La Famille, par J.-M. Dargaud

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Perrotin (Paris). 1853. In-8° , 392 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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LA
FAMILLE
PAR
J. M. DARGAUD
Que la maison de ma jeunesse
soit mon poème.
GRAY — 1753.
PARIS
PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41
LA FAMILLE
Vu les traités internationaux relatifs a la propriété littéraire, un ne peut
reproduire ni traduire la Famille à l'étranger, sans l'autorisation de
l'auteir et de l'éditeur.
IMPRIMÉ PAR J. CLAYE ET Ce, RUE SAINT-BENOÎT, N° 7.
FAMILLE
PAR
J. M. DARGAUD
Que la maison de ma jeunesse
soit mon poême.
GRAY (1753)
PARIS
PERROTIN LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE FONTAINE-MOLIÈRE 41
1853
Je perdis, il y a dix-huit mois, une tante qui m'était chère
à l'égal d'une mère.
Après le premier deuil, j'essayai de tracer quelques pages
sur cette rare et vénérable amie que Dieu m'avait donnée et
ôtée.
Ces pages sont devenues un livre en sortant de l'abondance
tumultueuse du souvenir. J'ai ressaisi dans cette simple vie ma
vie tout entière, et je me suis laissé aller au triste charme des
regrets et des récits.
Écrit pour moi seul, ce livre n'était pas destiné à être
imprimé.
Si j'ai changé de résolution, ce n'est par aucun sentiment
personnel. Une pareille oeuvre n'a rien à faire avec la popu-
larité. Mais on m'a dit qu'elle allégerait peut-être quelques
âmes déshéritées, abandonnées et solitaires.
J'ai cédé à ce désir.
La famille a ses sages, comme la patrie a ses héros.
Il est de ces sages modestes dont les images rayonnent plus
dans le coeur que toute la gloire d'un peuple, et dont la dispa-
rition creuse plus de vide dans les insomnies que la chute d'un
empire.
Tels sont les humbles personnages que j'ai évoqués.
Mon livre n'est au fond qu'une lutte contre la mort. J'ai été
irrésistiblement entraîné à reconquérir sur elle tous ceux que
j'ai aimés en les ressuscitant par la tendresse.
Ces épanchements dans leur sincérité sont les mémoires de
la famille, de la maison paternelle, du premier amour, de
l'Immortalité.
J'ai raconté ici, et je publie à l'intention de ceux qui souffrent,
toute mon âme, les choses importantes ou futiles auxquelles,
par son affection, elle a communiqué une empreinte ineffaçable.
J'ai négligé tout ce qui passe. Je n'ai retenu que ce dont je
voudrais me ressouvenir après ma mort pour en former la
conscience de mon être, mon identité immuable, mon moi
éternel.
A défaut d'incidents, d'événements, j'ai mis dans cette
épopée familière tout mon coeur. De la sorte, l'intérêt d'action
qui manquera peut-être sera remplacé par l'intérêt des senti-
ments et des émotions.
Si un seul affligé, un seul survivant pouvait trouver çà et là
dans cette histoire quelque consolation, s'il pouvait y puiser
par moments le courage qui relève, la résignation qui apaise
dès ce monde, et surtout l'espérance qui rattache au monde
futur, je ne souhaiterais pas pour moi d'autre récompense, ni
d'autre bénédiction sur ce livre de mes foyers.
Paris, le Ier avril 1853.
PREMIERE PARTIE
LA CURE
DE MON GRAND-ONGLE
PREMIERE PARTIE
LA CURE
DE MON GRAND-ONCLE
En ce temps-là, ma tante Berthe avait environ qua-
rante ans. Elle était la plus jeune soeur de mon père.
Elle demeurait au village de P , chez son oncle le
curé qui était mon grand-oncle.
Ma tante Berthe n'avait jamais eu ni coquetterie , ni
beauté. Et cependant elle plaisait à tous. Elle avait la
grâce de la bonté. Cette bonté mêlée de modestie et
même d'humilité donnait à sa physionomie une expres-
sion voilée mais pénétrante. Son âme naïve et profon-
dément religieuse passait dans son sourire et dans ses
grands yeux bleus plus doux que ceux d'une biche des
bois.
Cette excellente personne gouvernait le presbytère.
6 PREMIÈRE PARTIE.
Elle mettait tout en ordre dans la maison. Elle veillait
à la basse-cour, où elle endettait le pain, où elle distri-
buait les pommes de terre et le maïs. Elle prenait soin
de l'écurie, que partageaient fraternellement le cheval
et la vache. Une jeune servante et un vieux domestique
obéissaient au moindre signe de leur maîtresse, non par
crainte, mais par attachement.
Ma tante Berthe s'occupait principalement de la cui-
sine. La chère était bonne et délicate au presbytère. Le
maire avait fait bâtir au curé un four, où se cuisait la
meilleure pâtisserie de la Bourgogne.
Ma tante allait, venait, faisant gaiement sa tâche pour
que le curé fût content. Elle recevait les pauvres sur le
perron, et jamais ils ne s'en retournaient le coeur mécon-
tent ou les mains vides. Les prêtres du diocèse arri-
vaient-ils au presbytère, elle les accueillait à merveille
et les entretenait avec une cordiale simplicité dans le
petit salon en attendant son oncle. Dès qu'il entrait,
ma tante Berthe se levait et disparaissait respectueuse-
ment.
Le curé était très-noble et très-imposant sans raideur.
Une grâce charmante quoique un peu sévère le distin-
LA CURE. 7
guait, soit dans le mouvement, soit dans le repos. Son
moindre geste était expressif. Son front vaste et bombé
presque chauve au sommet et dégarni vers les tempes,
paraissait plein de pensées qui s'échappaient par les
yeux en regards de flamme. Un sourire qui semblait
monter du coeur tempérait par moments cette ardeur
d'esprit et attirait toutes les âmes. Le curé avait les
intimités les plus humbles et les plus hautes. Il plaisait
aux paysans comme aux grands seigneurs. L'arche-
vêque de Bourges, un des noms les plus illustres de
l'ancienne monarchie, était passionné d'amitié pour ce
pauvre curé de campagne et faisait quatre-vingts lieues
pour le voir deux jours. Il cherchait à éveiller l'ambi-
tion de mon grand-oncle. Il lui disait : « Permettez que
je vous enlève, vous serez un an mon grand vicaire,
après quoi vous serez évêque. Ce village est indigne de
vos talents, qui s'éteindront sous le boisseau. Venez
avec moi. Vons êtes fait pour entraîner les peuples et
pour séduire la cour à Jésus-Christ.» Et mon grand-oncle
répondait : « Ne me tentez point. Une fois en train d'am-
bition, je voudrais être pape, et je serais désespéré de
ne l'être pas. Il vaut mieux ne pas se mettre en quête
des honneurs, et rester curé de village. Les châteaux
des environs se passeraient encore de moi, mais les
8 PREMIÈRE PARTIE.
chaumières seraient dans l'affliction. Je demeurerai à
l'ombre de cette petite église. Voilà ma cathédrale. C'est
là que je vivrai et que je mourrai. » Eh bien, n'en par-
lons plus, disait l'archevêque, et les entretiens recom-
mençaient entre eux avec une intarissable inspiration et
une liberté entière.
J'assistais à ces entretiens qui embrassaient le ciel
et la terre. J'étais heureux de ne pas quitter mon
grand-oncle. Je mangeais à sa table, je dormais sous
son toit, je le suivais à l'église, à la promenade,
chez le pauvre et chez le riche. Je ne pouvais me ras-
sasier de le voir, de l'entendre s'abaisser ou s'élever
à propos, selon les lieux, les temps, les personnes.
J'étais touché et charmé tour à tour. J'admirais avec
bonheur celui que j'aimais et que je vénérais le plus.
Quand on disait que l'homme est fait à l'image de Dieu,
je pensais à la noble et sereine figure de mon grand-
oncle. Lorsqu'il parlait, j'étais suspendu à ses lèvres.
Sa douce et naturelle éloquence m'allait de l'oreille au
coeur et me jetait dans des ravissements inexprimables.
Ces conversations d'un sage attendri et religieux créaient
peu à peu ma jeune âme et lui ouvraient l'infini. Je sen-
tais descendre en moi une musique inconnue et resplendir
LA CURE. 9
dans ma nuit des clartés soudaines. Une parole simple,
inspirée, déposait dès lors, et pour la première fois, au
fond de mon coeur les germes divins de la poésie, de la
philosophie et de la théologie éternelles.
Le presbytère, situé sur le penchant d'une colline, à
une centaine de pas du village, était noyé dans le feuil-
lage , sous un bouquet de cerisiers. Ces cerisiers, en
avril, secouaient, au moindre vent, leurs cimes sur
le toit que blanchissait et embaumait à la fois une neige
de fleurs. Un petit sentier tournant conduisait du pres-
bytère à l'église, dont la place était ombragée d'un orme
gigantesque planté du temps de Sully. Les paysans dan-
saient les jours de fête sous cet orme, à quelques toises
du cimetière.
La maison du curé était simple et dénuée de luxe
comme son église, mais ma tante Berthe y entretenait
une propreté rare. Ces vieux murs sombres, égayés par
la riante verdure dont ils étaient environnés, s'élevaient
entre deux prairies sur lesquelles mon grand-oncle avait
conquis une cour au nord , et au midi un jardin.
40 PREMIÈRE PARTIE.
Ce jardin a été mon Éden. Il descendait en pente
douce jusqu'à la terrasse qui le séparait de la grande
prairie. Il se divisait en huit carrés encadrés de buis.
Une allée plantée de poiriers et bordée d'oeillets roses
le traversait dans toute sa longueur. Un ruisseau tor-
rentueux et un berceau de vigne couraient parallèle-
ment à la terrasse, terminée aux extrémités par deux
noisetiers, les plus beaux arbres du jardin. J'errais in-
cessamment avec un livre ou sans livre dans ce lieu
d'enchantement, des fruits aux fleurs, de la margelle du
puits à l'herbe touffue des bassins creusés en réservoirs.
Les carpes y abondaient, les marguerites croissaient
au bord ; les saules pleureurs y baignaient leurs racines
et leurs branches.
L'un de mes plus grands plaisirs était de monter sur
la terrasse avec des betteraves et du sucre. La vache et
le cheval s'approchaient peu à peu à travers le pré.
L'une mugissant, l'autre hennissant, élevaient vers moi
leurs têtes. Je leur donnais mes provisions et je me lais-
sais glisser sur la croupe du cheval. Alors accourait un
bon chien de Terre-Neuve qu'on appelait Blak, et que
j'avais eu soin de déchaîner. Pendant que je me lançais
au galop et que la vache regardait le cheval d'un oeil
LA CURE. 41
d'envie, Blak nous suivait ou nous précédait en se li-
vrant à tous les élans furieux d'une liberté qu'il me
devait.
Au bruit, ma tante Berthe apparaissait souvent sur le
seuil d'un petit bâtiment qui prolongeait le presbytère et
qui se divisait en deux pièces, l'une pour serrer les
fruits, l'autre pour faire la pâtisserie. Dès que j'aperce-
vais ma tante Berthe, je me hâtais vers elle, je sautais
à terre et je la suivais, soit au cellier, soit au four.
L'aspect du four tout en flammes me plaisait. J'aidais
la servante et le domestique, Françoise et Jacques, à
y jeter des fagots et des genêts secs, puis ma tante y
cuisait des brioches et des galettes excellentes.
Nous transportions ces gâteaux avec les poires, les
pêches, les raisins, dans la salle à manger, et à une
heure précise nous nous mettions à table. Le curé ne
manquait jamais d'amener avec lui un ou deux visiteurs.
C'étaient ses hôtes, les miens étaient de petits oiseaux,
une bergeronnette qui venait du sillon, un rouge-gorge
qui sortait de la haie, un bouvreuil qui descendait de
son groseillier. Tous ils montaient en sautillant les de-
grés du perron et ils entraient par la porte ouverte
12 PREMIÈRE PARTIE.
dans la salle à manger. Tout le monde leur souriait,
et moi je leur émiettais des gâteaux frais dont l'odeur
les attirait, et, lorsqu'ils avaient pris leur repas, ils
s'envolaient joyeux dans le ciel.
Le dîner fini, le curé disparaissait. Il visitait les ma-
lades dont il était le confident, le prêtre et le médecin.
Il conseillait, il secourait, il consolait. Il veillait avec
sollicitude à tous les besoins de son église ; il se prodi-
guait avec tendresse aux âmes, répondant à celles qui
l'appelaient tout haut, devinant celles qui le souhaitaient
tout bas. C'était le pasteur évangélique, l'homme de
Dieu parmi les hommes du siècle.
Il revenait me prendre vers cinq heures pour la pro-
menade. Il essuyait par moments son front sur lequel le
temps avait coulé en sueurs, tandis qu'il avait glissé
sur le mien en tièdes haleines et en songes légers.
Nous partions. Nous marchions d'abord sur un pla-
teau élevé et puis nous entrions dans un pli de la mon-
tagne par un sentier de platanes, de frênes et de
peupliers. Nous cheminions lentement jusqu'à une
vieille chapelle que le curé avait sauvée de la destruc-
LA CURE. 43
truction en l'achetant. Cette chapelle restaurée avec art
était le lieu où il aimait le mieux se recueillir et prier.
Après les travaux du jour, le noble prêtre s'agenouillait
là devant l'autel et se plongeait avec tremblement et
avec effusion dans les mystères, dans les terreurs et
dans les miséricordes infinies de Dieu.
Moi, j'allais çà et là autour de la chapelle dont j'ad-
mirais, sans le savoir, les bas-reliefs sculptés et la
rosace faite de vieux vitraux. Je cueillais des fleurs sau-
vages, je m'étendais au bord de la fontaine, je m'as-
seyais au feu des petits bergers, derrière le buisson.
Une heure ou deux s'écoulaient ainsi avant que je
visse reparaître le curé. II sortait enfin le front baigné
de splendeurs divines et s'arrêtait quelquefois sous le
porche au-dessus duquel la rosace étincelait d'opales,
d'émeraudes et de rubis aux derniers rayons du soleil
couchant. Le curé demeurait, appuyé sur sa longue
canne à pomme d'ivoire, attentif à tous les bruits
champêtres et dans l'immobilité de la méditation ou de
la prière. Il suppliait sans doute la providence du ciel
et de la terre de répandre ses bienfaits sur la nuit
comme elle les avait versés sur le jour, et il regardait
44 PREMIÈRE PARTIE.
en même temps avec un tendre intérêt l'horizon, tandis
que les moutons revenaient de la lande, que les pour-
ceaux se ruaient de leur forêt de chênes, et que les
bouviers poussaient vers l'étable leurs boeufs chargés du
joug, cette lourde couronne rustique.
Et moi je rejoignais le curé qui me touchait douce-
ment de la main. Nous descendions les degrés de la
chapelle et nous reprenions par les lueurs du crépuscule
le chemin du presbytère.
J'occupais au premier le cabinet bleu, appelé ainsi
à cause de la teinte du papier qui le tapissait et de la
couleur de l'ameublement. Ce cabinet, d'une forme
ovale, s'ouvrait entre la chambre de ma tante Berthe et
la bibliothèque de mon grand-oncle. Il était orné d'une
seule gravure. C'était le portrait de Washington que
j'avais acheté un jour pour le substituer à celui de
Louis XVIII. Ma tante avait déploré cette irrévérence
sur laquelle le curé avait fermé les yeux.
Le soir, nous restions ordinairement jusqu'à dix
heures au salon du presbytère, où le curé recevait ses
LA CURE. 15
voisins de toute condition t depuis le fermier jusqu'au
gentilhomme. La conversation, qu'il dirigeait avec
grâce et simplicité, ne manquait pas de prendre un
tour intéressant. Tout jeune que j'étais, j'y avais souvent
un vif plaisir.
Dès que les voisins étaient partis et que le curé s'était
retiré, ma tante et moi nous montions. Je me couchais,
et ma tante s'asseyait près de mon lit dans un grand
fauteuil. Pour m'endormir elle me disait et me redisait
les contes de Perrault ; la création du monde selon la
Genèse; l'histoire de Joseph vendu par ses frères; le
meurtre d'Holopherne ; le martyre de saint Etienne et la
conversion de saint Paul sur le chemin de Damas.
Elle me racontait aussi les aventures d'Ulysse et ses
voyages au milieu des mers. Je m'enivrais de ces récits
et je me faisais surtout répéter, sans me lasser jamais,
le retour du héros dans sa chère Ithaque.
Ma tante Berthe me rapportait toutes ces choses et
mille autres dans une langue naïve comme la poésie
antique.
16 PREMIÈRE PARTIE.
J'écoutais et je m'assoupissais dans ces songes.
J'ai toujours tenu les traditions pour les filles du ciel,
et de la terre. Choeurs lointains dans les ombres du
temps, elles révèlent de siècle en siècle, de l'orient à
l'occident, les dieux et les héros immortels à l'homme
immortel. J'étais heureux, dès l'enfance et durant ma
jeunesse, de boire ce lait savoureux qu'elles versent
clans la coupe des générations.
Les traditions étaient mes nourrices. Sous leurs lé-
gendes, j'entrevoyais déjà l'infini.
De mon lit, à mon réveil, j'apercevais un paysage
d'une douceur incomparable, des maisons à demi ca-
chées dans les noyers et jetées çà et là dans un désordre
charmant ; des bois de hêtres et de chênes où les oiseaux
nichaient dans les ramures, où les chevreuils bramaient
dans le vent; une rivière dont les flots blanchissaient
parmi les cailloux et murmuraient à travers les roseaux ;
des prairies où les grands boeufs léchaient la rosée en
LA CURE. 47
ruminant et mugissaient dans l'herbe ; le jardin du pres-
bytère enfin où le rossignol chantait sur le noisetier et
où des lianes innombrables s'entrelaçaient à des arcades
de vigne chargées de grappes de raisin.
Je me levais ordinairement, vers six heures, au tin-
tement qui annonçait la messe du curé. J'allais à ma
fenêtre. Je l'ouvrais avec précaution à cause des nids
que les hirondelles y avaient bâtis aux deux coins. Je
respirais l'air vif du matin. Je saluais mentalement le
Dieu de la nuit étoilée et du jour radieux. Ma prière
silencieuse n'était qu'un élan du coeur, mais elle était de.
flamme comme un de ces rayons de l'aurore qui perçaient
et illuminaient l'espace.
Quelquefois je cédais à l'attrait indéfinissable des
odeurs de la terre, des lueurs du ciel, de la transpa-
rence de l'air, et je m'enfonçais par les sentiers bordés
de haies vertes jusque sous les voûtes embaumées de la
forêt.
Quelquefois je me sentais retenu par je ne sais quel
charme sévère. Je m'avançais alors dans la direction de
la bibliothèque, séparée de ma chambre par une petite
18 PREMIÈRE PARTIE,
porte cintrée, au-dessus de laquelle le menuisier rustique
avait sculpté grossièrement une statuette qui ressemblait
à un mercure armé de son caducée.
Je ne pénétrais jamais sans une émotion religieuse
dans la bibliothèque du presbytère. Elle était de forme
ovale. Tous les murs étaient revêtus de rayons en bois
de chêne et ces rayons supportaient jusqu'aux solives
huit étages de livres dans toutes les langues et dans tous
les caractères. Il y avait là plus de deux mille volumes
de poésie, de littérature, d'histoire, de philosophie
et surtout de théologie. Cette bibliothèque, admirable-
ment choisie et presque entièrement enrichie de chefs-
d'oeuvre, était doublement précieuse au curé qui la te-
nait en grande partie de l'inépuisable générosité de son
ami, l'archevêque de Bourges. Il y avait une échelle
double peinte en rouge que je faisais rouler sans effort
où je voulais et qui mettait tous ces livres à ma disposi-
tion. Je me souviens toujours avec reconnaissance de
cette échelle qui m'a rendu tant de services et dont
chaque échelon était toujours prêt à m'obliger, en me
rapprochant du rayon de livres que je désirais feuilleter.
LA CURE 49
L'ameublement était des plus simples.Il se composait
d'un bureau en bois noir, muni d'une écritoire, d'un
canif à coulisse, de plumes, de papier et surmonté
d'un pupitre. Il y avait un fauteuil et quatre chaises
revêtus de crin un peu usé. En face du bureau se
dressait un vieux clavecin dont jouait le curé. Je n'ai
garde d'oublier la gravure à demi déchirée d'une Made-
leine au-dessus du clavecin, ni le bouquet de violettes
dans son vase de cristal bleu sur le bureau , ni les deux
petits tapis ouatés par ma tante Berthe et qu'elle étendait
chaque jour avec sollicitude à la portée des pieds du curé,
à ses places réservées, l'une pour jouer, l'autre pour
lire et pour écrire.
Tel était l'aspect de la bibliothèque où je naquis au
monde de l'esprit. Crépuscule de l'intelligence où les
ténèbres luttent avec la lumière , où l'attrait douloureux
de l'inconnu emporte l'âme dans un cercle de feu et de
tempêtes ! Moments doux et terribles où les pressenti-
ments de la science ont presque tous les troubles char-
mants des pressentiments de l'amour !
20 PREMIÈRE PARTIE.
Cette modeste bibliothèque me paraissait vaste comme
le monde, innombrable comme les siècles accumulés. Je
me plongeais dans cet Océan. Je nageais de vague en
vague, de livre en livre. Je vivais dans cet abîme des
grandes eaux, ballotté, roulé cà et là parmi les monstres,
les sirènes et les écueils.
Aucune époque ne fut pour moi plus orageuse, si j'en
excepte les périodes d'amour. J'étais enivré de cette pre-
mière entrevue avec l'infini. J'avais le vertige. Toutes
les chimères et toutes les réalités, toutes les imagina-
tions et toutes les idées, toutes les erreurs, tous les fana-
tismes et toutes les vérités se disputaient à la fois mon
âme. J'étais un chaos, mais un chaos fécond; car l'es-
prit flottait dessus. Et voilà par où je fus sauvé.
Quand j'eus achevé de parcourir sans ordre et sans
suite les deux mille volumes , je fis un choix. Je séparai
un petit nombre de livres avec un soin pieux sur un demi-
rayon qui devint ma bibliothèque d'élite, ma seule biblio-
thèque. Je méprisai tout le reste. Depuis, la réflexion a
confirmé et formulé en moi mon premier instinct.
Ces livres, je les vois encore rangés sur leur planche
LA CURE. 24
de chêne avec leur format, leur couverture et leurs
caractères. Chacun d'eux a conservé dans ma mé-
moire une individualité dont tous les détails me sont
chers.
C'était d'abord la Bible in-quarto en quatre langues :
le texte hébreu, la version grecque des Septante, la
version latine de la Vulgate et une traduction française.
Comment dire à quel point j'aimais ce livre, ses tours
abrupts, son accent puissant, ses récits pathétiques,
ses chants sublimes et barbares, ses élans lyriques de
haine et d'amour ? Rien ne se peut comparer à la Bible.
Elle n'a pas seulement un génie, elle a une âme. Mon
âme conversait avec son âme de feu le long des rives du
Jourdain, au bord du Cédron, au pied des murs de
Jérusalem, sur la montagne de David. Un souffle s'exha-
lait de ces lieux et de ce livre, un souffle irrésistible qui
me charriait avec l'humanité tout entière dans un im-
mense courant religieux vers l'infini.
L'infini, voilà, si je ne me trompe, le vrai charme de
la Bible, de ce livre prodigieux où de chaque feuillet
sort une vertu, un miracle ; où le Pélican et l'Ibis jettent
leurs cris aux quatre vents; où Jéhovah parle à l'homme
22 PREMIÈRE PARTIE.
qui lui répond; où l'Orient appelle l'Occident tout entier
et le pousse à Dieu.
Oui, l'infini, tel était, tel est le secret de ma passion
pour la Bible. Et ce n'était pas un goût passager, un
caprice, c'était une explosion de ma nature. Mon âme
est pétrie d'infini jusqu'à sa dernière fibre comme la
Bible jusqu'à son dernier verset. La Bible était le ciel
de mon âme, le ciel sillonné de foudres et d'éclairs,
mais semé d'astres éternels. Mon infini était précisé-
ment le même que celui du livre sacré. J'aurais repoussé
un infini abstrait une philosophie; je volais au-devant
d'un infini vivant, d'une religion. Le théisme a toujours
été et sera toujours pour moi le culte de l'unité, non un
culte stérile, mais un culte palpitant mêlé de ferveur,
de larmes, de chants, d'élévations, de sanglots, de
prières, d'espérance. Or, le Saint-Esprit de la Bible
avec ses miracles d'inspiration, tantôt l'aigle des pro-
phètes dans l'Ancien Testament, tantôt la colombe des
apôtres dans l'Évangile, me soulevait et m'emportait sur
toutes ses ailes vers l'infini.
Voilà pourquoi j'aimais et je vénérais la Bible du
presbytère; voilà pourquoi je l'aime et je la vénère
LA CURE. 23
encore, même depuis que j'ai rompu ses sceaux et brisé
ses enveloppes. Livre si magnifique au dedans par les
trésors invisibles cachés sous ses lettres françaises et
romaines, sous ses hiéroglyphes grecs et hébreux ! Livre
si simple au dehors avec sa couverture de parchemin
fermée à triple tour d'une longue lanière de cuir !
À côté de la Bible, j'avais posé respectueusement le
vieil Homère, le patriarche harmonieux et aveugle de
toute poésie dans le monde.
Bien qu'elle ait tous les genres, la Bible est surtout,
dans sa barbarie sublime, un dithyrambe oriental, tout
imbibé jusqu'à la moelle des saveurs éternelles.
Homère, lui, le roi des épopées, le chantre de la
guerre, le conteur de la mer, des aventures, des voyages,
respire le sang fumant des champs de bataille ou bien
les odeurs salines des grèves de l'Archipel. Après la
Bible, je ne pouvais plus rien lire, si ce n'est Homère.
Cela vient sans doute de ce que l'Iliade et l'Odyssée
sont encore une Bible, une Bible aussi primitive, quoi-
que plus profane, une Bible, non de la religion, mais
de la poésie.
24 PREMIÈRE PARTIE.
Mon troisième livre de prédilection était un petit
volume dépareillé et vermoulu, dont la basane tombait
en poussière. C'était le Banquet de Platon. Tout est pur
aux purs. Sous le voile des équivoques amours, sous la
délicatesse du souper d'Agathon, sous les grâces de
cette conversation charmante et de cette langue immor-
telle , je ne voyais que Socrate. Ce vieillard railleur et
sublime me semblait le premier entre tous dans ce grand
siècle de Périclès, de Démosthène, d'Alcibiade et d'As-
pasie. Toujours maître de lui-même et de ses passions,
bon, tempérant, généreux, le plus brave des Athéniens,
un sage dans la paix, un héros dans les combats, Socrate
avait dévoué sa vie à la vérité. Il obtint par là sa coupe
de ciguë. Après, avoir enseigné l'unité divine au milieu
des mensonges du polythéisme, il mérita d'être le mar-
tyr d'une doctrine dont il avait été l'apôtre.
Socrate est le type le plus élevé de la race hellénique.
Il fut le Christ grec. Sa laideur même ne lui nuisit pas.
Cette laideur expressive, où la grossièreté des traits
s'illuminait du dedans par le double rayonnement du
regard et du sourire, les anciens la couvraient des res-
pects de leur imagination. « Voyez, disaient-ils, dans
l'atelier de Phidias, cette statue singulière en bois de
LA CURE. 25
sycomore; à l'extérieur, c'est un Silène qui joue de la
flûte. Ouvrez-la, et c'est Jupiter Olympien. Ainsi de
Socrate. Son visage et sa contenance sont d'un paysan
de l'Attique, mais son âme est d'un Dieu. »
Je ne connaissais alors que le banquet, et cependant
ce seul petit dialogue me gagna pour toujours à Platon.
La gloire de ce grand homme est d'avoir fixé à jamais
dans une région sereine, sous une forme immortelle et
aussi haut que le génie peut monter, la parole fugitive
de son maître. Platon résume Socrate et lui imprime la
durée dans des dialogues qui sont les chefs-d'oeuvre de
l'esprit humain. Il est le premier des philosophes, parce
qu'il n'est pas seulement un philosophe, parce qu'il est
aussi un incomparable artiste et que pour manifester
le vrai il trouve, sans le vouloir, tous les enchantements
du beau.
Trois livres achevaient ma petite bibliothèque grecque
si incomplète, mais si belle : c'étaient Hérodote, Thu-
cydide et Plutarque ; l'un le Rhapsode, l'autre l'Orateur,
le troisième le Statuaire des Historiens.
26 PREMIÈRE PARTIE.
Un seul homme représentait sur mon rayon toute la
grandeur romaine.
Ce n'était pas le doux Virgile, cette âme presque
chrétienne, chantant ses vers de miel sur les limites
d'un monde qui finit et d'un monde qui commence, le
poète de l'un, le prophète de l'autre. Ce n'était pas
Horace, cet épicurien des muses, du vin et du plaisir,
aussi lyrique en sa maison de Tibur que peut l'être
un voluptueux sans fierté, sans amour et sans ciel.
Ce n'était pas Cicéron, cette bouche inspirée, ce génie
universel qui eut jusqu'à son heure d'héroïsme, jusqu'à
sa mort tragique, et auquel il ne manqua rien qu'une
originalité plus primitive et un caractère.
L'homme qui résumait pour moi les lettres latines, le
seul écrivain de l'ancienne Rome qui fût en ma posses-
sion, c'était Tacite.
Je l'étudiais sans cesse. Je me passionnais pour lui.
J'aiguisais mon intelligence contre cette grande parole
d'oracle. Tacite ne monte pas sur le trépied et il ne
jette pas au vent des feuilles légères comme la Pytho-
nisse de Delphes. Non, il n'écume pas; il se recueille
LA CURE. 27
dans son inspiration austère et il écrit, il grave profon-
dément pour l'avenir avec un stylet de diamant sur des
tablettes de métal ses pages formidables. Il raconte, il
juge, il couronne, il flétrit. Ses récits sont des poèmes,
ses révélations, des tragédies, ses décisions, des arrêts
irrévocables. Ses portraits sont des médailles d'or ou
d'airain et ne s'effacent plus.
Et non-seulement Tacite déroule pathétiquement des
drames terribles, mais il donne à chaque drame son
paysage.
Veut-il retracer les hommages funèbres rendus par
Germanicus et par son armée aux légions de Varus ? Il
vous transporte dans la forêt de Teutberg, par des che-
mins impraticables, sur des terrains détrempés et pétris
de fange. Vous entrez sous les grands arbres dont le
pied baigne dans l'eau et la cime dans la brume. Vous
retrouvez les chênes d'où pendent encore des squelettes
humains; les autels barbares où furent immolés les cen-
turions ; la place où Varus se perça de son épée ; le tertre
de gazon d'où Arminius excitait ses Germains aux ou-
trages, au massacre. Votre imagination est saisie de la
terreur des lieux et, comme les soldats de Germanicus,
28 PREMIÈRE PARTIE.
vous croyez reconnaître les fantômes des légions égor-
gées qui gémissent et qui émergent du fond des marais
dans le brouillard du crépuscule.
Après vous avoir pénétré de l'impression du nord,
Tacite veut-il vous communiquer l'intuition du midi?
Il vous conduit en Egypte sur les traces du même
héros, de Germanicus.
Cette fois c'est un simple voyage.
Vous abordez le rivage des Sésostris. Vous parvenez
au Nil et vous vous embarquez sur ce fleuve dont les
sources sont inconnues et dont le limon fertile fait de
l'Egypte le grenier de l'Italie. Vous visitez les lacs
creusés par des milliers d'esclaves. Vous contemplez
les pyramides qui dominent tant d'arènes et tant de siè-
cles amoncelés ; vous cherchez vainement à percer les
mystères que ces monuments cachent sous les bande-
lettes de leurs caveaux ou sur leurs façades de pierres
et d'hiéroglyphes. Vous parcourez cette vieille terre des
rois et des dieux ; vous regardez et vous écoutez
attentivement cette statue de Memnon qui rend une
voix humaine au premier rayon du matin. Vous réflé-
LA CURE. 29
chissez profondément en vous-même sur tant de mer-
veilles et vous saluez en partant ce soleil africain, et le
fleuve, et les palmiers, et les tentes, et les chameaux, et
les caravanes, et le désert, et la mer, ces deux océans
mobiles de sable et d'eau.
Voilà comment Tacite encadre les hommes et les évé-
nements.
L'attrait le plus original et le plus fort de ce grand
historien, c'est le clair-obscur. Le clair-obscur est le
caractère distinctif de son génie. Tacite est un Rem-
brandt héroïque, un Rembrandt romain. Son art est
d'enfouir très-avant son trésor sous les ténébreuses splen-
deurs de son style. Il laisse moins voir que deviner. Il
attire comme l'abîme. On creuse avec ardeur, on explore
tous ses secrets et la lumière est au fond. Tacite res-
semble à cette belle Italienne dont il parle quelque part
et qui se voilait à demi pour mieux verser ses philtres,
pour mieux enlacer, subjuguer les imaginations et les
coeurs.
Tel est Tacite : un peintre hardi du coeur humain et
de la nature, le juge de la tyrannie, le vengeur de la
30 PREMIÈRE PARTIE,
liberté, un patriote, un philosophe; et, ce qui l'achève,
un écrivain si merveilleux que chaque sentiment, cha-
que image, chaque pensée qui lui échappent, il les
coule ou les frappe en bronze !
Rien n'était plus différent de ce Tacite que le petit
volume posé près de lui. C'était un ouvrage fort usé,
aux coins brisés dans mainte chute et recouvert d'une
basane rougeâtre. Il était latin et français et portait ce
double titre : sur une page, Imitatio Christi ; et sur
une autre page, Imitation de Jésus-Christ.
Chose étrange ! je me sentais peu d'entraînement pour
cette oeuvre de paix que je devais tant goûter plus tard.'
Ah ! c'est que je n'avais pas assez aimé, assez gémi,
assez souffert. L'adolescence est tout humaine. Elle vit
de lait et de pain, elle ne vit pas encore de la parole
immatérielle. Or, l'Imitation est bien plus de Dieu que
de l'homme. Née de la défaillance du monde barbare,
comme l'Evangile de l'évanouissement du monde païen,
pour ressusciter les âmes, elle s'adresse avec une sua-
vité , une expérience, une bonté incomparables, à tous
ceux qui ont été éprouvés par beaucoup de vicissitudes.
Ce livre, qui fut. l'ambroisie du moyen âge, n'a de sa-
LA CURE. 34
veur que pour les affligés. Les jeunes hommes le lisent
avec insouciance, les hommes mûrs avec un triste ravis-
sement. Quand l'ombre de vos jours commence à s'al-
longer, quand vous avez bu à bien des calices, oh ! c'est
alors l'heure de ce livre. Il devient un maître indulgent,
un compagnon, un ami. Il reprend doucement, il relève,
il console. Si la douleur vous stérilise, vous endurcit,
il vous féconde, il vous touche, il vous attendrit. Il fait
jaillir de votre peine la source des larmes comme l'eau
du rocher. Il vous ouvre un ciel intérieur dont la rosée
pleut en vous. Il est le rafraîchissement de votre
désert. Beau livre divin! vase intarissable de Made-
leine d'où l'huile de parfum coule à flots dans le coeur
de tout ce qui a perdu, de tout ce qui a pleuré, de tout
ce qui a vécu et survécu.
Dans mon besoin de distraction et d'amusement, je
préférais à l'Imitation les écrivains de Mémoires. Je n'en
possédais qu'un, mais il en valait cent. Nommer le duc
de Saint-Simon, n'est-ce pas tout dire? Il me dévoilait
le dix-septième siècle avec ampleur, avec magie, avec
fascination.
32 PREMIÈRE PARTIE.
Le duc de Saint-Simon ne fut pas seulement un im-
mense plaisir d'intelligence, il fut un grand événement
dans ma vie.
Il m'initia à tous ses contemporains, à leurs carac-
tères, à leurs manèges, à leurs rôles divers. Il fut pour
moi le guide dont je suivis les traces vengeresses parmi
les demeures de Louis XIV et surtout à travers ce châ-
teau de Versailles qui était un monde. J'appris si bien
les quatre mille chambres et les deux mille cabinets
de cette merveilleuse résidence, que lorsque j'y entrai
pour la première fois j'allais sans hésiter par les esca-
liers, les corridors et les galeries du labyrinthe royal.
Il logeait dans son sein, comme on disait alors, toute
la France.
Au centre, le roi et la reine, et plus tard madame de
Maintenon ; au rez-de-chaussée , le dauphin, madame
de Montespan ; dans les ailes, Monsieur, le Grand Condé,
le prince de Conti, les enfants de France, le duc et la
duchesse de Bourgogne. Et puis les ministres, les maré-
chaux , la haute noblesse.
LA CURE. 33
Le parc était en quelque sorte le prolongement du
château, le parc, tracé par Le Nôtre, tout peuplé de
statues, de vases sculptés, tout planté d'arbres admi-
rables, tout animé de faunes, de sylvains, de nymphes,
de dryades et d'hamadryades. Le groupe immortel de
Latone, le char marin et limoneux d'Apollon se déta-
chent de tant de chefs-d'oeuvre et les complètent.
Combien ces vastes allées ombreuses, où la lumière
se joue, devaient être charmantes, féeriques, le soir,
aux flambeaux ou au clair de lune ! La Vallière, Fon-
tanges, Soubise, y glissaient, belles et légères, sur les
pelouses. Louis et sa cour s'y répandaient pour le bal,
pour les entretiens d'amour. C'est là que Bossuet pen-
sa s'évanouir en apprenant la mort de M. de Turenne.
C'est là que Fénelon errait et qu'il méditait sans effort
Télémaque au milieu de ces eaux jaillissantes comme les
muses de son coeur. Rentré dans son appartement, le
prêtre sublime se penchait par un essor prophétique sur
l'avenir. De sa fenêtre il respirait avec tous les souffles
de l'esprit les parfums de l'orangerie, la fraîcheur des
bassins et les brises du bois de Satory. Fils d'un ange
et d'une déesse, comme Raphaël, Fénelon, chrétien et
grec tour à tour, est le plus divin des hôtes qui aient
34 PREMIÈRE PARTIE,
honoré ce palais. Il fut l'âme la plus exquise, le plus
doux génie, le plus aimable et le plus aimé des grands
évêques , des grands seigneurs, et des grands hommes
du grand siècle.
Le duc de Saint-Simon m'introduisait aussi dans les
douze pavillons de Marly, ce Versailles privé. Tandis
que tous adoraient en tremblant, le duc de Saint-
Simon observait, épiait, notait, accusait, censurait,
flétrissait tout bas. Il se nourrissait de soupçons, d'om-
brages. Il sondait partout des pièges et des trappes.
Il dégageait des événements les causes et les suites. Il
plongeait au fond des caractères et les éclairait d'une
lueur sanglante. Sa parole incisive, aiguë, pénétrait
comme le poignard. Il jugeait avec une naïve et impla-
cable franchise la famille royale, les coteries, les fac-
tions qui entouraient le trône. Il scrutait les discours, il
interrogeait les physionomies, il surprenait les regards.
Il se délectait dans le spectacle des intrigues, des am-
bitions , des douleurs diverses. Sa colère était prudente,
sa passion contenue, sa réserve infinie. Il n'éclatait que
par moments, mais alors à longues reprises, avec une
furie, une expansion, des transports d'amour ou de
haine inexprimables. Madame de Saint-Simon le mode-
LA CURE. 38
rait un peu et le duc de Beauvilliers qu'il entretenait à
l'écart, soit dans une chambre close, soit à l'extrémité
des bosquets, le grondait doucement de tant de noires
imaginations. Mais rien ne le corrigeait ni de sa clair-
voyance, ni de ses préventions, ni de ses rancunes.
L'amitié avait beau le retenir, la nature l'emportait.
Il y avait des heures cachées où soit à Paris, soit à
Versailles, soit à Marly, soit à Fontainebleau, soit à la
Ferté, personne ne l'entrevoyait. Il s'environnait de
silence, de précautions. Il se reléguait dans le plus
ignoré de ses arrière-cabinets. Il fermait ses portes à
triples verrous, il voilait ses fenêtres de longs rideaux.
Seul, dans cette prison volontaire et délicieuse, il ou-
vrait la double serrure du coffre qui recelait ses papiers.
Il en surchargeait son bureau où il s'installait avec
épanouissement. Il se mettait à écrire. Il commençait,
il poursuivait d'un intarissable élan. Les lignes s'accu-
mulaient, se précipitaient l'une l'autre comme des flots.
Il les lançait avec la fougue, les envergures et l'abon-
dance d'un élément. Quand il avait poussé à bout un
récit, un portrait, un drame, un sentiment et que son
oeuvre semblait finie, il la recommençait dans tous les
transports d'une inspiration nouvelle et d'une verve
36 PREMIERE PARTIE,
redoublée. Sa grande plume d'aigle mal taillée, rapide,
farouche, d'une inépuisable fécondité, courait et versait
des torrents. Elle entraînait tout dans son courant de
feu, et les héros, et les seigneurs, et les écrivains, et les
poètes, et les confesseurs, et les femmes innombrables,
et ce beau siècle, et ce roi majestueux, l'idole de tant de
générations, malgré ses faiblesses !
Quelquefois l'implacable historien devenait un homme
et il écrivait avec ses pleurs la mort de M. de Rancé,
celle de M. de Beauvilliers, et il racontait en soupi-
rant, en gémissant, dans une émotion poignante, la
mort du duc de Bourgogne après celle de la duchesse.
Rien de plus touchant que ces pages où Saint-Simon
sculpte la statue de ce prince foudroyé de douleur. Il
restitue à cette mémoire bien-aimée des trésors de
candeur, d'attente, de vertu. Et l'on comprend que
ces horizons mystérieux, dont l'historien soulève un
coin du voile, sont vrais, et l'on s'y perd dans des
retours infinis, et l'on se prend à regretter avec an-
goisse ce monde enchanté d'espérance, évanoui en
même temps qu'aperçu au milieu d'un crépuscule. Là,
dans ces alternatives de lumière et de ténèbres, de
joie et de désolation, de fêtes nuptiales et de funèbres
LA CURE. 37
convois qui semblent porter la France à Saint-Denis, là
se trouve le charme intime, amer et profond du grand
siècle !
Et c'est là aussi le suprême attrait de Saint-Simon.
Cet étonnant conteur qui crée perpétuellement sa langue
aux proportions mouvantes de sa pensée s'affaisse tout
entier à quelques heures fatales. Il ne se domine plus,
il succombe. Lui qui savait si bien haïr, il sait encore
mieux aimer. Il défaille d'affliction et son âme lui
échappe. Le deuil de son désespoir se projette pour
toujours sur son livre, sur Versailles, sur Marly qu'il
couvre d'un crêpe de plus. Il mêle sa tristesse person-
nelle à la tristesse royale, à la tristesse populaire, et il
les rend éternelles de passagères qu'elles étaient. Ses
accents sortis du coeur percent jusqu'à la tombe et
frappent à travers les siècles le coeur de la postérité.
Comment n'aurais-je pas adoré ce prodigieux écri-
vain qui par delà tous ses dons avait à un si haut degré
le don d'émouvoir ? Ma surprise accrut mon admiration.
Car je n'aurais pas supposé d'abord à cet obstiné pa-
tricien ni tant de lannes dans les yeux, ni tant de san-
glots dans la poitrine et dans la voix.
38 PREMIÈRE PARTIE.
Je vois encore d'ici le papier bleu foncé qui recou-
vrait mon premier Saint-Simon, le Saint-Simon de ma
jeunesse. L'édition était incomplète., mais je ne m'en
apercevais pas. Mon impression était toujours infinie.
Je m'interrompais souvent pour mieux savourer cette
volupté profonde et pure que donne l'art divin d'écrire.
Je posais le volume après une anecdote, un portrait ou
un récit et je suivais du souvenir ce grand esprit dont
le style tantôt s'assouplit à tous les mouvements, à
toutes les courbures du cou des cygnes sur les eaux,
tantôt dévore l'espace et décrit tous les cercles, toutes
les circonvolutions, tous les tournoiements du vol des
faucons lorsqu'ils préludent, au plus haut des airs, à
fondre sur leur proie. La grâce avec ses flexibilités, la
force avec ses hardiesses se mêlent dans des entrela-
cements prolongés, quelquefois charmants, souvent ter-
ribles, depuis la première jusqu'à la dernière page de
ses Mémoires.
Tel est Saint-Simon. Il voulait faire l'épopée de l'éti-
quette, et il a fait l'épopée du coeur humain, des cours
et des rois. Il n'est jamais le philosophe de cette épo-
pée ; il en est souvent le poëte, toujours le grand sei-
gneur et le peintre. Il est le peintre tout-puissant et
LA CURE. 39
multiple, tantôt le Raphaël, tantôt le Titien, tantôt le
Velasquez, tantôt le Van Dyck, tantôt le Rembrandt de
sa toile inépuisable où se meuvent, dans toute l'ardeur
de la vie, drames, aventures et personnages. Je sen-
tis confusément tout cela dès ma première lecture de
Saint-Simon, et voilà pourquoi ses Mémoires, cette
éclatante résurrection, cet éblouissement historique du
grand siècle, furent le plus merveilleux plaisir, la plus
magnifique fête d'intelligence qu'une autre âme ait
donnée à la mienne.
Deux volumes complétaient ma bibliothèque privée.
Le plus voisin de Saint-Simon était Paul et Virginie.
Il y a dans ce petit livre un Éden lointain tout planté
de palmistes, de cocotiers et de bambous ; un amour
innocent et pur né à l'ombre des pitons qui dominent
les humbles cases; une passion charmante et fatale
épanouie à la brise marine, au balancement des lianes, au
bruit de tous les souffles de la forêt, puis ensevelie sous
le gazon et les roseaux des pamplemousses avec la belle
et chaste fille qui l'inspira, avec l'impétueux et candide
jeune homme qui la ressentit. Doux et touchant poëme,
40 PREMIÈRE PARTIE.
tragique églogue d'un Théocrite chrétien ! Perle sans
prix formée d'une goutte de rosée du ciel, d'une larme
du coeur et d'un rayon du génie !
Mon dernier volume contenait dans sa reliure ver-
moulue les Confessions de saint Augustin et celles de
J.-J. Rousseau. Double révélation de la conscience sous
l'oeil du monde et sous l'oeil de Dieu !
Mon grand-oncle avait acquis ce volume dans une
vente publique. Il avait cru n'acheter qu'Augustin et il
avait acheté en même temps Rousseau, ce qui lui faisait
dire gaiement à mon père : « Quand je reconnus mon
erreur, je n'en fus pas trop mécontent et je ne séparai
point le saint du philosophe, dans l'espérance que l'un
convertirait l'autre. »
Ma curiosité à moi était égale pour ces deux grands
personnages.
Saint Augustin plus intérieur, plus chaudement reli-
gieux, retrace avec plus de larmes que de paroles ses
fautes devant Celui qui est. Je lui souhaitais parfois plus
de simplicité, moins de cynisme. Le saint faisait de
LA CURE. 44
temps en temps rougir l'adolescent. Sénèque du sanc-
tuaire, il mêlait trop aussi le cliquetis des antithèses aux
cris désespérés de son âme africaine. Mais que cette âme
est grande, pathétique ! Ce fils du désert et du soleil s'est
plongé dans toutes les passions, dans toutes les volup-
tés. Enfin la douleur de Monique, une douleur de mère,
perce le ciel. La grâce touche Augustin sous le figuier
de sa maison de Milan. Il ne balance plus, il court, il
vole au pied de la croix. Il y prie, il y gémit, il y pleure ;
il y agitera dans de poignants transports et dans d'inef-
fables ravissements sa pensée éternelle et son amour
infini !
La lie grossière qui bouillonne d'abord à la surface
de cette âme profonde disparaît peu à peu sous les
splendeurs divines. Mes premiers dégoûts s'évanouis-
saient aussi et je n'éprouvais plus que vive tendresse
pour cette métaphysique émue dont la flamme m'embra-
sait, pour ce coeur sublime qui n'aimait pas seulement,
mais qui aimait à aimer.
Rousseau possédait d'autres philtres. Il m'attirait par
la beauté des paysages, par le charme de la nature. Son
style qui manque d'ailes quelquefois, ne manque jamais
42 PREMIÈRE PARTIE.
ni de couleur, ni de chaleur, ni de vie. Il le trempe
dans les torrents des Alpes, dans les nuées du firma-
ment, dans les feux de l'amour, dans les lueurs de
l'aube, clans les teintes et dans la pourpre du couchant.
Seulement la bourbe est bien souvent sous l'arc-en-ciel.
Prolétaire indélébile, il devient un grand artiste, jamais
un sage. Il atteint toutes les cimes de la dialectique et
de l'éloquence. Il passionne plus qu'il n'éclaire. Il
abuse de la logique, du paradoxe. La raison ne se révèle
à lui que par éclairs, et le bon sens n'est pas la moelle
de son talent.
Une gloire immense lui demeure cependant. Il pro-
clama devant son siècle sceptique ces deux vérités : La
religion et la liberté, Dieu et le peuple. Il faut l'honorer
de ce courage et l'admirer de ce génie.
Homme malheureux dans toutes les vicissitudes de sa
longue carrière ; triste malade que l'on blâme avec im-
patience , que l'on plaint avec attendrissement, et dont
les souillures sont expliquées par l'isolement, par l'édu-
cation , consumées par le remords, lavées par l'eau pure
de son lac où il laissait couler ses termes.
LA CURE. 43
Voilà, parmi l'immense bibliothèque du presbytère,
le peu de Hivres dont j'avais composé ma bibliothèque
privée. Ces livres m'étaient singulièrement chers. Je
les lisais et je les ai toujours relus depuis avec une
intime tendresse. Ils n'ont jamais cessé, ils ne cesse-
ront jamais d'être les livres de mon effusion. Et ce n'est
pas seulement à cause de leur sainteté ou de leur beauté
que je les aime encore, non, c'est aussi à cause du
temps et du lieu où je les ai connus. Ils me sont restés
avec leur physionomie d'alors et dans leur costume de
maroquin, de velours, de parchemin, de basane ou de
simple papier. Tels ils étaient, tels ils demeureront, re-
vêtus de cette vénérable antiquité qui me rappelle ma
jeunesse. Jusqu'à ma mort, nulle main profane n'y tou-
chera. Mes yeux les reverront sans cesse les mêmes
qu'ils étaient sur leur rayon de la bibliothèque du pres-
bytère, lorsque dans le demi-jour qui descendait des
rideaux verts des fenêtres, Dieu se révélait à mon âme
par la méditation, comme il se révèle par la prière au
fond des ombres de l'église.
Souvent ma tante Berthe montait vers moi. J'enten-
dais sourdement le bruit de ses pas sur l'escalier. Elle
44 PREMIÈRE PARTIE.
entrait, et, me jetant le plus doux regard de ses yeux, elle
me frappait la joue d'une main caressante. Elle passait
et disparaissait comme un tourbillon léger. Quand elle
s'arrêtait, elle me parlait de tout ce qui pouvait me
plaire ou m'intéresser. Sa voix avait un timbre maternel
qui me sonne encore au coeur. Tout en causant, elle
décrochait la Madeleine dont elle faisait voler la pous-
sière, elle remettait les deux petits tapis aux endroits où
le curé devait poser les pieds, elle changeait l'eau du
bouquet de violettes qui embaumait le bureau noir. Je
conjecturai dès lors qu'un mystère s'attachait pour ma
tante à son culte de cette modeste fleur. Le goût naturel
ne suffisait pas à expliquer cette passion. Plus d'une fois
en replaçant le bouquet dans son vase de cristal, après
y avoir renouvelé l'eau, ma tante le baisait furtivement.
Ces soins accomplis, elle m'attirait à elle, s'appuyait
sur mon bras et nous descendions au rez-de-chaussée , à
l'odeur du pain grillé, du café et de la crème préparés
pour le déjeuner.
Arrivé à la salle à manger, je m'élançais d'un bond à
la recherche du curé. Il était ordinairement soit au jar-
din, soit dans sa chambre.
LA CURE. 45
Au jardin, je le trouvais penché sur ses renoncules,
ou sur ses oeillets, ou sur ses roses thé qu'il préférait à
toutes les autres ; ou bien il se promenait pensif sous le
berceau de vigne à travers lequel se déroulaient des pans
bleus du ciel. Et les méditations de ce noble esprit n'é-
taient point des enchaînements de syllogismes: non, c'é-
taient des élans, des adorations, des prières, une bénédic-
tion tendre de Dieu, de la nature et de l'homme. Aussi,
quand j'apercevais le curé dans cette extase du coeur, le
front baigné d'ombre et de lumière, les yeux plongés
dans l'abîme des choses éternelles, le visage radieux et
grave, la démarche lente et mesurée, je m'arrêtais dans
une respectueuse attente ou je m'avançais en amortissant
mes pas sur le sable. Et lui, dès qu'il me voyait, sans
sortir de ses songes, il venait à moi en souriant, et me
soulevait ou s'inclinait pour m'embrasser.
S'il n'était pas au jardin, je courais à sa chambre.
J'étais sûr de l'y rencontrer. C'était le moment où il soi-
gnait ses oiseaux. Il avait deux canaris et un chardon-
neret dont personne ne s'occupait que lui. Il n'oubliait
jamais de les visiter dans l'intervalle qui séparait sa
messe du déjeuner. Il s'approchait et les petits oiseaux
tressaillaient, se pâmaient, s'ébouriffaient d'aise. Lors-
46 PREMIÈRE PARTIE,
qu'il détachait la corde du clou qui la retenait au mur,
les cris joyeux redoublaient. Le curé laissait glisser la
corde sur la poulie et la cage descendait jusqu'à lui. Il
sifflait et caressait ces frêles créatures de Dieu, il net-
toyait leur planche, il remplissait, au milieu des trépi-
gnements, des chants et des coups d'ailes, les deux petites
auges de porcelaine, l'une de millet, l'autre d'eau fraîche.
Et moi je contemplais le prêtre, la cage et les oiseaux
dans un rayon du soleil. Et j'admirais ce beau vieillard,
et il me semblait l'image de la Providence qui distribue
à l'homme le pain et le vin, qui dispense même à l'in-
secte sa nourriture. Et lorsque le curé avait remonté la
cage aux solives et rattaché la corde au clou du mur, je
me fondais en moi-même de piété filiale pour ce second
père vénérable et charmant qui, ayant la grâce de tout
dire, avait encore la grâce de tout faire.
Et lui s'adressant à moi, me disait : Hâtons-nous,
mon enfant, Berthe nous gronderait.
Et nous allions nous installer gaiement à table.
LA CURE. 47
Il était rare que ma tante ne m'entraînât pas avec
elle hors du village, surtout lorsque le temps était beau.
Elle me conduisait toute contente chez ses pauvres, soit
dans les chaumières de paysan sur les deux versants de
la vallée, soit dans les huttes de bûcherons au milieu
du bois, soit dans les cabanes de mineurs, le long
de l'immense étang au bord duquel les arbres bai-
gnent leurs cimes recourbées et dont les nénuphars
sont beaux comme les lotus du Gange. Ma tante appor-
tait sous chaque toit quelques médicaments , de petites
provisions de sucre, de chocolat, un peu d'argent de
sa bourse ou de ses quêtes, quelquefois des larmes
qui roulaient dans ses yeux ou des sourires qui éclai-
raient son visage, toujours des paroles de son coeur.
Nous vivions ainsi des journées entières en contact, en
amitié avec les plus humbles d'entre les paysans , et de
chaque seuil, de chaque buisson, de chaque sentier
nous entendions pleuvoir sur nous les bénédictions ,
cette rosée des âmes.
Le soir, à son tour, ma tante Berthe consentait à me
suivre dans les rues du village. Tous ces feux de fagots
à travers les portes vitrées me réjouissaient. Le souper
est le repas de fête de l'ouvrier. Nous le voyions rentrer

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