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La Fleur des grisettes

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275 pages

C’était par une belle journée du mois de mai et à la neuvième heure de la matinée, que deux jeunes gens se promenaient pédestrement et tout en causant à travers les routes ombreuses des bois qui séparent Verrières de Meudon. Le soleil versait alors à longs rayons sa chaude lumière sur la terre moite du printemps. Un air tiède et pénétrant descendait des hauteurs qui entouraient les bois, tout chargé d’arômes, imprégné de senteurs, encore tout parfumé de son passage à travers les arbres, les genêts et l’aubépine en fleurs.

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Maximilien Perrin

La Fleur des grisettes

I

C’était par une belle journée du mois de mai et à la neuvième heure de la matinée, que deux jeunes gens se promenaient pédestrement et tout en causant à travers les routes ombreuses des bois qui séparent Verrières de Meudon. Le soleil versait alors à longs rayons sa chaude lumière sur la terre moite du printemps. Un air tiède et pénétrant descendait des hauteurs qui entouraient les bois, tout chargé d’arômes, imprégné de senteurs, encore tout parfumé de son passage à travers les arbres, les genêts et l’aubépine en fleurs.

Les pinsons jetaient parmi les branches leurs fanfares éclatantes et les fauvettes babillaient dans les buissons.

 — En voyant cette luxuriante verdure, en respirant à pleine poitrine cet air pur et embaumé, je te pardonne de très bon cœur, mon cher Gabriel, l’irrévérence que tu as commise à mon endroit, eh m’éveillant dès l’aube matinale, en m’arrachant au doux repos que je goûtais dans mon lit, pour me forcer de t’accompagner dans ta promenade de ce matin. D’honneur, je me crois en paradis au milieu de ce bois vers et fleuri. en mes pieds profanes ce beau et doux gazon tout émaillé de violettes et de pâquerettes. Seulement, je suis très curieux de savoir en quel lieu ou village de ce canton nous conduit notre pérégrination à travers ces bois touffus.

Disait un de nos promeneurs, jeune homme d’une trentaine d’années, à la chevelure brune et Irisée, assez joli garçon et d’une taille moyenne, ayant nom Octave Boudinier, et de plus possesseur d’une dizaine de mille livres de rentes, lesquelles lui permettaient de mener une existence joyeuse et indépendante.

 — C’est vers le Bas Mendon que nous portons nos pas, où nous nous arrêterons afin d’y déjeuner chez un espèce de cabaretier-traiteur, répondit en souriant Gabriel Dupuis, jeune homme de vingt-quatre, ans, dont le front large et découvert, surmonté d’une chevelure noire et abondante, révélait une grande intelligence ; dont les yeux vifs prenaient parfois une expression de mélancolie rêveuse, et duquel les beaux traits étaient empreints d’un air de bienveillance qui prévenait en sa faveur. Orphelin depuis l’âge de vingt ans, Gabriel Dupuis jouissait d’une assez belle fortune que lui avait laissée son père, ancien négociant, d’une honorabilité reconnue.

 — Comment, c’est dans un cabaret que tu songes à nous, faire déjeuner, nous, des habitués du café Anglais ?

Mais malheureux, tu veux donc m’empoisonner en condamnant mon estomac à se substanter d’horribles aliments fricassés par un affreux gargotier de campagne ?

 — Sois sans crainte, gouliafre, car voilà près de quinze jours que.je déjeune, dîne même chez ledit gargotier et je m’en trouve fort satisfait.

 — Très bien, mais pourquoi cette préférence de ta part pour un honteux cabaret, lorsque Meudon possède d’excellents restaurants ?

 — Parce que, mon cher Boudinier, le cabaret du père Tripotte possède une chambre qui est située au-dessus de sa boutique, que cette chambre a deux croisées par lesquelles la vue embrasse toute l’étendue d’un magnifique et vaste jardin, espèce de parc, dans lequel est pour ainsi dire enclavé ledit cabaret.

 — Quoi, c’est pour le simple et innocent plaisir de contempler par une fenêtre le jardin en question que tu franchis tous les matins l’énorme distance qui sépare ta maison de campagne du Bas-Meudon ? demanda Octave Boudinier d’un air surpris.

 — Cher ami, ta surprise doit cesser en apprenant que dans ce jardin il s’y promène chaque matin une admirable jeune fille, de laquelle je suis devenu amoureux fou.

 — Oh ! alors je comprends tout ça : à quoi en es-tu avec cette admirable ?

 — Rien qu’à la simple contemplation, et pourtant voilà quinze grands jours que je l’ai aperçue pour la première fois, à l’église, un dimanche, accompagnée d’une vieille tante placée auprès d’elle en qualité de duègne. Ce jour-là, mon cher, j’ai été assez heureux pour toucher de mes doigts les doigts rosés d’Angelette, en lui présentant de l’eau bénite à la sortie du temple.

 — Ah ! elle se nomme Angelette ?

 — Oui, mon cher Octave ; nom charmant que justifient la grâce, la modestie de cet ange de beauté qui, en acceptant ma politesse le plus gracieusement possible, daigna lever sa paupière veloutée pour me remercier par un aimable regard.

 — Fichtre ! voilà qui est d’un amour des plus naïfs... Après..

 — Depuis il ne s’est pas passe une matinée sans qu’Angelette, lors de sa promenade solitaire dans le jardin, ne m’ait aperçu à la fenêtre du cabaret, d’où je la contemple avec amour et passion.

 — Mon avis est, mon bon Gabriel, qu’en te voyant dès l’aurore au cabaret, cette jeune fille doit te prendre pour un ivrogne.

 — Allons donc ! je suis certain, moi, que mon assiduité à cette fenêtre lui aura fait deviner que je n’y viens que pour elle, pour l’amour dont ses charmes ont embrasé mon cœur.

 — C’est assez probable... Quelle est cette jolie fille, et d’où vieut-elle ?

 — Grâce à la cabaretière que j’ai fait parler, je sais qu’Angelette est la fille unique d’un négociant en quincaillerie, retiré depuis dix ans des affaires après y avoir fait une fortune considérable, lequel, malheureusement pour sa fille, a commis la sottise impardonnable de se remarier, d’épouser, après dix années de veuvage, l’ex-dame de compagnie de sa défunte, jeune femme astucieuse et très coquette, assez jolie, dit-on, qui, pour jouir d’une plus grande dose de liberté, et courir le monde, y coquetter sans craindre d’y être éclipsée par la rare beauté de sa belle-fille, relègue cette dernière durant neuf mois de l’année, sous la garde d’une vieille parente, dans la maison de campagne vers laquelle je te conduis.

 — Alors le quincailler n’aime pas sa fille, puisqu’il consent à ce qu’elle vive ainsi éloignée de lui ? observa Boudinier.

 — Il l’adore, au contraire, mais le cher homme craint encore plus sa femme, dont il est fort amoureux et qui le mène par le bout du nez.

 — Encore une marâtre qui, après s’être emparée de l’esprit d’un vieil imbécile, ruinera la pauvre Angelette en lui volant son héritage, après en avoir fait sa victime du vivant de son père.

 — Il faut espérer le contraire, puisque, à part son excessive coquetterie et sa passion pour le plaisir et le luxe, on dit cette femme aussi bonne que désintéressée.

 — L’amour du plaisir, la coquetterie et le désintéressement sont le lot de la jeunesse, mais le caractère change en vieillissant, avec l’âge vient le positif ; car c’est la fin, est le dénouement qu’il faut attendre pour bien juger les choses. Mais laissons venir, et, en attendant, dis-moi quel moyen tu comptes employer pour te faufiler auprès de ta belle et de t’en faire aimer ?

 — Boudinier, je n’ai encore rien arrêté, et si je t’ai fait venir à ma campagne, si, pour t’arracher plus sûrement quelques heures à tes joies mondaines de Paris, je t’ai écrit que j’étais malade, que la présence d’un ami tel que toi calmerait mes souffrances, ce n’était qu’en l’intention de te faire part de l’amour que m’a inspiré Angelette et de te demander des conseils, à toi, tant expert en fait d’intrigues amoureuses, toi qu’on a surnommé le lovelace, l’irrésistible, le dompteur de femmes.

 — Hélas ! ce n’est que trop vrai, mon cher Gabriel, mes nombreux triomphes auprès du beau sexe m’ont mérité ces glorieuses et diaboliques dénominations qui ne me rendent pas plus fier, quoiqu’étant l’œuvre de mon mérite, de mon éloquence persuasive et de. quelques agréments dont dame nature s’est plu à orner mon physique, fit Octave Boudinier, d’un ton où perçait une énorme fatuité.

 — Allons, conquérant, dis-moi comment je dois m’y prendre afin d’apprivoiser la jolie fauvette dont j’ambitionne le cœur et la possession.

 — Est-ce une maîtresse ou une légitime que tu convoites en elle ? s’informa Boudinier d’un air grave et important.

 — L’une ou l’autre ; cela dépendra, répondit Gabriel.

 — Du plus ou moins de qualité de la belle, cela se comprend ! Eh bien ! cher, si tes vues sont honnêtes, style bourgeois. il faut t’en aller tout droit à Paris faire une visite au papa et à la maman belle-mère d’Angelette, et après leur avoir carrément exposé ta position, demander la main de leur fille et tes grandes entrées dans leur maison ; si, au contraire, tu ne veux qu’une maîtresse, courtise la jeune fille eu cachette, fais-toi adorer d’elle, puis enlève-là.

 — Octave, je n’ai encore parlé à Angelette, ni été à même d’apprécier ses qualités, mais à en juger d’après son charmant physique, par cet air d’adorable innocence qui règne dans ses traits divins, à la décence de son maintien, je suis d’avance persuadé qu’une fille pareille repousserait toute proposition de la part d’un homme qui oserait lui conseiller une action, une démarche qui pourrait porter atteinte à son honneur.

 — Que tu es timide et niais en matière d’amourette ! et que tu connais peu le cœur des femmes ! Certes que si, de but en blanc, et avant de t’être fait aimer de la jeune fille, tu t’av sais de lui proposer une fugue, de planter là sa famille pour courir la prétentaine avec toi, qu’un refus de sa part, sa colère et son mépris seraient la juste récompense de ton audace ; mais fais comme moi, commence par captiver ta belle d’abord par de tendres œillades, par de langoureux soupirs exhalés à propos, puis, assiège ses oreilles de ces douces et insinuantes flatteries qu’une femme aime tant à entendre ; deviens pressant, irrésistible, fais en sorte d’emporter d’assaut le cœur que la fillette, aux trois quarts vaincue, ne défend plus que très faiblement, puis. une fois maître de la place, exige, commande, car tu n’as plus devant toi qu’une esclave qui d’elle-même te prodiguera les baisers qu’elle te refusait avant que tu ne fusses son vainqueur.

 — C’est bien tout cela, mais comment débuter auprès d’Angelette ? Quel moyen employer pour l’aborder et l’entretenir de la passion brûlante que ses attraits ont fait naître en moi ?

 — Rien de plus facile, cher ; je t’expliquerai cela lorsque nous serons à table et que la présence de la belle promeneuse aura inspiré mon génie inventif.

 — Avec cet esprit entreprenant et audacieux, Boudinier, tu dois rencontrer peu de cruelles ?

 — Je n’en ai jamais trouvé qui osassent me résister, cher ami. Présente-moi la femme la plus belle comme la plus sévère, la lionne la plus farouche, la vertu la plus à cheval sur les bonnes mœurs, la femelle la plus ennemie de l’amour et des hommes, et je me fais fort de la dompter, de l’asservir à mes caprices et volontés

 — Toujours vainqueur et heureux, tu dois, de cette façon, compter tes maîtresses par centaines, observa Gabriel.

 — Cher, j’en suis pour l’instant au numéro 217, fit Octave avec fatuité.

 — 217 ! c’est ébouriffant. Décidément, Octave, tu es un profond scélérat.

 — C’est ainsi que m’intitulent mes nombreuses victimes, cher !

La conversation en était à ce point lorsque nos deux amis, arrivés au Bas-Meudon, atteignirent le modeste cabaret du père Tripotto, dans lequel ils pénétrèrent pour vivement gagner la chambre haute et s’y attabler près de la fenêtre qui donnait sur le jardin d’Angelette, où madame Tripotto, jeune dondon aux joues fraîches et rebondies, à la bouche souriante ornée des plus belles dents du monde, s’empressa de leur servir une copieuse omelette au lard à laquelle devait succéder une fricassée de poulet.

Les deux amis, aflamés par une longue promenade, par l’air pur et frais du bois, attaquèrent vigoureusement le déjeuner en l’humectant d’un bourgogne assez passable, tout en tournant souvent leurs regards sur le vaste jardin dont les pelouses, les parterres de fleurs et les ombreux massifs se déroulaient sous leurs yeux.

 — Décidément, cette grosse mariton me plaît et il me prend la fantaisie originale de m’encanailler avec elle, ne fût-ce qu’une fois, dit Boudinier, après avoir jeté un regard de convoitise sur les dodus appas de la cabaretière.

 — Comment, scélérat ! tu oserais même t’en prendre à cette pauvre femme ? fit en riant Gabriel.

 — Idée bizarre d’un homme blasé, fatigué des femmes du monde, et curieux d’apprendre de quel genre de plaisir est capable de vous saturer une maritorne de cette espèce grossière et commune.

 — Boudinier, selon moi, tu rabaisses un peu trop bas notre gentille hôtesse à laquelle, pour plaire et briller dans certaine société parisienne, il ne manque qu’un joli chapeau sur la tête, un cachemire sur les épaules et quelque peu de ces jolis colifichets qui complètent la parure de nos dames de la ville.

 — D’accord, mais tout cela ne donnerait pas à cette boulotte le chic et le genre de nos femmes de Paris, observa Boudinier. N’importe ! telle qu’elle est, cette femme me plaît, j’en suis gourmand et j’en goûterai.

Comme notre dompteur terminait ces mots, lui et Gabriel virent déboucher d’une avenue du jardin une belle et gracieuse fille vêtue d’un coquet négligé du matin et la tête couverte d’un large chapeau de paille d’Italie. C’était Angelette qui se rendait au parterre situé sous la fenêtre d’où la contemplaient les deux amis, pour faire une moisson des fleurs les plus belles et les plus fraîches.

 — Eh bien ! comment la trouves-tu ? demanda vivement Gabriel à Boudinier.

 — Extraordinairement belle et superbement gracieuse. Une véritable sylphide à la blonde et soyeuse chevelure... Je remarque en plus, cher ami, que ce chérubin qui, sans nul doute, aura deviné le but de tes assiduités et ce qu’exigent d’elle les tendres regards que tu lui adresses, dirige de temps à autre, à la sourdine, ses beaux yeux vers toi... Gabriel, cette fille t’aime déjà, elle est vaincue, elle est à toi, mon cher.

 — Boudinier, si tu ne veux me faire mourir de joie, ne me dis pas de ces choses-là, ne me pronostique pas un bonheur dont l’accomplissement n’existe sans doute que dans ton imagination, car, en matière d’amour, l’amitié est presque toujours consolatrice.

 — Gabriel, écris sur ce feuillet ce que je vais te dicter, répondit Boudinier tout en arrachant une feuille de papier de son calepin pour la présenter, ainsi qu’un crayon, à son ami.

 — Dicte, car je t’ai deviné, fit Gabriel.

 

« Pour vous, je meurs d’amour, adorable Angelette ; au nom du ciel, prenez pitié d’un amant qui gémit et brûle du désir de tomber à vos genoux, pour vous jurer un amour éternel et implorer de vos lèvres divines le mot charmant qui doit encourager sa flamme. Un refus de votre part, belle Angelette, pour moi c’est la mort, car je sens que désormais il ne m’est plus possible de vivre sans vous. Je me nomme Gabriel Dupuis, j’ai vingt-quatre ans, je possède une honnête fortune et j’habite en ce moment une maison de campagne située sur la lisière du bois de Verrières. Demain, belle Angelette, demain comme chaque jour je reviendrai ici solliciter un regard de vos beaux yeux, un peu de pitié en faveur de l’amour que vous m’avez inspiré. »

 

Ces mots écrits, Boudinier plia le papier et dit à Gabriel de le jeter à Angelette, tout en accompagnant cet envoi d’un baiser.

L’amour, qui sans doute protégeait notre jeune amoureux, dirigea son billet doux et le fit tomber sur le buisson de roses blanches qu’Angelette était entrain de moissonner. La jeune fille, dont le papier venait d’effleurer la main, se recula vivement tout en portant son regard de la lettre à la fenêtre ; puis, ayant aperçu à cette dernière Gabriel qui la contemplait tout en lui envoyant un baiser de la main, Angelette se retourna pour prendre la fuite et courir se perdre dans un massif d’arbres.

 — Malheur ! elle n’a pas daigné seulement ramasser mon billet ! s’écria Gabriel au désespoirr

 — Tu ne pouvais attendre tout de suite cette démarche de sa part, car la bienséance s’y opposait ; mais quittons ce lieu, pour y revenir un peu plus tard, et si nous retrouvons notre lettre à la place où elle gît en ce moment, je consens à être pendu.

 — Tu penses donc, Boudinier, qu’elle sera venue la prendre ?

 — La prendre, la lire et la cacher ensuite dans son joli corsage pour la relire ce soir, demain et toujours, répliqua Boudinier.

 — J’accepte cet heureux augure ; soldons notre déjeuner et partons, car j’ai hâte de revenir.

Ce fut dame Tripotto qui apporta la carte à payer.

 — Savez-vous charmante cabaretière, que l’éclat de vos beaux yeux est capable de séduire un saint, que les perles admirables qui ornent votre bouche de corail appellent le baiser, enfin que vous êtes adorable et qu’il ne m’a suffi que de vous voir pour devenir subitement amoureux de vous ? disait Boudinier à dame Tripotto dont il entourait la taille de ses deux mains, tandis que Gabriel, penché à la fenêtre, cherchait Angelette des yeux.

 — Ne vous moquez donc pas de moi, s’il vous plaît, Monsieur ? répliqua la cabaretière tout en essayant d échapper au conteur de fleurettes.

 — Dîme Tripotto, votre mari est vieux et laid moi je suis jeune et riche, réfléchissez ! je veux être votre amant.

 — Je ne voulons pas d’autre amoureux que mon homme.

 — Un rustre indigne de vous, tandis que moi, qui saurais apprécier tout ce qu’une jolie femme telle que vous mérite d’égard et d’amour, je vous inonderai de soins et de gracieux présents... Est-ce dit ?

 — Non pas !

 — Alors j’accepte le contraire et prends ce baiser pour gage, répondit Boudinier pour ensuite saisir à deux mains la tête de la jeune femme et lui appliquer ledit baiser sur les lèvres.

 — Oh ! quel enjôleur vous faites donc ? s’écria la cabaretière toute rouge, en rajustant son bonnet et en s’échappant de la chambre.

 — Décidément je reviendrai souvent déjeûner ici, se dit Boudinier, en rejoignant Gabriel à la fenêtre.

 — Elle ne revient pas ! soupira ce dernier.

 — Certes, tant que tu resteras planté à cette croisée où, cachée derrière quelque touffe d’arbre, te contemple ta belle qui brûle de t’en voir disparaître afin d’accourir chercher ton billet doux, répliqua Boudinier.

 — Alors, partons.

 — Pour aller rôder autour des murs qui ferment ce jardin afinn de nous assurer si quelque brèche ne pourrait pas t’en faciliter l’entrée, c’est-à-dire, le moyen de te rapprocher d’Angelette et d’entrer en connaissance avec elle.

 — Escalader une muraille, passer pour un voleur ! allons donc !

 — Cher ami, tout est permis en amour ! Si tu t’avises de reculer devant le moindre scrupule, adieu tes succès auprès de ta belle... Viens donc, et crie avec moi : Vivent l’audace et la ruse !

Nos deux amis quittèrent le cabaret pour aller rôder autour du jardin d’Angelette qui, clôturé en grande partie par un mur élevé, se terminait dans la campagne par une haie d’épine et de troène.

 — Cher, voilà le passage que l’amour t’a réservé, dit Boud nier à Gabriel en lui indiquant la haie.

 — Quoi ! à travers ces ronces et ces épines ! Es-tu fou ?

 — Cher, j’ai entendu dire dans certaine pièce intitulée : Le Pied de mouton, que Gusman ne connaît point d’obstacles. Sois comme lui si tu tiens à triompher.

 — Mais, malheureux, tu veux donc que je laisse ma chair après ces affreux piquants ?

 — Sois sans crainte, douillet ; demain, sur mon ordre, ton jardinier, avec sa serpette, t’aura ouvert un passage secret à travers ces ronces... Es-tu content, maintenant ?

 — Du moins, plus tranquille, répondit Gabriel en souriant.

Quelques instants plus tard les deux amis rentraient au cabaret, et Gabriel joyeux s’écriait : Le billet n’y est plus !

 — Corbleu ! je te le disais bien, que l’enfant charmant n’attendait que notre absence pour bien vite satisfaire son impatiente curiosité, répliqua Octave Boudinier.

II

 — En vérité, [ma chère femme, vous avez ce soir l’humeur rocailleuse en diable, disait à Victorine née Latouche, sa femme légitime, M. Alcibiade Desjardins, père de la belle Angelette, dans le salon de leur hôtel de la rue de Londres.

 — C’est, qu’en vérité, la vie que vous me faites, Monsieur, est aussi maussade qu’insipide, et, cependant, lorsque vous me faisiez la cour et me tourmentiez pour devenir votre femme, vous me promettiez une existence filée de soie et d’or. Où est aujourd’hui l’effectif de toute ces belles promesses ? J’aime la toilette, et vous me faites attendre depuis huit jours le cachemire que j’ai choisi ; j’aime le bal, le spectacle, donner des fêtes chez moi, et vous me privez, la plupart du temps, de toutes ces jouissances, sous le prétexte que le cercle auquel vous êtes abonné réclame chaque soir votre présence, en sorte que je suis condamnée, moi, jeune femme, à rester seule à la maison, où je m’ennuie d’une horrible façon.

 — Vous êtes injuste dans les reproches que vous m’adressez, ma chère Victorine. Premièrement, est-ce que, confiant en votre honneur, je ne vous accorde pas une liberté pleine et entière ? celle d’aller dans le monde, au bal, au spectacle, quand bon vous semble, même de recevoir chez vous les amis qui vous plaisent  ?

 — Hé ! Monsieur, oubliez-vous qu’une femme ne peut sans cesse se présenter seule dans le monde, surtout quand elle est jeune, à moins de s’exposer à se voir courtiser par chaque homme à qui son isolement donne le droit de lui adresser son impertinent hommage ? Oubliez-vous encore que chaque fois que je vous prie de vouloir m’accompagner dans le monde, que la plupart du temps vous me refusez sous le prétexte que vous êtes fatigué. Voilà pourtant à quoi s’expose une jeune femme qui épouse un vieillard.

 — Si vous le prenez sur ce ton, madame Desjardins, je vous répondrai qu’ayant été l’espace de quatre ans la dame de compagnie de ma défunte, vous avez eu le temps de connaître et d’étudier mes habitudes. de savoir que je déteste aller dans le monde, et surtout de passer les nuits. Quant à cette vieillesse dont il vous plaît de me gratifier par anticipation, vous me permettrez de vous rappeler que je n’ai pas encore atteint la soixantaine.

 — C’est juste, car il s’en faut de trois mois que vous n’ayez atteint cet âge respectable, ce dont vous profitez pour faire le jeune homme, à l’ombre de la perruque qui dissimule la neige de votre chevelure, fit en riant Mme Desjardins.

 — Vous êtes dans l’erreur, Madame, je ne porte pas perruque, vous le savez fort bien, mais seulement un simple toupet afin de dissimuler la nudité de mon crâne et d’éviter des rhumes de cerveau auxquels je suis fort enclin.

 — Est-ce de même afin d’éviter les rhumes de cerveau, Monsieur, que vous vous barbouillez entièrement le visage de poudre de riz, de cold-cream ? Non ! mais bien, vieux jeune homme que vous êtes, en l’espoir de d ssimuler la patte d’oie dont le nombre des années a gratifié votre visage.

 — De grâce, Madame, cessez de me turlupiner de la sorte, et, s’il vous est possible, tâchons de causer plus amicalement.

 — Je vous écoute. Commencez, dit la dame en s’étendant paresseusement sur le soyeux tête-à-tête où elle était assise ; puis, en faisant suivre ses paroles d’un bâillement interminable :

 — Avez-vous, aujourd’hui, été voir notre chère fille Angelette, ainsi que vous me l’aviez promis hier ?

 — Ma foi non ; je l’ai entièrement oubliée ; ensuite, ayant reçu dans la journée beaucoup de visites, cela m’a fait sortir très tard, assez pour n’avoir tout juste que le temps de faire le tour du bois.

 — Ma chère Victorine, il me semble que vous négligez pas mal notre fille, et, pourtant, lorsque, cédant à vos conseils j’ai consenti à me séparer d’Angelette pour l’envoyer à Meudon respirer l’air de la campagne en compagnie et sous la garde de la sœur de ma première femme, vous m’aviez fait la promesse d’aller la voir le moins tous les deux jours, et même de passer auprès d’elle une bonne partie de la belle saison...

 — Quoi vous dit, Monsieur, que je ne remplirai pas ma promesse ? voilà tout au plus un mois que votre fille est à Meudon, et nous n’en sommes encore qu’à la mi-mai.

 — Sans doute, mais, ma chère Victorine, vous me permettrez de vous faire observer que, durant ce mois, vous n’avez été voir notre enfant qu’une seule fois, et qu’il est imprudent de notre part de laisser ainsi une jolie fille éloignée de sa famille sans s’occuper d’elle.

 — Que concluez vous de cela, Monsieur, demanda Mme Desjardins d’un ton aigre.

 — Que j’ai grande envie de rappeler Angelette parmi nous, à moins que vous ne consentiez à ce que nous allions passer auprès d’elle la belle saison à la campagne.

 — Je m’oppose à tout cela. Monsieur Premièrement, en l’intérêt de la santé de votre fille, à qui notre médecin a formellement ordonné l’air des champs ; secondement, parce que je déteste la campagne, et qu’il ne me plaît pas de m’y enterrer toute vivante.

 — Alors, Madame, notre chère enfant...

 — Aura ma visite trois fois la semaine, mais n’en exigez pas davantage, interrompit la belle mère.

 — Je m’aperçois avec chagrin que vous n’aimez pas ma fille, Madame.

 — Vous êtes fou !

 — Fou autant qu’il vous plaira, mais cette indifférence de votre part envers ma pauvre enfant, n’est pas ce que vous m’aviez promis, souvenez-vous-en. Victorine, vous que j’ai épousée, croyant remplacer la mère aimante et vigilante qu’Angelette avait perdue.

 — Monsieur, j’aime votre fille, mais je déteste les reproches et la morale ; j’ajouterai même encore que j’ai en horreur le ton pathétique : il me donne sur les nerfs ou me procure une insomnie irrésistible ; or, je vous demanderai donc la permission de me coucher, d’autant plus qu’il est près de onze heures et que je tombe de sommeil.

 — Soit, couchons-nous, Madame.

 — Quoi ! n’allez-vous pas, ce soir, selon votre habitude. passer quelques instants à votre cercle ?

 — Non, ma chère femme ; cette nuit je reste auprès de vous.

 — Je viens de vous dire, Monsieur, que je suis malade.

 — Raison de plus pour ne pas vous quitter si vous êtes souffrante, afin de pouvoir vous prodiguer mes soins.

 — Merci de cette bonne intention, mais comme je veux dormir cette nuit, vous aurez la bonté de passer chez vous.

 — Cependant, Victorine, il m’eut été agréable...

 — Allons donc ! est-ce qu’à votre âge, monsieur, Desjardins, on doit avoir de pareilles pensées. Croyez-moi, mon ami, allez vous coucher, et laissez-moi dormir en paix, d’autant plus que nous devons passer la nuit prochaine au bal que donne Mme du Tronchet.

 — Vous l’exigez, Victorine, j’obéis et me retire ; mais, en faveur de ma soumission, j’implore un baiser, dit Desjardins d’un ton sentimental, en se penchant sur sa femme dont il entoura la taille d’un bras amoureux.

 — En vérité, mon ami, vous êtes bien jeune, malgré vos soixante ans... allons, embrassez-moi et partez, répliqua en riant Victorine, tout en présentant la joue à son mari qui, au lieu d’un baiser, en prit une douzaine.

 — François, hâte-toi de réparer le désordre de ma toilette... Ma voiture est-elle encore attelée, disait Desjardins à son valet de chambre, après être rentré dans son appartement.

 — Non, Monsieur ; Pierre, auquel vous avez dit que vous ne sortiriez pas ce soir, a mis les chevaux à l’écurie. Faut-il lui dire de les remettre à la voiture ?

 — Inutile ; je prendrai une voiture de place. Passe-moi mon rouge, car je suis ce soir d’une pâleur extrême... je vais changer de pantalon ; apporte-moi mon tourterelle collant.

Une demi-heure plus tard, bien frisé, bien bichonné et les joues vermeilles, Desjardins quittait son hôtel et montait en coupé de remise.

 — Voilà pourtant à quoi s’expose une femme froide et capricieuse ! C’est de ta faute, Victorine, toi qui contrains mon cœur jeune et brûlant à courir chercher auprès d’une autre femme, les caresses, les baisers brûlants que tu refuses à un époux sensible et aimant

Tandis que notre mari se disait ainsi, la voiture qui roulait fut s’arrêter rue Notre-Dame-de-Lorette, où Desjardins descendit pour s’élancer sur le trottoir d’un pas léger, et s’introduire dans une maison de belle apparence puis aller sonner à un deuxième étage.

 — Mariette, ta maîtresse est elle encore debout ?

 — Oui, Monsieur, et, cependant, Madame n’attendait pas Monsieur ce soir.

 — C’est vrai, j’avais prévenu hier soir, en la quittant, cette chère Paméla, qu’elle ne me verrait pas aujourd’hui.

 — Comment ! c’est vous, mon ange, mon chérubin ! Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais quoique vous m’eûtes annoncé que je ne vous verrais pas aujourd’hui, un doux pressentiment me disait le contraire ; aussi, en cette tendre prévision, me suis-je abstenue de sortir, disait Paméla, grande et belle fille à la blonde chevelure, en sautant au cou de Desjardins.

 — Comment, chère amante, tu comptais sur moi, tu pensais à ton cher loulou ? reprit Desjardins en entraînant Paméla sur un tête-à-tête.

 — Quoi de plus naturel que de penser à celui qu’on aime, répondit la jeune femme tout en passant ses doigts effilés dans la chevelure du vieux céladon.

 — Ainsi, malgré mes cinquante ans, tu m’aimes d’amour, ma chérie ?

 — Mon ami, vous ne pouvez croire combien vous m’êtes cher. Mon Dieu, comment ne vous aimerais-je pas à la folie, vous, un petit Richelieu dont les grâces, le sémiliant, l’esprit, font oublier les années ; vous, enfin, si bon, si généreux.. Tenez, Arthur, ne cessèz jamais d’aimer votre petite Méla, si vous ne préférez apprendre qu’elle est morte de chagrin.

 — Paméla, tu es une maîtresse adorable !

 — Parce que je vous préfère à un jeune homme, que vous me dites cela. Les jeunes gens, fi ! je les déteste ! Parlez-moi d’un homme de votre âge. à la bonne heure ! au moins une femme se forme à bonne école ; enfin, il y a tout à gagner pour elle, en manières, en bon sens, en économie.

 — Tu as cent fois raison, chère amie, et surtout en constance, lorsqu’un homme a le bonheur de rencontrer une maîtresse telle que toi. A propos, ne m’as-tu pas dit dernièrement que tu désirais changer ton mobilier, mais que tu n’osais parce que c’était une question d’une dizaine de mille francs ?

 — Oui, mon loulou.

 — Alors satisfais ton désir, mon adorée, car je t’apporte la somme nécessaire.

 — Remportez ces billets, Arthur, cette somme est beaucoup trop forte ; je ne veux pas que vous disiez un jour que votre Paméla vous a ruiné, disait la lorette en repoussant les billets de banque que Desjardins déposait sur ses genoux.

 — Chère Paméla, ce désintéressement est digne de ton cœur aimant qui se croit riche de mon amour, mais je me croirais à mon tour. le plus ingrat des hommes et des amants si je ne m’empressais de combler les désirs de la femme qui, en échange d’un peu de bien que je lui fais, se donne à moi de cœur et d’âme.

 — Ah ! mon Arthur ! combien vous êtes noble, délicat et généreux ; impossible de vous résister ; si j’accepte ce nouveau don de votre amour, croyez bien que ce n’est que dans la crainte de vous chagriner par un refus. reprit Paméla tout en jetant avec indifférence la liasse de billets sur un meuble placé près d’elle ; puis reprenait ; Combien votre femme doit être fière de posséder un époux tel que vous et combien elle doit vous aimer ?

 — C’est ce qui te trompe, mon ange ; Mme Desjardins qui n’était que la simple dame de compagnie de ma délunte femme, Victorine Latouche, fille sans famille ni fortune, à qui j’ai donné tout cela, ne m’en tient aucun compte, et par sa froideur, sa coquetterie, ses caprices, fait un enfer de ma vie.

 — Quelle ingratitude ! mon Dieu ! que lui faut-il donc à cette lemme pour la satisfaire ?

 — Corbleu ! le luxe, une toilette ruineuse, des fêtes où elle puisse briller ; tu vois, Paméla, qu’elle est loin de te ressembler, toi si tendre et si dévouée, toi la raison l’économie et le désintéressement en personne.

 — Ah ! c’est que je t’aime, moi, mon Arthur ; et de te rendre heureux est le plus cher de mes vœux, fit Paméla en pressant avec tendresse Desjardins dans ses bras.

La deuxième heure du matin sonnait à la pendule, lorsque l’amant suranné s’arracha avec transport des bras de sa caressante maîtresse, pour retourner au toit Conjugal.

Un pour Un
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