Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

La Faute d'avant

De
321 pages

— « Henriette ! »

La jeune fille, assise devant son bureau, leva la tête et répondit, penchée vers la fenêtre ouverte :

— « Que désirez-vous, ma tante ? »

— « Je ne désire rien, ma nièce, sinon que tu ne t’oublies pas dans tes écrivasseries. Nous partons dans une demi-heure... Beneu va faire atteler... »

Henriette sourit légèrement. Elle en était venue, sans le vouloir, à partager l’opinion de ceux même aimant le mieux madame de Colson

— opinion qu’eut jadis le Renard pour le Buste, chez La Fontaine.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Madame Jean Pommerol

La Faute d'avant

Roman

A ADRIEN LOURY

 

 

 

Comme un souvenir du temps enfui, jours gris d’hiver, jours bleus d’été, où ton âme d’adolescent demandait conseil à la mienne, je veux t’offrir ce volume sans trop savoir s’il te plaira — ni si les idées qu’il remue correspondent à tes opinions d’homme.

Qu’importe, mon cher ami ?

La vie vient apprendre à chacun de nous une leçon très différente, fût-elle ou parût-elle rédigée des mêmes mots. Aussi notre individualité doit se déclarer satisfaite, lorsque derrière les nuances ou les écarts du jugement d’autrui se retranche pourtant l’accord de la sympathie.

Accord mot profond, beau, d’un usage aussi fréquent que l’usage justifié en est rare. Car un malaise de dissonance plane sur le monde, dissolvant les nations, disloquant la famille, semant la haine autour de nous, apportant le mécontentement jusqu’en nos cœurs pas assez mûrs pour nos théories.

Souvent cependant nous sommes sincères dans l’échafaudage de ces doctrines où se complaît l’homme moderne. Dédaigneux du bien, nous voulons le mieux, et y atteindre d’un essor. Nous le voulons sans beaucoup regarder aux moyens de l’obtenir, apportant à leur discussion la passion froide d’une époque pessimiste, nerveuse et paradoxale. Puis tout à coup, l’heure de l’action venue — ou l’heure de la résignation devant le fait — un sentiment en nous proteste, instinct mêlé d’éducation, d’atavisme, de tous les vieux principes sacrés mis par nos pères au fond de notre être, avec la vie

D’où le conflit, les tiraillements, la douleur.

 

 

C’est en somme à peu près le sujet de ce livre, bien qu’un autre paraisse le dominer : le mariage.

Question complexe, et je n’ai pas cru la résoudre. Je n’ai pas cru non plus revendiquer pour la femme le droit à la faute — pas même le droit au silence envers le mari, envers le fiancé à qui elle ne devrait rien devoir, logiquement, sauf la fidélité du présent et de l’avenir.

Mais le mariage actuel, de forme unique, me paraît provoquer chez tous, et jusque dans les campagnes, un je ne sais quel souhait d’accommodation à l’existence individuelle, émancipée, rebelle aux jougs, devenant chaque jour davantage la nôtre. On peut entendre de bons esprits rappeler qu’à Rome trois sortes d’union conjugale ont existé, dont la plus infime était encore légale, tandis que l’intermédiaire, moins austère que les justes noces, avait pour seules bases la durée de l’affection mutuelle et du désir de vie en commun.

D’autres esprits non moins bons, de sens rassis, de jugement calme, vont jusqu’à proclamer cette union libre, infiniment modifiable, comme le vrai mariage de l’avenir, dès qu’une loi nouvelle, imposée par une future force des choses, en aura fixé la portée et l’influence sur les descendants.

Ils ont raison — peut-être. Qu’on revienne au plus simplifié des mariages antiques, ou qu’on s’arrête à un mode identifié à nos mœurs, rien n’assurera le bonheur de la Femme et de l’Homme, s’il ne vient pas d’eux-mêmes — c’est l’Homme et la Femme qu’il faudrait pouvoir transformer

Nous faisons converger toutes les convenances matrimoniales vers l’argent, tandis que nous feignons par politesse de les croire converger vers l’amour. Or, si cet amour même existe, il est de telle sorte que le mariage n’a pas de pire ennemi La soif du plaisir, l’entraînement sensuel corrodent les essais d’affection, tout en exaltant parfois jusqu’au maladif la plus névrosée, la plus fausse des sensibilités.

L’abîme se creuse, sous ces auspices, entre la femme qui veut jouir — jouir quand même, et le mari qui ne pense, ne sent, ni ne voit comme elle, sauf en ceci qu’il veut jouir — jouir encore, jouir toujours

Et l’on va, ballotté par l’existence, se déchirant aux récifs, parfois sombrant aux écueils. On crie miséricorde, on demande secours aux théories des autres, on n’essaie point de se conformer à celles qu’on eut jadis. Bien au contraire, ces théories deviennent notre perte absolue, par la souffrance d’amour-propre de ne les avoir pas pu — ou pas su réaliser

Notre situation à tous, hélas, est fausse, entre un monde trop connu qui s’en va et un monde inconnu qui point. Il faudra choisir. — Il faudra que nous revenions au passé, par un effort violent, ou que nous laissions résolument ce passé, tel un vêtement incompatible avec notre époque. Il faudra en un mot que nous soyons autres ou que nous le redevenions. Avec un réel vouloir, on arrive à tout, même au bonheur — à condition d’éclairer sa route de ces deux Phares incomparables : la Tendresse et la Vérité.

JEAN POMMEROL.

PRÉAMBULE

..... Dans le vestibule de l’hôtel de Colson, rue de Ponthieu, Armand Liéthorey trouva Sosthènes Langerin, occupé à enlever son pardessus. Et ce furent les rapides paroles qu’on broie sous les dents, devant la domesticité qui les comprend néanmoins toutes :

 — « Curieuses, ces fiançailles... »

 — « L’heureux élu descend des rois préhistoriques de la verte Irlande. Vous a-t-on dit cela ?... »

Liéthorey eut un sourire, vite dissimulé sous ses moustaches un peu tombantes. En s’avançant vers une portière à grosses fleurs brodées, il murmura :

 — « L’heureux élu,... hem ?... »

Le hall était désert, abandonné à cet empire des choses qui domine les logis trop meublés. Domination de choses fort hétéroclites, au cas présent ; mélange sans fusion des goûts de madame de Colson, voués à toutes les bimbeloteries anglaises de la mode, et des goûts de son mari, épris d’antiquités persanes et byzantines que lui adressait directement un courtier juif de Péra. « Authenticité garantie sur facture. » Plus d’ailleurs la pièce se trouvait douteuse, plus la facture la garantissait par l’éloquence d’un chiffre sonnant haut.

Sosthènes Langerin — auquel certains critiques reprochent l’abus descriptif du « cadre » de ses romans mondains — sentait son esthétique chavirée par l’hérésie de ces rapprochements.

 — « Liquidation de warranthouse du quartier de l’Opéra, compliqué d’un arrivage d’Orient ! Cela vous prend, vous serre à la gorge, lors de chaque visite, dès avant de franchir le seuil. C’est à n’en presque pouvoir avaler la tasse de thé toujours froid que nous offre Yelle, entre deux flirts... »

Liéthorey frappait doucement, de l’index, le pâle bronze martelé d’un bassin kirghiz, aux proportions de cuve. Finalement il s’effondra sur un siège.

 — « Yelle ne vous les offrira plus longtemps, ni les flirts, ni la tasse de thé, si la voilà future grande dame de l’antique Erin... »

 — « Et à vous, mon cher, c’est elle que sa tante n’offrira plus, » répliqua le romancier, gouailleur. Puis comme l’autre se défendait, voulait mettre l’entretien sur l’isolement singulier où on les laissait se morfondre : « Bah ! interrompit Langerin, à quoi bon nier ? Croyez-vous que les tentatives de madame de Colson, pour colloquer sa nièce au mari titré, indépendant et riche que vous eussiez fait, pouvaient échapper à un professionnel de l’observation ?... »

Des éclats de rire féminins, très aigus, s’échappèrent soudain d’un salon ouvrant au fond du soi disant hall. Les deux interlocuteurs se regardèrent : leur bizarre solitude s’expliquait. Madame de Colson ne recevait pas aujourd’hui dans son habituel campement.

 — « Quelle tenue, quel service ! Les domestiques nous ont laissés entrer, tels des ânes au moulin, sans nous avertir... »

 — « Parfaitement, dit Langerin, toutes les façons d’une maison douteuse, cachant trop le réel fonds de respectabilité... »

Liéthorey se leva du fauteuil de cuir peluché qu’il occupait, et sa haute taille mince domina la petite stature de l’écrivain. Celui-ci continuait :

 — « Oui, à bien prendre, la maison est honorable, Yelle plutôt jolie, la dot... de celles qui font sensation sur les gens ne venant pas d’Amérique. Le bruit d’une alliance semblable, même et surtout le bruit faux, n’avait rien de bien compromettant. Pourtant, Liéthorey, vous avez fui, ces derniers temps. Vous n’avez plus mis que de rares cartons chez la tante et dans les maisons trop amies. Vous ne réapparaissez que le danger passé, madame de Colson ayant annoncé avant-hier soir, chez les Mercœur, le mariage de Yelle, de sa chère Yéyelle. Vous... »

 — « Si nous allions rejoindre ces dames... » interrompit Liéthorey, l’air subitement contraint.

 — « Peuh !... puisqu’elles nous ignorent là... D’ailleurs je perçois le timbre de la bonne madame Ravières ; elle doit discourir sur ses rhumatismes. Nous avons de la marge, reprenons : D’autre part vous êtes brave, ami Liéthorey. Vous ne craignez pas plus d’être épousé malgré vous que votre arrière-grand-père — celui fait baron à Eylau par Napoléon — ne redoutait l’armée de Schwarzenberg ou les déclarations d’une vieille princesse Palatine. Tout caractère a sa logique. Or, votre éclipse, que je nomme désertion, ne m’a pas paru dans la logique de votre caractère. Et le psychologue vous demande : pourquoi ?... »

Liéthorey, d’un geste fébrile, retoucha son nœud de cravate.

 — « Allons rejoindre ces dames, répéta-t-il encore une fois. »

Il s’approchait de la porte du fond lorsque, entr’ouverte par une main lente, elle laissa passer le dos bénévole de la bonne madame Ravières qui concluait à la cantonnade :

 — « J’en constate pourtant une trace dans l’omoplate. Mon épaule droite veut être traitée à la teinture d’iode, mais la gauche ne cède qu’au baume de Fioraventi... »

A trois pas, les jeunes gens attendaient que ce dos sortît tout à fait.

 — « Oh ! messieurs... écouter par surprise une vieille femme narrant ses maux, quel abus de situation !... »

Ils protestèrent. Mais comme elle était sourde, et d’une de ces bêtises aimables qui semblent presque une grâce d’aïeule, elle leur reprit un petit cours sur ses douleurs personnelles et sur la sciatique d’autrui. Ils ne devaient point se croire à l’abri, parce que jeunes. Des adolescents même se trouvaient rhumatisés.

 — « Ainsi le neveu de la cousine de madame de Beursault... avant seize ans ! Il lui a fallu porter tout l’hiver une fourrure de chat sauvage, en haut de la jambe, à même la peau... »

L’explication bien comprise, madame de Ravières partit avec une jolie révérence surannée, ce ploiement souple des Parisiennes de 1850. Et les deux visiteurs pénétrèrent enfin dans la pièce où des rires et des voix vibraient toujours...

 

 

 

 

 — « Ah ! voici Langerin ! Bonjour, cher maître !... Et le baron Liéthorey !... Arrivez vite, vous, j’ai à vous demander votre avis. Bon ! où est le Figaro ? Yelle, où as-tu mis le Figaro ?... Henriette, ce doit être toi qui as perdu le Figaro ! ... »

Les deux ou trois jeunes femmes présentes, après un signe amical aux entrants, s’activèrent à chercher le Figaro, tandis que Liéthorey, surpris, regardait la seule inconnue pour lui, la seule qui ne lui eut pas souri, cette Henriette apostrophée familièrement par madame de Colson. En sa simple toilette d’intérieur, elle paraissait faire partie de la maison. Depuis quand alors, et à quel titre ?

Elle était de taille moyenne, comme Yelle, mais moins blonde, moins potelée, moins provocante. Elle devait plaire au second regard plus qu’au premier, retenir par sa grâce contenue ceux qui savent se passer du bagout moderne. Et son calme visage exprima un étonnement un peu choqué, lorsque Yelle, avec les façons de potache qu’elle affectionnait, s’écria :

 — « Toujours nous laisser trimer pour rien, tante... Parions que tu l’auras mis sous presse, le Figaro !... »

Sans perdre sa quiétude évaporée de linotte grasse, madame de Colson tâta le canapé derrière l’éploiement de ses jupes, et la feuille tant désirée parut au jour — réduite à l’état de loque, rappelant ces vestiges des festins, de plein air, dans la banlieue.

Les rires en fusées trop montantes recommencèrent. Henriette se taisait.

 — « Vite, envoyez chercher un autre numéro ! » fit madame de Colson. Puis elle se ravisa : « Bah ! il faudrait attendre... Ça ne vous fait rien, n’est-ce pas, Liéthorey, de lire la prose sur quoi je me suis assise ?... »

Ses yeux bleus clignaient, d’une familiarité de femme honnête et coquette, ayant trente-neuf ans depuis des années déjà. De sa main courte, où la chair fine et blanche se gonflait entre les fossettes, elle lui montrait une annonce, le forçait à détailler ces quelques lignes, à ne regarder ni autre chose ni personne, seulement cela, de quoi sa vie paraissait dépendre.

 — « Méditez à loisir. Ne vous dérangez pas. C’est Mrs Redness qui entre et monsieur Thurdy. Ils viennent féliciter Yelle. Vous l’avez déjà fait avant-hier soir, vous. Ne vous troublez pas. Réfléchissez... Eh bien, qu’en pensez-vous ? »

Liéthorey n’en pensait rien. A mi-voix, il marmotta l’annonce, avec de fallacieux coups d’œil qui paraissaient voir dans l’air la propriété dont il s’agissait, mais s’attachaient en réalité aux mouvements d’Henriette. Qui donc, Henriette ?

 — « Exactement notre affaire ! » déclara madame de Colson, rendant sans s’en apercevoir le jugement qu’elle avait sollicité. Elle saisit le lambeau de papier de plus en plus déchiré, et relut à son tour, au milieu du bruit grandissant des conversations :

Illustration

 — « Tout à fait ce qui nous convient... » recommença la tante de Yelle. Mais Liéthorey l’interrompit.

 — « Quelle est donc cette jolie personne, madame ? Celle que vous avez appelée Henriette, et qui cause là, dans le même groupe que Langerin... »

 — « Comment, c’est ma nièce, mon autre nièce... Ne l’avez-vous pas encore vue ? Voilà qui vous punit, mon cher, de nous tant négliger. Elle va vivre près de nous désormais ; j’en sentirai un peu moins l’absence de Yelle. Seize kilomètres de Besançon !... Et Besançon, vous comprenez, presque un faubourg de Paris, comme toutes les villes de province depuis les chemins de fer et le téléphone. Un petit somme dans un bon coupé, et mon mari sera transporté ici, à ses réunions d’actionnaires, à ses... »

Il fallait qu’il fût bien distrait, Liéthorey, ou fort absorbé, pour couper de nouveau la parole à la maîtresse de maison, et surtout pour lui dire cette phrase qu’il aurait dû savoir scabreuse :

 — « Est-ce également une demoiselle Michaud ?... » Madame de Colson rougit, subitement pourpre de son menton de bébé jusqu’à ses bandeaux savamment ondés. Malgré la particule acquise par son mariage, sa frivolité entichée d’aristocratie n’avait pu se résigner à être née Michaud, issue d’un marchand de ciment — ni à ce que son idole, l’enfant qu’elle avait élevée, gâtée de ses maladroites et impétueuses tendresses, tirât sa fortune du même sac, et se nommât Gabrielle Michaud.

 — « N... non Henriette est fille du colonel de Colson, le frère aîné de mon mari, mort il y a cinq ans Et quant à ce château », reprit-elle avec volubilité, sa puérile âme sans rancune essayant d’oublier le désagréable incident, « quant à ce château, jamais rien n’a pu s’imaginer réunissant tellement nos désirs Vous viendrez avec nous le visiter la semaine prochaine, entendez-vous, Liéthorey ? Oui, oui, vous viendrez puisque vous connaissez mieux que nous la valeur d’un bien foncier... Et vous vous convaincrez tout de suite si, par là, en Franche-Comté, monsieur de Colson trouverait des chances pour la députation. Il faut qu’on soit au moins de la Chambre, à notre époque... ou qu’on en ait été... »

Liéthorey l’écoutait, résigné, sentant et expiant son tort d’avoir réveillé le mal qu’on diagnostiquait, entre intimes : la « michaudite aiguë » de madame de Colson...

 

 

 

Par la porte du hall au salon, rouverte à deux battants, circulaient maintenant d’une pièce à l’autre les nouveaux venus, très en nombre.

Laissant Yelle à son triomphe de fiancée qu’on fête, Henriette disposait sur les nappes trop ornées les tasses, du chocolat et du thé, puis, sur une troisième petite table, les flacons où le sherry blondissait derrière le cristal aux montures ajourées d’argent.

 — « Un de vos amis d’enfance, ce monsieur de Liéthorey ? » demanda-t-elle à Sosthènes Langerin qui, très attentif, la regardait empiler des petits gâteaux sur des coupes.

 — « Pardon, mademoiselle, pas de, bien que baron. Noblesse de l’Empire. Et si je le crois mon ami, un ami plus de sympathie générale que d’intimité fréquente, ce ne peut guère être d’enfance, car j’ai trente-cinq ans et lui vingt-sept... »

La jeune fille laissa ses beaux yeux bruns errer sur les traits de Liéthorey, toujours enchaîné à la robe jaune de madame de Colson.

 — « Je n’aurais même pas cru autant... à cause de la flamme très jeune de son regard... »

Elle sourit, versa de l’eau dans la théière, et, comme pour ne pas cacher d’elle un détail qu’elle venait d’apprendre sur autrui :

 — « Si j’étais une vénérable grand’mère, j’oserais mieux dire qu’il me paraît encore un peu enfant. D’ailleurs pourquoi ne le dirai-je pas ? Mes vingt-quatre ans de vieille fille me font son aînée... »

Elle n’attendait pas de protestation banale. Langerin n’essaya point de lui en servir une. Plusieurs fois déjà, aux Lundis de la tante, ils avaient causé ensemble, longuement. Cette âme toute unie, plus intelligente que spirituelle, tellement droite qu’un compliment exagéré lui produisait l’agacement d’une fausse note, reposait le romancier des papotages sans portée et des flirts sans aboutissement. Le flirt ! voici ce que surtout Henriette trouvait répugnant dans sa nouvelle existence mondaine, non par principe de provinciale — la province flirte depuis longtemps, à outrance — mais parce qu’elle y voyait un mensonge vécu.

 — « On ne dépasse point certaines bornes, m’affirme-t-on. Alors, à quoi bon ces privautés ? Des... comment m’exprimer ?... des choses réelles me choqueraient moins qu’une malsaine comédie de simulacre... » avait-elle avoué à Sosthènes, conquis sur l’heure par sa réflexion. Il la sentait, cette franche créature, si peu jeune fille, si femme, et si pure pourtant... Un être tout à part, que sa réputation à lui n’éblouissait pas, auquel plaisait son caractère, et que sa personne ne séduirait jamais... « Rien à faire » s’était-il déclaré. Et son parti bien pris, il étudiait Henriette curieusement, avec moins de cruauté dure qu’il n’avait coutume envers ses « sujets pour dissection. »

Liéthorey, décidément, intéressait mademoiselle de Colson, car elle reprit entre deux distributions de tasses :

 — « Alors, si vous n’êtes pas camarades d’enfance, quand vous êtes-vous connus ?... »

Une réponse gouailleuse vint aux lèvres du romancier, devant cette persistance à s’informer sans ambages, sans aucun des petits détours habituels aux enquêtes féminines. Mais il fit effort sur son ironie, et très simplement répliqua :

 — « Il a suivi les cours de l’Ecole des Chartes en même temps que mon frère, aujourd’hui archiviste à Beauvais. »

La jeune fille pâlit. Langerin, l’observation toujours en arrêt, la vit blémir.

 — « Avez-vous déjà visité cette curieuse ville de Beauvais, mademoiselle ? » fit-il, l’enveloppant de son regard aiguisé. Car il lui semblait, depuis le premier jour, démêler dans certaines paroles d’Henriette les traces confuses d’un mystère. Il y avait en elle, pour lui, plus que l’énigme jolie d’une femme attrayante hors de la banalité du moule commun. Se trompait-il ? La déformation du jugement de l’écrivain pesait-elle sur son esprit, sans qu’il en eût conscience, voyant des problèmes chez tous et partout ?...

Mademoiselle de Colson s’en alla offrir du sucre au vieux monsieur Ravières, qui venait d’entrer, demandant aux échos sa femme, et si on l’avait vue, et si elle toussait, et prédisant que cette journée pluvieuse de printemps allait lui ramener ses rhumatismes, à coup sûr. Mais de retour vers la petite table, armée d’un courage dont elle avait fait une habitude, elle ne voulut pas avoir éludé l’interrogation :

 — « Beauvais et le chœur de sa cathédrale sont de vieilles connaissances pour moi. J’ai habité trois ans la ville, chez mon subrogé-tuteur. »

Une légère angoisse frémissait dans la voix musicale, devenue rauque, trahissant un conflit de sentiments malgré la vaillance de tenue. Sosthènes recula devant la cruauté de torturer cette affligée pour analyser son affliction. — Affligée, car tout vrai secret de jeune fille renferme forcément le chagrin ou le remords. — Saisi d’une mansuétude qu’il eût blaguée chez autrui, le romancier jugea bon d’attendre, pensant qu’il n’y perdrait rien, qu’avec un peu de sympathie et d’amitié une confidence lui viendrait d’elle-même, à son jour, à son heure, tel un précieux fruit mûr...

Pour détourner la conversation du mauvais pas où il l’avait mise, il plaisanta :

 — « A propos, complétons-nous notre notice sur Liéthorey, pendant que nous y sommes ? Brillant valseur, il danse rarement. Causeur agréable, il se tait presque toujours. Possédant plusieurs langues étrangères, il n’en cite jamais aucune. Quoi encore ? Il est membre du cercle de la rue Royale, pour n’y pas mettre les pieds. Riche de plusieurs héritages, il ne fait rien que ce qui lui plaît, et ce qui lui plaît, en général, c’est de ne rien faire — sauf des voyages, qu’il relate, et des recherches dans quelques paperasses poudreuses qu’il résume... quelquefois. »

 — « Voilà un croquis bâclé en homme de lettres » fit Henriette égayée, sortie de son émotion. « Et lui, alors, homme de lettres aussi ? »

Sosthènes eut ce sourire dont les professionnels rabaissent au néant les essais des amateurs. Il s’embarqua dans un petit débinage plus que consciencieux. Mais tout à coup, jugeant cette « rosserie » indigne de lui :

 — « La littérature, pauvre misère au fond, mademoiselle, qu’elle soit des inconnus ou des connus, de Pierre ou de Paul, de Liéthorey ou de moi !... Une seule chose est d’importance, la valeur d’individualité. Et peu de gens représentent, autant que ce brave garçon là-bas, le parfait honnête homme, dans tous les sens qu’on donnait au mot sous le Grand Roi... »

En sa sincérité droite, principal charme de sa nature, Henriette répondit avant de s’éloigner :

 — « Tant mieux... Sans lui avoir parlé, c’est, avec vous, le seul des habitués de la maison qui à première vue m’ait plu. Pas davantage que le vôtre, espérons-le, son extérieur ne me sera trompeur... »

Langerin réfléchissait, dérouté.

« Sans lui avoir parlé » venait de déclarer mademoiselle de Colson. Vaguement, devant ses questions réitérées, l’écrivain cherchait depuis tout à l’heure il ne savait quel lien entre la présence à Paris de cette charmante femme — songeant à elle, le mot « jeune fille » ne lui venait jamais — et la quasi-disparition de Liéthorey, ces temps derniers. Erreur de piste. Car de mettre en doute l’affirmation d’Henriette, la connaissant, l’idée n’effleurait même point.

Sujets d’étude distincts, au résumé — dont le second représentait un « état d’âme » masculin à pénétrer... Exquise délectation double, ce que Sosthènes, employant un vieux mot de sa nourrice, avait coutume d’appeler du « nanan. »

 

 

 

 

Le tohu-bohu de la réception s’augmentait des apparitions de la dernière demi-heure, hommes très pressés, apportant leurs salamalecs sans que leur esprit se détachât de la cote ni du cours de clôture ; femmes très hâtées, entre un essayage ou un rendez-vous et le retour chez elles pour dîner, avant le Gymnase ou l’Opéra.

Potins particuliers, cancans généraux, les entretiens bruissaient — conversation qui n’en est plus une, chacun ne causant guère que pour s’étourdir.

Et ce soir, les ordinaires quiproquos se doublaient des compliments sur les fiançailles de Yelle, auxquels madame de Colson répondait château, en son impossibilité de loger deux pensées dans son étroite cervelle.

A la longue, pourtant, elle sortit de ce château, et plongea dans la question mariage.

 — « Un délicieux amoureux ! J’en raffole plus que s’il était mon fils ! Il vous enthousiasmera, ma chère, par son sans-façon tout à fait... aristocratique. Il va venir, vous le verrez. Oui, c’est un parti splendide, le descendant d’une famille à je ne sais combien de quartiers... Ne partez pas, ma chère, je vous affirme qu’il doit venir, il dîne avec nous... Ses ancêtres ont régné, je vous le donne pour absolument authentique... »

Des mêmes mots, elle glorifiait d’ordinaire les envois de Péra — après les avoir dénigrés, devant son mari, du nom de chaudronnerie barbare.

Autour de madame de Colson un cercle s’était formé, se délectant à l’entendre disserter sur les têtes couronnées d’Irlande : « ... le troisième, chose, vous savez, ah ! j’oublie son nom... un vieux, vieux, à barbe respectable, qui avait une fille si adorable, puis sur sa fin devint fou... » Et à ces fantastiques souverains, elle mêlait les runes d’Islande, prenant l’Islande pour l’Irlande et les runes pour des rois...

Derrière le groupe compact, un jeune esthète, à mine famélique, dévalisait silencieusement les assiettes de petits pains de caviar. Sa main gauche écartée sous le menton, pour protéger sa houppelande hermétiquement boutonnée jusqu’au cou, il concentrait toutes ses facultés dans l’action rapide d’engloutir.

 — « Dites » glissa Yelle à Sosthènes Langerin, « que c’est bien ça, le néo-mysticisme !... Un corps éthéré, avec du vide dedans et pas de linge dessus... Est-il assez miséreux, le poète à ma tante ?... »