La France en convulsion pendant la seconde usurpation de Buonaparte

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impr. de J.-M. Boursy (Lyon). 1815. In-8° , VIII-56 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1815
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LA FRANCE
EN CONVULSION
PENDANT LA SECONDE USURPATION
DE BUONAPARTE
LA FRANCE
EN CONVULSION
PENDANT LA SECONDE USURPATION
DE BUONAPARTE.
Sur la scène du Monde , Buonaparte a été
comme ces figures de la Phantasmagorie ,
successessivement très-petites , petites ,
grandes , gigantesques, colossales , mons-
trueuses , moyennes, petites, très-petites ,
et disparaissant enfin pour ne plus re-
A LYON.
imprimerie de J.-M. BOURSY, rue de la Poulaillerie, n° 19.
1815.
AVERTISSEMENT.
JE me suis proposé dans cet écrit d'esquis-
ser rapidement le tableau des évènemens qui
ont eu lieu à Lyon , pendant les trois mois
de la seconde usurpation de Buonaparte. J'ai
cherché à peindre avec les couleurs de l'in-
dignation les scènes désastreuses dont cette
ville a été le théâtre.
En effet, comment ne pas éprouver ce sen-
timent , en assistant à la représentation de
l'affreuse tragédie du retour de Buonaparte,
qui coûte à la France plus d'un milliard, et
à l'Europe trois cent mille hommes : de ce
tyran dont l'élévation fut criminelle , le
règne sanguinaire , la chute honteuse : de
cet usurpateur, qui, successivement soldat,
général, consul, jeta, selon la pensée d'un
écrivain , l'écharpe consulaire pour ceindre
le bandeau des monarques, mais dont la tête
trop faible pour supporter le poids immense
de la couronne des Césars, a succombé sous
un fardeau aussi lourd ?
Comment ne pas éprouver le sentiment de
la plus profonde indignation , en voyant le
I.
VI AVERTISSEMENT.
délire presqu'universel, l'agitation, l'effer-
vescence, les convulsions physiques , politi-
ques et morales, que le retour de Buonaparte
a produits : en pensant à cet oubli profond
de tous principes , de toute morale ; à cette
abnégation totale de tout devoir, de tout
honneur ; à cet acharnement contre le meil-
leur des Rois , décoré par son âge , anobli
par ses malheurs (*), dont la clémence sans
exemple, aurait dû faire tomber à ses genoux
ses féroces ennemis ; à cette haine furibonde
contre l' auguste famille des Bourbons, prin-
ces qui n'ont fait que du bien, et qui en font
tous les jours ! En un mot, à ces maladies
épidémiques de l'esprit des Français, dont
le siége est dans leurs têtes , le foyer dans
leurs coeurs , et qui dès-lors , difficiles à gué-
rir, risquent de devenir incurables ?
Pour peindre de pareilles scènes, il a
fallu mettre mon style au niveau des cir-
constances. Toutes mes narrations sont en
(*) Voyez le discours de M. le marquis d'Herbouville ,
pair de France , président du Collége électoral du dé-
partement du Rhône. Cet écrit présente un tableau
fidèle et rapide de la Révolution et des malheurs qui
pèsent sur la France depuis vingt-cinq ans. Le style se
fait remarquer par sa noblesse , et l'auteur par la pu-
reté de ses sentimens, de sa conduite, et par son amour
pour nos princes légitimes.
AVERTISSEMENT. VII
action : par là le discours a plus de chaleur,
les descriptions plus de piquant, le récit plus
de force, l'imagination plus de liberté , plus
d'essor, l'ensemble, peut-être, moins d'agré-
ment et un peu de monotonie. Mais un défaut
qui serait insupportable dans un ouvrage de
longue haleine , devient tolérable dans un
écrit de quelques pages.
Le tableau que je présente , peut, à quel-
ques particularités près , s'appliquer à toutes
les villes de la France ; qui se sont trouvées
sur le passage de Buonaparte. Par-tout
la même exaltation, les mêmes folies ; par-
tout les mêmes projets, les mêmes hommes.
En 1793 , les Jacobins, sans culottes et
déguenillés , portaient un nom que leur
mise ne démentait pas ; le don de la pa-
role leur avait été refusé. En 1815,
les Bonapartistes-Fédérés étaient des sans-
culottes culottés et habillés ; ils avaient
pour eux le glaive et la parole. Que ces der-
niers (bien plus dangereux que les autres) sont
à plaindre, comme l'a dit un Auteur du mo-
ment , s'ils éprouvent chaque jour un remords
par chaque forfait qu'ils ont commis ou fait
commettre!
Ce petit Ouvrage n'est que l'avant-coureur
d'un autre plus considérable, qui aura pour
VIII AVERTISSEMENT.
titre : Histoire de la ville de Lyon, pendant
les trois mois de la seconde usurpation de
Buonaparte. Il présentera, par ordre chrono-
logique, les détails de tous les évènemens qui
ont eu lieu dans cette ville depuis le 1 .er Mars
1815 , jusqu'au 17 Juillet 1815. Ces détails,
appuyés sur des faits authentiques , des
pièces originales imprimées , ne laisseront
aucun doute sur leur véracité. Ils pourront
fournir des matériaux à l'Historien dont la
plume éloquente entreprendra d'écrire l'his-
toire du dernier regne de Buonaparte.
Mon intention en publiant cet écrit a été de
ne désigner nominativement aucun person-
nage, mais je plains d'avance ceux qui se re-
connaîtront dans la fidélité de mes tableaux.
LA FRANCE
EN CONVULSION
PENDANT LA SECONDE USURPATION
DE BUONAPARTE.
LA France fatiguée du règne tyrannique de
Buonaparte savourait en paix les douceurs
du gouvernement paternel des Bourbons. A
la voix consolante de LOUIS-LE-DÉSIRÉ , le
calme avait succédé à la tempête. A ce nom
chéri le commerce avait repris son activité ,
l'artisan avait rouvert ses ateliers , l'agri-
culteur était retourné à ses champs, le labou-
reur à sa charrue , le conscrit était rentré
dans le sein de sa famille; les sciences et les
arts commençaient à fleurir, les effets pu-
blics étaient en crédit, la conscription se
trouvait abolie , et l'industrie avait centuplé
ses ressources ; que pouvait-on désirer de
plus ? Mais des conspirateurs jaloux du bon-
heur de la patrie, machinaient l'affreux retour
de l'homme de l'île d'Elbe. Son arrivée con-
nue trois mois à l'avance de toute la secte
bonapartiste et jacobite, était ignorée du
gouvernement. Plongés dans une sécurité
(2)
profonde , les Royalistes se livraient aux
plaisirs , s'endormaient au bord du précipice,
et pendant ce temps-là l'ennemi veillait (1).
Tout-à-coup son débarquement est annoncé.
A cette nouvelle la joie et l'espérance , la
crainte et la stupeur sont empreintes sur les
visages. En vain le gouvernement veut prendre
des demi-mesures; il n'est plus temps. En
vain MONSIEUR et le DUC D'ORLÉANS se rendent
en diligence à Lyon(2). Leur présence et celle
du fidèle Macdonald ne peuvent rien opérer
sur l'esprit des troupes : elles méconnaissent
la voix de leurs princes , les ordres de leur
chef. En vain MONSIEUR adresse des procla-
mations aux Lyonnais, en vain il cherche à
exciter leur courage , en leur rappelant leur
conduite de 1793. Le peuple lui-même qui
s'oppose aux faibles moyens de défense qu'on
prépare , hâte par ses voeux le retour de
l'usurpateur. Buonaparte n'a qu'à se présen-
ter, les soldats et la multitude l'attendent.
Quelle plume assez éloquente pourrait dé-
crire ce jour d'exécrable mémoire, où le frère
du meilleur des Rois, forcé de quitter Lyon,
est obligé de fuir devant un usurpateur? Dans
ce jour de deuil et de tempête , de crainte
et d'alarmes, d'angoisses et d'effroi, la vertu
(3)
est couverte d'un voile funèbre , et le crime
levant sa tête audacieuse , se montre sous
mille formes hideuses. A l'arrivée du tyran ,
la France est bouleversée , et l'Europe me-
nacée d'un nouvel incendie. Plus d'ordre ,
plus de lois , plus de frein ; la licence seule
règne. Semblable à ces météores dévastateurs,
à ces trombes de feu , à ces laves volcaniques
qui consument tout ce qui se rencontre sur
leur passage, à ces comètes dont l'apparition
jette dans les esprits le trouble et l'effroi, le
retour de Buonaparte occasionne un boule-
versement général. Au seul bruit de son arri-
vée , les peuples se soulèvent, l'autorité du
Roi est méconnue, et le souverain légitime
obligé de descendre momentanément de son
trône. A son aspect les habitans des cam-
pagnes accourent en foule au devant de lui,
les villes lui ouvrent leurs portes , les armes
tombent des mains des soldats , la terreur
devient générale : tout plie , tout cède, tout
fuit. Un avenir de tempêtes gronde sur l'ho-
rizon de la France. La marche triomphale
de l'usurpateur acquiert la rapidité de l'éclair.
Les lys palissent devant ses aigles victorieuses,
qui volant rapidement du midi au nord, vien-
nent se reposer sur les tours de la capitale. En
( 4)
quelques jours il traverse la France , et sans
éprouver la moindre résistance, il vient pour
la seconde fois, s'asseoir sur le trône de
Henri-le-Grand, et ensanglanter de nou-
veau l'Europe.
Dans les villes on voit ce que la populace
renferme de plus vil, la soldatesque de plus
effréné, la société de plus immoral, entourer
le char de ce chef des jacobins. L'épouvante le
précède , la crainte l'accompagne, la terreur
le suit. Les honnêtes gens sont dans la cons-
ternation , les Bonapartistes dans l'ivresse :
son arrivée est un vrai triomphe pour eux.
C'est un jour de fête et d'allégresse pour les
êtres immoraux de tous les états , de toutes
les classes, qui emportés par les prestiges
d'un nom colossal, d'une réputation usurpée,
ne peuvent espérer et obtenir une consistance
que sous le règne d'un chef, qui est lui-même
le chef de la canaille, le général d'une milice
rebelle.
C'est sur-tout à Lyon que l'arrivée de l'usur-
pateur fait fermenter les esprits. A son aspect
ses partisans courent embrasser l'autel des
Furies. Des flots de peuple, quittant leurs
maisons, leurs travaux, leurs ateliers, se répan-
dent sur son passage, obstruent les chemins,
(5)
l'entourent, le pressent, le touchent, le féli-
citent de sou heureux retour, le contemplent
avec admiration , se livrent à toutes les dé-
monstrations de la joie la plus vive. Des
hommes, des femmes , des vieillards, des
enfans , présentant l'extérieur de la plus
affreuse misère ( fidèle et malheureuse
image du gouvernement qui allait s'établir),
la plupart à demi-nus ou couverts de guenilles,
noirs de crasse, dégoûtans de sueur, enfu-
més de poussière, les yeux enflammés, la
figure en convulsion, la fureur sur les lèvres,
le rage dans le coeur, forment le cortége
du tyran. Leur frénésie, leurs mouvemens
convulsifs , leurs attitudes , leurs gestes,
leurs vociférations rappellent le souvenir
des Saturnales. On croirait voir les Bac-
chantes entourant le char de Bacchus. Mais
ce qu'on voit réellement , c'est Buonaparte
chassé par la coalition des Rois, et rappelé
par la coalition des vices (3).
Le soleil se refuse à éclairer cette scène
d'horreur. C'est au déclin du jour, que le
tyran fait son entrée qu'il enveloppe des
ombres de la nuit : il confie sa popularité aux
ténèbres. On voit alors ce que la misère offre
de plus abject, les difformités humaines de
(6 )
plus dégoûtant, accourir au devant de l'usur-
pateur. C'est une rage, une frénésie, une
fureur, un délire. Mahomet et l'ermite Pierre,
prêchant, l'un le sabre , l'autre le crucifix à
la main , n'inspirent pas autant d'enthou-
siasme. Il semble que sa présence va rendre
la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds , la
parole aux muets, redresser les boiteux,
faire marcher les paralytiques , guérir les
malades, enrichir les pauvres. Il semble que
leurs haillons vont se changer en habits magni-
fiques, leurs chenils en palais, leurs grabats en
lits de damas, leur misère en bonheur , leur
pauvreté en richesses. Il semble que le siècle
d'or va luire pour eux. Ils prodiguent le nom
de père, au Néron de leur patrie, qui décréta
la coupe réglée de leurs enfans, au bourreau
du genre humain, dont l'ame de fer ne fut
jamais malléable; de sauveur, à celui dont
tout le plaisir étoit de bouleverser les états et
de désoler les peuples ; de libérateur, au tyran
qui vient appesantir leurs chaînes, accroître
leur misère, et creuser sous leurs pas le nou-
vel abîme dans lequel il va les engloutir ; de
pacificateur, au monstre qui vient livrer à
l'invasion le territoire français, et attirer
sur la France tous les fléaux de la guerre
( 7 )
civile et étrangère. L'usurpateur à son tour,
les flatte, les caresse , les trompe, se popu-
larise, se mêle dans la foule (4),leur promet
assurance, protection , amitié ; mais il s'in-
digne intérieurement d'un pareil cortége.
Lassé de ne voir autour de lui que des mons-
tres à figure humaine, de n'entendre que des
cris discordans qui déchirent ses oreilles,
épouvanté des fureurs qu'il excite, et des
explosions de sa folle ambition , il demande
dans un moment d'humeur, s'il n'y a à Lyon
que de la canaille (5).
Enhardi par sa présence, excité par l'im-
punité , autorisé par la licence , le peuple
convoitant le bien des riches , se partageant
d'avance leurs dépouilles , se croit assuré du
pillage. Il est le but de ses démarches, le
terme de ses travaux. Les Bonapartistes ont
les yeux sur le comptoir des marchands, sur
le coffre des riches, sur les appartemens des
nobles. Pendant trois jours des flots de ca-
naille qui n'a rien à perdre , excitée et payée
par les agens de Buonaparte, parcourent les
quais, les places, les rues de la ville. A leurs
vociférations épouvantables, à leurs horribles
blasphèmes, on les prendrait pour une troupe
de démons sortis des enfers : ils en ont la fi-
(8)
gure, ils en ont la fureur. On entend de toutes
parts, à bas les prêtres, à bas les calotins,
à bas les aristocrates , à bas les nobles , à
bas les royalistes, à bas le Roi, à bas les
Bourbons , à bas le Ciel, à bas le bon Dieu,
vive Bonaparte, vive Napoléon , vive l'Em-
pereur, vive l'enfer (6). Entraînés par leur
fureur, ils se portent, le jour même de l'ar-
rivée de l'usurpateur , sur les maisons des
royalistes : les gestes , les menaces , sont les
avant - coureurs du désordre. Des soldats
conduits par des malfaiteurs, courent chez
M. Juliard pour l'assassiner (7). En un mo-
ment la porte du café Bourbon est enfoncée ,
les vitres sont cassées, les tables, les chaises
mises en morceaux. Huit mille paysans ac-
courus du Dauphiné, avec des sacs pour avoir
leur part du pillage, augmentent le désordre.
Lyon touche au moment fatal, mais la Pro-
vidence veille , et Lyon est sauvé.
Ces scènes de fureur jettent l'épouvante ,
inspirent l'effroi, répandent la terreur et la
consternation. Chacun craint une insurrec-
tion , un mouvement populaire ; chacun re-
doute le pillage, l'incendie, l'assassinat, les
proscriptions. Les prêtres se cachent , les
nobles s'expatrient, les royalistes fuient, les
(9)
riches tremblent, les honnêtes gens frémis-
sent. Les Bouapartistes seuls lèvent leurs têtes
altières, ils triomphent , ils chantent vic-
toire ; mais une victoire de courte durée.
La même perversité dont le peuple montre
l'exemple , se rencontre dans l'intérieur de
la société. Des hommes de toutes les classes,
de toutes les conditions, ne rougissent pas
de se mêler à la plus vile canaille. Novateurs
audacieux , abjurant tout principe de vertu,
tout sentiment d'honneur , perdant toute
honte , toute pudeur, ils se livrent à toute
l'effervescence du jacobinisme. Une Fédéra-
tion se forme, un club s'ouvre, et le palais
des arts, chef-lieu de la réunion générale,
devient l'antre de l'iniquité. Des fonction-
naires publics en deviennent les fondateurs,
les présidens, les membres, les meneurs,
les agitateurs. Bientôt toute la populace en
fait partie. Des hommes de loi, des chefs de
commerce , des médecins , des individus de
tous les états, sont confondus pêle-mêle avec
des sans-culottes, des ouvriers , des canuts,
des artisans, en un mot, avec la lie du peuple.
Ce sont eux qui dirigent, qui conduisent,
c'est-à-dire , qui bouleversent les hommes et
les choses, qui anéantissent toutes les idées
(10)
sociales , morales et religieuses. On fait dans
ce club les motions les plus incendiaires , les
extravagances les plus folles ; on y propose
les avis les plus féroces, les mesures les plus
sanguinaires. On veut rétablir le régime de
1793. On propose de comprimer et de faire
périr les royalistes et les prêtres, de dépouil-
ler les églises de leurs vases sacrés. On cher-
che à soulever les esprits, à ameuter le peuple
et les soldats. Des adresses sont envoyées à
l'armée. Les murs de la ville sont tapissés
d'affiches, d'adresses, de proclamations in-
cendiaires. Aux théâtres on donne les pièces
les plus horribles (8) , on y chante les cou-
plets les plus infames. Les comédiens des
deux sexes qui refusent de chanter, sont
sifflés, dénoncés , et leur vie est exposée.
Tous les lundis, jours d'assemblée du club,
on porte en triomphe, le soir, le buste du
■meurtrier du duc d'Enghien, entouré de
feuillage. Ces démonstrations idolâtres, faites
au son du tambour, aux cris d'une multitude
forcenée, présagent la chute du tyran, de ce
colosse « qui n'a paru tel qu'aux yeux de ceux
qui n'ont jamais voulu le voir qu'à travers un
prisme» . Ne pouvant plus se prosterner devant
cet homme orgueilleux, qui fit peser sur la
( 11 )
France une main de fer, que ses flatteurs
avaient forgée, ils s'agenouillent devant son
image (9). Mais ces promenades déplaisent à
certains bonapartistes ; ils en conçoivent un
mauvais augure. Ils se rappellent qu'on pro-
menait ainsi à Lyon , les bustes de Marat et
de Chalier , au moment de leur chute.
Au défaut du père, on promène le fils. Une
tête de femme en cire , à perruque blonde ,
placée sur un brancard , entourée de feuil-
lage, est la nouvelle idole que les Fédérés de
la garde nationale de Lyon (qui l'ont seuls
proclamé dans toute la France), offrent à la
risée publique. Les gens sensés s'amusent
de cette pantomime burlesque, de cette mas-
carade de carnaval, et le petit Napoléon II,
« qui n'a rangé en bataille que des soldats de
» fer-blanc, qui. ne se recommande à nous
" que par les crimes de son père (10), »
promené pendant trois ou quatre jours
seulement, subit le même sort que son cher
papa l'ex-Empereur Napoléon I. « La statue
» qu'élève la légèreté, a dit un écrivain , est
» aussi fragile que le sentiment qui la met
» sur le piédestal; un souffle la renverse (11)».
A l'exemple des Fédérés, les ouvriers qui
viennent de travailler aux redoutes, armés
2.
( 13)
de pelles , de pioches, de bâtons, portant
des branches d'arbres en signe de trophée (12),
promènent tous les soirs les bustes des deux
Napoléon père et fils. Le bruit des tambours,
les cris des factieux, les hurlemens de la
populace, l'agitation, l'effervescence de toute
la canaille , font frissonner d'horreur. Ce sont
des cris de rage, de fureur , c'est le délire
du désespoir , c'est l'agonie convulsive du
bonapartisme.
A qui sont dues toutes ces folies, ces extra-
vagances , cette effervescence , cette fièvre
chaude ! aux Fédérés ! A qui est dû cet
esprit de rebellion dans la troupe , d'insur-
rection dans le peuple ? aux Fédérés. A
qui sont dus tous les maux de la guerre
civile et étrangère, les désordres de. tous
genres , les calamités de toutes espèces ?
aux Fédérés. A qui est dû enfin le crime im-
mense du retour de Buonaparte ? aux Fédérés;
à ces agitateurs fanatiques, à ces odieux
conspirateurs qui poussés par le génie du
mal, ont allumé les torches du gouvernement
révolutionnaire, secoué lé brandon de la dis-
corde, demandé l'expulsion des Bourbons,
et dont la présence souille les murs de notre
ville. A ces hommes qui égaraient les esprits
(13)
avec le talisman des idées libérales ! qui
étrangers à tous les sentimens de la nature',
de la religion et de l'honneur, nourris pen-
dant vingt-cinq ans à l'école du crime, se
proposaient de détrôner non-seulement tous
les souverains de l'Europe, de bouleverser
le globe, de couvrir la terre de cendres et de
carnage ; mais qui par leurs horribles blasphê-
mes s'efforçaient de rétablir les autels de Baal,
et d'anéantir le culte du Roi des rois : qui dans
leurs complots criminels se proposaient d'é-
gorger les prêtres et les nobles , de détruire
les églises (13), de dépouiller les riches de
leur fortune , les hommes honnêtes de leur
liberté : qui non contens de persécuter les
vivans, violaient l'asile des morts, profa-
naient leurs cendres , détruisaient leurs tom-
beaux , insultaient à leurs mânes , dissémi-
naient leurs os (14), et qui semblables aux
géans de la fable, entassant le mont Ossa
sur le mont Pélion , c'est-à-dire , crimes sur
crimes , et forfaits sur forfaits, s'efforçaient
dans le délire de leur fureur, d'établir le règne
de l'irréligion et de l'impiété. Mais :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre ,
Je n'ai fait que passer , il n'était déjà plus !
(14)
A qui est due enfin cette conspiration infer-
nale qui a ramené Buonaparte parmi nous?
aux Fédérés ; à ces hommes coupables du
double crime de lèse-nation et de lèse-ma-
jesté ; à ces apôtres de la sédition , armés de
la parole et du glaive ; à ces hommes, qui
traîtres à leur roi, parjures à leurs sermens,
infidèles à l'honneur, incendiaires de leur
propre pays , ont voulu achever tous les
crimes commencés , livrer le Royaume aux
poignards des séditieux, aux torches des
furies , mettre la cocarde tricolore sur le dia-
dême de S. Louis (15) , et placer sur le trône
des Bourbons , un usurpateur échappé du
sein des mers, un particulier obscur sorti
dès roches stériles de la Corse, dont l'im-
mensité de son ambition a fait la fortune, la
prétendue gloire, et la criminelle renommée;
qui après avoir proclamé deux fois Buona-
parte, auraient également reconnu le Grand-
Turc et le Grand-Mogol, l'empereur de la
Chine et le dey d'Alger , ou le premier am-
bitieux qui leur aurait convenu , pourvu qu'il
ne fût pas un Bourbon ou un monarque légi-
time. Adorateurs d'un colosse aux pieds d'ar-
gile, nouveaux Caïns marqués du sceau de la
réprobation, indignes de se trouver dans la
( 15)
société des amis de l'ordre, qu'ils aillent dans
les déserts de l'Amérique vivre parmi les
tigres, les serpens Boa et les autres monstres
moins féroces qu'eux (16). Qu'à leur aspect,
les animaux fuient épouvantés, que les hom-
mes frissonnent d'horreur, que l'herbe se des-
sèche sous leurs pas, et que l'on dise :
Le flot qui les porta, recule épouvanté.
Ce sont les Fédérés qui ont troublé à Lyon,
dans la journée du 13 juillet, la paix dont
cette cité avait joui jusqu'alors. II n'a pas tenu
à eux que les scènes désastreuses auxquelles
ils ont donné lieu ce jour-là, n'aient ensan-
glanté la ville et occasionné sa ruine. Ce sont
eux qui ont excité le peuple contre les offi-
ciers Autrichiens qui s'étaient présentés sur
la foi de la capitulation passée le 12 juillet,
entre les armées Française et Autrichienne.
A peine entrés dans la ville , ils sont recon-
nus et insultés. Les militaires se jetant avec
fureur sur leur voiture, les menacent avec
leurs sabres , les injurient : des pierres pieu-
vent sur eux, des cris séditieux s'élèvent de
toutes parts. En un moment ils sont entourés,
investis; on en veut à leurs jours. Ce n'est
qu'avec beaucoup de peine que la garde natio-
( 16)
nale parvient à écarter les mutins, et à con-
duire ces officiers chez le général. On place
des sentinelles aux portes pour contenir les
rebelles, on arrête le peuple qui s'était joint
aux militaires Français, et à onze heures on
fait sortir les Autrichiens en voiture par le
pont de la Guillotière.
On frémit en pensant aux suites d'une pa-
reille violation du droit des gens, d'une insulte
faite aux officiers d'une armée victorieuse qui
n'écoutant que sa fureur et les sentimens
d'une juste indignation , se serait précipi-
tée sur notre ville , et l'aurait livrée aux
flammes et au pillage. Voilà cependant les
maux que les Fédérés Lyonnais ou autres,
voulaient faire tomber sur Lyon. Telle est la
conduite de ces hommes qui se disaient gens
sans peur et sans reproches, les amis de leur
pays, les libérateurs de leur patrie.
Cette scène d'horreur n'était que le prélude
de celle qui devait suivre et qui avait été
préméditée , concertée par les fédérés (17).
Ces hommes dont l'unique occupation était
de troubler tous les esprits , avaient signalé
les maisons dès bons citoyens , qui de-
vaient être pillées , dévastées , incendiées.
Parmi elles la maison de M. Boulard de
( 17 )
Gatellier, où demeurait Madame de Sermezi,
était désignée pour être livrée la première
au pillage.
Aussitôt après l'affaire des officiers Autri-
chiens, des militaires conduits par des fédé-
rés , se portent sur cette maison pour la piller.
Trouvant la porte fermée, ils dressent des
échelles contre les murs , cassent les vitres
du premier étage , entrent par les fenêtres.
Bientôt les portes sont enfoncées, et toute la
maison est livrée au pillage. L'appartement
de Mme. Sermezi, et son riche cabinet, sont
en un moment bouleversés, ravagés.
A la perte comme valeur réelle en meubles,
en linge, en or et en argent (18) , s'en joint
encore une plus affligeante pour un artiste,
je veux dire celle d'une foule d'objets pré-
cieux, qu'on ne peut ni refaire ni retrouver,
et dont la destruction ne peut être appré-
ciée et sentie que par les amateurs. Ce
qu'il y a de plus affligeant dans toute cette
catastrophe, préméditée et annoncée d'a-
vance , c'est qu'elle a eu lieu dans une ville
où se trouvaient des généraux, un préfet, un
maire, un commandant de la garde natio-
nale , un commissaire général de police, un
corps de gendarmerie , dix mille hommes
( 18)
de gardes nationales , des troupes de ligne
une force armée, des autorités civiles et mi-
litaires !
Pendant que cette scène se passait à Belle-
cour, les autres quartiers de la ville étaient
également menacés du pillage. A la première
nouvelle de l'insurrection , on s'empresse de
fermer les magasins , les boutiques , les
portes de maison. Chacun se renferme, se
barricade chez lui. La crainte s'empare des
esprits, la consternation augmente, on craint
à tout moment que le pillage ne devienne
général, on tremble, on frémit. Des groupes
de soldats à demi-ivres, parcourent les rues,
les places, les quais , en poussant des
cris effroyables. Ils s'arrêtent dans les
cafés , chantent des chansons révolution-
naires. Des cris mille fois répétés de vive
l'Empereur, vive Bonaparte, vive Napoléon II,
vive Marie-Louise , point de Roi , point de
Bourbons, à bas les royalistes, se font en-
tendre de toutes parts. A l'entrée de la nuit,
deux bataillons de gardes nationales de l'ar-
mée des Alpes, qui descendaient du côté de
Bellecour, augmentent le bruit et le désor-
dre. L'insurrection dure une partie de la nuit;
mais le départ des militaires obligés de quit-

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