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La Fiancée du ministre

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372 pages

Mistress Katy Scudder avait invité mistress Brown, mistress Jones et la femme du diacre Twitchel à prendre le thé chez elle, une après-midi de juin de l’an de grâce 17...

Quand on veut raconter une histoire, on est toujours fort embarrassé de savoir comment la commencer. Il s’agit de présenter au lecteur un corps complet de personnages que l’on connaît, mais qui lui sont inconnus, et comme une chose en présuppose toujours une autre, il en résulte que, de quelque façon qu’on tourne son canevas, les figures vous paraissent toujours mal disposées.

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Harriet Beecher Stowe

La Fiancée du ministre

CHAPITRE I

Mistress Katy Scudder avait invité mistress Brown, mistress Jones et la femme du diacre Twitchel à prendre le thé chez elle, une après-midi de juin de l’an de grâce 17...

Quand on veut raconter une histoire, on est toujours fort embarrassé de savoir comment la commencer. Il s’agit de présenter au lecteur un corps complet de personnages que l’on connaît, mais qui lui sont inconnus, et comme une chose en présuppose toujours une autre, il en résulte que, de quelque façon qu’on tourne son canevas, les figures vous paraissent toujours mal disposées. Le simple fait que je viens de mentionner est donc tout aussi propre qu’un autre à me servir d’entrée en matière, puisqu’il vous amènera bien certainement à me dire : « Et qu’était-ce, s’il vous plaît, que mitress Katy Scudder ? » Sur quoi me voilà régulièrement embarqué dans mon récit.

Vous saurez donc que dans la petite ville maritime de Newport, dont rien, à cette époque, ne faisait présager la vogue et la splendeur futures, il n’y avait personne qui ne connût la veuve Sc udder.

Dans les établissements de la Nouvelle-Angleterre règne la sainte et touchante coutume de conférer à la femme que Dieu a frappée, une sorte de dignité qui rappelle continuellement ses droits au respect et à la considération de la communauté. La veuve Jones, la veuve Brown ou la veuve Smith : c’est là une des institutions permanentes de chaque village du pays, et sans doute cette désignation plaide constamment en faveur de celle que la douleur, semblable à la foudre céleste, a rendue sacrée.

Quoi qu’il en soit, la veuve Scudder était une de ces femmes qui sont toujours reines dans quelque cercle qu’elles se meuvent. Personne n’était plus citée, plus écoutée, ne jouissait d’une autorité plus incontestée. Elle n’était pas riche : une petite ferme et un modeste chalet à un étage composaient tout son avoir ; mais c’était une de ces femmes enviées que les gens de la Nouvelle-Angleterre appellent une femme de ressource ; don précieux, qui, aux yeux de cette race avisée, est bien au-dessus de la richesse, de l’instruction ou de toute autre qualité mondaine. Ressource est le mot yankee pour savoir-faire, et le défaut opposé, c’est ne pas savoir se retourner. Pour les Yankees, le savoir-faire est la plus grande des qualités chez un homme comme chez une femme ; de même que ne pas savoir se retourner est le plus grand des défauts. Rien n’est impossible à la femme de ressource. Elle saura nettoyer les planchers, laver et tordre le linge, pétrir le pain, brasser la bière, et cependant ses mains demeureront petites et blanches : elle n’aura point de revenu appréciable, cependant elle sera toujours bien mise ; elle n’aura point de servante, avec une laiterie à conduire, des gens de journée à nourrir, un ou deux pensionnaires à soigner, des quantités inouïes de conserves et de confitures à faire, et vous la verrez régulièrement toutes les après-midi assise près de la fenêtre de son salon, à demi cachée par le lilas, calme, paisible, montant un bonnet de mousseline ou lisant le dernier livre paru. La femme de ressource n’est jamais pressée ni jamais en retard. Elle a toujours le temps d’aller au secours de cette pauvre Mme Smith, dont les confitures ne veulent pas prendre, ou d’enseigner à Mme Jones comment elle donne à ses cornichons un si beau vert, et il lui restera le loisir de veiller la pauvre Mme Simpkmis attaquée d’un rhumatisme.

C’est à cette classe de femmes qu’appartenait la veuve Scudder. Fille unique d’un armateur de Newport, elle avait été jadis une belle et grande jeune fille aux yeux noirs, avec des sourcils merveilleusement arqués, un pied cambré comme celui d’une Espagnole, une petite main à qui rien ne fut jamais impossible, la parole prompte, l’esprit vif et quelque peu positif. Elle savait atteler une voiture ou conduire un bateau à rame ; elle eût pu seller et monter tous les chevaux du voisinage ; elle taillait à merveille tous les ajustements imaginables ; elle savait dès son plus jeune âge faire la pâtisserie, les confitures et les liqueurs avec le succès le plus précoce, et tout cela sans préjudice d’un certain air de qualité inhérent à sa gracieuse personne.

Une jeune fille si agréable devait naturellement trouver beaucoup d’admirateurs, et plusieurs hommes bien pourvus déposèrent aux pieds de Katy leur cœur et leur fortune ; mais, à l’étonnement général, elle ne prit pas même la peine de se baisser pour les regarder. Les gens sages secouèrent la tête, se demandant quel parti Katy Stephens espérait trouver ; ils parlaient même tout bas du héron de la fable, jusqu’à ce qu’un jour elle surprit tout son monde en épousant un homme que personne n’eût jamais songé à lui voir accepter.

Georges Scudder était grave et pensif, peu adonné à la conversation, et généralement silencieux dans la société des femmes, par suite d’une timidité respectueuse, souvent l’indice d’une âme pure et élevée. Comment Katy avait-elle pris du goût pour lui ? c’est ce que personne ne savait, car il ne lui parlait guère, ne ramassait pas même son gant s’il venait à tomber, ne l’invitait jamais à se promener avec lui en voiture ni en bateau ; en un mot, tous s’accordèrent à dire qu’il fallait qu’elle l’eût épousé par pur esprit de contradiction, parce qu’il était le seul de tous les jeunes gens du pays qui ne lui eût jamais fait la cour. Mais Katy, qui avait de, bons yeux, vit ce que personne ne voyait. Ainsi, par exemple, le hasard lui fit découvrir que Georges Scudder suivait des yeux tous ses mouvements bien qu’il détournât les regards dès qu’il rencontrait les siens, et que le contact accidentel de sa main ou même de sa robe faisait monter le sang à ses joues comme le mercure dans un thermomètre, puis alors, les femmes étant curieuses, comme chacun sait, Katy s’amusa à étudier les causes de ces petits phénomènes, et avant qu’elle en eût conscience, se prit le pied dans un filet dont elle ne put se débarrasser, ce qui l’obligea, bon gré mal gré, d’épouser un pauvre homme dont personne, excepté elle, ne faisait grand cas.

Georges était à la vérité de ceux qui ont évidemment commis une erreur en venant en ce monde, tant leur mobilier intérieur est peu approprié à ses us et coutumes. Il était de la famille des poëtes muets, les plus misérables des êtres lorsqu’il leur faut se frotter aux rudesses de la réalité ; car si celui qui veut écrire de la poésie ne rencontre qu’un monde froid et adverse, que sera-ce de celui qui veut la réaliser dans sa vie, surtout si, comme Georges, il est né pauvre et est contraint de lutter contre les difficultés de la vie. Georges avait à soutenir sa vieille mère infirme, en sorte que, bien qu’il aimât par-dessus tout la lecture et la méditation, il tira parti, dès qu’il lui fut possible, du seul talent lucratif qu’il possédât, en s’embarquant à seize ans comme maître charpentier. Il étudia la navigation sur le gaillard d’avant, et trouva dans ses calmes diagrammes et dans la tranquillité de ses signes éternels un aliment pour sa nature pensive et un refuge contre la grossièreté de la vie maritime. Son tempérament sain et vigoureux empêcha sa mélancolie intérieure de dégénérer en amertume byronienne, et il s’abstint d’attirer inutilement l’attention de ses camarades sur l’abîme qui existait entre eux et lui. C’était donc au dire de tous un bon garcon, bien qu’un peu lourd ; et comme il était brave et probe, il devint, avec le temps, patron d’un navire. Mais lorsqu’il s’agit de faire de l’argent, Georges se trouva distancé par bien des camarades, de beaucoup ses inférieurs en science et en talent.

Que voulez-vous que fasse un homme doué des plus délicates facultés morales alors que le commerce le plus avantageux de son pays est la traite des nègres ? Ainsi en était-il à Newport en ce temps-là. Georges fit son premier voyage à bord d’un négrier ; il souhaita plus d’une fois de mourir avant d’être de retour, et depuis ce temps il semblait toujours comme hors de lui lorsqu’on venait à aborder ce sujet. Il déclarait que l’or ainsi acquis était distillé dans le sang humain, les larmes des mères, les gémissements de créatures humaines étouffées, suffoquées, agonisantes, et que cet or souillerait et brûlerait l’âme de celui qui le toucherait ; il parlait en un mot comme les hommes de cœur, les rêveurs sont sujets à parler de ce que les gens respectables se permettent quelquefois. Que voulez-vous. ? personne ne lui avait appris qu’un négrier suivi d’une procession de requins alléchés, est une institution missionnaire, au moyen de laquelle des païens entassés sont transportés en Amérique pour y jouir des lumières de l’Évangile.

Ainsi donc, bien que Georges fût reconnu pour un brave garçon, aussi honnête que le cadran solaire, il laissa échapper tant d’occasions de s’enrichir qu’il compromit sérieusement sa réputation auprès des gens habiles. Il était généreux jusqu’à la prodigalité ; il persistait à traiter comme un frère tout pauvre diable qu’il rencontrait sur son chemin dans n’importe quel port étranger ; il se refusait absolument à voler ou à tromper les sauvages sur n’importe quelle côte et de quelque couleur que fût leur peau, et s’efforçait encore de rompre tous les marchés dans lesquels ses subordonnés prétendaient abuser de l’ignorance ou de la faiblesse de leurs semblables. Il fit ainsi voyage sur voyage sans rapporter autre chose que son salaire et la réputation, parmi les armateurs, d’une probité incorruptible.

On disait à la vérité qu’il emportait des livres à bord ; qu’il étudiait, et écrivait, sur tous les pays qu’il visitait, des observations qui, à ce qu’avait dit le ministre Smith à miss Dolly Persimmon, lui feraient grand honneur si on les imprimait dans un livre ; mais on ne les imprimait pas, et comme disait miss Dolly, tout cela n’arrivait jamais à rien ; or, arriver à quelque chose signifiait, dans la pensée de cette dame, arriver à un rapport direct et positif avec le pot-au-feu.

Georges, quoi qu’il en soit, prenait peu de souci de l’argent. Il en gagnait assez pour faire vivre confortablement sa mère, et cela lui suffisait jusqu’au jour où il devint amoureux de Katy Stephens. Il la vit à travers ce prisme que de tels hommes portent dans leur âme, et ce ne fut plus pour lui une mortelle, mais une créature glorieuse et transfigurée, un objet d’étonnement et de vénération. Il en avait réellement peur ; son gant, son soulier, son fil, son aiguille, son dé, le ruban de son chapeau, en un mot, tout ce qu’elle portait ou touchait lui semblait investi d’un charme mystérieux. Il s’étonnait de l’impudence des hommes qui osaient s’approcher d’elle, lui parler, l’inviter à danser d’un air si assuré. Il souhaitait maintenant d’être riche ; il rêvait des expéditions impossibles à la suite desquelles il reviendrait millionnaire et déposerait sa fortune aux pieds de Katy, et quand un jour miss Persimmon, la couturière ambulante du pays, en faisant une robe à sa mère, raconta comment le capitaine Blatherem avait envoyé à Katy Stephens « le plus splendide cachemire de l’Inde qu’on eût jamais vu, » il se sentit prêt à s’arracher les cheveux en songeant à sa pauvreté. Cependant, même à cette heure de tentation, il ne regretta pas d’avoir refusé de prendre une part dans le vaisseau qui avait fait la fortune du capitaine Blatherem, car il savait que chacune de ses planches était saturée des sueurs d’une agonie humaine. L’amour est un sacrement naturel, et si jamais un jeune homme rend grâce à Dieu d’avoir préservé ce qu’il y avait de noble et de généreux dans son cœur, c’est au moment d’offrir ce cœur à la femme qu’il aime. Néanmoins l’histoire du châle de l’Inde lui fit passer plus d’une nuit sans sommeil, et ce ne fut que lorsque, dans une conversation confidentielle avec la mère de Katy, miss Dolly eût appris que celle-ci avait repoussé le châle avec indignation et déclaré le capitaine un fat ridicule, que Georges reprit courage. Il ne voulait pas, se dit-il, se présenter maintenant qu’il n’avait rien à offrir. Non, il laisserait Katy libre de mieux faire, si elle trouvait ; pour lui, il tenterait la fortune, et si à son retour Katy était encore libre, il mettrait tout à ses pieds.

Ainsi donc Georges allait partir, emportant dans son cœur une idole devant laquelle il brûlerait un encens ignoré.

Mais il arriva que la belle mortelle qu’il adorait soupçonna cette détermination, et s’arrangea, comme les femmes. y réussissent généralement, de façon à entrer avec une clef à elle dans le temple secret, parce que, comme disent les enfants, elle voulait savoir ce qu’il y avait dedans. Or donc, un soir elle rencontra Georges par hasard au bord de la mer, et, entamant avec lui une petite conversation, elle le pria si gracieusement de lui rapporter un coquillage tacheté de la mer du Sud, semblable à celui qu’elle avait vu sur la cheminée de sa mère, et cela d’un air si simple et si enfantin, que notre jeune homme répondit imprudemment que « quand les gens avaient de riches amis pour leur apporter des pays étrangers les plus belles choses du monde, il n’aurait jamais cru leur voir désirer un objet si commun. »

Bien entendu Katy ne savait pas ce qu’il voulait dire ; elle n’avait pas de riches amis. Georges alors hasarda quelques mots touchant le capitaine Blatherem, et Katy secoua la tête en disant « que si quelqu’un voulait l’insulter, il n’avait qu’à lui parler du capitaine Blatherem, » et puis ceci, et puis cela, jusqu’à ce qu’enfin on en vint à se dire tout ce qu’on avait résolu de se cacher. Katy fut presque effrayée de l’ardeur profonde et terrible de l’esprit qu’elle avait évoqué. Elle essaya de rire et finit par pleurer, et par ne plus savoir ce qu’elle disait. Mais quand, retirée dans sa chambre, elle revint à elle-même, elle trouva à son doigt une bague africaine que Georges y avait glissée, et qu’elle ne renvoya pas comme elle avait fait les présents du capitaine Blatherem.

Katy était comme beaucoup de femmes positives et pratiques qui n’ont pas en elles-mêmes la plus petite lueur de poésie ou d’idéal, mais qui rendent à ces qualités dans les autres l’hommage que rendaient les Indiens au langage inconnu des premiers blancs. Elles sont intérieurement fatiguées d’une certaine sécheresse inhérente à leur nature, et cette fatigue les dispose à idolâtrer l’homme qui leur apporte ce don inconnu. Les naturalistes prétendent que tout défaut d’organisation a sa compensation ; c’est peut-être en vertu de cette loi que les hommes d’une nature poétique retrouvent dans la faveur des femmes l’équivalent de leur désavantage parmi les hommes.

Vous rappelez-vous à Niagara une petite cataracte, du côté américain, qui étend son voile argenté sur une cave appelée la grotte des Arcs-en-ciel ? Celui qui est debout sur un roc dans cette grotte se voit au centre d’un cercle d’arcs-en-ciel dessus, dessous, autour de lui. Katy, positive, bavarde, affairée, matérielle, se voyait entourée d’une brillante auréole au fond de l’âme de son amant et prenait plaisir à se contempler ainsi. Elle est en effet bien insensible la femme que n’élève pas au-dessus d’elle-même l’amour profond d’un noble cœur. Lorsque vous aurez reçu la foi d’un digne homme, ma belle dame, si cela vous arrive jamais, vous deviendrez meilleure et plus noble, même avant d’en être certaine. Katy fut une excellente femme ; elle prit chez elle la vieille mère de son mari et la soigna avec un dévouement et une énergie dignes des plus grands éloges : son industrie, sa capacité, son économie, compensèrent ce qui manquait au ménage du côté de la fortune. Rien ne faisait briller d’une plus vive impatience les yeux de Katy qu’une réflexion sur la mauvaise chance qu’avait son mari dans ses affaires pécuniaires. Elle ne voyait pas qui ça regardait, du moment qu’elle était satisfaite ; elle ne détestait rien tant que ces hommes avides, rapaces, qui tondraient sur un œuf. Georges avait en lui ce que personne ne comprenait. Elle préférerait être sa femme, dût-elle être au pain et à l’eau, à jouir de la maison, de la voiture et des chevaux du capitaine Blatherem, et Dieu sait qu’elle eût pu les avoir si cela lui avait convenu. Elle était dégoûtée de l’argent en voyant la sorte d’hommes qui réussissaient à en amasser, etc., etc. Tout cela lui faisait d’autant plus d’honneur qu’au fond elle tenait assez à l’argent, qu’elle était naturellement la plus orgueilleuse et la plus ambitieuse petite personne qui fût au monde, et fort affligée du peu de succès de Georges ; mais comme un gentil petit rouge-gorge, elle recouvrait le tombeau de son ambition des feuilles de l’amour véritable et entonnait dessus un « Je ne m’en soucie guère. »

Elle épargna sur l’argent que lui rapportait son mari de quoi acheter une petite ferme et faire bâtir le chalet qu’elle habitait encore à l’époque où commence notre histoire. Elle eut plusieurs enfants, et Georges, pendant les courts intervalles qui s’écoulaient entre ses voyages, trouvait sa maison un véritable paradis terrestre. Il naviguait toujours, se faisant, à chaque départ l’illusion qu’il rapporterait assez pour rester ensuite à la maison, lorsqu’il fut atteint sous l’équateur de la fièvre jaune, et le vaisseau revint à Newport sans son capitaine.

Georges était sincèrement chrétien ; il avait été des premiers à suivre les prédications austères et impopulaires du docteur Hopkins, et à apprécier le sublime détachement des enseignements qui faisaient alors sensation parmi les théologiens de la Nouvelle-Angleterre. Katy professait les mêmes opinions que son mari, et la mort prématurée de celui-ci rendit plus profonds encore ses sentiments religieux. Elle s’absorba dans la religion à la façon de la Nouvelle-Angleterre, où la dévotion se nourrit de doctrines et non de cérémonies. A mesure qu’elle vieillit, l’énergie de son caractère, sa vigueur, son grand sens, la firent regarder comme une mère dans Israël. Le ministre logeait chez elle, et elle était toujours la première consultée sur tout ce qui était relatif à la prospérité de l’Église. Aucune femme n’affrontait plus courageusement un long sermon, et n’apportait une adhésion plus résolue à une doctrine difficile. Pour dire le vrai, son système doctrinal s’appuyait sur cette pierre angulaire : K M. Scudder le croyait, donc je veux le croire aussi. » Et malgré tout ce qu’on dit de l’indépendance de la pensée, le seul fait qu’un homme bon et juste a cru telle ou telle doctrine n’est-il pas un argument préférable à beaucoup de ceux qu’on invoque plus habituellement ?

Avec le temps la vieille mère de Georges fut réunie à son fils, et deux fils et une fille suivirent leur père dans la tombe. De toute la couvée une seule fille resta : c’est l’héroïne de notre histoire.

CHAPITRE II

Ainsi que je l’ai déjà dit, Mistress Katy Scudder avait invité du monde à prendre le thé. Strictement parlant, il est nécessaire, pour rendre parfaitement compte de quoi que ce soit, de commencer à la création du monde, mais pour un usage habituel, on peut se contenter de quelque chose de moins ; c’est pourquoi, tenant le chapitre précédent comme une introduction suffisante à mon histoire, je continuerai d’arranger mes scènes et de dérouler mon petit drame dans la supposition que vous en savez assez pour comprendre les choses et les personnes.

Être invité à prendre le thé en l’année 17..., avait une signification toute différente de celle qu’a de nos jours la même invitation.

Les gens étaient à cette époque imbus de la singulière idée que la nuit était faite pour dormir. Ils étaient portés à le croire par leur confiance en la sagesse de notre mère nature ; supposant que lorsqu’elle éteint ses lumières, tire ses rideaux et fait taire tout bruit dans sa maison, c’est dans l’intention de laisser dormir ses enfants. En conséquence, peu après le coucher du soleil, toute la communauté se préparait généralement à se mettre au lit, et le silence universel prêtait au son de la cloche de neuf heures une imposante solennité. La bonne compagnie, à cette époque, déjeunait à six heures, dînait à midi et prenait le thé à six heures du soir. Mais un thé prié, parmi les gens réguliers et laborieux, avait ordinairement lieu une heure plus tôt, parce que chacune des invitées avait des enfants à coucher et autres soins domestiques à remplir ; et comme dans ces temps de simplicité, on invitait les gens parce qu’on désirait les voir, la réunion avait lieu à trois heures et se prolongeait jusqu’au coucher du soleil, heure à laquelle chaque matrone roulait son tricot et s’en retournait paisiblement chez elle.

Bien que Newport, à cette époque reculée, ne fût pas sans quelques familles affichant le luxe et la splendeur, parcourant le pays dans de magnifiques voitures armoriées et ayant des domestiques en grand nombre, cependant là, comme partout dans la Nouvelle-Angleterre, la grande majorité menait l’existence simple et laborieuse des anciens temps, alors que le travail et l’intelligence, se donnant la main, vivaient ensemble en meilleure harmonie qu’on ne les a peut-être jamais vus faire depuis.

Notre scène s’ouvre dans la grande cuisine où se tient habituellement la famille Scudder. Je sais que nos délicats modernes s’imaginent que la pièce où ont lieu les opérations culinaires indispensables à une famille doit nécessairement être un endroit malpropre et peu confortable, mais cela vient de ce qu’ils ignorent les prodiges qu’opère journellement cette femme de ressource dont nous avons ci-dessus énuméré les talents.

La cuisine d’une matrone de la Nouvelle-Angleterre était son palais, son orgueil. Elle avait pour habitude d’y produire les plus grands résultats avec le moindre dérangement possible, et ce que pouvait une autre femme, mistress Scudder l’accomplissait par excellence. Là, tout semblait toujours fait et jamais ne se faire. La cuisson du pain et le savonnage, ces ennemis formidables de la tranquillité des familles étaient achevées dans ces deux ou trois heures matinales pendant lesquelles nous nous livrons à un dernier somme ; et le linge qu’on voyait flotter au vent par-dessus le mur de la cour, les lundis matin, révélait seul qu’avait eu lieu la redoutable solennité d’un blanchissage.

Le déjeuner s’y dressait comme par enchantement ; puis, en un clin d’œil, fourchettes, cuillers, couteaux, propres et brillants, étaient remis à leur place, l’air aussi innocents, aussi indifférents que s’ils n’avaient jamais servi, et n’eussent jamais dû servir.

Le plancher.... mais vous vous rappelez sans doute le plancher de votre grand’mère, avec ses planches immaculées, recouvertes du sable le plus fin et le plus blanc ; vous vous rappelez la grande cheminée occupant tout le fond de la cuisine, vaste caverne dans chaque coin de laquelle se trouvait un confortable siége assez éloigné pour qu’on pût y jouir du joyeux petillement d’un grand feu de bois.

Sur un dressoir étaient rangés quantité de plats et d’assiettes d’étain toujours brillants comme de l’argent, et à côté du feu un commode banc de bois à dossier s’offrait à des gens trop peu accoutumés au luxe pour regretter l’absence d’un coussin. Oh ! cette cuisine du bon vieux temps, la cuisine propre, vaste, originale, confortable de la Nouvelle-Angleterre ! Qu’est-ce qui y a déjeuné, diné ou soupé, et n’a pas conservé le souvenir de son bon ordre en tout temps, de sa chaleur en hiver, de sa fraîcheur en été ? La marque de midi de son plancher avait marqué nos jours les plus heureux ; au moyen de cette marque nous corrigions les écarts de la vieille horloge, dont le tictac solennel nous semblait la mystérieuse prophétie de joies futures. Comme on y rêvait pendant le crépuscule d’hiver, alors que les chandelles n’étaient pas encore allumées, que les cricris chantaient autour du noir foyer, et qu’à la lueur des langues de flamme, de grandes ombres mouvantes se dessinaient sur le mur, tandis que la grand’mère s’endormait sur son tricot, que le chat faisait ronron et que le vieux Rover, couché devant le feu, ouvrait tantôt un œil, tantôt l’autre sur le groupe de famille ! Que nos maisons plafonnées ne nous fassent pas oublier la cuisine de nos grand’mères !

Mais revenons à notre sujet, c’est-à-dire à la cuisine particulière de mistress Katy Scudder, qui vient de mettre dans le four, placé auprès de la cheminée, de merveilleux gâteaux, pour la composition desquels elle jouit d’une haute réputation. Elle a examiné et déclaré réussi un gâteau préparé pour la circonstance, qui, comme de coutume, est cuit juste à point, ni trop ni trop peu. Le salon a été ouvert et chauffé, on a secoué amicalement les rideaux blancs comme on dit bonjour à des amis, car vous saurez que, si propre que soit notre cuisine, nous sommes gens comme il faut, et nous avons quelque chose de mieux à offrir à la compagnie. Notre salon a une jolie table d’acajou verni et six fauteuils également en acajou ; le sable frais qui couvre le plancher est dentelé en petits festons comme ceux que tracent les vagues sur la plage, et dans l’une des encoignures est un buffet dont les portes de verre laissent entrevoir les magnificences du thé de cérémonie. C’est une douzaine de tasses en véritable porcelaine de Chine, que Georges a achetées à Canton et fait marquer à ses initiales et à celles de sa femme réunies ; un petit pot à crème en argent qui s’est transmis dans la famille de génération en génération ; des petites cuillers d’argent et des plats de Chine pour les gâteaux, qui tous ont été soigneusement essuyés avec des serviettes filées par mistress Scudder.

Celle-ci, ayant achevé tous ses préparatifs, s’essuie maintenant les mains dans la cuisine, tandis que sa fille, la douce Marie, est debout dans le passage, le soleil couchant dorant de ses reflets ses cheveux châtain-clair. C’est une petite figure, en jupon de laine rayée, avec un pardessus blanc ; elle tend la main, elle appelle d’un ton caressant, et bientôt une colombe de Java vient se percher sur son doigt ; nous, qui avons vu des tableaux, nous songeons, en regardant ce jeune visage avec ses lignes régulières, l’expression à demi enfantine de sa bouche charmante et je ne sais quel air général de pureté et de simplicité, nous songeons à quelque vieille peinture de la Vierge adolescente. Mais mistress Scudder, je vous en réponds, est à mille lieues d’avoir de ces idées papistes. Je ne crois pas qu’on pût lui faire une plus sensible injure qu’en parlant ainsi de sa fille. Elle n’avait jamais vu de peinture de sa vie, par conséquent Marie n’eût pu lui en rappeler aucune ; en outre, il était évident que la colombe, quelle qu’en fût la raison, n’était pas dans ses bonnes grâces, car elle dit d’un ton mécontent :

« Allons, allons, Marie ! Ne reste pas là à niaiser avec cet oiseau, il est plus que temps de nous habiller. » Marie, rougissant jusqu’à la racine des cheveux, donna une petite secousse à l’oiseau, qui s’envola et disparut entre les fleurs roses des pommiers. Et maintenant que Marie et sa mère sont chacune dans leur chambre, occupées de leur toilette, tandis que la porte est fermée et que personne ne peut nous entendre, nous allons vous parler de Marie.

Notre pauvre petite héroïne n’était point de ces demoiselles que forment les pensionnats d’aujourd’hui et que nous voyons en négligé de soie chatoyante, au milieu d’une agréable profusion de bijoux, de rubans, de colifichets, de dentelles et d’adorateurs, discourir à perte de vue sur tous les sujets imaginables. Quoique sa mère valût un monde à elle seule pour l’énergie et la « ressource, » et qu’elle eût dépensé sur cet unique objet de ses affections, en vigueur, en soins et en bons enseignements, de quoi suffire à seize enfants, le résultat n’était pas de nature à être fort apprécié de nos jours. Marie ne savait ni valser, ni polker, ni baragouiner en français, ni chanter des romances italiennes ; mais il faut néanmoins que nous vous disions quelle avait été son éducation et en quoi consistaient ses talents.

Eh bien donc, elle savait lire et écrire couramment dans sa langue natale. Elle savait filer sur le grand et le petit rouet, et les armoires étaient pleines de serviettes, de nappes, de draps et de taies d’oreiller qui attestaient l’habileté de ses petits doigts. Elle avait façonné plusieurs canevas d’une si rare beauté, qu’on les avait encadrés ; ils étaient suspendus dans les différentes pièces de la maison, étalant aux yeux une infinie variété de dessins à l’aiguille admirablement exécutés. Marie excellait à coudre et à broder, à tailler et à ajuster les vêtements avec une adresse tranquille qui surprenait son énergique mère. Celle-ci ne pouvait comprendre qu’on fit tant de choses avec si peu de bruit. Bref, pour tous les soins du ménage, c’était une vraie fée, dont le savoir semblait infaillible et inné ; et, soit qu’elle lavât ou repassât le linge, qu’elle fît un pain au beurre ou préparât une compote, sa douce beauté semblait colorer de poésie toute la prose de la vie.

Il y avait néanmoins chez Marie quelque chose qui la distinguait des autres jeunes filles de son âge. Elle tenait de son père un caractère méditatif et réfléchi, disposé à l’exaltation morale et religieuse. Née en Italie, sous la douce influence d’un ciel splendide et plein de visions, à l’ombre des cathédrales, où les saints et les anges vous sourient dans un nimbe de nuages, du haut de chaque arceau, elle aurait pu, comme sainte Catherine de Sienne, voir des apparitions bienheureuses dans les nuées ou une colombe aux ailes argentées descendre vers elle pendant ses prières ; mais elle s’était développée dans l’atmosphère claire, nette et froide de la Nouvelle-Angleterre, elle avait été nourrie de sa théologie abstraite et positive ; ses dispositions religieuses prirent un autre tour. Au lieu de se prosterner dans des extases mystiques au pied des saints autels, elle avait lu et médité des traités sur la volonté, elle avait écouté avec une ardente attention son guide spirituel, le docteur Hopkins, développer les théories du grand Edwards sur la nature de la véritable vertu1. En vraie femme, elle avait saisi la subtile poésie de ces abstractions sublimes qui traitaient de l’inconnu et de l’infini, qui lui parlaient de l’univers, de son grand architecte, de l’humanité et des anges comme d’objets d’une contemplation intime et quotidienne. Son maître, l’esprit le plus grand, le cœur le plus simple qui fut jamais, s’étonnait souvent de l’aisance avec laquelle cette belle jeune fille parcourait ces hautes régions de l’abstraction, devinant quelquefois, par la netteté singulière d’un esprit privilégié, les conclusions auxquelles il était arrivé par une longue suite de raisonnements. Parfois, quand elle tournait vers lui sa figure enfantine et sérieuse pour lui faire une réponse ou lui adresser une question, le digne homme tressaillait, comme si un ange lui eût apparu. Sans s’en rendre compte, il semblait souvent la suivre, comme Dante suivait des yeux Béatrix remontant les cercles des sphères célestes.

Lorsque sa mère le questionnait avec inquiétude sur l’état spirituel de sa fille, il répondait que c’était une enfant d’une étrange suavité de nature et d’un génie singulier. Sur quoi Katy reprenait avec orgueil que c’était tout le portrait de son père. Il est bien rare qu’une femme positive soit raffinée et exaltée par un amour réel, mais alors que cela arrive, il est touchant de voir combien la mort même est impuissante à éteindre cette affection : car la mère retrouve dans l’enfant une sorte de mystérieuse possession du père.

Marie était réellement une épreuve féminine de la nature de son père. L’esprit intérieur qui l’animait était celui qui fait les poëtes et les artistes ; mais l’air froid et piquant de la Nouvelle-Angleterre cristallise les émotions en idées et contraint plus d’une âme poétique à ne manifester ses tendances que dans la vie pratique.

La rigide discipline théologique de la Nouvelle-Angleterre est plus faite pour engendrer la force et la pureté que pour donner la joie. Bien qu’elle dût ennoblir, exalter une nature grave et sensible, elle était peu propre à la rendre heureuse.