La Fille du chasseur

De
« Est-ce que c’était moi ? Est-ce que vraiment j’ai vécu ça ? Ou est-ce que c’est une autre, ou est-ce que c’est un rêve ? Mon enfance dans le désert, les grandes traversées avec le Groupe Nomade, mon gavage, mes mariages avec... Est-ce que ça a existé ? C’est tellement loin de moi. Et puis si c’était vraiment moi, qui suis-je maintenant ? » La voix de Mariem s’élève du pays au million de poètes, de ce désert mauritanien où le vent de sable efface toutes les traces, et voue la vie des hommes à l’oubli.
Portés par sa parole magistralement mise en scène par Sophie Caratini, nous traversons le miroir du mythe pour atteindre à la vérité d’une femme et découvrir un monde saharien, bédouin, que le choc colonial va totalement bouleverser.
Publié le : jeudi 14 juin 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782362800191
Nombre de pages : 362
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Extrait de la publicationLA FILLE
DU CHASSEUR
Extrait de la publicationExtrait de la publicationSOPHIE CARATINI
LA FILLE
DU CHASSEUR
é d i t i o n s
THIERRY MARCHAISSE
Extrait de la publicationPublié avec le concours
du Centre national du livre
et de l’UMR CITERES
© 2011 Éditions Thierry Marchaisse
Conception visuelle : Denis Couchaux
Mise en page intérieure : Anne Fragonard-Le Guen
Reproduction de couverture :
Mariem en 1966 © D. R.
Éditions Thierry Marchaisse
221 rue Diderot, 94300 Vincennes
Diffusion : Harmonia Mundi
Extrait de la publicationÀ Fatimatou mint Ahmed Bilal
et El-Kory ould Touileb
IN MEMORIAM
Et à nos enfants :
El-Hussein, Mroum, Aline, Jérôme,
Véronique, Elie, Jacques, Clément, Jibril,
Morgane, Sophie, Mohamed, Soraya
Extrait de la publicationExtrait de la publicationQue nos filles épousent nos ennemis
PROVERBE MAURE
Extrait de la publicationExtrait de la publicationPROLOGUE
Pour moi, tout a commencé par le fait extraordinaire que mes
parents n’étaient pas de la même tribu. Et ça, c’est
extraordinaire, tu le sais bien.
C’était extraordinaire, surtout à l’époque. Mon père était
Nmadi, tribu de chasseurs. Les Nmadi nomadisaient dans l’est
de la Mauritanie et coursaient les antilopes à pied, avec des
lévriers. Ma mère était Ladem, tribu de pasteurs. Les Ladem
étaient des porteurs de fusils. C’est incroyable qu’ils aient donné
une fille à des Nmadi. Des guerriers, donner une femme à un
chasseur ! Parce que nous, les Nmadi, nous sommes des gens
différents. Ceux qui nous connaissent bien considèrent que notre
statut est à part, mais pour la plupart des Mauritaniens qui ne
savent rien de notre histoire, nous sommes des gens de basse
condition. Certains disent : « C’est des tributaires. » D’autres
disent : « C’est des sauvages. » Il y en a même qui disent : « Leurs
hommes sont des chiens, seules leurs femmes sont normales »!
L’autre problème était qu’en plus, nous étions des mécréants
pour eux : ce n’était pas des gens très religieux, les Nmadi.
Les Ladem voulaient que ma mère épouse un Ladem, mais ils
ne pouvaient pas l’y obliger. Dans la société maure, la coutume
veut que lorsque la fille a été mariée une fois, elle peut refuser
les prétendants qu’on lui propose par la suite. Elle peut même
9
Extrait de la publicationchoisir qui elle veut ; elle a le droit. Or les premiers mariages se
passent souvent mal. Quand on te donne à un homme à neuf ou
dix ans, ou même à douze, fatalement, tu divorces plus tard !
Souvent, c’est parce que tu ne l’aimes pas, parce qu’il n’est pas du
même âge que toi, parce que tu veux découvrir autre chose. C’est
toujours les femmes qui paient les pots cassés. J’ai vu beaucoup
de mariages. Beaucoup. La femme supporte jusqu’à ce qu’elle
devienne un petit peu autonome, un peu plus âgée, et là, elle
cherche à échapper, elle fait tout pour se faire répudier, elle ne
veut plus de son mari !
Une répudiation, c’est un divorce, la seule différence est qu’il
faut que l’homme le prononce, et parfois il ne veut pas. Mais la
femme a quand même des droits, elle peut aller devant le cadi.
Moi, c’est ce qui m’est arrivé, c’est d’ailleurs une des choses que
je vais raconter. Et pour ma mère, c’était pareil. Ses parents
l’avaient mariée à quatorze ans à son cousin, elle avait eu un fils
et avait divorcé. Donc elle était libre, du moins théoriquement.
De fait, elle aurait pu épouser sans choquer personne le Ladem
de son choix, mais quelqu’un qui n’appartenait pas à sa tribu,
non, ça ne se faisait pas. Seules les femmes de l’Adrar et de
l’Inchiri pouvaient épouser des hommes étrangers à leurs tribus,
elles étaient plus libres qu’ailleurs. C’est pourquoi certaines n’ont
pas hésité à s’unir aux Français et aux tirailleurs noirs ; elles se
sont mariées. Enfin, mariées… Les Français ne les ont pas
épousées ! Ni devant la loi française, ni devant personne. Ce qu’on
appelait « mariage local » se faisait sans cadi ni marabout, ni
maire. Sans rien. Il y avait quand même une dot, mais on ne
pouvait pas faire de cérémonie religieuse : dans l’islam, pour que
le mariage soit reconnu, il faut que l’homme soit musulman, peu
importe la religion de la femme. Au début, la plupart des pères
refusaient de donner leurs filles aux Français, mais quand ils ont
pris la mesure des enjeux économiques de ce genre d’union
– économiques et politiques –, certains ont fini par accepter. Car
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Extrait de la publicationla fille qui allait vivre avec un capitaine, avec un lieutenant ou
même un simple adjudant, elle avait son mot à dire, c’était déjà
quelqu’un, tu comprends ; et pour les Français, c’était aussi un
moyen d’avoir des liens privilégiés avec les tribus maures.
Elles, les femmes, elles ne savaient pas qu’il existait un mariage
civil ; elles n’étaient pas au courant. Donc elles vivaient comme
ça, sans être mariées légalement, on dirait ici en «
concubinage ». Après, ça dépendait des gens. Il y avait des hommes très
corrects qui avaient même des rapports avec leur belle-famille,
et d’autres, abjects, qui utilisaient les femmes pendant qu’ils
étaient là, mais qui s’en fichaient éperdument et repartaient sans
accorder la moindre pension aux enfants qui restaient. Les
enfants, c’est malheureux, c’est eux qui ont le plus souffert. Et
ça, je connais bien le problème : je suis un peu passée par là
parce que j’ai été mariée quelques années avec un Français. Un
militaire qui se faisait passer pour un musulman ! Eh oui… En
plus, dans ma famille, j’ai des grands-tantes qui ont été prises de
force par les Français, d’autres qui étaient consentantes, et il y a
beaucoup d’enfants métis. C’est quelque chose dont on ne parle
jamais en France, pourtant c’est important.
Je vais te raconter mon histoire, tu vas comprendre comment
les choses se sont passées. C’est terrible, il faut être très équilibré.
Il y a des jours où je me demande : est-ce que c’était moi ?
Estce que vraiment j’ai vécu ça ? Ou est-ce que c’est une autre, ou
est-ce que c’est un rêve ? Ma vie dans le désert, les grandes
traversées avec le Groupe Nomade, mon gavage, mes mariages
avec… Est-ce que ça a existé ? C’est tellement loin de moi. Et
puis si c’était vraiment moi, qui suis-je maintenant ?
Extrait de la publicationExtrait de la publicationLE NMADI
Extrait de la publicationExtrait de la publicationLE RAPT DE FATIMATOU
La rencontre de mes parents ressemble à l’histoire de Roméo et
Juliette. C’est ma mère qui me l’a racontée.
Un jour, mon père est venu, et il l’a vue. Il s’était bagarré peu
de temps avant : il se bagarrait toujours. C’était un homme très
fort qui n’aimait pas qu’on le contrarie, et il n’était pas diplomate
du tout, il ne cherchait pas à savoir qui avait tort, qui avait
raison. S’il se sentait provoqué, c’était la force, c’est tout.
Il avait le type berbère, grand, avec les yeux bleus-blancs ; un
bleu très pâle. Toute la famille Touileb du côté de mon père était
comme ça ; mon grand-père aussi, et toutes mes tantes. Tu vois
le noir qu’on a là, c’était presque blanc, un bleu-blanc. C’était en
1934 ou 1935 ; en Mauritanie, on dit ‘am neysan, « l’année des
pluies », car il est tombé cette année-là des pluies diluviennes
comme on n’en a plus jamais vu, ni avant, ni après.
Il avait entre dix-huit et dix-neuf ans, il était tout jeune. Elle,
un peu plus : elle avait cinq ou six ans de plus que lui. C’était un
vadrouilleur, mon père : quand il ne chassait pas, il montait sur
son chameau – si ses parents ne lui en donnaient pas, il en
prenait à une tante, à un cousin ou même à un voisin – et faisait
tous les puits, tous les campements de la région. En général,
c’était l’été, car les grandes chasses avaient lieu l’hiver. Et l’été, les
éleveurs étaient tous installés autour des puits. Le puits, ça veut
15
Extrait de la publicationdire quelque chose. Toi, tu connais. Ce n’est pas seulement le
puits lui-même, c’est le rendez-vous de tous les nomades, de tous
les chameliers qui viennent faire boire leurs troupeaux. Avant,
c’était autour des puits qu’on trouvait les campements, qu’on
voyait les jolies filles.
Donc, un beau jour de 1934, mon père est arrivé, et il a vu ma
mère. Il venait de se battre, il avait son dra’a, son boubou,
déchiré à moitié, et elle, elle s’est un peu moquée de lui : un
jeune homme avec son fusil et son dra’a à moitié déchiré, tu vois,
ça fait pas très sérieux. Alors elle a ri quand elle l’a aperçu. Elle
l’a regardé, et elle a ri parce que ça lui paraissait drôle. Lui,
comme c’est un nerveux, il lui a dit :
– Qu’est-ce qui te fait rire ?
D’abord elle a été un peu intimidée, puis elle a répondu :
– Mais, ça ne va pas, avec… tu ne veux pas que je recouse ton
boubou ?
– Si, pourquoi pas, tu le ferais ?
– Mais oui, si tu veux.
Il l’a prise au mot et s’est aussitôt déshabillé. Elle est allée
chercher une aiguille et lui a réparé son vêtement. C’est ainsi que
tout a commencé. Elle a vu mon père torse nu parce qu’il ne
portait pas de chemise, il avait juste son séroual, son pantalon, et sa
ceinture ; et lui, il l’a regardée. Elle avait de beaux yeux noirs, des
traits fins avec les pommettes saillantes, elle était très belle. Il l’a
observée en silence pendant qu’elle s’appliquait à l’ouvrage, et il
est tombé amoureux. Dans ces cas-là, le garçon demande :
– Où habites-tu, où sont tes parents, quel campement, de
quelle tribu es-tu ? Est-ce que je peux venir te voir ce soir ?
Elle n’a pas dit « oui », elle n’a pas dit « non ». Elle a dit :
– Si tu veux.
On ne dit jamais oui. Mais on dit un non qui veut dire oui :
– Si tu veux, tu peux toujours essayer.
16
Extrait de la publicationIl est parti le soir même, il a cherché le campement, et il a
trouvé ma mère avec toutes les jeunes filles chez la servante. Mes
grands-parents n’avaient pas beaucoup d’esclaves, ils avaient
deux hommes et cette femme qui était mariée à l’un des
hommes. Je ne l’ai pas connue, elle est morte avant, mais j’ai
rencontré son époux, Mahmoud. Dans le campement, il y avait
juste ma grand-mère et ses frères. Mes grands-oncles étaient
indépendants, ils étaient mariés, donc chacun avait sa tente. Ma
grand-mère était seule dans la sienne avec ses quatre enfants : ma
mère, qui était l’aînée, avec son bébé, ses deux jeunes frères et un
troisième garçon né d’un cousin éloigné que ma grand-mère
avait épousé et dont elle avait divorcé ; un homme assez effacé,
qui vivait là, dans le campement.
Mon père n’a pas été chez ma grand-mère, il est allé
directement chez la servante pour essayer de voir si les jeunes filles
étaient là, à jouer ou à faire de la musique. Les jeunes qui
viennent pour rencontrer les filles sont juste là pour la soirée, ils
n’ont pas besoin d’aller se présenter. C’est comme les garçons
d’ici qui vont dans un café parce qu’ils savent que les filles ou les
lycéennes du quartier s’y retrouvent. Il n’y a pas de véritable
contrôle dans un campement, c’est ouvert à tout le monde. Ça
ne veut pas dire qu’on ne sait pas ce qui s’y passe. On sait très
bien qui est celui qui arrive. On le sait tout de suite. On dit :
– Tiens, il y a un jeune de telle tribu qui est arrivé.
Et lui se mêle aux autres garçons, qui ne sont pas tous du
campement d’ailleurs. Les jeunes circulent beaucoup pendant cette
saison de regroupement autour des puits. Parfois, les filles vont
derrière la dune faire de la musique. Elles prennent un plateau
métallique ou un tam-tam, et chantent. Les garçons peuvent
venir raconter des histoires, bavarder. Dans ces cas-là, on ne
prend pas le thé, on boit du lait, et ceux qui fument sortent leur
pipe. On compose ou l’on récite des poèmes, on se regarde. En
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