayez dépassé le niveau de
toutes ses corruptions. C'est vrai, je suis, en ar-
rière et vous êtes en ayant ; mais je ne change-
rais pas ma place contre la vôtre; car en arrière
c'est le port, et en avant c'est le gouffre. Oh!
ne; vous prévalez pas de; votre progrès , c'est le
progrès de la lèpre qui envahit et ronge tout le
corps.
Vis-à-vis de, moi, vous jouez le roler d'un ma-
lade inguérissable , critiquant la santé de son
voisin qui se porte à merveille. Quel aveugle-
ment ! Non , je ne veux ? pas marcher avec un
siècle qui se fait un jouet de morale éternelle,
de cette morale qui lie par un lien de roses
l'homme à l'homme, la famille
ciété à la société , la créature au créateur; de
cette morale qui allègè tant de fardeaux, con-
sole tant d'infortunes , adoucit tant d'aigreurs,
cicatrise tantde plaies, soutient tant d'espéran-
22
ces, éclaire tant de ténèbres, réveille tant d'hé-
roïsme; de cette morale, enfin , dont les pro-
fondes racines enlacent tous les siècles, et dont
les rameaux, toujours verts , s'élèvent jusqu'au
ciel, sous la main et sous la protection de Dieu.
Non, jamais je ne marcherai avec cette pré-
tendue civilisation qui brise les liens les plus
nobles du coeur humain, qui élève un autel à la
perfidie, qui étale avec orgueil ce qu'il y a de
plus abject, de plus repoussant, l'ingratitude !
Loin de rendre le mal pour le bien, je rendrai le
bien pour le bien, et même le bien pour le mal.
Voilà des vertus du vieux temps. Eh bien ! je ne
veux que de celles-là.
Loin de mordre bestialement la main qui me
nourrit, je la couvrirai de baisers, je l'arroserai
de mes larmes, de ces larmes qui viennent du
coeur. Loin de couvrir d'un Voile d'infamie le
toit hospitalier qui m'héberge, je vanterai la
bienfaisance de ses hôtes, j'exalterai leur noble
désintéressement, et mes sentiments avec mes
paroles marcheront de pair pour les bénir.
Loin d'abuser de l'affectueuse complaisance
de mon bienfaiteur pour le trahir, je prendrai à
coeur ses intérêts les plus cachés, et je les dé
fendrai avec plus d'ardeur que les miens ; et si
23
l' exemple d'un ancien se reproduit auprès de
moi, je laisserai mon manteau aux mains de
l'impure Putiphar, et je fuirai en songeant à son
époux, qui est mon ami, mon bienfaiteur. Non,
je ne dirai pas : « Il n'en saura rien ! » Qu'est-
ce que c'est que cette amitié fausse, que cette re-
connaissance hypocrite, qui ne s'exercent qu'au
grand jour, et qui, ténébreusement, se conver-
tissent en infâme guet-apens ? C'est la ruse du
chat. A la confiante caresse, le coup de griffe.
Non, je n'imiterai point ces vertus modernes :
elles me glacent d'horreur.
Avocat, homme de civilisation , écoutez-moi
bien : quand, après une honteuse débauche
avec cette femme oublieuse de ses devoirs; vous
vous mettez à table entre elle et son époux, n'é-
prouvez-vous pas un frémissement dans votre
être ? Quand il vous regarde et vous sourit af-
fectueusement , osez-vous soutenir son regard
d'ami ? Quand il vous offre les mets de sa fa-
mille , son pain , le pain qu'il à gagné à la sueur
de son front, ne le trouvez-vous pas amer ce
pain là ? Quand vos yeux se ferment dans le lit
de l'hospitalité , n'êtes-vous pas assailli par de
mauvais rêves ? Ne sentez-vous pas dans votre
poitrine l'étreinte brûlante du cauchemar ? Le
24
matin, quand il vous serre amicalement la main
comme à un enfant chéri, votre coeur est—il bien
libre pour répondre à ses témoignages d'amitié ?
Quand vous convoitez sa fille , quand vous levez
le voile qui cache le passé entre vous et sa femme,
le souvenir des bontés de votre ami ne vous
vient-il pas ? Alors ne sentez-vous pas un ver
qui vous ronge là , là au fond du coeur ?
Je voulais parler encore, quand le jeune homme
qui m'écoutait d'un air moqueur, tira sa montre
et s'éloigna précipitamment, en disant; « A ce
soir, au café de la Poste. Adieu ! »
Comme il se dirigeait du côté de la ville , je
le priai de m'attendre.
—Non s non, ne venez; pas ! dit-il, laissez-moi
aller seul.
Je ralentis le pas et le suivis de loin.
Tandis que je réfléchissais à la cause de cette
brusque séparation que j'attribuais à la colère, je
vis une jeune personne qui s'avançait lentement
vers nous , tenant d'une main deux livres, et de
l'autre une ombrelle.
Bientôt le jeune homme l'acosta familière-
ment, prit les livres qu'elle portait et lui donna
25
le bras et, quittant la route , ils entrèrent dans
un petit sentier bordé de haies touffues qui con-
duisait à une guinguette solitaire. Or, cette mai-
son avait la réputation de favoriser les mystères
d'amour , et je m'expliquai, dès-lors, le motif
du départ précipité de mon interlocuteur. Un
rendez-vous , me disais-je ; mais elle me semble
bien jeune , bien timide, bien modeste.,... Elle
n'a point les allures d'une fille à rendez-vous!..
Eh ces livres !.... (1) J'eus un pressentiment et
je sentis un frissonnement d'indignation.
(1) Les demoiselles de Genève sortent seules et vont prendre,
des leçons particulières chez les professeurs.
26
III.
J'attendais le soir avec impatience. Il arriva,
et je ne sais quels sentiments opposés j'éprouvais
en m'approchant du café de la Poste. L'un me
pressait d'y entrer, l'autre m' en repoussait. J'hési-
tai longtemps , puis j'entrai; et la première per-
sonne qui s'offrit à mes regards , fut l'avocat !
Il se leva , me prit cordialement là main , en di-
sant : -Vous voici, mon abbé !...
— Je ne suis point un abbé !...
— Eh bien ! mon chanoine !...
— Allons donc !
— Il me semble que vous m'avez donné le
droit de vous parler sans détour ; votre exemple
en fait foi.
— Comme vous y allez !...
— Savez-vous que je vous dois une recon-
naissance infinie ? Vous avez sauvé mon âme en
la retirant de la griffe de Satan ! quelle bonté!
27
J'entendais déjà les: hurlements des monstres
infernaux,... je voyais ces gouffres béants et cet
océan de soufre en ébulition.
- Oh ! jeune homme, taisez-vous!..
- Pauvre brebis égarée, vous m'avez rame-
née au bercail ! Que de grâces je vous dois !...
Que votre parole est onctueuse et sainte ! Com-
me vous avez lavé toutes mes souillures ! Comme
je suis changé: ! Que j'aime , maintenant , cette
douce religion des petites images! Vous m'avez
ouvert le ciel. Ah ! mon révérend , soyez béni.
Je me levai pour sortir l'avocat me retint ,
en disant : Ce badinage vous effraie?
Je répondis : L'impiété et la profanation ne
sont point un badinage : Je vois là le fait d'une
corruption qui deborde Avocat ! ne touchez pas
à ces choses, elles sont trop élevées pour notre
faible intelligence.
- Vous êtes mordant !
- Je suis un homme de principes.
—Ecoutez, reprit-il, j'ai réfléchi à la vio-
lente apostrophe que vous m'avez jetée à la tête
et je vous estime. Si vous saviez comme j'ai
profité de vos leçons ! Si vous aviez vu les lar-
mes qui roulaient en diamants sur son visage de
rosé , et sa surprise et puis son abandon !...
28
Quelle était ravissante ! Alors, j'ai pensé a vous,
et votre morale m'a fait aller plus vite. Il y avait
contraste ; or, voilà ce qui relève la passion.
— Je répondis : Que voulez-vous dire, pauvre
jeune homme Vous étalez votre honte, votre
éternelle ignominie. Cachez plutôt cette im-
mence: turpitude. Mais vous ne le pourrez pas ,
car le crime , voyez-vous, lors même qu'il s'en-
veloppe des ténèbres les plus profondes , appa-
raît toujours.
— Que dites-vous, Monsieur?
- Avocat, homme de civilisation moderne ,
je dis que vous venez de commettre le plus lâ-
che des crimes; je dis que vos mains, vos lèvres,
vos yeux en sont encore souillés!
Je dis que vous avez enfoncé un second poi-
gnard dans le coeurd'un père!
Je dis que, non content de vous être, empâré
de son lit nuptial, vous venez de flétrir à jamais
sa propre fille, la fille de votre bienfaiteur, cette
pauvre enfant qui vous aimait comme un frère ,
et qui n'a trouvé en vous que le plus venimeux
des serpents!
— Vous êtes un démon !... Monsieur... s'é-
cria le jeune homme d'une voix tremblante..,
- Soit, répliquai-je , un démon devant un
29
réprouvé Ah ! j'eusse été votre ange tutélaire
si vous m'aviez écouté !
— Voulez - vous me faire un plaisir, Mon-
sieur ?
— Oui, mais à une condition, avocat.
— Laquelle ?
— D'aller vous jeter aux pieds de votre bien-
faiteur, et de le supplier de vous donner la main
de sa fille.
— La fille d'un ouvrier pour ma femme !...
— Oui, la fille de celui qui vous nourrit , la
fille de l'hospitalité, celle que vous avez surprise
au plus beau jour de la vie, pour en faire le jouet
de votre débauche : vous l'épouserez sous les
auspices, de deux nobles sentiments : la répara-
lion et la reconnaissance ; vous l'épouserez , et
fuirez tous deux vers des terres lointaines, pour
vous soustraire aux regards d'une mère infâme !
— Sortons, s'il vous plaît, Monsieur, j'ai be
soin d'air.
Je suivis l'avocat. Il était pâle et moi fort ani-
mé. Nous treversâmes une partie de la ville sans
mot dire, et nous arrivâmes à Plainpalais, vaste
enceinte et magnifique promenade hors des
portes.
J'attendais que le jeune réfugié m'adressai la
30
parole ; il ne tarda pas à le faire, et commença
pas ces mots :
- Etes-vou s sur homme ?
— Qui.
—Eh bien! debarrassez-moi d'un grand souci,
en me disant si vous connaissez la famille qui
m'héberge ?
— Je ne la connais pas , et ne veux pas,la
connaître.
-Comment donc savez-vous que la jeune per-
sonne que vous avez une avec moi est la fille de
la maison?
- Je l'ai deviné ; mais soyez sans inquiétude
sur ma discrétion. J'apporte autant de zèle à
cacher le mal quand il est fait, qu'à l'empêcher
lorsqu'il n'est que médité.
- Ecoutez mon cher, je n'ai plus de secret
à votre égard, je vais tout vous dire.
— Je ne veux plus rien savoir ; vous m'en
avez déjà trop appris. Quelle immense légèreté
de confier des choses aussi gravés à un inconnu
que vous voyez pour la première fois ! Voilà une
conduite impardonnable. Si vous agissez de la
sorte envers vos; amis, demain tout Genève sera
instruit de....
31
— Ne craignez pas, interrompit vivement le
jeune homme , la leçon me sera profitable.
— Tant mieux! et n'en parlons plus, que pour
réparer, s'il est possible.
II reprit ainsi :
— Je complais vous présenter à mes amis ,
dès ce soir ; ils doivent être au café ; voulez-
vous que nous y retournions ?
— Volontiers.
— Vous verrez de joyeux compatriotes, dont
les privations de l'exil n'ont point altéré la bonne
humeur.
Arrivés au café, nous entrâmes dans un ca-
binet où étaient réunies autour d'une table huit
personnes.
— Eh bien ! petit, s'écria un vieillard en s'a-
dressant a l'avocat, comment vont les amours ?
C'était aujourd'hui le grand jour...
J'étais derière l'avocat. Celui qui répondit un
peu embarrassé deux mots latins qui signifiaient :
Tout est consommé ! Ungrand éclat de rire sui-
vit ces paroles. Alors, on m'aperçut; on se leva
à moitié, en me fixant d'un air de surprise ,et
Mon introducteur s'écria:
-J'ai l'honneur de vous présenter un de
32
nos bons, compatriotes le plus candide et le
meilleur qu'ait jamais produit le royaume de
France et de Navarre.
Le vieillard prit ma main dans la science, et
me dit en la rapprochant de sa poitrine :
- Monsieur a sans doute, reçu notre bap-
tême ?
Cette question était accompagnée d'une pan-
tomime singulière et des plus affectées.
— Monsieur, répondis-je , on m'a baptisé au
nom dû Père, du Fils et du Saint Esprit. Je ne
connais pas d'autre baptême.
-Comment ! s'écria le vieillard , vous ne
connaissez pas le baptême nouveau , le seul
grand, le véritable baptême du peuple fran-
çais ?
-Non, Monsieur,
- Sachez donc aujourd'hui on baptise au
nom de Ledru-Rollin, de Caussidière, de Louis
Blanc, etç.
—C'est un badinage, Monsieur....Comment
un avocat de Paris, un ex-industrie
où, un petit homme de lettre dont la mère est
corse et lé père à moitié espagnol, se seraient
associés pour inventer un nouveau baptême ! ! !
33
Mais dans quel but, et d'où leur vient cette mis-
sion!
-Leur but est trois fois saint, s'écria le vieil-
lard avec un air de gravité ; leur mission vient
d'abord de Dieu, qui veut la justice et l'égalité ,
et puis du peuple que l'on traîne dans la fange
de l'esclavage depuis six mille ans, et qui, pour-
tant était le seul maître. ;
— Ce baptême, comment le donne-t-on ?
—On vous l'apprendra.
— C'est donc une religion?
— Oui, et la plus sainte; de toutes.
—N'âvez-vous pas aussi une rédemption ?
—Oui, la rédemption visible du monde.
—Par qui ?
— Ledru-Rollin, Caussidière, Louis-Blanc et
compagnie.,
— Je ne connais pas la compagnie ; mais j'ai
entendu nommer souvent les trois noms prin-
cipaux. Je sais que ces messieurs sont criblés de
dettes... Eh! ils vont racheter le monde, eux qui
ne peuvent payer ce qu'ils doivent.... Il me sem-
ble qu'il serait plus régulier de commencer par
se racheter eux-mêmes ; ensuite , ils pourraient
s'occuper de cette grande entreprise. Qu'en
pensez-vous ?
34
—Monsieur, reprit le vieillard un peu piqué,
vous parlez trop légèrement d'une chose sé-
rieuse , et je me bornerai, pour toute réponse,
à vous adresser: une question : Aimez-vous vo-
tre pays?
— Qui,
— Voulez-vous la liberté, là fraternité , l'é-
galité pour tous les Français ?
— Sans doute.
— Or, nous aimons là patrie; nous voulons
l'enrichir d'une liberté véritable , d'une frater-
nité et d'une égalités sans déguisement ; donc
vous êtes des nôtres ?
— Je suis, répondis-je, un homme de raison-
nement et de progrès ; je cherche la vérité , et
partout où je la trouve je me range de son côté.
Que l'on me prouve que tout ce que j'adore
est faux, et je vais briser mes idoles.
Que l'on me prouve que je crois l'erreur , et
je vais l'abjurer.
C'est vous dire que je garde ce que je crois
vrai et bon jusqu'au moment où l'on me montre
quelque chose de meilleur et de plus vrai
Tout, chez homme de principes , doit être
subordonné au raisonnement et rien au caprice,
rien à la passion.
35
Or, il y a deu-x classes d'hommes de parti :
les uns se lancent, pieds et poings liés dans un
parti parce qu'ils trouvent là des goûts , des pas-
sions qui, répondent aux leurs. La réflexion n'a
rien fait, tout est le fruit de l'inclination et de
la pente naturelle.
C'est la brute qui court où,son instinct l'ap-
pelle.
L'autre classe d'hommes de parti est celle qui
pèse sérieusement les raisons données de part et
d'autre, qui compare, analyse et fixe son choix
d'après les lois inflexibles de la logique.
Or, comme ceux-ci n'obéissent qu'à la vérité,
il s'ensuit que leur, opinion n'est jamais irrévo-
cable. Épouser un parti par inclination séule-
ment, c'est un acte bestial.
Épouser un parti, par raison, mais avec la
pensée, immuable d'y rester, malgré et contre
tout, c'est le fait d'un orgueilleux et d'un fou ;
car c'est dire qu'on a atteint la dernière ; limite
du vrai ; c'est dire qu'on est une infaillibilité ,
un Diéu.
Épouser la parti qui paraît le meilleur, mais
en modifier les opinions en les épurant dans le
but de se rapprocher toujours plus de la vérité ,
voilà, selon moi, le parti le plus sage. C'est le
mien.
36
—Mais, dans ce dédale d'opinions opposées ,
s'écria le vieillard, qui sera juge pour déclarer
que tel parti est le bon et tel autre le mauvais ?
Je répondis : La conscience, voilà le juge ; la
moralité de chaque parti, voilà le point de com-
paraison.
Permettez-moi des suppositions : Vous êtes
conservateur et moi démocrate. Je regarde au-
tour de moi et je vois que mon parti se compose
de toutes les abjections et de toutes les souillures
de la société. Les vices les plus dégradants, les
passions les plus impures s'abritent sous mon
drapeau. Je n'ai à ma suite que les guenilles des
lieux immondes , que le cortége des cabarets ,
que les tapageurs de la place , que les affranchis
des bagnes, et tout cela est conduit par des
hommes d'intelligence et d'audace, mais d'un
coeur corrompu , d'une ambition effrénée, d'une
hypocrisie aussi profonde qu'habile. Et nous
marchons tous à la suite d'une idée monstrueuse,
criminelle, fratricide, à la suite du génie révolu-
tionnaire. Et ce génie sanguinaire nous l'appe-
lons saint, nous l'invoquons comme un nouveau
messie ; nos menées ténébreuses l'enfantent,et le
monstre est vomi sur le sol de la patrie.
Les grandes scènes de brigandage commen-
37
cent , le sang coule , la mort frappe, l'industrie
tombe, l'effroi règne, et la France se voile de son
crêpe funèbre ; assis sur ses ruines et sur ses
tombes , nous battons des mains en signe de
réjouissance; le sang et les larmes que nous fai-
sons couler excitent toujours plus notre soif du
sang et des larmes ; l'extermination marche trop
lentement devant notre haine implacable, devant
notre impatience de destruction. Nous appelons
de tous nos cris le carnage et l'heure suprême
de notre triomphe sur une patrie désolée, aux
abois. Nous jurons l'anéantissement, de celle qui
nous donna la vie ; le couteau du boucher est
levé sur le sein qui nous enfanta. Mais la justice
de Dieu éclate,, range tutélaire de la France
vient l'arracher des mains de ses parricides en-
fants...
Un cri de vengeance s'élève contre nous.
Comme Caïn, nous fuyons le lieu de notre
crime. Nous fuyons pressés, non par le remords,
mais par le regret d'avoir laissé imparfaite notre
oeuvre d'extermination
Ces mots furent couverts par des cris confus
de colère et de menace... Le vieillard ramena
pourtant le silence et dit avec un accent de
38
feinte impassibilité : Monsieur, vous allez trop
loin; mais nous répondrons;
C'est votre droit, répondis-je. Ensuite, pro-
menant un regard serein sur rassemblée , je
m'écriai:
N'oubliez pas que je suis ici comme sous
l'égide de votre hospitalité.
Si vous voulez m'entendre, je vais continuer,
et m'engage à vous écouter ensuite avec calme
et attention....
—Achevez, dit le vieillard.
Et je repris ainsi :
Après avoir, examiné tout ce qui se passe sous
mon drapeau, c'est-à-dire, dans les rangs des
révolutionnaires de toutes les couleurs , je
porte un regard rapide dans les rangs des
hommes d'ordre, parmi les ennemis des ré-
volutions, et tout d'abord je remarque une dif-
férence si palpable, que je ne puis me refuser à
comparer les premiers aux sauvages langui-,
naires et pillards; et je vois dans les autres-
l'oeuvre sublimé , perfectionnée par dix-huit
siècles de civilisation chrétiénne. La est donc
l'élite de la société; l'ouvrier laborieux et rangé,
39
trouvant son bonheur dans le travail, et son es-
pérance au sein d'une famille vertueuse, éco-
nome; subvenant aux besoins du ménage, et en-
tassant encore pour l'avenir un pécule incessant,
qui, avec le temps, deviendra un capital consi-
dérable.
Là je distingue l'honnête industriel, le com-
merçant, l'employé,, le villageois, tous hommes
de paix et de progrès, qui ne demandent rien à
l'ambition déréglée, rien à des emplois au-dessus
de leurs capacités, rien à des emplois de commé-
rage rêvés au cabaret, gagnés derrière une barri-
cade ou promis moyennant un crime , le plus
grand de tous , une révolution ; mais qui n'as-
pirent à, l'avancement, à la fortune que par leur
travail et par leur conduite. Là point de ces lâ-
ches qui reculent devant un labeur honnête,qui
demandent leur pain à l'aumône, ou au vol; et
la satisfaction de leurs débauches à de mysté-
rieuses turpitudes , ou à, des forfaits éclatants.
Sous le drapeau de l'ordre je vois cette portion
immense de l'armée qui a l'intelligence dit de-
voir, qui porte dans la poitrine un coeur incor-
ruptible, et qui, devant les traîtres à la patrie,
ne connait que son sabre.
Là, enfin , je vois réunis coude à coude, le
40
propriétaire, le médecin, le barreau, l'église, le
diplomate, l'homme d'état, le savant, soutiens
et gloires de mon pays, marchant d'un même
pas au chemin de l'honneur et du progrès.
Là, je salue une immense majorité de citoyens
probes , désintéressés et dignes , travaillant
sans relâche à réparer lés dégâts causés par une
minorité ambitieuse, abjecte, brouillonne, inso-
lente, immorale et sanguinaire. .
Je vois que mon drapeau démagogique est en-
taché d'autant de souillures que cet autre est
riche de glorieuses étoiles et de nobles couron-
nes.
Je vois qu'aussitôt qu'il se déploie , la con-
fiance s'éteint, les capitaux s'enfouissent , le
commerce meurt, la misère est à toutes les por-
tes , l'anarchie règne avec son affreux cortège
d'immoralités , d'orgies, de brigandages, et la
France est ébranlée par le génie du mal, comme
l'arbre par les fureurs de la tempête ; et ses fruits
les plus beaux, espérance de l'avenir, tombent,
tombent un à un jusqu'au dernier. Alors , c'est
la désolation !!!
Mais dès qu'il s'abaisse, devant l'étendard de
l'ordre , la joie renaît, les capitaux abondent,
l'industrie et l'abondance reviennent, l'ordre et
41
la paix se donnet la main, le progrès marche ,
la patrie se relève et reprend sa place à là tête des
nations.
Alors,je foule dans la fange mon drapeau ré-
volutionnaire, et je cours me prosterner devant
le glorieux étendard de l'ordre...
— Eh bien! s'écria une voix mugissante,
vous faites là une action de lâche. On ne doit
jamais abandonner son drapeau.
-Oui ! oui ! c'est vrai, c'est vrai, hurla tout
le club,
—J'aime cette franchise, répliquai-je, et dans
la discussion, je ne m'offense jamais des paroles
même trop vives de mes interlocuteurs .
—Mais avez-vous réfléchi à ce que vous
venez de dire?
- Un jour, Messieurs , un Napolitain, chef
dey brigands , rencontra un homme qui avait
quitté sa bande , après en avoir fait partie, et
il le tança en lui disant comme vous : " Quitter
« son drapeau, c'ést le fait d'un lâche. »
Celui-ci répondit : la lâcheté consiste à per-
sister dans le mal ; mais l'abjurer, dès qu'on le
connait , c'est le fait d'un coeur vertueux et
grand.
Je vous fait la même réponse.
42-
- Nous prenez-vous pour des chefs de bri-
gands »
— Je signale, un parti, et je dis que ce parti
a fait un mal bien autrement considérable que la
bande; napolitaine ! .La bande a détroussé quel-
ques voyageurs; le parti a ruiné des milliers de
familles, corrompu les masses, bouleversé la so-
ciété, incendié l'Europe, flétri le nom Français ,
des honoré la patrie, assassiné, poignardé, mi-
traillé. ... des frères vertueux, élevé des autels
aux révolutions, prôné les massacres....
- Sachez, Monsieur, interrompit le vieillard,
qu'une révolution nécessaire est une chose
sainte, un devoir sacré .
— Un grand brigandage ! m'écriai-je avec in-
dignation, le déchaînement des passions, l'enva-
hissement de toutes les corruptions, la patrie
noyée dans l'écume de tout ce qu'elle a d'im-
monde. .puis , une immense folie, car si la ré-
volution remédie à un mal douteux, elle en traîne
à sa suite des milliers de réels et d'affreux.
Le vieillard reprit : —Il faut donc laisser ré-
gner paisiblement les tyrans et porter le joug
sans murmure...
— Quel abus de mots ! répliquai-je?
Eh quoi! vous appelez de ce nom un Louis XVI,
43
un Charles X , un Louis-Philippe! Dites plutôt
qu'ils sont tombés par l'excès contraire à celui
qui fait les tyrans ; par trop de mansuétude et
par un excès de zèle pour le bien publie !.;.,
Messieurs, les deux premiers besoins d'un
peuple sont l'ordre et la moralité. Or ces trois
illustres victimes sont tombées en défendant
l'ordre et, la moralité. Ce, ne sont pas eux qui
sont les tyrans , mais bien leurs ennemis et ceux
de la Françe , c'est-à-dire les révolutionnaires ,
parce qu'ils combattaient pour l'immoralité.
- Voilà les tyrans!
-Mais il est historique, s'écria une voix, que
les deux derniers rois ont voulu arracher au
pieuple les deux, libertés auxquelles il tenait le
plus.
Je répondis : La France avait deux couteaux
au cou et ses derniers rois ont voulu les arra-
cher. Eh ! vous appelez, cela une tyrannie ?
Voulez-vous l'ordre et la moralité ?
—Sans doute , répondit mon interlocuteur.
—Eh bien, ces deux choses sont incompatibles
en France avec la liberté de la presse et des réu-
nions.
—Les Anglais les possèdent pourtant ces liber-

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