La faute de personne

De
Publié par

Ce roman est l'histoire d'un crime singulier mais n'est pas un polar. Nous sommes au pays des Grands Causses, dans un village o les ruines sont plus nombreuses que les maisons habites. Tite, la naine, Antoinette, l'hystérique, Lonce, l'enrage, disent comment les rancoeurs et le désespoir l'emportent sur le désir pathétique de trouver un sens leur vie. Et voici que le beau Morgant, l'homme-oiseau, Morgane, la jeune femme pour qui tout est sérieux, acceptent de parier sur l'amour et le bonheur. Il en faut beaucoup moins pour que germent les drames.
Publié le : mardi 1 juin 2010
Lecture(s) : 41
Tags :
EAN13 : 9782296261020
Nombre de pages : 249
Prix de location à la page : 0,0112€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

à Ivan

Avertissement au lecteur Ce roman est essentiellement le fruit de l'invention de l'auteur. Même s'il a pris telle ou telle anecdote, tel ou tel détail à la réalité, les lieux et les personnages sont toujours recomposés, déformés, transposés ; les traits sont tantôt grossis, tantôt atténués, reliés à d'autres, de sorte que toute assimilation à des situations de la vraie vie ou à des personnages vivants reposerait sur une grave erreur de compréhension et de perspective. Le romancier n'a pas voulu reconstituer des tranches du réel. Et chercher Montclar sur une carte est aussi vain que vouloir rencontrer Tite, Antoinette ou Léonce : elles n'existent pas. Pas plus dans leur manière d'être que dans leur manière de penser... En nous parlant, ces trois femmes imaginaires disent d'abord ce dont l'humanité est capable pour résister au non-sens de l'existence et se donner des raisons de vivre. Dans cet effort pathétique, chacune d'elles est donc, à sa manière, héroïque.

I Tite Ils ne savent pas regarder. Pas comme moi en tout cas. Ici, par exemple, ils croient voir un vitrail. Quand Jérôme fait visiter l’église, c’est lui qui l’a fait ce vitrail, il dit, ces gros blocs de cristal évoquent l’eau qui coule dans la grotte. Il explique qu’ils viennent d’une centrale atomique, il dit le nom. Au début ça me faisait peur, j’étais cachée dans un recoin, un creux de rocher à ma taille. Je m’y blottis souvent, c’est comme un nid, quand j’y suis, personne ne peut deviner ma présence, et moi, je ne perds rien des allées et venues des gens qui sont là avec Jérôme, certains que j’ai déjà vus et que je reconnais, d’autres qui viennent pour la première fois, qui posent des questions et restent bouche bée, expriment leur admiration, leur étonnement devant les vitraux et l’église. Et moi, franchement je ne comprends pas ce qu’ils y trouvent à cette église. Après tout ce n’est jamais qu’une grotte, une baume1 plutôt, qu’on a fermée il y a bien longtemps. Avant, quand les ouvertures étaient vides, le jour passait mieux, je me souviens qu’il éclairait à certaines heures des pieds de fougères ou des cheveux de Vénus. Aujourd’hui, les rayons qui traversent les verres épais et coloriés viennent à peine teinter la paroi du rocher. Ça fait une lumière comme quand il a neigé : cette lumière semblable à de la craie. C’est assez joli, je le reconnais. Parce que pour le reste…Qu’est-ce que ça représente ? Il a beau parler de gouttes d’eau, Jérôme. Des gouttes d’eau, je veux bien, ça en a la forme et le brillant, mais où il a vu des gouttes grosses comme ça ? Avec trois ou quatre seulement, on remplirait un seau. C’est ridicule. Le pire, c’est les traits marrons et gris, certains horizontaux, d’autres en oblique, on pourrait croire le dessin d’un éclair. Jérôme
1

grotte

11

explique à ses visiteurs, j’ai voulu évoquer les escaliers, il dit les volées d’escalier, qui escaladent la falaise et donnent accès tout en haut de l’église, vers la grotte de l’ermite, cette espèce de moine, qui vivait seul dans un trou de rocher, là-haut et que les gens de l’époque nourrissaient grâce à un panier qui montait et descendait avec des cordes, un fou, quoi, une espèce de Fafet, lui aussi la société le nourrit, sauf que le Fafet, il ne reste pas dans son trou, bien au contraire, il n’arrête pas de tréper1 dans les rues, et aux alentours du village. Quand je le vois de loin, la plupart du temps, je me cache, il est si hargneux. Les gens disent, c’est parce qu’il n’a pas eu de femme. D'autres fois ils disent, il est revenu comme ça de la guerre d'Algérie. Il y a pourtant deux choses qui me plaisent dans les vitraux de Jérôme. Quand le soleil y brille, on pourrait croire qu’on a ouvert un coffre plein de pierres précieuses. Les gouttes d’eau, ça m’est bien égal, ce n’est pas ça qui manque. Ce que je vois, moi, ce sont d’énormes diamants qui envoient des rayons partout, beaux comme des arcs-en-ciel. La seconde chose que je préfère, c’est justement ce que personne ne voit. Personne. Je suis la seule. Parce que moi, Sœur Marie-Agnès m’a appris à voir. Elle me disait, haute comme tu es, tu es plus près des choses, alors, profites-en, regarde ce que les autres ne regardent pas, les herbes, les cailloux, les insectes sur le sol… Elle m’emmenait en me tenant par la main, elle était pas bien grande non plus, Sœur Marie-Agnès, elle disait, vois le vol de ce papillon blanc. On dirait qu’il hésite à continuer de vivre, et c’était vrai. Elle disait encore, avant de glisser un bonbon dans ma bouche, ferme les yeux, le temps qu’une libellule se pose à la surface de l’eau, qu’elle dépose un baiser sur son image et reparte. Et moi, le baiser de la libellule, je me débrouillais toujours pour l’apercevoir en clignant des yeux. C’était comme si j’avais eu droit à deux friandises au lieu d’une…Depuis, j’aime regarder, surtout ce que les autres ne voient même pas. J’aime aussi, comme Sœur Marie-Agnès, comparer ce que je vois avec tout un tas de choses. Mes sœurs disent, on se demande où c’est qu’elle va chercher tout ça. Je ne parle jamais de Sœur Marie-Agnès, surtout maintenant qu’elle est morte. C’est une affaire entre elle et moi. Chaque fois que je fais une découverte, c’est un peu comme si je la faisais revivre, si elle
1

Aller et venir

12

revenait partager un secret avec moi. Elle m’en aura appris des choses… Pas la grammaire ou le vocabulaire, ça non, elle préférait inventer des mots, des images… Les gens regardent le vitrail à quelques pas de distance, comme si c’était lui qu’il fallait regarder. Moi, tout de suite, j’ai voulu savoir si on pouvait y voir à travers. Ces fenêtres, depuis toujours, j’ai failli dire depuis que j’étais petite, mais je n’aime pas dire ça, depuis l’âge de dix ans peut-être, je viens me réfugier dans l’église ouverte à tous les vents et cette fenêtre béante était ma préférée parce que j’y accédais sans problème et m’asseyais sur la banquette de pierre. Et de là, je pouvais surveiller tout ce qui se passait au pied de l’église, dans les ruelles, les cours, les jardins et même plus loin. Et quand une maison ou un arbre me cachait un détail, il me suffisait de changer de poste de guet, ici, ce n’est pas ce qui manque. Parfois, c’est des fenêtres, parfois des meurtrières, ou des trous ronds pour le canon d’une arme à feu, on dit pendant les guerres de religion, je crois bien que c’était une histoire avec les protestants. Quand je n’étais pas sage, ma grand-mère me traitait de huguenote. Si je monte par les escaliers taillés dans la roche, je passe par des endroits d’où on pouvait surveiller les portes et faire tomber des pierres, il m’arrive de temps en temps d’en basculer une en regrettant qu’il n’y ait personne dessous, ça me ferait plaisir d’en esquinter quelques uns. On peut monter tout en haut encore, là où étaient les cloches, pas loin du trou de l’ermite, de là on peut surveiller tous les environs jusqu’à la Morge et même l’autre rive. Aussi quand Jérôme a fait savoir qu’il comptait remettre des vitraux dans l’église, j’ai été très contrariée. Il avait beau dire ça ne coûtera pas un sou à la commune, ce qui me gênait le plus, c’était qu’on me prenait les postes où je veillais. Quand les vitraux ont été finis, dès que j’ai pu, je me suis précipitée pour mesurer l’étendue des dégâts. J’ai d’abord eu l’impression qu’on avait construit une cage pour m’emprisonner. Bien sûr, il me restait toujours les petites ouvertures prévues pour la défense. Mais ma fenêtre préférée, c’était celle de la placette, celle où je passais, avant, des heures à surveiller Zèphe qui n’arrêtait pas d’entrer ou de sortir de chez elle, chaque fois, en manipulant une énorme clé comme si elle avait protégé un trésor, ou Dédé qui réparait un portail, ou 13

le Fafet qui arpentait les rues, mais plus volontiers mes sœurs, Léonce qui partait avec une faux sur l’épaule ou Antoinette qui balayait la cour… Puis je suis montée sur le rebord de pierre tellement familier et tellement adapté à ma taille. Il faisait soleil. La lumière me faisait cligner des yeux et créait dans l’air comme des papillons de couleur qui venaient se poser sur moi, sur mes mains, sur ma robe, mon ventre, et, d’un seul coup, j’étais parée comme une princesse. De près, je voyais tous les détails du verre, les reliefs et les creux, les facettes, les accidents, les plats, les arrondis. En passant les doigts dessus, je sentais comme des petits grains de sable ou des pores minuscules, des endroits lisses comme l’eau, d’autres irréguliers comme la peau regardée à la loupe. Vue de près, la couleur dessinait des taches, des auréoles… Les rayons de soleil partaient dans tous les sens comme s’ils avaient ricoché de façon imprévue. Je comprends bien que c’est dû aux formes du verre. Et puis, je ne sais pas pourquoi, je puis même dire un peu bêtement, j’ai de ces idées, moi des fois, j’ai voulu flairer le vitrail. Le nez collé contre la paroi transparente et colorée, j’en suivais les irrégularités, mes yeux trop proches n’en voyaient plus les détails et, soudain, j’ai eu l’impression qu’un monstre me sautait à la figure. J’ai presque crié et, en me jetant en arrière, j’ai failli tomber de la fenêtre. Et comme rien ne se passait, j’ai voulu retrouver ce que j’avais aperçu, un choucas peut-être qui avait frôlé le vitrail…Je n’ai d’abord vu que les gerbes multicolores avec lesquelles j’étais familiarisée. J’ai fini par comprendre qu’il y a des endroits du vitrail où on peut voir à travers, c’était ces endroits qu’il fallait retrouver et donc regarder autrement, franchir le feu d’artifice, oublier les gerbes de lumière…J’ai longtemps buté sur les masses de verre, taillées comme des blocs de glace qui cachent la surface de l’eau. Mais, peu à peu, j’ai trouvé des points où on pouvait deviner les formes et les masses de l’extérieur. A un moment, j’ai vu une image qui cherchait à se composer, des fragments de couleur semblaient circuler sur le verre comme des poches d’air qui se déplacent, changent de forme en glissant sous la glace. Je faisais bouger imperceptiblement ma tête de droite à gauche, de gauche à droite et l’image informe que je percevais allait et venait, s’élargissait, rapetissait. Une fois, j’avais jeté 14

ma poupée au feu. Le plastique s’est déformé dans tous les sens. C’était un peu pareil. Et, soudain, j’ai compris que cette image que je voyais, c’était la mienne, mon visage tordu, ou triste à pleurer, un œil énorme, l’autre fermé, le nez disparu ou épaté…Une fois que j’ai eu saisi cela, j’ai mieux regardé, cherchant à comprendre ce que je voyais malgré les étirements, les grossissements ou les rapetissements. J’ai identifié ma tête, mes cheveux, mes yeux, mes joues, ma bouche, je me voyais, je voyais même ce qu’il y avait derrière moi, la paroi rocheuse et ses paquets de mousse ou de cheveux de Vénus. Tout cela pris dans une surface de verre infime que personne n’avait repérée jusque là, même pas Jérôme, et ce vitrail d’un seul coup, c’était comme s’il m’avait appartenu, si j’avais trouvé par hasard la clé d’une maison abandonnée. Cependant, j’ai eu vite fait le tour des images reflétées. Je m’en suis lassée. J’étais mûre pour d’autres découvertes. Je savais maintenant déplacer ma tête et mes yeux, à l’affût de la moindre anomalie. Ce n’est pas étonnant si j’ai fini par retrouver ainsi la première vision qui m’avait à la fois épouvantée et mise sur la piste. Elle m’a à nouveau sauté à la figure. Mais cette fois, j’étais prête à la recevoir, je ne me suis pas laissée surprendre. La figure monstrueuse du début s’est présentée à nouveau, je l’ai regardée dans les yeux, froidement. J’avais compris que c’était l’image déformée de quelque chose qu’il fallait reconnaître. Et pour cela, il suffisait de la transformer peu à peu en bougeant à peine à peine… J’ai déplacé légèrement la tête, vers la gauche, vers la droite, vers le haut, vers le bas. Le visage se déformait à mesure, une joue enfle1 comme sous l’effet d’une rage de dents, le chapeau tantôt pointu, tantôt tout raplapla, les yeux écarquillés ou fermés par le sommeil, la bouche riant aux éclats ou fermée en cul-de-poule. A un moment, une bestiole a semblé passer devant elle, de droite à gauche, d’abord petite, puis grandissant, puis diminuant jusqu’à disparaître. Et puis revenant de gauche à droite, grandissant à nouveau, s’arrêtant, repartant, reculant, avançant avec des gestes saccadés… Ces gestes répétés m’ont mise sur la voie. J’avais l’impression d’une scène familière. J’ai déplacé à nouveau la tête mais de façon exagérée, j’ai tout
1

enflée

15

perdu. J’ai tâtonné ainsi longuement, retrouvant l’image torte1, la déformant, la reperdant jusqu’à ce qu’enfin je trouve la bonne position. Et alors, j’ai tout compris. Dans les blocs irréguliers du vitrail, il y avait un point, grand comme un petit pois qui, sans que Jérôme l’ait voulu, faisait loupe. Le visage grimaçant, c’était notre maison, avec ses fenêtres qui semblaient des yeux, la porte, le toit comme chapeau, et la bestiole qui passait avec ses gestes saccadés à répétition, c’était Antoinette avec son balai, à la poursuite d’une feuille morte, d’une crotte de chien qui lui aurait échappé, d’une poussière, Antoinette si bien grossie que je la voyais encore plus énorme qu'elle n'est avec ses jambes tout enflées, son tablier bleu trop étroit qui baille entre les boutons, les cheveux rouquins réunis en deux tresses et recouverts de ce chapeau de feutre pisseux en forme de cloche, la bouche édentée qui s’ouvre et se ferme : elle parle toute seule. Elle doit rouspéter contre quelqu’un, contre Zèphe qui a jeté un papier de bonbons, contre Léonce partie sans dire où elle allait. A son retour elle lui dira, où tu étais, ou plutôt où t’étais, qui devient avec l’habitude, outété, je me suis faite du souci, et l’autre qui répondra avec sa grosse voix, une voix d’homme, la voix qu’elle a prise quand papa est mort. Antoinette qui continue de balayer, qui va qui vient, qui s’éloigne, toujours le balai à la main, qui repère une saleté sur le seuil de Zèphe, son menton s’avance dans un mouvement de réprobation, elle fait venir vite fait la boue séchée tombée d’une chaussure, la chasse entre les pierres de la calade 2, la pousse à petits coups, récupère au passage des brindilles, des grains de sable, conduit le tout par petits tas nerveux vers l’entrée de la cave de Tintin, regarde à droite à gauche, et balaie le tout sur la marche en contrebas, égalise les balayures qu’elle y a déjà mises jour après jour, et s’en va, le balai à l’horizontale dans la main gauche, la main droite chassant sur le devant de son tablier une saleté qui n’y était peut-être pas.

1 2

tordue Sorte de pavage

16

II Léonce Morgant, vous dites ? J’aime pas beaucoup en parler. Après ce qui s’est passé… Il était arrivé au village depuis au moins sept ou huit ans. A l’époque, on commençait à peine à parler du viaduc. On en était encore à chercher l’endroit où le mettre. On avait même parlé de le faire passer à côté de Montclar. Il aurait plus manqué que ça. On aurait eu le boucan des bagnoles toute la sainte journée. Et la nuit ! Oui, il aurait plus manqué que ça. Déjà, que le bruit des voitures et des motos qui circulent dans les Gorges, on l’entend d’ici. Ça monte, que le diable. Les klaxons et tout. La nuit des fois, une moto qui file comme un bolide, c’est pire qu’une tronçonneuse dans le silence. Je me réveille. Après, je mets des heures à me rendormir. Et le lendemain, quand il faut se lever, ça me porte peine. Je te les flinguerais, moi, tous ces touristes. C’est vrai, quoi, on est pas allé les chercher. Qu’est-ce qu’ils viennent nous emmerder ? On était bien tranquilles. Quand j’avais dix ans, il y avait deux voitures dans le village. S’il y avait une urgence ? On demandait à Monsieur Lagrifoul. Il aimait rendre service. Et, ça tombait bien, c’était notre voisin. Il est mort maintenant. C’était un brave homme, on peut le dire. Si ç’avait pas été ses idées… Vous l’auriez pas fait venir à la messe. Quand on l’a enterré, son cercueil n'est même pas passé par l’église. Moi, ça me choque. Parce que si on croit pas qu’il y a quelque chose au-dessus de nous, qu’est-ce qu’on peut croire ? En plus, au cimetière, il y a eu des drapeaux et des discours. Les mouvements de Résistance, ils ont dit. Je sais pas trop rien de tout ça. J’étais pas encore née. Et ce n’est pas papa, heureusement, qui se serait occupé de toutes ces histoires. Il en avait bien assez avec la ferme. Papa, les affaires des autres, ça l’intéressait pas. Chacun chez soi, il disait. Bien sûr, il était 17

d’accord pour donner un coup de main à un voisin ou participer à une corvée. Comme on avait toujours fait, quoi. Maintenant, c’est bien fini…Tous ceux qui arrivent, ils savent plus comment on vivait dans le temps. Pour vous faire des sourires par devant, ils sont pas les derniers, mais après… Et puis, ils nous prennent les maisons les unes après les autres, on est plus chez nous, je vous dis. C’est pourquoi, ce Morgant, quand il a acheté la maison Pagès après la mort d’Agnès, ça m’a pas fait plaisir. Et pas qu’à moi, je vous assure. Il était venu s’installer dans le pays, un an plus tôt. Pourquoi par ici ? Il l’a assez dit lui-même pour que ça se sache : à cause des falaises et du vent. Comme si ça lui donnait des droits particuliers ! Morgant, il venait d’un village qui s’appelle Dourbies. Ça se trouve du côté des Cévennes. On dit que c’est un village de sorciers. Et ça, figurez-vous, je veux bien le croire. J’en suis sûre, même, car pour embobiner les gens, il y avait pas pire que lui. A commencer par ma sœur. Je parle de la petite. Cette pèque qui en était toute débariée ! Et y’avait pas qu’elle. Guy Aldiguier et Josette, n’y ont pas échappé non plus. Mais c’est normal : ils sont nés ici, mais ils en sont partis. Instituteurs, ils étaient. A côté de Paris, en plus. Où, exactement je saurais pas vous dire. Ça m’a pas jamais beaucoup intéressée. J’en ai eu assez à trimer. C’est pas comme tous ces fonctionnaires. Chaque jour, quand ils se lèvent, ils peuvent mettre les pieds sous la table : ils ont déjà gagné leur journée. Tandis que nous, eh bé ! on a pas le temps de se tourner les pouces. Si on veut manger, il faut se le gagner. Alors, si Morgant il s’était amistousé avec les Aldiguier, c’était bien un peu normal, non ? Parce que le travail de Morgant, c’était un métier, ça ? Des métiers comme ça, c’est pour rire. C’est que de l’amusement, quoi ! Yen a, ils gagnent facilement leur vie, c’est moi qui vous le dis. Moi, quand je faisais des gants ou quand je retourne le jardin, c’est du vrai travail. Ça vous fait mal au dos, aux bras, partout. Quand vous vous couchez le soir, vous êtes tout courbaturé. Mais ces espèces de parachutes en couleur, oui, des parapentes, vous m’avez sorti le mot de la bouche, il suffit de se laisser porter. D’atterrir et de recommencer. Avant, ça n’existait pas. Maintenant, dans le ciel de Vézines, vous voyez 18

plus que ça. Le Morgant, on disait que c’était un champion. Champion de France, même. Les journaux en étaient pleins. Et même des gens en parlaient comme s’il avait honoré le pays. J’ai pas jamais compris pourquoi. C’était pas le pape quand même ! Ce travail, c’est que des vacances. Et en plus, on parle de vous à la télé. Moi je dis, c’est pas juste. Ceux qui sont vraiment du village, vous pouvez les interroger tous, ils sont d’accord avec moi. Je dis pas que c’est pas joli, tous ces parapentes dans le ciel. Il faut entendre ce qu’elle dit, Tite à ce sujet. Tite, des fois, elle parle comme un livre. Je sais pas bien si ça me fait plaisir ou si j’en ai honte. Morgant, quand il est arrivé, tout le monde en a parlé. Comme si c’était le sauveur. En tout cas, le maire de Vézines, il l’a reçu à bras ouverts. On a dit, c’est une célébrité. Aussi quand il a parlé d’installer un club de parapentes, l’argent est arrivé tout seul. Pour toutes ces conneries, c’est pas difficile d’en trouver. Par contre, quand il s’agit de refaire la route qui monte à Montclar, le département il a plus de sous. Le pire, c’est qu’à partir de là, il y a eu de plus en plus de gens à venir voler. On a créé des clubs un peu partout. Ils sautent depuis Montbalen. On se demande comment ils se tamponnent pas là-haut tellement qu’ils sont nombreux. Tous ces gens, ils étaient sans doute attirés aussi par les Gorges de la Morge. C’est connu dans le monde entier. Il y a même des américains qui viennent. Et des Japonais. Et je ne parle pas des Hollandais ou des Allemands. Y en a comme des puces sur un chien. Mais Morgant, il s’est pas contenté de son club de parapente et d’escalade puisqu’il faisait ça, aussi. Il s’est mis dans l’idée d’organiser un festival. Le Festival du Vent qu’ils l’ont appelé. Alors là, ça a fait venir un monde ! C’est à peine si on pouvait circuler. On croirait que les gens, ils ont rien d’autre à faire. Bien sûr, nous aussi, on a regardé. On était au parapet, avec Antoinette et Tite. Il y avait aussi Phine et Malvina, Zèphe, le Fafet et quelques autres du village. Les nouveaux, ils étaient partis avec leurs voitures. Mais moi, je suis plus que sûre que c’était encore nous les mieux placés. Du parapet, on a tout vu. Bien sûr, on a pas entendu les fanfares, les cabrettes et les accordéons puisqu’on a appris à cette occasion que c’est des 19

instruments à vent. Des cabrettes et des accordéons, on a bien assez l’occasion d’en entendre et sans que ça coûte rien : on est pas privés. Ils ont dit que c’était de grands musiciens mais moi je crois que c’était plutôt des attrape-couillons. Phine a dit que si on les écoutait on arrêterait pas de mettre la main à la poche. Et où il va tout cet argent ? Morgant, il pouvait faire de grands travaux dans sa maison. Sa maison, justement ça a été toute une histoire. Sans qu’on sache bien pourquoi, il s’était entiché de Montclar. Il avait pourtant que l’embarras du choix. A commencer par Montclar-le-Bas qui aurait été plus commode pour lui. Ou alors Les Faysses, Bramaloube… Mais non. Justement, il a fallu qu’il vienne ici ! On l’a vu se promener dans les rues, au milieu des clapas, tourner autour des maisons fermées, monter sur la terrasse du château. S’il croyait passer inaperçu… On était au courant de ses moindres gestes. Il interrogeait ceux qu’il rencontrait. Il commençait en disant, j’aime beaucoup votre village, j’aimerais y vivre, vous ne connaissez pas une maison à vendre ? Je le sais, il m’a posé la question à moi aussi. Vous pensez bien que tout le monde l’a envoyé promener. On lui a tous dit que des maisons à vendre, on en connaissait pas. Qu’elles étaient toutes occupées même si les propriétaires ne venaient pas souvent. Il s’en libèrera pas de longtemps, on disait, c’est à souhaiter en tout cas. C’est vrai ça, personne a envie de mourir, Phine ou Zèphe par exemple, pour faire plaisir à quelqu’un qui voudrait acheter. Alors, Morgant, il insistait. Mais il y a des maisons manifestement abandonnées. Il y a même des granges inutilisées. Il avait tort de dire ça : ça faisait plaisir à personne. Ça revenait à nous faire remarquer que les fermes, elles avaient pas la même activité qu’autrefois, que le village était en train de mourir. On avait pas besoin de lui pour le savoir. Les vieux qui cultivaient la vigne, les mûriers pour le ver à soie, ils sont partis. Ya plus guère que nous qui vivons de nos petites retraites ou du RMI. Des enfants, yen a pratiquement pas et ya beau temps que l'école a fermé. C'est celle de Monclar-le-Bas qui les reçoit tous avec le ramassage. Ça fait que, oui, des maisons il y en aurait eu. Rien que nous, mes deux sœurs et moi, on aurait pas eu besoin de toutes ces granges. Yen avait une, à l’époque, elle servait uniquement à y 20

tenir Poupoune, la chatte d’Antoinette. Alors vous pensez… Nasitort, c’était le maire, c’est pas son vrai nom, mais nous on l’appelle comme ça parce qu’il parle du nez, il nous l’a dit plusieurs fois de faire des gîtes. Mais, comme chaque fois qu’il vient, il me met les mains partout, lui aussi, je l’envoie balader. Et puis, il faudrait faire des travaux, on a pas les moyens. De toute façon, on a pas envie d’avoir des étrangers qui viendraient mettre leur nez chez nous. Bref, Morgant, il aurait pas trouvé à Montclar. Mais il a fallu que Guy et Josette Aldiguier, ils s'en mêlent. Plus que sûr que c’est eux qui lui ont signalé la maison d’Agnès, la maison Pagès qu’elle s’appelle. Agnès, c’était une cousine à eux qui vivait à Toulouse. Quand elle est morte, elle avait deux héritiers, le fils et la fille. Ces deux-là, ils s’entendaient pas. Ils se parlaient même pas. Sauf pour se dire des insultes. Jaloux l’un de l’autre comme tout. Toujours à penser que l’autre était avantagé. Alors, un partage à l’amiable, c’était pas la peine d’y penser. Ils allaient forcément mettre en vente la maison de leur mère. Guy et Josette l’ont dit à Morgant. Ils l’avaient à la bonne. Sans doute parce qu’il était jeune. A l’époque, il avait moins de vingt-cinq ans. Guy voulait revenir à la mairie. Il avait été élu conseiller la fois d’avant, mais il s’était pas entendu avec les autres. Figurez-vous qu’il voulait que la population soit informée des décisions. Comme si on avait que ça à faire. Il avait publié un bulletin d’information. A ses frais, il faut le reconnaître. Au premier numéro, tout le monde l’a lu. Et il a commencé à y avoir des bisbilles. Au second numéro qui critiquait le maire, ça a mis tout le monde en colère. Il a été tenu à l’écart et il a fini par démissionner. Mais il avait pas renoncé. Alors, une voix de plus, ça l’intéressait. En fin de compte, Morgant est allé trouver le fils d’Agnès qui est plombier à Vézines. Il lui a proposé de lui acheter la maison. Il a même fait une proposition de prix. Alors, l’autre vous pensez bien qu’il en a profité. Il a demandé le double. Le Morgant a discuté. Mais cette maison, il en avait trop envie, alors, à quelque chose près, il a fallu qu’il mette les sous sur la table. Quand on a su dans le village que la maison d’Agnès était en vente, ça nous a tous fait bisquer. Ça voulait dire, que peu à peu, nos maisons elles allaient toutes être rachetées. Dans ceux 21

qui restons, on est presque tous vieux garçons ou vieilles filles. Sans héritiers. Parfois quelques neveux. Avec les droits à payer, ils vendront tous. Nous, ce qui nous a fait de la peine, c’est que tout ce qu’il y avait dans la maison a été vendu à des antiquitaires, les meubles, les cuivres, le linge brodé, les paniers, tout. Même les portes des placards dans les murs. Antoinette, ma sœur qui furète partout, s’est faufilée dans la maison. Elle a dit qu’elle avait l’air dévastée. Les héritiers d’Agnès, ils ont rien gardé pour eux, pas un souvenir, rien, si c’est pas malheureux. Morgant, il aurait souhaité racheter tout ça. Pourtant pour lui qu’est-ce que ça représentait ? C’était rien que des vieilleries qui valaient pas un clou. Nous aussi, même si on a pas tout vendu, on s’est débarrassé des vieilles armoires. A la cuisine, maintenant on a des choses modernes. Les enfants étaient blâmés de vendre leur héritage. Mais en même temps, beaucoup les jalousaient pour tout cet argent gagné. Chacun faisait ses comptes et se demandait combien sa maison pouvait valoir ou telle grange. Ça faisait réfléchir ou cancanner. Mais personne d’autre ne s’est décidé à vendre. Finalement, Morgant, il allait avoir ce qu’il voulait : une grande maison de pierre appuyée contre la falaise avec la vue sur les Gorges et la Roquedur. Il pouvait s’en croire. Heureusement qu’il y a eu le Maritandou pour lui mettre des bâtons dans les roues. Le Maritandou, c’est un malin. Avec une belle propriété. En réalité, il s'appelle Bernard Maritan. Mais ici, on l'appelle le Maritandou. A un moment, papa et maman avaient pensé me le faire épouser. Et ça c’est pas fait. C’est comme ça, la vie. Le Maritandou a fini par se marier avec une autre. Mais ça lui a pas porté chance : au bout de quelques mois seulement, un an au maximum, elle l'a plaqué. Elle a foutu le camp avec un type de passage. On les a jamais revus. Heureusement, il y avait pas eu d'enfants. Tout ça n'a pas empêché le Maritandou de faire des affaires : des sous, il en a ramassé ! Quand un bout de terrain est en vente, il l’achète s’il peut. Alors, forcément, la propriété d’Agnès l’intéressait. Dès qu’il a su que les héritiers vendaient, il s’est porté acquéreur. Morgant a dit, c’est moi qui ai fait la proposition le premier. Il croyait que ça marche comme ça. Il connaissait pas la SAFER. C’est un organisme qui aide les paysans et leur donne la 22

priorité pour tout achat de terrain agricole. Encore heureux ! Morgant s’est imaginé qu’il allait pouvoir régler la question à l’amiable. D’ailleurs, les terres, il s’en fichait bien. Il est allé trouver le Maritandou et lui a proposé de séparer la maison des terres. La maison pour lui, les champs pour le Maritandou. Le bétail du Maritandou pourrait pacager. Lui, Morgant, il a dit que la maison lui plaisait, beaucoup, il a parlé des deux pignons, du balet1, du four, et que sais-je encore. Il a dit qu’il voulait la restaurer comme elle le méritait alors que le Maritandou n’en ferait rien. le Maritandou l’a pas entendu comme ça. Il a dit que l’héritage, c’était un lot, que les terres valaient pas grand-chose et que la maison l’intéressait, qu'il y ferait des chambres d’hôtes. Il allait moderniser, agrandir les fenêtres, hausser les toitures, abattre le four… Morgant a dit, mais vous allez la défigurer ! Le Maritandou s’est fâché. Il a dit, vous les gens de la ville, vous vous moquez bien de ce que nous devenons. Nous sommes malheureux comme les pierres, nous avons du mal à joindre les deux bouts, et dès que nous avons l’occasion de gagner trois sous, vous ne pensez qu’à vos petits intérêts. Les maisons, c’est pas ce qui manque dans la région. Nous, nous vivons à Montclar depuis des générations et nous essayons de survivre. D’ailleurs, la loi n’est pas faite pour les chiens. La SAFER tranchera. Il lui avait cloué le bec à ce couillon ! Avec ses parapentes et ses journaux, il s’imaginait faire la loi ici. Il avait trouvé à qui parler. On était tous d’accord avec le Maritandou, même si on trouvait qu’il exagérait quand il pleurait la misère. Morgant a insisté. Il y a eu des allées et venues, des discussions. Et vous savez comment ça s’est terminé ? Ah ! on peut dire que c’est un malin, le Maritandou. Il a accepté que Morgant achète la maison seule, et en échange, il s’est fait donner l’argent pour les terres. Oui, Monsieur, ça s’est passé comme ça ! le Maritandou a eu plusieurs hectares pour rien et qui en plus lui faisaient une propriété d’un seul tenant. Et voilà comment Morgant est venu habiter Montclar. Mais nous, on a pensé qu’il était pas très dégourdi. On se moquait de lui dans son dos et on était fiers du Maritandou. Morgant a fait rapidement les travaux indispensables, l’eau, l’électricité. Il a fait refaire la toiture en lauses. On s’est dit, il
1

palier d'entrée à l'étage, en général couvert

23

en a des sous, parce que les lauses, aujourd’hui, ça coûte bonbon. Lui il disait, si j’achète une maison d’ici, c’est pas pour en faire une maison comme partout ailleurs, avec des tuiles et tout. Il s’imaginait nous faire plaisir. Comme si nous, avec nos petits moyens, on était capables de les entretenir, ces grandes maisons de pierre et d’employer les matériaux d’autrefois. Quand un toit est en trop mauvais état, ou quand le bois du portail des granges est pourri, on demande à Dédé et il nous arrange tout ça avec des tôles. Quand il a eu fini le gros des réparations, Morgant est venu habiter la maison d’Agnès. Alors, il a invité tout le village pour pendre la crémaillère. Il a dit, c’est pour connaître tout le monde et créer des liens. Il ajoutait, nous sommes une grande famille. Comme s’il restait pas un étranger ! Aussi, à son apéritif qu’il avait installé dans la cour de sa maison, il a eu que les nouveaux : Guy et Josette, Magdaléna et Jérôme, les Guilliam, les anglais… Mais des gens vraiment d’ici, il a eu personne à part Henri Peyrelevade, mais lui, même s’il est resté au pays et s’il travaille les vignes, il a pas la même mentalité. Nous, on s’était consultés avec des petits sourires, alors, tu y vas, toi ? Et tout le monde disait, qu’est-ce que j’irais y faire ? Tintin a ajouté, j’ai pas de quoi me mettre pour aller là-bas. Et c’était vrai, à part son bleu de travail tout crasseux, il avait rien à se mettre dessus. Il va jamais aux enterrements à cause de ça. Nous, on aurait pu se mettre en dimanche, mais on aurait pas su quoi dire. On parle pas des mêmes choses. Alors, il vaut mieux rester chez soi que non pas avoir le nez qui tombe de honte. On a su que Morgant était pas très content. Mais il a continué à sourire aux uns et aux autres.

24

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.