La France en 1871 : de l'état social, de la forme de gouvernement, de l'association du travail et du capital, par M. A. Thétard,...

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E. Dentu (Paris). 1871. In-8° , VIII-200 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LA FRANCE
EN 1871
DE L'ÉTAT SOCIAL - DE LA FORME DE
DE L'ASSOCIATION DU TRAVAIL ET
PAR
M. A. THÉTARD
INGENIEUR
Toute nation incapable de s'organiser po-
litiquement et dans laquelle le pouvoir est
instable, est une nation destinée à la consom-
mation de ses voisins.
Là où manque la force, le gouvernement
ne tient pas et la nationalité encore moins
Il n'y a pas de pire condition pour les ci-
toyens que celle d'un Etat décrépit et déchiré
par les factions.
P.-J. PROUDHON, la Guerre et la Paix.
La capacité de l'ouvrier peut être consi-
dérée comme un capital qui ne s'est formé
que par l'accumulation annuelle et succes-
sive des sommes consacrées à l'élever.
Toute autorité qui méconnaîtra l'état du
siècle se perdra : car c'est contre la nature
des choses qu'elle entreprendra de lutter.
J.-B. SAY, De la Distribution des richesses.
PARIS
E DENTTJ, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Palais-Royal, galerie d'Orléans, 13
1871
PARIS.—TYPOGRAPHIE A. HENNUYER, RUE DU BOULEVARD, 7.
LA FRANCE
EN 1871
DE L'ETAT SOCIAL - DE LA FORME DE GOUVERNEMENT
DE L'ASSOCIATION DU TRAVAIL ET DU CAPITAL
PAR
M. A. THETARD
INGENIEUR
Toute nation incapable de s'organiser po-
litiquement et dans laquelle le pouvoir est
instable, est une nation destinée à la consom-
mation de ses voisins.
La où manque la force, le gouvernement
ne tient pas et la nationalité encore moins
Il n'y a pas de pire condition pour le ci-
toyens que celle d'un Etat, décrépit et déchiré
par les factions.
P.-J. PROUDHON, la Guerre et la Paix.
La capacité de l'ouvrier peut être consi-
dérée comme un capital qui ne s'est formé
que par l'accumulation annuelle et succes-
sive des sommes consacrées a l'élever.
Toute autorité qui méconnaîtra l'état du
siècle se perdra : car c'est contre la nature
des choses qu'elle entreprendra de lutter.
J.-B. SAY, De la Distribution des richesses.
PARIS
E, DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
Palais-Royal, galerie d'Orléans, 13
1871
INTRODUCTION
Cet écrit n'est pas une confession politique.
Il est le résultat d'une élude faite en toute
liberté de conscience, désintéressée de toute
opinion préconçue, en dehors du contact des
partis, faisant également abstraction des idées
contraires à l'esprit de progrès et des idées
qui pourraient être considérées comme dange-
reuses pour l'état social.
À l'époque où nous écrivons ces lignes, deux
principes de gouvernement sont en présence :
la monarchie et la république.
Si le principe monarchique est divisé par
l'action dissolvante de trois prétendants, on
peut affirmer que le principe républicain l'est
VI INTRODUCTION.
plus encore par les nombreuses sectes d'opi-
nions qui le composent et qui, toutes, possè-
dent leurs chefs plus ou moins ostensiblement
reconnus. Toutefois, ce que l'on ne peut nier,
c'est que le parti républicain ne soit une mi-
norité dans la nation. Ce fait constitue son in-
fériorité légale.
En admettant que le principe monarchique
puisse être proclamé par la majorité du suf-
frage universel, statuant librement sur la
question gouvernementale posée sans équivo-
que, nous avons recherché quel était le parti
monarchique présentant à la France les garan-
ties les plus complètes d'ordre, de force et de
sécurité pour le présent et dans l'avenir.
Un malentendu funeste existe entre le prin-
cipe monarchique héréditaire — conservateur
de l'ordre — et le principe démocratique du
suffrage universel — promoteur légal des amé-
liorations sociales.
Il produit un désaccord dont le pays sup-
porte les terribles conséquences.
INTRODUCTION. vu
On croit, à tort, que ces deux forces sont in-
conciliables dans une action commune, action
indispensable à la sécurité de la nation. C'est
une erreur malheureuse. Elle doit cesser promp-
tement si la France ne veut compléter sa chute
et sa honte.
En raison des aspirations de la France, ma-
nifestées par nos élections, nous avons également
recherché dans cet écrit quel était le représen-
tant du principe monarchique pouvant, en pré-
sence des événements actuels et de l'état social
du pays, présenter la solution la plus honorable
pour effectuer le rapprochement des partis, les
réunir contre l'ennemi commun, spoliateur de
notre nation, et le seul digne de nos haines.
En publiant cette nouvelle étude, nous n'a-
vons obéi qu'à un seul sentiment : la profonde
douleur du citoyen en présence des ruines de sa
patrie.
LA FRANGE
EN 1871
PREMIÈRE PARTIE
DE L'ÉTAT SOCIAL
Toute nation incapable de s'organiser po-
litiquement, et dans laquelle le pouvoir est
instable, est une nation destinée à la consom-
mation de ses voisins.
Là où manque la force, le gouvernement
ue tient pas et la nationalité encore moins.
Il n'y a pas de pire condition pour les ci-
toyens que celle d'un Etat décrépit et déchiré
par les factions.
P.-J. PROUDHON, la Guerre et la Paix.
CONSIDERATIONS GENERALES.
L'état social d'un peuple est toujours la con-
séquence de son état moral.
Les malheurs qui le frappent sont dus à l'a-
bandon des principes moraux indispensables
pour assurer la sécurité politique et sociale.
Parmi ces principes, il en est un, le résumé
de beaucoup d'autres, qui fait, depuis long-
1
2 LA FRANCE EN 1871.
temps, défaut à la France : c'est le patriotisme.
Ce sentiment, dont Fabert a donné la plus
complète définition, comment pourrait-il exister
parmi nous?
Pour créer le patriotisme, il faut un sommet,
la représentation des vertus morales, vers lequel
tout peuple puisse diriger ses aspirations.
Il faut une base, assez étendue en moralité,
pour que ce sentiment puisse naître et grandir
au coeur de tous les citoyens.
Malheureusement, les monarchies n'ont pas
toujours compris les devoirs imposés au sommet
et les peuples sont venus eux-mêmes détruire la
base. Erreurs mutuelles déplorables quand, de
part et d'autre, les principes moraux sont ou-
bliés!
Si le patriotisme du sentiment, celui que
nous venons de définir, s'est éteint, a-t-il été
remplacé par le patriotisme dû à l'intelligence
de la nation? Il n'en est rien.
Le patriotisme de sentiment a été détruit par
les attaques constantes du philosophisme frap-
pant également la religion et la royauté.
Le patriotisme de l'intelligence et de la raison,
celui qui devait le remplacer, a été détruit, à son
tour, par le profond égoisme développé par la
DE L'ÉTAT SOCIAL. 3
loi des intérêts matériels, avec une intensité
d'autant plus grande que chaque nouveau gou-
vernement issu des révolutions faisait de la
satisfaction des intérêts matériels sa base d'o-
pération, pensant que toute augmentation du
bien-être ne pouvait qu'affermir son autorité,
son pouvoir et sa durée.
Toutefois, en effectuant avec les anciens erre-
ments de l'économie politique ce que les gou-
vernements considéraient comme des progrès
en civilisation, ils ne contribuaient qu'à l'aug-
mentation de fortune des classes bourgeoises;
en un mot, la répartition de la richesse due au
travail n'était pas suffisamment équilibrée.
Quel en fut le résultat? Des antagonismes à
tous les degrés de l'échelle sociale, engendrant
avec eux les passions les plus funestes, rendant
le pouvoir responsable de toutes les déceptions
subies par l'orgueil, la vanité ou l'envie. Com-
ment, dans un tel cataclysme social, en l'absence
de toute foi politique et de patriotisme, un pou-
voir, quel qu'il soit, pourrait-il subsister?
Depuis longtemps notre malheureux pays se
débat au milieu des convulsions de toute nature.
Semblable au navire privé de direction, il cher-
che sans cesse une main assez énergique pour le
4 LA FRANCE EN 1871.
sauver. Le calme renaît, puis de nouvelles tem-
pêtes le ramènent aux abîmes. Telle est, à ce
jour, la situation de la France. Elle ne recueille
même pas, dans son malheur, les sympathies
des autres nations; elle ne provoque que le dé-
goût, elle ne rencontre que le mépris. Combien,
dans un pareil effondrement social, doit être
frappé le coeur de l'homme aimant sa patrie !
Quittons ces idées pénibles, chassons avec
fermeté ce qui pourrait dans un tel moment de
douleur obscurcir le calme de nos apprécia-
tions et plaçons notre coeur, s'il est possible,
au-dessus du terrible spectacle de la patrie mou-
rante. Cherchons dans la sincérité de notre con-
science ce que trop d'hommes paraissent ou-
blier : quel est le principe de gouvernement le
plus digne et le plus capable de nous rendre,
sinon la puissance immédiate d'une grande na-
tion, au moins l'estime des autres avec notre
propre estime.
Nous allons exposer avec l'impartialité la plus
complète la situation de notre état social et
moral, considérée au point de vue des différentes
classes de la société.
Nous n'avons pas la prétention de croire que,
dans ces rapides aperçus, nous puissions at-
DE L'ÉTAT SOCIAL. 5
teindre tous les malaises qui frappent notre or-
ganisation. Ils sont malheureusement trop nom-
breux pour oser l'espérer. Il faudrait une plume
plus exercée que la nôtre, un esprit plus habitué
à la critique, pour signaler, sans trop d'excep-
tions, dans un écrit restreint, toutes les causes
qui tendent à l'affaiblissement de notre patrie.
Nous avons pour but principal que toute ap-
préciation émise puisse frapper juste. Si nous
sommes quelquefois assez heureux pour at-
teindre ce résultat, nous le considérerons comme
la justification de cette étude.
Jusqu'à l'époque de ce triste jour, nous nous
sommes contenté d'observer les événements sans
avoir, pas plus qu'aujourd'hui, la volonté ou le
désir d'y prendre part. Ce n'est donc pas un pué-
ril intérêt de personnalité qui nous fait écrire,
mais le pénible sentiment que nous éprouvons
en présence des malheurs de la France.
Puissions-nous, en montrant les défectuosités
de notre état social et les causes qui les produi-
sent, rallier au principe de l'ordre les trop
nombreuses imaginations égarées par l'envie,
source de la haine, tout aussi bien dans les
classes élevées que dans les classes inférieures de
notre société !
6 LA FRANCE EN 1871.
Les événements eux-mêmes seront nos guides
pour aborder les différents sujets de nos obser-
vations.
Ils seront notre plus sûre méthode de classi-
fication.
DE LETAT SOCIAL ET MORAL AU POINT DE VUE
POLITIQUE.
L'état moral d'un peuple, ainsi que celui d'un
homme, peut se juger, avec certitude, par la
contenance plus ou moins digne que tous les
deux savent conserver lorsque le malheur les
frappe.
Le spectacle que la France donne au monde
trouverait difficilement un nom pour le quali-
fier. Ce ne serait que justice s'il nous tombait
sous la plume. Mais le coeur est trop meurtri, la
colère n'y peut trouver place et le sentiment qui
domine ne peut être que celui de la pitié.
Comment ! voici un peuple qui vient de subir
coup sur coup toutes les hontes, toutes les hu-
miliations qu'il est possible d'éprouver dans
l'existence d'une nation — Forbach, Reichshof-
fen, Sedan, Metz, dans ces quatre noms fu-
nestes disparaissent ses armées régulières ; puis
DE L'ÉTAT SOCIAL. 7
viennent Orléans, le Mans, Pontarlier, complé-
tant la destruction et l'anéantissement de ses
nouvelles armées, levées en masse, faites au
bruit du canon ; enfin, pour dernier épisode, la
triste capitulation de Paris se terminant par la
paix la plus désastreuse que jamais aucun peuple
ait subie — on pouvait croire, après cette lu-
gubre nomenclature, que la coupe des douleurs
était épuisée.
Non. On ne connaîtrait pas le peuple français
en pensant qu'il peut en être ainsi. Les déchire-
ments de la patrie par le fer de l'étranger ne lui
semblent pas des calamités assez grandes, il faut
qu'il y ajoute les horreurs de la guerre civile !
Tels sont les funestes résultats qui frappent
les nations lorsqu'elles sont assez insensées pour
renier leur foi politique, et lorsqu'elles sont
entraînées dans la Voie de la décadence par
l'accumulation de révolutions constantes, pé-
riodiques, fomentées par d'ambitieuses person-
nalités et des vanités ridiculement inintelli-
gentes.
Un gouvernement, coupable d'imprévoyance,
plonge le pays dans les horreurs d'une guerre
qu'il préparait sans assurer les moyens de la
soutenir, sinon avec gloire, du moins avec hon-
8 LA FRANCE EN 1871.
neur. La perte des batailles est le signal de sa
chute. Une minorité violente le renverse, et dans
quel moment ? lorsque l'union et les efforts de
tous eussent été à peine suffisants pour la lutte.
Un nouveau pouvoir lui succède. Il brise,
sans réflexion, les dernières attaches de notre
administration civile et militaire. Il s'intitule
gouvernement de la défense. Sa vanité, son igno-
rance lui font rêver la délivrance du pays et,
pour rendre impossible tout traité immédiat, il
déclare ne vouloir accepter aucune cession ter-
ritoriale. Fatale présomption, habituelle à ceux
qui se croient des supériorités politiques quand
ils ne sont que des médiocrités présomptueuses!
Sans daigner consulter la nation, ce gouverne-
ment, pendant cinq mois, fait supporter au
pays toutes les horreurs de la guerre, du pillage
et de l'incendie.
On dira peut-être : Mais l'honneur? L'hon-
neur, il était sauf après la destruction de nos
armées régulières, et la France pouvait subir,
sans honte, la loi du vainqueur.
Notre vanité, nous le savons, peut difficile-
ment croire à la supériorité des autres nations.
Nous voulons être les premiers en toute chose :
industrie, administration, marine, état militaire,
DE L'ÉTAT SOCIAL. 9
tout doit nous être familier et soumis, même
lorsque le sentiment patriotique s'est affaibli et
que l'incurie, la paresse sont venues remplacer
le travail organisateur, base du succès. C'est
alors que, pour trouver une justification au
malheur qui nous frappe, pour sauver notre
amour-propre, nous prononçons un mot ter-
rible : trahison!
Comment le parti avancé, dominant à Paris,
eût-il respecté une telle autorité ? Les gouverne-
ments de l'hôtel de ville ne sont pas heureux
dans l'histoire, et les pavés d'où ils sortent ne
les abritent pas suffisamment pour les garantir
de toute surprise. Ce pouvoir devait en faire la
triste expérience. Quand une nation arrive à ces
extrémités en présence de l'ennemi, on peut
affirmer qu'elle est bien près de sa ruine.
Aujourd'hui un nouveau pouvoir est maître
de Paris. Il y règne non en souverain, mais en
tyran. Les assassinats se commettent. Les réqui-
sitions, terme emprunté au vocable de la guerre,
dissimulent un mot plus juste. Une Commune,
ridicule et odieux plagiat de nos premières ré-
volutions, domine, en ce moment, l'élément
paisible de la population.
10 LA FRANCE EN 1871.
Le parti de l'ordre, autant par apathie que par
fatigue de cette multiplicité d'événements qui
viennent se dérouler avec des conséquences si dé-
sastreuses, passant sans transition de la vie calme
d'une ville de luxe aux agitations d'une ville de
guerre, cède à l'énergie des forces rebelles.
Puis, faut-il le dire? on pourrait réellement
croire et supposer que cette guerre, au lieu de
relever notre esprit national, de réunir dans un
même faisceau toutes les volontés pour préparer
une glorieuse revanche, n'a fait que développer
les regrets du passé pour reprendre avec la paix
le calme et la tranquillité des habitudes rompues
trop violemment.
On dirait encore que l'on est prêt à tout
accepter, pourvu que les conditions du bien-être
habituel puissent être retrouvées. En émettant
cette opinion, nous ne faisons que la générali-
ser. Espérons qu'elle comporte de nombreuses
exceptions. Nous la formulons afin que le lec-
teur puisse en déduire les conclusions relatives
à tout peuple qui perd le sentiment de la foi
politique et du patriotisme.
Nous avons précédemment exprimé l'opinion
que la perte du sentiment patriotique avait
amené avec elle le prompt affaiblissement des
DE L'ÉTAT SOCIAL. 11
caractères; que les doctrines préconisées par
certains écrits contre les armées permanentes
avaient encore augmenté l'esprit d'indiscipline
que l'on était en droit, dès le début de la cam-
pagne, de reprocher aux troupes de l'armée
régulière.
Il est certain que ce même esprit n'a cessé de
régner pendant toute la durée des diverses opé-
rations du nouveau pouvoir de la défense natio-
nale. Que l'on veuille se reporter aux dépêches
des chefs de corps, comptes rendus d'engage-
ments, batailles, sorties sous Paris, toutes ne
parlent que de la solidité plus ou moins douteuse
de leurs troupes ; « se replier », « se concentrer »
sont les dénominations employées pour quali-
fier ce qui, en réalité, n'était le plus souvent que
des déroutes. On employait ces termes pour ne
pas décourager des hommes d'une si faible in-
struction militaire, c'est possible, mais chez les-
quels le sentiment du devoir était souvent
absent. En un mot, l'affaiblissement moral de la
France était passé dans les caractères. L'armée,
du reste, ne peut que représenter le milieu
exact du patriotisme et des sentiments d'un
peuple.
Il est certain qu'à toute règle il se trouve des
12 LA FRANCE EN 1871.
exceptions honorables, mais on peut dire qu'en
général nos troupes étaient dans un état com-
plet d'infériorité morale par rapport aux troupes
qu'elles avaient à combattre. Que l'on y joigne
l'infériorité de l'armement, celui de l'organisa-
tion, et l'on sera en droit de demander si c'est
avec de tels éléments que la continuation de la
guerre était possible.
On devait supposer, après la capitulation de
Paris, que l'orgueil national, ou plutôt notre ri-
dicule vanité, aurait été amoindri; que les mal-
heurs de la patrie, s'ajoutant à ce que la défense
de la capitale présentait d'un peu trop théâtral,
seraient venus solliciter la modestie des vaincus.
Malheureusement il n'en a rien été. Les uni-
formes fantaisistes se promenaient avec une
ostentation pénible pour les hommes sensés; les
habitudes d'oisiveté et même de plaisir repre-
naient leurs droits; et, quand on songeait aux
déclamations du dévouement, des pactes conclus,
on était sérieusement affecté en présence d'un si
rapide oubli de la situation.
Quels spectacles présentaient souvent les
troupes, dans leur absence de toute discipline!
L'ivresse passée en habitude! Parlerons-nous des
DE L'ÉTAT SOCIAL. 13
détériorations—pour employer un diminutif—
commises chez les habitants des localités situées
en dehors de l'enceinte, dévastations qui n'ont
de comparables que celles commises par les Prus-
siens? Tous ces faits ne démontrent-ils pas suffi-
samment les déplorables conséquences de l'ab-
sence du réel patriotisme ?
En résumé, que dira l'histoire impartiale quand
elle constatera la conduite des deux peuples en
lutte sous les murs de Paris? Elle dira que
500 000 hommes armés, pourvus d'une nom-
breuse artillerie,protégés par les feux de 16 forts,
ont été impuissants pour frapper, affaiblir
200000 hommes qui assiégeaient Paris. L'his-
toire tiendra-t-elle un compte suffisant des élé-
ments dangereux dont se composait cette armée
d'un demi-million d'hommes? reconnaîtra-t-elle
là supériorité de l'artillerie prussienne? étu-
diera-t-elle l'organisation si complète d'ordre
et d'intelligence à laquelle se trouvent également
soumis, dans les armées allemandes, le général
et le simple soldat? Non, elle ne verra que les
chiffres et elle en conclura qu'en France, ainsi
qu'il est arrivé aux anciennes multitudes dégé-
nérées, le courage et la discipline ont eu raison
du grand nombre.
14 LA FRANCE EN 1871.
DE L'ÉTAT SOCIAL ET MORAL AU POINT DE VUE
DE LA PRODUCTIVITÉ.
L'observateur impartial qui, sans parti pris,
avec calme et toute absence de prévention,
voudra interroger froidement l'ensemble de la
société française, sera justement effrayé, dou-
loureusement surpris de l'abaissement des ca-
ractères en ce qui touche l'honnêteté, la bonne
foi; il ne pourra que constater la dégénéres-
cence de notre honneur civil.
Il est pénible, pour celui qui aime son pays,
de sonder de telles plaies; il lui est plus pénible
encore de les livrer à la publicité. Le coeur
saigne plus vivement en présence des hontes
morales, que du fait des humiliations imposées
par la force. Mais aucune considération ne
doit retenir l'homme qui cherche la vérité, qui
l'expose sincèrement, persuadé que le temps
des illusions présomptueuses est passé et que,
pour modifier, changer, s'il est possible, une si-
tuation aussi terrible que la nôtre, il faut l'envi-
sager avec courage et fermeté. C'est le seul,
l'unique moyen, s'il en est temps encore, de
conjurer le péril d'une dissolution prochaine
DE L'ÉTAT SOCIAL. 15
dans l'ensemble social de la nation française.
De toutes les nations industrielles et com-
merciales, il n'en existe aucune qui soit venue
présenter au monde un spectacle aussi scanda-
leux que celui donné par la France pendant la
durée du quart de siècle qui vient de s'écouler.
Vouloir stimuler, augmenter la richesse pro-
ductive d'un peuple est une tendance qui, de la
part de tout gouvernement, ne mérite que des
éloges, mais à la condition expresse que la mo-
ralité domine en toute chose. Il ne faut pas
que les hommes politiques et ceux qui, par po-
sition, sont placés au sommet de la société,
donnent l'exemple d'un fatal entraînement pour
la création d'affaires, où. souvent leur influence
est soit achetée, soit intéressée dans l'émission
de ces nouvelles valeurs mobilières. Comment,
dans ces conditions, serait-il possible de deman-
der aux classes inférieures les vertus d'une ab-
négation totalement inconnue aux hommes
appelés à les diriger?
Comment serait-on en droit de reprocher aux
classes inférieures des aspirations, bien natu-
relles, pour l'amélioration de leur état social,
quand elles voient les classes élevées ne pour-
suivre d'autre but que la satisfaction de leurs
16 LA FRANCE EN 1871.
désirs par la possession de la fortune acquise à
tout prix?
Que de fausses appréciations politiques, résul-
tat inévitable de l'opposition systématique
d'ambitieux rhéteurs, fassent recourir les classes
inférieures aux moyens violents pour obtenir
ces améliorations, elles sont coupables, trop
coupables de mettre en jeu l'existence sociale
d'une nation au lendemain de ses désastres mi-
litaires; mais ces fautes n'ont-elles pas aussi
pour atténuation le fatal exemple donné par
des hommes dont le premier devoir était de se
montrer désintéressés, honnêtes, lorsqu'ils pos-
sédaient l'exercice du pouvoir dirigeant?
Si l'on veut obtenir d'un peuple, possédant
des institutions libres, les vertus civiques qui
constituent le patriotisme, il faut que la repré-
sentation gouvernementale, à tous les degrés,
donne elle-même l'exemple du désintéressement
et la pratique des vertus privées.
Nous avons vu sous le dernier règne avec quel
funeste entraînement ces erreurs et ces fautes
ont changé nos moeurs déjà fortement atteintes
sous le régime parlementaire. Ce dernier pou-
voir, malheureusement, ne comprenait que la
prédominance dés intérêts de la bourgeoisie :
DE L'ÉTAT SOCIAL. 17
sur cette classe se fondait l'appui de son auto-
rité. De cette époque datent les premiers déve-
loppements de nos malaises sociaux. La fièvre
de l'envie envahissait toutes les classes de la
société indistinctement. Elle provoquait cet état
de décadence morale dont nous essayons de
retracer les causes et les effets.
Partant des sommets de la société, ces tristes
exemples furent imités par tous avec une pas-
sion effrénée.
Tous les capitaux furent l'objet de la convoi-
tise. On créait les affaires en France, à l'étranger,
avec le funeste entrain particulier au caractère
de notre nation. C'était un enivrement général.
Les noms mêmes les plus respectés, sans se
rendre un compte exact de la situation, se prê-
taient pour augmenter la puissance du crédit.
Que de ruines amoncelées! que de dépenses
inutiles! quel gaspillage de la fortune publique
et des produits du travail ! que de mises en ac-
tions effectuées pour des établissements dont les
apports étaient frauduleusement mensongers!
Combien de faits de cette nature se retracent à
notre mémoire et quels nombreux aliments
pour pratiquer ce que l'on appelle aujourd'hui
l'HABILETE en affaires, cette dénomination justi-
18 LA FRANGE EN 1871.
fîcative des actes immoraux que la loi, dit-on, ne
peut atteindre !
Parlerons-nous également de toutes ces entre-
prises gérées avec la mauvaise foi la plus insigne
pour les réduire de valeur, provoquer leur
écroulement,puis les racheter à vil prix? Que de
malheureux actionnaires ruinés par ce procédé
du vol impuni !
Citerons-nous ces gérants ou administrateurs
de houillères, obstruant ou murant la veine de
charbon pour faire croire à l'absence du filon?
Rappellerons-nous ces administrateurs, char-
gés de la défense des intérêts de leurs action-
naires, faisant effectuer les approvisionnements
de leur compagnie de chemin de fer par des
entreprises de batellerie créées par eux-mêmes ?
ces administrateurs vendant des usines à leurs
entrepreneurs de travaux? Rappellerons-nous
encore la nomenclature trop nombreuse des
officiers ministériels, agents publics, soumis aux
condamnations pénales? Constaterons-nous
cette épidémie de caissiers infidèles, et cela
dans les plus hautes maisons de la banque et
du commerce?
Ajouterons-nous encore à ce tableau trop in-
complet des honteuses turpitudes sociales, la
DE L'ÉTAT SOCIAL. 19
liquidation du Grand-Central, liquidation ef-
fectuée sous la pression d'un gouvernement?
On voit que, du petit industriel à l'Etat, nous
avons, incomplétement, parcouru la série des
malversations et des friponneries, de celles,
nous le répétons, que la loi n'atteint pas ou ne
veut pas atteindre.
Le lecteur quelque peu au courant des
affaires doit nous rendre cette justice : que nous
en passons, et des meilleures. Quels exemples
pour venir ensuite parler de désintéressement
et de morale aux classes inférieures ! Et l'on
s'étonnera, en présence de ces faits, de la démo-
ralisation d'une nation ! On pourrait plutôt se
demander comment elle subsiste encore. Dira-
t-on, pour justification, que sous tous les ré-
gimes il en a toujours été ainsi? Ce ne serait pas
la vérité. Ce passage subit de la production
constante, régulière, à cette fièvre des affaires
en tous genres a développé, outre mesure, les
instincts les plus funestes à la sécurité du pays. Ce
qui chez d'autres peuples eût été accepté dans
une juste mesure ne l'était chez nous, le plus
souvent, que par le bas sentiment de l'envie
propageant le désir immédiat d'acquérir la for-
tune par tous les moyens.
20 LA FRANCE EN 1871.
Tels sont les résultats désastreux de notre état
social et moral, créés par un mot : I'HABILETÉ en
affaires. C'est avec de telles équivoques que le
sens de l'honnêteté se perd et que dans toutes
les classes, indistinctement, se développent cet
ardent désir du gain, cette soif d'arriver rapide-
ment à la fortune. Ce mot permet, en pleine sé-
curité de conscience, d'user, d'abuser. C'est la
négation de tous les principes moraux pour
savoir produire, vendre et livrer aux conditions
les plus avantageuses pour soi, sans s'inquiéter
si elles sont désastreuses pour autrui. Tant pis
si l'habileté de la partie adverse ne répond pas à
celle que vous possédez ! C'est avec de pareilles
maximes que l'on est parvenu, à l'étranger, à
discréditer un grand nombres de nos industries.
Si encore cette maladroite habileté ne consis-
tait que dans les opérations du commerce, le
mal serait moindre, mais il n'en est pas ainsi : le
producteur lui-même finit par s'approprier la
maxime habituelle, il livre successivement des
produits de qualité décroissante, jusqu'à ce que,
las de pareils procédés, le client étranger cherche
sur d'autres marchés les objets à sa convenance.
On pourrait croire — en raison d'une idée
assez fausse tenant à notre vanité — que, les
DE L'ETAT SOCIAL. 21
objets de luxe étant doués d'un privilège exclusif,
et que, livrant à l'étranger avec peu de con-
science, nos fabricants et commerçants réservent,
au moins, pour leurs nationaux leurs meilleurs
produits. Il n'en est rien. Les prix de vente, en
toutes choses sont augmentés, mais la qualité
de ces mêmes objets diminue dans une propor-
tion plus grande encore que celle relative à
l'augmentation de leur prix.
Ce funeste état de choses s'applique à tous les
produits, qu'ils soient industriels ou agricoles.
L'art de tromper est devenu presque général.
L'honnêteté, nous le répétons, n'est plus que
l'exception.
On était en droit d'espérer que chez les popu-
lations agricoles, là où la religion exerce encore
le plus d'empire, la bonne foi devait exister
dans les rapports commerciaux. Il ne nous a
pas été permis de le constater. La religion peut
donner à ces populations des qualités que ne
possèdent pas d'autres contrées plus indiffé-
rentes en matière de foi, c'est possible, mais
nous pouvons affirmer que dans toutes les ques-
tions qui touchent l'intérêt du paysan, la reli-
gion est nulle d'autorité pour y constituer ce que
l'on pourrait appeler la bonne foi relative.
22 LA FRANGE EN 1871.
Nous n'avons pas l'intention de suivre dans
toute son étendue l'exposé des vices moraux de
notre organisation, mais en terminant cette
partie de notre étude nous signalerons une cause
de démoralisation sur laquelle il est utile d'ap-
peler l'attention.
Si le commerce, par sa constitution libre, per-
met, autorise même les faits illicites que nous
avons indiqués, s'il n'a pour limite au gain que
l'intelligence ou la position de fortune de l'ache-
teur, on pouvait croire que la concurrence,
venant augmenter le nombre des produits, limi-
terait d'elle-même les exagérations commer-
ciales. Il n'en est rien. D'un accord tacite les
prix s'établissent, se tiennent et ne tendent qu'à
s'élever.
Peut-il en être autrement en présence des
moyens que le commerce emploie et des auxi-
liaires qu'il rencontre ? Exposons les faits.
Dans les villes, dans Paris surtout, le com-
merçant, pour obtenir la clientèle des particu-
liers, se livre à d'indignes manoeuvres.
Autrefois, l'intérêt des classes domestiques,
en dehors de celui de leurs appointements ou
gages, était limité aux modestes étrennes an-
nuelles données par le fournisseur. Aujourd'hui
DE L'ÉTAT SOCIAL. 23
il n'en est plus ainsi. Le domestique est lui-
même intéressé à l'augmentation des dépenses
de la maison à laquelle il est attaché, et cela,
parce que la généralité des commerçants donne
aux domestiques une part proportionnelle à la
valeur de leurs achats. Qu'en résulte-t-il ? Une
lutte constante avec ceux qui devraient, par
position, se considérer comme faisant partie de
la famille. Dans ces tristes conditions, que de-
viennent les questions de morale, d'honnêteté,
de devoir et d'attachement? Chacune des parties
souffre : le maître de maison, justement froissé
par cette obligation de subir le vol constant et
permanent autorisé par l'usage; le domestique,
par le sentiment d'une conscience peu tran-
quille et par la certitude d'un mépris justement
mérité. Que deviennent alors le calme et la tran-
quillité du foyer?
C'est à regret, nous le répétons, que l'on entre
dans ces détails; ils montrent cependant aux
yeux de l'économiste attentif une des plaies so-
ciales sur lesquelles la légèreté de notre esprit
peut ne pas s'appuyer, mais qui n'en constitue
pas moins la certitude d'une décroissance mo-
rale s'étendant à l'infini.
On demandera quels sont les moyens à em-
24 LA FRANCE EN 1871.
ployer pour modifier la situation sociale que
nous venons d'exposer.
Il n'en est qu'un seul.
Tous les faits que nous avons indiqués ont
pour base la mauvaise foi, plus ou moins prou-
vée. Ils sont, pour la plupart, le résultat de la
fraude. Ils constituent le vol. S'il en est ainsi,
notre législation ne possède-t-elle pas ses lois
répressives, ses pénalités ? Il suffit alors, à ceux
qui sont lésés, d'avoir le courage de les invo-
quer comme protection, et aux juges le courage
de les appliquer comme punition.
C'est à ces conditions, les seules, que notre
société se réformera. Le salut de la France est,
pour une grande part, entre les mains de sa
magistrature.
Aussi rapidement qu'il nous a été possible de
le faire, nous avons exposé notre situation so-
ciale et morale par rapport à la productivité.
Nous espérons que ce cadre, malgré son peu
d'étendue, suffira au lecteur pour le convaincre
de l'efficacité d'une réforme.
Les couleurs du tableau n'ont pas été forcées.
Puissent-elles se montrer assez apparentes pour
attirer l'attention des hommes qui nous dirigent !
DE L'ETAT SOCIAL. 25
DES CLASSES SUPÉRIEURES. — INSTABILITÉ.
OPPOSITION.
Il existe chez le peuple français un sentiment
poussé aux limites extrêmes, nous voulons par-
ler des aspirations égalitaires qui se manifestent
dans toutes les positions et à tous les degrés de
la hiérarchie sociale.
Ce sentiment ne serait que le résultat d'une
noble émulation au travail s'il avait pour but
unique l'amélioration du sort de chaque indi-
vidualité; mais il n'en est pas ainsi, et ce que
l'on exprime généralement par le désir de l'éga-
lité n'est, le plus souvent, que le bas produit de
la jalousie et de l'envie.
Toutes les classes de la société sont atteintes
de ce mal. Chacun désire une position plus éle-
vée que celle qu'il occupe. Ce qui serait justi-
fiable, on le comprend, pour les classes infé-
rieures ne l'est plus lorsque le mouvement est
produit par les classes dites de professions libé-
rales et dirigeantes. Plus on s'élève dans l'échelle
sociale, plus il faut constater que cette question de
la mobilité constante vient constituer un malaise
préjudiciable à l'ordre de l'état politique et civil.
Tous s'agitent avec une ardeur d'ambition in-
26 LA FRANCE EN 1871.
quiétante. Obtenir la fortune, solliciter la faveur,
conquérir une renommée quelconque, faire parler
de soi, tel est le milieu dans lequel vivent la plu-
part des hommes des classes élevées de la société.
Prenez l'industriel ou le commerçant arrivé
au but de ses désirs, à la fortune. Que veut-il
comme complément à son existence? Devenir un
homme politique. C'est son idée fixe. S'inquié-
tera-t-il d'une éducation plus ou moins apte à
l'exercice de nouvelles fonctions, de nouveaux
devoirs? Nullement. Par vanité il croit, il est
persuadé que sa position de fortune est la pre-
mière des garanties. Dans ces conditions, que lui
importent les autres?
Passons-aux professions libérales.
Que voyons-nous le plus souvent? Des hom-
mes ne possédant que le talent de la parole et
de la phrase; se jetant au début de leur carrière
politique dans les rangs de l'opposition. Que
notre Assemblée législative puisse leur procurer
un siége, ils sont dans leur élément, et le parti si
facile de la critique offrira toujours à leur esprit
de dénigrement systématique les occasions de
s'exercer aux dépens du pouvoir. Que leurs dis-
cours soient sonores, là est l'essentiel ; creux ou
vides d'effet utile est, pour eux, indifférent. La
DE L'ÉTAT SOCIAL. 27
majorité des lecteurs ne sera-t-elle pas continuel-
lement attirée par les mirages de l'opposition?
La frivolité de notre caractère n'envisagera-t-elle
pas toujours avec satisfaction ces périodes d'élo-
quence qui viendront flatter sa vanité, lui par-
lant de son mérite universel, de ses droits mé-
connus, de ses libertés absentes ou violées? Cette
opposition entraîne les vaniteux et les jaloux,
persuade les faibles, elle arme les exaltés. Qu'une
circonstance favorable se présente, que la mobi-
lité d'esprit du peuple parisien, de sa bourgeoi-
sie, soit hostile au pouvoir, et l'on ne tarde pas à
subir l'effondrement du système gouvernemen-
tal. Qu'il tombe en 1830, qu'il s'écroule en 1848,
qu'il disparaisse en 1870, ce sont toujours les
mêmes surprises produites par les mêmes causes
et les mêmes effets.
Pourrait-il en être autrement? et ne voit-on
pas que tout gouvernement exposé au contact de
Paris, en présence d'une bourgeoisie inintelli-
gente, hostile à tout pouvoir, et d'une popula-
tion sceptique, est un gouvernement perdu?
On demandera si l'armée ne peut le défendre.
Dans les conditions actuelles de notre organi-
sation militaire, on peut répondre par la néga-
tive. Les exemples le prouvent. En 1830, la garde
28 LA FRANCE EN 1871.
royale fît son devoir, mais la troupe de ligne
oublia le sien. De cette époque datent les pre-
mières armes rendues. En 1848, ce fut encore
plus complet de défection, l'armée s'inspirant
des sentiments de la garde nationale.
Il est entendu que nous généralisons. Il y eut
d'honorables exemples de discipline, mais ils
furent l'exception.
Que faut-il en conclure? Qu'il en sera toujours
ainsi. Un régiment ne fera pas trois mois de sé-
jour à Paris qu'il subira, dans son ensemble,
de graves atteintes à la morale disciplinaire.
Que peut-on demander de sentiments inviola-
bles de fidélité, de patriotisme, à une armée qui
ne se recrute, en grande partie, que de rempla-
çants militaires substitués aux fils de la bour-
geoisie? Pourquoi cette exception déplorable de
ne faire supporter l'impôt du sang que par les
classes inférieures? Croit-on que l'intelligence
populaire ne se montre pas hostile à ce mode de
recrutement constituant un privilège pour le
possesseur de la fortune? L'armée ne sera réel-
lement forte et puissante que du jour où tout
citoyen sera soldat, sans exception. Comme pour
le suffrage universel, il y a dans cette organisa-
tion militaire un principe. Ne pas savoir le re-
DE L'ÉTAT SOCIAL. 29
connaître est une erreur préjudiciable à la sé-
curité du pays. En constituant sur cette base
l'organisation de l'armée, on supprimera l'in-
stitution des gardes nationales, plus bruyantes
et plus nuisibles qu'utiles.
La France est donc forcée d'accepter ces révo-
lutions périodiques. Elle ne peut faire autre-
ment sans précipiter le pays dans les horreurs
de la guerre civile, et cette abnégation patrioti-
que ne lui est nullement comptée par le parti
qui la domine.
Tels sont les résultats de la politique d'ineptie
opposante. Ils sont dus à ce malaise social que
nous avons désigné sous le nom d'lNSTABILITÉ.
On comprend qu'il en sera toujours ainsi, at-
tendu que l'opposition trouve un constant en-
couragement à sa coupable conduite. Ne voit-on
pas, dans les différents régimes de pouvoir qui
se succèdent, les opposants de la veille devenir les
ministres du lendemain? Pourrait-on affirmer
que ces derniers aient mieux gouverné que ceux
dont ils combattaient les doctrines? Evidemment
non. Toutes leurs promesses se sont envolées ou
par l'impossibilité de les réaliser, ou par le com-
plet oubli résultant d'une ambition satisfaite,
ou, le plus souvent encore, par réelle incapacité.
30 LA FRANCE EN 1871.
Qu'a-t-il donc gagné ce peuple dont ils ont
abusé, dont ils se sont servis comme levier révo-
lutionnaire? Rien. Il est resté dans le même
état d'infériorité sociale. Son existence maté-
rielle n'a subi aucune amélioration. La pro-
portionnalité dans la répartition des bénéfices
sociaux n'a pu l'atteindre, nul principe d'asso-
ciation n'ayant jamais été formulé, ni même
essayé, pour l'intéresser dans la production,
fruit de son travail.
Si le peuple, sous les rapports que nous ve-
nons d'indiquer, est resté stationnaire, n'ou-
blions pas de mentionner ce que l'émission de
certaines doctrines, de honteux écrits, lui ont
fait gagner en démoralisation. Ce sera un triste
rétablissement d'équilibre.
En complétant par des considérations parti-
culières quelques exposés de notre état moral
politique, elles rentreront de droit dans le cadre
de ce tableau.
Dans les pages qui précèdent, nous avons in-
diqué les dangers de l'opposition par système.
Nous allons dans un nouvel aperçu les résumer,
Le fait suivant est inhérent aux conditions de
notre état social. Il démontre à quels funestes
DE L'ÉTAT SOCIAL. 31
résultats l'opposition systématique peut con-
duire une nation.
La logique des événements vient quelquefois
nous donner de curieux exemples. Elle fait
naître de profondes réflexions.
Des hommes plus ou moins remarquables par
les facultés de l'esprit occupent aujourd'hui le
pouvoir.
Que sont-ils, pour la plupart, depuis quarante
ans? Les adversaires de tout gouvernement, y
compris celui de la restauration jusqu'à celui de
l'empire.
Tous les pouvoirs qui, depuis cette époque,
se sont succédé rencontrèrent en eux des adver-
saires redoutables dès l'instant qu'ils n'étaient
pas appelés à faire partie des conseils du gou-
vernement, ou bien encore lorsque leurs opi-
nions les plaçaient à la tête des partis d'une op-
position avancée.
A ce jour ces hommes régnent; ils gouver-
nent, c'est vrai, mais sur les débris de la patrie,
de la patrie plus encore vaincue par la division
des partis que par le fer de l'étranger; ils signent
le traité de paix le plus désastreux et le plus
honteux que jamais nation ait été forcée de subir ;
ils annoncent à la France son démembrement
32 LA FRANCE EN 1871.
et sa ruine, à la France conduite à l'abîme par
le fait de toutes les révolutions successives dont
ces hommes ont été trop souvent les ardents
promoteurs.
C'est avec regret que nous avons pris cet
exemple, et, tout en rendant justice aux efforts
et au dévouement de ceux qui, en des circon-
stances aussi difficiles, exercent le pouvoir, il
nous a été impossible de ne pas l'indiquer
comme étant la conséquence immédiate de nos
fatales révolutions.
Que l'on veuille bien appliquer cet exemple
des hommes les plus éminents par leurs facultés
aux individus les plus ordinaires dans la série
des nombreux opposants, et l'on aura pour ré-
sultat l'historique habituel de notre coupable
opposition, opposition toujours systématique-
ment hostile au pouvoir et manquant souvent
de cette intelligence politique si nécessaire à
ceux qui ont la prétention de gouverner les
Etats et les hommes.
On répète encore que la vanité est le défaut
prédominant chez la nation française. On se
trompe d'époque.
Que dans un temps, déjà éloigné du nôtre, la
DE L'ÉTAT SOCIAL. 33
vanité ait été la conséquence de notre légèreté
d'esprit, cela se peut; niais aujourd'hui il n'en
est plus ainsi. Ce n'est pas seulement ce défaut
qui est notre partage : il s'est augmenté, ou plu-
tôt il est dégénéré assez fortement pour produire
un vice : l'envie.
Cette abjection, commune à toutes les classes
en général, s'est surtout développée dans les
classes bourgeoises.
Cette soif d'égalité qu'elles possèdent, l'on
croit qu'elle est produite par le désir d'une dé-
mocratie honnête, compatissante. On se trompe
encore : l'envie seule est son mobile; c'est à ce
bas sentiment que nous devons l'augmentation
de nos divisions intestines.
Ce qu'il y a, de surprenant, c'est qu'il est sou-
vent donné de le constater chez des hommes qui,
sortis des classes les plus infimes de la société,
ne peuvent accepter la suprématie, soit intellec-
tuelle, soit de position, acquise par d'autres
hommes sortis, comme eux, de la situation pré-
caire où le sorties avait fait naître. Ils préfèrent,
par jalousie et bassesse de sentiment, plutôt ac-
cepter la nullité privilégiée que vouloir ou savoir
reconnaître le mérite de ceux qu'ils envient et
qu'ils appellent des parvenus.
3
34 LA FRANCE EN 1874.
Il est encore en France une propension mon-
trant à quel degré de ridicule vanité envieuse la
généralité des individus peut arriver.
Elle consiste dans ce désir qui nous fait conti-
nuellement rechercher la société de ceux que nous
voyons placés dans une position plus élevée que
la nôtre. Dans le fond on dénigre, on envie; mais
l'on veut, avant toute chose, faire croire à des re-
lations étendues, susceptibles d'influence, en un
mot augmenter l'importance de sa personnalité.
Il n'est pas une conversation de salon où vous
n'entendiez émettre par le narrateur les noms
et qualités des individus plus ou moins émi-
nents de sa connaissance. Il cherchera à vous
faire croire qu'il possède les relations les plus
exceptionnelles. Qu'il connaisse, par hasard, un
baron, et le baron vous sera cité à toute phrase,
et cela par des hommes qui se prétendent des
démocrates, des égalitaires. Il y a quelque dé-
goût et puérilité d'entrer dans de semblables
spécifications de la vanité humaine, mais elles
sont tellement répandues, si fréquentes, qu'il
n'est pas inutile de les signaler. Elles montrent
un des bas côtés de notre état moral.
En un mot, personne en France ne veut être à
sa place, quelque honorable qu'elle puisse être,
DE L'ÉTAT SOCIAL. 35
soit par position habituelle, soit par position
acquise. Chacun est dévoré de l'envie et de l'in-
stabilité sociale.
Il existe en France une institution qui, fondée
pour exciter une noble émulation parmi toutes
les classes de la société, contribuer à l'augmen-
tation de notre puissance par le développement
des vertus civiles et militaires, est venue au con-
traire, par la prodigalité de son titre, contribuer
à notre affaiblissement moral.
Nous voulons parler de l'ordre de la Légion
d'honneur.
Cet ordre ne devrait être que la récompense
accordée aux mérites réellement exceptionnels.
Il n'en est pas ainsi.
Pour le militaire, il n'est souvent que le prix
accordé au temps de services.
Les croix données aux actions d'éclat consti-
tuent l'exception. C'est une faute, attendu que
l'exception devrait être la règle. Puis, croit-on
que les officiers de l'armée soient satisfaits de
voir prodiguer au civil une croix, laquelle ne
devrait être que la récompense des services où
l'homme donne, pour la défense de la patrie, ce
qu'il a de plus précieux, son sang, et cela sans
30 LA FRANCE EN 1871.
trouver, ainsi que le civil, une compensation
que celui-ci obtient le plus souvent dans la for-
tune qu'il acquiert?
Tels sont les principaux inconvénients en ce
qui touche l'état militaire.
Dans l'ordre civil ils sont plus nombreux et
surtout plus nuisibles.
Cette profusion constante de la décoration
non-Seulement discrédite l'institution, mais crée
au gouvernement une opposition sérieuse.
Lorsque l'on décore un homme, qu'il soit in-
dustriel, commerçant, ou qu'il appartienne aux
classes libérales, pour un satisfait vous donnez
naissance à de nombreux envieux et mécontents;
attendu que ces derniers, les rivaux, se croient,
et souvent avec raison, aussi méritants pour
cette distinction que l'homme à qui vous l'aurez
décernée.
Du moment où le mérite n'est pas d'une trans-
cendance incontestable, la prodigalité devient
une faute immense.
Puis, souvent encore, ce n'est qu'une position
de fortune ou de protection influente qui dé-
cide de cette loterie distinctive. Le gouverne-
ment croit s'être fait des partisans dans ceux
qu'il a décorés. Pas toujours. Le chevalier envie
DE L'ÉTAT SOCIAL. 37
l'officier, et ainsi de suite. Combien, par osten-
tation ou pour faire montre d'un mérite qu'ils
croyaient méconnu, ne portaient pas le simple
ruban du légionnaire ! Combien d'autres, tout
en étant décorés, n'en restaient pas moins dans
l'opposition malgré le serment! Et combien,
enfin, d'autres exemples de la vanité envieuse et
peu reconnaissante ! Que de gens affligés de cette
maladie du ruban frappaient sur le pouvoir, as-
sez aveugle, pensaient-ils, pour ne pas distin-
guer leur mérite! En un mot, cette institution
appliquée au civil fait plus d'envieux, crée plus
d'opposants qu'elle ne rapporte d'effet utile au
pouvoir établi. Certes, dans le civil, il y a des
hommes qui, par leurs travaux exceptionnels,
par un réel dévouement à la science, peuvent
mériter une distinction particulière ; mais c'est
en réalité le très-petit nombre, et, dans cette
dernière hypothèse, nous devons supposer à ces
hommes un esprit assez élevé, assez supérieur,
pour se contenter comme récompense des ré-
sultats obtenus soit par la position acquise, soit
par l'estime publique.
La Légion d'honneur décernée au civil n'est
qu'une superfétation à la vanité. Elle augmente
le défaut de l'envie. En un mot, elle est plus
38 LA FRANCE EN 1871.
nuisible qu'utile, et cela par les motifs que nous
venons d'indiquer.
Nous arrêterons à ces considérations diverses
nos appréciations sur le mouvement désordonné
dû à notre défaut d'instabilité sociale — dissi-
mulé sous le nom d'aspiration aux principes
égalitaires créant l'opposition systématique,
ayant pour base l'envie et la vanité.
DES CLASSES INFÉRIEURES. — SITUATION SOCIALE
ET MORALE.
Quand on parle des classes inférieures et que,
sentant le péril des révolutions constantes, on
cherche le moyen d'y remédier, la plupart des
personnes avec lesquelles vous abordez ce sujet
ne trouvent à vous répondre que ces seuls mots :
«Il faut moraliser les classes inférieures; il faut
que la religion vienne leur donner les vertus
qui leur manquent. »
Rien de plus juste, rien de plus vrai, mais à
une condition essentielle pourtant : c'est que le
bon exemple leur soit donné.
Comment peut-on avoir la prétention de mo-
raliser les classes inférieures lorsque les classes
élevées, celles qui, par leur éducation, leur in-
DE L'ÉTAT SOCIAL. 30
telligence, devraient montrer l'exemple de ces
mêmes vertus, y sont, le plus souvent, étrangères?
A toute règle de généralité il y a d'honorables
exceptions; mais, en conscience, lorsque l'on
examine avec calme, avec impartialité l'ensem-
ble des classes dirigeantes, ne peut-on conclure
en faveur de l'affirmation?
Si l'on jette rapidement un regard en arrière,
que l'on prenne pour point de départ le règne
de Louis XIV, la plus saisissante et la plus puis-
sante expression de l'ensemble de la société fran-
çaise, on voit que ce n'est plus dans les classes
élevées, y compris la personne du souverain,
que l'on peut trouver l'exemple des vertus inhé-
rentes à la famille.
Le règne suivant n'est, certes, pas venu modi-
fier cette immoralité, devenue presque générale
et partant du sommet.
C'est alors que les écrits du philosophisme et
de la critique frappèrent le pouvoir : ils furent
écoutés, ils devaient l'être. L'antithèse à leurs
doctrines était trop évidente pour ne pas justi-
fier leurs attaques : la société succombait sous
le poids de l'immoralité.
Enfin nous venons de voir, sous le dernier rè-
gne, ce que produisait la généralité d'une nation
40 LA FRANCE EN 1871.
lorsque les sentiments de haute morale n'exis-
taient pas chez les hommes placés au sommet.
Dans ces conditions de décadence complète,
est-ce entièrement à la religion qu'il faut deman-
der le moyen de corriger les moeurs et les idées
d'un peuple? Est-ce à la raison d'un peuple, en
développant son intelligence et son patriotisme?
Les deux principes sont nécessaires, aucun
des deux ne peut avoir la prétention d'annihiler
l'autre.
Si l'indifférence en matière de religion est par-
venue à détruire la foi politique, ne peut-on la re-
couvrer par l'union de la religion et de la raison?
Dans l'état actuel des esprits, l'union seule de
ces deux principes reconstituera la morale sociale.
Aujourd'hui les classes ouvrières, plus intel-
ligentes qu'on ne le suppose généralement, font
cette réflexion : « Pourquoi, disent-elles, vouloir
réserver pour nous, ouvriers, pour nous seuls,
les principes de l'éducation religieuse? Pour-
quoi demander, exiger notre moralisation lors-
que nous voyons les classes élevées, plus indiffé-
rentes que nous encore aux principes religieux,
s'éloigner tous les jours de plus en plus des
vertus dont l'observation nous est imposée? Et
DE L'ÉTAT SOCIAL. 41
quelles vertus exige-t-on de nous? Simplicité,
tempérance, travail, austérité de moeurs. Quels
sont les hommes qui les exigent? Ceux pour les-
quels cette même religion n'est, souvent encore,
qu'un maintien, une pose, une hypocrisie.
« Que voyons-nous? disent les ouvriers. Des
principes démoralisateurs à tous les degrés de
l'échelle sociale, chez ceux qui nous gouvernent,
nous dirigent, nous commandent. Croit-on que
les comparaisons établies soient en faveur des
classes élevées, dont les jouissances procurées
par la fortune sont le résultat de nos travaux,
de nos labeurs ?
« Croit-on que les jouissances restreintes qui
nous sont accordées par les faibles restes de
notre salaire puissent être, en raison même du
milieu dans lequel cet argent est dépensé, taxées
d'indignité? Quelle différence y a-t-il donc entre
le vulgaire cabaret et la Maison d'Or, si ce n'est
celle de la différence monétaire ? Quant à la dif-
férence morale, il n'y en a pas.»
Ces raisonnements, nous les avons entendus.
Ils étaient exprimés par des hommes d'ordre de
la classe ouvrière, par des pères de famille, fi-
dèles au devoir.
« Nous le savons, ajoutaient-ils encore, partout
42 LA FRANCE EN 1871:
il y a de la fange ; aucune classe de la société
n'en est exempte. Mais pourquoi, et toujours,
nous placer si bas? Pourquoi ne pas admettre
notre participation aux biens de ce monde dans
une proportion plus équitable? Nous sommes
une classe dédaignée, trop abandonnée. L'intérêt
seul est le guide de ceux qui nous emploient : on
nous quitte, on nous prend, on nous laisse avec
un égoïsme méprisant. Pourquoi, alors, nous
reprocher un manque de reconnaissance soit
envers eux, soit envers la société? Nous sommes
considérés comme des instruments de travail,
nous agissons de même. Si l'instrument se casse
quelquefois aux mains de l'homme qui l'emploie,
s'il le blesse, tant pis pour lui. »
Ces mêmes ouvriers me disaient encore : « On
nous accuse de fomenter des troubles, de mon-
trer à tout pouvoir une opposition constante, de
rechercher dans un nouveau mode de gouverne-
ment, la république, les améliorations sociales
qui, jusqu'à ce jour, nous ont été refusées par
tous les pouvoirs qui se sont succédé.
«Mais n'est-ce pas naturel en présence de l'a-
bandon constant dans lequel ces mêmes hom-
mes nous ont toujours laissés? Sous le dernier
règne, il faut le reconnaître, on a travaillé. Une
DE L'ÉTAT SOCIAL. 43
partie de la capitale était démolie pour la re-
construire; l'impulsion était générale; c'était
une fièvre productive; mais, comme elle était
dirigée sans intelligence et sans principes sé-
rieux d'économie politique, elle ne produisit que
l'augmentation des défauts moraux : dans les
classes bourgeoises, le développement du luxe,
la démoralisation; dans les nôtres, l'envie. Et,
pour résultat, que nous reste-t-il? Comme hier,
rien.
« Croit-on que si nous eussions eu pour chef
du pouvoir, quel que fût son titre, fût-il monar-
chique, un homme dont les idées eussent été à
la hauteur des circonstances provoquées par
notre époque industrielle, et qui comprît la
nécessité de notre admission, en droit, dans les
résultats de notre travail, les partis politiques
eussent trouvé en nous des appuis?
« Croit-on encore que nous soyons les dupes
de ceux qui agissent au nom de la liberté, de la
république, et qui s'intitulent les défenseurs
des droits du peuple? N'avons-nous pas été sou-
vent à même de juger tout ce qu'il y a de pali-
nodie perpétuelle dans la plupart de ces hommes
qui ne renversent un pouvoir, avec notre aide,
que pour le posséder, se souciant fort peu des
44 LA FRANCE EN 1871.
promesses ou des engagements pris, engage-
ments ou promesses qu'ils ne seraient pas plus
capables d'exécuter que de comprendre?
« Eh! mon Dieu! nous ne sommes pas telle—
ment ignorants, malgré l'infériorité d'éducation,
ainsi que le monde l'entend, pour ne pas rai-
sonner juste au point de vue des intérêts et du
travail. Croit-on que ce même intérêt ne puisse
développer en nous l'esprit mercantile du bour-
geois égoïste aussi bien que l'astuce du rusé
paysan, du paysan, chez lequel aujourd'hui
l'intérêt personnel est tellement développé, que,
pour conserver les bras gratuits qu'il trouve dans
sa famille, vous subissez cette opposition con-
stanteà toute loi militaire?L'ouvrier, lui, a tou-
jours accepté avec courage l'impôt du sang.
« Quant à l'austérité des moeurs, quels repro-
ches pourrait-on nous adresser qui ne puissent
être, avec juste raison, invoqués ou retournés
contre ceux qui les émettent?»
« Que l'on veuille considérer que, dans l'état
actuel de la société, la première condition pour
celui qui veut se livrer au plaisir est de posséder
de l'argent. L'ouvrier n'en a pas. Quelle est la
femme qui, tombée dans la débauche, ne fasse
payer aussi cher que possible le prix dont elle

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