La Fin de la République, par M. Ernest Merson,...

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Garnier frères (Paris). 1852. In-16, II-185 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1852
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FIN DE LA REPUBLIQUE.
DU MÊME AUTEUR.
DU COMMUNISME. RÉFUTATION DE L'UTO-
PIE ICARIENNE. — 1 vol. in-8°. 4 fr.
DU DROIT AU TRAVAIL. — 1 vol. petit
in-8°. 1 fr.
DE LA SITUATION POLITIQUE ET SO-
CIALE. — Brochure in-8°. »
LE LIBRE ÉCHANGE CONSIDÉRÉ AU POINT
DIS VUE PROTECTIONISTE. — 1 Vol. petit
in-8°. 1 fr.
DE LA SITUATION DES CLASSES OU-
VRIÈRES EN FRANCE. — 1 vol. petit
in-8°. 2fr.
LE SIÈGE DE SOISSONS. — Brochure
in-8°. »
TRANSLATION DU SIEGE DU GOUVER-
NEMENT HORS DE PARIS. — Brochure
petit in-8°. 50c
DES EFFETS DE LA LOI ÉLECTORALE.
— Brochure petit in-8°. 50 c.
DE LA BOULANGERIE SOCIÉTAIRE DE
NANTES ET DES DANGERS POLITIQUES ET
ALIMENTAIRES QU'ELLE PRÉSENTE.— Bro-
chure petit in-8°. ».
DE LA SUPPRESSION DE LA GARDE
NATIONALE.— 1 vol. petit in-8°. 1 fr.
DES ASSURANCES CONTRE L'INCEN-
DIE PRATIQUÉES PAR L'ÉTAT. — 1
vol. petit in-8°. 1 fr.
LA FIN
DE
LA REPUBLIQUE
PAR M. ERNEST MERSON,
Rédacteur en chef de l'Union Bretonne.
PARIS,
GARNIER FRÈRES, PALAIS ROYAL.
Octobre 1852.
INTRODUCTION.
La République est à ses dernières heures.
Quelques jours encore, et elle n'appartien-
dra plus qu'à l'histoire. Quelques efforts en-
core, et la France sera délivrée d'un nom
qu'elle déteste, comme elle est successive-
ment parvenue à triompher d'un fait qu'elle
réprouvait.
1
2
Les voeux du pays, clairement exprimés par
les cris qui accueillent, dans son voyage, le
prince Louis-Napoléon, sont significatifs au-
tant qu'unanimes. Lé peuple, las des révolu-
tions qui ébranlent le sol et renversent l'édi-
fice de ses destinées, veut rompre avec un
passé funeste, dont on a en vain cherché à
le faire le complice ; il se refusé de placer
son existence sous l'égide d'institutions hos-
tiles à ses moeurs ; il brise de ses mains les
idoles qu'on lui avait dit d'adorer; il renverse
les autels qu'on lui avait improvisés; il cesse
enfin de sacrifier aux faux dieux.
Que de chemin une grande nation peut
faire en cinq années, lorsqu'elle est guidée
par ces deux lumières secourables qui triom-
phent de toutes les obscurités : la raison et le
bon sens! ......
La raison ! Ici la raison est née de l'expé-
rience. D'abord égarés dans des voies étran-
3
gères où les avaient conduits une révolution
brusque et fatale, les esprits ont essayé de
s'acclimater au régime nouveau qui leur
était imposé. Ils se sont dévoués au succès
d'une oeuvre dont ils espéraient, à force de
dévouement et de courage, féconder la stéri-
lité ; ils ont mis leur gloire à ne point faire
obstacle au complet développement d'un
fait dont ils voulaient subir l'épreuve tout
entière ; ils se sont appliqués, en un mot,
non pas avec résignation, mais avec cette
ferveur qu inspire seul le patriotisme, à
faire sortir le plus grand bien du plus grand
mal lui-même. Soins superflus! tentatives
infructueuses ! La terre ingrate que le peuplé
semait ne devait rien produire, ou bien la
récolte par lui recueillie ne consisterait qu'en
fruits funestes. On multiplia les essais; on se
donna pour tâche de tout éprouver, de n'é-
pargner ni les rudes labeurs, ni les pieuses
4
sollicitudes, pour tirer de la république un
résultat conforme aux intérêts, aux instincts,
aux sentiments du pays : l'on n'aboutit qu'à
constater avec éclat que le système démocra-
tique est antipathique à la France, et que
c'est s'insurger contre les moeurs et la volonté
clairement exprimée du pays, que de tenter
de l'y maintenir. Oui, la raison, dans la cir-
constance, la raison qui proteste énergique-
ment contre le régime républicain et sollicite
sa chute, s'appuie de tous les grands faits
survenus dans l'histoire contemporaine de-
puis la catastrophe elle-même de février; et il
faudrait à la fois nier la lumière du soleil et
la suprême puissance de Dieu, pour mécon-
naître l'action providentielle en vertu de la-
quelle, partis des douleurs et des hontes du
gouvernement provisoire, nous en sommes
arrivés, par le 2 décembre, à la restauration
du principe d'autorité, et par les événements
5
qui se préparent, à la résurrection du pou-
voir monarchique.
Après la raison, j'ai encore parlé du bon
sens. Eh ! mon dieu, est-il, en France, un
esprit si inaccessible à la vérité, qu'il ne com-
prenne désormais, en plongeant un regard
dans l'abîme d'où le pays a été assez fort
pour sortir, que, sans les inspirations du bon
sens, c'en était fait de nous et de la société,:
dont nous formons comme la clef de
voûte. Le trouble avait été jeté dans toutes
les consciences ; le doute, soigneusement
cultivé dans les âmes, avait engendré les co-
lères et les haines; une confusion étrange
avait germé dans les esprits, à ce point que
le mal était glorifié à l'égal du bien, tandis
que le bien se trouvait couvert d'anathèmes,
comme s'il eût été le mal; les situations
elles-mêmes s'étaient transformées, tandis
que les hommes s'étaient substitués les uns
aux autres ; en un mot, la révolution était
dans les idées, dans les coeurs, dans les dé-
sirs., dans les espérances ; l'anarchie avait
tout envahi ; la période de la décadence com-
mençait. Eh bien ! ce mouvement désastreux,
qui semblait devoir aboutir à toutes les
chutes, à toutes les misères, à toutes les pro-
fanations , ce mouvement s'est subitement
ralenti pour s'arrêter comme de lui-même.
Le peuple a secoué le joug infâme qu'on lui
avait imposé, et c'est précisément tandis que
ses mandataires, oublieux de leur dignité et
de leur devoir, se courbaient sous la pression
de l'émeute, pour acclamer la république,
que la nation commença à manifester
énergiquement ses répulsions contre l'état
républicain, Cependant, depuis cette époque
douloureuse et mémorable, chaque jour qui
s'est écoulé, chaque pas qui s'est fait, ont
marqué une victoire du bon sens public sur
7
l'erreur que des imprudents ou des in-
sensés essayaient de populariser en France.
La commission executive, en succédant
au gouvernement provisoire, a exclu du
pouvoir les représentants les plus ardents,
les plus ouvertement exclusifs du Socia-
lisme révolutionnaire; puis l'insurrection
de juin a fourni à l'Assemblée consti-
tuante, revenue de ses terreurs premières ,
l'occasion de se délivrer de la commission
exécutive à son tour ; puis l'élection du 10
décembre, avec ses cinq millions de suffrages
donnés au prince Louis-Napoléon, a pris un
caractère évident et marqué de protestation:
contre le fait républicain ; puis le deux dé-
cembre, consacré par huit millions de votes,
est venu, conforme au sentiment public, dé-
chirer les derniers lambeaux du voile qui nous
cachait l'avenir, faire justice des institutions
bâtardes qui épuisaient notre sève en débats
8
funestes ou stériles, mettre fin aux justes
anxiétés du pays, et porter, d'une main vi-
goureuse et ferme, la cognée dans les ves-
tiges encore existants d'un régime détesté.
Voilà les quatre grands termes de ce passé
qui remonte au 24 février 1848. Formant
comme les jalons d'une vie nouvelle, comme
les points distinctifs d'une sorte de révéla-
tion dont la Providence est bien un peu la
glorieuse complice, chacun de ces termes a un
caractère particulier sur lequel il convient de
s'arrêter aujourd'hui. Le proverbe espagnol
dit : «Il faut donner le temps au temps. » C'est
le temps aujourd'hui qui se charge de prendre
les devants sur lui-même et de hâter les so-
lutions dès longtemps préparées par les évé-
nements. Aussi est-il à propos, si l'on veut
jeter un regard curieux et investigateur en
arrière, de ne pas larder davantage. L'heure
a sonné de dire comment les prémisses posées.
9
il y a tantôt cinq années, de déductions en
déductions, ont réalisé les conséquences
que nous envisageons aujourd'hui, et com-
ment le fait républicain devait engendrer une
épopée destinée à s'appeler prochainement
l'Empire !
11
Le Gouvernement Provisoire.
Ce fut tout le système du gouvernement
provisoire de soulever les passions et d'en
exploiter les excès.
Né d'un coup de main dont l'audace
inouïe était le principal mérite, il ne pouvait
s'appuyer ni sur le principe d'autorité, ni
sur le droit dérivant de la succession hérédi-
12
taire, ni sur le voeu sincère et réel de la na-
tion, ni sur aucune des bases qui rendent
d'ordinaire les gouvernements forts, stables
et respectés.
Il était — parce qu'il avait plu à quelques
bohêmes politiques de le constituer au mi-
lieu d'une débauche semi-armée, semi-par-
lementaire ; il était — parce qu'une dynastie
tout entière avait reculé devant la nécessité
de défendre l'existence du pays aux prises
avec l'anarchie ; il était — parce qu'au mi-
lieu d'un désordre sans pareil, l'émeute faci-
lement victorieuse avait jugé à propos de le
mettre au monde.
Son origine n'est pas autre que cela. Fruit
incestueux de la tribune et du canon, il por-
tait en lui tous les vices originels qui devaient
le rendre impuissant pour le bien et prodi-
gieusement fécond pour le mal. Inhabile à
exercer l'autorité, il devait avilir le pouvoir ;
13
composé d'éléments contraires ou dissolvants,
il ne pouvait se maintenir qu'à la condition
de poursuivre, chaque jour et à chaque heure,
l'oeuvre de son suicide.
Seulement, et là est le grand grief de la
France contre le gouvernement provisoire, en
s'annulant, il épuisait une à une toutes les
forces vives du pays ; en secondant les aspi-
rations à la fois grotesques et terribles de la
populace en délire, il précipitait la ruine de
l'Etat, et le livrait aux douleurs, aux menaces,
aux extrémités du désordre érigé en système;
il faisait de la terreur un moyen de gou-
vernement, et au lieu de tendre à calmer
l'ivresse née d'un triomphe inespéré, il s'ap-
pliquait à en seconder les dérèglements, à en
favoriser les conséquences funestes.
D'ailleurs, en proie aux querelles intestines,
sans homogénéité, sans pensée fixe, sans vues
grandes et généreuses, sans rien de ce qui
peut absoudre les serviteurs ou les chefs
d'une révolution odieuse et brutale, le gou-
vernement provisoire, alors même qu'il eût
tenté de calmer la tempête et de replacer
la société sur ses bases égarées ou perdues,
eût échoué fatalement dans ce labeur de l'or-
dre moral autant que matériel; il se fût
heurté contre des obstacles insurmontables
dont il était lui-même le principal élément,
et ses efforts, en vain multipliés dans un but
favorable , fussent certainement demeurés
sans résultais heureux. En effet, on ne change
pas impunément les conditions d'existence
d'un peuple ; les révolutions ne s'accom-
plissent pas sans entraîner avec elles des
conséquences graves ; et une fois le torrent
débordé, il est toujours malaisé, soit de le re-
fouler dans son lit primitif, soit de lui en
creuser un nouveau, où son cours puisse être
modéré et contenu.
15
On avait appris au peuple des barricades
à commander en maître, à décider à son gré
des destinées du pays, à tenir, en quelque
sorte, la balance où la vie du monde se cal-
cule et se pèse. Comment, après cela, ces
mêmes hommes qui s'étaient voués d'abord
à cette oeuvre détestable eussent-ils trouvé en
eux-mêmes l'autorité nécessaire pour remet-
tre toutes choses en leur place , réprimer
des excès dangereux, serrer le mors aux
passions surexcitées, rassurer les justes
frayeurs des honnêtes gens, rendre à l'indus-
trie son activité perdue, au commerce ses
transactions évanouies, à la propriété sa va-
leur compromise, aux esprits leur sécurité
disparue, au sens moral ses rayonnements
éteints?
L'oeuvre eût été difficile pour des hommes
sincèrement et en dehors de toutes préoccu-
pations extérieures dévoilés au salut du pays,
16
pour les membres du gouvernement provi-
soire, attelés au seul triomphe du fait ré-
volutionnaire dont février n'avait été que le
précurseur ou le prélude, elle était radica-
lement impossible.
Aussi ne s'y appliquèrent-ils point. Quel-
ques-uns d'entre eux eurent la conscience de
leur impuissance, et ils se laissèrent entraî-
ner par un courant qu'ils ne savaient ni mo-
dérer ni vaincre. Les autres, grisés par le suc-
cès ou résolus à tirer de la révolution accom-
plie toutes ses conséquences extrêmes, s'ef-
forcèrent de favoriser le développement du
fait anarchique, et ils y réussirent.
D'une part, M. de Lamartine s'abandon-
nait au hasard de l'événement,— heureux et
glorieux à la fois, si un matin, il obtenait du
peuple, son maître, que le drapeau rouge ne
fût pas substitué au drapeau tricolore. Comme
si, en temps de désordres, de troubles, de
17
terreurs, de saturnales et d'orgies politiques,
la couleur d'un drapeau équivalait à la res-
tauration du principe d'autorité, au salut du
pays! Comme si c'était gouverner que de
parlementer sans cesse avec la populace, et de
vaincre la logique de la bayonnette séditieuse
et affamée, à coups de sophismes et d'élo-
quents paradoxes.
D'autre côté, M. Louis Blanc, plus véri-
tablement habile, plus évidemment dans le
rôle de la situation, plus conséquent, d'ail-
leurs, avec les doctrines radicales au service
desquelles il s'était depuis longtemps voué ,
dominait les masses populaires du haut de sa
tribune aux harangues. Installé dans ce pa-
lais du Luxembourg peu familiarisé avec un
tel langage, il prêchait au peuple l'évangile
démocratique et social, dont le dogme se peut
traduire par ce ternaire odieux : oisiveté, li-
cence, spoliation. Est-il besoin de dire que
3
18
ce poison, en s'infiltrant dans le sang géné-
reux du peuple, y produisait des ravages
dont, hélas ! nous apercevons encore aujour-
d'hui les traces? M. Louis Blanc était
écouté. Sa parole de sectaire habile, pas-
sionné, convaincu au moins en apparence,
exaltait les esprits ou les frappait de terreur.
Les uns y voyaient une promesse et une es-
pérance ; les autres, mieux conseillés, n'y
apercevaient qu'un accès de colère et une
détestable menace.
Etrange époque, en vérité, où un homme,
après avoir usurpé le gouvernement d'un
grand peuple, put renouveler publiquement
le serment d'Annibal, contre l'ordre social en
vertu duquel ce peuple existe, sans en être
exemplairement puni sur l'heure. Leçon écla-
tante donnée au pays par l'un des chefs de l'E-
cole régénératrice, qui commençait par jurer à
la face du soleil de tout briser, de tout détruire.
19
J'ai cité deux des individualités principales
du gouvernement provisoire, l'une représen-
tant le mouvement, l'autre la résistance —
résistance beaucoup moins réelle qu'appa-
rente, mouvement actif, audacieux, désor-
donné. A côté de MM. de Lamartine, et Louis
Blanc, quelquefois derrière l'un ou l'autre,
fréquemment devant tous les deux, se place
M. Ledru-Rollin, qui procédait tour-à-tour
de ses deux collègues et s'associait succes-
sivement à leurs politiques, entre lesquelles
il formait une sorte de trait d'union. Je ne
prétends pas que le fougueux-tribun n'eût
point son originalité, son initiative; son in-
fluence au sein du gouvernement provisoire ;
ni qu'il ne pesât point personnellement, au
moins par le style de ses circulaires, sur les
destinées du pays ; mais, à mon gré, sa fi-
gure, qui depuis a occupé un plan principal,
se trouvait alors véritablement secondaire,
20
quelquefois effacée. Il avait quelques velléités
de contenir la révolution ; mais il s'associait
à M. Louis Blanc qui en prétendait précipiter
la marche. Il éprouvait le désir de donner à
la multitude les satisfactions les plus in-
sensées ou les plus criminelles ; mais il se
rendait solidaire de M. de Lamartine qui
essayait quelquefois de modérer les empor-
ments du monstre.
Plus loin nous verrons son rôle se dessiner
et s'agrandir ; aujourd'hui, membre du gou-
vernement provisoire, il n'apparaît que com-
me un comédien, qui, soumis à l'influence
de deux écoles contraires, en est réduit quel-
quefois presque à la condition de comparse.
Néanmoins, il ne faut pas enlever à M.
Ledru-Rollin la part de responsabilité qui lui
revient dans toutes les mesures qui eurent
pour but et pour résultat de révolu-
tionner e pays. Ce fut lui qui fit ouvrir les
clubs, et si d'autres créèrent ces ateliers na-
tionaux dont l'insurrection put sortir un
jour tout organisée, tout armée, pour porter
le fer, le feu et le plomb dans les rues de
Paris, il inventa au moins ces colonnes d'a-
venturiers qui allèrent dans la plupart des
pays d'Europe essayer des tentatives sédi-
tieuses; ce fut lui de même qui couvrit la France
de ces commissaires extraordinaires dont la
mission principale: consista, d'une part, à
achever le bouleversement social, d'autre
part, à fausser l'élection prochaine, pour
en faire sortir une assemblée révolutionnaire.
Quoiqu'il en soit, le gouvernement provi-
soire sembla s'appliquer et réussit à rendre
le régime républicain antipathique et odieux
à la France. Comme s'il eût conspiré lui-
même contre l'oeuvre qu'il entreprenait, il
procéda de telle sorte qu'il la dépopularisa,
lui aliéna tous les esprits honnêtes, et la
29
condamna à succomber sous les justes pro-
testations, sous les généreuses répulsions du
monde.
Je n'écris pas l'histoire, et je n'énumère
point tous les faits qui, émanant du gouver-
nement provisoire ou de ses agents, en tout
cas de sa politique hautement avouée, ravirent
à la république toutes les chances qu'elle
pouvait avoir, au début, de pousser de pro-
fondes racines dans le pays.
Dans l'état républicain on avait d'a-
bord entrevu un terrain neutre sur lequel on
espérait que toutes les opinions sincères pour-
raient se rencontrer, en vue d'assurer les
glorieuses destinées de la France. On avait
poussé l'illusion jusqu'à croire que l'ère des
rapprochements avait sonné, et que toutes les
anciennes querelles des partis , toutes les
vieilles haines devaient disparaître, pour ne
laisser placé qu'à l'union intime et cordiale
23
de tous les éléments d'ordre et de gouverne-.
ment facile et régulier. Mieux que cela, on
facilitait la tâche aux mandataires du pou-
voir, on aplanissait devant eux tous les obs-
tacles, on les environnait, sinon de sympa-
thies personnelles, du moins d'un véritable
appui moral; on aidait, en un mot, la répu-
blique à s'implanter fortement en France,
et les républicains à y dominer la situation.
Tant de régimes avaient été successive-
ment essayés et avaient tour à tour disparu ;
tant d'hommes étaient arrivés aux affaires et
n'y avaient point satisfait aux espérances qu'on
en avait conçues ! Il était temps peut-être
qu'on essayât d'un régime nouveau et d'hom-
mes nouveaux, et qu'on vînt en aide à l'un
et aux autres. Peut-être l'avenir était-il là.
Cependant, ces loyales sollicitudes furent
mal récompensées; l'événement ne vérifia
point ces confiantes espérances. La républi-
24
que mentit à tous les articles de son fastueux
programme, et la démence des républicains
eût mérité la pitié de la foule, si elle n'eût
justement provoqué son dégoût et ses colè-
res.
Aussi, lorsqu'après une existence de deux
mois environ, durant lesquels il trouva le
moyen d'affamer la France, d'épuiser ses ri-
chesses, de ruiner son crédit, de désoler ses
provinces, de la frapper d'impôts inusités, de
la soumettre à toutes les douleurs, à toutes les
misères, pis que cela, à toutes les hontes ;
lorsqu'il résigna ses pouvoirs, après en avoir
si fatalement abusé, le gouvernement provi-
soire fut escorté dans sa chute ou dans sa
retraite, par les malédictions du pays tout
entier.
Produit étrange d'un hasard révolution-
naire ; composé hétérogène de pièces profon-
dément disparates, il était à la fois stérile
25
pour les mesures de salut et fécond pour les
actes de nature à produire le trouble et le
désordre. Livré à toutes les angoisses d'une
guerre intestine, il délaissait l'intérêt public
pour prolonger jusqu'au but sa déplorable
existence, sans prendre garde qu'il portait
en lui-même le germe de sa destruction et
les éléments constitutifs de sa mort.
Soit générosité, soit calcul, — soit com-
misération, soit lâcheté, l'Assemblée entre
les mains de laquelle passèrent tous ses pou-
voirs, grava sur son tombeau qu'il avait bieu
mérité de la patrie ; mais la France, émue
et indignée, refusa de ratifier ce décret men-
teur; la conscience publique protesta contre
un vote imprudent ou coupable, et le pays
livra à l'histoire le gouvernement qui venait
de finir, en le couvrant de ses anathèmes et
de ses mépris.
N'était-ce pas lui, en effet, qui, après
26
avoir été le complice de la révolution, venait
de donner une base à tous les désastres qui
allaient affliger et ensanglanter la France?
27
La Commission Executive.
La composition de la Commission exécu-
tive, à laquelle procéda l'Assemblée consti-
tuante, révéla le germe de la protestation qui
allait bientôt se formuler avec éclat contre
l'établissement du régime républicain.
En effet, du gouvernement provisoire il
fut fait deux parts — l'une comprenant ceux
28
des membres de ce gouvernement qui s'é-
taient fait le plus remarquer par l'exaltation
de leurs idées et le désordre de leurs tendan-
ces, — l'autre composée, au contraire, de
ceux qui, tout coupables qu'ils fussent du
fait républicain, avaient résisté aux mesures
extrêmes dont leurs collègues plus radicaux
prétendaient les rendre complices.
De ces deux paris, la première fut exclue
tout entière du gouvernement, et ainsi frap-
pée d'un arrêt de juste, sévère et publique
réprobation ; le pouvoir exécutif fut confié à
l'autre, l'Assemblée nationale conservant
toutefois la souveraineté suprême dont elle
était investie.
Une exception fut faite, il est vrai, en fa-
veur de M. Ledru-Rollin, dont le rôle mixte
devait exciter toutes les défiances, mais qui,
protégé par les sympathies et les dangereuses
illusions de M. de Lamartine, parvint à dé-
29
tourner la mesure d'exclusion qui allait, qui
devait logiquement l'atteindre. Et si le Parle-
ment fit céder à son égard l'inflexibilité qu'il
montrait vis-à-vis de M. Louis Blanc, ce fut
uniquement à titre de condescendance et de
Concession — condescendance aux sollicita-
tions généreuses jusqu'à la faiblesse de
l'homme que dix départements venaient d'é-
lire à la fois à la Constituante, concession à
là pensée conciliatrice dont on argumentait
pour l'abuser, et qui allait bientôt recevoir un
douloureux démenti.
Cependant, le caractère général de ces
choix que l'Assemblée fit à ses débuts, porte
déjà, en dépit d'acclamations inspirées soit
par la terreur, soit par la nécessité de parer
aux événements, le cachet de dispositions ou-
vertement contre-révolutionnaires. Dès lors,
les esprits pratiques purent pressentir, avec
les obstacles qu'ils devaient fatalement ren-
30
contrer et vaincre, les grands faits dont la suc-
cession arracherait la France, non pas seule-
ment aux étreintes des républicains, mais de
la république elle-même; La route se trouvait
déjà tracée : il ne s'agissait plus que de la
parcourir.
J'ai parlé d'obstacles apportés à la recher-
che par le pays de ses destinées compromises
ou perdues. Ces obstacles furent, à cause
des conséquences qu'ils engendrèrent, les col-
laborateurs les plus puissants de la grande
oeuvre de salut qui allait s'opérer. Dieu sou-
vent permet le mal pour aider le bien, com-
primé ou méconnu, à s'en dégager ; il accom-
pagne toutes choses, et surtout les grands dé-
sastres, d'enseignements dont les lueurs doi-
vent illuminer les consciences et pénétrer les
coeurs. Ce n'est pas assez de soupçonner les
desseins de Dieu ; il faut les voir, alors même
qu'ils s'enveloppent de mystères, et se présen-
31
lent sous des aspects ennemis ou contraires.
Le poison n'est pas seulement un agent de
destruction et de ravages ; il est encore, dans
a pensée créatrice d'où le monde est né, un
remède, un élément de salut. C'est, d'ailleurs,
le rôle souverain de la Providence de tirer
profit pour l'humanité de tous les excès, de
toutes les extravagances, de toutes les catas-
trophes qui sont le fait de l'homme même?
c'est son rôle et sa mission glorieuse. Or,
comment expliquer autrement que par une in-
tervention supérieure et secourable, ce fait
éclatant que c'est seulement en passant,
comme dans un épurateur, par les angoisses
et les terreurs, par les menaces et la ruine,
par le désespoir et la misère, que la France a
pu se relever de chutes douloureuses et pro-
fondes?
Le 15 mai survint. En donnant une
armée à l'anarchie, en arrachant le masque
32
aux ambitions impatientes et désordonnées,
en dessinant nettement toutes les situations
et en faisant envisager au pays toute l'éten-
due, toute la réalité du péril, cet événement
prévu apprit aux honnêtes gens à se compter,
à se réunir, à se défendre ; il enseigna à l'As-
semblée la voie dans laquelle il lui fallait en-
trer pour affermir la politique du progrès social
aux prises avec les criminelles tentatives de
la démagogie révolutionnaire ; il réveilla en
France le sentiment endormi de l'honneur,
de la loyauté nationale, de la force appuyée
sur le droit et la vérité.
Ce fut un fait profondément instructif et fé-
cond, dont je ne sais quelles préoccupations ex-
térieures étouffèrent quelques-unes des consé-
quences favorables, mais qui, se manifestant
comme une double révélation, imprima au
front de la république un signe certain de dé-
périssement et de mort.
33
On eût beau s'efforcer de donner le change
à l'opinion et de soustraire le régime nou-
veau à la solidarité de la démence criminelle
qui envahissait les esprits ; on eût beau, par
des parades ridicules, auxquelles on préten-
dit associer ce qui est éternellement grand et
saint, fanatiser les coeurs et abuser les âmes :
il demeura constant que tout le mal dont on
souffrait prenait sa source uniquement dans
le principe extravagant ou terrible qui venait
de triompher. Le régime républicain, antipa-
thique aux moeurs, aux instincts, aux ten-
dances , aux précédents, aux intérêts du
pays, apparut à tous les hommes de prévi-
sion et de sincérité, comme la cause unique
de toutes les douleurs qui assiégeaient la
France, et comme l'ennemi qu'il fallait com-
battre et vaincre; pour que la nation reprît sa
marche calme et glorieuse à la tête des peu-
ples du monde.
5
L'abaissement moral et le dépérissement
matériel ne sauraient être acceptés comme
l'état normal d'un pays dont lés destinées
reglent les destinées de tous les autres pays,
et qui, suivant une expression triviale, mais
singulièrement pittoresque , n'éternue pas
sans que l'Europe soit enrhumée.
L'audacieux coup de main du 15 mai,
avec le succès éphémère et la déroute déci-
sive de ses inspirateurs ou de ses chefs, fut
une leçon—leçon éclatante qui indique clai-
rement la voie où les républicains préten-
daient; entraîner la France. Il apprit à quelles
extrémités funestes les doctrines révolution-
naires tendaient. Il fit connaître à ceux-là
mêmes dont les illusions semblaient s'être
fortifiées à mesure que les faits étaient sur-
venus pour les détruire, que la logique de la
démocratie victorieuse; c'est la démagogie
triomphante.
35
Aussi de ce jour-là la république fut con-
damnée et perdue. On consentit bien à ac-
cepter les diverses épreuves qu'elle préparait
et qui devaient se succéder rapidement ; mais
l'on pressentit que la succession même de
ces épreuves, en semant incessamment l'in-
quiétude et la frayeur, produirait une contre-
révolution complète, couronnée par la dicta-
ture, la restauration du principe d'autorité,
le châtiment exemplaire de tous les crimes,
et le rétablissement du pouvoir monarchique.
Cependant, l'idée radicale dont l'applica-
tion eût déterminé le bouleversement même
du monde, s'était décorée d'un nom à la fa-
veur duquel elle crut pouvoir faire son che-
min souterrainement, ou, suivant les occasions
et les circonstances, à la face du soleil. Elle
s'appela Socialisme! C'est-à-dire qu'elle
adoptait un mot prestigieux, pour en parer sa
hideuse réalité, afin de tromper plus aisé-
36
ment ceux-là qu'elle voulait pénétrer ou
vaincre. Le Socialisme en soi, et tel que les
honnêtes gens l'entendent, c'est l'étude et non
point la négation de la société ; c'est le pro-
grès, l'amélioration constante des moeurs,
des instincts, du bien-être moral, de la situa-
tion matérielle, des rapports sociaux; et non
point la guerre faite aux riches par les pau-
vres, la glorification de la paresse, le partage
brutal des biens, la destruction de l'édifice la-
borieusement construit par les siècles, sous
l'oeil patient de Dieu. Cependant comme il est
de principe que le pavillon couvre la marchan-
dise on avait jugé utile et habile de placer une
enseigne pompeuse au fronton de la doctrine
décevante et coupable dont on allait chercher
les applications successives et extrêmes.
La révolution de l'avenir s'appela donc
Socialisme, nom déjà adopté par les écoles
incomprises, qui avaient précédemment essayé
37
de façonner une société à l'image de leurs
rêveries capricieuses ; et les révolutionnaires,
ceux qui essayaient de tirer de la république
tous les maux qu'elle est susceptible de pro-
duire, s'intitulèrent Socialistes.
Etrange circonstance que, dans les temps
de troubles et de discordes civiles, où les hé-
sitations, les doutes et les terreurs sont légi-
timés par les événements, les noms sont ra-
rement en accord parfait avec les choses, et
que les hommes cherchent invariablement à
se tromper mutuellement en usurpant des
titres en dissidence absolue avec le rôle qu'ils
embrassent.
Le Socialisme vrai, c'est-à-dire la science
de la société avec ses dérivations naturelles
et obligées, doit être l'objet d'une étude
constante et approfondie. Seulement cette
étude ne date pas de la révolution de février,
et ce ne sont point les hommes qui s'appel-
38
lent si mal à propos Socialistes qui l'ont in-
ventée. Elle est née à peu près en même
temps que le monde, au moins aussitôt que
les hommes ont senti, pour s'entre aider ou
se défendre, le besoin de se rapprocher et de
s'unir ; puis elle s'est développée à mesure
que la société s'est affermie et régularisée ; à
mesure que les peuples se sont éclairés et
perfectionnés; à mesure surtout que la civi-
lisation a déchiré, lambeau par lambeau, les
langes dans lesquels la barbarie la tenait
enveloppée. Puis, lorsque la religion chré-
tienne se substitua aux différents cultes qui
la précédèrent ; lorsque le coeur des peuples
put s'épurer dans l'amour des hommes, en-
seigné presque à l'égal de l'amour de Dieu
même, la société fut encore l'objet de nou-
velles études, qui déterminèrent de nouveaux
progrès.
Le Socialisme tel que tous les bons esprits
39
le comprennent fut donc de tous les âges,
comme il est de tous les climats. Il est plus
développé dans un siècle que dans un autre
siècle ; il reçoit des applications différentes
sous une latitude que sous une autre latitude;
à la bonne heure ! mais il y a folie à le croire
de date récente et d'application exclusive.
Ceux qui, de nos jours, se vantent de l'avoir
inventé, comptent au moins sur le fanatisme
ou l'ignorance, pour faire accepter leur im-
posture.
Quoi qu'il en soit, la révolution, après
l'échec qu'elle venait de subir au 15 mai,
après les mesures rigoureuses bien qu'in-
complètes que cette tentative audacieuse dé-
termina, ne se tint point pour battue. Tout
au contraire, sûre qu'elle était ou du moins
qu'elle se croyait être d'un appui, d'un com-
plice, d'un chef même dans le sein de la
Commission executive , elle aiguisa ses ar-
40
mes pour de nouveaux combats ; elle leva
publiquement ses troupes, et, résolue à cou-
rir les chances d'une nouvelle bataille, elle
attendit l'heure propice de déployer dans les
rues de Paris sa sanglante bannière.
Il est vrai qu'on ne contrariait guère ses
dispositions hostiles et belliqueuses. Tout au
contraire, on lui laissait les clubs, où elle
pouvait à son gré et à son aise entretenir ses
soldats et surexciter leurs passions brutales ou
leurs criminels appétits; on lui laissait les
pamphlets, les journaux et les libelles, qui,
en semant la crainte, semaient aussi la colère
et la haine, double résultat également profi-
table à l'insurrection prochaine ; on lui lais-
sait de plus les ateliers nationaux, où sou
armée pouvait s'organiser, choisir ses chefs,
se discipliner, s'instruire théoriquement dans
l'art des combats de barricades. Comme si
cela n'eût pas été suffisant encore, on avait
41
négligé de faire rentrer dans Paris les troupes
que la populace en délire en avait expulsées
après février, et on livrait ainsi une capitale
d'un million d'hommes au bon plaisir des
gens qui allaient tout-à-l'heure inscrire sur
leur drapeau insurrectionnel cette légende
hideuse : « Vaincus, l'incendie; vainqueurs,
le pillage !»
C'est ainsi que la Commission executive com-
prenante gouvernement de la France; c'est de
cette sorte que les moins exagérés d'entre les
républicains savaient protéger la propriété et
l'existence des citoyens, dont le hasard ou la
fatalité des événements les avaient consti-
tués les gardiens et les maîtres.
Il était clair qu'une commotion nouvelle et
bien autrement grave que la tentative du 15
mai, allait se produire, et entraînerait après
elle des conséquences bien autrement contrai-
res à raffermissement du régime républicain.
42
Les journées de juin, dont je n'ai point à
faire le récit dans ces pages, vinrent donc;
et, au travers du sang versé, de l'attaque ef-
froyable dont la société fut l'objet, de l'hé-
roïque défense qui la sauva, il est facile d'à-
percevoir les résultats qu'elles engendrèrent,
au grand préjudice de la république.
D'un côté, elles entraînèrent la chute de la
Commission executive, qui, fidèle aux tradi-
tions du gouvernement provisoire, avait, par
impuissance, par lâcheté ou par coupables
vues, condamné le pays aux sanglants excès
qui venaient de l'éprouver; d'autre part, le
voeu sincère de la France se manifesta avec
éclat, et le mouvement de réaction contre le fait
républicain jusque-là comprimé, prit ses dé-
veloppements les plus libres ; d'autre part en-
core, l'Assemblée nationale rentra en posses-
sion de sa souveraineté compromise, et, ren-
due à la conscience d'elle-même, elle se sé-
para résolument d'une politique dont elle avait
eu le grave tort de se rendre solidaire ou com-
plice ; d'autre part enfin, le nouveau pouvoir
exécutif, obéissant au mouvement de l'opi-
nion autant qu'aux nécessités de la situation,
prit contre les anarchistes des mesures jus-
tement sévères, qui commençaient l'oeuvre
désirée dont l'issue certaine était la fin de la
république.
Sans le vouloir, sans s'en douter peut-être,
le général Cavaignac, par le fait seul de son
avénement au pouvoir, fruit du hasard au-
tant que des circonstances, inaugura tout un
système d'hostilité contre le régime nouveau,
système devant l'application logique ou pro-
videntielle duquel la république était condam-
née à disparaître un jour. Ce fut en vain plus
tard, qu'il chercha à triompher des consé-
quences dérivant en droite ligne de sa parti-
cipation aux affaires. La lumière était née
déjà des ténèbres ; ses rayonnements ne pou-
vaient plus désormais être éteints.
On chercha bien à régulariser et à asseoir
l'exercice du gouvernement républicain;
mais ce gouvernement ne répondait pas plus
aux exigences de la démocratie, qu'il ne
satisfaisait aux besoins réels du pays. L'arrêt
était prononcé ; il devait tôt ou tard recevoir
son exécution. Et ce fut l'honneur, ce sera
la gloire de la France de n'avoir rien précipité
alors, et d'avoir attendu que l'heure de toutes
les réparations surgît des événements eux-
mêmes.
En attendant, la démagogie fut décimée et
la presse muselée, les clubs furent fermés, et
Paris fut protégé par une masse assez im-
posante de troupes pour tenir les passions
anarchiques en respect. C'est-à-dire que tout
d'un coup l'oeuvre inaugurée en février se
trouva détruite dans sa base même, et que
45
l'avenir put librement se préparer et se dé-
finir.
Chose remarquable et hautement signifi-
cative, c'était le plus sincère peut-être d'en-
tre les républicains, qui, docile instrument
dans la main de Dieu, avait pris la chargé
de préparer le linceul de la république.
47
Le général Cavaignac.
Les événements de juin 1848, en outre
des conséquences immédiatement politiques
qu'ils devaient engendrer, eurent ce résultat
capital de détruire une conviction générale,
que deux révolutions populaires survenues en
moins de vingt années, étaient venues affer-
mir et confirmer.
48
On était imbu de celle pensée que les bar-
ricades étaient souveraines maîtresses de la
France, et qu'il suffisait d'une grande bataille
livrée par la populace en débauche, dans les
rues de Paris, pour que le gouvernement suc-
combât, et que la société, ébranlée sur ses
bases, fût remise à la discrétion de l'anarchie.
Or, la lutte gigantesque soutenue et gagnée
contre les ateliers nationaux, disposant de
toutes les forces insurrectionnelles assem-
blées à Paris, donna un démenti à celte im-
prudente croyance, et eut celte double issue
de ranimer le courage encore chancelant des
hommes d'ordre, et de démontrer au peuple
des révolutions qu'il est des heures où les
honnêtes gens savent se défendre.
On a vivement reproché au général Ca-
vaignac d'avoir, dans un but d'ambition per-
sonnelle, laissé se développer le péril, alors
qu'il pouvait l'étouffer; d'avoir permis à l'in-
49
surrection de prendre des proportions for-
midables, au lieu de l'attaquer lorsqu'elle
était à peine naissante. Je veux ignorer
si ces griefs sont fondés. Le pays tout
entier déplore à juste titre la perte d'une
foule de braves gens, victimes de leur dé-
vouement à la France et à la société ; mais
à quoi bon , au point de vue de l'histoire,
en rendre responsable la lenteur peut-être
habile avec laquelle la répression a été orga-
nisée?
La question ne saurait être sérieusement
là, lorsque l'on étudie dé sang-froid et cons-
ciencieusement ce grand fait des événements
de juin, d'où date réellement l'oeuvre de ré-
action qui s'est opérée en France, et dont les
récentes manifestations ont un si prodigieux
caractère monarchique. Il convient de voir
les choses de plus haut que cela; il faut,
dans l'espèce, envisager uniquement le ser-

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