La Fille de l'amiral. Traduit de l'anglais de Mistress Marche ["sic"] par L. Sevestre

De
Publié par

H. Casterman (Tournai). 1865. In-18, 215 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : dimanche 1 janvier 1865
Lecture(s) : 28
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 214
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

COLIECTIGN A 1 FRANC.
LA FILLE
DE L'AMIRAL
PAR
L. SEVESTRE.
PARIS
CinUAHIUE DE P.-M. LAROCHE,
ntne Bonaparte, 66.
LEIPZIG
L A KITTLER, COMM1BSI0NNAIRF t .
Querstrasse , S4<
H. C A STEEMAN
TOURNAI.
ÏÏJB Enmoas jf.nnafi'îf.
LA FiL^i" émEàMmAk.
LES ROMANS HONNÊTES.
1. Un Voyage de noces, ou Luther et sa fiancée, par DE BOLAHDES.
2. Le Château dé "Wildenborg, par DE SAIHT-GENOIS.
3. Margherita Pusterla, par CÉSAR CAKTU.
4. Raynaldo etSeîima, parMÉLAHiEVAHBiEnviiET.
8. Robert, "épisode de l'année 1848.
6. La Femme du Sous-Prefet, par LA B«DE CHABABSES.
7. Scènes villageoises du pays delaGueldre,parCRE«ER.
8. L'Esprit frappeur, par BROWKSOU.
9. Le Chapelain de la Rovella, par G. CARCAHO.
10. L'Esclave, par la comtesse DROHOJOWSIU.
11. Sous le chaume, par Mmc la comtesse B. DE IA TOUR DO PU».
12. Jean l'ivoirier, par B. DE NAVERY.
13 Philippe Raimbaut, par BOUX-FERRAKD.
14. 'Pauvre Jacques, par MARY.
15. L'Ambition de Tracy, par le vicomte DE MARICOURT.
16. Fanchonnette, par L. PICHARD.
17. Janine, par BOUX-FERRAHD.
18. L'Esprit du Château de Xhenemont, par CHRISTIAN.
19. Le Manuscrit du vicaire, par J. DE TODRHEFORT.
20. Lucy. — Treche, par W" MARIE EMERY.
81. La Maison maudite, par C. GUEHOT.
22- La Famille Molandi, par le vicomte DE LA MORRE.
23. Nouvelles hist. de l'anc. Flandre, parE. DEBOSCHCRAVI,
' 24. Les Empoisonneurs, par C. GUEKOT.
25. La Zingara calabraise, par le vicomte DE MARICOURT.
26. Deux intérieurs, par la B"DE CHABAÎINES.
27. Simples Récits, par AYMÉ CÉCYL.
28. L'Anneau impérial, par PIERRE BIOS.
29. Luisa et Mercedes, par ESCIJDERO.
30. Six Nouvelles, par le comte CÉSAR BALBO.
31. Les chemins verts, par A. DE LASTBÉNIE.
32. La ligne droite, par URBAIN DIDIER.
33. Une nuit en chemin de fer, par A. DESVES.
34. Les Héritages, par BOUX-FERRAHD.
35. G-abrielle, par PAULINE L'OLIVIER.
36. Roses et Soucis, par Mlle V. NOTTRET.
37. Un Mariage en 93, par THIL-LORRAIK.
38. L'Enfant prodigue, par BAOEL DE NAVERY.
39. Contes d'Automne, par MICHEL AUVRAY.
40. Florien ou l'enfant du siècle, par MICHEL.
41. Dans la Campine, par Auc. SNIEDEHS. •
42. La Feuille de trèfle, par ALFRED D'AVELINE.
43. Les Jeunes filles, par AY»E CÉCYL.
44. Trois mois au château, par MARIE E*ERY.
i'o. Aux Champs, par URBAIN DIDIER
46. Blanche de Montlhery, parC.GcEsoT.
47. La Fille de l'amiral, par L. SLVESTRL.
48. Deux Ménages, par ROUX-FERRAÎID. -
(Jettecollection t'enrichit chaque mois de deux volumes nouveaux.
LA FILLE
DE L'AMIRAL
TRADUIT DE LANGLAIS
De Mistress MARCHE
■ p»v "L. S* V »â.T*R E.
PARIS
II ORAl RIE DE P.- M. LAROCHE,
Rue Bonaparte. 66.
"* LEIPZIG
L. A. KÏTTLER, COMMISSIONNAIRE,
Querstrasse. 34.
H. CASTERMAN
TOURNAI.
1805
LA
FILLE DE L'AMIRAL.
PREMIÈRE PARTIE.
I
A l'extrémité du village de Middleton , sur la fron-
tière occidentale du Wiltshire, s'élève une maison de
briques rouges fort jolie, quoique un peu ancienne ; les
portes, les fenêtres, les angles des murs sont ornés de
frises en pierres de taille ; le toit est décoré de balus-
trades et de vases de même matière.
Il y a dans ce style quelque chose d'agréable et
d'imposant ; on aime ces grandes portes chargées d'or-
nements , ces perrons de pierre , cette quantité de
fenêtres longues et étroites, la solidité des construc-
tions en brique. La stabilité apparente de ces édifices
imprime l'idée d'une stabilité semblable dans la posi-
tion, la fortune et les habitudes de ceux à qui ils
appartiennent, idée qui ne s'attache pas toujours aux
constructions classiques de fonte et de ciment qui
caractérisent notre architecture moderne.
6 PBEMIÈRE PAKTIE.
Dans les endroits un peu éloignés de la métropole,
cette impression de stabilité n'est pas tout à fait illu-
soire. Même dans ce siècle de changements incessants,
d'attachements passagers, de plans et de projets qui
se succèdent rapidement, on peut trouver encore quel-
ques individus qui, à tort ou à raison, conservent leurs
affections locales dans toute leur force, s'attachent avec
un mélange d'amour et de respect au séjour de leurs
ancêtres, au berceau de leur enfance, honorent avec
un pieux sentiment ces antiques appartements où leurs
parents commandaient naguère avec cette dignité grave
qui sied si bien aux cheveux blancs dont on n'a point
la faiblesse de rougir. Pour eux, le génie du lieu hante
encore les allées, les charmilles, les parterres, et ils
repoussent de tout leur pouvoir cet esprit d'innovation
qui, sous le nom de progrès, sacrifie tous les souvenirs
du passé aux convenances et aux commodités du pré-
sent, faisant bon marché de nos jouissances morales
quand il s'agit de les sacrifier aux jouissances maté-
rielles.
La maison que j'ai entrepris de décrire était, dans ce
genre, un spécimen des mieux conservés. Elle s'élevait
au milieu de jardins, de cours et de pépinières, où
toutes les traces d'une autre époque avaient été soi-
gneusement respectées. Sur le devant était une cour
bordée de chaque côté d'ormes majestueux, et coupée
au milieu par une large allée sablée destinée, sans
doute, aux chevaux et aux voitures, mais si parfaite-
ment ratisée, que les y laisser passer eût paru presque
une profanation ; de chaque côté régnait un gazon si
bien fauché, qu'on eût dit un tapis de velours, et la
PREMIERE PARTIE. /
main du jardinier était si aclive, son soin si vigilant,
que les feuilles tombées semblaient disparaître à me-
sure. En face de l'entrée de cette cour, un beau perron
de pierre conduisait à une lourde porte en chêne sculpté,
par laquelle on pénétrait dans la maison, et de chaque
côté s'étendait une longue suite de fenêtres , percées
certainement avant que l'impôt nous eût enseigné l'éco-
nomie de la lumière, entre autres économies bonnes
et mauvaises.
Le derrière de la maison me plaisait encore davan-
tage ; là se trouvait un jardin d'un genre qui m'a tou-
jours charmé ; c'était une ravissante confusion d'allées,
de parterres, de bosquets, d'arbres fruitiers, de vignes ;
puis des fontaines et de clairs viviers où se jouaient
de grosses carpes qui venaient sur le bord chercher la
nourriture que leur tendaient les deux plus belles
mains qui aient jamais daigné prendre un semblable
soin.
Il faut excuser la loquacité d'un vieillard : je ne puis
poursuivre ce récit sans m'arrêter au souvenir de ces
beaux jours de paix, d'innocence et de bonheur. Pour-
quoi me faut-il maintenant parcourir seul ces allées
silencieuses , rappeler les ombres fugitives du passé
et tâcher de former une histoire de mes souvenirs et
des souvenirs de ce qui m'était cher?
Cette antique demeure, si délicieuse à mon avis,
appartenait, dans ce temps-lb, au vice-amiral Thor-
nhaugh; il l'habitait avec sa fille unique, la belle, la
charmante Inez ; il était veuf depuis longues années.
Je me disais souvent que je ne savais lequel était plus
en harmonie avec ce séjour et l'embellissait davantage,
8 PREMIÈRE PARTIE.
ou le vieil amiral ou sa jolie fille : l'un avec sa tournure
martiale et imposante, son visage sévère hâlé par les
vents, sillonné par les batailles, et dont la couleur
basanée était encore rehaussée par la chevelure blan-
che comme la neige qui l'encadrait-; l'autre avec cette
taille souple et légère, ces traits délicats et expressifs,
ces grands yeux noirs perçants, ces cheveux plus som-
bres et plus luisants que ne le fut jamais l'aile du
corbeau, ce sourire, ces gestes enchanteurs, cette voix
douce et harmonieuse, ce petit air espiègle et décidé.
Miss Thornhaugh ne ressemblait pas aux autres
jeunes Anglaises": sa mère était Espagnole; c'était
une fort belle personne que l'amiral avait épousée à
Valence ou à Séville, et qu'il avait ramenée avec lui
en Angleterre, où elle mourut peu de temps après.
Tout le monde disait que sa fille lui ressemblait beau-
coup ; le fait est qu'elle n'avait pas ce teint blanc et
rose qui est une des beautés de nos jeunes filles ; le
sien avait plutôt quelque chose d'un peu olivâtre qui
ne plaît pas h tout le monde, mais sa peau était unie
comme le plus beau marbre ; sa taille avait quelque
chose d'ondoyant et de délicat que je ne saurais décrire,
une sorte de souplessse gracieuse que je n'ai jamais
rencontrée chez aucune autre. Ses pieds et ses mains
étaient d'une forme si parfaite, qu'ils semblaient plutôt
l'ouvrage de l'art que celui de la nature. Elle s'habil-
lait d'une manière qui lui était tout à fait particulière,
portait du blanc ou du noir plutôt que de la couleur,
et n'était pas pincée et ajustée dans ses vêtements,
comme les jeunes élégantes qui venaient quelquefois
la visiter. Elle portait quelquefois un riche bracelet ou
PREMIÈRE PARTIE. 9
une chaîne d'or ; mais elle ne mettait jamais rien dans
ses cheveux qu'elle tressait et tournait autour de sa
tête d'une façon originale que je trouvais charmante ;
quelquefois elle s'enveloppait dans une grande mantille
de légère dentelle :• c'était une mode qui lui venait de
sa mère, ainsi que le patron de son joli soulier de
satin noir.
Miss Thornhaugh était pleine de gaieté et de bonne
humeur, mais légère et capricieuse comme un oiseau.
Elle ne se mettait jamais beaucoup en peine de ce que
pensaient ou faisaient les autres, et suivait ses idées
avec un peu d'obstination peut-être; mais cette obsti-
nation était si gentille, que je ne pouvais pas la lui
reprecher. Je ne la vis jamais offenser qui que ce fût ;
malgré sa légèreté et son insouciance, elle était excel-
lente pour tous ceux qui avaient besoin de sa bienveil-
lance. Une parole dure, un mot de colère, ne sortirent
jamais de cette belle bouche pendant les longues années
que je l'ai connue. Quelques-uns lui reprochaient d'être
coquette^ mais je crois que c'était pure jalousie. Elle
riait et causait, il est vrai, avec les jeunes gens, mais
tout cela si innocemment, que je n'y trouvais aucun
mal. Puis elle avait un coeur si chaleureux ! comme
elle aimait le vieil amiral, son père! Quant à lui, il
l'adorait ; il l'aimait comme la prunelle de ses yeux ;
elle était la lumière qui éclairait ses pas, une source
de joie pour son âme. Les traits du vieillard, auxquels
la sévérité du gaillard d'arrière avait laissé une dignité
froide qui allait presque jusqu'à la dureté, prenaient
à son approche une douceur extraordinaire; sa voix,
qu'aucun de nous ne pouvait entendre sans une sen-
10 PREMIÈRE PARTIE.
sation indéfinissable aussitôt qu'elle s'élevait un peu,
prenait, en lui parlant, les plus tendres inflexions.
Quant à lui refuser rien de ce qu'elle pouvait désirer,
ou à trouver à redire à quoi que ce fût qu'il lui plût
de dire ou de faire, cela n'était jamais entré dans la
tête de l'amiral. La jeune fille se faisait un jeu de ses
manies, dont quelques-unes étaient pourtant bizarres
et assez obstinées ; d'un sourire, elle désarmait ses
colères les plus terribles. Elle le cajolait pour lui faire
faire ses volontés, ce qui était impossible à toute autre
personne. Elle babillait, le caressait et le pliait à ses
désirs, comme j'ai -vu quelquefois une délicate enfant
tourmenter, caresser et tyranniser un dogue énorme
et un peu hargneux, auquel personne ne se souciait
de parler. La comparaison est peu respectueuse,, mais
elle est bien juste.
II
Ils vécurent ainsi dans la grande maison de Middie-
ton, faisant des visites et donnant de» dîners h toute
la haute société du voisinage ; ne manquant ni un bal
ni un tir à l'arc, jusqu'à l'époque où miss Thornhaugh
atteignit, je crois, sa dix-neuvième année ; alors arriva
le changement auquel je m'attendais : Inez fut fiancée.
Il y avait un jeune officier de marine qui était un
grand favori de l'amiral, et celui-ci m'avait dit plusieurs
fois que jamais un autre qu'Henry Vivian ne serait le
mari de sa fille chérie. Henry était un homme selon
son coeur ; un garçon franc, honnête, sensé, brave
PREMIÈRE PARTIE. il
comme un lion ; le meilleur officier qu'il connût au
service de Sa Majesté, et jamais il n'accepterait un
autre gendre. Je me disais que les projets de ce genre
réussissent rarement, et que les qualités que je viens
d'énumérer n'étaient peut-être pas précisément celles qui
pouvaient fixer le coeur d'une élégante jeune fille. Heu-
reusement le bon amiral avait la prudence de garder
ses projets pour lui, si bien que sa maligne fille n'eut
pas la tentation de songer à les traverser ; et, lorsque
le capitaine Henry Vivian parut enfin, je le trouvai si
charmant, que je commençai à espérer que mon vieux
maître ne serait point désappointé.
Le capitaine Vivian était tout ce que l'amiral en avait
dit, un excellent et habile officier, vif, plein de sens et
de coeur et possédant cette franchise qui, selon moi,
sied si bien à nos marins. Mais le temps n'est plus où
ces qualités étaient gâtées par une brusquerie et une
rudesse qui ne pouvaient plaire à des femmes d'un goût
délicat. Le capitaine Vivian était le type du parfait
gentleman; jamais petit-maître des gardes ne fut plus
recherché dans ses vêtements, plus élégant dans ses
manières. Cependant cette recherche et cette élégance
ne pouvaient cacher la simplicité naturelle du caractère
le plus droit et le plus affectueux que j'aie jamais
connu. Le déguisement, la prétention, le calcul, étaient
également étrangers à Henry Vivian, et auraient paru
incompatibles avec le regard si pur de ses beaux yeux"
bleus, le son harmonieux de la voix la plus agréable
qui fût au monde.
11 vint à Middleton visiter le plus ancien et le plus
cher ami de l'amiral Vivian, son père défunt; est-il
12 PREMIÈRE PARTIE.
besoin de dire qu'il se prit d'une vive passion pour
miss Thornhaugh? Je n'aime pas ce mot de passion;
car je crois que la passion est toujours égoïste ; l'atta-
chement du jeune marin était trop dévoué, trop ardent,
pour n'être que de l'affection, mais il en avait la géné-
reuse pureté. Son amour ne se manifestait guère par
ces jalousies, ces caprices, cette tyrannie qu'on m'avait
appris à regarder comme les signes distinctifs de cette
passion lorsqu'elle a atteint son apogée; mais, s'il eût
été nécessaire, il eût travaillé toute sa vie pour l'en-
tourer de jouissances; il se serait exposé à toutes les
intempéries des saisons pour qu'elle pût reposer sur
le duvet ; il aurait bravé sans sourciller le danger, la
souffrance, la mort, pour lui épargner le plus léger
chagrin. C'était la tendresse dévouée d'un coeur sincère
et aimant, rehaussée par ce sentiment particulier d'ad-
miration et de respect avec lequel le marin considère
toujours une femme aimable, belle et distinguée.
Miss Thornhaugh n'était pas insensible à tout cela.
Elle parut bientôt aimer beaucoup le capitaine ; ils
étaient toujours ensemble dans ce charmant jardin. Il
ne se lassait pas de la suivre parmi ses fleurs et ses
oiseaux ; elle n'en semblait pas importunée, mais riait
et plaisantait comme elle faisait avec son père, seule-
ment d'une manière à la fois plus douce et plus mutine.
Elle eût séduit le coeur du plus froid des philosophes,
celui d'Henry Vivian était à ses pieds.
Je les vois encore, par un beau soir d'été, se prome-
nant dans le jardin avec l'amiral; je me disais qu'ils
feraient un couple charmant, et je crois qu'en effet tout
fut arrangé ce jour-là. L'amiral fut appelé par le jardi-
PREMIÈRE PARTIE. 13
nier; alors Henry, prenant une des blanches mains de
la jeune fille dans les siennes, la conduisit vers une
treille ombragée par une vigne luxuriante dont la fleur
embaumait les airs ; ce fut là qu'il lui déclara son
amour, là que d'une voix émue il confessa la passion
qui pouvait seule l'autoriser à élever ses voeux jusqu'à
une beauté si parfaite, jusqu'à un mérite si fort au-
dessus du sien. Il n'était, il le savait bien, qu'un enfant
de l'Océan ; il n'avait pas le savoir, l'esprit, l'élégance
des autres hommes ; il n'avait à lui offrir que son ado-
ration, son âme et sa vie (il aurait pu ajouter : et une
très-jolie fortune). Les joues d'Inez étaient cramoisies ;
elle était trop confuse pour pouvoir répondre ; mais
son visage en disait assez, et bientôt il la remercia avec
transport de ce qu'elle ne lui avait pas dit.
Je ne pense pas que miss Thornhaugh se fût préci-
sément éprise du capitaine Vivian ; mais quoiqu'elle eût
beaucoup d'imagination, elle n'était pas sottement roma-
nesque ; touchée et satisfaite de l'attachement d'un sem-
blable coeur, elle consentit avec joie à un engagement
qui devait l'introduire dans la vie réelle sous des aus-
pices si favorables. Elle n'avait aucune des idées fausses
qu'on eût dû attendre d'une jeune fille élevée comme
elle l'avait été; son père lui avait fort heureusement"
transmis quelque chose de sa raison et de son énergie.
L'engagement une fois pris, miss Thornhaugh n'eut
ni maux de nerfs, ni inquiétudes, ni hésitation ; elle
n'envisageait la vie ni comme un paradis de passion
ni comme un enfer de désappointement; elle n'ima-
ginait pas que même l'affection prévoyante du capitaine
Vivian pût la préserver d'une certa'ine part de chagrins
14 PREMIÈRE PARTIE.
et de soucis, mais avec celte protection elle était prête
à leur faire face courageusement; elle se promettait
beaucoup de bonheur dans sa société, mais il n'y avait
pas dans sa tête la moindre exaltation.
Quant à lui, il était moins raisonnable. Son amour
était de ceux qu'on traite de folie quand les perfection s
de l'objet aimé ne les justifient pas. Mais je n'essaierai
pas de décrire ses transports à l'idée de posséder cette
charmante fille. Sa passion se trahissait dans ses gestes,
dans ses manières, et leur donnait une gaucherie ini-
maginable. Ce signe infaillible d'un véritable attache-
ment excitait parfois miss Thornhaugh à exercer son
talent pour le tourmenter d'une manière que je voyais
avec peine. Elle, qui était la bonté même envers tout
le monde, se montrait souvent impitoyable envers cet
ami si dévoué ; mais cela n'arrivait jamais en présence
de son père. L'amiral était si enchanté du capitaine
Vivian, que l'amour même qu'il portait à sa fille sem-
blait pâlir auprès de cette affection, et je suis certain
que, s'il l'eût prise en flagrant délit de quelques-uns de
ces petits actes de tyrannie, il le lui eût fait payer cher.
Leur engagement devint bientôt le sujet de toutes
les conversations ; on s'occupa du contrat. Le capi-
• taine Vivian faisait de fréquentes visites à Middleton,
ou plutôt il ne s'en éloignait guère. Après une de ces
courtes absences, il revint accompagné, d'après le désir
de l'amiral, par son intime ami, M. Lawrence Hervey.
Lawrence et le capitaine Vivian étaient amis d'en-
fance. La même affection, quoique moins vive peut-
être, avait existé entre leurs parents. Les jeunes gens
furent élevés ensefnble tant que les circonstances le
PREMIÈRE PARTIE. 15
permirent ; puis le goût très-prononcé qu'Henry mon-
trait pour la marine et l'aversion de Lawrence pour
cette profession les forcèrent à se séparer ; mais la dis-
tance ne parut affaiblir en rien leur mutuel attachement.
Habitué à partager avec Lawrence toutes ses pensées,
tous ses sentiments, Henry était impatient de le pré-
senter à sa charmante fiancée, et l'amiral, qui s'appli-
quait à prévenir tous ses désirs, s'était empressé d'in-
viter M. Hervey.
Je crois qu'on ne vit jamais deux êtres plus dissem-
blables en tous points que nos deux amis : Vivian, créé
pour l'activité, avec des gestes vifs et animés, un visage
expressif d'un coloris plein de chaleur ; Lawrence,
grand, pâle, avec un air de langueur; des traits d'un
contour délicat, mais d'un caractère fortement accusé ;
un front réfléchi, presque mélancolique, ombragé de
cheveux noirs ; un regard calme, mais suffisamment
expressif lorsqu'il parlait; une voix très-douce et un
tranquille sourire plein de sentiment. Je remarquai
aussi l'extrême beauté de sa main qui ajoutait singu-
lièrement à la grâce de son extérieur; il n'était pas
si recherché que le capitaine Vivian ; il n'avait pas le
vernis d'un homme du monde, mais sa nonchalance
naturelle avait une sorte d'élégance qui n'appartenait
qu'à lui.
Le même contraste existait an moral : l'un ne vivait
que pour l'action, l'autre que opur la pensée. Tandis
que l'un suivait avec ardeur une profession brillante,
l'autre n'en avait suivi aucune, préférant à toutes les
tentations de l'avarice ou de l'ambition la satisfaction
de son goût pour l'étude. L'un vif et prompt, doué d'un
16 PREMIÈRE PARTIE.
bon sens qui lui enseignait comme par instinct ce qu'il
devait faire, réfléchissait peu, lisait encore moins et
agissait beaucoup ; l'autre, doué d'un esprit fin et obser-
vateur, réfléchissait beaucoup, lisait immensément et
ne faisait rien. Sur quelques points ils se ressemblaient
cependant : ils étaient également éloignés de tout ce
qui était étroit, égoïste et intéressé; également exempts
de ces habitudes irrégulières, trop communes chez les
hommes du monde.
Ils arrivèrent tard. Les bougies étaient déjà allumées
dans le salon ; un bon feu flambait et pétillait dans la
cheminée. Miss Thornhaugh me parut excessivement
réservée ; cependant je crus voir dans les coins de sa
bouche l'apparence d'un sourire, quand le capitaine,
avec un peu trop d'empressement, un peu trop d'em-
phase peut-être (l'amour sincère rend rarement gra-
cieux), présenta son ami aux longues jambes, qui, de
son côté, paraissait très-calme et très-froid. L'amiral,
qui, heureusement, ne voyait rien de toutes ces petites
gaucheries, accueillit M. Hervey avec sa cordialité
habituelle.
— Avez-vous fait longue route aujourd'hui, capi-
taine Vivian? demanda Inez après les premiers com-
pliments.
— Nous venons de Londres à quatre chevaux, ré-
pondit tranquillement Lawrence.
— Sans doute, reprit l'amiral, Henry n'est pas homme
à perdre du temps en chasse. Toutes voiles dehors!
Hein ! Combien de noeuds à l'heure?
— Vraiment, monsieur, je n'ai pas compté.
— Dix ou douze milles à l'heure, dit Lawrence. Le
PREMIÈRE PARTIE. 17
capitaine Vivian avait la baguette d'un enchanteur ; les
chevaux volaient comme si leur impatience eût égalé
la sienne.
— Je ne puis concevoir, capitaine Vivian, pourquoi
vous vous pressez ainsi, dit la jeune fille ; le sage ne
se hâte jamais.
Elle allait continuer sur ce ton ; mais son père était
là. Elle baissa les yeux et prit l'air innocent et doux
d'un agneau.
Le thé vint et circula à la ronde. Miss Thornhaugh
ne le faisait jamais ; c'était dommage peut-être. L'amiral
tenait trop à la discipline pour admettre l'intervention
d'une femme dans la tenue de sa maison; Inez passait
sa vie dans l'oisiveté. C'était peut-être aussi un peu ma
faute. J'avais été le secrétaire de l'amiral, et, lorsque
son amitié me donna place à son foyer, le désir de
lui être utile m'avait fait prendre le rôle de son maître-
d'hôtel.
Rien de plus charmant que la gaîté d'Inez pendant
le thé; rien de plus enchanteur que le sourire qu'elle
adressait tantôt à son père, tantôt au capitaine Vivian,
tantôt à son ami. Le capitaine semblait ne pouvoir la
quitter des yeux, et elle en paraissait quelquefois im-
patientée; si leurs regards se rencontraient, elle détour-
nait les siens presque dédaigneusement; peut-être sa
délicatesse était-elle offensée de ce que cette adoration
se montrait si ouvertement en présence d'un étranger.
Quant à cet étranger, il l'examinait aussi avec un
grand, un profond intérêt; mais, à ma grande surprise,
il ne paraissait pas l'admirer beaucoup. C'était-le pre-
mier homme que j'eusse vu la considérer avec l'oeil
V, DE l'iU, 2
18 PREMIÈRE PARTIE.
d'un critique ; tous, en général, étaient tellement fas-
cinés par ses charmes, qu'il leur semblait impossible
de les analyser, bien moins encore de leur trouver
quelque défaut. Une fois ou deux, comme elle parlait
avec une sorte d'arrogance au capitaine Vivian, Law-
rence parut mécontent : puis, quand elle s'adressa à
lui-même avec cette politesse insinuante à laquelle
je ne croyais pas qu'un mortel pût résister, il répondit
très-sèchement.
III
Le lendemain, M. Hervey se promena longtemps seul
dans le jardin, et, quand Henry lui reprocha le stoïcisme
qui lui permettait de s'éloigner un seul moment de la
société d'une créature si charmante, il sourit tranquil-
lement et dit :
— Non, Henry, ne me souhaitez pas d'être enivré
aussi : c'est assez d'un à la fois ainsi privé de sa raison.
Elle est belle, elle est charmante ; vous avez en elle la
meilleure excuse pour ce" que je ne puis m'empêcher
d'appeler (je vous en demande pardon) une étrange
infatuation. Vous autres .amoureux, vous faites aux
gens de sang-froid l'effet que font les danseurs quand
on se bouche les oreilles, dans une salle de bal ; on
ne peut comprendre pourquoi ce mouvement, cette
agitation. Mais, ne vous fâchez pas, Henry (le capitaine
semblait piqué) ; à vous parler franchement, je vous
plains et je voudrais vous voir aimer un peu moins.
PREMIÈRE PARTIE. 19
— Peut-être l'aimé-je trop? dit Vivian avec un soupir;
du moins il va sans dire que je ne puis aspirer à être
payé d'un égal retour; mais l'adorer sans raison ni
mesure me paraît ce qu'il y a de plus raisonnable au
monde. Avouez, Lawrence, que c'est un ange.
— C'est une enchanteresse, du moins, dit Lawrence.
— Mais pouvez-vous trouver un défaut à cette char-
mante figure, à cette taille élégante? Ne riez pas de moi,
Lawrence. Les marins ne sont pas habitués à vivre au
milieu d'êtres si séduisants et ne peuvent avoir cette
froideur philosophique que je vous envie aussi peu que
vous pouvez m'envier mon heureuse passion.
Lawrence sourit encore, mais son ami ne s'en aper-
çut pas : l'amiral et sa fille venaient les joindre. Le
capitaine courul offrir son bras à Inez ; mais son air trop
soumis provoqua la malignité de la jeune fille : elle le
refusa.
— Non, non, laissez-moi jouir, pendant que je le
puis, de ma charmante liberté; pour l'amour de Dieu,
n'anticipons pas sur l'avenir. Monsieur Hervey, j'espère
que mon jardin vous plaît et que vous admirez le goût
avec lequel j'ai arrangé tous ces parterres. Vous êtes
botaniste, je suppose, car, s'il faut en croire le capitaine
Vivian, vous connaissez tout ce qu'il y a en l'air, sur
terre et sous terre. Nous autres marins, nous sommes
un brin superstitieux, nous sifflons pour faire changer
le vent, nous croyons au vaisseau-fajatôme, et nous ne
sommes pas éloignés de confondre la science avec la
magie. Heïn! capitaine Vivian?
Vivian parut déconcerté. Il n'était pas exempt de
quelque faiblesse de ce genre.
20 PREMIÈRE PARTIE,
— Si ce jardin est votre ouvrage,-miss Thornhaugh,
dit Lawrence pour détourner la conversation, je puis
vous complimenter sur vos connaissances : il est admi-
rablement arrangé.
— Bah! dit l'amiral, elle n'y entend rien. Je serais
bien fâché de la voir pâlir sur des liyres poudreux,
m'écorcher les oreilles avec des noms barbares et salir
ses jolies mains pour faire du jardinage. Elle distingue
un chou d'avec une rose : c'est assez pour la fille d'un
matelot.
— Rien de plus vrai, dit Inez en riant, tout cela est
l'ouvrage de notre vieux jardinier. Pour moi, je ne fais
que voltiger, inutile et oisive, comme un papillon ;
quelqu'un ajoutera peut-être aussi volage (en jetant
un regard sur Lawrence). Allons, capitaine Vivian,
pourquoi ne venez-vous pas à mon secours, comme
de coutume; pourquoi ne défendez-vous pas aussi
la cause du dolce far niente? Convenez qu'il fait nos
délices à tous deux, et que, contents .d'admirer les
beautés-de la nature, nous ne lui enlevons pas toufson
charme en l'analysant, en la disséquant, comme font
les philosophes.
— Ainsi vous ne faites absolument rien ? dit Lawren-
ce, que cela amusait.
— Absolument rien, et je n'ai pas envie d'en faire
davantage.
Elle avait pris le bras du capitaine Vivian, qui s'était
rapproché à son premier appel, et paraissait aussi heu-
reuse que lui. Il y avait un si grand charme dans son
sourire, une si douce gaîté dans ses yeux, que Lawren-
ce avoua plus tard que, dans ce momenl-là, il l'avait
PREMIÈRE PARTIE. 21
trouvée irrésistible. Cependant la situation de son ami
ne le satisfaisait pas encore.
— S'il veut assurer son bonheur, pensait-il, il devrait
moins aimer. Elle aurait besoin d'être dirigée ; elle a été
trop longtemps gâtée. Il faudrait que son amant prît un
certain ascendant sur elle : elle ne l'en aimerait que
mieux. Henry pourrait en faire tout ce qu'il voudrait
s'il n'était pas si follement épris. Est-il possible qu'un
homme de sens se livre si aveuglément à une enfant
volontaire et capricieuse? Le mariage est une affaire
grave ; on ne doit pas le traiter comme si ce n'était que
le commencement d'un roman. Elle sera maîtresse de sa
maison, mère de ses enfants. Comment peut-il flatter
tous ses caprices, satisfaire toutes ses fantaisies? Mais à
quoi bon raisonner avec un homme qui rêve? Cela ne
fait que le contrarier. Je voudrais cependant qu'il se fît
craindre et respecter un peu davantage.
Lawrence était blessé au vif quand il voyait le
capitaine Vivian déconcerté par les railleries de miss
Thornhaugh. Quelque spirituelle qu'elle fût, il lui sem-
blait qu'à la pbce d'Henry il n'aurait pas pris garde à
ses impertinences; mais son orgueil souffrait pour son
ami. Il était au supplice de le voir humilié devant elle ;
cela le rendait tellement irritable, qu'il finit par devenir
injuste et par prendre en mal, quand cela venait d'elle,
ce qui, chez toute autre personne, ne lui eût paru
qu'une innocente malice.
— J'avoue franchement, lui dit-il un jour après une
petite scène de ce genre, qu'à la place d'Henry je
romprais avec vous. Je ne croirai jamais qu'une femme
estime l'homme dont elle peut se jouer ainsi ; et, si vous
22 PREMIÈRE PARTIE.
ne l'estimez pas immensément, permettez-moi de vous
dire que vous manquez du discernement le plus vul-
gaire.
— Je me flatte de savoir apprécier, tout aussi bien
que les plus habiles, cet assemblage de rares perfec-
tions; mais, si le capitaine Vivian s'attend à ce que
je sois en adoration perpétuelle devant ses ineffables
qualités, je dis à son ami et je suis prête à lui dire à
lui-même qu'il se trompe.
—11 se trompe beaucoup en se plaçant ainsi vis-à-vis
des vôtres.
— Sans doute. D'autres sont plus modérés dans leurs
sentiments. Je sais bien que vous ne m'aimez pas,
monsieur Hervey, quoique je ne puisse imaginer pour-
quoi.
— Sûrement, dit Lawrence, qui ne put s'empêcher
de sourire, il est difficile d'imaginer pourquoi on n'ai-
merait pas une personne si parfaite.
— Je ne me crois pas sans défauts, quoi que vous en
puissiez penser; mais je déteste qu'on m'en parle. Mon
père ne m'en parle jamais; le capitaine Vivian ne m'en
aime que mieux ; ce serait dommage de m'en corriger
pour votre bon plaisir.
— Grand dommage sans doute ! Les défauts sont une
chose délicieuse dont le charme finit par échapper. Un
homme se lasse quelquefois d'être tourmenté, et, au
bout d'un certain temps, se refuse à accepter l'insou-
ciance pour la tendresse, l'indifférence pour l'affection.
Si j'étais femme, je crois que j'adorerais Henry. Être
choisi par lui, voir ce caractère ardent devenir près de
moi doux et timide comme celui d'une fille, non par
PREMIÈRE PARTIE. 23
faiblesse, mais par l'excès de son amour, cela me touche-
rait si vivement, que je ne voudrais pas me jouer d'un
semblable coeur'; je l'aimerais profondément, sérieuse-
ment, comme il le mérite. Reconnaissant la supériorité
de sa nature et de ses qualités, je n'aurais pas l'enfan-
tillage de vouloir les abaisser à mon niveau ; je cherche-
rais plutôt à faire honneur à son choix.
— C'est magnifique! En attendant, je me contenterai
d'étudier l'art de lui plaire. Quelle que soit mon igno-
rance sur d'autres points, vous conviendrez que j'en-
tends assez bien celui-là. Croyez-vous bonnement que,
si je m'en allais, d'un air grave, travailler à devenir par-
faite pour être digne de lui, cela lui plairait beaucoup?
Bah! vous êtes un enfant pour ces choses-là, tout sage
que vous êtes, avec votre air triste et mécontent. Nous
nous arrangerons très-bien si vous voulez nous laisser
tranquilles. Je suis en train de le dresser : il ira très-
bien quand il sera mis au pas, vous en conviendrez
vous-même. Je suis plus en état de conduire que
lui, et...
-r- Et iî est un grand sol! dit amèrement Lawrence.
Je vois que vous ne l'aimez pas. Si vous l'aimiez, vous
ne le traiteriez pas ainsi.
— Vraiment! Tant pis pour lui! Nous verrons si
on vous aimera davantage. Malgré toutes vos qualités,
monsieur Harvey, vous pourrez vous trouver très-
heureux si vous êtes jamais aimé comme Henry Vivian.
Elle le quitta ainsi un peu en colère et s'en alla
rejoindre Henry, qu'elle trouva tout sombre et tout
pensif dans le salon. Elle lui prodigua tant de charmants
sourires, qu'ils étaient les meilleurs amis du monde
24 PREMIÈRE PARTIE.
avant que l'indolent Lawrence n'eût eu le temps de
regagner la maison. En entrant, il fut convaincu que
tout était oublié, que quelques douces paroles avaient
dissipé l'indignation du capitaine Vivian, et qu'il était
plus esclave que jamais. Inez lui lança un regard de
triomphe qui acheva de l'irriter.
— Elle le trompe ! pensa-t-il.
C'était une erreur ; mais, malheureusement, Lawren-
ce avait très-mauvaise opinion des femmes. Il avait
beaucoup vécu dans le grand monde, et ne jugeait que
d'après ce qu'il avait vu dans les cercles les plus
fashionables et les plus dissipés. Pour lui toute femme
était une coquette prenant plaisir à se jouer des plus
chères affections des hommes, sans jamais engager la
sienne. Il croyait peu à la vertu, car il avait vu tant de
pruderie, tant d'hypocrisie, qu'il se méfiait des appa-
rences. Dans cette disposition, il semble qu'il aurait dû
croire aux bonnes qualités de miss Thornaugh, d'autant
plus qu'elle était incapable de feindre celles qu'elle ne
possédait pas; mais il la voyait d'un oeil prévenu et ne
voulait pas se laisser charmer.
IV
Les choses continuèrent ainsi. Miss Thornhaugh ne se
laissait pas détourner de ses amusements par les airs
graves du philosophe, qui, à dire vrai, n'était guère en
faveur près de nous. Notre manière d'être n'était peut-
être pas la plus sage du monde, mais nous regardions
PREMIÈRE PARTIE. 25
avec peu de bienveillance l'homme qui ne semblait pas
la goûter. Le capitaine Vivian penchait de notre côté
et ne semblait plus aussi intime qu'autrefois avec
M. Hervey. Lawrence s'en apercevait et l'attribuait à
l'influence toujours croissante de miss Thornhaugh,
qui ce ne diminuait pas ses préventions.
Miss Thornhaugh prit un rhume. Ce rhume lui seyait
si bien, que je crus presque que c'était une manoeuvre
de coquetterie. Sa figure était entourée d'un élégant
fichu de dentelle qui faisait ressortir In noirceur de ses
cheveux et la vivacité piquante de ses beaux yeux ;
plusieurs cachemires se drapaient avec grâce sur ses
bras, sur ses épaules, autour de sa taille ou la couvraient
quand elle s'étendait négligemment sur les canapés. Le
capitaine Vivian était heureux de la soigner comme les
marins seuls savent le faire. M. Hervey semblait plus
maussade que jamais. Cela parut surtout un jour qu'Inez,
après être restée enveloppée jusqu'au nez sur le
sofa, chuchotant avec Henry, qui était assis près d'elle,
se leva tout à coup en apercevant, grâce à un mouve-
ment du rideau, un ravissant clair de lune, etr s'élança
dans le jardin avec un simple châle," ou même peut-être
sans châle.
Le capitaine Vivian, qui la suivait ù travers tous les
détours du jardin pour l'aider à cueillir un bouquet
de roses et de géraniums, pouvait-il supposer à cette
imprudence? Il fit quelques objections par acquit de
conscience, et fut enchanté de n'être pas écouté.
L'amiral ne se fatiguait pas la tète de craintes et de
précautions : je pense qu'il ne croyait pas à la maladie ;
sa jolie fille, du moins, ne lui en avait pas donné
F. DE L'AM. 3
26 PREMIÈRE PARTIE.
l'expérience : elle n'avait que de légères indispositions
et les gouvernait comme bon lui semblait.
Elle rentra, rouge comme une cerise et toussant
horriblement.
— Quelle délicieuse soirée ! monsieur Hervey. Capi-
taine Vivian, comprenez-vous votre ami qui a, depuis
trois jours, le même livre dans les mains. Allons, lisez
donc!
Et elle jeta sur le livre un énorme bouquet.
— Ceci même, miss Thornhaugh, ne me tentera pas
de paraître autre que je ne suis, ou de dire que vous
êtes sage de sortir ce soir, ou qu'Henry a raison de vous
le permettre. Comme vous toussez !
— Oui, j'avoue que je tousse ; mais je suis sûre que"
cet air charmant ne peut que me faire du bien, car il fait
ici une chaleur insupportable.
En disant ces mots, elle ouvrit la fenêtre toute'grande
et se tint auprès avec un châle jeté négligemment sur
ses épaules.
— Bien, miss Thornhaugh; ce n'est pas mon affaire.
Mais, vraiment, amiral, vraiment, Henry, je ne vous
comprends pas : elle aura la fièvre demain.
— Ma chère miss Thornhaugh, dit le capitaine en
faisant un mouvement pour fermer la fenêtre.
— Non, dit-elle tout bas avec une sorte d'obstina-
tion, cela lui ferait trop de plaisir. Capitaine Vivian, si
vous êtes son esclave, je ne la suis pas. Je ne veux rien
faire de ce qu'il commande.
— Pas même quand il a raison ?
— Pas même quand il a raison. D'ailleurs, il n'a
jamais raison.
PREMIÈRE PARTIE. 27
— Pour l'amour de moi, Inez, laissez-vous persua-
der. Il fait si froid !
— Pour l'amour de vous! Ah! que c'est joliment
dit! Mais êtes-vous bien sûr, Henry, que vous n'insis-
tez pas pour lui obéir? Je hais les tyrans. Fermez la
fenêtre.
Elle rentra toute frissonnante, et aussi pâle qu'elle
était rouge naguère.
Lawrence reprit la parole. Avec son air de langueur,
il y avait une singulière autorité dans sa manière de
parler.
— Miss Thornhaugh, il se peut que je sois un tyran ;
je voudrais être absolu ici, et je vous enverrais cou-
cher. Vivian, vous n'entendez rien aux rhumes; je
m'y connais, et je vous assure que si cela continue...
— Coucher, vraiment ! comme un enfant qu'on met
en pénitence ! Je n'en ferai rien, dit-elle.
— Vous feriez mieux.
— Oui, mais je ne veux pas. Je me demande com-
ment nous avons pu exister avant que M. Lawrence
Hervey ne vînt parmi nous, sots et ignorants enfants
que nous sommes ! Il est fort heureux que nous nous
en soyons tirés. Et si je vais me coucher maintenant,
très-sage signor, me permettra-t-on de me lever
demain?
— Non!
Un violent accès de toux lui reprit en ce moment.
— Vraiment, ma chère, dit l'amiral levant enfin les
yeux de dessus un altas qu'il examinait, ce que dit
M. Lawrence est parfaitement sage, le lit est ce qu'il
28 , PREMIÈRE PARTIE
vous faut.'Je ne vous ai jamais entendu tousser ainsi.
Il ne faut pas que cela continue.
— C'en est fait, à présent il faut que je m'en aille.
Henry, je ne vous pardonnerai de ma vie de m'avoir
fait un maître de cet homme ennuyeux. Avez-vous
encore quelques ordres? ajouta-t-elle en faisant à
Lawrence une révérence ironique, tout en prenant sa
bougie.
— Non, dit froidement Lawrence. Je yoùs souhaite
une bonne nuit, miss Thornhaugh. Puîssiez-vous ne pas
avoir sujet demain d'être moins fâchée contre moi que
ce soir !
Il y eut lieu du moins de reconnaître la sagesse de
ses avis. Elle fut trois semaines sans reparaître au
salon. Pendant ce temps, M. Hervey parla plusieurs fois
de s'en aller; mais les angoisses du capitaine Vivian
étaient si cruelles à l'aspect du danger où se trouvait
Inez par suite de l'imprudence qu'il lui avait laissé
commettre, que Lawrence consentit sans peine à rester
près de lui. Je dois même avouer qu'en cette circonsT
tance il lui témoigna son affection par mille attentions
que je n'aurais pas attendues d'un être qui me semblait
si froid.
Miss Thornhaugh reparut pâlie, maigrie, du reste
toujours la même. Elle était, s'il est possible, plus
volontaire que jamais, et semblait résolue à profiter du
peu de temps qui lui restait pour tourmenter le capi-
taine et son ami.
Pendant sa convalescence, le capitaine Vivian avait
insisté pour qu'on abrégeât ses jours d'épreuve. Elle
avait résisté, refusé; mais un « Bah! bah! quelle
PREMIÈRE PARTIE'. . 29
bêtise ! » de l'amiral avait tranché la question, le
mariage devait avoir lieu dans un mois, Inez ne voulait
pas perdre son temps jusque-là.
Elle vint donc au salon dans une assez mauvaise
disposition. Elle y trouva une dame qui était venue
savoir de ses nouvelles et qui fit de grandes doléances
sur ce que miss Thornhaugh ne pourrait assister au bal
des chasses qui devait avoir lieu dans quelques jours.
— Et pourquoi cela, ma chère mistress Grandisson?
Qui a pu vous mettre en tête une idée si bizarre? JTirai
certainement.
— Vous ! s'écria le capitaine Vivian.
Lawrence, qui se tenait dans un coin de la chambre,
leva les yeux en laissant échapper une exclamation
très-significative.
Elle s'en aperçut, lui jeta un regard de colère,
détourna la tête et ajouta pour le vexer :
— Oui, mistress Grandisson, j'irai certainement. Lord
Edward Beau champ est commissaire. Je n'y manque-
rais pour rien au monde.
— Oh non ! dit en riant avec affectation mistress
Grandisson'qui était assez sotte, je me souviens que c'est
un de vos grands admirateurs ; par reconnaissance vous
devez y aller. 11 mourrait de chagrin si vous y man-
quiez.
— Ce serait un fat de moins, dit brusquement
l'amiral.
— Un fat! dit mistress Grandisson. Ah ! amiral, com-
ment pouvez-vous dire cela? C'est l'être le plus élégant,
n'est-ce pas, miss Thornhaugh?'
— Oui, je l'ai toujours trouvé tel, répondit celle-ci 1;
F. DE L'ASl. 3*
30 PREMIÈRE PARTIE.
mais nous n'aimons que les manières de gaillard d'ar-
rière.
Je fus très-fâché qu'elle eût dit cela, elle le fut aussi
quand l'amiral reprit :
— Miss Thornhaugh, voici les premières paroles que
j'eusse préféré ne pas entendre sortir de votre bouche.
— Je suis fâchée de ne pas m'être coupé la langue
avant de les prononcer, cher papa, répondit-elle en lui
souriant doucement.
Mais ses yeux étincelèrent quand elle ajouta :
— Que nul autre ici ne prenne cela pour une excuse.
Le capitaine Vivian rougit et baissa les yeux ; quand
ses sentiments étaient blessés, sa figure prenait une
expression si douce et si mélancolique, que je me
demande comment elle pouvait y résister.
— C'est trop fort 1 dit Lawrence ; et il sortit de la
chambre.
Mistress Grandisson fit ses adieux, et nous nous
trouvâmes encore plus mal à l'aise quand elle fut
partie.
Enfin le capitaine Vivian releva la tête, et avec un air
de gravité et d'autorité que je ne lui avais jamais vu et
qui lui allait très-bien, il s'avança et dit :
— Le temps n'est pas encore venu où il me sera
permis de présenter une requête ressemblant fort à un
commandement.
— Un commandement? Non, en vérité!
— Je n'ai pas oublié, comme vous, ce que j'ai souffert,
par suite de ma complaisance, pour votre dernière
imprudence; puis-je demander que cela ne se renou-
velle pas?
PREMIÈRE PARTIE. 31
— C'est une demande par trop osée, monsieur! je
me garderais bien do l'accorder. '
■— Vous ne me refuserez pas, Inez?
— Si, certainement, capitaine Vivian.
— J'en suis très-fâché, dit-il plutôt blessé que décon-
certé comme de coutume.
— Vous ne pouvez croire que je puisse renoncer
à aller à un bal dont un ancien ami [est commissaire.
Lord Edward serait extrêmement surpris que, moi sur-
tout, je n'y fusse pas.
— Par tous les diables ! cria d'une voix de tonnerre
l'amiral dont elle avait tout à fait oublié la présence,
qu'importe ce que penseront ou ne penseront pas dix
mille blancs-becs parfumés comme Lord Edward? Si
Henry dit que vous feriez mieux de n'y pas aller, n'y
allez pas.
Et il sortit du salon.
— Non, dit le capitaine Vivian d'un ton profondé-
ment blessé, si mes voeux inquiets, si mes souffrances
passées, plaident en vain, mez, je renonce à exercer
une influence qui a besoin pour appui de l'autorité d'un
père. Je vous demande pardon, miss Thornhaugh,
j'avais trop présumé de mon bonheur, je le vois dans
vos yeux. Foui insensé ! j'avais cru que mes désirs,
mon repos...
Ses yeux exprimaient des pages de tendre éloquence ;
ceux d'Inez commençaient à s'adoucir, elle allait céder,
quand malheureusement M. Hervey rentra. Le change-
ment fut curieux, elle était baissée pour écouter les
paroles de son amant qui parlait fort bas, tout en elle
annonçait une vive émotion ; dès qu'elle aperçut Law-
32 PREMIÈRE PARTIE.
rence, elle se redressa de toute sa hauteur, reprit son
air dédaigneux et répondit :
— En vérité, capitaine Vivian, vous en demandez
trop._ /
— Cela suffit, dit-il en reculant de quelques pas.
Elle poursuivit, comme font quelquefois les gens
qui désirent qu'on les contredise :
— N'est-il <pas étrange qu'on s'oppose avec cette
obstination à un plaisir innocent que j'avais à coeur, le
seul plaisir de' ce genre dont je jouirai jamais? Encore
quelques semaines, et tout cela sera fini pour moi. Vous
exercerez pleinement cette tyrannie à laquelle vous
êtes poussé, je n'en doute pas, par ce régulateur habile
des affaires des jeunes filles, M. Lawrence Hervey. Je
connais parfaitement son opinion; il faut que nous soyons
guidées, contraintes même dans les choses les plus
insignifiantes. Il semble que nous n'ayons ni le bon goût
ni le bon sens de juger par nous-mêmes. Mais il se
trompe grandement, s'il croit me gouverner. Je déteste
la tyrannie; j'abhorre les tyrans jaloux et tous leurs
caprices, et dès ce moment
— Toute cette tirade me paraît dirigée contre moi,
miss Thornhaugh, dit enfin Lawrence, vous pourriez
vous éviter Ja peine de la continuer. Si j'ai pris quel-
quefois la liberté de vous faire des observations, c'est
parce que je pensais être le seul assez insensible à la
fascination que vous exercez pour pouvoir le faire.
J'ai été assez romanesque pour croire que la vérité
une fois connue serait acceptée par un esprit aussi
sincère que le vôtre me semblait être. J'ai cru de plus
que le titre d'ami du capitaine Vivian me ferait rece-
PREMIÈRE PARTIE. 33
voir avec une indulgence qu'autrement je n'eusse pas
méritée. .
— Non, s'écria Henry, le titre de mon ami est le
dernier que vous puissiez avoir à l'indulgence d'inez;
elle a raison, elle méprise une passion, trop humble,
trop irrésistible, elle méprise la possession d'un coeur
qui, dans l'excès de son dévouement, a cessé de se res-
pecter lui-même. Être conduit en captif pour orner le
triomphe d'un autre est peut-être la seule récompense
qu'elle réserve à mon infatuation ; mais j'ai encore assez
de sens pour lui résister. Si elle veut risquer une vie si
précieuse pour se donner ce plaisir, qu'elle aille à ee
bal, moi je n'irai pas.
Il se détourna, la voix lui manquait, il était profon-
dément blessé. Elle regarda Lawrence ; mais il avait
les yeux baissés, elle ne put y lire cet^air de désappro-
bation qui la poussait toujours à bout. Elle se tourna
ensuite vers Vivian, qui s'était approché d'une fenêtre,
luttant de tout son pouvoir pour remporter cette vic-
toire qui lui semblait nécessaire. Elle traversa rapide-
ment la chambre.
— Henry Vivian, je vous demande pardon, je me
suis conduite envers vous, devant ces témoins, d'une
manière sotte et indigne, il est juste qu'ils m'entendent
le confesser. J'avoue que je me suis jouée de votre
bonne opinion d'une manière quimérite le sévère châ-
timent de la perdre à jamais ; mais, si vous me la ren-
dez pour cette fois, je ne la perdrai plus désormais.
Je n'irai pas à ce bal, puisque vous pensez que j'aurais
tort de le faire. Monsieur Hervey, ajouta-t-elle (mais
d'un ton beaucoup moins doux), je vous prie de croire
34 PREMIÈRE PABTIE. ,
que ces excuses n'ont été nullement amenées par votre
intervention, et que je n'ai pas besoin de votre secours
pour remplir mes devoirs envers le capitaine Vivian !
— Je n'en ai jamais douté, répondit-il froidement,
et je pense que vous avez fini par où vous auriez dû
commencer. Je vous en demande pardon.
Ce fut à mon tour d'être fâché contre lui. Mes yeux
se remplissaient de larmes ; je savais combien cette
soumission avait dû coûter à Inez ; et, tandis que le
capitaine Vivian lui prit une main qu'il porta à ses lèvres,
je priai Dieu du fond du coeur de les bénir tous deux.
Les paroles de M. Hervey me semblaient froides et
dures, mais elle ne parut pas s'en embarrasser. Il
partit le lendemain, et ce fut la dernière querelle entre
les amants. A partir de ce jour, miss Thornhaugh fut
subjuguée et me^parut .encore plus charmante dans
sa douceur et sa tendresse qu'elle ne l'avait été avec sa
gaîté, ses caprices et son esprit piquant.
• V
Enfin ils furent mariés !
Le ciel était pur, le soleil rayonnait dans toute sa
splendeur, les cloches sonnaient galment du haut du
clocher de notre église ; tout dans la petite ville de
Middleton avait un air de joie et de fête ; les fenêtres
étaient parées de guirlandes de fleurs et de feuillages,
et les rues étaient pleines de gens qui attendaient l'ar-
rivée du joyeux cortège, tandis que l'élégante voilure
PREMIÈRE PARTIE. 35
du capitaine Vivian, la modeste berline verte de l'ami-
ral et les équipages de quelques voisins donnaient à
notre cour une animation inaccoutumée.
La charmante mariée descendit enfin de sa chambre.
Elle était tout en blanc ; le voile léger qui la couvrait
tempérait l'éclat de ses yeux si vifs et de sa chevelure
noire. Cette physionomie si animée avait pris un air
plein de modestie et de sentiment ; ses lèvres, toujours
entr'ouvertes par un piquant sourire, étaient fermées
maintenant avec je ne sais quoi de pensif qui leur prê-
tait un nouveau charme. Elle descendit ainsi entourée
de ses jeunes amies, au milieu desquelles elle s'élevait
comme un lis majestueux. Nous étions tous au bas de
l'escalier pour la recevoir : d'un côté l'amiral et moi,
son fidèle Achate ; de l'autre le capitaine Vivian, et
derrière lui son ami, M. Hervey.
Jamais je ne vis figure plus charmante, plus animée
de joie et de tendresse que celle du capitaine Vivian
lorsqu'il vit paraître sa fiancée. L'amiral, rayonnant de
bonheur et d'orgueil, se tenait plus droit que jamais.
Quant à moi, mes vieux yeux se remplissaient comme
de coutume. Je n'ai jamais pu voir quelque chose de
très-beau sans être atteint de. cette misérable faiblesse.
M. Hervey ne se lassait pas <ie regarder miss Thorn-
haugh ; je crus qu'il lui accordait enfin quelque chose
de l'admiration qu'elle méritait.
L'amiral fit monter sa fille pour la dernière fois dans
sa voiture ; chacun suivit comme il put ; quelques
minutes après, nous traversions avec fracas les rues,
ordinairement si paisibles, de la petite ville.
J'ai oublié de dire que, parmi les dames invitées en
36 PREMIÈRE PARTIE.
cette occasion, se trouvait miss Vivian. C'était la soeur
du capitaine Henry ; mais elle avait, disait-on, près de
vingt ans plus que lui. Il disait qu'elle avait été fort jolie
dans sa jeunesse; on assurait que c'était une femme
excellente et très-supérieure. Quant à sa beauté, c'était
maintenant une vieille histoire ; il n'en restait plus
qu'une figure longue et maigre, de grands yeux très-
durs, un nez délicat et régulier, des lèvres minces et
pincées. D'une taille élevée, elle se tenait toujours par-
faitement droite, n'inclinant jamais la tête, à moins que
ce ne fût par une espèce de salut très-raide, qu'elle
regardait comme le superlatif de la politesse. Son im-
muable froideur formait un singulier contraste avec la
mobilité des traits de miss Thornhaugh. Il se peut qu'elle
fût très-vertueuse ; du- moins elle parlait beaucoup de
vertu ; n'assistait à aucun divertissement public ; s'oc-
cupait sans cesse à conseiller et gouverner les autres,
à distribuer des livres, à présider des sociétés, etc. Je
ne puis imaginer pourquoi je la trouvais si désagréable.
Je ne sais pourquoi on l'avait invitée au mariage du
capitaine. Elle assista au déjeuner avec un air renfro-
gné tout à fait hors de saison, et, quand elle regardait
ma chère miss Thornhaugh, il y avait par moments sur
son visage une expression de désapprobation dédai-
gneuse qui mêla faisait haïr.
A cela près le déjeuner fut charmant. Quand on sor-
tit de table, la mariée me prit à part pour me donner
une petite boîte renfermant une bague d'une grande
valeur qu'elle me pria de porter en souvenir d'elle.
— Je n'ai pas besoin, M. Roper, de vous recom-
mander mon cher bien-aimé père. Vous l'aimez autant
PREMIÈRE PARTIE. 37
que je l'aime et vous l'avez bien mieux servi. Si jamais
vous sentez un seul moment, quelque froideur se glisser
entre vous et voire vieil ami, regardez ce talisman, sou-
venez-vous de cette fille absente qui vous aime tendre-
ment et qui donnerait sa vie pour lui.
En parlant ainsi, ses yeux brillants se remplissaient
de larmes qui me touchaient d'autant plus, qu'elles
étaient rares chez elle. Mais, en dépit de tout son cou-
rage, elles coulèrent abondamment quand elle jeta ses
bras au cou du vieil amiral, couvrant de baisers ce rude
visage et répondant à ses bénédictions par les plus
tendres voeux. 11 fallut mettre un terme à ces adieux:
Henry Vivian plaça sa jeune épouse dans sa voiture ;
les chevaux, qui piaffaient depuis longtemps et labou-
raient l'allée sablée de la façon la plus indigne, parti-
rent au grand trot, et tout disparut.
Rien de plus triste qu'un jour de noce quand tout est
fini et le jeune couple parti. Il faut que chacun rentre
dans sa vie ordinaire, dans cette vie ordinaire si en-
nuyeuse pour notre nature imaginative , que tous,
presque à uoUe insu, nous nous efforçons sans cesse
d'échapper à sa monotonie, cherchant, les uns par
l'action, les autres par de romantiques rêveries, celui-là
par de vertueux efforts en faveur d'autrui, celui-ci par
une coupable indulgence envers lui-même, cherchant,
dis-je, à réveiller ces puissantes facultés qui semblent
cachées dans le coeur de l'homme. Mais, hélas ! l'amour
est, ce me semble, la seule passion qui possède entiè-
rement ce pouvoir, et c'est à cela qu'il doit, je crois,
tout son empire sur les esprits les plus élevés. Il vieut
sous un aspect si séduisant, avec des visions si belles,
- r. DE L'AM. 4
38 PREMIÈRE PARTIE.
quoique si fausses, des promesses si douces, quoique
si vaines! Mais où m'égaré-je? Je n'ai pas l'esprit de
moraliser, et, bien que je pense beaucoup, je ne saurais
exprimer mes pensées de manière à les rendre utiles
aux autres.
Nous restâmes tous quelques moments sur le perron.
Le vent s'était un peu éloigné et agitait le feuillage des
vieux ormes ; l'amiral semblait les examiner. Moi,
déconcerté de l'état où je voyais pour la pi emière fois
notre belle allée sablée, je me promenais de long en
large, les mains dans les poches, tâchant de réparer
le dommage avec mes pieds. M. Hervey, plongé dans
une profonde rêverie, se promenait sous les arbres ; les
dames se tenaient en cercle sous le portique. Personne
ne trouva grand'chose à dire jusqu'au moment où miss
Vivian s'approcha de l'amiral pour le prier de faire
demander sa voiture, ce qui fut pour les autres dames
le signal de demander les leurs.
M. Hervey se rapprocha alors.
— Amiral, il est temps que je demande aussi-mes
chevaux.
— Comment ! vous ne nous quittez pas encore,
M. Hervey? Mon vieil ami et moi, nous serons comme
perdus de nous trouver tout seuls. Où allez-vous donc?
— Sur le continent, à Paris, dit Lawrence.
— J'en suis fâché, dit l'amiral qui n'avait jamais pu,
ou plutôt jamais voulu vaincre ses préjugés antifrançais
du temps des victoires navales et des rasades de Porto.
Que diable tous les jeunes gens vont-ils faire à Paris
maintenant? Qu'est-ce que vous apprendrez-là, si ce
n'est à amener votre pavillon ?
PREMIÈRE PARTIE. 39
— Pis que cela, dit gravement miss Vivian ; il
apprendra à lire Voltaire et à renier son Créateur.
— Il n'est pas nécessaire d'aller à Paris pour faire
la première chose, dit Lawrence, et la seconde n'est
pas la conséquence inévitable de ce voyage.
— Quant à Voltaire, Rousseau et un tas de mé-
créants jacobins français qui infestaient le monde quand
j'étais à votre âge, M. Lawrence, dit l'amiral, je ne crois
pas qu'il y ait dans tout leur fatras de quoi troubler une
tête comme la vôlre ; mais je déteste Paris, je déteste
les Français, leurs manières, leurs airs de petits-maî-
tres, leur style ampoulé, leur absurde galimatias répu-
blicain...
— Leur irréligion, interrompit encore miss Vivian,
leur légèreté licencieuse, leur mépris pour toutes les
lois de la morale et de la décence.
— Réellement, miss Vivian, dit Lawrence, vous
truilez un peu rudement une nation qui est la seconde,
sinon la première, de l'univers.
— Je la traite comme elle le mérite! dit miss Vivian
en colère. Je me suis toujours étonnée, M. Hervey, de
votre partialité pour une nation si dangereuse. Je sais
que tout ce que je puis dire n'aura jamais la moindre
influence sur vous ; mais j'espère vivre assez pour vous
voir vous repentir de votre mépris pour tout ce qui est
respectable, et de votre sot engoûment pour cette
nation impie et licencieuse.
— Vraiment, miss Vivian, dit sèchement Lawrence,
je ne sais où vous avez pu en apprendre si long sur leur
licence et leur impiété. Comme il n'est guère probable
que vous ayez fait en secret une petite excursion à
40 PREMIÈRE PARTIE.
Paris, je suppose que vous aurez lu quelque-mauvais
roman français.
— Des romans français! non, vraiment! Mais, sans
souiller son esprit par de semblables lectures, il suffit
d'observer pour pouvoir former un jugement sur la
manière de penser particulière à une nation et en
déduire les conséquences probables-. Je sais ce que je
dis ; si j'eusse été mère, ni mon fils ni ma fille n'auraient
mis le pied dans ce pays-là. Je l'ai dit bien souvent
à votre mère, M.Lawrence, quand elle vous envoya*
sur le continent pour perfectionner votre éducation ; je
savais ce qu'il en adviendrait.
— Vraiment, chère madame, j'espère que le plus
grand mal qui en puisse jamais résulter sera de me
faire préférer un nécessaire français à une boîte à
rasoirs anglaise, et une mayonnaise à un pâté de porc.
— C'est bon, c'est bon ; je ne dis plus rien.
Il me semblait alors que rien n'était plus absurde
que le préjugé de miss Vivian, plus raisonnable que
Lawrence. J'eus lieu de changer d'opinion.
Justes ou non, les avertissements de miss Vivian ne
furent point écoutés.
M. Hervey partit immédiatement pour le continent,
où il resta plusieurs années, principalement à Paris.
Le capitaine Vivian et sa femme, après la plus heu-
reuse lune de miel qui fut jamais, vinrent habiter une
très-grande maison qu'il avait louée dans Spring-Gar-
dens. Il avait, comme je l'ai dit, une très-jolie fortune ;
mais, comme il ne songeait nullement à abandonner sa
profession, il ne fit aucune acquisition d'immeubles.
Ce fut là qu'ils vécurent dans une élégante médiocrité,
PREMIÈRE PARTIE. # 41
ne se mêlant pas aux dissipations du monde fashionable,
mais ne se retirant pas de la société des personnes de
leur rang et de leur fortune. Malgré ses prétentions à la
paresse et à l'insouciance, mistress Vivian conduisait son
ménage et celles des affaires de son mari qui se trou-
vaient de sa compétence, comme j'avais toujours espéré
qu'elle saurait le faire. Sans rien perdre de sa vive
gaîté, elle dirigeait tout avec ordre et prudence, et
savait se montrer bonne et utile, saris être moins élé-
gante. Deux charmantes petites filles naquirent pendant
cette période. .Elles ne furent pas abandonnées à des
soins mercenaires, et pouitant la charmante mère n'ou-
blia pas qu'elle était épouse pour n'être plus qu'une
bonne d'enfant. Un système de prudente surveillance
produisit sous ce rapport les plus heureux résultats.
Les enfants étaient beaux, vifs, intelligents, ravissants.
Auraient-ils pu être autrement avec de tels parents?
L'aînée, miss Florence, avait d'épais cheveux bruns
frisés en boucles naturelles, des yeux brillants, un sou-
rire doux et pensif; l'autre petil bijou, miss Georgy,
avait les cheveux blonds de son père quand il était
enfant, ses grands yeux, son front découvert et intelli-
gent, une petite bouche sérieuse, mais charmante.
Je ne saurais dire laquelle je préférais. Souvent j'en
prenais une sur chaque genou ; puis, m'asseyant près
de l'immense cheminée du salon (à Middleton-Court),
je remplissais leurs petits coeurs de récits sur les fati-
gues et les dangers de la mer ; je leur apprenais à aimer
un brave marin, les élevant, à ce que je croyais, hélas!
pour faire, comme leur douce mère, le bonheur d'un
marin. Puis, quand je leur racontais quelque louchante
42 * PREMIÈRE PARTIE.
histoire, les larmes coulaient doucement, en^silence, le
long des joues de la petite aînée, tandis que la dernière
s'enflammait à mes récits de lutte et de danger.
Le capitaine Vivian et sa femme passaient l'été et .
une partie de l'hiver avec l'amiral. Il ne se séparait
d'eux qu'à regret et les engageait toujours à revenir.
Il aimait les petites plus encore, s'il est possible, qu'il
n'avait jamais aimé leur mère.
Que de fois je l'ai vu se promener dans son jardin,
tenant de chaque main une des petites babillardes,
causant et riant lui-même comme un enfant, tandis que
le capitaine et ma chère jeune dame, au bras de l'un
de l'autre, allaient et venaient, gais et insouciants, en
paix avec eux-mêmes et avec le monde entier. La figure
de mistress Vivian avait pris une douceur d'expression
qui lui manquait, disait-on, auparavant, et qui lui
venait maintenant de l'habitude de sourire sans cesse à
son mari et à ses enfants.
Mais il faut que je m'arrête... que je m'arrête pour
pleurer. Où êtes-vous tous, chers innocents? Etres
bénis, où êtes-vous? Ma plume se refuse à écrire. La
tâche que j'ai entreprise surpasse mes forces !...
DEUXIÈME PARTIE.
I
Par une belle matinée d'avril, deux jeunes gens se
rencontrèrent à l'improviste dans Saint-James-Street.
— Tiens ! Henry !
— Lawrence, mon cher ami, est-ce vous? Etes-
vous arrivé depuis longtemps? Pourquoi ne m'avez-
vous pas fait prévenir? C'est de tout mon coeur que je
me réjouis de vous revoir.
— J'arrive de Paris, dit Lawrence. J'allais juste-
ment chez vous. Toujours dans Spring-Gardens, je
suppose? Comment se portent mistress Vivian et ses
enfants?
— Parfaitement bien, je vous assuré, et j'espère
que vous en jugerez vous-même. Ah ! Lawrence, vous
étiez un mauvais prophète, un oiseau de mauvais
augure. Je suis le plus heureux mortel qu'on puisse
trouver sur la surface du globe.
44 DEUXIÈME .PARTIE.
— Je n'en doute pas, mon bon garçon, et je ne
comprends pas maintenant pourquoi j'en ai jamais
douté. 11 fallait que j'eusse des idées bien bizarres
avant ce voyage ; mais vive Paris pour vous guérir
des préjugés! Je suis revenu tout prêl à croire que
vous n'êles pas le plus misérable des hommes, parce
que vous avez épousé la plus belle des femmes.
— Venez voir par vous-même. Nous dînons à sept
heures. Il va sans dire, n'est-ce pas? qu'il y aura un
couvert pour vous tant que vous resterez en ville, et
j'espère que ce sera toujours maintenant. Mais n'atten-
dez pas jusqu'à sept heures ; venez tout de suite voir
Inez et les enfants.
M. Hervey accompagna son ami chez lui. Au haut
de l'escalier, une porte s'ouvrit, et il revit enfin miss
Thornhaugh, Inez, mistress Vivian.
Elle était assise sur un siège fort bas, son plus jeune
enfant sur ses genoux. Le petit lutin venait d'enlever
le peigne d'or qui retenait la chevelure de sa mère et le
tenait en triomphe au-dessus de sa tête ; les longues
et soyeuses tresses tombaient avec profusion autour
d'un visage et d'un cou aussi purs que l'albâtre, qui se
penchaient légèrement en arrière, tandis que les beaux
yeux de la jeune mère étaient fixés sur les mains pote-
lées de l'enfant. Jamais tableau tracé par la main d'un
maître ou l'imagination d'un poète n'égala la beauté de
celui-là. Elle se leva précipitamment quand les deux
jeunes hommes entrèrent, et, relevant autour de sa
tète son abondante chevelure, elle prit son enfant par
la main et vint au-devant de son mari.
En l'apercevant, Lawrence fut frappe de sa beaulé.
DEUXIÈME PARTIE. 45
11 semblait avoir oublié combien elle était belle, ou
peut-être auparavant ne l'avait-il jamais beaucoup
admirée ; mais cette fois sa figure ordinairement si
froide, parut animée de plaisir et de surprise.
Aussitôt qu'elle l'eut reconnu, la légère confusion
qu'elle avait éprouvée d'être ainsi surprise par un
étranger fit place à la plus cordiale affabilité. Elle lui "
tendit la main en s'écriant :
— Ah ! M. Hervey, que je suis charmée de vous
voir!
— Est-ce vrai? dit Lawrence, qui se souvenait en
ce moment de ses anciennes sévérités envers elle.
Etes-vous vraiment si bonne?
— Sans doute. En effet, je me souviens maintenant
que c'est bien bon de ma part. Autrefois vous né
faisiez que me chercher querelle et tâcher d'indisposer
Henry contre moi; mais, comme j'ai triomphé en dépit
de vous, je ne vous garde pas rancune ; vous n'avez
fait que rehausser la gloire de ma victoire.
— Cela se trouve bien, répondit-il; sans cela, vain-
cre avec des moyens comme les vôtres n'eût pas été
faire preuve d'une grande habileté. ,
— Il est toujours le même ; c'est tout au plus si je
le comprends, dit Vivian. Que diable voulez-vous dire?
— Oh ! c'est un très-joli compliment qu'il me fait,
dit Inez. Je ne suis pas du tout de l'avis de miss
Vivian ; je trouve que Paris a beaucoup perfectionné
M. Hervey.
— Il me semble que Londres a produit sur vous
le même effet, car je ne puis me rappeler cette miss
Thornhaugh. .
46 DEUXIÈME PARTIE.
— C'est toujours la même; mais vous semblez avoir
perdu une petite teinte de ce dédain, un peu de cette
pédanterie qui déteste tout ce qui ne s'accorde pas
absolument avec son type favori. N'est-ce pas vrai?
Mais je vous demande pardon. Ne renouvelons pas
nos anciennes disputes, car mon pauvre Henry s'y
perd. Vous ne pouvez plus le servir maintenant en
me trouvant des défauts, et, comme je ne vous crains
plus, je ne vous haïrai peut-être pas. Et maintenant
est-ce que vous ne dites rien à la petite fille d'Henry ?
Lawrence n'aimait pas les enfants, mais celle-ci était
une charmante petite créature. Il la prit dans ses bras
et l'embrassa de grand coeur. Mistress Vivian paraissait
contente ; le capitaine Vivian était charmé d'être enfin
réuni à l'homme qu'il aimait et de le trouver disposé
à partager son admiration pour son incomparable
femme.
Ils s'assirent pour causer, et furent bientôt aussi
intimes, aussi à l'aise que s'ils se fussent quittés seule-
ment la veille.
Lawrence parla de tout ce qu'il avait vu et fut extrê-
mement agréable. Il était*si drôle dans ses remarques,
si fin dans ses observations, si brillant dans ses des-
criptions, si caustique et cependant si plein de bonne
humeur, que ses deux amis, tout enchantés de lui,
croyaient le voir pour la première fois. Il parut aussi
charmé d'eux.
Ils dînèrent ensemble sans autre compagnie. Ce fut
un de ces petits repas bien ordonnés où quelques mets
exquis et élégamment servis se succèdent en silence,
où rien n'est superflu et où rien ne manque. Des dômes-
DEUXIEME PARTIE.
47
tiques au maintien respectueux, polis, adroits, sans
gaucherie ni familiarité, rendaient témoignage au bon
esprit qui gouvernait la maison. Après le dîner, les
enfants parurent pendant une petite demi-heure, con-
duites par leur bonne, qui n'était ni commune ni élé-
gante, mais douce et modeste : elle reçut un verre de
vin des mains de son maître et remercia par une grave
révérence. Les petites étaient charmantes , ni gâtées
ni comprimées par une sévérité excessive; elles ne se
montrèrent ni sauvages ni importunes. Lawrence était
ravi, d'autant plus qu'il trouvait la charmante maîtresse
de la maison complètement changée sur divers points
qu'il avait désiré voir réformés.
Il ne serait pas juste de dire qu'on ne voyait jamais
un livre à Jliddleton-Court, car les rayons de la biblio-
thèque étaient bien garnis ; mais les voir entre les mains
de quelqu'un ou s'en entretenir, c'était une autre affaire,
et l'amour insatiable de M. Hervey pour la lecture avait
soulevé contre lui une sorte de préjugé. Miss Thorn-
haugh, au grand déplaisir de Lawrence, avait exprimé,
sans aucun déguisement, sa sincère'aversion pour tout
ce qui pouvait s'appeler étude. 11 avait toujours regretté
que le capilaine Vivian ne fût pas un homme de lecture.
Henry n'était pas ignorant; il avait reçu une bonne
éducation, et, possédant une conception prompte unie à
un jugement droit et solide, il avait beaucoup observé
et beaucoup appris dans les différentes parties du
monde qu'il avait parcourues; cependant Lawrence,
en conversant avec lui, trouvait qu'il lui manquait une
inslruction plus variée que celle qui est le résultat
d'observations personnelles. Il avait vu avec peine que
48 DEUXIÈME PARTIE.
la jeune femme choisie par le capilaine était aussi
imparfaite sous ce rapport, et il était tout prêt à se
fâcher, quand, loin de se montrer honteuse de son
ignorance, elle s'en glorifiait ouvertement, raillait les
fils de la littérature et ridiculisait sans pitié de sem-
blables prétentions dans les personnes de son sexe.
Mais le temps avait ouvert les yeux d'Inez. Douée
d'une rare intelligence, elle avait senti, dès son entrée
dans le monde, tout ce qui lui manquait, et n'avait
pas tardé à chercher à y remédier. Femme du monde,
elle voulait avoir les mêmes avantages que celles qui
l'entouraient ; mère, elle voulait diriger l'esprit de ses
enfants. Tout son temps était libre, elle en consacra
une grande partie à la lecture et à la réflexion, et ses
facultés se développèrent à un point dont Lawrence
fut à la fois surpris et charmé. Non-seulement elle
causait bien, mais elle était devenue capable de goûter
l'entretien de Lawrence ; être ainsi apprécié par une
femme belle et intelligente, c'est le plus grand succès
pour un homme d'esprit.
Il serait difficile de dire lequel des trois amis fut le
plus content de cette réunion.
Les heures semblaient avoir des ailes, et, lorsqu'ils
se séparèrent (ce qui n'arriva pas avant deux heures
du matin, tant la conversation se prolongea), Lawrence
avait déjà promis de déjeuner et de dîner à Spring-
Gardens le lendemain, le surlendemain, etc., etc.
Mistress Vivian ne lui parut pas moins aimable le
lendemain. Elle fut si gaie, si prévenante pendant le
déjeuner !
Après ce repas, le capitaine Vivian sortit selon sa
DEUXIÈME PARTIE. 49
coutume. Lawrence s'assit près du feu du salon, tenant
à la main un livre sur lequel il ne jeta pas les yeux,
occupé qu'il était de suivre tous les mouvements de
son hôtesse; il la vit d'abord jouer et courir avec ses
enfants, puis mettre en ordre ses comptes de mé-
nage; puis enfin elle vint aussi près du feu, s'enfonça
dans un grand fauteuil rouge et prit un livre.
— Vous êtes devenue bien studieuse depuis mon
départ? dit Lawrence.
— Pas précisément; mais j'étais si horriblement
ignorante, qu'il n'y avait pas moyen de rester comme
cela. J'ai été obligée de lire la Biographie animale de
Bingley pour distinguer un bison d'une girafe, et YBis-
ioire d'Angleterre de mistress Markham pour savoir si
c'était le conquérant ou le prétendant qui a été batlu
à Culloden.
Lawrence sourit, mais non avec une sorte de com-
passion dédaigneuse comme autrefois.
— Et quel livre lisez-vous maintenant?
— Oh! je n'oserais pas vous le dire, vous me trou-
veriez si ridicule! Je vous «connais de longue date,
M. Hervey, continua-t-elle en"le regardant doucement,
mais avec malice ; vous seriez aussi prompt à m'accuser
de pédanterie que vous l'avez été à me reprocher mon
goût pour l'ignorance. Moi-même je ne reviens pas
encore du plaisir que je trouve à cultiver mes faibles
facultés.
— Ne parlez plus d'autrefois. Quel ours j'étais !
— Pas tout à fait. Cependant ce serait vous flatter
que de dire que vous étiez aimable. Mais vous semblez
résolu à tout réparer maintenant.
50 DEUXIÈME PARTIE.
— Je ne me pardonnerai jamais ma stupidité. Est-il
possible, miss Thornhaugh, je veux dire mistress Vivian,
que vous puissiez voir autre chose en moi que l'animal
le plus ridicule et le plus présomptueux que la terre
ait jamais porté?
— Je vous regarderai toujours comme le plus ancien
et le meilleur ami d'Henry, répondit-elle vivement, ce
qui serait pour moi une recommandation suffisante,
quand même vous seriez l'ours mal léché ou le tigre
d'Hyrcanie que vous prétendez .être. Je ne vous crains
plus maintenant, je vous l'ai déjà dit.
— Oh ! vous pouvez le dire. Henry est le plus heu-
reux des hommes, et il le sent bien.
— Je le crois, je le crois ; du moins il agit comme
si cela était... Jamais femme...
Elle s'arrêta et parut déconcertée d'entreprendre
ainsi l'éloge de son mari.
— Vous n'avez rien à craindre de moi, miss Thorn-
haugh. Je suis son plus ancien ami, vous savez combien
je l'aime.
— Bien vrai ! Alors ne m'appelez plus miss Thorn-
haugh, si vous pouvez vous en empêcher. Je ne suis
pas honteuse de son nom, et je préfère le porter, s'il
vous plaît.
— Je vous demande pardon, miss Thornhaugh, mais
vraiment ce temps-là me revient d'une manière si
vive...
— Encore?
— Vous ai-je encore appelée miss Thornhaugh ? Eh
bien, je vous en demande encore pardon ; me l'accor-
derez-vous?

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.