La Fin d'une courtisane. Les Trois tableaux. La Consultation. Par Édouard Waldteufel

De
Publié par

A. Lacroix, Verbroeckhoven et Cie (Paris). 1869. In-18, 255 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : vendredi 1 janvier 1869
Lecture(s) : 40
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 256
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA FIN
D'C.NI;
COURTISANE
LES TROIS TABLEAUX
LA CONSULTATION
PAR
EDOUARD WALDTEUPEL
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATI ONACE
13, boulevard Montmartre
A. LACROIX,. VERBOECIvHOVEN ET f>, EDITEURS
A Bruxelles, à Leipzig et à Livourn^
180 9
Tous droits de traduction et de reproduftion réservés.
p.tris — Iran, ROCGE FUÈRES. DLNON et FRESNÊ. rue du Foui*; 43.
LA FIN
D'UNE
COURTISANE
LES TROIS TABLEAUX
L;À CONSULTATION
.— ; PAR
V EDOUARD WALDTEÏÏFEL
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
Jo; boulevart Montmartre
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET C°, ÉDITEURS
A. Bruxelles, à Leipzig et à Lïvourne
1869
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
A MONSIEUR
MAURICE RASCHOWITZ
LA FIN
D UNE
COURTISANE
Par une froide soirée de mars 1868, le baron
Ulric de Gardailles revint d'un long voyage fait
en Espagne et en Italie.
C'était un jeune homme de vingt-sept à vingt-
huit ans ; le trait dominant de sa. physionomie
était une grande expression de bonté.
M. de Gardailles avait pour tout patrimoine
une vingtaine de mille livres de rentes : il sou-
tenait pourtant avec dignité l'éclat de son nom
et, malgré la faiblesse de ce revenu, une misère
à soulager ne l'avait jamais trouvé sourd ; on
citait de lui plus d'une action frappée- au coin
d'une générosité relativement princiere.
Sa doctrine était que, gentilhomme sans for-
. i
tune, le mariage lui demeurait interdit, parce
que, disait-il, ses pairs plus favorisés que lui dé-
daigneraient son pécule de cadet et que lui-même
éviterait soigneusement toute mésalliance dorée,
n'ayant rien plus en horreur que cette spécula-
tion à la mode : l'échange d'un blason contre un
sac d'écus..
Il habitait, rue Pigalle, un coquet, mais mo-
deste appartement de garçon. Complètement
étranger aux affaires-et ses intérêts personnels
étant bornés au recouvrement régulier de ses
•rentes, il venait de parcourir l'Europe méridio-
nale, ne donnant et ne recevant de nouvelles que
de loin en loin.
À son retour il trouva donG, l'attendant depuis
plus d'un mois, deux ou trois lettres insignifiantes ;
on lui remit en outre un épais rouleau de pape-
rasses, étroitement ficelé et cacheté.
Il le défit et courant à la signature y vit ce
nom : Turfinette.
TJlric jeta un regard de curiosité oiseuse sur
les premières lignes, mais un sentiment d'afflic-
. tion et de stupeur se peignit aussitôt sur son vi-
sage.
Il poussa près de la cheminée son fauteuil, s'y
assit et lut avec une douloureuse avidité ce qui
suit:
— 3 —
Mon ami,
Tu vas être bien étonné en recevant cette lettre.
Ta première pensée sera sans doute de la rejeter;
résiste, je t'en prie, à cette mauvaise inspiration ;
le temps est passé où mes paroles n'étaient pro-
noncées que pour s'envoler, frivoles et plus lé-
gères que le vent qui les emportait. Celles que
j'ai à te dire aujourd'hui sont lourdes au contraire
comme la douleur qui m'oppresse, pesantes comme
le couvercle du cercueil où je vais reposer sous
peu. Il fut un temps où tu m'aimais beaucoup ;
non que j'en fusse digne par les qualités de mon
coeur, j'étais une folle et tu avais beau m'indi-
quer le chemin, je m'égarais à plaisir dans de
mauvais sentiers, mais j'étais belle alors et
comme tant d'autres, esclave de ma beauté, tu
pardonnais à mes vices, comme on pardonne au
parfum des fleurs d'être un poison.
Combien nous voici loin de l'époque dont je
parle et faut-il que je sois assez mauvaise pour
me prendre encore à la regretter !
Que veux-tu ? il me fallait de la richesse et du
plaisir tout comme il faut de la verdure et de la
liberté aux oiseaux.
Je pleure, quand j'y songe; mais je ne sais si
mes larmes sont de repentir... ou de regret. Tu
le vois, je m'exprime avec franchise ; c'était, me
-^ 4 —
disais-tu jadis, ma seule vertu au milieu de mes
nombreux défauts. Que je meure donc comme j'ai
vécu, le grelot à la main, mais au moins la sin-
cérité sur les lèvres.
Si tu savais comme il me répugne de t'entre-
tenir de mon état actuel ! il le faut pourtant !
Je nie trouve... oh ! ma plume crache en écri-
vant le mot !... je me trouve à l'hôpital, je tousse,
je... non ! c'est à ne pas le croire, te rappelles-tu
la mère Sorat qui jouait les duègnes aux Délasse-
ments ? te souviens-tu de la pièce de Lambert, où
elle faisait une vieille, quihteuse, cacochyme et
rachitique? eh bien! voilà comme je suis! mon
corps amaigri par la souffrance, jauni.par la ma-
ladie, courbé par la fatigue, est crochu comme
un point d'interrogation ; mes yeux sont de cire,
mes lèvres de liège, mes mains, mes pauvres
mains... je ne sais comment cela s'appelle, j'ai
fait une fois cadeau à Julie d'une boîte à compas ;
il y avait dedans une.espèce de peau transparente
en arc de cercle et avec des chiffres dessus....
voilà comme sont mes pauvres mains ; enfin c'est
une pitié !
Mais je ne t'ai pas dit comment j'en suis venue
là. Voici :
. Lorsqu'il y a un an, tu te brouillas avec moi à
cause de ce Russe qui m'inspirait bien moins
d'amour que toi (soit dit en passant), j'eus beau-
coup de chagrin, car, de tous les hommes qui m'a-
vaient adorée, aucun n'avait jamais su médire
de certaines choses que je rencontrais dans ta
bouche à toi. Les autres me mêlaient toujours à
leurs histoires de chevaux et de chiens ; d'ailleurs,
tu le sais bien, c'est de là que m'est venu le so-
briquet sous lequel tout Paris, comme ils disent,
me connaît. Ils m'avaient baptisée du nom de
Turfinette parce qu'on ne voyait que moi sur le
turf. Tandis que toi, tu me parlais souvent de moi-
même et je comprenais bien à ta manière de me
regarder que si je n'avais été une fille perverse, tu
aurais voulu m'aimer comme une femme et non
comme un objet à la mode.
Que veux-tu ? c'est toujours là que j'en reviens,
je ne trouve pas autre chose à dire pour sécher
mes pleurs et me pardonner mes folies. Enfin, je
fus très-peinée de ton abandon et pour m'éblouir,
je me mis à jouer. -Je courus Bade, Hombourg,
Spa, Monaco. Ce fut partout un véritable bain
d'or. Les journaux ne parlaient que de mes
triomphes ; Bénazet, Blanc et tous les autres trem-
blaient en me voyant, comme je tremble mainte-
nant quand j'entends marmoter les litanies des
morts à côté de moi.
Je devins tellement riche qu'il fut un instant
question de mariage entre moi et un comte polo-
nais. J'avais déjà contracté l'habitude de grincer
des dents toutes les fois qu'on parlait de l'empe-
reur de Russie en ma présence.
Hélas, quel changement !
Il vint à Bade un individu qui s'appelait Ar-
thur. Tu ne saurais t'imaginer comme il était
beau. C'était à faire pâlir tous les jeunes pre-
miers du monde. Figure-toi Hercule avec la
douceur d'Adonis, Adonis viril comme Hercule.
C'est du petit Mauregard, ce portrait.
Cet Arthur s'assej-ait toujours à côté de moi,
soit que je fusse à la roulette, soit que j'allasse
aux cartes ; son regard ne quittait pas le mien,
il le creusait !... on aurait dit une vrille ! moi,
cela me faisait un plaisir extraordinaire de voir
ainsi ses j-eux s'attacher aux miens; je t'en sup-
plie, ne va pas te moquer de moi, je me sentais
transportée, quand sa prunelle bleue, tout hu-
mide à force de m'avoir fixée, voulait bien quitter
un peu de son expression sévère! Je me brûlais
alors tout à mon aise au feu de son regard, je me
baignais langoureusement dans le fluide de son
oeil. Sa chevelure était blonde et sa barbe aussi.
Faubreuil disait qu'il y avait du Jésus-Christ
dans cette tête.
Il jouait à peine, et rarement sa mise dépassait
un louis. Moi, tout au contraire, je jouais fré-
nétiquement et gagnais des sommes fabuleuses.
Chaque fois que le râteau m'amenait une nou-
velle poignée d'or ou une liasse de billets, il
m'enveloppait d'un sourire.,, un sourire angé-
lique! et me disait, de sa douce voix, quelque
bonne parole qui décuplait par le bonheur que je
goûtais à l'entendre, le prix réel de mon bénéfice.
Il parlait d'ailleurs peu et je l'en aimais davan-
tage; un vague air de souffrance, de mélancolie,
de morbidezza (tu vois que je me rappelle ton
répertoire) flottait sur toute sa personne. 'J'en
eus tant de pitié que je me pris à l'aimer comme
une folle.
Je te fais grâce des détails pour rentrer plus
vite dans la triste réalité.
Arthur devint mon amant.
J'étais en plein rêve des Mille et une Nuits. De
pleins coffrets d'or, le jour; la. nuit, de pleines
corbeilles de baisers. .
J'étais heureuse autant et plus qu'il n'est permis
à une créature humaine de l'être. Toi-même,:
l'auteur indirect de ma passion pour le jeu, je
t'avais oublié, ou du moins tu ne m'apparaissais
plus qu'à l'état de souvenir confus et lointain.
- Les jours.s'écoulaient ainsi en doux tête-à-tête.
Parfois, c'était quelque excursion à Lichtenthal
, , - 8 —
ou ailleurs, nous courions seuls dans la monta-
gne : son amour était respectueux comme si
j'eusse été une honnête femme! Tu ne saurais
croire le bonheur que cela donne de se voir traitée
•ainsi. Les choses ont tout un autre aspect et une
valeur tout autre. Peut-être bien qu'à la longue,
je m'en serais lassée comme du reste. Je n'en eus
pas le temps.
Un soir, je l'attendis infructueusement. Les
heures se succédèrent avec une mortelle lenteur.
Il ne vint point. Il ni'arriva un phénomène que
j'avais oublié et qui ne m'est redevenu que trop
familier depuis, je pleurai !
Oh! mais je pleurai beaucoup ! Te dire ce que
j'aimais cet homme, c'est impossible! Et, Dieu
merci, c'était désintéressé, il n'y avait pas d'exem-
ple qu'il m'eût jamais : donné une obole. L'idée,
non-seulement de demander, mais même d'ac-
cepter, ne me serait jamais venue. Bien plus, elle
m'eût fait horreur.
Enfin, — et ceci doit flatter ton amour-propre
d'homme, — en dehors de ma vie de jeune fille
proprement dite, il est, après toi, le seul que
j'aie aimé pour lui-même. Tu ne diras pas que je
mente ou que je veuille te flatter. A part un
méchant cachemire, un bracelet et quelques au-
tres brimborions, m'as-tu jamais rien donné? De
tout mon cortège n'étais-tu pas le moins riche?
Donc, c'est bien pour toi que je t'aimais. Je te dis
cela parce 'que je vais mourir et que c'est une
consolation, quand on se penche sur une tombe,
de savoir qu'on a été tendrement chéri de l'être
qui y dort. N'est-ce pas?
Donc, cette nuit s'écoula dans les larmes.-Il
me laissa seule.
Le lendemain, dès la première heure, je courus
à son hôtel. Il me fut dit qu'il avait réglé son
compte la veille et qu'iLétait parti. Je voulus sa-
voir où il s'était dirigé. On ne put me l'apprendre.
Je rentrai chez moi et fondis en sanglots. Tout
ce qu'une imagination follement surexcitée peut
suggérer d'inventions me passa par la tête. Je
nie perdais en suppositions; je m'accusais de
mille .torts que je n'avais point eus; je craignais
surtout qu'il n'eût rencontré quelqu'un qui lui
eût donné des renseignements précis sur mon
passé. J'avais près d'un million à moi, je l'eusse
donné pour pouvoir passer l'éponge sur ma vie
précédente. Oh ! vous autres hommes, ne pouvez
comprendre cela. Toucher au bonheur et le per-
dre! que dis-je? L'avoir tenu et ne plus l'avoir!
Et puis... à moins que vous ne soyez dès voleurs,
votre existence est toujours honorable; cela vous
est si facile! tandis que nous, c'est comme la
1.
— 10 —
goutte d'huile. La tache gagne, envahit, jusqu'à
ce que toute la feuille de papier ne soit plus
qu'une souillure. Tu ris de me voir écrire des
choses comme le père Hyacinthe en dit !
Que veux-tu 1? — Toujours, que veux-tu? Il
faut bien que j'aie le droit de pleurer un peu, j'ai
assez ri dans ma vie. Vous ai-je amusés, tous!
Est-ce vrai? Y a-t-il drôlesse au monde qui ait
fait retentir les salons du café Anglais ou ceux
de la Maison-d Or de plus joyeux éclats de rire
que les miens? Ah! pour sûr, viveurs mes amis,
vous n'êtes pas près de retrouver une bacchante
aussi belle, pour dignement vider la coupe. Oui,
le Champagne frappé fait une perte. J'étais diver-
tissante et j'avais le mot. Ivre, j'étais enivrante,
plutôt qu'enivrée. Quand il y aura quelque temps
que la terre m'aura couverte, tu pourras lire ma
lettre à la fin d'un souper. Cela donnera du ton
au dessert, cela les amusera.
Mais enfin cette fois je fis l'apprentissage des
larmes, et je le fis bien.
C'est étrange, comme ce qui vous intéressait
hier peut vous être indifférent aujourd'hui. Toute
cette animation de cancans, de musique, de toi-
lettes, de chevaux, d'allées et de venues, d'enri-
chis et de ruinés qui m'avait tant distraite jus-
que-là, m'apparut plus"'sombre et plus morne que
— 11 —
les abords d'un cimetière. Dix mille personnes
fourmillaient autour de moi, et il me semblait
être complètement seule, tant leurs figures me
paraissaient étrangères.
Tiens ! il y eut Faubreuil, je me le rappellerai
toute ma vie (c'est une manière de <\ive les quel-
ques jours qu'il me reste encore à vivre), Fau-
breuil qui, le stick à la main, le lorgnon dans
l'oeil, se dandinant avec son stupide veston et son
affreux pantalon collant, vint à passer sous mes
fenêtres, et me dit ces simples mots ;
Bonjour, Turfinette, ça va ?
Sais-tu ce que je compris?
< Bonjour, gourgandine, la boue de ton coeur
est-elle toujours à sa place? »
Ah ! ah ! ah ! ah ! je ris tout de bon dans mon
lit, c'est pourquoi je le mets en quatre syllabes
sur le papier. Quel bonheur que j'en aie bientôt
fini! Je serais devenue folle, et pour une fille d'es-
prit, c'est le pire malheur de.tous.
Enfin, quand j'eus terminé mes doléances, je
pris la résolution de continuera m'enrichir, ne
pouvant provisoirement continuer à être aimée.
Ceci se passait deux jours après le départ d'Ar-
thur, je m'en fus à mon bureau pour prendre cette
fois beaucoup d'argent, décidée que j'étais à jouer
gros jeu. J'avais besoin d'émotions.
— 12 —
Tu vas voir.
La cassette dans laquelle j'avais enfermé mon
quasi-million avait disparu.
Mon amant était mon voleur ; ma passion était
ma ruine.
C'est gentil, n'est-ce pas ?
Il me restait pour toute fortune un rouleau de
mille francs. Je courus au jeu pour le centupler
comme d'habitude; il fut perdu pour moi en
moins d'une minute.
Rentrée chez moi, le hasard me jeta encore sous
la main trente louis qui gisaient épars et oubliés
dans le tiroir de ma table de nuit; je nie précipi-
tai de nouveau vers le salon; le festin de mes
trente louis dura cinq secondes.
J'eus un tremblement nerveux et parcourus
d'une main irritée mes poches. Il y a de quoi
mourir de rire. Je découvris... un florin, le jetai
dans la gueule du monstre. Je jouais sur la rouge.
Noire fut gagnante.
Cette fois, c'était fini, il ne me restait pas
l'ombre d'un sou.'
Tu devrais écrire les mémoires d'une cocotte, et
à ce passage de ton livre, tu expliquerais que
Turfinette n'en voulant presque pas à son spolia-
teur, était infiniment plus préoccupée de retrou-
ver l'amant que l'or qu'il lui avait ravi.
— 13 —
Je fus cependant porter ma plainte au chef de
police.
— Que voulez-vous, me dit-il, que je fasse?
Vous ne me fournissez aucun indice sur la direc-
tion suivie par le fugitif. D'ailleurs...
Ici l'Allemand fit de l'esprit, c'est fameux !
— D'ailleurs, continua-til, l'Ecriture a dit : « Tu
gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Vous,
madame, c'est le contraire qui vous arrive ; vous
avez eu peu de mal à le gagner ; c'est à le perdre
que vous dépensez votre première transpiration.
Système des compensations !
J'étais pauvre ! l'heure des moralistes commen-
çait.
a
' Après de longues et sombres réflexions, un
éclair jaillit de mon cerveau,
— Folle ! m'écriai-je, et ton collier de perles !
un objet qui a coûté 150,000 francs ! ne voilà-t-il
pas de quoi te relever mille fois ? Va, ma fille, un
patrimoine de perdu, dix de retrouvés.
J'étais tellement joyeuse de mon inspiration,
que, dans mon état d'énervement, je pus à peine
adapter la clef à la serrure du meuble où étaient
enfermés mes bijoux.
Tu le connais, ce collier, c'est le Russe-qui me
l'a donné ; un des plus beaux morceaux de chez
Sampère.
— 14 —
Un usurier m'en donna25,000 francs! Et me
voilà à la roulette !
Personne ne connaissait encore mon aventure,
je fis l'insouciante et la rieuse. Vingt personnes
m'entouraient comme d'habitude, curieuses de
savoir où s'arrêterait ma veine.
Jusque alors j'avais joué au hasard; comme
cette fois la partie que j'avais à engager était
d'une mortelle solennité, je me rappelai la mon-
tante deLaplace que m'avait expliquée un faiseur
de martingales et résolus de la mettre en oeuvre
pour ne pas confier mon dernier lopin au sort seul ;
je suivis la progression indiquée avec des alterna-
tives de perte et de gain. La galerie, anxieuse,
commençait à s'ébranler dans les superstitions
qu'elle avait groupées autour de mon étoile.
J'avais derrière moi un grand vieillard à tête
chauve, à nez d'aigle, à l'oeil perçant, qui m'avait
prise en haine, parce qu'il avait toujours parié con-
tre moi, et que mon bonheur l'avait toujours battu.
Au premier rouleau d'or que le râteau de la banque
me soutira, il marmota d'un ton diabolique :
— Le charme est rompu, elle perdra.
Ce vieux m'irritait les oreilles: je doublai fié-
vreusement la mise sur rouge. Ce fut noire qui
passa.
J'entendis autour de moi plusieurs soupirs d'al-
— 15 —
légement:- on eût dit des poitrines qui reprenaient
enfin le jeu de leur respiration; quelques-uns
chuchotaient.
— Cela ne pouvait durer, disait l'un.
— C'est le ..commencement de la fin, disait
l'autre.
— Oh ! elle a tant gagné !
— Oui, mais le revers de la montagne est si
rapide ! la pente si glissante !
Le vieux dit le mot de la fin :
— L'abîme, si profond !
Ce vieux, je lui aurais volontiers plongé mille
poignards dans le coeur.
Une grosse goutte de sueur se détacha de mon
front et me tombant lourdement dans l'oeil, m'a-
veugla un instant.
Je fis cinq fois cinquante louis et les perdis
cinq fois.
Je creusai le fond de mon portefeuille, et en
tirant une liasse de billets :
—Deux cent cinquante louis, dis-je d'une voix
sourde.
J'entendis, comme à travers un cauchemar, les
mots sacramentels :
— Rien ne va plus," messieurs.
s II se fit un grincement, c'était la roulette qui
tournait.
— 16 —
— Rouge !... dit la voix du croupier. Mes der-
niers cinq mille francs venaient de mourir.
Le coeur me battait violemment; j'avais un
poids de cinq cents sur les paupières.
Je me levai ; la galerie s'écarta pour me livrer
passage.
— Combien perdez-vous, madame? me de-
manda le vieux.
— Vingt-cinq mille francs.
— Vous renoncez déjà !
— J'y réviendrai ce soir, répliquai-je, en ar-
rachant à mes lèvres un sourire ; mais cette fois
j'avais réellement delà peine.
En traversant la promenade, je rencontrai
Faubreuil qui m'arrêta.
— Est-ce vrai, Turfmette, me demanda-t-il,
qu'on t'a volé toutes tes économies ?
' J'hésitai, ne sachant ce que mon orgueil me
commandait de répondre.
. Oui, — c'était m'avouer ruinée; c'était le mé-
pris et la raillerie'que j'appelais sur ma tète.
Non, — c'était me condamner à l'impossibilité
de recourir aux amis, quand le besoin s'en ferait
sentir.
Je répondis furtivement :
— Oui...
Et voulus me dérober ; mais Faubreuil insista
— 17 —
pour avoir des détails; je n'avais pas la tête à
moi, je satisfis sa curiosité.
Sais-tu ce qui m'en arriva ?
Le monde est rempli de puritains qui nous'
déshonorent à raison de 25 centimes la ligne.
Le lendemain" on lisait dans tous les journaux
cet entrefilet : « Il est arrivé une bonne aventure
à la belle Turfinette. Cette petite dame, se trou-
vant à Bade, a gagné près d'un million à la rou-
lette, après quoi, pour tromper ses loisirs, elle
s'est éprise d'un Circassien de haute lignée. Celui-
ci, pour prix de ses précieuses caresses, a jugé
convenable d'emporter la cassette, dans laquelle
la belle enfermait son trésor. Toute une fortune
à refaire ! en avant, le commerce des oeillades,
mademoiselle Turfinette ! »
Je fus, tu le penses, bien affligée, non de l'in-
jure qu'on me bavait au visage (j'avais maintes
fois prêté de l'argent à son auteur), mais de la
divulgation de ma ruine. Chez nous autres fem-
mes perdues, il n'y a guère que l'or qui fasse
pardonner la boue. Ceux-là mêmes qui nous de-
mandent notre prostitution, nous estiment en
raison directe du prix auquel nous avons le moyen
de nous vendre.
Il me restait tout un magasin de bijoux ; j'en-
tassai diamants sur rubis, émeraudes sur topazes,
— 18 —
et d'un assortiment de;bagués, de croix,, de
boucles d'oreilles , de broches, dé bracelets,,
de médaillons, de chaînes, qui valait bien deux
cent mille francs, je tirai cinquante-cinq mille
francs ; encore me fallut-il marchander sou par
sou.
Je dois me rendre cette justïce^que, pendant
toute cette période de malheur affreux, je n'ai pas
versé.. ce qui s'appelle une larme. Mes yeux
étaient secs et brûlants : mon coeur seul se tour-
nait et se retournait, comme si un inconnu se
fût amusé à le tirailler en tous sens avec des te-
nailles de feu. .
. . La poitrine me fait mal ; je suis fatiguée
d'écrire. Pour le faire, je suis obligée de m'asseoir
sur mon lit et de me courber vers mes genoux.
C'est très-douloureux. Aussi bien vais-je abré-
ger mon récit.
Vois-tu,.le. jeu, c'est comme l'engrenage d'une
machine; une fois qu'il vous tient, il vous broie
le corps, morceau par morceau. Les mains, les
bras, le buste, les jambes, les pieds, tout y passe,
et, quand il en sort, tout n'est plus qu'un amas
informe de meurtrissures et de lambeaux. C'est
pourquoi je t'épargne les péripéties qui accom-
— 19 —
pàgnèrent la chute: de-mes nouveaux cinquante-
cinq mille francs.
On nous accuse, nous autres, les filles, de tuer
ceux que nous enchantons. Je ne dis pas non; j'en
ai bien appauvri quelques-uns, ruiné quelques
autres; mais, arrivée au dernier "billet de mille,-
on a toujours bien le coeur de leur dire : « Si
nous arrêtions les frais, et si tu écrivais à ton
père ? » ' - . . . _
- Au tapis vert, point de ces ridicules sentimen-
talités. Il vous plaît de jouer votre dernier mor-
ceau de pain. Vite un florin, le seul qui vous
reste, et n'en parlons plus. En bonne société, on
joué même l'honneur de sa femme; mais ce sont
là des raffinements qui, vu leur comptabilité dif-
ficile, n'ont pas encore cours dans les tripots
publics.
Vienne un homme de génie qui rende la chose
pratique, .et l'on y arrivera.
Quant à moi, ce fut un complet demi-tour à
droite. Tout mon bonheur devint malheur; jusque
là, tout ce que j'avais touché était devenu d'or ;
depuis deux ou trois jours, tout l'or que je tou-
chais se changeait en plomb ; moins que cela, en
eau, pour me faire des larmes.
'. : Mes 55,000 francs y passèrent.
Du côté du jeu, la dernière parole était dite.
— 20 —
v
Restait à vider la question de mon amant et de
mon voleur.
Tout d'abord, comment devais-je considérer cet
homme ? C'était évidemment un plat coquin et un
misérable de la pire espèce ; mais, parole d'hon-
neur! je l'aimais encore. Je ne lui en voulais que
d'un point : c'était de ne m'avoir point avoué son
besoin d'argent. J'aurais volontiers partagé tout
le mien avec lui, pourvu qu'il m'eût donné sa
tendresse en échange. C'est niais, absurde, dé-
pravé, tout ce que tu voudras. Qui t'a jamais
dit le contraire? Mais est-il de règle que les sen-
timents d'une femme en général et. ceux d'une
petite dame en particulier soient raisonnables?
Le sexe fort lui-même est-il donc si intelli-
gent dans le placement de ses faveurs? Grand
Dieu ! moi qui te- parle, j'ai fait tourner la tête à
plus d'un homme marié, dont la pauvre femme lé-
gitime avait dans son petit doigt plus de coeur,
plus d'esprit et plus de beauté que je n'en ai ja-
mais eu dans mon être tout entier. Qu'aimait-il
donc en moi? Ma. perversité. Ce sont.des.sembla-
bles qui se trouvent et se fondent ; souvent aussi
ce sont des contrastes- dont le mélange forme une
harmonie.
Tu ne diras pas que ceci est mal écrit; ah! si
j'avais gardé plus longtemps le grand Saint-Fi-
— 21 —
rond, j'aurais décrassé mon esprit. Il en avait
de reste, lui.'
Ecoute, mon ami, j'ai horriblement mal ; laisse-
moi me reposer un instant. J'éprouve comme si
un enfant jouait à la balle avec mon coeur.
Ma seule idée fixe fut de retrouver l'infâme
que j'aimais; mais, pour le faire, que de difficul-
tés à aplanir !
D'abord il ne me restait rien, absolument rien
dans mon porte-monnaie. Je jetai un regard mé-
lancolique autour de moi; j'aperçus ma garde-
robe. Ah! mon pauvre camarade! voilà qui fait
mal à une femme ! La pensée de se détacher pour
quelques sous, de tant de belles choses, qui ont
coûté si cher et dont chacune lui rappelle un
triomphe! Je venais d'engloutir 1,200,000francs.
La pensée de me cramponner à mie planche de
salut, l'espoir de voir encore luire le soleil de ma
réussite passée, la certitude de rebâtir mon édi-
fice avec l'éclat de ma beauté rehaussé par le
merveilleux goût de mes toilettes, l'émotion, l'or-
gueil, la passion enfin m'avaient laissée presque
insensible à mon malheur. Mais cette fois, quand
il me fallut passer la revue d'adieu à tous mes
colifiche bien-aimés... Oh ! je ne pouvais me
22
lasser de presser amoureusement dans nies doigts
le velours épais et moelleux; la soie, sous le frô-
lement de mes -mains-, criait, craquait, comme
éperdue; une larme allait tacher une de mes
robes de moire qui se tenait droite comme une
douairière du vieux temps... j'eus peur, comme
si j'avais été-sur le point de commettre un-crime ;
je me rejetai vivement en arrière, sans avoir
même la pensée d'essuyer mes j'eux. Deux choses
me semblaient également précieuses : la magni-
fique robe que c'eût été un sacrilège de tacher, et
ma douleur qu'il fallait maintenant laisser pleu-
rer, car les sanglots s'amassaient dans ma poi-
trine et avaient besoin d'éclater au dehors. Oh!
faut-il !.. faut-il !... te souvient-il de la garni-
ture en point d'Angleterre que j'avais à la pre-
mière de Y Africaine? Te rappelles-tu ma fourrure'
de la première course de Longchanips en 64, tout
ce qu'il y a de beau, en martre de Sibérie?... et
mon chàle, dont Biétry m'avait offert vingt mille
francs!... et mes mouchoirs brodés et bordés de
valenciennes !... et ma robe de chambre en ca-
chemire cerise brochée d'or !... et mes robes de
gaze à pois d'argent!... et ma robe gris-perle à
traîne et ma robe bleu de ciel !... et celle en ve-
lours bismark ( tu sais, la décolletée, à flots de
malines qui m'a tant fait regarder aux Italiens !...
— 23 —
Dieu ! toutes les autres étaient-elles jalouses, ce
soir-là!...) eh bien! tout cela et vingt fois plus
encore, je l'ai vendu pour huit mille francs !
Je te prie de me pardonner le gâchis de ma
lettre; je suis une singulière créature, va, et
d'une pauvre valeur. A peine aj-je encore la
force de me tenir assise; la mort frappe à coups
redoublés à mon chevet, et, comme une grande
bête, je m'amuse à pleurer en pensant à mes
brimborions du temps jadis. Si encore mon écri-
ture était facile à lire, mais non, c'est tout
comme le barbouillage de la Malvina, de Jérôme
Paturot, et encore faut-il que ce soit tout taché
de mes imbéciles de larmes.
Enfin!
Nantie de mes quelques francs, ce n'était pas
tout; il me fallait maintenant savoir quel che-
min avait pris mon filou. Je fis des pieds et des
mains. Du peu que je pus apprendre, je conclus
qu'il devait être allé à Stuttgart. Je m'y rendis
et fis ma déclaration à la police. On ne put me
renseigner que très-vaguement. On me promit
de s'occuper activement de l'affaire et m'engagea
à visiter Munich, ayant quelques présomptions de
ce côté. J'y fus et de là à Vienne, Prague, Dresde,
Leipzig, Berlin, Magdebourg, Dusseldorf, Aix-la-
Chapelle, Cologne et Liège. Ce fut une course in-
— 24 —
sensée ; ballottée entre mille informations faussse.
je passais d'un hôtel à l'autre, toujours près; u
trouver et ne trouvant jamais. Avec mes haï h
tudes de luxe, je me traitai clans les comniemet
înents en grande dame et mon pécule diminua dl'ii
train d'enfer. J'avais d'abord pensé que ma fcoll
entreprise réussirait rapidement et je ne pouvan
me familiariser avec cette idée que moi, plus un
millionnaire, il y avait quelques jours àpei'.i.
je dusse et je pusse maintenant m'imposer lum
privation et songer à une économie. Cependian
le voyage se tira'en longueur, et, bon gré :ni. <
gré, il fallut bien se mettre à compter.
Il y avait déjà plus de trois mois que je ccou-
rais ainsi le monde, roulant de déception en dé-
ception. Il me restait 1,000 francs. Tunesauirais
t'imaginer ce que cela brise le coeur, quand,, de
déboire en déboire, on en vient à changer son
dernier billet. Il vous prend des vertiges, oon a
faim et froid d'avance. Il semble déjà que chaicun
vous regarde, que les serviteurs vous obéisssent
avec moins d'empressement. Met-on de la pairci-
monie dans sa dépense, on craint d'être accusée de
ladrerie ; y met- on une certaine largesse, on L re-
doute un oeil sagace qui a deviné' votre miisère
et qui va l'opposer, l'outragea la bouche, au txrain
qu'on mène. J'inclinais cependant davantage wers
— 25 —
la,sagesse et, tous les soirs, j'établissais le compte
décroissant de mon petit avoir. La rapidité avec
laquelle l'argent se fond est effrayante; il m'en
prenait des sueurs froides; par instants, j'en
avais littéralement mal aux cheveux. Je ne te
parle que pour mémoire de la misérable et détes-
table joie qu'on peut éprouver à se découvrir un
florin de plus qu'on ne croyait dans son budget.
On devient voleur aussi. Une fois un marchand
me rendit quelques gulden de plus que mon compte.
Je serrai activement mes pièces et disparus, som-
brement heureuse, au coin d'un carrefour ; quand
je me crus éloignée de tout regard initié, je me
mis à compter fiévreusement.
C'était vrai, il y avait erreur en ma faveur..
C'est ignoble, le bonheur que j'en ressentis. Seu-
lement il me semblait toujours voir se poser sur
mon cou la froide et crasseuse main de quelque
agent de police. Je me retournais alors pour in'as-
surer d'un regard louche qu'il n'en était rien et
continuais ma course, la sueur au front, la honte
au visage, la mort dans l'âme.
Oh ! la misère ! horrible ! mieux, millefois mieux
vaut la tombe ! -
Quand je songe maintenant qu'il m'est arrivé
dans mes jours de grandeur, de narguer tel accou-
trement grotesque, tels oripeaux bigarrés, telle
, — 26 —
figure étrange; quand je songe que j'ai'détourné
mon regard de mains qui se tendaient vers moi,
humbles et suppliantes; quandjesonge que j'ai eu le
courage de traverser altière', hautaine, superbe,
d'entiers faubourgs où grouillaient des populations
affamées et de leur jeter du haut de ma voiture
de prostituée des sourires d'insolence et de triom-
phe; oh! je me méprise et j'applaudis à la desti-
née qui me frappe et m'abat à mon tour.
• Bref, j'étais à Vienne depuis six semaines, mé-
nageant mes dépenses, vivant sur le crédit que
me faisait l'hôtel.
Cependant ma tête battait la générale ; un tel -
état de choses ne pouvait se prolonger; je me
souvins de Paris et de mes adorateurs, je me mis
à sourire.
— Niaise ! me dis-je à moi-même, il y a là
plus de cent porte-monnaies qui seront trop heu-
reux de se vider à tes. pieds.
Vite je pris une plume et j'écrivis une dizaine
de lettres. Avouer carrément ma misère, paraître
affligée, avoir besoin, en un mot, m'était- insup-
portable. Mon stupide orgueil tourna la difficulté
et j'employai des subterfuges, préférant mentir
que de faire l'aveu catégorique de ma situation,
prenant à tâche de ne dépeindre mon malheur
que sous son jour le .moins intéressant;- celui du
— 27 —
superflu qui me faisait défaut et non de la nécessité
qui-me tirait par le chignon ; .traitant en un mot
ma propre adversité du haut de ma grandeur^ à
coups de cravache à la Lolla-Montès, gambadant
de plaisanterie en rire, de frivolité en futilité, de
sottise en bagatelle. H eût été bien plus simple de
dire :
« Quand j'aurai payé ce que je dois à mon hôtel,
il ne me. restera plus de quoi m'acheter du pain.. »
C'eût au moins été émouvant ; mais pas du tout.
Nous autres perdues, nous mendions volontiers
le superflu qui ruine les hommes, tandis qu'il
semble humiliant à notre raison déréglée de de-'
mander le nécessaire peu coûteux pour eux et în-
dispensableànous. C'estabsurdè, mais c'est ainsi;
va donc changer le coeur humain.
Cinq bu six jours après l'envoi de: mes let-
tres, il me parut que j'étais en droit d'attendre
les premières réponses, je me livrais.à des calculs
insensés. -
Si, disais-je, chacun des dix à qui je me
suis adressée, m'envoie seulement 2,000 franes
et c'est le moins qu'ils puissent faire, cela me
fera une vingtaine de mille francs. C'est -peu ;
mais enfin je paierai ce que je dois ici; je renon-
cerai à.la folle et vaine poursuite de mon million
et de son ravisseur ; je retournerai à Paris; il est
*—. 28 —
avec Alexandrine et madame Barenne des accom-
modements, je me reconstituerai une garde-robe
et, ma foi! comme jusqu'à présent j'ai oublié
d'enlaidir, pour une maison de brûlée, deux de
rebâties.
Oui, oui, fais des projets, ma fille; l'araignée
aussi tisse sa toile; arrive un enfant turbulent
qui y passe un fétu de paille ou une allumette et
la trame est déchirée, l'oeuvre anéantie.
Le sixième jour se passa sans lettre, le septième
de même, puis le huitième, puis le neuvième.
Rien ! rien ! personne ne' répondait ! Je guettais
le facteur avec des angoisses fébriles. Il se pré-
sentait muni" de pleins paquets de correspondan-
ces. Il y en avait pour tout le monde, excepté
pour moi. Pour le coup, la torture dépassait mes
forces, la goutte d'eau allait faire déborder le
vase. J'avais d'extraordinaires irritations.
Comme le -facteur fut une fois en retard de
quelques minutes, j'allai au devant de lui et lui
dis avec une dureté rauque, comme s'il eût été
sous mes ordres, et que j'eusse eu le droit de le
réprimander :
— Vous faites bien lentement votre service
aujourd'hui.
Il ne me répondit point et passa outre.
Une autre fois, je crus qu'avec des intonations
. — 29 —
un peu douces, je parviendrais à l'attendrir et à
lui arracher une lettre. Je pris un air de.chatte
et lui demandaixl'un.ton câlin :
— Ah ! aujourd'hui, monsieur le pigeon voya-
geur, m'apportez-vous au moins quelque message?
— Quel est votre nom?
— Madame Finette Simonneau.
— Il n'y a rien, madame. f
Cet homme me disait cela avec une froide indif-
férence ; c'est ce que je ne pouvais comprendre,
moi, dont sa réponse déchirait le coeur. Quand il
arrivait, je l'aimais et lui souriais en moi-même,
car l'espérance le précédait; quand il se retirait,
je le haïssais et aurais voulu le tuer, car il
traînait derrière lui le silence, l'abandon, la
désolation.
Dieu! quels instants j'ai passés là! Comprends
donc ce que c'est qu'une pauvre fille, seule, toute
seule, à trois ou quatre cents lieues de son paj"s,
au milieu de gens qu'elle entend à peine, d'étran-
gers qui la voient'passer sous leurs yeux, froi-
. dément, machinalement, de gens enfin pour qui
elle est, c'est risible à dire, la quinze cent ou
la dix-huit cent millionième partie de la terre.
Ce mot n'explique-t-il pas tout? et en.nie lisant,
ne sens-tu pas ta main mouillée, de mes larmes ?
Oh ! j'en ai trempé, des oreillers ! Pense. Pas
— 30 — .
une âme à qui dire : Je souffre! Pas une oreille
pour m'ehtendre ! rien autour de moi que le vide!
rien que la solitude! rien que le néant !
Trois mortelles semaines se passèrent ainsi-;
j'attendais toujours et rien ne venait. Mon passé
se dérobait sous mes pieds; ceux qui m'avaient
connue ne me connaissaient plus ; ce qui avait
vécu était mort.
Un jour que j'étais dans ma chambre, un gar-
çon se présenta et me remit ma note.
Cette fois, le danger devenait imminent; la
nuée était au-dessus de ma tête ; une minute en-
core, et elle allait crever.
Je regardai le total, il était de 600 florins au-
dessus de mes ressources. Un mouvement de rage
s'empara de moi; je voulus examiner le détail
pour me prouver à moi-même que c'était impos-
sible, qu'on -devait évidemment avoir surfait tous
les prix pour obtenir une somme pareille; que
j'étais trompée indignement. Mes yeux se refu-
sèrent au travail, un bandeau de plomb les aveu-
glait.
Je tombai dans un profond accablement. Le
sol s'effondrait sous mes pas, je me sentais,
comme dans un cauchemar, rouler de chute en
chute.
Que dire? Que faire? .
— 31 —
Déclarer mon insolvabilité momentanée et
prier de prendre patience, en annonçant l'inces-
sante ai'rivée de fonds que j'attendais?
• Me croirait-on? Et puis, tout donnait lieu de
présager que je ne recevrais plus rien mainte-
nant, près d'un mois s'étant déjà écoulé depuis
l'envoi de mes lettres.
Me plaindre du chiffre exorbitant auquel étaient
cotés mon séjour et ma nourriture, marchander
enfin?
Quands (et c'était invraisemblable) j'obtien-
drais bien une réduction de 50, de 75, de 100 flo-
rins? Je me heurtais toujours contre la même
impuissance, et on- serait d'autant plus impi-
toyable avec moi que j'aurais employé un pro- '
cédé plus mesquin.
Avouer franchement ma situation et implorer
la commisération? Oh! la pensée seule de cet avi-
lissement me faisait dresser les cheveux sur la
tête.
Mais alors que faire?
M'enfuir comme une escroqueuse?.
Et les quelques effets indispensables qui me
restaient, comment ferais-je pour les emporter?
Et, puissé-je même les enlever avec une habi-
leté de voleuse, la police? la prison?
Oh! j'étais folle! Les guêpes et les frelons me
— 32 —
mangeaient le 'cerveau ! Il me semble qu'en dé-
chiffrant ma paperasse, tu n'apprécies pas toute
ma douleur. Tu as pourtant du coeur, toi.
Voj'ons! ouvre ta pensée et rends-toi compte.
Voilà une femme qui avait mille amis et mille
fois 1,000 francs. La voilà, à ce passage de son
histoire, dans un fauteuil, inerte, la tête plongée
dans ses deux mains, avec deux longs et brûlants
ruisseaux de pleurs qui lui descendent le long de
ses joues amaigries; il ne lui reste pas un ami, il
ne lui reste pas un franc et elle a pour perspec-
tive : si'tout va bien et tourne au gré de ses
désirs les plus ambitieux, de reposer sa tête sur
le pavé de la rue; si, au contraire, ses voeux sont
trahis, de s'endormir dans la vermine d'un ca-
chot.
Il y a loin de là, n'est-il pas vrai? aux lunchs de
la Marche et aux scènes insolentes ■ de Vincennes.
Tiens ! s'il faut tout dire, c'est là ma seule con-
solation, d'avoir été une mauvaise fille; de cette
manière au moins y a-t-il quelque chose de juste
dans ma déplorable fin. Je reçois mon châtiment
et voilà tout. D'autres, tout aussi malheureux
que moi, -qui n'ont jamais fait que le bien, sont
plus à plaindre.
N'importe! je creusais, je creusais ma raison
pour trouver un expédient qui pût me tirer de là.
— 33 —
Le hasard amena mon regard sur la glace. Soit
que la nuit qui s'approchait m'induisît en erreur,
soit qu'en effet la souffrance eût donné à l'en-
semble de mes traits je ne sais quelle étrange
beauté sauvage, toujours est-il que je-me parus
à moi-même admirablement belle.
Ne souris pas, c'est une morte qui parle ; elle
a le droit de le faire en ces termes ; la beauté
dont je t'entretiens a pris les devants pour ap-
prêter ma tombe. Elle est enterrée. Elle m'at-
tend depuis longtemps.
Je dus sans doute devenir très-pâle, car l'idée
qui venait de me surgir m'étouffait. J'étendis
sur mon visage une couche- de fard et de poudre
de riz ; je passai le pinceau sur mes sourcils ;
j'épaissisma chevelure dumagnifique chignon que
m'avait jadis tressé Félix, j'y adjoignis une bou-
cle (celle précisément qu'il m'arriva de perdre
une fois au foyer de l'Opéra avec toi et de Santa
Nossa). Je jetai sur mes épaules une mantille,
collai nerveusement mes gants âmes doigts, fixai
le noeud de mon chapeau.... et sortis, furtive
comme une ombre, honteuse comme un crime.
Ombre... parce que désormais le laquais qu'on
appelle maître d'hôtel avait acquis sur moi droit
•de haute et basse justice. Je ne pouvais le payer,
donc il me fallait l'éviter.
— 34 —
Crime... parce que l'action que j'allais com-
mettre était à mes précédents actes comme la
bourbe d'une eau fangeuse à l'onde d'un fleuve
altérée par des fontes déneige. Dans l'une, l'eau
est jaune, mais elle coule; dans l'autre, c'est de
la boue_ et de la boue pour toujours.
Je fus au Graben, comme qui dirait le boule-
vard des Italiens de Vienne. Les femmes y four-
millaient ainsi que devant Tortoni ; les hommes,
moins insolents mais plus grossiers que chez nous,
s'arrêtaient çà et là pour leur cracher quelque
drôlerie à la figure,- puis reprenaient leur prome-
nade, riant de leur gros rire de buveurs de bière,
heureux d'être parvenus à dépasser le niveau
d'infamie de MM. les Français, leurs maîtres en
cette matière.
Pouah ! pour, te parler un peu raison avant de
mourir, je te dirai que le vice est le vice ; mais
cependant permets à une femme à qui on a bien
voulu accorder quelque peu de goût, d'ajouter
que le vice est plus aimable, la coupe de Cham-
pagne à la main que, s'engouffrant une assiettée
de. salade aux pommes de terre, assaisonnée de
force verres de bière.
Ces pauvres Allemands font ce qu'ils peuvent,
ils travaillent de leur mieux pour devenir un peu-
ple dissolu ; ils ont maintenant une armée très-
— 35 —
nombreuse sous ce rapport; seulement elle ne se
compose que de grosse cavalerie et d'artillerie de
siège; il leur manque l'infanterie et l'artillerie
légère.
Affaire de climat !
Si ce peuple m'en crojrait, il demeurerait ver-
tueux. Sa voie est dans la vie conjugale et la pa-
ternité. Il est trop obèse pour le reste. Anien !
diraient les autres, s'il n'y avait si loin de chez
Vachette à Lariboisière.
Que ce soit d'une façon, que ce soit de l'autre,
me voilà, moi, la Turfinette que tu connais, une
fille inconstante, volage, ruineuse, tout ce que tu
voudras, mais enfin la reine de ce monde-là, ayant
fait jusque-là autant de cas d'une action du
Phénix, ou d'une parure de chez Fontana que de
ma première paire de pantoufles, me voilà... oh!
je n'aurais jamais dû te conter cela ; tu vas trop
me mépriser !
Est-ce étrange ! il est des moments où l'on
cherche la honte et où l'on ne peut pas la trouver.
Je ne savais au juste ni ce que 'je faisais, ni où
j'allais; tout autour de moi était ténèbres et sur-
dité, je mourais à chaque pas que je faisais. Voilà
une étude du coeur à faire, toi qui t'y complais
tant ! Il faudrait intituler cela :
De la différence qu'il y a pour une courtisane à
— 36 —
5e jeter comme une duchesse dans les bras de vingt
amants ou à chercher sur Vasphalte un billet de
mille francs dont elle a besoin pour payer ses dettes
et vivre!
Ou bien encore :
Débauches des salons et débauches des rues!
Ou enfin :
Aspasie devenue Fantine!
J'en ai encore froid dans la colonne verté-
brale. Je lançais un sourire et mordais mon-tnou-
choir pour qu'on n'entendit pas mes sanglots. Et
encore un coup, chose horrible ! mon sourire ne
rencontrait personne à qui il ■ plût. C'était la
honte enfantant la honte. J'eus un instant hor-
reur de moi, quittai le Graben, m'enfuis au car-
refour sombre et solitaire du Peter et me dissi-
mulai derrière une porte pour y pleurer tout à
mon aise. Je restai là, effacée, plus d'une demi-
heure. Parfois, un rare passant me jetait un re-
gard de curiosité; je baissais mon voile et dévo-
rais mes larmes. Une fois ce fut un soldat de la
police qui s'approcha; quand je vis sa capote
grise, ses blanches buffleteries et sa casquette, je
pensai mourir de peur ; je montai hâtivement les'
marches de pierre de l'église ; il me suivit :
— 37 —
—Qu'attendez-vous là? me dit-il.
— Je... j'attends... je... me suis égarée... lui
répondis-je, tremblante et bégayant.
— Égarée sous le portail de Saint-Pierre ? fit-il,
d'une voix moitié rude, moitié narquoise. Une sin-
gulière façon de se perdre.
— Je..-, voilà ! je devais rencontrer ma soeur...
qui d'ici devait me conduire au Graben.
—Ah ! oui, répliqua-t-il de plus en plus ironi-
que et irrespectueux, votre soeur, le Graben, une
histoire on ne peut plus vraisemblable. Si cepen-
dant vous vouliez prendre la peine de me suivre,
nous pourrions peut-être trouver l'un et l'autre-
au poste de police qui est ici-tout proche.
— Oh i'monsieur, fis-je suppliante.
— Vous n'êtes pas'de Vienne ? demanda-t-il, le
son de sa voix s'adoucissant un peu.
—Non, monsieur.
— Vous êtes peut-être Française ?
— Oui, monsieur.
— Est-ce que vous êtes de Besançon?
— Non, monsieur.
— C'est dommage, nous aurions pu causer de
ma bonne amie, qui est de là ; mais enfin, comme
vous êtes sa compatriote, allez-vous-en et tâchez
de ne pas vous faire prendre, ailleurs.
Cet homme était un lâche et un crétin.
3
— 38 —
Lâche, puisqu'il insultait une femme qui, à sa
connaissance, n'avait point fait de mal ; crétin,
puisqu'il rendait la liberté à sa soi-disant délin-
quante pour cette raison d'un grotesque fabuleux
qu'étant Française, elle aurait pu, à la rigueur,
être de Besançon, la ville natale de sa. bonne
amie.
N'importe ! je le remerciai avec effusion. C'est
si capricieux, un agent de police ! il ne tenait qu'à
lui de me jeter dans sa sentine dégoûtante. Je
crois que j'ai bien fait, en commençant, de l'ap-
pelé] 1 monsieur. 11 faut les flatter, ces gens-là. Ils
se considèrent tellement comme des objets de mé-
pris, que lorsqu'on les traite en hommes, et sur-
tout en puissances, l'encens les trouble et les
dispose à l'indulgence.
Quant à moi, je ne me fis pas répéter de m'en
aller. Je partis comme si on m'eût poursuivie avec
un fer rouge dans le dos. Je serais aujourd'hui fort
en peine de dire où me portèrent mes pas. Je me
souviens vaguement de m'être adossée un instant
contre le piédestal de l'une des statues du pont
Sainte-Elisabeth. La peur me prit tout à coup. Je
ne V03rais plus partout que nuées de sergents de
ville. Je m'élançai comme une folle. Je courus
ainsi fort longtemps, jusqu'à ce qu'enfin je fusse
arrêtée par de joyeux groupes qui montaient et
— 39 —
descendaient dans une maison illuminée à la ma-
nière des établissements publics.
C'était le Sperl, c'est-à-dire le Casino-Cadet
de Vienne.
Je vis entrer beaucoup de femmes; j'étais
brisée de fatigue et d'émotion. J'entrai égale-
ment.
Le capellmeister Faulwetter, à la tête de sa
bande de musiciens militaires en uniforme, exé-
cutât}; alternativement de la musique de danse et
des 2^>ots pourris, c'est-à-dire un amalgame de
bonne musique et de niaiseries. Si tu vois Fau-
breuil, dis-lui donc d'éreinter, dans un de ses
journaux, ce genre de compositions. Figure-toi la
Bénédiction des poignards, suivie de J'ai du bon
tabac dans ma tabatière; puis, tout à coup, l'air
de Gb'âce de Robert, enchaîné avec Ah ! vous dirai-
je, maman! Tu ne penses à rien, crac! de plus
fort en plus fort, comme chez Bilboquet, voici
venir la Vrière de Moïse, et ça finit sur le Sire de
Framboisy, ou J'ai un pied qui remue. Ecoute
bien, que je t'indique l'article de Faubreuil. Ou la
musique des grands maîtres est sublime et alors
il est inutile de la greffer sur les arbrisseaux mal-
sains de... Je ne mets pas de noms; sachant que
Faubreuil fait de-la critique pour se faire des
amis et nondes ennemis. Ou, au contraire, MM. les
— .40 —
Allemands ne se sentent pas de force à prêter un
quart d'heure d'attention soutenue aux divines
inspirations deWeber, de Meyerbeer, de Rossini.
En ce cas, qu'ils abdiquent au moins, je ne dis
pas la couronne, mais la morgue qu'ils affichent
en matière musicale ; qu'ils se rejettent sans fausse
honte et sans hypocrisie sur les fusils à aiguille
et sur les opérettes d'Offenbach. Tout ira bien,
et au moins le monde sera guéri d'un préjugé
rebelle comme un oeil de perdrix ; à savoir celui
de la mélodieuse Allemagne, un vieux cliché bon
à reléguer dans la bibliothèque du Conservatoire.
Sapristi! si je n'étais si malade, je lui taillerais
un justaucorps à ma façon, à la musique alle-
mande actuelle. Tu sais que, sous ce rapport, on
ne dédaignait pas mes jugements les jours de pre-
mière à l'Opéra. On n'avait pas beaucoup d'es-
prit ni de savoir, on en avait un peu tout de
même. Sais-tu quelles sont les nouveautés du crû
que j'ai entendues à Vienne et partout ailleurs en
Allemagne? Le Trovatore, Faust, la Traviata,
Roméo, Y Africaine. Ah!-si... à Stuttgart ou..-. je
' ne "sais plus où... il m'a été donné d'assister-à la
. représentation de deux oeuvres contemporaines
complètement allemandes, l'une : les Diamants de
la Couronne, d'un jeune homme, nommé Auberlé;
l'autre: la Dame blanche, d'un garçon qui ne
— 41 —
manque pas d'avenir, et qui s'appelle, là-bas, bien
entendu, Boïelding.
Excepté donc l'aspect pittoresque-offert par des
soldats jouant du violon et de la contre-basse,
j'écoutai avec passablement d'ennui les fortissimo
et les pianissimo outrés de cet orchestre préten-
tieux, et de cette musique sans raison.
J'étais assise sur un des bas côtés de la salle,
-examinant avec une triste et machinale curiosité
le manège des femmes. S'il pouvait m'entrer
dans la pensée d'avoir pu être d'aussi mauvais
goût, que je vis là les drôlesses, mes soeurs de ce
pays, je renierais mon passé et voudrais n'avoir
été de ma vie autre chose que plieuse de jour-
naux ou piqueuse de bottines. Elles vous abordent
un homme brutalement, lui prennent le menton,
lui tirent les cheveux, lui demandent s'il n'offre
pas à boire. J'en vis qui, sans rime ni raison, gau-
chement, grossièrement, se tarifèrent de but en
blanc; j'en vis d'autres, dont la poudre de riz ne
rougit pas de solliciter, en manière de mot d'es-
prit, un florin ou deux.
Non, vois-tu, je ne saurais trop te le répé-
ter, le Rhin, la Sprée, le Danube et compagnie
pourront bien fournir leur contingent de filles
dissolues (et au point de. vue numérique, ils
le font amplement); mais la femme entrete-
— 42 —
nue, grand genre, mais la cocotte du high-life,
jamais !
Trop massives pour cela. Ce n'est pas le tout
d'être dépravée, encore faut-il y mettre un peu
d'art. Mais ces pauvres filles accommodent leurs
appas comme une soupe aux choux.
Elles ont pourtant des robes de soie et de ve-
lours, des cachemires et- des dentelles, du rouge
et du blanc, du bleu et du noir, tout comme nous.
Seulement, comme les mauvais peintres, qui dis-
posent des mêmes couleurs que- Raphaël et
Michel-Ange, mais qui ne savent pas broyer et
mélanger ces couleurs, de même ces dames, faute
de savoir se servir de leur palette, né produisent
que des tableaux manques.
Tout cela, mon petit, c'est de la copie pour les
camarades. Huit jours après mon enterrement, ce
sera retouché, repoli, enchâssé et je vois d'ici les
bourgeoises du Marais lançant l'anathème sur
mes théories et la détestable femme capable de
les avoir conçues.
Veux-tu que j e fasse pleurer ta lectrice de la rue
Culture-Sainte-Catherine ?
Ce ne sera pas long, si derrière ses lunettes, il
existe une glande lacrymale/
Tout autour de jnoi, les femmes fumaient.
->- Madame ne fume pas? me dit un freluquet
— 43 —
habillé à la perfection, si ce n'est que son corset
devait lui déplacer le foie de plusieurs centi-
mètres, tant il était serré ; on eût dit un papillon
déguisé en hommes. Petites moustaches en croc,
l'air conquérant, fat jusqu'au bout des ongles.
— Non, monsieur, fis-je.
— Madame me fera au moins l'amitié d'accep-
ter une tasse de thé ou un verre de punch ?
— Vous êtes trop aimable, monsieur, fis-je
avec une certaine sécheresse sans cependant
avoir l'intention de l'évincer, bien au contraire,
hélas ! —A Paris, les femmes n'acceptent ce genre
d'invitation que lorsqu'elles ont l'honneur de con-
naître leur auteur.
— A Vienne aussi, madame, répliqua le petit
homme d'un accent piqué, seulement quand on les
rencontre seules au Sperl, on suppose qu'elles ont
momentanément dépouillé ce rigorisme.
Le rouge me monta au visage.
Il avait raison. Pour faire sa duchesse, il faut
se conduire à l'avenant. '
Cependant j'oubliai mon indignation pour ne
me rappeler que ma misère et les cruelles exi-
gences auxquelles elle m'astreignait. Au lieu de
rompre net, je repris le dialogue avec une
certaine dureté, c'est vrai; mais enfin je le re-
pris :
— 44 —
— A Paris, monsieur, lui dis-je, les femmes
reçoivent rarement des leçons.
— A Vienne, madame, répliqua-t-il, non sans
quelque vivacité de répartie, les hommes n'en
donnent que lorsqu'ils ont le malheur d'y être
invités.
Je restai confuse. Il plaçait de plus en plus les
droits de son côté. Pour n'avoir pas l'air de rester
court :
— Vous n'êtes jamais venu en France, mon-
sieur? lui demandai-je.
— Non, madame, à mon grand regret, car j'y
aurais .sans doute appris l'art précieux de vous
aborder comme vous avez l'habitude qu'on vous
aborde et comme vous le méritez.
— Ceci, monsieur, est un peu plus gracieux et
vous fait monter d'un degré dans mon estime.
Je passe la suite, J'avais affaire à un officier,
selon ce que m'apprit sa conversation.
Il était, me disait-il, fort riche- et appartenait
à l'une des plus grandes familles de l'empire. Nous
causâmes longuement. Comme, après tout, il pa-
raissait homme du monde, je lui fis part de mon
embarras financier. Il semblay compatir beaucoup.
Parmi les noms que je prononçai à l'appui des re-
lations que je me targuais d'avoir à Paris, il s'en
trouva même un de sa connaissance. Un rayon
— 45 —
d'espoir éclaira mon front. Si ce pouvait, me di-
sais-je, être un galant homme, je serais sauvée.
Vers minuit nous partîmes.
Rendus chez lui, il me pressa dans ses bras, ce
qui me laissa naturellement froide comme un
marbre.
Il voulut délacer mon corsage, je m'y opposai
et lui adressai ces paroles :
— Ecoutez, monsieur, vous êtes, m'avez-vous
dit, noble et riche ; je suis femme, belle et mal-
heureuse. Donc, nos titres se valent. Je ne vous
connais point et vous désirez que je vous appar-
tienne; vous ne me connaissez point et je désire
que vous me rendiez un signalé service. Donc nos
exigences son égales.
— Ah çà ! — fit-il prenant l'air à la houzarde
de l'homme qui se sent chez lui, de l'officier qui
se trouve en tête d'une femme, qu'est-ce que cette
rapsodie ?
Le métier que je faisais me déplaisait singuliè-
rement et la tâche que j'avais entreprise était
d'une étrange difficulté. Il s'agissait, étant donné
un homme ramassé au hasard, de lui plaire et de
l'attendrir assez pour m'en faire acheter six
cents "florins. Cela se donne comme un cure-dent à
une maîtresse, mais à Une fille qu'on trouve au
Graben ou au Sperl et qu'on amène chez soi
3.
— 46 —
incontinent, c'est sans doute une autre affaire.
La preuve en est dans ces paroles qui me fu-
rent adressées cavalièrement.
— Hope-là ! ma belle ! pas tant d'éloquence, ni
d'embarras. Nous sommes ici pour le bon motif
et non pour jouer la comédie.
— Le bon motif, c'est d'écouter une femme
quand elle parle, de la plaindre quand elle pleure,
et de l'exaucer quand elle supplie.
— Fort bien dit. Eh bien ! donc parle, pleure
et supplie.- Nous verrons après. .
Son tutoiement me fit monter au visage le
rouge- de l'indignation ; mais cela entre dans les
habitudes de la prostitution; je dévorai l'affront
et repris, les yeux gros de larmes :
— Ecoutez : pour' sortir d'une situation déses-
pérée, j'ai résolu de vendre ma beauté au pre-
mier acquéreur... en position de l'acheter.
— Après?... fit-il en croisant les bras.
Les paroles s'arrêtaient au bord démon gosier;
elles laissaient du feu là où elles.passaient; ce
que je faisais, ce que je disais, était tellement
abject, qu'un moment l'idée mè vint de m'emparer
de l'une des armes de la panoplie qui ornait le
mur, et de me la plonger dans- le coeur. Ainsi
au moins ce drame de honte se fût terminé à mon
honneur, tout l'opprobre en fût resté du côté de

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.