La France conservatrice et la politique napoléonienne, par Victor Teissier

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E. Dentu (Paris). 1869. In-8° , 32 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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FRANCE CONSERVATRICE
ET LA
POLITIQUE NAPOLÉONIENNE
PARIS
IMPRIMERIE BALITOUT, QUESTROY ET Ce
7, rue Baillif et rue de Valois, 18
LA
FRANCE CONSERVATRICE
ET LA
POLITIQUE NAPOLÉONIENNE
Par Victor TEISSIER
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
GALERIE D'ORLÉANS, 17-19 (PALAIS-ROYAL)
1869
LA
FRANCE CONSERVATRICE
ET LA
POLITIQUE NAPOLÉONIENNE
Le spectacle offert, depuis quelques mois, par l'exercice
encore inexpérimenté des libertés nouvelles n'aurait rien
qui fût de nature à inspirer de l'inquiétude aux esprits
sérieux, s'il ne se manifestait, en même temps, des symp-
tômes de désagrégation dans le sein de la France conser-
vatrice.
Ce spectacle est, en effet, un témoignage irrécusable
de la solidité du gouvernement impérial, de la profondeur
atteinte par les racines que la dynastie Napoléonienne n'a
cessé d'étendre dans les populations, de la confiance sans
bornes que Napoléon III conserve dans l'avenir de la
France comme dans l'avenir de ses propres destinées, à
— 6 —
la condition que la base même de cette confiance ne
vienne pas à lui faire défaut en se disloquant.
Bien que les tentatives de désagrégation de la France
conservatrice, qui peuvent seules causer de l'inquiétude
aux esprits sérieux, soient loin d'avoir l'importance qu'on
leur prête à première vue, elles ne sauraient cependant
prendre des proportions plus graves sans compromettre les
résultats indiscutables que l'union a produits, sans cau-
ser la ruine des intérêts sauvegardés, consolidés et sou-
vent créés par l'Empire, sans priver à jamais le pays de
la tranquillité intérieure qu'il a reconquise, sans le livrer
enfin à toutes les fureurs du torrent qui menace notre
repos, au moment même où Napoléon III ose entreprendre
courageusement de l'endiguer.
Il nous suffira, pour l'établir, de rappeler et de carac-
tériser d'abord les motifs qui ont amené la France con-
servatrice à placer dans Napoléon III toutes ses espé-
rances, après une surprise rendue possible justement par
les divisions auxquelles le pays était en proie, de suivre
ensuite le développement de ces espérances, au fur et à
mesure que la sagesse impériale les a satisfaites, et d'ar-
river enfin à démontrer alors qu'elles seront entièrement
et définitivement comblées quand les hommes d'ordre de
toutes les classes de la Société, se groupant avec plus
d'énergie que jamais autour du Souverain, prouveront, à
l'intérieur et à l'extérieur, que la conservation est plus
compatible que l'exaltation avec le progrès véritable.
I
Lorsque après 1848, les hommes d'ordre dont nous ve-
nons de parler, paralysés dans leurs moyens d'action,
épouvantés à bon droit pour l'avenir, mais rapprochés les
uns des autres par le danger commun, se furent rendu
compte des causes véritables de la prétendue révolution de
Février et eurent apprécié à leur juste valeur les hommes
qui l'avaient faite, ils durent reconnaître que ces causes
n'étaient que la conséquence de leurs divisions, et
que les soi-disant auteurs de la surprise n'étaient tout
bonnement que des héros d'occasion, triomphateurs d'une
Société mise dans l'impossibilité de se défendre par ses
divisions intestines.
Le mal produit par un pareil triomphe était déjà bien
grand ; mais il allait devenir plus grand encore et être bien-
tôt sans remède, si on laissait les gouvernants improvisés
se maintenir au pouvoir, disposer librement de la fortune
publique, et précipiter le pays dans une série de désastres
dont il devenait impossible de prévoir l'issue.
Le terrible mouvement de juin, dont la signification
éloquente fit converger vers Paris, pour la défense de
l'ordre, toutes les forces vives de la France, indiquait suf-
fisamment qu'il fallait se hâter de rémédier au mal ou se
résigner à voir s'écrouler complétement, non-seulement
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toutes les fortunes, mais tous les éléments de travail, in-
dispensables au peuple pour atteindre ce bien-être dont
on ne lui offrait plus que le mirage. Quelques mois en-
core d'hésitation; et le pays était livré au chaos.
Il fallut bien confesser alors que les causes véritables de
la surprise de Février résultaient uniquement de la division
semée par les partis dans toutes les classes intéressées, en
France, à la conservation, c'est-à-dire, dans toutes les
classes qui ont seules le droit de se dire la nation, puis-
que, seules, depuis le plus riche des banquiers jusqu'au
plus humble des travailleurs qui les composent, elles con-
tribuent à sa splendeur et ont intérêt à ce qu'elle ne soit
pas sacrifiée à des ambitions quelconques.
La révolution de 1830 avait eu les mêmes causes sans
avoir eu, il est vrai, les mêmes conséquences, bien qu'il fut
aisé de prévoir que la conduite des deux cent vingt et un
autoriserait tôt ou tard une minorité quelconque à user
des mêmes moyens qu'eux pour usurper le pouvoir, sans
qu'on pût aller cependant jusqu'à croire que la fortune de
M. Thiers pût justifier tôt ou tard celle de M. Caussidière.
La division semée par les partis avait pour point de
départ les conditions dans lesquelles la France monar-
chique s'était reconstituée, sous la pression des armées
étrangères, après la chute de Napoléon Ier; après la chute
de cet homme au prodigieux génie, dont la puissante main
avait seule pu dégager les éléments constitutifs de la So-
ciété française du chaos produit également, en 1789, par
l'abdication de tout ce qui pouvait développer, par le pro-
grès, les éléments de conservation qui seront seuls capables,
à tous les âges du monde et dans tous les siècles, de
développer le progrès sans qu'il aboutisse à la ruine.
— 9 —
Ces éléments constitutifs de notre Société, au nombre
desquels la vieille démocratie franque et carlovingienne
avait été admise par Napoléon Ier dans une large propor-
tion, la branche aînée des Bourbons, héritière malgré elle
des fautes commises par les cabinets de Versailles, n'avait
plus été à même, après sa restauration, de les organiser avec
l'impartialité qui n'appartient qu'à la force. Elle avait dû
sacrifier les éléments bourgeois et démocratiques aux élé-
ments décrépits de la vieille aristocratie, sans jamais oser
rajeunir ceux-ci. La branche cadette, victorieuse par une
surprise de la bourgeoisie, n'avait pu se maintenir sans
sacrifier à celle-ci et la démocratie et la noblesse. Un gou-
vernement républicain quelconque allait être obligé, pour
parvenir à se constituer, de tout sacrifier, ou tout au
moins de tout exposer à la fois aux exigences exclusive-
ment démocratiques, sans avoir la moindre chance de
rétablir l'unité conservatrice, en dehors de laquelle il ne
saurait pas plus exister de gouvernement sérieux que de
nation puissante.
C'est alors que, reportant les regards en arrière, on
chercha, dans l'histoire du pays, à quelle époque une
crise analogue avait pu se produire, afin d'apprendre
comment il en avait triomphé. Et, fatalement, les esprits
s'arrêtèrent sur cette révolution française, qui avait bou-
leversé tous les intérêts, en même tempe que sur l'homme
qui avait su les réorganiser en les sauvegardant tous,
au moyen des sages institutions du Consulat et du
premier Empire; et qui, en imposant à l'avenir sa
solide administration, avait heureusement cimenté
la digue dont l'existence contint assez longtemps,
après février, les flots du torrent débordé, pour permettre
— 10 —
aux hommes d'ordre de sortir de leur torpeur et de se
compter.
Napoléon Ier serait mort à Sainte-Hélène, sans laisser
d'héritiers de son nom, qu'après 1848 le travail que nous
venons de constater se fût de même opéré dans les esprits,
et que les classes conservatrices de la Société française
n'auraient rien trouvé de mieux, pour reconquérir l'unité
préservatrice, que de la demander aux institutions consu-
laires et impériales. Cette considération importante ne
doit pas sortir de l'esprit des conservateurs, lorsqu'ils sont
obligés de réfléchir à une éventualité qui, nous l'espérons,
ne se réalisera pas de longtemps, mais qui ne doit pas moins
en être envisagée avec assurance. Voilà pourquoi surtout
ceux qui essaient d'isoler le Prince. Napoléon de la Régente
possible ne sont que d'imprudents amis du salut commun.
Napoléon Ier a laissé non-seulement des héritiers de son
nom, mais des commentaires de sa vie. Parmi ces héri-
tiers, se trouvait au premier rang un homme dans toute
la force de l'âge, instruit par le malheur, trempé par
l'exil, ayant passé son existence tout entière à se préparer,
en vue d'événements qui venaient de s'accomplir, et s'étant
par conséquent tenu à la disposition de la France, alors
que la France elle-même ne s'attendait pas à avoir besoin
de lui. Cet homme, qui unissait à l'aristocratie du nom la
démocratie des sentiments, avait passé de longues années
au foyer de la bourgeoise Angleterre, de sorte que tous les
éléments conservateurs lui étaient également familiers ou
chers, et qu'il se trouvait avoir une éducation complète, à
une époque où nos hommes politiques n'en avaient reçu
qu'une en rapport avec les passions de chacun des partis
politiques auxquels appartenaient leurs pères.
— 11 —
Il était naturel alors que tous les regards se tournassent
vers un tel homme. Son nom, symbolisant les institutions
auxquelles on aurait demandé le salut même s'il n'avait
pas existé, on était d'autant plus en droit de l'attendre de lui
qu'il avait toujours persisté à dire que la France n'échappe-
rait à l'abîme qu'en redemandant à l'Empire ces institutions.
Le mouvement fut irrésistible. Il suffit de se le rappeler
pour comprendre la sérénité qui anime le chef de l'Etat,
au sein des ennuis que les dangers apparents actuels font
éprouver à son gouvernement. L'horizon ne s'inquiète pas
des orages qui s'amoncèlent au-dessous de lui. Il est l'ho-
rizon. Quand ils auront éclaté, il ne restera d'eux que le
souvenir. Lui sera demeuré ce qu'il était, ce qu'il est, ce
qu'il sera.
Il n'y eut pas un palais, pas une chaumière, pas un ate-
lier qui ne fût d'accord avec les autres palais, les autres
ateliers et les autres chaumières, pour déclarer que
le salut commun était dans l'avènement au pouvoir du
neveu de l'héritier légitime de Napoléon Ier, non-seulement
à cause de cette parenté, mais à cause de la signification
qu'il y attachait, en écartant de ses souvenirs toutes.les ran-
cunes, pour ne laisser de place, dans son esprit, qu'à l'union
de l'ensemble des éléments conservateurs dont la division
allait une nouvelle fois compromettre l'avenir de la France.
Il est inutile de rappeler ce que voulait l'armée, l'élé-
ment conservateur par excellence. Tant qu'il y aura une ar-
mée française et un Napoléon, ils s'entendront pour la gloire
du pays. L'Eglise montra le même enthousiasme, compre-
nant bien qu'avec l'héritier du Concordat les autels n'a-
vaient plus rien à craindre. Et, à la face du soleil, sous un
gouvernement militaire dont le chef voulait demeurer le
— 12 —
maître, malgré tous les moyens employés par les hommes
qui disposaient alors de la toute puissance, on vit sortir de
l'urne, acclamé par huit millions de suffrages, le nom de
l'élu providentiel qui n'avait pas eu besoin,pour les réunir,
de quitter l'entresol du modeste hôtel où il s'était logé, afin
de pouvoir saluer chaque matin, des fenêtres de cet hôtel,
l'éloquente page d'airain gravée par l'épée de son oncle.
Il n'y avait pas à s'y méprendre. Tout ce qui en France
possédait ou voulait posséder, tout ce qui préférait le tra-
vail et l'ordre à l'anarchie et à l'oisiveté, tout ce qui avait
foi dans l'avenir s'était donné le mot pour isoler la partie
parasite de la nation et pour bien lui signifier que ses
auteurs n'avaient plus à compter sur d'autres résultats de
la surprise de février. Les chefs des différentes fractions
politiques qui, depuis la chute du premier Empire, s'étaient
disputé le pouvoir essayèrent bien de s'attribuer une part
du triomphe. L'élu ne leur laissa pas un instant le droit
de penser qu'ils pourraient rompre à leur profit l'unité du
magnifique édifice politique dont la volonté unanime des
conservateurs venait de le faire la clef de voûte. Ils es-
sayèrent en vain, pour l'ébranler, les tentatives qui leur
avaient réussi contre la Restauration et contre la Monar-
chie de juillet. Lorsque le neveu de Napoléon Ier, pour
bien établir de nouveau qu'il ne s'était pas trompé sur la
nature du contrat intervenu entre lui et la France, fit un
nouvel appel à tous, le nombre des suffrages qui l'avaient
acclamé augmenta encore, pour faire du Président de la
Républiqne, l'Empereur des Français.
Quelle était la nature de ce contrat sur la signification du-
quel l'héritier de Napoléon n'avait pas voulu qu'un doute
fût possible ? Il suffit de se rappeler les termes des plébis-
— 13 —
cites qui le constituent pour s'en rendre un compte fidèle.
La France conservatrice, composée de son aristocratie,
de sa bourgeosie et de sa démocratie, à la fois hiérarchi-
quement et égalitairement unies pour une manifestation
de leur volonté, sans précédent dans l'histoire des peuples,
accordait sa confiance la plus formellement absolue à
Napoléon III, à la charge par lui de la reconstituer sur les
bases des institutions du Consulat et du premier Empire,
et de ne lui rendre l'exercice des droits qui appartiennent
aux peuples libres qu'à l'époque où il croirait pouvoir le
faire, sous sa responsabilité, sans compromettre le salut
qu'on attendait de lui. On peut trouver que la France
conservatrice avait tort d'imposer un pareil contrat à son
élu, comme nous pensons, nous, qu'elle eut raison de le
faire. On ne saurait nier que telles en furent les clauses, et
qu'aucune réserve ne fut faite sur l'opportunité du moment
où l'Empereur jugerait à propos d'émanciper la nation
qui lui confiait sa tutelle. Sorti de la légalité pour rentrer
dans le droit, Napoléon III devenait libre, en vertu de ce
droit, de faire jouir le pays de toutes les libertés, quand il
croirait le moment venu ; et la France conservatrice s'en-
gageait d'avance à l'entourer d'autant plus de force qu'il
jugerait devoir conserver moins de puissance.
Voyons maintenant comment l'Empereur remplit le
mandat qu'il avait accepté ; et, devant l'accomplissement
de son oeuvre, lorsqu'il juge à propos de constater le sa-
lut par l'exercice successif de toutes les libertés, examinons
si la France conservatrice ne doit pas lui continuer la
même confiance et participer franchement avec lui à l'af-
franchissement moral et matériel appelé à précéder l'orga-
nisation définitive de notre Société moderne.

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