//img.uscri.be/pth/5a472e798ab51c8728d103bfe5d3cab5c825a816
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La double tentation du roman nigérien

De
308 pages
Comme dans tous les pays africains, le roman résulte au Niger d'un emprunt à l'Occident par suite de la colonisation. Mais après une trentaine d'années d'existence, la production romanesque nigérienne reste à peu près ignorée. Le romancier est l'interprète d'une société culturellement métisse, et sa création est soumise à une double tentation : l'art du conteur traditionnel et l'art de la narration moderne. Encore hésitant sur son identité, le discours romanesque nigérien s'oriente peu à peu vers un mariage harmonieux de ses deux sources esthétiques.
Voir plus Voir moins

PRÉFACE
Contemporain de l’indépendance du pays, le roman est au Niger un genre de création récente. Genre d’importation en quelque sorte, puisque par nature étranger aux riches et antiques traditions orales de l’Afrique de l’Ouest, il s’y est ouvert une voie propre, entre tradition et modernité, entre dénonciation politique et témoignage sociologique. Non sans mérite, si grandes sont les difficultés matérielles que rencontrent les écrivains pour trouver les moyens nécessaires à leur activité, édition, vente des livres, public, dans ce pays qui compte parmi les plus pauvres du monde, où la priorité, comme nous l’ont rappelé des événements récents, est d’abord d’assurer le minimum vital à une population en pleine expansion démographique. Mais cette jeunesse qui se développe ainsi, il ne suffit pas de la nourrir, encore faut-il lui donner par la culture, par une culture qui lui appartienne en propre, les moyens de faire face aux défis du monde actuel. Le grand mérite d’Abdoul-Aziz Issa Daouda est de s’être mis au service de cette jeunesse, tant par son activité d’administrateur qu’il n’y a pas lieu d’exposer ici, que par ses travaux d’enseignant et de chercheur. Il nous propose ici la première étude de synthèse sur la littérature romanesque nigérienne. Il fait d’abord apparaître que si le thème de la colonisation y est évidemment évoqué, il ne représente cependant qu’un sujet secondaire, à la différence de ce qui caractérise d’autres littératures africaines qui ont éclos avec le mouvement de la négritude. En revanche le thème du désenchantement y tient un rôle beaucoup plus important. Mais c’est le « roman du malheur », selon l’heureuse expression d’Abdoul-Aziz Issa Daouda, autour des questions de l’exode rural et du heurt entre le monde des anciennes

7

coutumes et celui de la modernité, avec sa violence comme avec les libertés qu’il revendique, qui y occupe une place essentielle. Cette dichotomie de la tradition et de la modernité se retrouve dans la forme du roman nigérien, et Abdoul-Aziz Issa Daouda montre ce qu’il doit à la tradition du conte oral : relative brièveté des œuvres, construction narrative très linéaire, absence d’actions secondaires, place réduite accordée aux descriptions, et au contraire tendance au développement des dialogues. Mais en même temps se fait sentir dans le style l’influence du cinéma et du journalisme, et chez quelques auteurs celle du nouveau roman ou du moins de certains de ses traits particuliers. D’où, dans les mêmes ouvrages, la rencontre d’un réalisme européen et d’un merveilleux africain, de préoccupations sociales et politiques ancrées dans le présent, et de procédés stylistiques hérités d’une tradition pluriséculaire, toutes caractéristiques qui donnent au roman nigérien sa spécificité. Issu d’une thèse soutenue en 1993 à l’Université Paul Valéry de Montpellier, et complété par une postface consacrée aux productions plus récentes, le présent ouvrage constitue une contribution de premier ordre à la connaissance de la culture nigérienne, non seulement dans sa dimension romanesque, mais plus largement dans ce qui la relie à ses sources, à ses croyances anciennes comme à son terroir propre. Il était essentiel que ce travail ne restât pas limité au public des bibliothèques universitaires. Ce livre est aussi destiné à faire entendre à un large public la voix d’une littérature proprement nigérienne. Mais d’abord, il veut aider à doter la jeunesse du Niger des perspectives culturelles constitutives de son identité, perspectives sans lesquelles l’indispensable développement économique pourrait conduire à de nouvelles formes de servitude. Jean-Pierre MARTIN Professeur à l’Université d’Artois

8

INTRODUCTION GÉNÉRALE

De 1959 à 1990, cela fait une trentaine d’années qu’il existe une création romanesque nigérienne d’expression française. Cependant, aujourd’hui, hormis les quelques études thématiques que lui consacrent certains étudiants d’une faculté des Lettres qui a à peine une vingtaine d’années, auxquelles s’ajoutent de temps en temps quelques articles de la Presse nationale, le roman nigérien est quasi-absent sous la plume des critiques, même les plus classiques. Nous constatons curieusement que même la Littérature Nègre de Jacques Chevrier1, à la fois exhaustive et incontournable en matière d’Histoire de la littérature africaine, ne fait allusion à la création romanesque nigérienne qu’en une seule ligne pour dire de Kotia Nima de Boubou Hama qu’il est « une véritable apologie de la tradition négro-africaine ». Certes, mais sans doute l’auteur a-t-il oublié d’une manière tout à fait innocente de nous dire également que le roman de Boubou Hama est surtout l’apologie d’une « possible synthèse » entre ce que le romancier appelle les « mesures africaine et européenne », ce qui classe son roman d’emblée dans la perspective d’une culture africaine irrémédiablement métisse. Chez Mohamadou Kane, qui aurait pourtant pu trouver là de riches arguments dans le cadre de son Roman africain et tradition2, on ne trouvera pas non plus de traces de la création
1 Littérature nègre de Jacques CHEVRIER, qui est un classique des études de littérature africaine dans l’enseignement scolaire africain, malgré des velléités de contestation qui ne méritent pas d’être soulignées ici. 2 Mohamadou KANE, Roman africain et tradition, Dakar, N.E.A., 1992. L’auteur y insiste notamment sur une démarche critique qui prônerait le lien indissociable entre la création littéraire et les traditions africaines.

9

romanesque nigérienne... sauf dans la bibliographie où il est fait mention de Gros Plan d’Idé Oumarou, peut-être en hommage au grand prix d’Afrique noire de Littérature que remporta en 1978 ce roman nigérien. Il serait vain de multiplier les exemples pour montrer le caractère impératif d’une étude qui prendrait en compte toute la production romanesque nigérienne. C’est de ce point de vue que notre démarche peut s’entendre comme une contribution pour faire connaître le roman nigérien, montrer ce qu’il comporte comme spécificités, pourquoi il est à la fois nigérien et d’expression française. Comme pour répondre à Janheinz Jahn qui dès 1967 imposait à la « science littéraire » le devoir de découvrir
en quoi consistait cette « africanité » qui classe la plupart des œuvres d’Afrique noire, non pas dans la littérature anglaise, française, portugaise en Afrique, mais dans la littérature africaine en langue anglaise, en langue française, en langue portugaise. Il faut donc, dit-il, chercher quels topoi, quelles idées et quelles caractéristiques de style ont, ou n’ont pas, leur origine dans des traditions et des civilisations strictement africaines et lesquelles.

Cependant, si le point de vue de Jahn était tout à fait recevable à une époque où l’attitude des théoriciens de la littérature africaine consistait à la considérer comme une évidente continuation de la littérature occidentale (française en ce qui nous concerne), et à y percevoir comme insuffisant tout aspect en désaccord avec l’esthétique du roman occidental même lorsqu’il s’agit (c’est souvent le cas) d’une originalité qui s’inspire des traditions narratives du conte, il n’en demeure pas moins que la terminologie générique de roman africain est en grande partie la cause de la méconnaissance des productions romanesques d’Afrique, et notamment de celles du Niger. N’a-t-on pas cédé souvent à la facilité de généraliser rapidement un aspect d’une littérature nationale et d’en faire une évidence pour les littératures des autres pays d’Afrique, produisant ainsi selon la formule de Kane :
un phénomène de simplification ou de réduction [...] qui tend, à des fins d’élucidation, à gommer arbitrairement les différences culturelles ?

10

Pourtant, il existe beaucoup de différences entre les pays africains, qu’on ne saurait perdre de vue dans une étude de la littérature, par suite des multiples corrélations qui s’établissent entre une société donnée et les modes par lesquels on l’exprime. Emmanuel Dongal3 ne croyait pas si bien dire lorsqu’il faisait remarquer que
s’il est légitime de parler d’une Littérature africaine, il est évident que les pays autrefois uniformisés se sont de plus en plus différenciés par les années qui passent et chacune de leurs sociétés engendre des préoccupations ou du moins des priorités divergentes suivant le type de régime politique qu’elles subissent.

Ou tout simplement, sommes-nous tenté d’ajouter, selon la situation climatique ou le contexte socioculturel spécifiques qui existent dans un pays donné. Car en toute logique les préoccupations d’un pays sahélien, enclavé, musulman, comme le Niger, ne sauraient être les mêmes que celles d’un pays comme le Cameroun par exemple. Il est donc pour nous souhaitable d’éviter une démarche qui procéderait par a priori en tentant de mettre en perspective le roman nigérien à l’aide de particularités relevées à propos d’une autre production romanesque africaine, non pas que nous récusions les études critiques réalisées en littérature africaine, mais tout simplement au nom de cette relativité socioculturelle, seule capable de nous faire aboutir à une saisie réelle de ce qui fonde la nigérienneté de nos romans. Encore qu’il nous faille trouver la méthode d’approche qui nous permettrait de pénétrer la création romanesque nigérienne afin d’en mieux saisir les mécanismes de narration. C’est assurément à ce niveau qu’il convient d’observer le plus de prudence, tant le XXe siècle a engendré, par suite de l’attrait exercé par la psychanalyse, une sorte de mode en matière de critique littéraire qui multiplie des concepts tout à fait érudits et dont le propre est souvent de jeter le trouble sur les œuvres plus qu’elle ne les éclaire. Pis, la « nouvelle critique » accorde quelquefois plus d’importance aux théories qu’à l’intelligence du texte en lui-même, une attitude pour le moins paradoxale qui donne tout son sens à l’admirable réflexion de Julien Gracq,
Emmanuel DONGAL, cité par Jacques CHEVRIER in Littérature nègre, op. cit., p. 9.
3

11

Que dire à ces gens, qui, croyant posséder une clé, n’ont de cesse que quand ils ont disposé votre œuvre en forme de serrure ?

C’est au demeurant le prolongement de la même attitude que découvre M. Kane chez certains chercheurs africains :
Il y a aussi que ceux des chercheurs qui ont tenté de prolonger cet effort de renouvellement critique à la littérature africaine se sont toujours contentés d’appliquer, les yeux fermés, les grilles de lecture et théories des maîtres du moment. Le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont pas jeté d’éclairage particulier sur cette littérature. Il y a plus. À la lecture de nombre de travaux on en sait davantage sur les théories à la mode, la réflexion générale sur la littérature, l’écriture, que sur les œuvres littéraires ellesmêmes. Tout se passe comme si le critique se souciait bien plus de prouver sa maîtrise d’une méthode d’investigation donnée, la virtuosité avec laquelle il manie les néologismes en vogue, que de s’attacher à faire la lumière sur un problème particulier de la littérature africaine.4

Nous ne voulons nullement faire revivre ici les grandes controverses de la critique africaine qui a malgré tout connu de louables progrès au cours de ces dernières années, progrès d’ailleurs tout à l’image de la Littérature africaine et sa critique de Locha Mateso5, où celui-ci nous dresse une toute première synthèse de la critique sur la littérature africaine depuis sa naissance. Pourtant, la diversité d’une critique africaine qui n’hésite pas à rapprocher facilement les romanciers africains du Nouveau Roman français sous prétexte d’y découvrir le même souci de renouveler le discours réaliste, justifie toute la prudence de notre démarche. À cet égard, nous nous contenterons de faire remarquer tout simplement que l’esthétique du Nouveau Roman représente en fait l’aboutissement de plusieurs siècles de littérature en France et ne saurait correspondre exactement aux motivations d’une littérature africaine qui n’a qu’un peu plus d’un demi-siècle d’existence.
M. KANE, op. cit., p. 20. Locha MATESO, La Littérature africaine et sa critique, Paris, Karthala, 1986.
5 4

12

Nous ne voulons surtout pas en outre manifester ici la certitude d’avoir su éviter tous les pièges de la simplification. Il convient d’ailleurs d’avouer qu’au cours de nos premières recherches sur ce présent sujet, certainement sous l’influence de nos lectures habituelles, nous étions amené à commettre diverses erreurs. Nous avons également cru voir Balzac, Zola ou Robbe-Grillet à des niveaux de l’économie romanesque nigérienne où il fallait plutôt solliciter Djado Sekou6 ; nous nous sommes encore adonné à un inutile travail de pénétration du texte romanesque à l’aide des théories structuralistes, à l’issue duquel nous ne sommes parvenu qu’à la mise en évidence des concepts méthodologiques de Barthes et de Genette. À toutes ces considérations vient encore s’ajouter la grande controverse sur le destin d’une littérature africaine d’expression française que Pathé Diagné inscrit radicalement dans l’itinéraire d’un refus, en pensant que faire un roman dans une langue étrangère, incapable selon lui de traduire l’âme africaine, ne peut être que voué à l’échec, car, argumente-t-il,
L’écrivain négro-africain converti à la francité ou séduit par l’anglophonie invente de l’esprit ; il rationalise et disserte de manière pesante là où l’on attend une phrase déliée qui respire l’aisance. Les images de l’écrivain d’expression européenne surgissent d’une lutte douloureuse ; son phrasé, si je puis dire, ne coule pas de source.7

L’assertion de Diagné est d’ailleurs d’autant plus curieuse qu’elle intervient en 1971, soit une année juste après que Ahmadou Kourouma eut, avec les Soleils des indépendances, bousculé « la langue française pour que sa pensée africaine s’y meuve ». « Qu’avais-je donc fait ? » se demandera l’écrivain ivoirien à propos de sa « phrase Malinké », sans doute pour décourager les nostalgiques du « nouveau » qui seraient tentés d’y voir une quelconque influence nouvelle au lieu de ce qu’elle est réellement, c’est-à-dire l’expression d’un « moi double », d’une société métisse, car, continue-t-il,
[J’ai] simplement donné libre cours à mon tempérament en distordant une langue classique trop rigide pour que ma pensée
Griot nigérien, conteur d’épopée. Pathé DIAGNÉ, « Les langues africaines. Développement économique et culture nationale », in Présence africaine, n° spécial, Paris, 1971, p. 391.
7 6

13

s’y meuve. J’ai donc traduit le malinké en français en cassant le français pour trouver et restituer le rythme africain.8

Peut-être aussi que le linguiste sénégalais était victime de la vague d’incompréhension à laquelle beaucoup de théoriciens s’étaient heurtés lors de la parution des Soleils des indépendances, où Alain Ricard9 constatait une langue libérée de la « tutelle de Paris », tandis que Robert Pageard10 pensait qu’elle « ne peut être approuvée ». Nous nous trouvons donc au sein d’un grand débat où beaucoup semblent perdre de vue le fondement même du texte romanesque en Afrique qui, pour le moins original en cela, doit être à la fois africain et d’expression étrangère. Mais l’intellectuel africain en lui-même n’est-il pas avant tout, et ce depuis l’avènement de la colonisation, la synthèse d’une double appartenance culturelle ? De ce fait le romancier pourra-t-il exprimer sa situation avec le même discours que s’il s’était agi par exemple d’un romancier français ? En outre les romanciers africains pourront-ils un jour se départir de ce qui passe souvent pour être des « souvenirs de l’oralité » ? La tentation du discours moderne sera-t-elle assez forte pour annihiler l’existence d’une tradition narrative orale plusieurs fois séculaire et profondément ancrée dans les mentalités ? Autant de questions qui nous imposent de porter notre regard sur la production romanesque nigérienne avec comme leitmotiv la volonté d’éviter, autant que possible, tout ce qui pourrait porter un coup réducteur à sa double appartenance culturelle. À cet égard nous ne pourrons résister à la tentation de citer Claude Abastado, qui affirme si justement que
Rejeter l’écriture au profit de l’oralité, ou l’inverse, c’est amputer la littérature africaine. C’est aussi méconnaître l’Histoire : une culture traverse des crises, connaît des ruptures, des éclipses, des périodes plus fastes que d’autres; elle reçoit
Ahmadou KOUROUMA cité par Badday MONCEF : « Ahmadou Kourouma écrivain africain », in l’Afrique littéraire et artistique, 10, Avril 1970, p. 2-8. 9 Alain RICARD, « La littérature africaine de langue française et ses problèmes actuels », in Année africaine 1977, Paris, Pedrosse, 1979, p. 432, cité par S. DABLA dans Nouvelles Écritures africaines, Paris, l’Harmattan, 1986, p. 56. 10 Robert PAGEARD, cité par S. DABLA, op. cit., p. 59.
8

14

des apports étrangers et se métamorphose ; mais elle se perpétue à travers les peuples qui la vivent, et aussi longtemps qu’eux : les traditions sont faites pour évoluer et mourir. Enfin, l’Afrique n’est pas monolithique : il faut parler de cultures (au pluriel), dont la spécificité s’exprime aussi bien dans les textes des écrivains que dans la parole des conteurs.11

Mais en plus, à la lecture de nombre de romanciers nigériens, nous avons eu l’impression de revivre les longues veillées d’autrefois (et encore d’aujourd’hui dans les campagnes), plutôt que le texte moderne qu’est le roman. Ce postulat, auquel vient s’ajouter le bouleversement qu’opère Bernard Mouralis12 dans les certitudes, nous a finalement autorisé à nous demander si le roman nigérien n’était que « du vieux reforgé », s’il n’était pas en fait une autre manière de dire le conte oral nigérien. C’est à cette question que nous tenterons de répondre dans la seconde partie de cet ouvrage. Notre démarche aura donc à cerner l’impact réel du récit traditionnel sur la production romanesque nigérienne que tout appelle à s’épanouir dans la continuité des grandes figures du roman français dont les textes sont couramment enseignés dans les écoles nigériennes comme modèles. Il s’agira en somme pour nous de mettre en perspective le roman nigérien à travers les caractéristiques du récit ancestral afin de mieux comprendre le mécanisme de l’influence du conteur et des niveaux narratifs romanesques dans lesquels elle est perceptible. Cependant, dans la mesure où la production romanesque nigérienne ne compte qu’une trentaine d’années d’existence (à l’image d’ailleurs du pays, dont le contact avec l’Occident remonte à une époque relativement récente), n’a-t-on pas licence de penser aussi que ce qui semble être une profonde influence de l’oralité ne représente en réalité que les dernières traces d’un passé narratif appelé à disparaître avec le temps ? De ce point de vue, la double tentation du roman nigérien n’estelle pas tout simplement la traduction d’une étape nécessaire à
11 Claude ABASTADO, « Représentations sociales, littérature africaine, sémiotique textuelle » in Ethnopsychologie, 2/3, Avril/Sept 1980. 12 Nous faisons allusion à la nouvelle donne qu’introduit ce chercheur dans sa thèse : Littérature et développement, Paris Silex, 1984, où il démontre que l’oralité est un intertexte parmi tant d’autres qui forment le champ d’expression possible de l’écrivain africain.

15

l’issue de laquelle viendra la maîtrise des techniques modernes du roman ainsi que leur victoire définitive sur une tradition narrative qui persiste ? Notre troisième partie va adopter la même démarche que la deuxième, nous procéderons en effet à une analyse de cette autre tentation du roman nigérien que représentent les apports occidentaux. Il sera, bien sûr, non seulement question des premiers pas de nos romanciers sur les « traces de Balzac », mais aussi de tous les procédés qu’emprunte le roman nigérien dans la florissante diversité que connaît l’esthétique romanesque au XXe siècle. Mais avant tout, il faudrait d’abord présenter la production romanesque. C’est la tâche de notre première partie, consacrée aux grands axes de la thématique auxquels s’attachent les romanciers nigériens qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne se sont pas morfondus dans une négritude et un anticolonialisme révolus. Ils ne vont pas, non plus, privilégier outre mesure la satire des premières institutions politiques africaines, rompant du coup avec ce à quoi nous ont habitués les thématiques de la littérature africaine, pour s’ouvrir surtout à la société contemporaine nigérienne qui, du fait des nouvelles mutations, ne manque pas de sujets plus sociaux, donc plus concrets. D’autre part, la double tentation romanesque des écrivains nigériens établit aussi une parfaite corrélation avec la société nouvelle qui repousse souvent la modernité en raison de son aspect subversif dans l’harmonie des traditions que l’on n’hésite pas encore à inculper au nom de leur aspect arriéré et inadapté... au modernisme. Enfin, dans le cadre de cet ouvrage, nous nous sommes inspiré d’un corpus que nous avons voulu le plus représentatif possible. Au demeurant, nous n’avons en réalité écarté que peu de textes en fonction de critères qui seront précisés.
* * *

La littérature africaine écrite est relativement récente puisqu’elle constitue une conséquence de la colonisation. Au Niger, elle est d’autant plus jeune que l’établissement des premiers postes coloniaux français ne remonte qu’à 1867, et il a 16

fallu attendre 1922 pour que le pays devienne colonie de l’Afrique occidentale française. C’est cette situation qui explique en partie la jeunesse de la littérature écrite nigérienne, comparativement à celle de pays comme le Sénégal où dès la seconde moitié du XIXe siècle l’intérêt fut porté sur la création littéraire écrite. C’est ainsi que le premier roman sénégalais apparaîtra sous le titre des Trois Volontés de Malic écrit par Ahmadou Mapaté Diagné en 1920 : « il s’agit d’un petit roman d’inspiration morale écrit sur la demande de la libraire Larousse et publié dans la collection des Livres roses »13. Puis dès 1926 suivra Force-Bonté de Bakary Diallo, tandis que le Bénin verra son premier roman, l’Esclave de Couchoro, en 1926. En 1948 le Congo voit publier son roman N’Gando de Laman Tshibamba, mais il faudra attendre 1959 pour voir apparaître un premier roman nigérien, les Grandes Eaux noires d’Ibrahim Issa, qui ne sera suivi qu’en 1969, soit une décennie plus tard, par celui de Boubou Hama, Kotia Nima. Le roman nigérien est donc pratiquement né avec l’indépendance du pays, acquise en 1960. Durant cette trentaine d’années d’existence, l’effort de création romanesque n’a pas été permanent ; déjà nous notions l’écart d’une décennie observé entre le premier et le deuxième roman : il faut y ajouter le silence prudent imposé par le coup d’État militaire d’avril 1974, et finalement le mutisme presque total des romanciers nigériens de 1985 à 1990, que seul vient rompre la Camisole de paille d’Amadou Idé en 1987. On devine alors aisément les proportions limitées de la production romanesque nigérienne, qu’aggravent les difficultés d’accès à l’édition auxquelles sont confrontés la plupart des romanciers. C’est d’ailleurs certainement pour cette raison que beaucoup vont opter pour des romans courts ou des nouvelles, qui trouvent malgré tout une certaine audience dans les journaux et les tribunes littéraires. Tous ces facteurs, en réduisant la production romanesque, facilitent la composition d’un corpus dans la mesure où en fin de compte nous n’avons écarté qu’un minimum de textes en fonction des critères suivants :

Littérature d’Afrique noire de langue française, Robert CORNEVIN, P.U.F., Vendôme, 1976, p. 133.

13

17

- Comme l’exige la composition de tout corpus, quel qu’en soit le domaine, notre principal objectif consistait à réunir le matériau de travail le plus représentatif possible de la production romanesque nigérienne. Aussi, dans la mesure où il n’y a de production officielle que l’ensemble des œuvres éditées, nous avons écarté de notre corpus toutes celles restées à l’état de manuscrit. - Ensuite, il nous fallait distinguer les textes qui relèvent de la production romanesque nigérienne (récits au sens large) en prenant le soin d’écarter les versions transcrites de récits oraux appartenant à la littérature traditionnelle et que l’on peut confusément faire passer pour des textes de littérature nigérienne moderne ; c’est le cas de beaucoup d’œuvres de Boubou Hama. - Et finalement, nous avons préféré ne prendre en compte que les textes qui représentent, malgré l’absence d’école littéraire, une tendance de la création littéraire nigérienne ou africaine en général. Ainsi, nous étions amené par exemple à écarter du corpus des textes singuliers tels que le Chemin du pèlerin d’Abdouramane Soly, que l’auteur a publié sous l’appellation de récit, alors qu’il s’agit en fait d’un témoignage sur son pèlerinage aux lieux saints de La Mecque. D’un point de vue général, ce corpus comporte pratiquement tous les romans publiés, les plus édifiants, les plus connus à l’extérieur et à l’intérieur du Niger où ils reviennent souvent dans les manuels scolaires et universitaires. Enfin, tenant compte de ce que le roman nigérien est malgré tout méconnu, nous avons pensé qu’il était profitable pour le lecteur d’inclure dans la présentation de chaque roman, outre l’indication de l’auteur, de l’éditeur et du thème principal, un résumé succinct ainsi qu’un extrait dont le choix n’est fonction que de notre subjectivité14.

La présentation suivra l’ordre thématique suivant : colonisation, satire de l’ancien régime, exode et émigration, puis mariage forcé.

14

18

I. LE THÈME DE L'ÉPOQUE COLONIALE
Kotia Nima15 (166 p.). Auteur : Boubou HAMA. Éditeur : Présence africaine, 1969. Thème principal : Contact des cultures africaine et européenne pendant l’époque coloniale à travers l’évocation autobiographique de l’auteur. Résumé : Kotia Nima (c’est le pseudonyme que choisit l’auteur dans le roman), fils du chef du village, est choisi pour aller à l’école française par le commandant du cercle. Malgré leur appréhension, ses parents n’ont pas le choix, Kotia Nima va à « l’école des blancs », de Téra à Gorée en passant par Doori, et se retrouve à la fin instituteur à Niamey. C’est sa propre vie qu’évoque le narrateur dans Kotia Nima sous la forme d’une double aventure : un voyage au cœur de l’Afrique où se mêlent paysage et culture, mais surtout l’aventure intérieure d’un homme marqué par le contact de deux cultures, celle de l’Afrique natale et celle de l’Europe, acquise à travers l’école. Extrait (p. 1) :
L’Afrique immense, « mère des monstres », l’Afrique de l’esclavage, celle des guerres sanglantes, l’Afrique de la conquête, celle de la colonisation, pour moi, ne datait que d’hier, du temps de mon adolescence passée à l’école française, qui ouvrit mon esprit sur le vaste monde des continents et de leurs hommes. Un jour, une nuit, je ne sais, je naquis dans un petit hameau de brousse africaine, aux environs de l’année 1909. On tirait encore, sur les bords du Niger, à Boubon, en pays zarma et sonrhaï, en 1906, les derniers coups de fusil de l’occupation. Je naissais donc à l’aube d’une ère nouvelle, pleine des souvenirs du passé, d’une Afrique qui n’avait pas encore renoncé à sa fierté, prête toujours à mettre la main à l’arme, pour exiger de l’adversaire qu’il respectât sa sagesse.
Kotia Nima s’est vu décerner le grand prix d’Afrique noire de littérature en 1969.
15

19

À sept ou huit ans donc, j’étais un enfant noir, pareil à tous les autres. De ce continent massif, j’ignorais jusqu’à l’existence. Je ne connaissais que Fonéko-Dibilo, mon village natal. Ne cherchez pas sur une carte, aucun point ne le représente. Sur l’immensité de l’Afrique, où pouvait-il être, ce village ? Il existe, cependant, quelque part, mon petit hameau. Il a noms : Fonéko-Dibilo, Fonéko, près de Dibilo, FonékoTedio, Fonéko, le « neuf », le « nouveau », Fonéko-Guinguéno, Fonéko, « la plaine argileuse ».

L’Extraordinaire Aventure de Bikado, fils de noir (615 p.). Auteur : Boubou HAMA. Éditeur : Présence africaine, 1972. Thème principal : L’Afrique traditionnelle et l’époque coloniale à travers la vie de l’auteur. Résumé : Il s’agit de la même trame que dans Kotia Nima, sauf qu’ici Bikado (deuxième pseudonyme de Boubou Hama) remonte dans son autobiographie jusqu’à l’Afrique pré-coloniale. Il y évoque son enfance et ses premières expériences dans une Afrique qui ne connaissait pas encore la colonisation, puis le contact avec l’Occident et l’école l’amèneront aux mêmes étapes que dans Kotia Nima. Extrait (page 1) :
C’est un peu le Petit Poucet noir, une mémoire prodigieuse, mais aussi une conscience. Sur l’aile du Passé, il a emporté beaucoup de lui-même dans sa mémoire, beaucoup d’hommes parmi lesquels il a vécu, beaucoup de paysages d’Afrique dans lesquels vous allez le suivre dans sa vie (à regarder de près) qui est une aventure vécue chez lui et ailleurs, dans la savane soudanaise, patrie des forces humaines ou spirituelles qui l’ont nourri. Bikado, vous allez le constater, est l’enfant noir, né dans un village africain, Fonéko, mais qui grandit, au fil du temps, de la sève de l’Afrique Noire, de la solidarité active de ce continent. Sa mémoire en est témoin. Elle s’en souvient. Au cours de multiples récits qui vont suivre, celle-ci va la lui situer et la lui faire dire dans des accents d’une clarté éblouissante.

20

Sarraounia (151 p.). Auteur : Abdoulaye MAMANI. Éditeur : L’Harmattan, Paris, 1980. Thème principal : La colonisation à travers la campagne préliminaire de pacification. Résumé (ce résumé n’est pas de nous, nous l’avons tiré du roman lui-même) : Le XIXe siècle s’achève dans un tumulte de guerre, de conquête et d’occupation. La colonisation de l’Afrique bat son plein. Français, Anglais, Allemands, Portugais et Belges s’en donnent à cœur joie. Une colonne française, sous le commandement du capitaine Voulet, part du bord du fleuve Niger pour le lac Tchad avec mission d’arrêter la marche foudroyante de Rabah, un aventurier arabe qui rêve de se tailler un royaume au cœur de l’Afrique. Voulet et sa légion de mercenaires noirs quittent le 2 janvier 1899 Ségou, capitale de l’ancien Soudan (actuellement le Mali). Ils traversent le pays Mossi, le Gourma et le pays Djerma en brisant impitoyablement toute résistance à leur marche vers l’Est. Au cours des luttes particulièrement sanglantes qui les opposent aux populations locales hostiles à la colonisation de leur région, des villages entiers sont rasés, les hommes, les femmes et les enfants sont décimés avec une rare sauvagerie. C’est par le feu et par le fer qu’ils imposent leurs traités d’amitié aux royaumes qu’ils traversent. C’est alors qu’ils buttent en pays haoussa (dans l’ouest de l’actuel Niger) sur un petit royaume gouverné par une reine magicienne : Sarraounia, la reine de Aznas. Sarraounia a su résister à l’invasion des touaregs belliqueux du Nord et préserver son royaume des fanatiques Foulani de Sokoto qui tentent désespérément de la soumettre et de convertir son peuple à l’islam. Le capitaine Voulet est surpris par la résistance farouche de la Sarraounia et des guerriers Aznas. Après une nuit de combat acharné, Voulet et ses hommes occupent la Cité Royale. Mais la Sarraounia ne se rend pas. Elle prend le maquis et continue à harceler les vainqueurs. Fortement impressionnée par la fougueuse détermination de la reine et surtout terrorisée par sa légende de redoutable sorcière, une grande partie des tirailleurs abandonne les Français. C’est donc une armée désorganisée et complètement démoralisée qui continue son chemin pour aller se disloquer quelques jours plus 21

tard dans une lutte fratricide entre officiers français. Voulet luimême est massacré par ses hommes. Les chroniqueurs indigènes attribuent cette fin tragique aux pouvoirs maléfiques de la Sarraounia. Extrait (p. 9) : description du village de Kalgo, après une lutte engagée entre la résistance autochtone et la troupe coloniale dirigée par le capitaine Voulet) :
Lentement, mais inexorablement, un soleil sanguinolent perce la brume épaisse du matin. Le feu a brûlé toute la nuit les hangars et les maisons, dessinant au-dessus des charpentes calcinées de longues guirlandes de fumée âcre et nauséabonde. Les chaumes se sont rapidement consumés, dénudant quelques pans de mur lézardés. Un silence funèbre plane sur Kalgo la joyeuse. Même les coqs, d’habitude si bruyants à cette heure de la matinée, se sont tus. Les rues du village sont jonchées de cadavres gonflés comme des outres trop pleines. Étendu près de sa mère agonisante aux seins mutilés, un bébé squelettique, las d’avoir trop pleuré toute la nuit, s’éteint doucement, épuisé par la faim. Déjà les grosses mouches vertes, les charognards et les corbeaux voraces emplissent l’air de leurs lugubres sérénades.

II. LE THÈME DE LA SATIRE DE L'ANCIEN RÉGIME
Le Nouveau Juge (151 p.). Auteur : Amadou OUSMANE. Éditeur : Nouvelles Éditions africaines, 1981. Thème principal : Satire des institutions de la Première République Nigérienne à travers la dénonciation du trafic d’influence dans la justice. Résumé : Le deuxième roman d’Amadou Ousmane retrace le combat d’Ali Yobo, jeune Président du Tribunal de DadinKowa. Combat d’un homme seul contre la bureaucratie politique, incarnée par le secrétaire politique régional Maïgari, personnage féodal d’une puissance démesurée. Mécontent du fait que son fils meurtrier a été condamné avec sursis, l’homme fort du Parti dans la région arrive au palais de justice, gifle le 22

procureur et s’en va tranquillement. Belle occasion pour le juge Yobo d’appliquer le principe de l’égalité des citoyens devant la justice. Mais qui va arrêter le S.P.R. ? L’issue du bras de fer ne fait aucun doute. La raison d’État l’emportera. Une fois de plus, Amadou Ousmane nous dresse un procès de l’ancien régime autour de ceux qu’on avait, durant quinze ans, nommés à juste titre les « Intouchables ». Extrait (p. 114) :
Le procureur poussa la porte de son bureau d’une main et entra avec son paquet de dossiers. Feignant la surprise, il tendit la main au visiteur avec l’air de dire la joie qu’il éprouvait à le recevoir. – Donnez-moi le papier pour que j’aille chercher mon fils qui est libre, mais pas grâce à vous ! ordonna le S.P.R. comme s’il parlait à son laquais. Le procureur, gardant son calme, lui rétorqua qu’il remettrait le papier aux gardes qui devaient reconduire les détenus à la prison. Il voulut lui expliquer le processus de libération, mais n’en eut pas le temps. Le S.P.R. avait bondi sur ses pieds et lui avait administré une gifle retentissante en criant : – Tu n’as pas honte de te venger de moi sur un enfant ? Car il était persuadé que le Procureur cherchait volontairement à retarder la libération de son fils. La gifle avait fait voler les lunettes du procureur à travers la pièce. Celui-ci, sans réagir, se baissa calmement pour les ramasser. Fort heureusement, elles étaient restées intactes, grâce sans doute à l’épaisse moquette du bureau. Le S.P.R., profitant de cet instant, administra encore un violent coup de canne à l’homme de loi, qui, cette fois, ne put s’empêcher de perdre l’équilibre. Il tomba lourdement, et dans sa chute, laissa encore tomber ses lunettes que son agresseur, décidément déchaîné, piétina violemment, en proférant des injures grossières à l’endroit du procureur et de tous les magistrats.

23

Caprices du destin (137 p.). Auteur : Mahamadou HALILOU. Éditeur : Imprimerie Nationale du Niger, 1981. Thème principal : Satire de la Première République à travers les guerres électorales fratricides. Résumé : Kasko, jeune instituteur nationaliste et progressiste, est un personnage témoin de la désillusion amère des années post-indépendance. Plusieurs fois injustement outragé, il accueille l’indépendance de son pays avec espoir, si bien qu’il se met très tôt et activement au service du Parti. Cependant quelle déception pour lui, militant de la première heure ! sa candidature pour le secrétariat politique régional est refusée. Pis, la décision du Parti d’opérer une « purgation » de ses membres offre l’occasion à ses ennemis de présenter Kasko comme un élément subversif. Arrêté à tort et emprisonné, il ne devra son salut qu’à un coup d’État militaire. Mahamadou Halilou nous présente dans son roman sa vision des quinze années d’indépendance du Niger jalonnées de luttes sanguinaires, de répressions, de trafics d’influence et de népotisme. Extrait (p. 132-133) :
Des mois passèrent. Croyant la situation favorable et las d’attendre, les camelins déclenchèrent les hostilités. Un jour, après plusieurs tirs sporadiques, ils prirent d’assaut quelques postes frontaliers. Ils y restèrent maîtres de la situation plusieurs jours durant. Malheureusement, quelque temps après, une contre-attaque fournie et vigoureuse les en délogea. Les uns furent pris et emprisonnés. Les autres s’enfuirent et se réfugièrent dans les pays limitrophes. Les prisonniers subirent des traitements inhumains, des plus inimaginables. Pour servir d’exemple et frapper les esprits, on en fusilla quelques-uns lors d’une cérémonie officielle. Ceux dont on épargna la vie connurent l’avilissante et traumatisante vie des prisons. Les mots manqueraient pour qualifier l’atrocité des traitements qu’ils y subirent. Profitant de cette occasion, les dirigeants opérèrent une véritable purge et procédèrent à des arrestations massives. La délation devint alors monnaie courante. Pour peu que vous ayez maille à partir avec quelqu’un, il vous dénonçait à la police comme ennemi du Parti. On arrêta Kasko au milieu de cette confusion générale, en l’accusant d’appartenir au groupe

24

subversif. On le transféra nuitamment au trop célèbre camp pénal de Wuta sans lui offrir la moindre occasion de s’expliquer. Il y passa plusieurs années au cours desquelles sa vie se déroulait sans répit entre la cellule et la rizière. Malgré son apparent isolement, le camp de Wuta semblait être le lieu le mieux informé du pays. Bien que claustré, Kasko suivait régulièrement l’actualité du Pays des Sables. De sa prison, il apprit que, minés par des querelles intestines et mesquines, les dirigeants se divisaient en clans antagonistes. Des groupes d’intérêt se formèrent, s’espionnant mutuellement ; cet antagonisme paralysait la bonne marche de tout l’appareil administratif. De même Kasko sut qu’une longue et rude sécheresse sévissait dans tout le pays. La nourriture devenait de plus en plus rare. Les animaux et même les hommes mouraient de faim. Les dirigeants du Pays des Sables parcouraient le monde entier pour solliciter le concours des pays amis. De partout, l’aide affluait au Pays des Sables. Malheureusement, comme l’entendit Kasko, les responsables la détournaient effrontément à leur profit. Un trafic illicite, mais florissant, de vivres, se déroulait activement à travers tout le pays.

Gros Plan (156 p.). Auteur : Idé OUMAROU. Édition : Nouvelles Éditions africaines, 1977. Thème principal : Dénonciation de la Première République à travers les pratiques vicieuses du Parti R.D.A. (Rassemblement Démocratique Africain). Résumé : Tahirou est un modeste père de famille employé comme chauffeur à la BONAF, une société nigérienne. Conscient de son devoir civique, il se met très tôt et sans retenue au service du Parti. Néanmoins lorsqu’il postule à un stage auquel il doit logiquement prétendre grâce à ses compétences, à sa grande surprise, sa candidature est rejetée et c’est celle d’un autre qui va être acceptée de manière très arbitraire. Il prend alors conscience à sa grande déception de l’environnement corrompu qu’est le Parti auquel il s’était pourtant dévoué pendant vingt ans. L’arrestation de Guidiguir, son patron et ami, finit par lui confirmer toutes les injustices d’un Parti qui, loin de viser le bien-être du peuple, n’utilise en fait les humbles militants que pour grossir ses voix aux élections et s’assurer le pouvoir. 25

Extrait (pp. 131-132) :
– Oui, patron, j’arrive seulement maintenant. J’ai dû faire un crochet à la Maison du Parti après avoir déposé Nana et les enfants. Il faut m’excuser pour ce retard. Je ne savais pas que ce serait long. C’est pourquoi je ne vous avais pas demandé la permission. J’ai d’ailleurs essayé de téléphoner à Mariama, la secrétaire, pour prévenir, mais la ligne était constamment occupée. – Que se passe-t-il de si important à la Maison de Parti ? Tu as maille à partir avec quelqu’un ? – Oh non ! Je voulais arranger une affaire de stage, Cela n’a malheureusement pas marché. – Encore un stage ! Pour la Milice ou pour la jeunesse pionnière ? – Ni pour l’une, ni pour l’autre cette fois-ci. Mais je reviens complètement désarçonné, le cœur défait presque en lambeaux. – Sérieux ? – Oui ! très ! – En effet, tu as mine à faire croire que tu reviens d’un enterrement. Qu’est-ce qu’il y a ? Quelque chose cloche peutêtre ? – Il y a, patron, qu’à partir de ce jour je quitte le Parti ! – Tiens ! s’exclame Guidiguir surpris. C’est une grave et imprudente décision, Tahirou. Tu ne trouves pas ? Tahirou se fend d’un sourire stoïque, comme pour enlever à sa déclaration son fond dramatique.

Quinze ans ça suffit ! (162 p). Auteur : Amadou OUSMANE. Éditeur : Imprimerie Nationale du Niger, 1977. Thème principal : Satire de la Première République à travers l’impitoyable détournement de l’aide aux populations éprouvées, perpétré pendant la sécheresse de 1973 par des dignitaires du régime. Résumé : Pendant que la sécheresse sévit dans la République du Bentota, Sidi Balima détourne une grande partie de l’aide aux populations éprouvées consentie par la communauté internationale. La figure de ce personnage symbolise tous les innombrables dignitaires de l’ancien régime au Niger, qui, poussés par leur avidité, ont durant quinze années utilisé tous les moyens, toujours plus vils les uns que les autres, pour amasser des 26

fortunes tandis que la plus grande partie du peuple croupissait dans la misère. Amadou Ousmane dans son roman fait le procès de la Première République Nigérienne renversée par le coup d’État militaire de 1974. Extrait (p. 85-86) :
La mission du bureau politique déposa son rapport un matin sur le bureau du Président en présence de tous ses membres réunis en séance extraordinaire pour l’examen de l’affaire Sidi Balima. Un rapport plus qu’accablant pour l’ex-Président Directeur Général de la SONATRAP. Il y était démontré que les vivres envoyés par convois de camions entiers étaient très souvent détournés de leur vraie destination, parce que le transport était assuré depuis les ports par des camions de la Société Nationale de Transports et quelques privés auxquels Sidi Balima a dû avoir recours pour la durée de l’opération. Les uns et les autres chargeaient depuis les ports, partaient quant ils voulaient et revenaient quand ils voulaient pour charger à nouveau. Le « dispatching » et le contrôle étaient assurés par des agents plus soucieux de ménager leur peine que de la survie des populations qu’ils étaient censés secourir. Le travail s’effectuait de huit heures du matin à midi, jamais l’après-midi, et surtout pas les dimanches. Les magasins de stockage restaient vides pendant plusieurs jours, quelquefois des semaines. Paradoxalement, les marchés regorgeaient de sacs de sorgho américain, blé français et riz chinois que des commerçants patentés vendaient à des prix raisonnables, parce qu’ils les avaient acquis à des prix encore plus « raisonnables » auprès des honorables correspondants locaux de Sidi Balima. – Vous m’avez compris ; je ne veux plus entendre parler de cette affaire ! Elle est classée ! dit le président en levant la séance après trois heures de chaudes discussions. À la demande du président de l’assemblée qui redoutait de voir un de ses députés au banc des accusés, ils venaient de réfléchir et de trouver le moyen d’étouffer le scandale.

27

Le Représentant (199 p.). Auteur : Idé OUMAROU. Éditeur : Nouvelles Éditions africaines, 1984. Thème principal : Satire de l’ancien régime par la dénonciation du système d’exploitation d’un humble piroguier par un souspréfet. Résumé : Siddo est un jeune et modeste piroguier qui gagne sa vie en proposant la traversée du fleuve à des touristes dans sa vieille pirogue. Tout marchait bien pour lui jusqu’au jour où le représentant (le sous-préfet) Karim le convoque pour soi-disant l’aider dans une mission visant à inventorier les sites touristiques de la région. Siddo, convaincu que c’est la providence qui vient de lui sourire, est loin de penser que la convocation du représentant va être pour lui le début d’une triste exploitation qui n’a d’autre objectif que d’enrichir Karim sans la moindre contrepartie pour le pauvre piroguier. Et ses misères vont durer jusqu’au jour où sa femme fait appel à la justice des forces surnaturelles, qui vont châtier le représentant du régime et son fidèle serviteur. Extrait (pp. 30-31) :
L’entretien est ainsi terminé. Karim se lève. Il reconduit vers la porte son visiteur extasié. Et maintenant, resté seul à seul avec lui-même, il se gratifie d’un magnifique sourire, avec l’air de dire : « ça y est, c’est parti ! » Il se prend alors à spéculer. À spéculer sur les suites prometteuses à ses yeux de cette rencontre avec Siddo le piroguier ; sur l’éthique et la finalité de son rôle de représentant ; sur le bel avenir qu’il entrevoit pour lui-même alors qu’en raison de sa jeunesse, il prend tout juste le départ sur le route insondable de la vie.

28

III. LE THÈME DE L’EXODE RURAL ET DE L'ÉMIGRATION
Abboki ou l’appel de la Côte (57 p.). Auteur : Mahamadou HALILOU. Éditeur : Nouvelles Éditions africaines, Dakar, 1980. Thème principal : Évocation de l’itinéraire de l’échec d’un émigré nigérien en Côte d’Ivoire. Résumé : Les malheurs de la sécheresse auxquels se joint l’accablante perception de l’impôt poussent Amadou, jeune élève de dix-sept ans, à quitter son village au Niger pour la Côte... la Côte d’Ivoire, afin de faire fortune. Notre héros, plein d’espoir au départ, est vite désabusé et découvre à ses dépens toute la malheureuse réalité de l’émigration. Brimades, frustrations, humiliations et misère constituent l’essentiel de la vie quotidienne de notre héros à l’étranger. Finalement, face à ses illusions évanouies, Amadou tombe dans la tentation du vice : jeu de hasard, alcool et vol l’emporteront sur la droiture. Au cours d’une ultime opération de recel de produit de vol, notre héros sera victime d’un accident. Admis à l’hôpital, il finit par être amputé d’une jambe. Dernier espoir : la mendicité. Le gouvernement du pays hôte décide une opération de rapatriement des miséreux étrangers. Amadou se retrouve au pays, dans son village où il est accueilli à bras ouverts par ses parents qui encourageront sa réinsertion dans la société. L’émigration, si elle a été négative par toutes les péripéties vécues par notre héros, lui a quand même permis de comprendre la leçon qui est justement celle que Mahamadou Halilou a voulu, à travers cette œuvre, lancer à tous les bras valides du Niger qui désertent leur village avec la trompeuse illusion de s’enrichir à l’étranger. Objet moral donc, mais Abboki ou l’appel de la Côte est aussi une dénonciation de la discrimination dont l’étranger (au demeurant africain) est victime dans un pays africain qui n’est pas le sien, malgré l’apparente unité de l’Afrique que proclament les hommes politiques dans leurs discours.

29

Extrait (p. 40-41) :
À Port-B..., je contractai une habitude qui devait par la suite peser énormément sur mon destin au cours de mon séjour à la Côte. En effet, chaque jour, dès que je rentrais du Vieux Quartier, je rejoignais quelques compagnons dans une baraque isolée. Là je jouais aux cartes l’argent que j’avais accumulé au cours de la journée. Les dieux me furent favorables les premiers jours. J’y gagnais des sommes importantes. Ce rapide succès m’encouragea, m’entraînant sur le chemin boueux de la déchéance. Je n’avais que le jeu en tête, je ne vivais que pour cela. Chaque jour, je souhaitais que le soir arrivât afin de rejoindre mes compagnons d’aventure. Mais chaque médaille possède son revers et aux jours d’abondance succèdent quelquefois des jours de misère. Pour moi, l’heure du malheur arriva un dimanche soir. Notre baraque de jeu connaissait une grande affluence. La fumée des cigarettes empestait l’atmosphère. Ce soir-là, tous les dieux se liguèrent contre moi. Sur dix prises successives, je n’avais rien gagné. Je suais à grosses gouttes.

Waay dulluu ou l’étau (83 p.). Auteur : Ada BOUREIMA. Éditeur : INDRAP, Niamey, 1981. Thème principal : Évocation de la triste aventure d’un exodant. Résumé : Gambo, malgré les avertissements et mises en garde de son père, décide d’aller en ville, à la capitale, poussé par un espoir né de la réussite de certains de ses aînés. Il quitte alors sa famille, sa femme et son enfant pour la ville, certain qu’il ferait fortune rapidement et reviendrait dans son village indépendant d’une terre devenue capricieuse. Malheureusement pour lui, la réalité de la ville se révèle exactement le contraire de ce qu’il avait espéré. Dans l’impossibilité d’avoir un travail malgré l’aide de son cousin, il connaîtra une situation précaire, vivant de menus services par-ci, par-là, et d’expédients. En fin de compte, Gambo succombe à la délinquance, prostitution et alcool. Sa femme et son enfant le rejoignent en ville sans se douter de sa misérable situation. Sans argent ni travail, dans un monde urbain gagné par le matérialisme, Gambo assiste impuissant à la mort de son enfant. Il retourne au village après avoir purgé deux ans de prison parce 30