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La Foudre au ralenti

De
181 pages

« La Foudre au ralenti est une sombre histoire [...], rouge sang à l’odeur de polar. » Frédéric Jaccaud, Bifrost

Denvercolorado, une ville à l’identité plurielle. Étalée sur une bonne centaine de kilomètres le long de la côte, cette ville ne compte pas moins de trois niveaux : un niveau terrestre, un niveau souterrain et un dernier niveau sous-marin.

Et autant dire qu’il y a de l’animation dans cette ville : alcool, contrebande et autres nuisances en rythment la vie malgré un contexte d’extrême vigilance policière.

Dernier crime en date, celui de Go qui tue quelqu’un sous l’effet de l’alcool... mais était-ce vraiment lui ?

« Conteur implacable [...], l’auteur dépasse les classifications convenues : Pelot est un romancier qu’il faut avoir lu. » Frédéric Jaccaud, Bifrost

Pierre Pelot est un auteur vosgien né en 1945. Il a écrit près de deux cents romans dans les genres les plus divers, de la science-fiction au thriller, en passant par le western et la littérature générale, dont beaucoup ont été traduit dans plus de vingt langues. Avec des œuvres telles que Delirium Circus ou La Guerre olympique, il est l’un des meilleurs auteurs de SF française. En compagnie d’Yves Coppens, il a signé Le Rêve de Lucy et Sous le vent du monde. Son Été en pente douce a été adapté au cinéma avec le succès que l’on sait.


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Pierre Pelot

La Foudre au ralenti

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La Foudre au ralenti

Son dos lui faisait mal. C’était cyclique et ne guérirait jamais, au moins il était prévenu, trois ou quatre docs, des types qui savaient de quoi ils parlaient, le lui avaient confirmé et répété – des vrais chanteurs de chorale. Il avait passé un examen radiographique. Non : deux. Conclusion, ils appelaient ça « une discrète ostéophytose antérieure débutante en D9-D10 ». Pas de quoi s’alarmer ; un jour, quand la douleur ne serait plus cyclique mais permanente et que les doses massives d’analgésiques n’auraient plus d’effet, bon, il se ferait peut-être bricoler la colonne vertébrale du côté de ces fameuses D9-D10. Un jour prochain. S’il vivait suffisamment longtemps pour souffrir le martyre.

En attendant, la douleur irradiante lui empoignait les omoplates et serrait, brûlait, tiraillait. Principalement du côté gauche. Certains jours, ça le prenait dès le matin, le pied à peine posé au sol.

C’était bien ennuyant mais les dots n’avaient pas pris de gants pour lui faire comprendre que, tout compte fait, il n’était pas à plaindre – il y en avait tellement de plus mal en point que lui ! Évidemment. Go Laraldie le savait bien. C’est parce qu’il avait peur de faire partie du lot de ces malheureux qu’il s’était décidé à consulter les docs, après avoir traîné trop longtemps dans l’angoisse. Il ne se plaignait pas. Simplement, parfois, dans les conversations, il éprouvait comme une espèce de satisfaction à parler de son ostéophytose, en général quand les autres racontaient leurs propres ennuis et tenaient de véritables conférences sur leurs rhumatismes, cancers, les soucis que leur causait l’entretien de leurs doubles en sommeil, toutes ces choses de la vie et de la santé. Et de la mort. Oui, de la vie. Souvent, les gens le regardaient se contorsionner (même s’il le faisait discrètement) quand il essayait de trouver une position qui soulagerait momentanément ses muscles dorsaux douloureux, et ils lui demandaient ce qui n’allait pas. La plupart du temps il n’était pas le premier à mettre le sujet sur le plat.

Une chose sûre, c’est que l’humidité n’arrangeait pas son cas. Et l’humidité flottait partout. Même le soleil, lorsqu’il perçait les nuages, en pleurait.

Go marchait d’un pas légèrement déhanché sur le quai de bois glissant, le dos tordu et l’épaule gauche un peu plus haute que la droite – pour l’instant, cette position était la meilleure qu’il puisse adopter, celle qui le faisait le moins souffrir.

Le soir tombait sur le port et ses blocs terrestres, ses rades, ses bateaux, ses îles flottantes, sur la mer et les sommets des buildings semi-immergés qui jaillissaient de l’eau, partout. Le soir se couchait pesamment sur le monde. Les lumières clignotaient déjà un peu partout, reflets dansant sur la surface ou halos irisés qui semblaient battre des paupières dans l’atmosphère chargée de vapeurs odorantes. On pouvait voir couler la nuit aussi nettement qu’une marée montante. Il s’agissait là d’une marée qui tombait à la verticale en même temps qu’elle bouffait les lointains de la ville.

Go se dirigeait vers un de ces yeux clignant sous sa paupière de brume sale. Il claudiquait dans les odeurs de poisson, d’algues vieillissantes, d’huile, et les coups de gueule des sirènes glissaient, rauques, au-dessus de sa tête, les ronronnements de moteurs des véhicules marins ou terrestres l’enveloppaient, caressaient les plis noirs et râpés de son manteau caoutchouté. Il croisa deux types qu’il connaissait de vue pour les avoir déjà rencontrés dans le quartier, des traîne-la-patte du secteur, et puis d’autres aussi qui se trouvaient là, qui passaient, trafiquaient, respiraient tant bien que mal dans la soirée chargée d’effluves, comme en attente de la véritable noirceur propice et complice. Et des filles. En un mot, des survivants bien ordinaires qui ne se différenciaient guère de sa propre personne. Des habitants.

Deux lettres sur quatre étaient éteintes à l’enseigne du Bar de la Haute Marée, victimes de courts-circuits dans les arabesques fluorescentes. Combien de Bars de la Haute Marée pourrait-on recenser dans toute la ville ? se demanda une fois de plus Go Laraldie tout en poussant la porte à hauteur de la fille adossée au mur de pierres galeuses. Il en connaissait au moins treize, personnellement – c’est-à-dire treize dans lesquels il était entré, avait bu un verre et échangé des paroles avec des gens. Treize uniquement en Surface : pour le Fond, il valait mieux se référer aux numéros des couloirs et des bâtiments.

Une bouffée de chaleur jaunâtre se colla à sa peau dès qu’il eut franchi le seuil, la porte à peine refermée derrière lui. Une tiédeur, plutôt. Et des odeurs de graisse rance, de friture noire éternellement soumise aux transes de nouveaux bouillonnements. Une tiédeur factice : l’humidité avait sa place, ici aussi ; sa consistance, sa couleur changeaient, c’est tout.

L’appareil à musique diffusait une rengaine en sourdine. La petite moitié des tables de la salle était occupée par des consommateurs, principalement des hommes – disons deux tiers d’hommes et un tiers de femmes, ce qui, finalement, donnait une bonne représentation du pourcentage de répartition des sexes à l’échelle planétaire. Personne ne prêta véritablement attention à Go, tandis qu’il traversait la salle et ses nappes de fumée stagnantes – du moins ne le remarqua-t-il pas.

Des rampes lumineuses pendaient du plafond, dans leur berceau de tôle émaillée piquée de rouille et de chiures de mouches. Aux murs, il y avait des vieux holos de filles qui se déshabillaient et prenaient des poses, différentes suivant l’endroit d’où on les regardait, et des têtes de congres géants naturalisées ou des mâchoires de requins rouges, des faucilles d’espadons à broches. Comme dans les douze autres Bars de la Haute Marée que Go Laraldie connaissait à la Surface et tous ceux du dessous…

Mais il ne connaissait qu’un seul Joke.

Joke accueillit Go Laraldie en souriant de toutes ses dents, dont il possédait une double rangée, exactement comme certains requins gris du large des côtes. L’anomalie n’était pas unique, mais Go n’avait jamais rencontré personne, mis à part Joke, qui en présentât l’exemple vivant. Ça n’avait rien de très spectaculaire, d’ailleurs, la taille de la double denture étant nettement plus petite que la normale. Joke n’avait pas besoin de soixante et quelques dents pour forcer la sympathie et ceux qui le surnommaient Double-Gueule ou Joke le Squale ne le faisaient pas méchamment.

— Et alors, m’sieur Go ? fit Joke le Squale, en guise de salut, tandis que Go prenait place sur un des tabourets alignés devant le zinc.

Go lui rendit son sourire, un rien grimaçant, fit rouler son épaule douloureuse et posa son coude gauche sur le tablier de métal poli.

— Et alors, Joke ?

Go sortit de sa poche son petit flacon de pilules décontractantes, fit sauter le bouchon d’un coup de pouce, avala un bonbon rose, reboucha le flacon. Sans un mot, Joke lui présenta un verre d’eau, le regarda boire deux gorgées. Go reposa le verre.

— Je prendrais volontiers quelque chose de plus fort, Joke, mon vieux.

Joke savait quoi. Il connaissait deux ou trois choses au sujet de Go Laraldie, sa marque favorite d’alcool d’algue, par exemple, et son intérêt (partagé) pour les oiseaux. Et son prénom. Mais pas son nom, ni sa véritable profession. En fait, il devait le prendre lui aussi pour une espèce de vague trafiquant comme il en existait des centaines, suffisamment honnêtes, ou malins, pour que les flics les laissent en paix.

Bien sûr, Joke connaissait Sky également.

Il versa au fond du bac de plonge ce qui restait d’eau dans le verre, le remplit à demi d’alcool blanc, revissa le bouchon de la bouteille en souriant d’un air entendu.

— Elle est pas encore arrivée, m’sieur Go.

Go Laraldie leva un sourcil, trempa ses lèvres dans le ginfish et, par-dessus le bord de son verre, posa un regard appuyé sur le visage rond de Joke. Il laissa couler l’alcool au fond de son gosier. Les effets provoqués par le mélange de la boisson et de l’anti-inflammatoire ingéré auparavant risquaient fort de n’être pas très heureux, il le savait. Mais c’était si agréable, cette chaleur immédiate qui se diffusait dans les fibres de son être… De la chaleur…

— Parce qu’elle doit venir ?

Joke montra ses dents, cligna de l’oeil.

— Vous êtes là, vous, m’sieur Go, non ?

Go approuva d’un lent balancement de la tête, de haut en bas. Il aimait bien Joke le Squale, probablement parce que Joke le Squale, avec sa face lunaire, toutes ses fichues dents, ses épaules tombantes, sa dégaine maigrichonne, n’avait pas vingt ans et riait encore pour un rien. Ou à cause des oiseaux. Les gens qui aiment les oiseaux ne couraient pas les quais, encore moins les territoires sous-marins. En règle générale, tout le monde avait plutôt tendance à râler contre les oiseaux – les nuées d’oiseaux ! – et à inventer des tas de moyens pour en supprimer le plus grand nombre possible, non seulement pour la nourriture ou quelque autre utilité, mais simplement pour le plaisir ou par jeu, colère, ennui, allez savoir quoi. Go les aimait, Joke aussi. Et puis Sky, évidemment.

— Tu sais, dit Go du coin des lèvres et pointant un doigt sur le thorax du serveur, ça m’est arrivé de venir boire un verre ici bien avant que tu débarques dans les environs. À l’époque, elle n’y venait pas non plus. (Il hésita.) Pas en même temps que moi, en tout cas…

— À vous entendre, sans blague, on vous prendrait pour un centenaire… Cette façon de dire « à mon époque »…

— Centenaire, hein ? fit Go. Et alors, ça se pourrait, non ?

Joke plissa les paupières, cherchant à deviner pendant une fraction de seconde si son client plaisantait ou non. Go fit claquer ses lèvres énigmatiquement et but une nouvelle petite gorgée d’alcool. Plus tard, il ressentirait les effets désastreux du mélange de l’excitant et de l’analgésique concentré, plus tard, si cela devait se produire (après tout, ce n’était pas inéluctable), mais pour le moment la chaleur était bonne, douce, elle grignotait l’autre brûlure, cette saloperie de feu, dans son dos. Le miroir embué, derrière le bar, lui renvoyait son image floue, comme une sorte de spectre mal dégrossi sur le fond de grisaille roussâtre, pisseuse, qui barbouillait le reflet de la salle.

Fantôme…

— Vous, dit Joke, l’oeil rallumé et joyeux, vous, un Suivant de troisième naissance… Pas à moi, m’sieur Go.

— Et pourquoi, s’il te plaît ?

— Vous le savez bien. Parce qu’ici c’est pas un endroit pour les Suivants. Quand on est Suivant, c’est qu’on peut passer ses nuits – et ses jours aussi – ailleurs que dans ces quartiers.

Go soutint son regard clair un court instant et cessa de jouer.

— Oui-oui-oui, mon garçon, souffla-t-il. Il faut croire qu’en effet on ne te fait pas marcher comme on veut.

— Vous n’avez jamais voulu me faire marcher, m’sieur Go. Vous avez l’air trop fatigué pour ça. C’est votre dos ?

Go pensa : Bon Dieu du ciel et des océans, est-ce que cette foutue histoire ne va pas devenir légendaire, à la fin ? Est-ce qu’on ne serait pas déjà en train de me surnommer « le Tordu », ou quelque chose comme ça ?

— C’est mon dos, oui. Tu vois, je parle encore comme un centenaire…

— Mais vous avez beau faire, ça ne prend pas. Vous avez quoi, dix ans, quinze ans de plus que moi ?

— Ça dépend de ton âge exact, garçon… et si t’es pas un Suivant de troisième naissance, par hasard, toi aussi…

Joke le Squale pouffa. Il s’éloigna pour servir un client, à l’autre bout du bar, et pendant ce temps Go essaya de lire distinctement son reflet dans le miroir, entre les rangées de bouteilles. Puis Joke revint se planter devant lui.

— Il ne faut pas nécessairement beaucoup d’années sur les épaules pour être mal fichu, vous savez, dit-il. Yen a qui ramassent une belle saloperie à peine nés.

Go Laraldie cligna de l’oeil :

— Y en a même qui ne naissent pas…

— Au fait, dit Joke, comme si la réflexion de son client provoquait dans son cerveau quelque mystérieuse association d’idées. Elle n’est pas là, mais par contre on vous a demandé, tout à l’heure.

Go se mordit l’intérieur de la lèvre.

— On m’a demandé ?

— Un type. Go Laraldie, il a demandé. C’est vous, non ?

— Laraldie, sans blague ? dit doucement Go.

Tandis que la chaleur bienfaisante, en lui, fondait d’un seul coup.

À une table près de l’entrée, là-bas dans le fond gris-roux que le miroir embué du bar ne parvenait même pas à réverbérer, une demi-douzaine de consommateurs déjà fortement imbibés d’alcool de poisson se mirent à parler haut, fort. Le brouhaha tournoya dans le crâne de Go, avec autant de violence que s’il s’était trouvé au centre même de la tablée bruyante. Il s’aperçut que Joke le Squale le regardait d’un air bizarre. Go fit un petit geste mou de la main en direction de son verre et ses doigts se posèrent, écartés, sur le bord du comptoir.

— Je ne devrais pas, dit-il. Je le sais, pourtant, et ça n’empêche rien.

En fond de salle, la violence de la conversation décrut – ou alors Go s’en échappait en retrouvant un certain calme. Joke pencha la tête de côté et ses paupières clignèrent.

— De quoi est-ce que vous parlez, m’sieur Go ? Vous avez l’air malade, on dirait. Je veux dire…

— Je parle de ce foutu ginfish, mon garçon. Ce n’est pas tellement indiqué d’avaler cette saloperie tout en prenant des médicaments pour mes douleurs dans le dos. À chaque fois, ou presque, ça fait cet effet… (Il sourit :) Ce qui n’empêche que je ne peux me raisonner…

Joke parut rassuré, d’une certaine façon, et les coins de ses lèvres se retroussèrent brièvement.

— C’est moi qui vous l’offre, dit-il. Si vous n’en voulez plus, aucune importance… je fiche en l’air ce qui reste dans votre verre, et hop, on n’en parle plus…

Go Laraldie se dépêcha d’attraper son verre aux deux tiers rempli.

— Eh là ! pas de blague ! … Le mal est fait, mon garçon, et il ne va pas empirer. Au moins, ça va me tenir chaud pendant un moment…

Il s’envoya une petite gorgée. Plissant les paupières, tandis que l’alcool râpait son œsophage, il pivota d’une fesse sur son tabouret et regarda la salle, laissant son attention planer parmi les nappes de fumée et les soyeux reflets dansants de lumière irisée. Dans l’atmosphère glauque, les conversations retombaient, s’enflaient en molles vagues aux crêtes pointues, puis roulantes. La porte d’entrée restait close. Au-delà des verrières dépolies le dehors ennuité creusait un gouffre parfaitement noir.

D’où il se trouvait, Go pouvait voir une des filles-holos accrochées au mur descendre son slip lentement, jusqu’à mi-cuisse, découvrant des fesses rondes et pâles.

— Elle ne va pas tarder, allez, dit, Joke. Ne vous en faites pas.

Go s’accouda de nouveau au bar, fit face à Joke, abandonnant la fille-holo à son déshabillage. Il dit :

— Il se pourrait même qu’elle ne vienne pas, mon garçon. On ne fait pas toujours ce qu’on veut. Il ajouta :

— Je ne m’appelle pas Laraldie.

— Vraiment ?

— Vraiment. Est-ce que par hasard, un jour, quelqu’un aurait pu te faire croire le contraire ? Est-ce qu’on t’aurait dit : tiens, voilà ce vieux Go Laraldie qui s’amène ! … ou quelque chose de pareil ? Est-ce que Sky t’a jamais parlé de moi en employant ce nom-là ?

— Sky ?

— Sky. C’est ainsi qu’on l’appelle, elle… celle qui est en retard ou qui ne viendra peut-être pas.

— Jamais cette fille ne m’a parlé de vous, m’sieur Go. En tout cas, je pense pas qu’elle l’ait fait en vous appelant Laraldie.

— Alors ?

— Il ne me semble pas davantage que quiconque m’ait jamais dit que vous vous nommiez Laraldie, si je me souviens bien. Même pas vous.

— Certainement pas moi, mon garçon.

Joke se pinça l’extrémité du nez et réfléchit, soutenant le regard tranquille de Go. Les clients de la salle se débrouillaient tout seuls avec leurs bouteilles, et les rares occupants du comptoir étaient plongés dans leurs pensées, sirotant lentement leurs consommations.

— C’est la faute au prénom, alors, finit par admettre Joke. Il laissa l’extrémité rougie de son nez en paix.

— C’est tout simplement à cause du prénom. Je ne connais pas d’autres Go, dans cet établissement ni ailleurs. Juste vous. Alors, fatalement…

— Il existe des centaines de Go, comme des centaines de Jack ou de Simon…

— Probable que vous avez raison, m’sieur Go.

— Tu peux en être certain. Je ne suis pas venu ici si souvent, après tout, et personne ne savait, en tout cas, que je devais y venir ce soir. Je crois pouvoir dire aussi que personne n’a la moindre raison de vouloir me dire trois mots, pour quoi que ce soit. Personne n’a la moitié d’une maigre raison de vouloir me contacter. Tu comprends ?

Joke plissait de nouveau les yeux. Il ne fallait pas être spécialement doué pour imaginer le charivari des pensées à l’intérieur de son crâne… Un flot qui bouillonnait, roulait…

— Peut-être, souffla-t-il, que c’est elle qui a envoyé quelqu’un pour vous laisser un message ? Vous prévenir qu’elle ne pourrait pas venir, justement…

Des rides semblables à celles de Joke se dessinèrent sur le front de Go. Il fit « tt-tt-tt », du bout de la langue, contre son palais.

— Elle aurait fait ça ? Elle aurait chargé quelqu’un d’un message pour un certain Go Laraldie, sachant que je ne m’appelle pas Laraldie ?

— S’cusez-moi, m’sieur Go. Je sais plus trop ce que je raconte… J’essaie de me dépêtrer de ça, mais la vérité c’est que c’est ma faute et que je suis le seul à m’être fait des idées…

— Je pense que là tu as mis dans le mille, mon garçon… Et à quoi ressemblait ce type ? Ce fameux « on » qui cherchait Go Laraldie ?

Joke recommença de se pincer le nez en le tortillant méchamment, comme si cela devait activer les mécanismes de sa mémoire…

— Ma foi… J’avoue que je ne lui ai pas accordé beaucoup d’attention, m’sieur Go. C’était il y a moins d’une heure, les clients du soir arrivaient… Moi, j’étais au bout du bar, exactement là où se trouve ce type qui boit son Varc’h Tonic – mais à ma place, de mon côté, bien sûr –, et je terminais une partie de dés noirs avec ce gars que vous connaissez peut-être, un pêcheur de seiches, un grand costaud qui s’appelle Genns…

Go secoua la tête négativement.

— Bref, poursuivit Joke le Squale, j’étais là avec ce Genns, et l’autre s’est amené. Ma foi, il avait un peu votre taille, un manteau comme le vôtre. Même que je me suis dit (je me rappelle !) que c’était vous – et c’est peut-être pour ça, en plus, que lorsqu’il a demandé Go Laraldie j’ai pensé… Non seulement à cause du prénom mais parce qu’il vous ressemblait, d’une certaine manière, si vous voyez ce que je veux dire.

— Je vois. Qu’a-t-il demandé, exactement ?

— Ben… je vous l’ai dit. Si Go Laraldie était là. C’est tout. Go humecta ses lèvres et fit rouler le verre d’un quart de tour, entre ses paumes, sur le zinc.

— Et toi, en jouant aux dés noirs avec ce pêcheur de seiches, tu as dit que non, Go Laraldie n’était pas là. Point final.

— Je pense que oui. Quand vous êtes dans ce bar, m’sieur Go, soit vous discutez avec moi comme en ce moment, soit vous prenez tranquillement un verre avec cette fille des profondeurs, à la table du fond. Je savais donc que vous n’étiez pas là. J’ai dit : non, il n’est pas là. Point final, oui.

— Et le type est parti comme il était venu.

— Bon Dieu, oui, m’sieur Go. Sans boire un verre, ni rien, oui. Comme il était venu, c’est le mot. Je me suis fait tanner aux dés par ce grand couillon de Genns.

Go fit tourner son verre d’un autre quart de tour. Des reflets de lumière dansaient à la surface de l’alcool blanc. Go murmura :

— Tu viens de dire : « cette fille des profondeurs »… Comment sais-tu cela, Joke ? Je veux dire : que Sky est une sous-marine ?

Joke ne semblait pas spécialement importuné par l’interrogatoire ; il donnait même l’impression de participer à une simple et banale conversation. Croisant les bras sur sa poitrine creuse, il cacha ses mains au creux de ses aisselles. Sa chemise était grise et tachée.

— Il faut être aveugle, à mon avis, m’sieur Go, pour ne pas reconnaître une personne qui vit sous la mer, ou sous terre – bref : une personne des profondeurs. Et au premier coup d’oeil, encore. Rien qu’à la blancheur de teint de votre amie, m’sieur Go, je peux vous dire qu’elle ne remonte pas souvent en surface…

Et quoi encore ? songea Go. Que pourrais-tu me dire d’autre, petit malin ?

— D’accord, fit-il dans un souffle. Tu n’es pas aveugle, mon garçon… Et moi, si tu le permets, je vais aller sécher mon verre à cette fameuse table dont tu parlais il y a un instant. Je vais attendre un peu là-bas. Juste sous le portrait de cette généreuse personne qui se contorsionne dans le cadre de son chromholo. D’accord ?

— D’accord, m’sieur Go. Ça ira ? Je veux dire : votre dos, et cet alcool que vous vous tapez par-dessus des médicaments, comme vous m’avez expliqué tout à l’heure ?

— Ça ira.

— Vous voulez que je vous apporte à manger, en attendant ? Un petit quelque chose ?

— Pas la peine, refusa Go.

Il referma les doigts de sa main droite sur son verre, descendit précautionneusement de son tabouret. La douleur irradiante sous les omoplates s’était sérieusement estompée.

— Joke.

— M’sieur Go ?

— C’est Jarry, mon, nom. Go Jarry.

— Parfait, m’sieur Go. Joke ajouta :

— Moi, ma foi, c’est Joke. J’ai même l’impression de pas avoir de prénom, quelquefois. Joke, et puis c’est tout.

Sans se retourner, Go Laraldie lui adressa un geste de salut, levant son verre.

Go s’assit à la table poisseuse, dans l’angle de la salle, à hauteur du bar, face à la porte d’entrée. Il se trouvait séparé du seuil de cette porte par une trentaine de mètres de fumées, de moiteurs, dans une épaisse atmosphère grouillante de conversations entremêlées.

Là, il songea à Sky, à Joke et à ce type qui cherchait Go Laraldie.

Par quelque bout qu’il essaie de dénouer l’écheveau de ses pensées, ça ne donnait rien de véritablement bon.

Qui savait qu’il devait se rendre au Bar de la Haute Marée, ce soir ? Précisément ce soir ?

Sky.

Et pourquoi n’était-elle pas là ?

À la réflexion, tout un tas d’autres personnes pouvaient savoir, l’absence de Sky pouvait fort bien présenter un rapport avec l’apparition de cet émissaire… À la réflexion, Joke n’était probablement pas si naïf qu’il voulait bien s’en donner l’air. C’était même un fameux débrouillard et depuis son arrivée dans le secteur il s’occupait quasiment seul du bar et des repas : il faisait tourner la boutique. Manfred Elee se la coulait douce dans les étages, ou ailleurs. Pour que Manfred Elee, le patron du Bar de la Haute Marée, laisse ainsi un jeunot agir à sa guise, il fallait que ledit jeunot en soit rudement capable.

Pourquoi diable Joke m’aurait-il spécialement à la bonne ? se demanda Go Laraldie.

À cause des oiseaux ?

Deux braves types réunis par l’affection qu’ils portent aux volatiles.

Peut-être que oui.

Peut-être que non.

Joke (Joke-et-puis-c’est-tout…) avait fait son apparition un beau matin. À moins qu’il n’ait débarqué au milieu de la nuit, ou n’importe quand : bref, un soir, Go poussa la porte et trouva Joke derrière le bar en compagnie de Manfred Elee. Trois heures plus tard, tout le monde savait que Joke le Squale était engagé par Manfred, lequel, pour fêter l’événement, se saoulait à mort. Joke se débrouillait seul, depuis cette soirée.

Il arrivait du nord de la ville, c’est tout ce que Go Laraldie savait et, Grand Dieu, il n’était plus fichu de se souvenir s’il avait glané l’information parmi les ragots flottant ici et là ou s’il la tenait de la bouche même de Joke. Ce qu’il y a de certain, c’est que cela lui avait suffi – il arrivait du nord de la ville, bon — ; avant cet instant jamais il ne s’était posé de plus amples interrogations à ce sujet. Le « nord de la ville » ne signifiait rien : Denvercolorado s’étirait sur des centaines et des centaines de kilomètres de côtes, aussi bien en surface que sous la Mer du Kansas, sur des centaines et des centaines de kilomètres carrés, aussi bien sur les terres fermes que sur les îles ou dans les marais, à l’air libre comme dans les galeries souterraines et sous-marines… La ville sous la terre, la ville sous la mer, la ville sous le ciel… Ni les hauteurs des Monts San-Juan, ni celles du Sang-du-Christ ne faisaient véritablement partie du territoire urbain : c’était le domaine enneigé des oiseaux fous. Mais le reste… tout le reste, toute cette eau salée…

Joke le Squale, avec sa double denture, arrivait du nord de ça.

Pas plus que Go, il n’avait révélé une propension suspecte à poser des questions – ce genre de questions en apparence anodines qui par la suite vous reviennent en mémoire, bel et bien empoisonnées. Par exemple, Go n’avait jamais demandé de précisions supplémentaires au sujet du « nord de la ville », ni sur ce que le jeune homme fabriquait là-haut avant son échouage au Bar de la Haute Marée. Pareillement, Joke ne s’était guère montré curieux de l’emploi du temps de Go.

Il n’en voyait peut-être pas l’utilité, mon vieux Go. S’il savait ? … Mais s’il savait, alors, ce n’était pas malin d’avoir omis de poser tout de même la question, ce n’était pas faire preuve de finesse…

Il connaissait parfaitement les oiseaux, d’accord, et paraissait sincère. Alors, évidemment, l’un ou l’autre avait lâché un mot, à un moment, à propos des massacres de mouettes grises. Parfait.

Combien de personnes, parmi les fréquentations fluidiques de Go, étaient au courant de la sympathie qu’il éprouvait pour les oiseaux ?

Il fallait tout de même une fichue coïncidence pour que deux hommes possédant cette rare affinité se rencontrent par hasard…

« Un type de votre taille, m’sieur Go. Avec un manteau comme le vôtre… »

On en trouvait à la pelle, des types de sa taille, vêtus de manteaux caoutchoutés. Un pistodard glissé dans la ceinture…

Les murs de l’endroit avaient tendance à se gondoler, amorçant une sorte de repli sur leurs bases, comme s’ils allaient se refermer soudain sur lui. Go prit conscience de la chaleur qui le faisait transpirer à grosses gouttes et transformait sa chemise en torchon poisseux chiffonné au creux de ses reins. Ses pieds étaient moites, au fond de ses vieilles bottes.

Alors, Go Laraldie ? L’alcool ? Les analgésiques ? Le mélange ? Ou tout bêtement, et en prime, la peur ?

Pour se faire une idée sur le genre de personnage qui l’avait demandé, il n’avait que le choix.

Un flic de la sécurité des populations, un flic anti-trafic qui l’avait repéré dans l’antre sous-marin de Sky… À moins que Sky n’ait parlé. À moins qu’il n’ait été simplement repéré, ou mouchardé…

Quel était le risque ? Pas très élevé, à tout bien prendre. Le délit ne tirait pas si haut…

… Ou alors des gens à la solde des clients récalcitrants contre qui il était chargé de prouver l’escroquerie au décès d’une troisième naissance, pour le compte de la III and Co – IN IS IMAGE & Cie.

Plausible. Là, ça devenait sérieux. Dangereux. Nulle couverture possible.

Ou encore des amis de la famille de Sky qui avaient tout intérêt à se débarrasser de lui s’ils voulaient pouvoir conserver une emprise quelconque sur leur fille, surtout après ce que Go avait fait. Ces gens-là pouvaient avoir trouvé un moyen de découvrir son action.

Mauvais.

Sans oublier les trafiquants de K7 qu’il n’avait toujours pas payés et qui commençaient certainement à devenir nerveux.

Ce qui faisait beaucoup de monde, beaucoup de monde pour un seul petit malheureux Go Laraldie, sans descendance assurée de Suivant, sans rien, rien. Qui, simplement, aimait Sky et les oiseaux en liberté…

Il leva son verre, le vida d’un trait. La goulée d’alcool roula dans sa gorge tandis que des larmes lui montèrent aux yeux. Il sut que Sky ne viendrait pas.

Au bar, le type en manteau noir caoutchouté discutait avec Joke le Squale. Par Dieu, oui, un type de sa taille, et qui lui ressemblait d’allure – le décalage de niveau des épaules en moins. Joke était en train de pointer un doigt dans sa direction, sous le chromholo de la fille qui se déhanchait. De son autre main, il faisait des gestes pour essayer de faire comprendre au type quelque chose d’évident. Le type se mit en marche en direction de Go. Souriant.

Il ne marchait pas, il glissait, tous les démons des entrailles de la terre se trouvaient derrière lui et poussaient.

Go lui lança le verre vide au visage, son bras détendu d’un seul coup, changé en ressort puissant. Il eut le temps de voir le verre rebondir contre le front du type, et l’étoile de sang, immédiate, avant de sauter sur ses jambes. Il projeta violemment la première chaise qui lui tomba sous la main dans les jambes du type.

Go Laraldie, qui n’avait jamais vu cet homme-là de sa vie, s’enfuit comme un perdu, le cou tassé dans les épaules, traversant le silence brutal qui venait de s’abattre sur le bar. S’attendant à ce qu’un dard vienne se planter dans son dos, à chaque seconde, juste entre les omoplates, là où il avait mal, au niveau de D9-D10…

Il glissa sur le parquet et partit en vol plané, percuta une table dont le plateau s’écroula net sur les genoux de ses trois occupants. Le choc lui permit cependant de retrouver son équilibre et il se rua vers la porte, sans regarder derrière lui. Des cris montaient, crevant le manteau silencieux de la première stupéfaction.

Le type, près de la porte, porta la main vers l’échancrure de son manteau. Celui-là, Go ne l’avait pas repéré. Il lui arriva dessus comme un boulet, le faucha d’un coup d’épaule. L’homme pivota sur ses talons, cogna le mur, tomba assis par terre.

Go se retrouva dehors.

Sans réfléchir, il poursuivit sa course à toutes jambes. Il courrait le plus longtemps possible, le plus loin, jusqu’à ce que ses poumons éclatent, que la douleur réveillée dans son dos envahisse son corps tout entier et lui cisaille les jambes.

Combien en avaient-ils lancé à ses trousses ? Deux à l’intérieur du bar, déjà. Mais dehors ? Le spectacle des quais ne différait guère de ce qu’il était en temps ordinaire – et cela revenait à dire que tous les dangers pouvaient s’y cacher, à l’affût. Une interrogation battait son cerveau, au rythme du sang qui pulsait derrière ses tempes : pourquoi Sky n’était-elle pas venue comme prévu ? Pourquoi ?

Impossible de répondre à cela dans l’immédiat.

Il courait et ses jambes se faisaient déjà lourdes. Manque d’exercice, d’habitude. Une chose était certaine : il n’irait pas loin à cette allure ; déjà, des pointes brûlantes lui vrillaient la poitrine. Qui plus est, sa cavalcade attirait les regards des curieux en baguenaude : foncer de la sorte au hasard, droit devant lui, ne l’aidait certes guère à passer inaperçu. Plus d’une fois, il glissa sur le quai humide et manqua s’étaler.

Un coup d’oeil par-dessus son épaule : apparemment, rien de suspect. Juste les filles et les badauds qui lui lançaient des œillades étonnées. Il s’engouffra dans la première ruelle d’ombre venue, courut encore sur une centaine de mètres et se laissa tomber à genoux, contre un mur.

L’endroit puait la vase et le poisson pourrissant. Sombre à souhait. Go Laraldie se pressa contre le mur et attendit que les battements sourds tambourinant dans sa poitrine et son crâne s’apaisent un peu. Il respirait du feu. Dans ce chaos qui lui brûlait les veines, la douleur installée dans les muscles de ses omoplates n’était plus rien – une simple et très ordinaire habitude.

D’un revers de manche, il essuya la salive qui coulait sur son menton, la sueur qui brouillait sa vue. Là-bas, la gueule de la ruelle se découpait en lumière roussâtre dans la noirceur, ouvrant comme une sorte de fenêtre sur la mer et les immeubles levés au-dessus de l’eau. Des lumières, par poignées, perçaient la brume nocturne et se reflétaient sur les vagues de la marée haute.

Go tenta de réfléchir correctement, raisonnablement. Il s’était fait mal en tombant à genoux et prenait seulement conscience de la douleur causée par le choc. D’une main, il se massait les rotules ; dans l’autre, il serrait la crosse de son pistodard – incapable de se souvenir à quel moment il avait sorti son arme. Il vérifia, d’une caresse du pouce, que le cran de sûreté était dégagé.