La dompteuse des esprits

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De cette femme qui ressemble à un vestige du temps, on retient forcément l'image d'un être mi-homme mi-femme. Pour se rendre chez elle, il suffit de demander à la première personne de Rufisque de vous indiquer où elle habite et on vous y emmène dans les minutes qui suivent. Cette popularité incontestable, Mame Kheury Wane la doit au fait qu'elle est une grande guérisseuse. Chez les Lébous, toutes les maladies ont une origine commune : les rap ou esprits.
Publié le : lundi 1 septembre 2014
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EAN13 : 9782336354804
Nombre de pages : 207
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Nouridine DIOP
La dompteuse des esprits
De cette femme qui ressemble à un vestige du temps,
sorti de l’Antiquité, on retient forcément, après un
premier contact, l’image d’un être mi-homme mi-femme. La dompteuse Ou bien même d’un homme vêtu en femme et qui par son
comportement présente quelque chose que les hommes
ordinaires n’ont pas.
De son vrai nom, elle s’appelle Yaye Kheury Wane.
Pour se rendre chez elle, inutile de se fatiguer ; il vous des esprits
suft de descendre n’importe où à Rufsque et de dire à la
première personne que vous rencontrez de vous indiquer Roman
où habite Yaye Kheury Wane. Et on vous y amène dans
les minutes qui suivront. Cette popularité incontestable,
Mame Kheury Wane(…) le doit au fait qu’elle est une
grande guérisseuse.
Chez les Lébous , toutes les maladies ont un vecteur
commun et cette origine commune a pour nom les rap, ou
plus précisément les esprits.
Nouridine Diop est né dans la vieille ville
de Rufsque en 1970 où il a fait ses études
primaires et secondaires jusqu’au Baccalauréat
obtenu au Lycée Abdoulaye Sadji. Il entame
ses études supérieures à l’université Cheikh
Anta Diop de Dakar à la faculté de droit, mais
très vite se spécialise en Communication avec
l’avènement des écoles privées supérieures.
Ce cursus sera complété par un DESS en marketing obtenu à SUPDECO-
Dakar. Après un passage à la MTOA, il est maintenant un entrepreneur
afro-optimiste qui sillonne l’Afrique.
Illustration de couverture : © IgorIgorevich
ISBN : 978-2-296-99876-6
20 € 9 782296 998766
Nouridine DIOP
La dompteuse des esprits















































La dompteuse des esprits

roman
























NOURIDINE DIOP





La dompteuse des esprits

roman












































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99876-6
EAN : 9782296998766
















DÉDICACES
À mon père El Hadj Baye Diène Diop, que le Bon Dieu
l ’accueil dans Son paradis,
À ma mère Adjia Marième Pouye Seck,
À ma femme Aminata Mbodj,
À mes adorables enfants :
Sokhna Oumou Diop, ma grand-mère,
Fatimatou Binetou Ezzedine Diop, la nurse du
Prophète Mouhamed (PSL),
Et à Cheikhal Islam Elhadji Ibrahima Niasse Diop, mon
marabout mon guide.

7




























CHAPITRE I

UN DOMAINE MYSTIQUE
De cette femme qui ressemble à un vestige du temps, sorti
de l’Antiquité, on retient forcément, après un premier
contact, l’image d’un être mi-homme mi-femme. Ou bien
même d’un homme vêtu en femme et qui par son
comportement présente quelque chose que les hommes
ordinaires n’ont pas.
De son vrai nom, elle s’appelle Yaye Kheury Wane. Pour
se rendre chez elle, inutile de se fatiguer ; il vous suffit de
descendre n’importe où à Rufisque et de dire à la première
personne que vous rencontrez de vous indiquer où habite
Yaye Kheury Wane. Et on vous y amène dans les minutes qui
suivront. Cette popularité incontestable, Mame Kheury Wane
– car c’est ainsi que je dois l’appeler (elle est en fait la petite
sœur de ma grand-mère Oumy Ndiaye, qu’elle appelait
affectueusement Oumy Ndiaye Bandame pour faire
référence à son père Bandame, « le père de tous ») – le doit
au fait qu’elle est une grande guérisseuse.
1Chez les Lébous , toutes les maladies ont un vecteur
commun et cette origine commune a pour nom les rap, ou
plus précisément les esprits.
Et voilà un domaine dans lequel elle n’avait pas de secret.
2L’ésotérisme que Diandj dégageait de loin ne pouvait
s’expliquer que par cette osmose dans laquelle elle vivait
avec les rap. Pour en arriver à ce stade, il lui a fallu créer cet

1
Ethnie de pêcheurs.
2
Surnom de Yaye Kheury Wane.
9










NOURIDINE DIOP
environnement mystique autour d’elle, ce qui fait qu’elle
n’avait pas besoin de faire beaucoup d’efforts pour entrer en
communion avec ces esprits qu’elle craignait tant, mais qui
curieusement devenaient cléments pour les gens qui venaient
chercher refuge auprès d’elle.
3Yaye Kheury Wane est originaire de Thiawlène , cet
ancien quartier lébou ; mais, pour fuir l’avancée de la mer,
ses ancêtres ont dû abandonner leurs maisons pour élire
domicile sur les hautes terres de Rufisque que sont devenus
maintenant Santhiaba, Dangou, Guendel, Castor et autres
nouveaux quartiers. Et comme pour ajouter une touche de
mysticisme à son environnement, elle a hérité de ses parents
une maison qui se trouve à deux pas des grands cimetières de
Rufisque. Devant la porte de chez Diandj, on est face aux
cimetières, où l’étalage de tombes récentes et anciennes
défile dans un calme et une sobriété à donner des frissons.
C’est avec ces frissons que l’on pénètre dans sa demeure
pour être de nouveau attiré par cet enclos sur lequel étaient
plantés des cerisiers aux fruits mûrs et dont personne ne
voulait. D’autres arbres fruitiers, comme on en trouve
4souvent dans les quartiers lébous et à Guet-Ndar , ont eu un
sort tout à fait contraire, car étant souvent en proie aux
espiègleries des gamins.
Mais ces cerisiers-là ne sont pas comme les autres, car ils
appartiennent à Diandj, la dompteuse des rap, celle qui
s’était donné le pouvoir de les gronder, de les appâter, de les
enchaîner et de les dompter contre leur bon gré. Et quand ces
esprits devaient se reposer après de longs jours de travail
pour leur chef, c’est au pied de ces cerisiers qu’ils le
faisaient. Et gare aux marmots qui les perturbent ! La colère
des rap, combien de fois un gamin indélicat en fit les frais !

3
Quartier de Rufisque, au même titre que Santhiaba, Dangou,
Guendel et Castor.
4
Quartier de Saint-Louis du Sénégal.
10










La dompteuse des esprits
C’est peut-être avec l’avancée des habitations et la
5disparition des sënn que ces problèmes ont diminué.
Mais il arrivait souvent qu’une personne, au retour de ces
espaces où l’on avait coutume de verser les ordures, se
présente chez elle la figure complètement déformée. De ces
sënn, en effet, on revenait fréquemment les yeux écarquillés,
la bouche en bave et ne parvenant même pas à prononcer un
demi-mot.
Ces victimes des mauvais esprits, c’est chez Diandj qu’on
les conduisait, elle qui les connaissait tous, qui connaissait
leurs itinéraires et leurs heures d’activités.
Arrivé devant chez elle, on est automatiquement attiré par
une voix indéfinissable. Car ne sachant si elle riait ou
pleurait. C’était celle de Diandj qui, du fond de sa chambre,
riait de ce sourire d’homme qui effrayait tout le monde ; sauf
les habitués des lieux qui en avaient besoin pour se rassurer,
présageant qu’elle était déjà au courant de tout. D’un pas lent
et rassuré, elle arpentait le couloir qui menait vers sa
chambre, tout au long duquel elle avait exposé toutes sortes
d’instruments mystiques – du crâne de singe aux squelettes
de lézards – qui lui avaient déjà servi ou qui lui serviraient,
suivant le cas. On pouvait y voir des ossements de tout genre,
tel celui du sanglier. Sans oublier le fameux os du fémur dont
on disait qu’elle se servait pour taper le majestueux tambour
conçu à partir d’un tronc de jujubier et d’une peau d’homme.
Du milieu de la cour de sa maison à cet endroit
magnétique où une barrière métaphysique faisait marquer le
stop à tous les étrangers, on voyait, dans la pénombre
compacte de son couloir, une ombre qui se profilait sur la
fumée d’herbes purificatrices, dont elle seule avait le secret.
C’est Diandj, le monticule d’argile dur de la savane : celui
que les vents et les tempêtes n’ont pu déraciner, celui dont les
fourmis de la forêt gardent les secrets.

5 Dépotoirs d’ordures.
11










NOURIDINE DIOP
C’est Djandj qui venait. Du haut de son mètre soixante-
cinq, elle trônait sur une paire de chaussures en bois, sorties
d’une autre époque qui, par les quinze centimètres qu’elle
leur ajoutait, lui donnait au finish l’allure magistrale d’une
matrone et cette classe que tout le quartier lui enviait tant. Sa
taille était disproportionnée par rapport à son envergure. Cela
s’expliquait par le fait qu’elle ne mettait pas moins de cinq
grands boubous sur elle, et sous ces boubous il faut compter
en dessous deux tee-shirts et un pull-over. En dessous, c’est
une dizaine de pagnes tissés, qu’elle superposait à la mode
escalier, dont elle s’entourait la taille. L’étoffe qu’elle nouait
sur sa tête ressemblait rarement à ses habits. De toute façon,
le mariage des couleurs était le cadet de ses soucis. Ce qui
l’intéressait, c’était avant tout de recouvrir sa tête et surtout
de bien la recouvrir, car Diandj croyait au mauvais coup de
vent, au mauvais coup d’œil. Et son cas était d’autant plus
compliqué qu’elle les craignait non seulement venant des
hommes, mais aussi et surtout venant des rap. La figure de
Diandj fait très peur ; il arrive même qu’elle effraye. Ce qui
pouvait s’expliquer par le fait qu’elle ne connaissait pas la
peur. Quand les autres sont plongés dans la frayeur, c’est en
ces moments d’affolement d’une famille ou de toute une
communauté que Kheury Wane, dans son courage
légendaire, empoigne son coupe-coupe pour en trouver
l’origine et la combattre.
Devant la victime, Diandj demande toujours à sa famille
ou à ses accompagnateurs de la laisser par terre et de
s’éloigner, car celui qui est atteint par les génies l’est déjà,
mais celui qui le raccompagne ne l’est pas encore et Diandj a
l’habitude de dire qu’elle soigne le mal par le mal. Ce qui fait
que l’accompagnant peut voir ce que la victime a vu et se
retrouver dans la même situation. Arrivé à deux bons mètres
de la victime, Diandj commence à vociférer ces mots
mystiques qui n’avaient rien à voir avec le Saint Coran, sauf
les premiers mots :
12










La dompteuse des esprits
« Bissimi laahi ramani rahimi … »
D’une main, elle tenait son coupe-coupe et, de l’autre, elle
tenait, pour la circonstance, le bout de la queue d’un animal
dont personne ne connaissait le nom. D’un geste bref, elle se
décoiffa et laissa apparaître sa tête sur laquelle les cheveux
blancs se voyaient à peine. Ils étaient écrasés par une épaisse
couche d’amulettes en tous genres. De son front large
ruisselaient de grosses gouttes de sueur qui brillaient du fait
des rayons du soleil au zénith au milieu de la cour de sa
maison. Sur sa tête, elle mit un bonnet rouge cousu de la
même manière que celui des nouveaux circoncis, mais avec
des cauris sur les bords. Devant son patient, tel un animal
sauvage accroché à sa proie, Diandj entama une danse
arythmique dont elle était la seule à entendre la musique en
tournoyant. Son patient hypnotisé ne la quittait plus du
regard. C’est alors que Diandj, agile comme son âge avancé
ne devrait plus normalement lui permettre, se mit à sautiller
comme un fauve.
Terrifiée, l’assistance disparut comme par surprise, et
subitement le silence des cimetières voisins, comme sollicité
par les incantations mystiques, s’installa sous un léger vent
d’alizé. Les animaux de la basse-cour, atterrés par une
éclipse solaire, disparurent. Même les oiseaux s’étaient tus.
Sa chienne Mbayame, son homme de confiance, celui-là
même qui comme un valet lui amenait ses cotisations de
6Dangou à Diokoul Wague tout le vendredi après-midi. Cette
pauvre bête que Diandj dans ses nombreux instants de transe
accusait d’être témoin. Elle lui disait :
« T’étais là hein ! Parle. Ne sois pas lâche. Toi et moi,
nous savons que si tu le voulais, tu pourrais témoigner en ma
faveur, mais comme d’habitude, tu restes le lâche que tu as
toujours été. »

6 Diokoul Wague : quartier de Rufisque.
13










NOURIDINE DIOP
7Et une fois cette phase terminée, elle l’appelle Gaïndé
pour se moquer d’elle. Elle lui disait :
« J’espère qu’il ne te viendra jamais à l‘esprit de parler
sinon ce quartier se transformera en un énorme brasier. »
Ils avaient quitté ensemble la chambre où il était resté en
retrait, les oreilles dressées vers le ciel à fixer la scène.
C’est alors que Diandj se mit à quatre pattes et, du fond de
sa gorge, émit un feulement assourdissant. La fille qui était
assise par terre cachait ses yeux et hurlait de tout son être.
8Mbayame quant à elle, comme si elle ne reconnaissait
plus sa maîtresse, mit sa queue entre ses deux pattes et
disparut derrière la palissade. Alors qu’on pensait qu’elle
allait s’éclipser, elle exécuta un tour sur elle-même et, par le
trou où elle était sortie, elle pointa le bout de son museau,
baissa les oreilles et se mit à épier la scène, comme si elle
était obligée d’y assister.
Entre-temps Diandj, avait abordé une autre phase de sa
thérapie bizarre. Elle consistait à faire de sorte que la fille
n’ait plus peur de ce qu’elle était devenue. Cette phase
pouvait prendre beaucoup de temps, car elle était très
délicate. C’est en ce moment magique, au vrai sens du terme,
que Diandj, par le naturel et le surnaturel qui se côtoyaient en
elle, arrivait à ramener cette fille dans la réalité.
Diandj avait l’habitude de dire que chaque homme sur
terre vit entouré de génies. Elle était en effet convaincue que
nous ne vivons pas seuls dans l’univers. Nous le partageons
avec des êtres beaucoup plus forts que nous qui, dans
certaines circonstances, nous évitent et, dans d’autres, nous
accablent pour se protéger eux-mêmes. Ces êtres nous
voient, mais nous, nous ne les voyons pas. Diandj disait que
Dieu dans sa Miséricorde avait affaibli notre vision humaine.

7
Le lion en wolof.
8
Surnom de la chienne de Diandj.
14










La dompteuse des esprits
Car rien qu’à voir leur morphologie, ils peuvent nous
effrayer.
Et elle ajoutait souvent, après ce discours d’une autre
époque, qu’en réalité ces super-êtres n’étaient pas tous
méchants. Et que beaucoup d’entre eux avaient été arrachés
de leur état sauvage de gré ou de force et ainsi domptés pour
toujours. Ceux d’entre eux qui le conservaient étaient
dangereux, car il fallait les connaître ou connaître un esprit
qui les fréquente, afin de maîtriser leur itinéraire et leurs
habitudes pour pouvoir les éviter.
Ce travail, tous les guérisseurs de la trempe de Diandj
l’effectuaient sans arrêt. Elle particulièrement avait
hiérarchisé les esprits par catégories, suivant la simple
logique du bon ou du mauvais. Et partant de là, elle déduisait
de façon très simple qu’une mauvaise mère enfanterait
nécessairement un mauvais fils. Elle était confortée en cela
par le vieux proverbe wolof qui dit : « Kéwël du tëb dom ja
9bëtt »
Diandj les avait classés en famille et avec le temps elle
avait collé un nom aux génies les plus coriaces. Elle ne se
limitait pas là et, mieux encore, elle les identifiait par leur
odeur. La preuve, quand elle allait dans les cérémonies – ce
qui lui arrivait rarement –, au cours des gew où les femmes
se retrouvaient pour distribuer l’argent, il arrivait souvent
alors que Diandj se mît debout, surplombant avec majesté
cette assemblée hétéroclite. Elle lançait d’une voix d’athlète
10avec le franc-parler qu’on lui connaît : « Rax na ñu. »
Et elle continuait en brandissant sa main, qui laissait
11apparaître au niveau de l’avant-bras son célèbre lapataka
cousu sur une peau de lion :

9
Kéweul dou teup dom dia beute : le petit de la gazelle ne traverse
jamais la haie quand sa mère la saute.
10
« Rax na ñu. » : il y a des étrangers parmi nous.
11
Gris-gris.
15










NOURIDINE DIOP
12« Ku fi laal nit jëfur » ,
Quelques minutes après son discours, on se rendit compte
que des gens avaient profité du crépuscule avancé pour se
fondre dans la nuit.
Les apparitions de Diandj dans ce genre de cérémonies
indisposaient tout le monde, que tu sois de la famille ou non,
parce qu’il peut arriver qu’un de tes amis en soit la cible.
Après de longs instants de métamorphoses successives
nécessaires à cette thérapie culturelle, la fille en pleurs
rampait comme un nouveau-né et se lovait dans les bras de
Diandj qui, assise par terre, la prenait dans ses bras comme
une mère.
Ensemble elles se levaient, se dirigeaient vers l’enclos aux
13cerisiers mûrs qui, en réalité, étaient des xamb .
Elles étaient assises par terre, au milieu de nombreux
bouts de pilons enterrés et de calebasses renversées. Diandj
déshabillait la jeune fille possédée par les esprits et lui
préparait un bain stimulant. Ces calebasses cachaient des
abreuvoirs remplis d’eau que la maîtresse des lieux ne ratait
jamais de remplir le jeudi matin. Il y en avait au moins une
trentaine ; et pourtant, elle ne les mélangeait jamais. L’ordre
qui régnait dans cet endroit contrastait avec le désordre que
laissait apparaître l’habillement de Diandj. Car dans l’enclos
des cerisiers, tout était à sa place. Sur chaque calebasse
14renversée trônait un mbattù .
Il fallait voir la minutie avec laquelle Diandj se mouvait
dans cet univers. Elle s’arrêtait à l’entrée pour se déchausser ;
ensuite c’était au tour des boubous qu’elle ôtait un à un, pour

12
Tout étranger qui nuit à un membre de la famille en subira les
conséquences.
13
Lieu d’habitation des rap.
14
Courge asséchée et fendue au milieu, servant d’abreuvoir en
Afrique de l’Ouest.
16










La dompteuse des esprits
15ne garder sur elle qu’une ndokett toute neuve en wax
multicolore.
D’un pas autoritaire, elle se dirige vers les abreuvoirs
qu’elle ouvre en prenant soin de taper avec beaucoup de
respect sur les quatre côtés de la calebasse formant par son
geste une croix chrétienne. On serait même tenté de dire
qu’elle prévenait de sa présence. De cette eau qu’elle
collecte, et pas dans n’importe quel abreuvoir, elle lava la
jeune fille.
Celle-ci venait d’être victime des rap, comme Diandj le
fut en son temps. Désormais elle pouvait voir ce qui était
invisible aux autres. Pour le moment, ses ancêtres les rap
pouvaient disposer d’elle quand ils voulaient. Ils pouvaient la
faire tomber en transe, mais aussi l’informer des dangers qui
guettent la collectivité. Diandj, dès cet instant, voyait en elle
une alliée, surtout qu’elle recommandait de toutes ses forces
de prendre soin des rap. Dès qu’elle se levait pour retourner
chez elle, Diandj commençait à édifier une petite stèle là où
elle était assise avec un bout de pilon qu’elle enterrait en
prenant soin de laisser la tête apparaître.
Diandj avait subi le même sort avant d’accéder à ce stade.
Elle aimait répéter à ses interlocuteurs qu’elle s’en sortait
toute seule sans la moindre aide de qui que ce soit. Et
pourtant selon elle son rap était mille fois plus terrifiant. La
preuve en était que toutes les personnes de son âge se
souvenaient de sa longue période de folie. On avait
l’habitude de l’appeler « la rescapée », car elle était revenue
d’une folie dont on ne revenait jamais. Et pourtant, ce que les
gens appelaient folie, Diandj, elle, l’appelait son combat.

15 Robe de vieille dame.
17




























CHAPITRE II

LE NGIGISS
OU LE BUISSON ÉPINEUX
En son temps, ce combat l’avait chassée du domicile
familial, pour la confiner dans une petite case de fortune
qu’elle s’était construite au milieu de la forêt. Elle voulait
ainsi se protéger des intempéries. C’est un combat que
Diandj avait vécu dans une dépravation totale, mais aussi
dans la dignité : elle n’était jamais nue. En fait, c’était une
sorte de réclusion qui la maintenait loin de la société. C’est
au cours d’une longue nuit de sommeil, ce qui lui arrivait
rarement, que la délivrance arriva. Les rap lui ont dit qu’elle
avait gagné son combat et que désormais elle pouvait
retourner chez elle et mener une vie normale.
Les rap s’étaient montrés avec leurs vrais visages, lui
avaient présenté leurs familles et fait visiter leurs habitations
si lointaines et pourtant si proches. Ils avaient livré à Diandj
le secret de leurs communications, ce qui lui permettait de
devenir l’interface entre son monde et le leur. Après s’être
réveillée, elle s’était dirigée et avait demandé à sa maman de
la laver. Personne n’osait s’approcher d’elle en raison de son
état sauvage.
Elle avait la musculature d’un titan et les cheveux de
Samson. Autour d’elle rôdait un chien borgne à la peau
rousse, avec qui elle parlait un dialecte incompréhensible. Il
lui avait fallu revenir trois fois pour qu’enfin sa mère prît
confiance en elle et exauçât son souhait. Ce long séjour dans
cette forêt inhospitalière avait fait qu’il était devenu son
domaine. Elle l’avait habitée avant que les autres ne la
19

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